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    Dans Technologie du coup d’Etat, les programmeurs de l’Apocalypse (Lux éditeur), le journaliste Thibault Prévost (qui avait déjà signé en 2024, Les prophètes de l’IA – voir notre lecture) dissèque le putsch numérique qui a eu lieu depuis le début du second mandat de Donald Trump, comme une recette, désormais disponible à qui voudra transformer à jamais d’autres régimes politiques. Pour tout comprendre au technofascisme à l’œuvre, ce qu’il transforme, il faut dévorer ce petit livre. On vous en p
     

Programmer la prise de pouvoir

2 octobre 2026 à 01:00

Dans Technologie du coup d’Etat, les programmeurs de l’Apocalypse (Lux éditeur), le journaliste Thibault Prévost (qui avait déjà signé en 2024, Les prophètes de l’IA – voir notre lecture) dissèque le putsch numérique qui a eu lieu depuis le début du second mandat de Donald Trump, comme une recette, désormais disponible à qui voudra transformer à jamais d’autres régimes politiques. Pour tout comprendre au technofascisme à l’œuvre, ce qu’il transforme, il faut dévorer ce petit livre. On vous en propose l’introduction. Pour lire les pages suivantes, il faudra vous rendre jusqu’à une librairie. Vous ne le regretterez pas. 

Le problème du coup d’État moderne est un problème d’ordre technique.
L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement,
et seuls des techniciens peuvent l’arrêter.
Curzio Malaparte, Technique du coup d’État

Six janvier 2021, Washington, D.C. Près de 30 000 personnes sont rassemblées sur la pelouse du parc de l’Ellipse, face à la Maison-Blanche. La foule est là, scande-t-elle, pour « sauver l’Amérique » – comme l’y a exhorté Donald Trump en choisissant d’appeler ce meeting « Save America ». Il est 10 heures du matin, la masse trépigne, sent que quelque chose va se jouer. Depuis la victoire de Joe Biden, annoncée tardivement le 7 novembre, Trump prétend que l’élection a été truquée et que le président légitime, c’est lui. Pour que « cesse le braquage » (« Stop the Steal », un autre slogan), il a rassemblé sa base dans la capitale. L’objectif : faire pression sur le vice-président Mike Pence et le Congrès afin qu’ils invalident la victoire de Joe Biden. C’est sa dernière chance de révoquer le scrutin.

L’atmosphère politique du pays est irrespirable. Depuis plusieurs semaines, les têtes de gondole de l’alt-right – l’animateur complotiste Alex Jones et le militant néonazi Nick Fuentes, pour ne nommer qu’eux – entretiennent le délire trumpiste d’une élection volée et galvanisent les soutiens du président sortant. Le 5 janvier, on a trouvé deux bombes devant les sièges des partis démocrate et républicain. Le matin du 6, les omniprésentes casquettes rouge pompier siglées MAGA (« Make America Great Again ») côtoient les équipements tactiques des milices d’extrême droite Proud Boys et Oath Keepers, dont les états-majors ont annoncé qu’ils viendraient armés au rassemblement, avec l’intention d’en découdre.

Quelques minutes avant midi, Trump prend la parole, protégé par une vitre pare-balles. Il multiplie les appels à se « battre » et à « marcher vers le Capitole », prévient que « si nous ne nous battons pas comme des chiens, nous n’aurons plus de pays »1. À 13 h 12, après quatre-vingt-quatre minutes de discours, la foule d’Ellipse Park scande « prenons le Capitole ». Son voeu est en train d’être exaucé : à quelques encablures de la Maison-Blanche, 200 à 300 membres des Proud Boys viennent de franchir les barrières de police qui protégeaient l’entrée ouest du siège du Congrès. L’attaque est préméditée : on apprendra plus tard qu’un document intitulé « 1776 Returns » et appelant entre autres à « prendre d’assaut le palais d’Hiver », curieuse référence à la Révolution bolchevique de 1917, avait été distribué dès le 30 décembre dans les rangs de la milice.

À 14 heures, les premiers émeutiers pénètrent dans un bâtiment presque vide. Alors que les derniers députés se retranchent sous la protection des services secrets, 2 000 à 2 500 personnes pillent l’aile nord qui abrite le Sénat et retransmettent l’émeute en direct sur les réseaux sociaux. À 17 heures, le « crime le plus filmé de l’histoire des États-Unis » a été commis. Bilan : 174 blessés dans les rangs de la police, et 5 morts.

Pour la presse états-unienne, le pays vient de vivre une « insurrection », une « émeute », un « soulèvement ». En 2023, le FBI parlera « d’acte de terrorisme intérieur ». Mais, s’il y avait une formule à retenir, ce serait celle de Steve Bannon, qui claironnait dès le 4 janvier son intention d’organiser un « coup d’État sans effusion de sang ». Double échec : le sang a coulé, et le coup d’État a échoué.

La doctrine politique de Steve Bannon, le Raspoutine du premier mandat de Trump, est fortement influencée par ses années passées dans le monde du jeu vidéo et les communautés en ligne. Cet univers repose sur un principe fondateur : politics is downstream from culture – la politique découle de la culture, et particulièrement de la culture web. Et sur une méthode simple : flood the zone with shit – saturez l’espace de contenus viraux, pour entretenir la confusion, arracher de ses gonds la fenêtre d’Overton et sidérer les gardiens habituels de l’acceptabilité politique.

En réalité, Bannon n’a pas inventé la roue. Il s’est contenté de réaffecter à l’extrême droite deux tactiques issues du marxisme – la « bataille culturelle » d’Antonio Gramsci et la « révolution permanente » de Léon Trotski. Sa seule innovation aura été de les adapter à l’ère de la mémétique, en faisant le pari que les extrémistes anonymes et organisés du forum 4chan parviendraient, à force de troller à tout vent, à imposer le régime postdémocratique qu’il appelait de ses vœux.

Mais, en 2020, le monde physique n’est pas encore contraint de refléter le monde numérique. La mascarade finale, gueularde, désordonnée et brutale du premier mandat de Trump en est la preuve. Le chaos, même entretenu, ne fait pas le poids face aux institutions du plus puissant appareil d’État occidental. On ne renverse pas le gouvernement des États-Unis avec des mèmes, un clown venu de la téléréalité et une jacquerie complotiste. À l’agitation et aux effets de manches postmodernes faisaient encore défaut un art du coup d’État. On ne perdait rien pour attendre.

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Vingt janvier 2025, Washington D.C.

L’investiture de Trump II s’ouvre sur un paysage politique radicalement différent de celui de 2021. Les rues, cette fois-ci, sont parfaitement calmes. Les milliardaires de la Silicon Valley, qui avaient préféré garder le silence pendant la campagne, sont venus docilement, en ligne, prêter allégeance au nouveau président. Ils ont renoncé à la stratégie de résistance performative qu’ils avaient suivie lors du premier mandat Trump et qui avait culminé, juste après l’assaut du Capitole, avec la désactivation de plusieurs comptes de réseaux sociaux du président déchu. Ayant retourné leur veste moins d’un an plus tard, les chefs du cartel de la tech, ouvertement favorables au projet autoritaire trumpiste, annoncent qu’ils mettront désormais leurs infrastructures numériques au service du nouveau régime, avec zèle et jubilation. Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, a investi pas loin de 300 millions de dollars dans la campagne de Trump, s’achetant ainsi un poste de bras droit du président. Ce mariage incongru entre les paléolibertariens du monde MAGA et les transhumanistes mystiques de la Silicon Valley a désormais un nom : le technofascisme2.

Steve Bannon et son idéal insurrectionnel, celui d’un petit peuple radicalisé prenant les institutions par les armes, sont dès lors ringardisés. Le populisme et l’autoritarisme ont appris de leurs insuccès. Cette fois-ci, l’objectif est de changer le système de l’intérieur. Et la méthode est nettement mieux aiguisée.

Le changement de régime se fait immédiatement sentir. Dès le premier jour de son mandat, le 47e président des États-Unis signe 26 décrets présidentiels, dont certains particulièrement symboliques. Abolition du droit du sol. Fin du télétravail pour les fonctionnaires. Retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sur le climat et de l’Organisation mondiale de la Santé. Annulation des programmes « Égalité, diversité, inclusion » (EDI) mis en place par l’administration Biden. Sursis et peines commuées pour les émeutiers du 6 janvier 20213. Création du Department of Government Efficiency, le ministère de l’Efficacité gouvernementale, en réalité une sorte de ministère de la démolition, réclamé et dirigé par Elon Musk. Son acronyme, DOGE, n’évoque que par hasard la figure de l’autocrate de la cité-État vénitienne : dans le pur style muskien, il est plutôt censé rappeler le dogecoin, une cryptomonnaie dérivée d’une photo de chien devenue un mème.

Le ton est donné : le Donald Trump ahuri de 2016 et ses bouffons d’extrême droite ont cédé la place à une machine de guerre qui a eu quatre ans pour se préparer à prendre, exercer, et surtout garder le pouvoir. Dans les cercles MAGA, on parle désormais ouvertement de la théorie de l’exécutif unitaire – un fantasme autoritaire et soi-disant antibureaucratique de l’ère Reagan qui s’inspire d’une interprétation maximaliste de l’article 2 de la Constitution pour prétendre que le pouvoir exécutif peut être exercé intégralement et exclusivement par le chef de l’État. Ce pouvoir présidentiel serait ainsi hors de portée de l’« État administratif » honni par le parti Républicain, et très au-dessus du pouvoir législatif. Pour son second mandat, Trump, on le sait maintenant, a adopté d’emblée ce mode opératoire : en janvier 2026, après un an de règne jour pour jour, il avait signé 229 décrets exécutifs – soit 9 de plus que durant les quatre années qu’a duré son premier mandat4.

Pour Trump et sa nouvelle équipe, hors de question de répéter les erreurs du précédent mandat. Il s’agit, en premier lieu, de ne pas laisser la machinerie fédérale et ses plus de deux millions de fonctionnaires les freiner5. Cette fois-ci, il y a un plan. Son nom : Project 2025, une « Mag(n)a carta » contre-révolutionnaire mitonnée par les cerveaux néoconservateurs du lobby Heritage Foundation, un organe « ouvertement autoritariste6 », selon la spécialiste du fascisme Ruth Ben-Ghiat. Son président, Kevin Roberts, considère que le premier mandat de Trump, « malgré de bonnes intentions, a démarré trop lentement, tout simplement7 ». Le document principal du Project 2025, Mandate for Leadership, explique en plus de 900 pages et 320 objectifs comment « démanteler l’État administratif » pour ensuite « décentraliser et privatiser autant que possible »8 ses fonctions, avant d’utiliser les agences restantes pour institutionnaliser le trumpisme.

L’un de ses leviers les plus médiatisés et critiqués est la classification professionnelle Schedule F, mise en place par Trump en 2020, immédiatement annulée par Joe Biden en 2021 puis réinstaurée dès les premiers jours du mandat Trump II. Elle permet de remplacer jusqu’à 50 000 fonctionnaires de carrière par une armée de bureaucrates-activistes loyaux au régime, formés à la guerre contre le deep state (l’État profond) dans une « académie » de Heritage Foundation9. Selon des documents internes révélés fin novembre 2025 par le collectif de lanceurs d’alerte DDoSecrets, près de 13 000 candidats avaient suivi la formation10 pour s’enrôler comme fantassins d’un véritable putsch administratif. La consigne est claire : frapper vite, fort, partout à la fois, from day one, et faire passer un maximum de réformes durant la lune de miel des cent premiers jours.

Message reçu. Les premiers mois du nouveau régime ont fait l’effet d’une effroyable tempête. Chaque jour, pendant que Trump multipliait les décrets et les appels à la haine, de nouvelles agences fédérales étaient pillées par Musk et ses « gardes rouges » du DOGE. D’entières bases de données ont été mises à sac, les employés limogés en masse. La vitesse et l’ampleur de la destruction étaient sidérantes. Un an après le début de l’exercice, 50 % des objectifs du Project 2025 ont été atteints11. Aux yeux des observateurs internationaux, les États-Unis ne sont plus une démocratie fonctionnelle12.

La presse états-unienne, désorientée, utilise le langage de Wall Street pour décrire une « OPA hostile »13 du pays par le duo Trump/Musk. D’autres, plus malicieux, parlent d’un « désassemblage rapide et imprévu14 » de l’État fédéral – reprenant l’euphémisme utilisé par SpaceX, l’entreprise aérospatiale de Musk, lorsqu’une fusée explose en vol.

Un an pile après le retour de Donald Trump au Bureauovale, tout est en ruines – y compris la Maison-Blanche, dont l’aile est a été rasée en octobre 2025 pour être remplacée par une monstrueuse salle de bal dorée à 400 millions de dollars, largement financée par l’industrie de la tech et des cryptomonnaies. Une allégorie architecturale du nouveau régime : brutal, oligarchique, grotesque, mégalomane15.

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« L’histoire enseigne, a dit Antonio Gramsci, mais elle n’a pas d’élèves. »

Ce que nous prenons pour un phénomène inédit – la désintégration programmée de l’administration fédérale des États-Unis par son propre gouvernement et l’installation d’un nouveau type de régime autoritaire à partir d’une élection démocratique – n’est peut-être en réalité que la réitération d’un événement historique pas si lointain. Pour comprendre le présent, il est souvent nécessaire de regarder par-dessus son épaule. Dans ce cas-ci, on gagne à se pencher sur un court et brillant essai de Curzio Malaparte, publié en France en 1931 et intitulé Technique du coup d’État. Preuve de sa justesse, le livre sera honni par trois de ses protagonistes : censuré par Hitler et brûlé en place publique dans l’Allemagne nazie, condamné par Trotski et banni en URSS, il vaudra aussi à Malaparte d’être confiné sur l’île de Lipari par Mussolini. Qu’a bien pu faire l’intellectuel italien pour mériter un tel traitement ? Rien de moins que de révéler, à travers l’analyse de huit coups d’État modernes, ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui le code source du pouvoir au xxe siècle – et, par extension, la méthode pour renverser les dictateurs de l’époque.

La bonne vieille insurrection armée qui prenait d’assaut les écrins traditionnels du pouvoir (palais présidentiel, parlement, palais de justice) et s’appuyait sur la puissance d’une foule galvanisée est déjà désuète en 1931. Cette tactique, écrit Malaparte, « ôte tout caractère révolutionnaire aux séditions militaires. La police défend l’État comme si c’était une ville ; les militaires attaquent l’État comme si c’était une forteresse16 ». Il s’agit d’un type de soulèvement largement performatif et violent, et surtout, qui s’adapte mal à la réalité du pouvoir dans les sociétés industrielles.

De la même façon, les images comme celles de « QAnon Shaman » dans la salle du Congrès, torse nu, avec sa coiffe de fourrure surmontée de cornes de bison, et son visage bariolé d’un drapeau des États-Unis, peinent à dépasser le saugrenu parce qu’elles montrent un assaut du symbolique. Le 6 janvier 2021, tout n’était que spectacle, mais c’était une performance. « Il s’agissait avant tout de faire acte de présence et de se faire remarquer. […] Les véritables trophées de la journée furent les selfies », résume le professeur d’histoire Nicolas Guilhot17. Les victimes de cette attaque, en revanche, étaient bien réelles.

Ce jour-là, Trump n’a été qu’un Lénine de bas étage sans son Trotski. On peut imaginer qu’il ait voulu être « le stratège, l’idéologue, l’animateur, le deus ex machina de la révolution »18, comme l’écrit Malaparte au sujet de Lénine, mais il lui manquait un véritable « créateur de la technique du coup d’État bolchevique ».

Dans les sociétés modernes, imposer un régime et le maintenir, nous dit Malaparte, n’est pas une affaire de circonstances ou d’agitation idéologique. C’est une affaire de méthode. Il faut trouver les moyens appropriés aux conditions du moment. Ainsi, la tactique du 18 Brumaire, le putsch mené par Napoléon Bonaparte, n’est pas celle d’une sédition militaire. Le futur empereur apporte un élément nouveau : « la préoccupation de rester dans la légalité », et le 18 Brumaire représente « le premier coup d’État où l’on voit se poser les problèmes de la tactique révolutionnaire moderne »19. Mais ce n’est qu’avec la révolution d’octobre 1917 que se révèle la technique moderne du coup d’État.

Le coup de génie de Trotski est simple : ne pas viser le lieu du pouvoir ou les symboles de sa majesté, mais s’emparer de son infrastructure stratégique. Pour la première fois, la sédition n’attaque pas le pouvoir directement chez lui, mais sabote la tuyauterie qui le maintient en place. En amont de son insurrection, raconte Malaparte, Trotski « est parvenu à se procurer le plan des services techniques de la ville » de Petrograd. Ses gardes rouges « étudient sur place la disposition des conduites souterraines d’eau et de gaz, des câbles d’énergie électrique, de téléphone et de télégraphe. Deux d’entre eux ont exploré les égouts qui passent sous la résidence de l’État-major général. […] Il faut être en mesure d’isoler un quartier ou même un simple groupe de maisons en quelques minutes ; Trotski partage donc la ville en secteurs, fixe les points stratégiques, distribue les tâches »20.

Un millier d’hommes, répartis en équipes « d’ouvriers spécialisés, mécaniciens, électriciens, radiotélégraphistes, aux ordres d’ingénieurs, de techniciens connaissant le fonctionnement technique de l’État », infiltrent patiemment « les corridors des centraux téléphoniques et télégraphiques, de l’Hôtel des Postes, des Ministères, de l’État-major général, pour observer la distribution des bureaux, l’installation de la lumière électrique et du téléphone, garder dans les yeux et la mémoire le plan des édifices, et […] chercher dans l’organisation défensive de la machine technique, bureaucratique et militaire de l’État les lieux de moindre résistance, les côtés faibles, les points vulnérables ». Ils « tâtent les rouages de l’organisation technique, provoquent de temps en temps la paralysie partielle des organes les plus délicats ». Selon Malaparte, ce sont « les escarmouches préliminaires de l’insurrection »21.

Puis vient l’offensive. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les discrètes troupes d’assaut de Trotski s’emparent des centres névralgiques sans se voir opposer la moindre résistance. Les opérations, écrit Malaparte, « se sont déroulées avec une rapidité et une régularité surprenantes ». Petrograd continue de fonctionner normalement. Les tramways circulent, les magasins restent ouverts, chacun vaque à ses occupations. L’un des événements politiques les plus décisifs du xxe siècle s’est produit dans une indifférence quasi totale.

Qu’en déduit Malaparte ? Plusieurs observations contre-intuitives, mais terriblement justes sur la nature du pouvoir au xxe siècle et la manière la plus efficace de s’en emparer. Contrairement à la vision romantique répandue encore à ce jour, on ne prend pas le pouvoir grâce au soutien populaire ni grâce au charisme surnaturel d’un Grand Homme guidant le peuple. L’écrivain italien affirme que « le problème du coup d’État moderne est un problème d’ordre technique. L’insurrection est une machine […] : il faut des techniciens pour la mettre en mouvement, et seuls des techniciens peuvent l’arrêter ». Il assure que « l’insurrection ne se fait pas avec des masses, mais avec une poignée d’hommes prêts à tout, entraînés à la tactique insurrectionnelle, exercés à frapper rapidement, durement, les centres vitaux et l’organisation technique de l’État ». Qu’elle frappe loin des palais, car « la clef de l’État, ce n’est pas l’organisation bureaucratique et politique […] mais l’organisation technique, c’est-à-dire les centrales électriques, les chemins de fer, les téléphones, les télégraphes, les ports, les gazomètres, les aqueducs ». Enfin, qu’elle est reproductible puisqu’elle « ne dépend pas des conditions politiques, sociales, économiques du pays »22.

Infiltration de l’appareil technique de l’État, occupation des centres névralgiques de communication, sabotage des institutions récalcitrantes par des brigades d’ingénieurs spécialisés : les parallèles avec l’actualité deviennent difficiles à ignorer.

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Plus de cent ans après le coup d’État bolchevique, Trump et ses nouveaux stratèges font une mise à jour de la technique malapartienne à l’ère de la numérisation et de l’algorithmie : une technologie du coup d’État parfaitement adaptée à la dématérialisation du pouvoir contemporain dans l’éther de la donnée. Mais alors que Malaparte mettait en scène des

insurgés-techniciens, le modèle Trump II a ceci d’inédit qu’il prône une insurrection programmée par l’exécutif lui-même. Une contre-élite, élue démocratiquement, qui démolit brutalement et méthodiquement les institutions qui lui confèrent sa légitimité. L’éphémère DOGE, aboli après six mois d’(hyper)activité, en est évidemment la manifestation la plus agressive et la plus transparente. Véritable matérialisation technique des préceptes du Project 2025, il a parfaitement rempli sa mission – choquer, démolir, paralyser. Tel un ver informatique, les voilà encodés, lui et ses principes, au plus profond de la nouvelle administration. Fin du premier chapitre du coup d’État technologique.

Une fois l’ancien régime fédéral renversé, place à la consolidation de son successeur. En l’an 2 du trumpisme, la révolution (permanente) est avant tout l’oeuvre de deux proches collaborateurs de Trump. Ce sont eux qui définissent le mode opératoire du régime. Eux qui tracent le double horizon idéologique – la mort de l’État social et la « régénération » raciale des États-Unis – pour un exécutif qui, sans cela, ne serait que pure action. En effet, loin d’être un idéologue cohérent, Trump agit comme un générateur, un soleil noir auprès duquel ses lieutenants plus capables viennent s’alimenter en énergie. En arbitrant au minimum les disputes lorsque la situation l’exige, il assure un semblant de cohésion entre les multiples factions concurrentes de la coalition MAGA, aux objectifs politiques parfois incompatibles. Le reste du temps, il entretient le chaos d’une outrance, d’une insulte ou d’une pulsion.

Le technicien en chef, que Trump et son équipe ont affublé du sobriquet de « Grim Reaper » (grande faucheuse), s’appelle en vérité Russell Vought. Responsable, pour la seconde fois sous Trump, du Bureau de la gestion et du budget, c’est lui qui répartit aux quatre coins de l’État fédéral l’argent alloué par le Congrès. Bureaucrate discret, vétéran de Washington mû par une haine tenace de l’« État profond », il est à l’origine d’une partie des propositions de Project 2025. 

Alors que Vought agit comme président de l’ombre, l’omniprésent et hyperactif Stephen Miller est perçu comme son premier ministre officieux. Chef de cabinet adjoint chargé des politiques, il assure le déploiement de l’industrie technopolicière de surveillance, ordonne les enlèvements de masse, accélère perpétuellement la concentration et la déportation des étrangers. Agent commercial de la xénophobie trumpiste au crâne toujours impeccablement rasé, il n’hésite pas à s’afficher en tenant du suprémacisme blanc comme en septembre 2025, lorsqu’il a affirmé ce qui suit lors de l’oraison funèbre du défunt Charlie Kirk : « Notre lignée, notre héritage remonte à Athènes, à Rome, à Philadelphie, à Monticello. […] Vous n’avez pas idée à quel point nous sommes déterminés à sauver cette civilisation, sauver l’Occident, et sauver cette république23. » En fait, une idée, on peut s’en faire une, sur la base de quelques statistiques éloquentes : sous ses ordres, l’agence fédérale ICE (Immigration and Customs Enforcement, soit le Service de l’immigration et des douanes), est devenue le bras armé du régime. Les 350 000 personnes déportées en un an et les 70 000 personnes détenues dans les camps de concentration (administrés, en grande majorité, par des entreprises privées comme GEO Group ou CoreCivic) ne suffisent pas : Miller et Trump visent un million de déportations par an. Sans se soucier une seconde de l’État de droit.

Ce qui relie entre elles les diverses et parfois contradictoires manifestations du trumpisme, c’est la technologie matricielle qui a permis le coup d’État technofasciste, oeuvre de la Silicon Valley devenue de facto le système nerveux central des États-Unis et d’autres gouvernements autoritaires ou en passe de le devenir. On peut observer le régime de Trump sous toutes ses coutures, on trouve partout la patte de la Silicon Valley. Ce sont ses entreprises, des béhémoths comme Alphabet, Meta ou Amazon, et les nouvelles (et déjà gigantesques) startups faiseuses d’IA comme OpenAI, Palantir ou Anduril, qui fournissent les technologies de calcul, d’analyse, de prédiction et de contrôle, indispensables à la reconfiguration organisationnelle du pays. Ce sont ses patrons mystiques – le trio sud-africain de la « PayPal Mafia » formé par Elon Musk, Peter Thiel et David Sacks, ou les nouvelles figures du complexe « militaro-industriel numérique » comme Alex Karp ou Palmer Luckey –, conscrits dans une administration Trump avec qui ils forment une « broligarchie » (l’oligarchie version tech bros), qui font le lien entre l’exécutif et l’infrastructure technofasciste sur le terrain24.

Le trumpisme du second mandat n’aurait jamais pu exister sans l’architecture logicielle et matérielle d’une industrie numérique dont l’appétit expansionniste et le mépris des normes démocratiques laissaient déjà craindre, en 2024, un « coup d’État permanent »25. Les fantassins de Trump n’auraient jamais pu neutraliser les agences fédérales, pas plus qu’ils n’auraient pu traquer les fonctionnaires récalcitrants, ficher les « ennemis de l’intérieur » toujours plus nombreux, maintenir le panoptique technopolicier et la machine à déportation ou anéantir l’unité fédérale pour satisfaire les désirs sécessionnistes de cette contre-élite et de son projet d’« accélération réactionnaire »26. Et la clé de voûte technologique de ce régime est indéniablement ce que l’on appelle désormais « intelligence artificielle » : des systèmes de calcul « construits pour fonctionner de manière à dégrader et potentiellement détruire les institutions civiques indispensables27 » comme l’État de droit, la presse ou l’université. Des machines à asphyxier le corps social, en l’amputant de ses mécanismes de délibération et de production de connaissances.

En 2026, les États-Unis et la Chine sont deux itérations d’un même système d’exploitation, que la chercheuse Jennifer Lind nomme « smart authoritarianism28 » (autoritarisme intelligent) : des régimes antidémocratiques qui, consolidés par les technologies de répression numériques du capitalisme de surveillance, peuvent désormais se permettre de maintenir une apparence parlementaire tout en exerçant une oppression constante et réticulaire sur leur population. La Silicon Valley, bassin de l’industrie la plus puissante de la planète, est le socle du nouveau fascisme états-unien. Ses multinationales, ses PDG, ses logiciels, son ethos, son matériel et ses fonds d’investissement sont intégrés à l’appareil d’État trumpiste qui réécrit les lois et réaffecte l’argent public en faveur de ces champions du « patriotisme technologique ». L’alliance est rentable pour les deux parties, qui fonctionnent comme un duopole immuable. Pouvoir, argent et infrastructures se concentrent toujours plus entre les mêmes mains.

L’économiste italienne Francesca Bria a récemment cartographié ce réseau de collaborations mutuellement bénéfiques, de contrats publics et de capture réglementaire. Empruntant au vocabulaire des réseaux informatiques, elle décrit le résultat de cette intégration réciproque entre puissance publique et technocapital comme une « stack autoritaire »29 – une pile cohérente d’entités techniques, juridiques, financières et politiques, qui n’oeuvre plus qu’à la consolidation de son propre monopole. Une oligarchie de droit technologique dont le maillage se resserre à chaque nouveau contrat public, et qui pourrait devenir, à l’instar de Palantir, totalement indélogeable, quand bien même Trump et ses « gardes rouges » seraient éjectés du pouvoir par les urnes. Là où Trotski et ses hommes se contentaient de prendre le contrôle des infrastructures, les technofascistes et leurs soutiens MAGA deviennent l’État. Entrés par effraction puis progressivement métastasés dans l’organisme public, ils deviennent impossibles à extraire.

Ou, pour reprendre les mots d’un Donald Trump ahuri, qui philosophait durant les premiers jours de son second mandat, assis au volant d’une Tesla rouge devant la Maison-Blanche : everything’s computer (tout est ordinateur)30.

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Comment lutter contre une technologie du coup d’État qui forme simultanément un coup d’État technologique ? Quelles stratégies, quelles technologies mobiliser en retour pour freiner la propagation de l’infection trumpiste aux autres pays néolibéraux, notamment européens, dont les appareils d’État sont déjà affaiblis par leur dépendance structurelle aux logiciels de la Silicon Valley ? Comment empêcher le coup d’État lorsque les administrations contemporaines barbotent dans l’environnement logiciel fourni par Microsoft, lorsque leurs données dorment sur des serveurs Amazon, lorsque leurs employés communiquent grâce à Gmail, Teams et WhatsApp, et lorsque les ministères communiquent en priorité sur X ?

Pour nos nations vassalisées, repenser les structures de gouvernance au xxie siècle n’est plus seulement une question de souveraineté, mais de survie. Car les parasites des extrêmes droites européennes ont bien compris une chose : dans un pouvoir informatisé, le coup d’État prend lui-même la forme d’un logiciel, un algorithme – au sens générique du mot, un « ensemble de règles opératoires dont l’application permet de résoudre un problème énoncé au moyen d’un nombre fini d’opérations » – c’est ce que l’on constatera dans l’analyse méthodique de la « méthode DOGE », théorisée bien avant l’arrivée d’Elon Musk sous le chapiteau trumpiste. L’exemple MAGA leur a fourni un tutoriel pas à pas, exportable et potentiellement transposable à toute situation et toute entité politique – puisque, rappelons-nous Malaparte, le coup d’État ne dépend ni de conditions politiques et sociales préalables ni du charisme d’un idéologue particulier. En conséquence, avec l’appui logistique de son fournisseur états-unien, une internationale réactionnaire planétaire, allant de l’Argentin Javier Milei jusqu’à l’Italienne Giorgia Meloni, reprend, affine et met à jour la recette insurrectionnelle contemporaine, à l’intention des prochains qui passeront devant les urnes.

L’algorithme s’exporte, se partage, se télécharge. D’autres autocrates en puissance, souvent députés de la nation, trépignent dans leurs starting-blocks ; au Royaume-Uni, en France, au Canada et ailleurs. À leur tour, ils planifient, cartographient, testent les vulnérabilités. Comme ces puissants groupes de hackers invisibles, que le monde de la cybersécurité appelle génériquement un APT (advanced persistent threat, menace persistante avancée), qui s’infiltrent durant des années dans des systèmes informatiques massifs, sans déclencher d’alerte, jusqu’à en posséder virtuellement le contrôle. Partout en Europe, le technofascisme se veut l’APT tapi dans les serveurs de la démocratie numérisée.

Ce livre, pensé comme une mise à jour de l’essai de Malaparte, propose une analyse des dix-huit premiers mois du coup d’État trumpiste. Son auteur n’est pas historien, mais journaliste technocritique. L’ambition de cet essai : dévoiler,  sous la cacophonie virale du trumpisme, cette nouvelle technique du coup d’État devenue une technologie – un ensemble d’outils numériques de calcul et de prédiction, mis au service d’un projet de reconfiguration radicale de la puissance publique –, dont le mode opératoire rompt avec notre perception historique de l’autoritarisme. Malaparte a été condamné à l’exil et son livre brûlé parce que, en dévoilant la manière optimale de prendre le pouvoir sans passer par les urnes ou prendre d’assaut les lieux visibles du pouvoir, il a simultanément dévoilé la meilleure manière de protéger l’État… et de renverser un pouvoir autocratique. Ce qui a provoqué l’ire de Hitler et Mussolini, c’est que Malaparte laissait entendre que n’importe quel groupe un tant soit peu organisé pouvait renverser le Duce et le Troisième Reich. C’était vrai hier, et ce l’est encore aujourd’hui.

Tout en tirant les leçons de l’histoire, l’antifascisme doit adapter ses tactiques aux mutations de l’ennemi, le poursuivre et l’affronter sur son nouvel espace de lutte qu’est l’infrastructure numérique. Les stratégies sont variées. Qu’il s’agisse d’une action comme Occupy Bureaucracy31, une armée de fonctionnaires « rouges » désobéissant et sabotant leur propre engin de travail, d’une suite logicielle pirate, étanche aux control freaks de la Silicon Valley, d’une caste d’ingénieurs choisissant la désertion32, l’archipel des résistances ne peut pas se contenter d’être le sable dans la machine de l’oppression : il doit à son tour déployer un algorithme. Devenir le bug, le ver informatique qui anéantira la monstrueuse entreprise du fascisme contemporain technicisé.

L’analyse à froid de la technologie du coup d’État trumpiste et de ses programmeurs nous fournit, en creux, l’antidote au poison de l’autoritarisme, aux États-Unis et dans le reste des démocraties occidentales malades du néolibéralisme. Le phénomène technofasciste n’est pas une rupture, mais une culmination. Trump, Milei et les autres ne sont pas implacables ; Musk, Thiel et les techno-oligarques ne détiennent pas les clés du futur. Leur hégémonie actuelle est artificielle, bâtie sur trente ans de dérégulation et d’impunité légale manufacturées par une classe politique complice. Pour mettre fin à leur règne, il est donc impératif d’observer leur mode opératoire et d’en identifier les vulnérabilités.

Thibault Prévost
Technologie du coup d’Etat, Lux, 2026. 

Couverture du livre de Thibault Prévost, Technologie du Coup d’Etat.

NOTES

1 Tom Dreisbach et Barbara Van Woerkom, « “This Is Not a Peaceful Protest!” », NPR, 4 janvier 2026.
2 Sur cette question, lire Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Divergences, 2025.
3 « Here Are the Executive Actions and Orders Trump Signed on Day 1 », The Washington Post, 20 janvier 2025.
4 Gerhard Peters et John T. Woolley (dir.), « Executive Orders: Washington – Trump II », The American Presidency Project, 20 mai 2026.
5 « Workforce Size & Composition », U.S. Office of Personnel Management, mars 2026.
6 Ruth Ben-Ghiat, « The Permanent Counterrevolution », The New Republic, 16 mai 2024.
7 Lulu Garcia-Navarro, « Inside the Heritage Foundation’s Plans for “Institutionalizing Trumpism” », The New York Times, 21 janvier 2024.
8 Paul Dans et Steven Groves (dir.), Mandate for Leadership: The Conservative Promise. Project 2025, Washington, The Heritage Foundation, 2023, p. 3 et 83.
9 Andy Kroll et Nick Surgey, « Watch: 14 Hours of Never-Before-Published Videos from Project 2025’s Presidential Administration Academy », ProPublica, 10 août 2024.
10 Jason Wilson, « Leaked Files Show Far-Right Influences Among Project 2025 Applicants », The Guardian, 28 novembre 2025.
11 Voir le site web Project 2025 Tracker, s. d.
12 Lauren Gambino, « American Democracy on the Brink a Year After Trump’s Inauguration, Experts Say », The Guardian, 21 janvier 2026.
13 Thomas B. Edsall, « Elon Musk Is Leading a “Hostile Takeover of the Federal Government” », The New York Times, 18 février 2025.
14 Charlie Warzel, « The “Rapid Unscheduled Disassembly” of the United States Government », The Atlantic, 3 février 2025.
15 Luke Broadwater et Zach Montague, « Fine Arts Panel, Remade by Trump, Indicates Support for His Ballroom Plan », The New York Times, 22 janvier 2026.
16 Curzio Malaparte, Technique du coup d’État, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2022 [1931], p. 84.
17 Nicolas Guilhot, « D’un chaman à l’autre : théories du complot et impasses du debunking », AOC, 9 novembre 2021.
18 Malaparte, Technique du coup d’État, op. cit., p. 27.
19 Ibid., p. 90.
20 Ibid., p. 40-41.
21 Ibid., p. 40, 56 et 62.
22 Ibid., p. 42 et 56.
23 Robert McCoy, « Stephen Miller’s Charlie Kirk Tribute Was as Sinister as It Gets », The New Republic, 22 septembre 2025.
24 Carole Cadwalladr, « How to Survive the Broligarchy: The Trump- Musk Crackdown Is Coming. Here’s 20 Lessons in How to Survive It », How to Survive the Broligarchy, 17 novembre 2024.
25 Marietje Schaake, « Le coup d’État permanent de la Silicon Valley » dans Giuliano Da Empoli (dir.), L’empire de l’ombre. Guerre et terre au temps de l’IA, Paris, Gallimard, 2025.
26 Lorenzo Castellani, « L’ère de l’accélération réactionnaire », Le Grand Continent, 8 novembre 2024.
27 Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey, « How AI Destroys Institutions », UC Law Journal, vol. 77, no 4, mai 2026, p. 727-770.
28 Justin Hendrix, « Unpacking the Rise of “Smart Authoritarianism” in China », Tech Policy Press, 25 janvier 2026.
29 Francesca Bria, The Authoritarian Stack, site web, 2025.
30 wirelyss, sakshi et Zach, « Everything Is Computer », Know Your Meme, 12 mars 2025.
31 Ned Resnikoff, « The Left Needs Bureaucrats », Dissent, 2026.
32 Jeanne Mermet, Désertons, Paris/Marseille, Les Liens qui Libèrent/Wildproject, 2025.

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  • La surveillance ou le progrès social
    Dans une tribune pour The Guardian, Bruce Schneier et Jon Penney s’inquiètent de l’intensification de la surveillance par IA. « Dans un avenir proche, les systèmes de surveillance basés sur l’IA pourront suivre tout ce que nous faisons en public, et une grande partie de ce que nous faisons en privé ». Et le moindre de nos comportements déviants pourra être relié au profil de chacun. Un peu comme des radars automatiques, qui ne se contenteraient pas de faire respecter les limitations de vitesse,
     

La surveillance ou le progrès social

1 octobre 2026 à 01:00

Dans une tribune pour The Guardian, Bruce Schneier et Jon Penney s’inquiètent de l’intensification de la surveillance par IA. « Dans un avenir proche, les systèmes de surveillance basés sur l’IA pourront suivre tout ce que nous faisons en public, et une grande partie de ce que nous faisons en privé ». Et le moindre de nos comportements déviants pourra être relié au profil de chacun. Un peu comme des radars automatiques, qui ne se contenteraient pas de faire respecter les limitations de vitesse, mais également toutes les autres règles. Officiellement, cette surveillance liée au renseignement sert à garantir la sécurité publique, « mais son véritable objectif est souvent le contrôle social ». « Larry Ellison, PDG d’Oracle, un puissant géant technologique proche de l’administration Trump, a déclaré : « Les citoyens se comporteront de manière exemplaire car nous enregistrons et rapportons constamment leurs activités. » L’effet dissuasif est précisément ce qui est recherché. »

« La surveillance par IA soulève de nombreux défis en matière de politiques publiques : biais techniques, systèmes non auditables et application automatisée et rigide du droit et des règles sociales, susceptibles de favoriser la discrimination et de saper la transparence, la responsabilité et l’état de droit. Mais nous pensons que l’impact le plus urgent et le plus durable sera son effet dissuasif généralisé », pointent les chercheurs. Dans son livre, Effets dissuasifs : Répression, conformisme et pouvoir à l’ère numérique (Cambridge University Press, 2025, non traduit), Jon Penney explique justement comment la technologie peut être instrumentalisée pour influencer les comportements à grande échelle. La surveillance, sa personnalisation, sa généralisation ont des effets cumulatifs : « plus les mécanismes employés sont nombreux et puissants, plus l’effet dissuasif est important ». Suivre nos déplacements, dresser la liste de nos contacts, surveiller nos dépenses… sont désormais autant de possibilités qui fusionnent, rendant la surveillance « persistante et implacable ». Et l’IA apporte une capacité d’analyse permettant de de répondre à des questions complexes sur nos déplacements et nos activités. Le risque est bien celui d’une intimidation sociale exacerbée : « les idées audacieuses, l’activisme social et la réinvention de soi – en particulier chez les groupes marginalisés et les populations ciblées – pourraient bien être considérablement freinés ». 

La normalisation des relations homosexuelles ou de l’usage récréatif du cannabis ont profondément évolué, rappellent les deux chercheurs, passant d’un statut à la fois immoral et illégal, à un statut moral mais pas toujours légal pour finalement devenir à la fois moral et légal. Mais pour y parvenir, il a fallu l’émergence d’une contre-culture pour faire évoluer la moralité puis la légalité. Or, l’invasion de la surveillance risque de rendre le progrès social impossible, en empêchant ces évolutions par la répression des comportements eux-mêmes. La surveillance étatique par le FBI américain dans les années 50 ou de l’Allemagne de l’Est pendant la guerre froide mobilisait déjà écoutes téléphoniques, ouverture du courrier et informateurs… Mais ne disposait pas de possibilités de recoupement et de traitement que l’IA rend désormais possible, expliquent les chercheurs.  

Cependant, nous ne sommes pas condamnés à l’inaction. « Maintenant que nous avons pris conscience du danger que représente la surveillance de masse assistée par l’IA, nous pouvons opter pour ne pas la mettre en œuvre. L’interdiction de la reconnaissance faciale et d’autres technologies d’identification peut ralentir leur développement ; des mesures solides de protection de la vie privée et des données peuvent limiter le suivi et la conservation de ces dernières ; des réglementations sur l’IA peuvent restreindre ses usages les plus intrusifs ; enfin, des réformes structurelles peuvent nous aider à examiner de près – et à démanteler – les puissants cartels associant États et entreprises technologiques, qui ouvrent la voie à des dérives telles que la surveillance par IA. » 

On voudrait être aussi confiant qu’eux. Mais la surveillance de masse conduit surtout à étouffer les fondements mêmes des sociétés démocratiques.

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  • À Edmonton, la bibliothèque comme lieu, lien et refuge
    Entrée et façade de la Stanley A. Milner Library au centre-ville d’Edmonton, 2026 Je reviens à la Stanley A. Milner Library depuis 2022, et ce qui m’intéresse chaque fois, ce sont les déplacements : ceux des espaces, des usages, des priorités. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que j’ai faites en arrivant à Edmonton cette fois-ci, comme à chacun de mes passages dans la ville : retourner voir la bibliothèque. C’était déjà ma quatrième visite. J’y étais deux fois en 2022, en 2023 av
     

À Edmonton, la bibliothèque comme lieu, lien et refuge

30 septembre 2026 à 01:39
Entrée et façade de la Stanley A. Milner Library au centre-ville d’Edmonton, 2026

Je reviens à la Stanley A. Milner Library depuis 2022, et ce qui m’intéresse chaque fois, ce sont les déplacements : ceux des espaces, des usages, des priorités. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que j’ai faites en arrivant à Edmonton cette fois-ci, comme à chacun de mes passages dans la ville : retourner voir la bibliothèque.

C’était déjà ma quatrième visite. J’y étais deux fois en 2022, en 2023 avant d’y revenir cette fois-ci, en septembre 2026. Assez pour que la visite ne consiste plus seulement à découvrir un lieu, mais à le comparer à lui-même. Qu’est-ce qui est toujours là? Qu’est-ce qui a bougé? Qu’est-ce qui apparaît? Et que racontent ces transformations sur la manière dont une bibliothèque publique se pense au Canada et négocie sa place dans la sphère publique ?

Un bâtiment spectaculaire, mais pas seulement

Posée sur Churchill Square, au cœur du centre-ville, la Stanley A. Milner Library occupe quelque 21 400 m² (230 000 pi²). La bibliothèque centrale de l’Edmonton Public Library (EPL) est installée sur ce site depuis 1967; elle porte le nom de Stanley A. Milner depuis 1996. Fermé à la fin de 2016, le bâtiment a fait l’objet d’une transformation majeure de 84,5 millions de dollars avant de rouvrir le 17 septembre 2020. L’intervention, réalisée par Teeple Architects en collaboration avec Stantec, a conservé la structure de l’ancienne bibliothèque tout en transformant radicalement son enveloppe et ses espaces intérieurs.

La Stanley A. Milner Library en 1989, avant sa transformation majeure. Photo : Provincial Archives of Alberta, via Wikimedia Commons. Aucune restriction de droit d’auteur connue.

Difficile, en la regardant, de ne pas penser aussi à la Seattle Central Library, inaugurée en 2004 et conçue par OMA (Office for Metropolitan Architecture), avec Rem Koolhaas et Joshua Prince-Ramus omme architectes responsables du projet, en collaboration avec LMN Architects. La parenté n’est pas littérale, mais quelque chose circule entre les deux bâtiments : les volumes anguleux, les façades vitrées et métalliques, les plans inclinés, mais surtout cette volonté de faire de la bibliothèque centrale un objet architectural iconique abritant un spectaculaire living room dans la ville. Seattle pousse beaucoup plus loin cette logique, avec son enveloppe de verre et d’acier presque cristalline; la Milner en propose une version plus compacte, greffée sur la structure de l’ancienne bibliothèque. Dans les deux cas, l’architecture participe d’une affirmation : dans le monde des réseaux, la grande bibliothèque publique demeure un équipement civique auquel on donne une présence urbaine forte.

La bibliothèque centrale de Seattle, Seattle Central Library, Andrew Smith from Seattle, WA, USA, CC BY-SA 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0, via Wikimedia Commons

La Stanley A. Milner Library vue depuis Churchill Square à Edmonton en 2026, Marie D Martel, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Mais cette fois, ce n’est pas tant l’architecture qui a retenu mon attention à la Milner. Ou plutôt : ce sont moins les formes du bâtiment en elles-mêmes que ce qu’elles permettent de faire, les usages qu’elles accueillent et, surtout, ce qu’elles donnent à voir et à mettre en valeur. Devant la bibliothèque, Churchill Square donne déjà un premier indice. Des tables et des chaises, des jeux d’échecs et de dames géants, des gens qui passent ou qui s’arrêtent : la bibliothèque s’inscrit dans un espace public qui déborde largement ses murs. Puis, on entre et le même principe semble se poursuivre à l’intérieur. On peut emprunter un livre, bien sûr, mais aussi prendre un café, voir une exposition, apprendre à cuisiner, fabriquer quelque chose, participer à une activité, rencontrer une Aînée, ou simplement rester là. C’est peut-être ce qui me fascine le plus avec cette bibliothèque : elle donne matériellement à voir l’élargissement du répertoire d’action de la bibliothèque publique au Canada.

L’atrium de la Milner : volumes anguleux, passerelles et puits de lumière colorés. Photo : Marie D. Martel, septembre 2026.
La Teaching Kitchen, l’un des espaces qui élargissent les manières d’apprendre et de participer à la Milner. Photo : Marie D. Martel, 2023.

Lors de ces visites, les présentoirs racontaient d’ailleurs presque autant la bibliothèque que les rayonnages. « Exploring Reconciliation », « For Art’s Sake », « What’s Cooking? », « Canadiana » : les collections sont constamment remises en contexte et reliées à des pratiques, à des questions ou à des expériences. La Capital City Art Gallery at Milner, installée à côté du café, expose des artistes, une peintre autochtone en ce moment, et inscrit l’art dans le quotidien de la bibliothèque et des habitant.es. Ailleurs, les disques vinyles, la collection « Read Local », les clubs de lecture, les dispositifs de participation autour du cinéma, le Makerspace et la Teaching Kitchen multiplient les manières d’entrer dans la bibliothèque et d’y participer.

Une bibliothèque qui continue de se transformer

Et ce répertoire n’est pas figé. Après plusieurs visites, c’est même l’un des aspects qui me frappent le plus : la Milner n’a pas été « terminée » en 2020. La grande rénovation n’a pas fixé une fois pour toutes ce que devait être la bibliothèque. Les espaces continuent d’être ajustés et transformés.

Le Makerspace en fournit un bon exemple. Il occupait déjà une place considérable dans le projet de 2020 : plus de 929 m² (10 000 pi²) consacrés notamment à l’impression 3D, à la couture, à la production sonore et vidéo, au découpage laser et à différentes formes de fabrication. Mais l’espace a de nouveau été rénové en 2025. EPL mentionne l’installation d’un nouveau revêtement de sol, un traitement acoustique, des améliorations à l’éclairage et à l’installation électrique, ainsi que l’aménagement d’un nouvel espace consacré au jeu vidéo.

Le Makerspace avant sa rénovation de 2025, avec une démarcation nette entre l’espace et le reste de la bibliothèque.
Le Makerspace après la rénovation de 2025 : le nouveau revêtement de sol contribue à une plus grande continuité avec les espaces environnants.

Cette fois, c’est surtout le nouveau revêtement de sol qui m’a frappée. Le tapis semble désormais se prolonger au-delà du Makerspace et établir une continuité avec les espaces qui l’entourent. La frontière paraît moins nette : on a moins l’impression d’entrer dans un laboratoire technologique séparé du reste de la bibliothèque et du monde. Ce détail d’aménagement me semble loin d’être anodin. Il dit quelque chose d’une évolution du modèle même du makerspace : faire, fabriquer, jouer, enregistrer ou expérimenter ne constituent plus nécessairement des activités spécialisées reléguées dans une zone identifiable comme telle. Celles-ci semblent désormais s’inscrire plus naturellement dans le continuum ordinaire de la bibliothèque.

Un tipi dans l’espace commun

Lors de mes visites précédentes, j’avais surtout retenu PÎYÊSÎW WÂSKÂHIKAN / Thunderbird House, premier espace de la bibliothèque spécifiquement consacré aux cérémonies et aux rassemblements autochtones. EPL explique l’avoir développé avec des membres des communautés autochtones et, en particulier, avec l’Aînée Jo-Ann Saddleback, en suivant des principes nêhiyaw. Le peuplier blanc qui recouvre le sol, les murs et le plafond, l’orientation des entrées au sud et à l’est et le système de circulation d’air permettant de pratiquer une cérémonie de purification par la fumée (smudging), ne sont donc pas de simples choix décoratifs.

PÎYÊSÎW WÂSKÂHIKAN / Thunderbird House, l’espace autochtone dédié de la Milner. Marie D. Martel, septembre 2026

De tels espaces autochtones occupent aujourd’hui une place croissante dans les bibliothèques publiques canadiennes, tant dans les grandes villes que dans de plus petites collectivités. Au Québec, les équivalents sont beaucoup moins évidents. On pourrait bien sûr m’opposer Sanaaq — et j’aurais certainement une chose ou deux à dire sur le sujet. Contentons-nous ici de reconnaître que la comparaison est intéressante : Sanaaq inscrit l’autochtonisation de manière transversale — dans son nom, ses collections, sa programmation, ses partenariats et ses orientations institutionnelles — tandis que la Milner l’inscrit aussi plus concrètement dans l’organisation de ses espaces.

Le programme Kêhtêyayah (Elder) in Residence : Kokum Lorette Goulet à la Milner. Marie D. Martel, septembre 2026

Et le programme Elder in Residence approfondit cet engagement. Au moment de ma visite, Kokum Lorette Goulet y tenait des périodes de rencontre. On peut prendre rendez-vous avec une Aînée pour établir un lien avec la culture, mieux comprendre certains savoirs ou recevoir une orientation culturelle. Autrement dit, les savoirs autochtones ne sont pas seulement représentés dans les collections ou inscrits dans l’architecture : des personnes qui les portent et les transmettent ont une place reconnue dans la bibliothèque.

Le tipi installé dans un espace central et très visible de la Milner : une présence autochtone inscrite dans le quotidien de la bibliothèque. Photo : Marie D. Martel, septembre 2026.

Mais j’ai surtout remarqué ce changement depuis ma dernière visite : un tipi occupe maintenant un emplacement très visible dans l’espace commun de la bibliothèque. Comme mon séjour se déroulait peu de temps avant la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, je me suis d’abord demandé s’il s’agissait d’une installation temporaire liée au 30 septembre. Or, il semble que le tipi a été installé en mai et utilisé depuis juin 2026, notamment dans le cadre des activités du Mois national de l’histoire autochtone puis, en septembre, EPL y proposait encore régulièrement des Story Stops in the Tipi, de courtes activités mettant notamment en valeur des histoires et des auteur.rices autochtones.

Lors de mon passage, cette présence était naturellement accentuée par la proximité de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation : sélection documentaire, dispositif autour des « 150 Acts of Reconciliation », activités participatives et créatives (DIY) pour différents publics. La réconciliation n’est pas présentée uniquement comme un enjeu à comprendre : elle se traduit aussi par un large registre de gestes possibles à accomplir.

Je n’ai pas trouvé d’information permettant d’affirmer que le tipi constitue désormais une installation permanente. On peut toutefois établir qu’il ne s’agit pas simplement d’un décor installé pour quelques jours autour du 30 septembre. La distinction est importante. Thunderbird House demeure un espace autochtone dédié, architecturalement conçu pour certaines pratiques, cérémonies et certains rassemblements. Le tipi fait autre chose : il inscrit une présence autochtone directement dans l’espace commun et très fréquenté de la bibliothèque.

Et c’est peut-être ici que la notion de prime space devient intéressante. Ce que l’on positionne dans les espaces les plus visibles et les plus fréquentés d’une bibliothèque n’est jamais tout à fait neutre. L’emplacement lui-même participe à la production de sens : il contribue à déterminer ce que l’institution choisit de mettre au premier plan dans sa fabrique sociale et interculturelle.

Une bibliothèque-refuge, mais de quoi et pour qui?

Je considère aussi la Milner autrement cette fois-ci parce que, depuis mes premières visites, je travaille sur la bibliothèque publique comme refuge. Le terme n’est d’ailleurs pas complètement étranger à EPL : Thunderbird House est présenté comme un urban refuge, certes un lieu où l’on peut pratiquer le smudging, mais aussi simplement trouver un espace calme pour réfléchir. Cette question m’accompagne donc presque malgré moi lorsque je parcours le reste de la bibliothèque : de quoi peut-on se réfugier ici? Et qu’est-ce que la bibliothèque met concrètement en place pour permettre ce refuge?

À la Milner, la réponse est particulièrement évidente parce que la bibliothèque est située en plein centre-ville d’Edmonton, où se côtoient des réalités sociales très différentes. La bibliothèque est ainsi, tout simplement, un endroit où l’on peut être. Cette possibilité, apparemment banale, prend ici une importance particulière : pouvoir s’y arrêter, y trouver un peu de chaleur, une présence humaine et des ressources de base, sans avoir à justifier sa présence ni, en principe, à consommer quoi que ce soit.

Collections, lumière naturelle et lieux où s’installer, seul ou avec d’autres, à la Milner. Photo : Marie D. Martel, septembre 2026.

La notion de bibliothèque comme infrastructure sociale, notamment développée par Eric Klinenberg et Shannon Mattern, devient éclairante à cet égard. Elle permet de comprendre que la portée sociale de la bibliothèque ne tient pas seulement aux espaces et aux ressources qu’elle met à disposition, mais à la manière dont ceux-ci sont activés. Le travail de médiation, la présence du personnel, la programmation et l’attention portée aux conditions d’accueil contribuent à créer des possibilités de rencontre, de coexistence et de participation à la vie collective. L’infrastructure sociale est donc à la fois matérielle et relationnelle : elle repose sur des lieux, mais aussi sur le travail qui les rend habitables, accessibles et socialement actifs.

Mais une infrastructure sociale ne devient pas automatiquement hospitalière parce qu’elle est publique. Qui peut réellement y entrer, y rester, s’y reconnaître et agir sur ce qui s’y passe? L’approche community-led, caractéristique du modèle bibliothéconomique canadien, et particulièrement assumée à EPL, ajoute une dimension significative. Elle invite à ne pas seulement concevoir des services pour des communautés définies par l’institution, mais à créer les conditions pour les concevoir avec elles, à partir de leurs savoirs, de leurs relations et de leurs priorités. La question n’est donc plus uniquement de savoir ce que la bibliothèque offre, mais qui participe à définir ce qu’elle devient.

La bibliothèque-refuge se situe, pour moi, à la rencontre de ces deux perspectives. L’idée de refuge déplace le regard des services vers les conditions d’hospitalité. Un refuge n’est pas nécessairement un espace séparé ou protégé derrière une porte. Il peut tenir à une chaise que l’on peut occuper longtemps, à une prise électrique, à un accès gratuit, à la possibilité d’être seul au milieu des autres. Mais il tient aussi à la possibilité de se reconnaître dans le lieu, d’y voir ses savoirs considérés comme légitimes et, idéalement, de pouvoir contribuer à la manière dont ce lieu est pensé. 

À la lumière de ces réflexions, certains des changements que j’observe prennent un autre sens. La frontière devenue plus poreuse du Makerspace élargit les manières légitimes d’occuper la bibliothèque. Le tipi placé dans un espace central donne une visibilité nouvelle à des présences, des récits et des savoirs autochtones dans l’espace commun. Et Thunderbird House constitue un cas encore plus explicite : sa conception avec des membres des communautés autochtones et l’Aînée Jo-Ann Saddleback ne relève pas seulement de la représentation, mais d’un régime qui se rapprocherait du faire avec. Il ne suffit évidemment pas de déplacer du mobilier, d’installer un tipi ou même de consulter une communauté pour produire de l’inclusion. Mais l’organisation matérielle et la gouvernance d’une bibliothèque participent bien à définir qui peut s’y reconnaître, ce qu’on peut y faire, quels savoirs y ont droit de cité et qui peut participer à la définition du lieu.

Du refuge à la liberté intellectuelle

Il faut aussi envisager une autre manière d’être un refuge : offrir un espace où l’on peut rencontrer librement des idées, des récits et des points de vue, sans que le pouvoir politique et/ou des groupes de pression interviennent dans ce qui nous est donné à lire, à voir ou à découvrir. Cette autre facette de la visibilité prend en 2026 une résonance particulière en Alberta. Car depuis ma dernière visite, ce ne sont pas seulement les espaces de la Milner qui ont bougé. Le contexte politique dans lequel EPL exerce sa mission s’est lui aussi considérablement durci.

Les débats albertains autour des collections et de l’accès aux livres, d’abord particulièrement audibles dans le milieu scolaire, ont atteint directement les bibliothèques publiques. En 2026, le gouvernement provincial a adopté le Bill 28, qui modifie notamment la Libraries Act et accroît les pouvoirs du gouvernement en matière d’inspection ainsi que de réglementation de l’accès, de l’utilisation et de l’emprunt des ressources des bibliothèques publiques. La Coalition for Alberta Public Libraries (CAP Libraries) fournit par ailleurs une excellente explication article par article de cette loi.

Or, depuis, les choses se sont précisées. Des règlements adoptés en juillet prévoient qu’à compter du 1er janvier 2027 certains documents comportant des représentations visuelles explicites d’actes sexuels devront être séparés des collections librement accessibles et leur accès contrôlé. Les personnes de 15 ans ou moins devront obtenir l’autorisation d’un parent ou d’un tuteur pour les consulter ou les emprunter.

La réaction des bibliothèques publiques de l’Alberta a été particulièrement ferme. La CAP Libraries, qui représente 324 points de service dans la province, a qualifié les mesures annoncées d’ « act of censorship ». Elle a aussi soulevé des questions très concrètes : qui devra prouver son âge? Faudra-t-il une pièce d’identité? Comment protéger la confidentialité des personnes? Qu’arrivera-t-il à celles qui ne disposent pas de documents gouvernementaux? Et jusqu’où les décisions concernant l’accès aux collections pourront-elles être retirées aux conseils locaux et aux professionnel.les des bibliothèques?

EPL participe directement à cette mobilisation. Sa directrice générale, Pilar Martinez, a explicitement dénoncé la situation; elle a aussi employé le mot « censorship » pour décrire les restrictions proposées. Cette actualité change un peu la manière dont je regarde la bibliothèque cette fois-ci. D’autant que, si les nouvelles règles ne désignent pas explicitement les contenus 2SLGBTQIA+, ceux-ci se trouvent tout particulièrement exposés dans les débats. Gender Queer de Maia Kobabe, qui figure depuis plusieurs années parmi les livres les plus contestés aux États-Unis selon l’American Library Association, a notamment été cité par le gouvernement albertain parmi les exemples invoqués pour justifier son intervention. Pilar Martinez elle-même a souligné cette dimension en rappelant que ce sont aujourd’hui des romans graphiques portant sur des réalités 2SLGBTQIA+ qui sont visés, avant de demander : « Tomorrow, what is it? » On appelle à la résistance de différents acteurs et actrices de la société civile.

Cathy Fowler et Diana Maliszewski à IBBY 2026 : une présentation sur le contexte actuel de la censure au Canada et les mobilisations qu’il suscite, notamment autour des contenus 2SLGBTQIA+. Photo : Marie D. Martel, août 2026.

Le tapis du makerspace, le tipi installé dans un espace central et un projet de loi sur l’accès aux collections sont évidemment des sujets de nature très différente. Je ne cherche pas à les mettre sur le même plan. Mais ils ramènent tous, chacun à leur manière, à une question fondamentale de bibliothéconomie : qu’est-ce qu’une bibliothèque choisit de rendre accessible, légitime, valorisé dans l’espace public? Une bibliothèque se construit aussi par ces décisions. Où commence le makerspace et où finit-il? Où installe-t-on l’espace autochtone? Quels savoirs occupent les espaces les plus visibles? Et maintenant : Quels livres peuvent être empruntés librement? Qui décide? Et à partir de quelles valeurs professionnelles, politiques ou communautaires?

Revenir pour voir ce qui bouge

C’est probablement pour cela que j’aime revenir dans les bibliothèques que j’ai déjà visitées. Dans un premier temps, les dispositifs les plus saisissants attirent presque inévitablement le regard : l’architecture, le grand écran numérique, le Makerspace, les escaliers qui se déploient comme d’interminables déambulatoires, les espaces pour enfants. À la quatrième visite, on regarde autrement. On remarque un nouvel aménagement, un usage qui s’est installé, un espace qui a changé de fonction ou de sens. Et parfois, c’est le contexte politique lui-même qui fait vaciller le regard que l’on porte sur l’institution. On se demande du coup si, lors du prochain passage à la Milner, Heated Rivalry sera toujours mis en valeur comme un fier « Canadiana », ou même s’il sera encore simplement accessible sur les rayonnages.

La Stanley A. Milner Library reste spectaculaire. Mais ce qui m’intéresse désormais davantage, c’est peut-être précisément ce qui se passe après le grand projet architectural : la manière dont une bibliothèque continue de se refaire, par petites touches, au contact des usages, des communautés. Mais aussi des tensions de son époque, qui viennent parfois ébranler des institutions que l’on croyait inébranlables. Une bibliothèque publique, décidément, n’est jamais tout à fait terminée.

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    Bay Area Current est une publication de gauche de San Francisco, qui se présente comme un représentant du journalisme ouvrier. Le magazine traite de la vie et de la culture des classes populaires dans toute la région de la baie de San Francisco. Réalisé par des militants, des travailleurs, des étudiants, il parle notamment beaucoup des luttes sociales qui traversent la Silicon Valley.  Cet été, le magazine a eu la bonne idée d’interviewer un « dresseur » de robotaxis Waymo, un de ces employés
     

Avec les manutentionnaires de robotaxis

30 septembre 2026 à 01:00

Bay Area Current est une publication de gauche de San Francisco, qui se présente comme un représentant du journalisme ouvrier. Le magazine traite de la vie et de la culture des classes populaires dans toute la région de la baie de San Francisco. Réalisé par des militants, des travailleurs, des étudiants, il parle notamment beaucoup des luttes sociales qui traversent la Silicon Valley. 

Cet été, le magazine a eu la bonne idée d’interviewer un « dresseur » de robotaxis Waymo, un de ces employés chargé de s’occuper des taxis autonomes quand ils ne circulent pas. Car derrière l’autonomie des voitures qui semblent circuler par elles-mêmes, se cache toute une économie invisible de gens chargés de mettre à jour les voitures, de les nettoyer, de les récupérer… comme les trottinettes en libre service ou les vélos ont leurs armées de juicers et autres réparateurs dédiés. L’occasion de faire un peu de lumière sur les pratiques sociales déplorables de la filiale d’Alphabet et de rappeler les grandes limites de l’autonomie des voitures autonomes. 

Il y a deux ans, une enquête du New York Times nous rappelait déjà que ces voitures autonomes ne le sont pas. Waymo, Zoox et Cruise ont des flottes de techniciens d’assistance à distance. Chez Cruise, chaque taxi est assisté par 1,5 travailleur qui intervient pour aider les véhicules tous les 2 à 5 kilomètres. Waymo est l’opérateur qui propose la flotte la plus importante avec un millier de robotaxis déployés à SF. Cinq autres opérateurs ont été autorisés à circuler à SF (mais, pour la plupart, ne sont pas pleinement opérationnels). 

Alors que le maire de San Francisco, Daniel Lurie, estimait jusqu’à présent que sa ville était une laboratoire pour les technologies autonomes, l’immense blocage de la circulation à SF en décembre lors d’un blackout des véhicules puis lors de la fête de l’indépendance, le 4 juillet (où les voitures autonomes ont été perturbées par les feux d’artifices et des embouteillages qui mis à plat les batteries de nombre de véhicules autonomes, renforçant encore les embouteillages), l’a poussé à exhorter les membres du Congrès à réglementer le déploiement de taxis autonomes, rapporte TechCrunch. Le maire estime que les véhicules autonomes ne devraient pas être autorisés à s’immobiliser sur les voies actives réservées aux bus et aux taxis. Qu’ils devraient être capables de s’adapter en temps réel aux contraintes de circulations, partager leurs données avec les autorités locales, notamment les perturbations qu’ils génèrent sur la voie publique, la localisation des robotaxis immobilisés et les opérations de dépannage des opérateurs. Enfin, les opérateurs devraient démontrer par des tests leurs capacités à faire face à d’importants afflux de personnes et de véhicules. Des propos bien loin de l’essor promotionnel des voitures de Google, qui défraient l’enthousiasme dès que s’installe une micro-flotte dans une nouvelle ville, non seulement aux Etats-Unis, mais également dans le reste du monde.  

Les propos du manutentionnaire de robotaxis, eux, sont bien plus terre à terre. Il explique travailler dans l’un des parkings de SF où les taxis viennent se recharger. « Pendant la recharge, nous effectuons des vérifications et traitons les éventuels problèmes ». Le dresseur nettoie les capteurs et l’intérieur des véhicules, contrôle le dispositif et signale les dysfonctionnements. Dans cette organisation très hiérarchique, le dresseur n’est pas employé par Waymo, mais par un prestataire externe, Transdev US. Seuls les mécaniciens ne sont pas des prestataires externes, mais ils ne sont pas dans les dépôts, ils reçoivent les véhicules qui ont des problèmes dans un autre atelier.

« En ce qui concerne les aspects techniques, notre rôle se limite littéralement à éteindre la voiture, puis à la rallumer au bout de 30 minutes. Nous disposons d’un téléphone professionnel pour nous connecter à un système qui nous signale les problèmes rencontrés par le véhicule. À partir de ces informations, nous décidons de la marche à suivre. Nous pouvons par exemple arrêter la rotation des capteurs LiDAR afin de les inspecter et de les nettoyer. Nos possibilités d’action via le téléphone sont limitées, mais il s’agit pour l’essentiel de procédures prédéfinies, bien connues pour résoudre la plupart des problèmes », auquel les prestataires ont été formés. Les opérateurs sont chargés de récupérer les données des véhicules via des systèmes de stockage externe. Ils procèdent également à la vérification du téléchargement de mises à jour logicielles selon les besoins et s’assurent qu’elles rebasculent en mode automatique pour qu’elles repartent chercher des clients d’elles-mêmes. « Parfois, elles restent immobile, et l’un des bugs porte le nom de « déplacer le véhicule ». Cela signifie littéralement le faire avancer de quelques centimètres : la voiture se comporte bizarrement, et il suffit peut-être juste de la pousser un tout petit peu pour qu’elle se remette en marche. » Un peu comme n’importe quel appareil électroménager : on débranche, on rebranche, on donne un petit coup dessus pour voir si ça repart… 

Souvent, raconte l’opérateur, les voitures ont du mal à regagner le dépôt. Entre celles qui entrent depuis des directions différentes et celles qui doivent sortir, les situations provoquent des embouteillages. Comme elles ne communiquent pas entre elles, elles ont tendance à rester planter en attendant que quelque chose se dégage de leur trajectoire, « parce que la priorité absolue pour Waymo c’est d’éviter les accidents ». « La politique de Transdev et Waymo consiste en fait à laisser la voiture gérer la situation toute seule ; si on reprend la main à chaque problème, elles n’ont jamais l’occasion d’apprendre à les résoudre elles-mêmes. Ils nous déconseillent donc d’intervenir en cas d’embouteillage. Mais quand la situation devient critique, on est bien obligés… qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Il y a cinquante voitures bloquées et des passants qui nous hurlent dessus et nous menacent. Le site de Mission Street a récemment fait parler de lui car il est partagé avec les résidents d’un immeuble d’habitation. Ces derniers nous détestent, car nous louons la moitié inférieure du parking et eux la moitié supérieure. L’espace est tellement restreint que les embouteillages sont fréquents. » D’ailleurs, rappelle l’opérateur, ce ne sont pas des voitures que l’on peut déplacer d’un simple geste. « Il faut monter à bord, désengager le véhicule en appuyant sur quelques boutons, puis indiquer le motif de cette opération. Même après tout cela, il arrive que la voiture tente de vous échapper. Parfois, si la connexion Wi-Fi est mauvaise, vous devez « revendiquer » le véhicule, c’est-à-dire établir une connexion physique entre la voiture et votre téléphone. Il faut donc parfois une éternité pour dégager ces véhicules.»

« En cas d’urgence (par exemple quand un véhicule reste bloqué quelque part) seul un opérateur travaillant à distance depuis les Philippines peut prendre le contrôle du véhicule » *, ou bien un employé d’un niveau supérieur utilisant son téléphone professionnel. Mais il y a une différence entre un employé au dépôt qui se connecte à une voiture [sur place] et celui qui gère et contrôle un véhicule en circulation depuis l’autre bout du monde. Si une voiture roule, elle est en mode autonome ; on ne peut pas simplement prendre les commandes alors qu’un client est à bord par exemple. « Je me souviens d’un incident lié à un incendie : la police n’arrivait pas à dégager le Waymo et les opérateurs à distance peinaient à se connecter au véhicule. En général, ils y parviennent. Mais le pire scénario, c’est qu’un bug survienne lors de la tentative de connexion à distance et que le véhicule ne réponde plus. Il n’existe pas de bouton magique sur lequel les policiers ou les pompiers pourraient appuyer pour désengager la voiture. Même si vous montez à bord et appuyez sur le bouton de désengagement, cela ne servira à rien tant que la commande logicielle interne n’aura pas été activée. C’est ce qui explique pourquoi, en cas d’urgence, une voiture peut rester immobilisée sur place sans bouger ». L’immobilisation est une manière d’éviter les accidents, qui sont l’indicateur sur lequel les constructeurs de véhicules autonomes se focalisent. 

L’employé explique encore qu’il y a une autre catégorie de mainteneurs, les pilotes. Ceux-ci sont affectés à un autre dépôt. Ces pilotes sont des superviseurs humains présents dans le taxi qui fonctionne en mode autonome. S’ils constatent un problème, ils peuvent désengager l’autonomie pour reprendre le contrôle de la voiture. « Le fait qu’il y ait encore un grand nombre de ces travailleurs signifie qu’il reste encore beaucoup de problèmes à résoudre et pour lesquels il faut collecter des données ». Il y a encore un autre groupe de travailleurs qui sont eux chargés d’aller dépanner des véhicules, pour les remorquer ou simplement parfois pour aller fermer une porte mal fermée qui fait que le véhicule s’immobilise. 

« L’un des points cruciaux pour Transdev – l’une des conditions principales pour le maintien de leurs contrats – est de ne pas dépasser trois accidents par trimestre à l’intérieur du dépôt », explique encore l’employé. Il faut dire que le turnover est fort et que les employés de Transdev sont affectés à un dépôt ou à un autre, deux heures avant leur prise de poste. 

Les employés gagnent 29 dollars de l’heure, 31 s’ils travaillent de nuit, 32 le samedi soir et le dimanche soir. Mais les nuits et les week-ends demandent beaucoup de nettoyage : vomi, excréments… Waymo d’ailleurs bloque les clients qui se sont mal comportés dans ses taxis. C’est pourtant le meilleur levier d’opposition aux robotaxis, s’amuse l’employé: « inciter tout le monde à chier dedans » !  


* Rappelons qu’en février, Waymo avait reconnu que quand ses robotaxis rencontrent des situations inhabituelles, ils peuvent solliciter l’intervention en temps réel d’un opérateur à distance. Si certains de ces prestataires travaillent aux États-Unis, beaucoup opèrent depuis d’autres pays, comme les Philippines, expliquait par exemple TechSpot ou Futurism. Waymo précise que ses agents d’intervention à distance ne manipulent pas directement les commandes du véhicule, mais fournissent des informations contextuelles en temps réel que le système autonome utilise tout en conservant la maîtrise du véhicule. Encore une preuve, s’il en était besoin, que les robots autonomes le sont fort peu (comme nous le disions ailleurs). 

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    L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Polit
     

Sortir des nécrotechniques des frontières

29 septembre 2026 à 01:00

L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Politics of Migration Control (Springer, 2026, non traduit, mais disponible en libre accès). 

Pour elle, explique-t-elle dans une tribune pour Tech Policy Press, nous avons besoin d’un langage précis pour rendre visible les infrastructures numériques qui décident qui vit et qui meurt. Elle parle de nécrotechniques, de techniques pour produire de la mort. « La nécrotechnique des frontières désigne l’ensemble des systèmes automatisés, des bases de données et des architectures de surveillance par lesquels les États et les entreprises décident quelles vies sont rendues passibles de mort, d’expulsion ou de surveillance indéfinie, à la frontière et au-delà ». Les débats sur les politiques technologiques de surveillance et de contrôle des frontières n’abordent jamais la réalité des décès causés par ces systèmes. L’importation croissante de technologies frontalières rend les décisions politiques neutres et les réduit à une simple question de technologie ou de calcul, exonérant et diluant de toute responsabilité les États et les acteurs privés qui leur fournissent les technologies. Or, rappelle-t-elle, les décès engendrés par ces systèmes ne sont ni des dysfonctionnements ni des effets secondaires, mais bien « le fonctionnement normal du système ». 

« Le contrôle moderne des migrations découle directement de la gouvernance coloniale, de l’enregistrement biométrique des populations colonisées à la surveillance des communautés jugées suspectes et à la restriction collective de leurs déplacements. Les frontières contemporaines fonctionnent comme des mécanismes de réinscription et de préservation de la hiérarchie raciale mondiale, restreignant systématiquement la mobilité des personnes racialisées comme Africaines, Arabes, Musulmanes ou non occidentales, tandis que la circulation dans l’autre sens reste largement fluide.» 

« Les technologies numériques de contrôle des frontières contribuent à cette continuité en étendant la portée des opérations et en donnant une apparence d’objectivité à des processus décisionnels complexes qui soustraient les décisions racistes de tout examen critique. Des outils d’évaluation des risques classent les personnes en déplacement selon le danger perçu, les infrastructures biométriques catégorisent les individus comme suspects permanents, et l’analyse prédictive évalue les personnes non pas pour leurs actes passés, mais pour leurs actes potentiels. Ces technologies produisent une forme de punition sans crime, continue et préventive. Les technologies numériques confèrent également un vernis d’objectivité scientifique à des processus décisionnels opaques et complexes, transformant les choix politiques concernant les personnes en déplacement en décisions techniques, obscurcissant davantage les responsabilités. Ce que font les frontières numériques modernes n’est pas une nouvelle forme de racisme, mais plutôt une réinscription de l’ancien ordre racial, normalisé et plus difficile à contester. La logique raciale au cœur des frontières modernes n’est pas un simple effet secondaire malheureux, mais bien le principe organisateur fondamental de la frontière numérique elle-même.» 

A la suite de Frantz Fanon et d’Achille Mbembe qui ont conceptualisé la nécropolitique, comme un pouvoir souverain d’exposer certains à la mort ou de les reléguer à des mondes de mort, la « nécrotechnique frontalière », souligne, à la suite des travaux de la professeure de droit E. Tendayi Achiume, de la sociologue Simone Browne (auteure de Dark Matters, Duke university press, 2015) et Ruha Benjamin (auteure de Race After Technology, Polity, 2019, voire notre compte-rendu de lecture), que la hiérarchie raciale s’inscrit dans le droit, la surveillance et la technologie. « Alors que la violence souveraine exigeait autrefois une décision visible, la nécrotechnique frontalière dissémine désormais cette décision à travers des bases de données signalant les corps « à risque », des capteurs redirigeant les parcours vers des terrains hostiles et des plateformes administratives banalisant la détention des migrants et la rendant indéfinie. Dans ces environnements, l’exposition au danger devient structurelle, cumulative et diffuse – répartie entre de multiples acteurs, interfaces et choix de conception -, si bien que la violence se fragmente et se détache de tout acte ou décision unique, ce qui la rend plus difficile à contester. » 

Pourtant, cette violence est bien réelle. Des chercheurs – notamment les géographes Samuel Chambers et Geoffrey Boyce – ont depuis longtemps documenté la forte hausse du nombre de décès dans le désert de l’Arizona suite à l’installation de tours de surveillance « intelligentes », les traversées s’étant déplacées vers des zones toujours plus isolées et mortelles. Ce même « effet d’entonnoir » s’observe en mer Égée comme au Sahara. Plus récemment, fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont contourné à la nage les brise-lames de Ceuta (Espagne) – l’une des frontières les plus surveillées et fortifiées au monde ; plus d’une centaines d’entre elles ont péri dans des eaux pourtant scrutées par des caméras, des patrouilleurs et des capteurs. En quelques jours, vingt-deux États membres de l’UE ont réagi non pas en s’interrogeant sur les causes de ces décès aux frontières « intelligentes », mais en appelant au renforcement des frontières extérieures – ce qui, concrètement, revient à continuer le développement des infrastructures responsables de ces morts. 

Rob Nixon, dans son livre Slow Violence (Harvard university press, 2013), qualifie ce phénomène de « violence lente » : un préjudice progressif, qui s’inscrit dans la durée et ne saurait être attribué à un événement unique ; c’est précisément ce qui lui permet d’échapper à la mise en cause de responsabilité qu’un acte de violence ponctuel aurait inévitablement provoquée. Aucun responsable pris isolément ne tue qui que ce soit, et le système lui-même semble venir édulcorer la violence à l’œuvre.

Des technologies exclues de la régulation… et donc de toutes réformes

Le problème, estime Molnar, c’est qu’il semble impossible de réformer le déploiement de ces outils. L’IA Act de l’Union européenne – « la tentative la plus complète à ce jour de réguler ces technologies » – classe sur le papier les systèmes de contrôle aux frontières comme étant « à haut risque »… tout en excluant du champ de la loi les applications liées au maintien de l’ordre, à la sécurité nationale et au contrôle migratoire (domaines où les enjeux sont pourtant les plus critiques). « Cette exclusion se dédouane de ses impacts en confiant la supervision de leurs effets à des mécanismes d’auto-évaluation et de conformité interne, sans offrir de perspectives réelles de recours effectif ». Ces exceptions sont le fruit de compromis politiques : comme l’ont souligné des coalitions de la société civile telles que Protect Not Surveil. Pour Molnar, la manière dont le règlement européen sur l’IA traite la question migratoire reflète une trajectoire européenne plus large, s’éloignant de la protection des droits des personnes en mobilité pour privilégier la délocalisation des contrôles, les expulsions et l’enfermement. « Les préjudices structurels – qu’il s’agisse de personnes refoulées sans explication ou de demandeurs d’asile mal classés par des scores de risque opaques – sont ainsi requalifiés en simples défis de mise en œuvre appelant une réglementation plus robuste, tandis que les systèmes frontaliers eux-mêmes ne sont jamais remis en question. »

Pourtant, la nécrotechnique frontalière ne distribue pas la mort au hasard. « Au nom de la préservation des régimes d’apartheid, de la suprématie blanche et de l’extractivisme néocolonial occidental, le projet global de gestion moderne des frontières perpétue une répartition raciale de la richesse et de la mobilité, héritée de siècles d’impérialisme et de colonialisme – façonnée par l’extraction, l’esclavage et le tracé de ces mêmes frontières dont la traversée coûte aujourd’hui la vie à tant de personnes.»

Tendayi Achiume figure parmi les universitaires ayant avancé l’idée que le projet colonial n’a jamais vraiment pris fin, mais a simplement changé de forme. Pour elle, d’ailleurs, les migrations actuelles sont la conséquence de l’histoire coloniale et devraient être abordées comme une prolongation effective de la décolonisation, et considérer ces personnes comme des acteurs politiques exerçant leurs droits de décolonisation. « Le monde occidental demeure lié à des structures de commerce, d’extraction de ressources et d’intervention militaires qui sont autant de moyens par lesquels les États riches continuent de tirer profit des sociétés qu’ils ont autrefois officiellement dominées et d’exercer un pouvoir sur elles ». Les populations des pays anciennement colonisés ne sont pas des étrangères cherchant à intégrer des communautés politiques qui leur seraient étrangères, mais tentent, par leur migration, de reprendre du pouvoir sur un système international bâti sur leur dépossession. « À ce titre, leur migration constitue une affirmation de l’appartenance politique créée – mais jamais honorée – par l’empire ; elles revendiquent une part de la richesse et de la sécurité accumulées grâce à la subordination de leurs propres sociétés ».

La perspective réparatrice peut aller encore plus loin, rappelle Molnar. « Les pays du Nord global, qui se sont industrialisés grâce à l’extraction coloniale, sont les mêmes dont les émissions rendent aujourd’hui des régions entières du Sud global inhabitables, déplaçant ainsi les populations les moins responsables de la crise ; ce sont aussi ceux qui exportent des armes et financent les conflits poussant les gens à l’exil. Le déplacement de populations n’est pas un malheur survenant ailleurs et s’échouant par hasard à Ceuta. Il est orchestré par ces mêmes États qui, ensuite, déploient des drones et des algorithmes d’évaluation des risques contre les personnes déplacées. Or, envisager la migration sous l’angle de la réparation permet de ne plus percevoir la liberté de circulation comme un acte de charité, ni l’admission sur un territoire comme un geste de bienveillance ou de générosité. Le déplacement humain depuis les pays de la « majorité mondiale » devient alors le remboursement partiel d’une dette séculaire, une forme de réparation bien moins coûteuse pour les États d’accueil qu’un règlement formel des comptes liés à l’héritage colonial.»

« Les nécrotechnologies frontalières apparaissent clairement comme le bras armé d’un système de contrôle des frontières qui refuse de reconnaître la dette bien réelle contractée envers la majorité mondiale au fil des siècles de colonialisme et d’impérialisme. »

Molnar esquisse d’autres voies possibles pour bousculer les politiques publiques répressives envers les migrations, comme de mettre fin aux protections du secret des affaires qui permettent aux fournisseurs privés de dissimuler les taux d’erreur aux personnes qui en subissent les conséquences, exiger la transparence des marchés publics pour le complexe militaro-industriel frontalier – où des entreprises comme Elbit Systems commercialisent des technologies éprouvées au combat en Palestine pour les déployer en Arizona (comme l’avait montré le journaliste Antony Loewenstein dans son livre, The Palestine Laboratory, Penguin, 2024) – et s’engager à instaurer un moratoire sur les technologies frontalières contraires aux principes établis en matière de droits humains. Toutefois, constate l’avocate, « toute approche réformiste est vouée à l’échec si l’on ne s’attaque pas aux logiques fondamentales qui sous-tendent nos systèmes frontaliers ». En attendant, enquêter sur les nécrotechniques frontalières reste le seul moyen pour « rassembler des préjudices délibérément disséminés entre bases de données, capteurs et contrats pour en faire une structure de responsabilité unique et lisible ; c’est affirmer que les morts solitaires ne sont pas des accidents géographiques, mais bien les conséquences directes d’une conception délibérée ».

Nécrotechnologies de désinformation : de la manipulation et de l’ingérence étrangère… 

Dans un autre article pour Tech Policy Press, Petra Molnar (accompagnée de Liz Carolan de Digital Action) revient sur la crise de Ceuta de cet été, et notamment sur la désinformation qui a alimenté l’exode mortel des dizaines de milliers de Marocains vers l’enceinte espagnole. Suite à une enquête, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a accusé les réseaux de désinformation russes et israéliens qu’il a décrit comme un réseau international d’extrême droite qui « instrumentalise systématiquement les migrations pour attaquer l’Espagne et l’Europe ». M. Sánchez a affirmé que les deux gouvernements s’étaient emparés de cette affaire en raison des positions de Madrid sur les guerres en Ukraine et à Gaza, et que les enquêteurs n’avaient jusqu’à présent trouvé aucune preuve d’implication de l’État marocain. Si Israël et la Russie ont démenti, cette campagne de désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux qui promettait un assouplissement des règles d’accueil dans l’enceinte de Ceuta, présente des similitudes frappantes avec les contenus ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis, estime Petra Molnar. « Dans les deux cas, le succès de ces campagnes de désinformation ne tient pas tant  à la crédulité des personnes qui y ont été soumises, qu’au manque de clarté, à la variabilité et à la mauvaise communication des règles de passage de frontière ». 

« Le média espagnol El Español a découvert des dizaines de faux profils sur TikTok et Instagram, se faisant passer pour de jeunes créateurs de contenu marocains ayant effectué le voyage et célébrant leur liberté retrouvée à Ceuta. Les vidéos, conçues comme du contenu d’influenceurs, contenaient souvent des conseils pratiques pour la traversée, allant de l’équipement nécessaire aux conseils pour les enfants et les personnes ne sachant pas nager. Si de nombreux comptes ont été fermés, ils ont ensuite réapparu sous de nouveaux pseudonymes. Selon un reportage de Reuters, des jeunes venus de tout le Maroc ont voyagé suite à des rumeurs et des récits circulant en ligne. C’est le cas de Dounia Kherradi, serveuse vivant à neuf heures et demie de route de Ceuta, et d’Ayoub El Abyad, 16 ans, qui a expliqué aux journalistes avoir décidé avec son cousin de faire douze heures de route jusqu’au point de passage après avoir vu des vidéos sur Instagram. La réalité était bien différente des images optimistes véhiculées par les Réels. Ceux qui avaient franchi la frontière ont raconté aux journalistes de DW News avoir dû croiser des cadavres lors de la périlleuse traversée à la nage jusqu’à Ceuta, avoir été confrontés à la violence à leur arrivée et s’être vu refuser de la nourriture dans les magasins. Ils ont ensuite compris qu’il leur était impossible de poursuivre leur route vers l’Europe et que les rumeurs étaient infondées. » 

Les techniques de désinformation utilisées à Ceuta ne sont pas nouvelles, et les vidéos partagées montrent des similitudes frappantes dans la manière dont les migrants tentent de rejoindre les États-Unis. En mars de l’année dernière, l’Associated Press a analysé des centaines de vidéos TikTok publiées par des réseaux mexicains de facilitation de l’immigration et y a retrouvé des thèmes similaires à ceux documentés par El Español du côté marocain du détroit : des musiques entraînantes, des légendes truffées d’émojis, des buggies fonçant vers le mur frontalier, des jet-skis, des hélicoptères et des tunnels proposés comme options haut de gamme, des passeurs ouvrant des cactus pour que leurs clients puissent boire, un champ de laitues avec la légende « Les champs américains sont prêts (à vous accueillir) ! », et, pour finir, le témoignage de clients des passeurs satisfaits. À Ceuta comme partout en Amérique, ces vidéos et images servent de publicité, présentant le passage de la frontière comme un simple problème logistique gérable et géré par les passeurs. La dimension commerciale de ce contenu est désormais bien établie. En Espagne, le Premier ministre avait d’abord accusé les réseaux de trafic d’êtres humains d’être responsables de cette désinformation, car ils avaient un intérêt financier aux tentatives de franchissement de la frontière. Des enquêtes ont révélé comment Meta a tiré profit du trafic de migrants et de publicités frauduleuses ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis. 

Le Tech Transparency Project a montré que Facebook et WhatsApp étaient saturés de fausses informations concernant des changements de politique et de prétendues dispositions spéciales pour les femmes enceintes et les parents voyageant avec des enfants. La rumeur ayant circulé au Maroc en juillet – selon laquelle une décision de justice aurait discrètement ouvert un passage – illustre parfaitement un schéma bien documenté ; c’est une difficulté que la couverture médiatique des événements de Ceuta a largement ignorée. « Les contenus trompeurs n’atteignent pas les migrants par un canal distinct des informations fiables ; ils leur parviennent via les mêmes fils d’actualité, sous la même forme visuelle, et souvent depuis des comptes impossibles à distinguer au premier coup d’œil. Par exemple, aux côtés des comptes éphémères, on trouve des créateurs vénézuéliens et colombiens ayant filmé leur propre traversée du bouchon du Darién (entre la Colombie et le Panama) ; certains ont accumulé des dizaines de millions de vues, leurs vidéos servant de guides pratiques indiquant les lieux d’hébergement, les coûts de transport, les points de traversée des rivières… Qu’importe si plusieurs d’entre eux précisaient explicitement qu’ils cherchaient à dissuader les gens plutôt qu’à les inciter au départ. Il s’agit de la même plateforme et du même format : pour beaucoup, les vidéos des réseaux sociaux sont la seule source d’information sur le voyage disponible dans une langue qu’ils comprennent, à un coût abordable et émanant d’une personne dont la situation ressemble à la leur. » 

… à l’exploitation de la précarité informationnelle 

Les travaux de recherche sur l’utilisation des smartphones par les réfugiés désignent par un terme précis la situation dans laquelle ils évoluent. Des chercheurs tels que Marie Gillespie, Souad Osseiran et Margie Cheesman parlent de « précarité informationnelle » : « un état d’instabilité chronique où les migrants s’appuient sur des réseaux de pairs précisément parce que les canaux officiels sont inaccessibles, non traduits, contradictoires ou ouvertement hostiles, et où ils sont exposés aux rumeurs et à la désinformation pour cette même raison. Cette vulnérabilité informationnelle résulte d’un cadre juridique qui n’apporte pratiquement aucune réponse fiable ou exploitable à la question de savoir qui peut entrer sur le territoire et selon quelles modalités.» Agir dans un contexte de pénurie d’informations reste une forme d’action autonome, mais il convient de veiller à ce que toute critique des campagnes de désinformation ne reproduise pas le vieux réflexe colonial consistant à situer le problème dans la prétendue crédulité des populations, plutôt que dans les systèmes qui, par conception, les maintiennent dans l’ignorance. 

Enfin, soulignent les chercheuses, n’oublions pas que les États sont parmi les acteurs les plus actifs de ce même écosystème informationnel. Leurs messages dissuasifs (voir cette publicité de 30 secondes passée sur les médias sociaux par la secrétaire à la sécurité intérieure américaine Kristi Noem avertissant les migrants de ne pas entrer illégalement sur le territoire américain que la présidente mexicaine a qualifié de propagande discriminatoire) passent par les mêmes canaux que la publicité des passeurs et visent les mêmes publics tout en formulant des promesses contradictoires quant à ce qui se passera à la frontière. Un double son qui finit certainement bien plus par instiller le doute qu’à le résoudre. Les messages des acteurs étatiques n’expliquent pas clairement ce qui attend les personnes qui souhaitent migrer autrement que sous formes de menaces. « Personne – ni à Rabat, ni à Madrid, ni à Washington – n’avait l’obligation de fournir aux gens des informations fiables, actualisées et accessibles ; par conséquent, personne ne l’a fait. »

Hubert Guillaud

PS : Dans une très riche enquête, la Technology Review  revient précisément sur les enjeux posés par Petra Molnar :  « Les États-Unis ont dépensé des milliards pour la surveillance des frontières. Pourquoi ne parviennent-ils pas à intercepter les personnes avant qu’elles ne meurent ? ». Lorsque José Morales Bernal a franchi la frontière pour entrer aux États-Unis le 8 avril 2024 en passant par le désert du sud du Nouveau-Mexique, il se trouvait à portée de trois tours de surveillance construites par Anduril pour le service des douanes et de la protection des frontières américain (CBP, Customs and Border Protection), équipées de caméras et de systèmes d’IA capables de détecter et suivre les individus. Mais ce ne sont pas les employés des douanes qui ont repéré M. Morales Bernal, mais des employés de la décharge locale qui l’ont retrouvé mort, à seulement 110 mètres de la tour de surveillance la plus proche.

Si le CBP affirme que ces dispositifs ont permis de sauver des vies, les décès de migrants dans le désert américain entre le Mexique et les Etats-Unis sont courants. En recoupant les informations sur quelques 4000 morts durant leur traversée collectés par les collectifs No More Deaths et Humane Borders et la base de données de localisation des 600 tours de surveillance identifiés par l’Electronic Frontier Foundation, les journalistes de la Technology Review, James O’Donnell et Eileen Guo, estiment qu’une véritable crise humanitaire se déroule sous l’oeil des caméras du gouvernement. Et ils en ont dressé la carte. Les journalistes ont recensé « 1 050 personnes décédées dans le rayon d’action des tours de surveillance frontalière entre 2015 et le début de l’année 2026. Ces décès ne résultent pas d’une défaillance de quelques tours ou technologies isolées : nous avons constaté des décès à l’intérieur de la portée annoncée de près des deux tiers des tours analysées. Notre analyse topographique – visant à déterminer dans quelle mesure le relief pouvait masquer la vue d’une tour sur un lieu de décès précis ou sur sa zone de surveillance globale – a révélé que certaines tours ne couvrent parfois que 10 % de leur zone de surveillance théorique ; toutefois, nous avons également constaté que la plupart des décès n’ont pas eu lieu dans les angles morts de ces tours. Ces décès ne sont pas la conséquence d’équipements obsolètes ». Pour les journalistes, le tableau d’ensemble révèle des défaillances répétées de l’une des fonctions de sécurité fondamentales de ce « mur virtuel », telle que décrite par le CBP dans ses communiqués : identifier et localiser efficacement les migrants entrant illégalement aux États-Unis. 

En réponse à ces accusations, Anduril a précisé qu’un incident survenant à proximité d’une de ses tours ne signifie pas nécessairement que la tour a manqué une détection, renvoyant le problème aux agents chargés de la surveillance de la CBP.  « La question cruciale, lors de tout décès survenant près du « mur virtuel », est de savoir si les autorités savaient qu’une personne se trouvait là sans parvenir à l’atteindre, ou si elles ignoraient totalement qu’une traversée était en cours. Dans les deux cas, il s’agit d’une défaillance du système. » L’enquête des journalistes souligne que les deux types de défaillances se produisent : la technologie échoue à détecter les intrusions, et les agents échouent à intervenir. 

Ces deux phénomènes illustrent les limites d’une approche consistant à miser uniquement sur la technologie pour résoudre un problème complexe. Ces conclusions mettent en lumière des problèmes inédits concernant le mur virtuel, alors même que celui-ci continue de bénéficier d’un large soutien politique et d’une augmentation des dépenses fédérales (le CBP a construit 803 tours à ce jour pour un coût de 6,2 milliards de dollars et prévoit d’en installer 1 497 autres d’ici 2034). Mais leur efficacité reste bien peu évaluée. Pour nombre de responsables politiques, les décès à proximité du mur virtuel seraient rares voire inexistants, alors que l’enquête montre que ce n’est pas le cas. Et le CBP ne mène pas d’enquête pour savoir dans ces cas si la personne avait été détectée ni pour comprendre la non intervention des agents. 

L’enquête de la Technology Review retrace l’histoire du mur virtuel pour surveiller la frontière mexicaine. L’histoire souligne que son développement tient surtout d’une volonté politique et d’une inflation de marchés publics, alors que la réalité, elle, est défaillante. Entre les caméras qui ne marchent pas et les agents qui ne veulent pas passer leur temps à regarder les images, la réalité de l’efficacité de la vidéosurveillance est toujours mise en défaut. Le CBP n’a pourtant cessé de justifier le déploiement de caméras pour assurer la sécurité des migrants, quand la réalité était plutôt leur défaillance (en 2024, des membres de la commission de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants ont indiqué que plus de 66 % des tours de première génération de la Border Patrol étaient hors service). 

Les tours de seconde génération ont intégré des radars pour mieux détecter les déplacements, via l’entreprise de défense israélienne Elbit, dont les systèmes de tours surveillent déjà les frontières d’Israël.  Mais là encore, cela n’a pas empêché des décès dans le champ de surveillance des tours. Enfin, si les radars étaient plus performants, la détection de mouvement générait à nouveau d’innombrables faux positifs, notamment causés par le bétail et les animaux en mouvement.

C’est Anduril qui a été retenu pour bâtir la troisième génération de tours. L’entreprise a surtout produit des algorithmes et des systèmes d’IA pour classer les éléments détectés par les radars et caméras. « Anduril a vanté la capacité de sa technologie à réduire les faux positifs, comme les cas où la faune sauvage est confondue avec des êtres humains. En revanche, l’entreprise a peu communiqué sur les faux négatifs : ces personnes que les systèmes ne parviennent pas à détecter », qui restent visiblement nombreux. Certains observateurs estiment que les tours d’Anduril auraient un taux d’erreur de 10 à 15%. Par exemple, une simple bâche recouvrant un canot pneumatique traversant le Rio Grande ou des couvertures recouvrant des marcheurs, pouvaient suffire pour que les tours détectent le mouvement sans identifier l’objet, ce qui ne déclenchait pas d’alerte. 

Le problème enfin, c’est que les données utilisées par la CBP ne sont pas accessibles pour contester ses actions et ses inactions. Pour les agents, l’efficacité des tours d’Anduril se heurte au problème récurrent du manque d’effectifs pour assurer la surveillance. Pour les journalistes cependant, « toute tentative de comprendre les dysfonctionnements est entravée par une réticence institutionnelle à mesurer le problème », concluent-ils. Seule la police des frontières peut réaliser un audit complet de ce mur virtuel, alors qu’elle en est le principal commanditaire et bénéficiaire. 

Quant à savoir si les tours dissuadent les passages, difficile à dire. Leur déploiement entraîne une baisse du nombre d’interpellations à proximité. Mais les recherches menées par le géographe Geoff Boyce montrent que leur présence incite les migrants à « emprunter des terrains plus difficiles d’accès, hors de vue », et donc possiblement plus dangereux. L’absence d’étude sur leur efficacité n’empêche pas nombre d’acteurs d’être convaincus de la nécessité de leur déploiement. Le produit phare d’Anduril semble surtout promettre à tous de déployer des solutions sans avoir à se poser de questions.

  • ✇Dans les algorithmes
  • La technologie n’explique pas la montée des inégalités : la corruption, oui !
    Dans son dernier édito pour le New York Times, en décembre 2024, l’économiste Paul Krugman avait déjà dénoncé le fait qu’avec Trump, l’Amérique était devenue une karistocratie, c’est-à-dire un régime politique gouverné par les plus médiocres. Il l’a accusée d’être devenue une Charlatanocratie, un régime favorisant les charlatans. Aujourd’hui, il estime que le pays est désormais gouverné par les plus corrompus.  « En tant qu’économiste, mon instinct me porte normalement à penser à la « main in
     

La technologie n’explique pas la montée des inégalités : la corruption, oui !

28 septembre 2026 à 01:00

Dans son dernier édito pour le New York Times, en décembre 2024, l’économiste Paul Krugman avait déjà dénoncé le fait qu’avec Trump, l’Amérique était devenue une karistocratie, c’est-à-dire un régime politique gouverné par les plus médiocres. Il l’a accusée d’être devenue une Charlatanocratie, un régime favorisant les charlatans. Aujourd’hui, il estime que le pays est désormais gouverné par les plus corrompus. 

« En tant qu’économiste, mon instinct me porte normalement à penser à la « main invisible », aux forces du marché et à la technologie comme moteurs de l’évolution de la société. Et même aujourd’hui, on peut dire que la montée des inégalités « classiques » – l’enrichissement du quintile supérieur au détriment de la classe moyenne – s’explique en partie par le biais technologique favorisant les qualifications formelles élevées, bien que cette tendance touche peut-être à sa fin avec l’IA et tout ce qui l’accompagne. 

Mais lorsque j’ai commencé à me concentrer sur l’oligarchie – sur ce très petit nombre de personnes disposant d’une richesse et de revenus colossaux, la richesse étant un facteur encore plus déterminant (une poignée d’individus joue désormais un rôle prépondérant dans notre société, notre économie et, surtout, notre vie politique) – les chiffres m’ont contraint à admettre qu’il ne s’agissait pas de la main invisible. Il ne s’agit ni des forces du marché ni, pour l’essentiel, de la technologie. Certes, certaines technologies créent des marchés où « le gagnant rafle tout », rendant extrêmement riches ceux qui occupent les positions clés. Mais le facteur majeur qui nous a fait basculer de la société relativement égalitaire d’il y a cinquante ans – loin d’être parfaitement égalitaire, certes, mais sans commune mesure avec la domination d’une élite minuscule que nous connaissons aujourd’hui – ce facteur déterminant, ce sont les politiques publiques, et avant tout la politique fiscale. En somme, nous avons cessé d’appliquer les impôts progressifs qui freinaient la croissance des fortunes colossales. Et, comme on pouvait s’y attendre, à mesure que les barrières fiscales limitant l’accumulation de richesses excessives ont disparu, ces richesses ont commencé à se concentrer. C’est, à bien des égards, le cœur du problème. Nous avions mis fin à l’ère du « Gilded Age » (l’Âge d’or) et à la domination de ce que Franklin D. Roosevelt appelait le « pouvoir de l’argent organisé », en grande partie en taxant massivement ces capitaux organisés. Or, nous sommes revenus à une situation qui, par bien des aspects, est pire que celle de cette époque : en supprimant ces impôts, nous avons permis à d’immenses fortunes de faire boule de neige et d’acheter une influence politique considérable, ce qui leur permet de s’accroître encore davantage. L’un des facteurs en jeu est la tendance croissante à ne tout simplement pas payer les impôts dus. Cela s’explique en partie par la baisse des taux d’imposition légaux : nous taxons les bénéfices des entreprises et les hauts revenus à des taux bien inférieurs à ceux des années 1950. Mais il est également vrai que nous laissons les contribuables échapper à l’impôt dans des proportions énormes – et sans doute bien plus importantes qu’auparavant. Les chiffres sont considérables ; dans mon analyse, j’aborde la question du « déficit fiscal » (l’écart entre l’impôt dû et l’impôt effectivement perçu). Le montant dû mais non perçu dépasse certainement les 600 milliards de dollars par an. Cela représente environ 40 % – voire plus – du déficit budgétaire fédéral américain. C’est un facteur majeur contribuant à l’accumulation de fortunes colossales. 

Ce qui frappe, c’est que loin de chercher réellement à réduire cet écart fiscal, notre système politique a, dans l’ensemble, laissé la situation dériver, s’efforçant pour ainsi dire de faire de l’Amérique un paradis pour les fraudeurs fiscaux. Cette situation profite massivement aux personnes disposant de revenus élevés et d’un patrimoine important. En effet, les très hauts revenus et les grandes fortunes s’accompagnent souvent de structures financières bien plus complexes. Il est beaucoup plus difficile de contrôler et de vérifier la situation fiscale d’une personne possédant de multiples entreprises – certaines fictives, d’autres réelles, mais servant toutes de canaux pour la circulation des fonds. De plus, seuls les plus fortunés ont les moyens de détenir des comptes offshore leur permettant de dissimuler des revenus, et ainsi de suite. L’évasion fiscale profite donc massivement aux personnes disposant de revenus et d’un patrimoine très élevés. Pas à toutes, certes ! Tous les milliardaires ne sont pas des fraudeurs. Il existe toutes sortes de situations. Certaines personnes estiment simplement qu’elles ne veulent pas agir ainsi ; elles considèrent que ce serait mal. La morale existe bel et bien. D’autres craignent les conséquences personnelles – qui seraient lourdes – d’une fraude fiscale massive si elles venaient à être démasquées ; elles tiennent à leur réputation. Et puis, il y a ceux qui n’ont pas ces scrupules. Ce qui est stupéfiant, c’est que nous avons – surtout depuis 2010, et plus particulièrement depuis que les républicains de la droite dure ont pris le contrôle de la Chambre des représentants – largement sapé toute tentative de lutte contre ce type d’évasion fiscale. Les chiffres sont vraiment frappants, et l’IRS (Internal revenu service, le service des impôts américain) a effectivement publié des informations très utiles. Pour les très hauts revenus, l’IRS cesse pratiquement de comptabiliser les données au-delà du seuil du million de dollars par an, mais on peut supposer que ce constat est encore plus marqué à mesure que l’on monte dans l’échelle des revenus. En 2011, avant que le Congrès dominé par la droite ne puisse mener à bien son entreprise, plus de 7 % des déclarations de revenus dans cette tranche faisaient l’objet d’un contrôle fiscal ; un chiffre qui n’a rien d’excessif, compte tenu des nombreuses possibilités de fraude à ce niveau. Cela ne signifie pas pour autant que 7 % des personnes gagnant plus d’un million de dollars ont fini en prison – rien de tel, évidemment – mais les contrôles étaient généralisés, ce qui, entre autres, dissuadait les contribuables de tricher. En 2019, à peine huit ans plus tard, ce taux était passé de 7,2 % à 0,7 %. En d’autres termes, presque aucun contribuable à hauts revenus ne faisait l’objet d’un contrôle pour suspicion de fraude fiscale. Pourquoi une telle situation ? L’IRS avait subi des coupes budgétaires drastiques. Des réductions massives – de l’ordre de 25 à 30 % en tenant compte de l’inflation, et une baisse d’environ 40 % des effectifs chargés de l’application de la loi fiscale. Or, il s’avère que contrôler la situation fiscale d’une personne à très hauts revenus coûte beaucoup plus cher que celle d’un contribuable ordinaire. Pour un ouvrier, un employé de bureau ou un travailleur à revenu moyen qui omettrait de déclarer certains revenus, il est souvent très difficile de frauder le fisc ; et s’ils y parviennent, il est généralement assez simple de démêler la situation. Le contrôle fiscal des contribuables ordinaires est donc peu coûteux. À l’inverse, contrôler les millionnaires et les milliardaires – pour reprendre un langage à la Bernie Sanders – coûte très cher. Faute de moyens suffisants, et désireux de démontrer qu’il menait bien des contrôles, l’IRS a fini par renoncer, dans une large mesure, à vérifier les dossiers des plus fortunés. Et les sommes en jeu sont considérables. Le manque à gagner dû à la fraude fiscale équivaut environ au budget total de Medicaid. C’est à peu près six fois le montant consacré aux bons alimentaires. C’est environ quinze fois la somme qu’Elon Musk a économisée en démantelant l’USAID, provoquant ainsi la mort de millions de personnes en Afrique. Et pourtant, on a laissé cette fraude prospérer. Notez, au passage, que tout cela remonte à l’époque précédant Trump. Sous l’administration Biden, des efforts ont été entrepris pour redresser la situation : il s’agissait de rétablir les contrôles, d’accroître les ressources de l’IRS et de multiplier les mesures d’application de la loi afin de recentrer les priorités de l’agence là où elles devraient être, à savoir s’attaquer aux très gros patrimoines. Et ce n’était qu’un début ; il faut du temps pour monter en puissance sur ce genre de dossiers. Et vous savez ce qui s’est passé. Bien entendu, la fameuse « grande et magnifique » loi de Trump a entraîné des coupes drastiques dans les ressources de l’IRS dédiées au contrôle fiscal. Des réductions d’effectifs brutales. Nous sommes revenus à une situation pire encore qu’avant que Biden n’essaie d’y remédier. Le problème va donc perdurer. 

Ce que je trouve remarquable et intéressant – je ne dirais pas que je suis déconcerté, mais c’est un point qui mérite réflexion – c’est de comprendre pourquoi exactement. Je veux dire, favoriser les intérêts des ultra-riches est une chose. D’accord, nous savons que c’est la nature même du Parti républicain moderne, quelles que soient ses déclarations. Mais favoriser systématiquement les moins honnêtes en est une autre. En substance, cette politique revient à dire que si vous êtes un milliardaire honnête – je crains de citer un nom, car on ne sait jamais ce que de futurs dossiers pourraient révéler -, vous êtes pénalisé par le fait que des milliardaires malhonnêtes parviennent à frauder le fisc en toute impunité. Vous devriez vous y opposer, mais force est de constater que le parti qui contrôle actuellement le Congrès, la Maison Blanche et la Cour suprême préfère en réalité les hommes fortunés malhonnêtes. Il s’agit véritablement d’une préférence assumée pour les tricheurs. Je peux me livrer à quelques conjectures. On a souvent fait remarquer à propos de Trump – et c’est probablement vrai pour d’autres dans son camp – qu’au fond, il ne croit pas que quiconque puisse agir par des motifs louables. Pour lui, quiconque semble être une personne intègre respectant les règles est, de ce fait même, quelqu’un qui inspire la méfiance. Il part du principe que ces gens sont forcément pires que lui. Sinon, ils ne simuleraient pas de bonnes intentions – des intentions que des gens comme lui n’ont jamais. Peut-être y a-t-il là quelque chose de plus profond à l’œuvre. Quoi qu’il en soit, nous avons mis en place un système qui non seulement favorise outrageusement les intérêts de ceux qui possèdent déjà des fortunes considérables, mais qui avantage littéralement – pour reprendre l’expression de Teddy Roosevelt – les « grands malfaiteurs fortunés ». Nous favorisons littéralement des individus qui, non contents de détenir des sommes colossales, trichent, ne paient pas leurs impôts et bafouent les règles. 

Ce n’est pas là l’Amérique. La grande majorité de la population reste profondément convaincue que chacun doit s’acquitter des impôts qu’il doit. Nous ne sommes pas un pays qui valorise, récompense ou honore les tricheurs. Pourtant, dans les faits, nous sommes devenus une société qui récompense ceux qui trichent. Quelles sont les conséquences pour notre cohésion sociale ? Quel impact cela a-t-il sur l’idée que nous nous faisons de notre nation ? À certains égards, je pense que cette dégradation morale est pire que les chiffres. Ce qui est loin d’être anodin. »

  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • La trumpisation du Parti québécois
    Mercredi, après le débat des chefs, Paul St-Pierre Plamondon s’est fait demander en mêlée de presse si son candidat dans Sherbrooke avait menti. Réponse de PSPP: « Il a dit quelque chose qui ne correspond pas à la réalité. » On est à un doigt des faits alternatifs. C’est une anecdote plutôt comique, mais qui illustre assez bien comment le chef du PQ pige allègrement dans le livre de jeu du fasciste la Maison blanche. Je vous présente ici les points de comparaison que j’ai observés. Faites-en
     

La trumpisation du Parti québécois

25 septembre 2026 à 06:48

Mercredi, après le débat des chefs, Paul St-Pierre Plamondon s’est fait demander en mêlée de presse si son candidat dans Sherbrooke avait menti. Réponse de PSPP: « Il a dit quelque chose qui ne correspond pas à la réalité. » On est à un doigt des faits alternatifs. C’est une anecdote plutôt comique, mais qui illustre assez bien comment le chef du PQ pige allègrement dans le livre de jeu du fasciste la Maison blanche. Je vous présente ici les points de comparaison que j’ai observés. Faites-en ce que vous voulez

La complaisance envers l’extrême droite
Invité à résumer la position du Parti québécois sur l’échiquier politique au balado de Derek Fildebrandt, Plamondon a commencé en disant qu’il est « anti-radical left ». Le chef du PQ place donc l’opposition à la « gauche radicale » au centre de son idéologie. En revanche, il se désintéresse de la droite radicale, bien que celle-ci soit présente à l’intérieur de son propre parti. En novembre 2024, un reportage d’Étienne Fortin-Gauthier a montré les accointances entre le Parti québécois, le Bloc québécois et le regroupement d’extrême droite « Nouvelle alliance ». J’attends encore une seule intervention de Plamondon qui condamnerait la droite radicale avec autant de coeur que lorsqu’il condamne la gauche radicale. On ne l’entend pas non plus critiquer le masculinisme, dont « l’entrisme » dans nos écoles est pourtant bien mieux documenté que celui de l’islamisme. Je ne dis pas que Plamondon est d’extrême droite. Je dis qu’il semble craindre de s’aliéner le vote de l’extrême droite. Il n’a évidemment pas la même crainte pour la gauche radicale, qui ne vote déjà pas pour lui.

En avril, Plamondon a accordé une longue entrevue d’une heure à Rebel News, un organe de propagande qui désinforme allègrement. Le conseil de presse du Québec a déterminé que Rebel News ne produit pas de contenu journalistique. Parmi les faits d’armes remarquables de la chaîne, on retient sa couverture de la tuerie de la mosquée de Québec en 2017. La « journaliste » Faith Goldy avait affirmé que le tueur n’était pas Alexandre Bissonnette, mais un immigrant musulman. PSPP a accepté l’entrevue parce qu’il dit constater « l’honnêteté intellectuelle » de Rebel News. Il a même félicité Alexa Lavoie d’avoir été « la seule » à couvrir l’enjeu des prières de rue à Montréal. C’est faux. Une petite recherche sur Google et le premier résultat est un article de Simon Gionet sur le sujet dans le Devoir. La différence est que lui parle des « manifestations en soutien à Gaza » au cours desquelles des manifestants ont prié, contrairement à Lavoie qui donne l’impression que les musulmans se regroupent spontanément dans la rue pour prier. Bref, le chef du PQ félicite un média d’extrême droite d’avoir le courage de tordre les faits pour alimenter la haine.

Dans la même entrevue, PSPP s’est montré sympathique au gouvernement albertain de Danielle Smith, plus précisément sa décision de sortir les « idéologies » des écoles. « Ils ont raison. Ils ont raison. Ils ont raison. » Je rappelle que les « idéologies » que l’Alberta a décidé de purger sont notamment: la diversité sexuelle et de genre, les changements climatiques (plus précisément le rôle de l’industrie pétrolière) et la souveraineté des nations autochtones. Le chef du PQ n’a pas dit spécifiquement qu’il était d’accord que ces sujets ne soient plus enseignés dans les écoles, mais pourquoi marteler que le gouvernement albertain a raison s’il ne sait pas de quoi il s’agit?

Le chef du PQ n’est évidemment pas étranger au complotisme. En avril 2026, il affirmait devant le Centre for Israel and Jewish Affairs (CIJA) que le frérisme, ou l’idéologie des frères musulmans, est l’agenda du gouvernement fédéral. Une telle déclaration alors que Mark Carney continue à appuyer Israël dans sa guerre contre l’Iran est pour le moins culottée.

La fabrication d’un ennemi imaginaire
Le 28 mars 2023, Paul St-Pierre Plamondon a convoqué les journalistes à un point de presse pour se plaindre d' »une frange de gauche radicale, qui occupe beaucoup d’espace, même médiatiquement », « des gens qui se présentent comme des experts », qui auraient qualifié les péquistes d’extrême droite en raison de leurs demandes répétées de fermer le chemin Roxham. Aux journalistes qui lui demandaient des noms, Plamondon a refusé de citer un seul exemple. « C’est vous qui êtes journaliste. » Situation absurde, mais qui annonçait la suite des choses, puisque Plamondon se plaint constamment de cette « gauche radicale ».

En novembre 2024, Plamondon a fait plusieurs sorties contre le « wokisme ». Invité par Guy A. Lepage à définir le wokisme, il a répondu carrément que « C’est pas tant la définition du wokisme qui importe ». Bonne stratégie. Moins on définit l’épouvantail contre lequel on se bat, plus on peut l’associer à n’importe qui et plus on charme ceux qui comprennent que l’épouvantail est l’ennemi à abbatre. Maurice Duplessis a passé sa vie à lutter contre le communisme, mais ne s’est jamais donné la peine d’en donner une définition.

On sait que Québec solidaire fait partie de cette gauche radicale woke impossible à définir. Elle englobe également « certains universitaires », « certains chroniqueurs », « certains militants »… De façon générale, elle semble inclure toute personne critiquant Plamondon à l’exception de la CAQ, du PLQ et du PCQ. Plamondon se présente donc comme le rempart contre un ennemi à la fois tout-puissant et insaisissable.

PSPP se présente contre le rempart contre la « gauche immigrationniste » qui souhaite une « immigration incontrôlée et illimitée ». Je ne connais personne dans la gauche politique, ni à Ottawa, ni à Québec, qui réclame une immigration incontrôlé et illimitée. Mais ça semble rentable politique de promettre qu’on va s’y opposer.

L’intolérance aux critiques, en particulier celles des médias
Paul St-Pierre Plamondon s’est bâti la réputation d’être « soupe au lait » ou d’avoir « la mèche courte » pour reprendre l’expression de Yasmine Abdelfadel. Il reproche aux chroniqueurs qui le critiquent leurs « procédés intellectuels fallacieux », « procédés intellectuels douteux », « déformations de propos », « accusations grossières », « procès d’intention »… Des reproches qu’il a notamment adressés à Toula Drimonis, Rima Elkouri, Yasmine Abdelfadel, Antoine Robitaille, Thomas Mulcair, Marie-Ève Doyon, Paul Journet et Michel C. Auger. Comme s’il était absolument impossible d’être en désaccord avec ses positions sans être malhonnête.

En octobre 2025, Régis Labeaume a publié un texte dans la Presse dans lequel il reproche à François Legault et Paul St-Pierre Plamondon d’utiliser l’immigration et la peur de l’islam comme épouvantails pour grapiller des votes et comme boucs-émissaires pour faire oublier les échecs répétés du gouvernement. Plutôt que de simplement répondre sur le fonds, les députés péquistes ont reproché à la Presse d’avoir pubilé le texte, qu’ils accusent de diffamation.

On retrouve dans la réplique le paragraphe suivant: « Notre message est que la multiplication des chroniqueurs d’opinion au détriment du journalisme, combinée à un mépris des faits dans le cadre d’une idéologie marquée par le signalement de sa propre vertu et un sentiment de supériorité morale, constitue une posture « irresponsable et dangereuse pour la cohésion sociale au Québec » sur laquelle nous devrions nous pencher collectivement. » Si les députés péquistes s’étaient contentés de critiquer la prépondérance de l’opinion au détriment du journalisme, je n’aurais pu qu’être d’accord. Je fais le même constat et je considère moi aussi que c’est problématique. Malheureusement, il a fallu qu’ils ajoutent « dans le cadre d’une idéologie marquée par le signalement de sa propre vertu et un sentiment de supériorité morale ». On comprend que les péquistes ne font pas référence ici aux chroniqueurs de Radio X ou de Québecor. On accuse rarement Mathieu Bock-Côté, Richard Martineau ou Dominic Maurais de « signalement de vertu » ou de « supériorité morale ». Cette accusation vise uniquement les chroniqueurs et commentateurs qui osent critiquer le Parti québécois depuis sa gauche.

Quand Xavier Brouillette a critiqué les politiques natalistes du PQ à l’émission « Tout peut arriver », PSPP s’est plaint des « idéologues marxistes qui ont envahi les ondes de Radio-Canada ». En une seule intervention, M. Brouillette était devenu le porte-parole officiel de Radio-Canada et le représentant de « l’idéologie » de la station. Encore une fois, on reproche à un média de laisser s’exprimer une opinion divergente. Y a-t-il une seule critique à son endroit que le PQ ne juge pas malhonnête ou illégitime?

À l’automne 2025, Pascal Bérubé a déposé une plainte à l’ombudsman de Radio-Canada pour des propos « inacceptables » tenus par Rachel Chagnon lors de l’émission Tout peut arriver du 27 septembre 2025. Pour rappel, Mme Chagnon a accusé le Parti québécois de viser l’homogénéité dans les classes avec ses nouvelles propositions en matière de « laïcité ». Elle termine sa phrase par « et pourquoi pas tous blonds aux yeux bleus? » Dans les jours qui ont suivi, Plamondon s’est plaint d’avoir été accusé de racisme.

Pascal Bérubé fait de la politique depuis assez longtemps pour savoir que sa plainte n’aurait aucune conséquence. Il savait comme moi quelle serait la réponse de l’ombudsman: « Ces opinions ne sont pas celles de Radio-Canada : elles appartiennent aux personnes qui les expriment. » Combien de fois Justin Trudeau et François Legault ont-ils été accusés de fascisme pendant la pandémie? Je ne crois pas que leur bureau respectif se soit plaint à chaque fois. S’ils l’ont fait, ça n’a visiblement rien changé. Le but d’une plainte comme celle de Bérubé est simplement d’intimider. Que les personnes qui s’expriment dans les médias craignent les conséquences de s’attaquer au Parti québécois.

Je ne reviendrai pas sur le cas de Marie-Ève Cotton dont on a amplement parlé cette semaine, mais c’est un autre bel exemple de tentative de réduire une opposante au silence, malgré tous les euphémismes qu’on peut employer pour décrire cette démarche.

À l’intérieur du parti, aucun chef péquiste n’a été plus difficile à critiquer que Plamondon. Vincent Boulay, le dernier officier du PQ à avoir osé remettre le discours du parti en question, a été expulsé de la commission politique. Même des péquistes de longue date comme Louise Harel et Pierre Céré peuvent être associés à la « gauche radicale » pour avoir osé contredire le chef. Le candidat Gabriel Pallotta a préféré se présenter publiquement comme un menteur ou un fabulateur plutôt que d’assumer d’avoir critiqué publiquement le discours de PSPP sur l’immigration.

Le pompier pyromane
Depuis quatre ans, Paul St-Pierre Plamondon pointe l’immigration comme explication universelle aux problèmes du Québec. L’immigration a selon lui causé le déclin du français, la crise du logement, la pénurie d’enseignants, la crise des services, la résurgence de l’homophobie, la hausse de la criminalité chez les jeunes, la baisse du taux de natalité, la stagnation du produit intérieur brut… À Rebel News, il a prétendu que les demandeurs d’asile occupaient près de 20% des blocs opératoires dans certains hôpitaux, une statistique qu’il a prise on ne sait où et qu’il n’a jamais répétée ailleurs.

Le chef du PQ aime pointer l’Europe du doigt, en dépeindre un portrait catastrophique et nous prévenir que c’est ce qui nous attend. En l’écoutant, on imagine des villes européennes où des quartiers entiers sont contrôlés par de le crime organisé et/ou par des islamistes.

Et le plus drôle, c’est que Plamondon accuse aussi l’immigration de… dégrader le climat social. Et de favoriser la montée de l’extrême droite. Bien entendu que si on répète constamment à la population que tous les problèmes sont provoqués par l’immigration, il se pourrait que des gens deviennent plus hostiles à l’endroit des immigrants et se rapprochent des groupes les plus agressivement xénophobes. Pour justifier sa position hostile à l’immigration, le chef du PQ pointe les sondages. Après avoir passé quatre ans à nous dire que l’immigration est la cause de tous nos problèmes, il se présente comme le porte-parole d’une population inquiète.

De la même façon, le PQ est en train de convaincre ses électeurs qu’il est urgent d’empêcher les élèves du primaire de porter des signes religieux. J’ignorais que c’était une préoccupation. On n’avait littéralement jamais entendu parler de ce « problème » avant que le PQ le fabrique de toute pièce. Mais Plamondon se présente comme un démocrate. Il ne fait qu’adresser les préoccupations des gens. Et lorsqu’il sera premier ministre, il va régler le problème qu’il a lui-même nourri. Bref, le pompier pyromane.

Liste des déclarations problématiques de Plamondon sur l’immigration.

Parmi leurs modèles en matière d’immigration, PSPP et Alex Boissonneault citent le gouvernement du Parti social-démocrate de Mette Frederiksen au Danemark. Frederiksen est ouvertement raciste. En 2018, elle proposait de chasser les migrants « non occidentaux », non seulement du Danemark, mais de l’Europe, et de les placer dans des camps de concentration en Afrique sous supervision des Nations unies. À son arrivée au pouvoir en 2019, Frederiksen a promis de faire du Danemark un pays « sans demandeur d’asile ». En 2021, son gouvernement a voté une loi pour expulser les demandeurs d’asile hors d’Europe en attendant le traitement de leur demande, en contradiction totale avec les traités internationaux et les directives européennes. En 2022, une entente est signée avec le Rwanda. En gros, le Danemark paie le Rwanda pour détenir les demandeurs d’asile. Un bien triste revirement pour le premier pays à avoir signé la Convention de 1951 sur les réfugiés. Ce n’est pas sans raison que ce gouvernement « social-démocrate » est appuyé par l’extrême droite danoise. Est-ce qu’on veut vraiment s’inspirer de ce gouvernement?

Christèle Meilland, chercheuse à l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), explique que la politique migratoire danoise s’appuie sur un discours « assimilant les étrangers, et particulièrement les réfugiés, à un fardeau pour l’État-providence ». Ça vous rappelle quelque chose?

L’hostilité à la diversité de genre
À l’automne 2023, Paul St-Pierre Plamondon associait les pronoms non-binaires et les toilettes mixtes à « l’idéologie de la gauche radicale ». En février 2025, le Parti québécois a été le seul parti à ne pas appuyer une motion dénonçant la montée de l’homophobie. L’actuelle députée de Terrebonne, Catherine Gentilcore, reproche au programme d’éducation à la sexualité d’être « fondé sur la théorie du genre ». Et comme la CAQ, le PQ s’oppose à l’écriture inclusive. Du populisme pur et simple, sans égard pour la haine qu’il peut engendrer.

Une lettre ouverte de Catherine Gentilcore, députée de Terrebonne, a dû être corrigée par La Presse (2 décembre 2024) parce qu’elle contenait une information mensongère sur le nouveau programme d’éducation à la sexualité, laissant entendre qu’on recommanderait aux enseignants d’apprendre aux enfants d’âge préscolaire que leur genre leur a été attribué par la société. C’est faux. Mais la lettre, qui a été lue par des milliers de personnes avant d’être corrigée, a bien transmis son message: « l’idéologie du genre » est à l’assaut de notre système d’éducation.

Lorsqu’il a commenté la triste polémique de « Mx Martine », cette enseignante non-binaire de Montérégie, Paul St-Pierre Plamondon est sombré dans la démagogie la plus totale, accusant la « gauche radicale » de vouloir « imposer (de nouveaux pronoms) dans le système d’éducation sans débat préalable sur le plan démocratique ». On parlait toujours bien d’une seule enseignante qui avait demandé à ses élèves de l’appeler Mx. Comment est-elle devenue une agente de cette infâme « gauche radicale »? M. Plamondon, qui reproche à ses critiques de mettre sa sécurité et celle de sa famille en danger, a-t-il seulement pensé aux conséquences que pouvait avoir son discour sur l’enseignante en question? Un tel discours a tout pour susciter la haine envers les personnes trans et non-binaires, faisant écho à l’imaginaire « lobby trans » dénoncé par les militants transphobes.

À son dernier congrès, le Parti québécois a adopté trois positions transphobes tout droit sorties de la bible des MAGA. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les militantes péquistes qui sont allées au micro pour protester contre ces propositions. Les positions en question:

  • Réformer les cours d’éducation à la sexualité afin qu’ils se basent sur la science (Isabelle Blais accuse les cours de « renier la biologie »)
  • Interdire aux femmes trans d’accéder aux toilettes pour femmes, aux vestiaires pour femmes et aux organismes venant en aide aux femmes
  • Exclure les femmes trans des données statistiques, des lois, des politiques et des programmes gouvernementaux s’appliquant aux femmes

Mme Blais disait se baser sur « l’étude » de Marie-Claude Girard, qui avait recommandé au « comité de sages » de la CAQ de revoir le programme scolaire pour retirer les enseignements qu’elle juge non scientifiques. Mme Girard croit qu’il ne faut pas « amalgamer » les « femmes biologiques » et les « personnes trans ». J’insiste ici sur le mot « personne ». Elle refuse aux femmes trans jusqu’à l’emploi du terme « femme ». L’intervention d’Isabelle Blais au congrès a été suivie par celle de Julie Guyot, professeure d’histoire au niveau collégial, qui a invité les membres à ne pas « tomber dans le discours extrémiste du mouvement trans ». Le « discours extrémiste du mouvement trans », c’est celui qui reconnaît que les femmes trans comme des femmes. Tout un extrême. Mme Guyot siège sur la commission politique du Parti québécois qui a appuyé les trois propositions transphobes.

La complaisance envers Trump
PSPP a eu des bons mots pour le fasciste de la maison blanche. Il lui a notamment donné raison sur les accusations de trafic de fentanyl à la frontière canadienne (les quantités de fentanyl saisies à la frontière canado-américaine représentent environ 0.2% du total saisi aux frontières américaines). « On a été de mauvais voisins. » En novembre 2025, il affirme qu’un Québec indépendant alignerait ses politiques économiques et militaires sur celles des États-Unis et reproche au gouvernement Carney de négocier des partenariats avec des pays dont les intérêts sont opposés à ceux des États-Unis, notamment la Chine. « Moi je pense qu’on se met les pieds dans les plats. » Par contre, le chef du PQ s’abstient de critiquer l’administration Trump lorsqu’il est question de la guerre tarifaire (terme qu’il refuse d’employer) Il s’attaque exclusivement au gouvernement fédéral et au gouvernement Fréchette pour leur façon de réagir.

L’anti-intellectualisme
Les États-Unis n’ont jamais eu un président aussi hostile aux universités que Donald Trump. Les chercheurs qui ne lui disent pas ce qu’il veut entendre (ils sont nombreux puisque Trump n’aime pas la vérité) sont classés au rang d’ennemis de l’État et sont les cibles de toutes sortes de sanctions. Et on connaît l’hostilité des trumpistes pour le « wokisme » ou encore les mesures d’éthique, diversité et inclusion (EDI).

À une plus petite échelle, Paul St-Pierre Plamondon n’est pas très différent. Peu importe le nombre de recherches reconnaissant le racisme systémique ou vantant les bienfaits de l’EDI, du féminisme intersectionnel, de l’écriture inclusive, le chef du PQ les discrédite d’emblée parce qu’elles ne confirment pas ses propres biais. Il qualifie de « militants », d' »idéologues » et même de « charlatans » les chercheurs et professeurs d’université dont les recherches le contredisent. Ironique considérant qu’il adhérati lui-même à la plupart de ces concepts il y a une dizaine d’années.

Sur la crise du logement, par exemple, le seul chercheur dont les positions sont acceptées par le PQ est l’économiste Pierre Fortin. En octobre 2025, le Parti québécois a présenté sa « bibliographie » au sujet de l’immigration. Pour résumer, on y retrouvait des publications de la plupart des banques, des articles parus dans l’Actualité et le Journal de Montréal… et une déclaration de Pierre Poilievre sur le site du Parti conservateur du Canada. « Les conservateurs batissent des logements, les libéraux créent de la bureaucratie. » À quel point les péquistes ont-ils de la difficulté à trouver de véritables sources pour en venir à citer le PCC? L’explication: PSPP considère que tous les chercheurs le contredisant sont des « idéologues » et donc que leurs recherches ne sont pas valables.

En décembre 2025, la Presse canadienne a publié un article établissant un lien entre la montée de la haine-raciale au Canada et le discours anti-immigration de certains politiciens. PSPP et Alex Boissonneault ont accusé le journaliste David Baxter de s’être appuyé sur des experts « soigneusement choisis » et partisans. Ils n’ont pas précisé ce qu’ils reprochent à Rupinder Liddar, la politologue interrogée par Baxter pour son article. Le seul fait qu’elle ne soit pas d’accord avec eux semble suffire à la discréditer. C’est d’ailleurs devenu une habitude pour les péquistes de placer le mot « experts » entre guillemets pour remettre en question leur compétence dès qu’ils ne sont pas d’accord avec les conclusions d’une enquête ou d’une recherche.

En janvier, Plamondon était au balado Frenchcast dans lequel il a promis que son gouvernement allait « se réapproprier démocratiquement le contenu en éducation ». Il explique: « Je vais revendiquer le mécanisme de commission parlementaire avec des experts, mais des citoyens et des gens qui représentent des citoyens, pour que le débat ne soit pas le monopole “d’experts” qui sont en fait, parfois, des idéologues. » Faut-il comprendre qu’un gouvernement péquiste va décider de ce qu’il est convenable d’enseigner ou non à l’université, non pas en fonction de l’état de la recherche, mais en fonction de ses propres positions? Il n’y a rien de « démocratique » dans le fait de censurer des professeurs ou des chercheurs parce que leurs recherches ne flattent pas le gouvernement et son électorat dans le sens du poil. Contrôler « démocratiquement » l’enseignement et la recherche, c’est mettre fin à la liberté académique.

Conclusion
Je n’hésite pas à affirmer que Paul St-Pierre Plamondon a copié plusieurs pages du manuel du fasciste de la Maison-Blanche. Et c’est inquiétant. Le trumpisme est une menace pour la démocratie, peu importe qui le met en place. Le Canada a évité le pire (au moins temporairement) en refusant de donner les clefs du pouvoir à Pierre Poilievre en avril. J’espère que le Québec saura en faire autant le 5 octobre.

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  • Festival Hypermondes.
    Je serai ce week-end l’un des invités de la 6ème édition du festival Hypermondes. J’interviendrai le samedi à 13h30 pour une table-ronde sur les liaisons dangereuses entre science et technologie. Je serai également en dédicace le matin (11h10) et l’après-midi (14h40). Au plaisir des vous y croiser si vous passez dans le coin. Screenshot
     

Festival Hypermondes.

24 septembre 2026 à 03:55

Je serai ce week-end l’un des invités de la 6ème édition du festival Hypermondes.

J’interviendrai le samedi à 13h30 pour une table-ronde sur les liaisons dangereuses entre science et technologie.

Je serai également en dédicace le matin (11h10) et l’après-midi (14h40).

Au plaisir des vous y croiser si vous passez dans le coin.

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  • Dans le capitalisme des mots
    Dans un article du Monde Diplomatique de novembre 2011, le chercheur Frédéric Kaplan avait introduit la riche notion de « capitalisme linguistique ». Dans un petit livre pour Actes Sud, Dealers de mots, il revisite son concept à l’heure de l’IA générative pour souligner combien la fortune du capitalisme linguistique est plus totale qu’elle ne l’était quand Google inventait son Page rank, son algorithme de classement des résultats de recherche. Parier sur les mots a permis à Google de bâtir son e
     

Dans le capitalisme des mots

24 septembre 2026 à 01:00

Dans un article du Monde Diplomatique de novembre 2011, le chercheur Frédéric Kaplan avait introduit la riche notion de « capitalisme linguistique ». Dans un petit livre pour Actes Sud, Dealers de mots, il revisite son concept à l’heure de l’IA générative pour souligner combien la fortune du capitalisme linguistique est plus totale qu’elle ne l’était quand Google inventait son Page rank, son algorithme de classement des résultats de recherche. Parier sur les mots a permis à Google de bâtir son empire et désormais bâtit ceux des producteurs d’IA. La langue est plus que jamais le pouvoir et certains l’accaparent au risque de nous en déposséder. 

A l’heure où nous faisons nôtres les mots produits par des machines ou plutôt à l’heure où nous louons à d’autres nos capacités d’expression, l’usage de « prothèses linguistiques » nous exproprie toujours plus de notre propre parole. Tous nos discours ont été accaparés par quelques entreprises se forgeant un capital qu’elles n’ont plus qu’à nous revendre. 

Dans son livre, le chercheur raconte l’évolution du capitalisme linguistique comme un roman, avec beaucoup de clarté, d’une manière très accessible. Une histoire que Google s’est longtemps accaparé, la firme transformant le classement des pages par les mots puis réinventant leur modèle économique par la publicité avec Adwords. « Tout ce qui peut être nommé peut donner lieu à une enchère ». Et l’immense capital accumulé par Google provient tout entier de ce marché : celui de la vente des mots. La somme des données linguistiques accumulées est devenue l’un des capitaux moteurs du capitalisme technologique. La plus value désormais consiste à découpler totalement la valeur économique des textes écrits du travail nécessaire pour les produire. C’est-à-dire de les réexploiter sans avoir à les payer : leur donner une nouvelle existence économique pour leur faire produire de nouvelles valeurs encore. Un capitalisme visant à exploiter la connaissance sous toutes ses formes, comme un raffinage nouveau d’une première extraction afin de produire non seulement de la connaissance mais plus encore des machines à connaissance. « Chaque année, Google gagne des centaines de milliards de dollars simplement en organisant la vente des mots à l’échelle planétaire » (493 millions de dollars par jour de chiffre d’affaires en 2020). Kaplan explique que le capital linguistique n’est rien d’autre que la somme des données linguistiques accumulées par un acteur. Ce capital résulte de l’extraction de textes existants et consiste à les accumuler pour les valoriser sous formes de services. Il consiste à capter, « idéalement sans les payer, ces écritures productives de valeur ». Ce nouveau territoire d’exploitation à l’avantage d’être peu balisé et peu réglementé, hormis par la propriété intellectuelle dont il exploite les failles. 

Pour Kaplan, le modèle économique de Google ne repose pas tant sur une économie de l’attention, que sur une économie de l’expression, c’est-à-dire d’être un médiateur de l’écrit. Le but est bien plus d’optimiser l’efficacité de l’écrit, d’optimiser l’écriture, d’infléchir les productions à son profit et au profit de ses outils et services. Google nous corrige parce que les mots sont exploitables, à l’image des systèmes d’autocomplétion. Les corrections sont orientées « selon la valeur économique donnée par le marché aux expressions produites ». Nous écrivons via les outils de Google et Google peut exploiter chaque mouvement des productions langagières. Et la vente des mots se faisant sans effort, Google dégage des profits lui permettant de produire des projets sans contrainte de rentabilité. 

Google ne fait pas qu’intercepter les flux de discours, il s’est également lancé dans des opérations d’extraction langagière, comme Google Books, qui a permis de numériser plus de 40 millions de livres, rappelle Kaplan, « l’équivalent de 820 millions d’années de travail ». Là, encore, Google a fait grandir son capital épistémique, accumulant « métaphores, personnages, concepts, faits ». Le lancement de ChatGPT en novembre 2022 a produit une nouvelle démonstration de la valeur qui pouvait être extraite de ce capital linguistique, dont la plupart des technologies sous-jacentes ont été produites par les équipes de Google (notamment la technologie Transformer). Le chercheur, rappelle d’ailleurs, avec une grande pédagogie, combien l’invention de cette linguistique plate, statistique, probabiliste, n’est pas autre chose que la continuité de l’approche que Google a appliqué avec Page Rank et Adwords. Désormais, la valeur du capital linguistique repose sur « la longueur cumulée de toutes les séquences de tokens auxquelles un acteur à un accès exclusif », car c’est ce capital même qui va permettre d’ajuster les paramètres des systèmes d’IA, de les ajuster depuis « la table de mixage du Transformer ». Dans cette reconfiguration, « seules comptent les performances de calcul des réseaux et la taille des données d’entraînement ». La performance des systèmes n’est qu’une question de puissance, de volume, d’argent. La puissance, la force brute, les volumes d’investissements… sont devenus les seuls enjeux et consistent à prendre le contrôle d’un marché depuis des logiques de pertes assumées. 

OpenAI ne disposait pourtant pas du capital linguistique de Google. Pour résoudre cette difficulté, il a fait ce que Google avait fait avant lui : moissonner l’ensemble du web, comme l’a montré l’enquête du Washington Post. Dans ce moissonnage, tout l’enjeu est de qualifier les données pour donner plus de poids à certains contenus plutôt qu’à d’autres, notamment aux contenus issus de la presse. Dans la course au capital linguistique, désormais, les acteurs tentent de trouver des ressources exclusives permettant d’affiner leurs modèles pour produire d’innombrables « simulateurs de discours ». Mais plus encore désormais les différences tiennent bien plus dans les paramètrages, les phases d’entraînement et de renforcement. Pour Kaplan, les guerres du capitalisme linguistique risquent surtout de refermer les projets d’ouverture de la science. « Si le capital linguistique devient une ressource précieuse, liée à une forme de souveraineté linguistique nationale, il peut paraître irresponsable de l’offrir librement à n’importe quel acteur. Les grandes entreprises de l’intelligence artificielle l’ont compris depuis plusieurs années déjà : les corpus les plus stratégiques pour l’entraînement des modèles de langage ne sont jamais rendus publics ».

Le risque de l’atrophie linguistique

Nous sommes désormais enjoints à vivre avec les simulateurs de discours. Et cela n’est pas sans conséquences. Dans tous les domaines où le texte est moteur, les crises sont là : journalisme, éducation, droit… En exploitant la langue, c’est elle-même qui est transformée et en ré-exploitant les textes, c’est leur condition de production largement artisanale qui est menacée. L’économie du texte construit sur la difficulté à écrire est d’un coup bouleversée par les modèles de langage. En sciences, cela conduit par exemple à l’effondrement des modèles d’évaluation. A l’école, cela conduit à interroger le sens même de l’apprentissage. Tout notre édifice épistémique, construit sur les performances rédactionnelles, vacille, sous les coups du développement du capitalisme linguistique. Partout, les machines qui écrivent réévaluent la valeur du travail d’écriture dans les structures de management. Du code au droit, des contrats aux instructions, de l’information aux textes instrumentaux (compte rendu, demandes de rendez-vous, courriers administratifs…), c’est la pertinence même des processus bureaucratiques qui est remise en question. « Ecrire avec la machine à écrire de quelqu’un d’autre, c’est prendre le risque de se voir voler son texte ». Mais plus encore d’en être non seulement dépossédé, quand ce n’est pas remplacé par les productions automatisées. Derrière ces enjeux épistémiques, c’est l’épistémologie elle-même qui est remise en question. « L’écriture algorithmique change notre confiance dans l’écrit », explique Kaplan. Mais c’est désormais à chacun d’entre nous de gérer cela, dans une relation d’autant plus difficile que ces textes sont construits pour « cacher la nature des procédés qui les ont engendrés ». 

Pour le professeur en Humanités numériques, nous sommes confrontés désormais à notre prolétarisation linguistique. Nous sommes désormais invités à payer pour écrire tant de mots (tokens) par mois, avec des prothèses plus ou moins sophistiquées, plus ou moins chères. L’usage de la langue n’est plus vendu seulement aux annonceurs, mais elle est désormais revendue à chacun d’entre nous. Les prothèses linguistiques sont partout. Elles interviennent dans la production, l’interprétation, la transmission. Elles améliorent l’efficacité, la précision ou la qualité ou la dénaturent. Nous déléguons nos compétences au risque de les abandonner, au risque de transformer profondément nos propres savoir-faire, comme le souligne très bien la philosophe Anne Alombert dans ses travaux, notamment son dernier livre, De la bêtise artificielle. Avec ces prothèses, le risque d’une atrophie de nos compétences semble plus certaine que celui d’un élargissement des compétences linguistiques du plus grand nombre. « Chaque fois qu’une technique prend en charge une faculté humaine, elle en accroît la puissance tout en affaiblissant la maîtrise (…). Les prothèses qui étendent notre intelligence risquent aussi de nous en déposséder si nous ne réinventons pas sans cesse notre façon de penser et d’agir avec elles ». Pour Kaplan, le risque d’une « atrophie expressive », d’une incapacité à composer un discours sans intermédiation est devant nous. « Le locuteur est devenu un locataire ». Nous écrivons et parlons par l’intermédiaire de mots que nous louons à ceux qui possèdent les machines. 

Le capitalisme linguistique dévore le monde

Pour Kaplan, même si nous ne nous y sommes pas encore habitué, ce capitalisme linguistique là est pourtant peut-être déjà derrière nous ! 

Dans le premier régime du capitalisme linguistique, on a revendu les mots aux annonceurs. Dans le second, on peut désormais revendre les mots aux utilisateurs. Dans le troisième, les simulateurs linguistiques peuvent désormais construire, agir, décider. Depuis quelques instructions, les systèmes construisent des systèmes. « Dans le premier régime, les mots qui s’accumulent de façon exponentielle permettent l’organisation d’une bourse qui se globalise à l’échelle mondiale et peut générer des centaines de milliards de dollars de revenus. Dans le deuxième régime, les avancées des modèles de langage prédictifs rendent possibles des prothèses linguistiques d’une expressivité croissante, favorisant l’élargissement des parts de marché et l’accumulation accélérée de capital linguistique supplémentaire. Enfin, dans le troisième régime, l’augmentation conjointe des capacités de calcul et des volumes de données permet de produire des modèles capables de simuler des raisonnements plus complexes ou de résoudre des tâches plus difficiles, sans qu’il soit nécessaire d’apporter des changements significatifs à la nature des architectures informatiques. Il suffit d’investir davantage dans les centres de calcul pour bénéficier de cette augmentation des performances cognitives des modèles. » Avec l’arrivée de « l’autocatalyse cognitive », le capital linguistique croit alors de façon quasi automatique. L’IA agentique promet désormais la grande orchestration des systèmes entre eux et la production d’agents à la carte, facturés selon leur degré d’expertise. « Cette mise au travail du capital linguistique ne se déploie pas comme une superintelligence omnisciente, mais comme une force d’engendrement qui tire sa puissance des boucles de rétroaction dans lesquelles elle s’inscrit. » « Nous sommes en train de passer d’un savoir hérité des communautés humaines à un savoir auto-entretenu par les modèles ». Pour Kaplan, ce sont nos systèmes culturels mêmes qui sont en train d’être transformés, de changer d’état, de phase. Le risque, conclut le chercheur, c’est de basculer dans un quatrième régime du capitalisme linguistique : celui du contrôle de la production du discours et de la langue elle-même. Une forme de convergence des discours, une homogénéisation voire un aplatissement de la langue, structurant une lecture du monde unique. Une logique proche de la novlangue imaginée par George Orwell : « une langue conçue pour limiter la liberté de pensée et d’expression, par l’introduction progressive de contradictions internes. La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ». Mais est-ce les machines qui nous conduisent à cette impasse ? Cette langue est aujourd’hui celle des discours les plus confus et elle n’est pas tant produite par les machines que par les hommes et les idéologies qu’ils activent. 

Ce qui est sûr, c’est que le glissement culturel a commencé. En avril 2025, le trafic de Wikipédia, de Youtube, de Facebook et Google a commencé à baisser, alors que celui de l’IA, partout, explose. « L’attention se détourne des contenus construits, discutés et sourcés, pour s’orienter vers des savoirs instantanés et contextualisés ». Le document disparaît. Il est désormais recomposé à la volée. « Le quatrième régime du capitalisme linguistique confère un pouvoir démesuré à ceux qui contrôlent les modèles ». Kaplan plaide certes pour une reprise en main pour construire des corpus et des modèles publics, des modèles à code et paramètres ouverts. Nous devons garder la main sur les forces de production du langage, « avant que n’ayons peut-être plus les mots pour imaginer comment faire ». Le constat qui s’annonce est d’autant plus sombre que la puissance des outils tourne la tête de tous. 

Si l’essai de Frédéric Kaplan manque souvent de perspective critique, notamment sur les errements que ces systèmes produisent où sur les gens que ces systèmes exploitent, sa force réside surtout dans sa clarté et dans l’éclairage que produisent les concepts. Reste que si face au capitalisme de surveillance, on pouvait encore réclamer ou opposer une exigence d’une moindre surveillance. Face au capitalisme qui exploite nos propres mots pour nous en déposséder, on ne sait plus quels leviers adresser pour le contenir voire le faire refluer. Face à l’exploitation de notre propre pensée, c’est assurément nous-mêmes qui en seront dépossédés.

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Frédéric Kaplan, Dealers de mots.
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  • Quels travailleurs détestent le plus l’IA ?
    Il y a visiblement une profession qui déteste l’IA plus que toute autre, ce sont les assureurs chargés du traitement des sinistres, rapporte Wired. Ils sont les premiers à se plaindre de « dirigeants obsédés par l’IA qui l’imposent, à eux et à leurs clients ». C’est en tout cas ce qu’on apprend d’une étude de Glassdoor sur le ressenti des travailleurs face à l’IA qui a étudié les réflexions des employés sur l’IA issue des avis qu’ils laissent sur leur employeur sur le grand site participatif d’é
     

Quels travailleurs détestent le plus l’IA ?

23 septembre 2026 à 01:00

Il y a visiblement une profession qui déteste l’IA plus que toute autre, ce sont les assureurs chargés du traitement des sinistres, rapporte Wired. Ils sont les premiers à se plaindre de « dirigeants obsédés par l’IA qui l’imposent, à eux et à leurs clients ». C’est en tout cas ce qu’on apprend d’une étude de Glassdoor sur le ressenti des travailleurs face à l’IA qui a étudié les réflexions des employés sur l’IA issue des avis qu’ils laissent sur leur employeur sur le grand site participatif d’évaluation des environnements de travail. Tout secteur confondu, rapporte l’étude, les mentions de l’IA dans les avis Glassdoor ont augmenté de 240 % entre mai 2025 et mai 2026. Mais si par le passé, les avis mentionnant l’IA étaient majoritairement positifs (81 % d’avis positifs en 2019), cette tendance s’inverse : en 2026, on ne compte plus que 43 % d’avis positifs, 4 % d’avis mitigés et 53 % d’avis négatifs. 

L’étude empirique de Glassdoor montre un renforcement de la tension sociale autour de l’IA. Hormis les dirigeants d’entreprises qui demeurent le groupe le plus favorable à l’IA, certains métiers adhèrent à ses avantages, comme les responsables des ventes et des produits, les recruteurs, les architectes logiciels ainsi que les analystes et ingénieurs de données. A l’inverse, d’autres professions y sont majoritairement hostiles, notamment les rédacteurs, les journalistes, les comptables, les agents de service client, les designers et professionnels de l’informatique. Mais les plus hostiles restent les gestionnaires de sinistres : 98 % de leurs commentaires étant négatifs.

Les femmes et la génération Z (nés entre 1997-2012) sont les plus critiques à l’égard de l’IA. Les travailleurs plus âgés ont tendance à avoir une opinion plus positive de l’IA, tandis que les plus jeunes sont plus critiques. Au sein de chaque génération, les hommes sont plus enclins à mentionner l’IA, et les femmes se montrent plus critiques que les hommes à son sujet. Chez les hommes de la génération X (nés entre 1960 et 1980), 50 % des commentaires sur l’IA sont positifs, alors que 42 % des commentaires des femmes de cette même génération sont négatifs. Les différences liées au poste occupé et au secteur d’activité expliquent entièrement cet écart. Les commentaires des hommes de la génération Y (milléniaux, nés entre 1980 et 1997) sont positifs à 44 %, contre 33 % pour les femmes. Les différences de poste et de secteur n’expliquent qu’un quart de cet écart. Les hommes de la génération Z affichent 42 % d’avis positifs, contre 21 % pour les femmes de la même génération ; ici, le poste et le secteur d’activité n’entrent pas en ligne de compte. Cet écart persiste même après ajustements statistiques. 

Les commentaires sur l’IA reflètent des opinions tranchées Les mentions de l’IA apparaissent généralement dans des avis Glassdoor très positifs ou très négatifs, en particulier concernant la direction et les perspectives de l’entreprise. Seuls 23 % des auteurs d’avis critiques envers l’IA approuvent le PDG, et 18 % perçoivent des perspectives commerciales positives. À l’inverse, 86 % des auteurs d’avis positifs sur l’IA approuvent le PDG et 81 % envisagent des perspectives commerciales favorables. Les auteurs d’avis positifs sur l’IA sont plus attachés à leur entreprise Les employés ayant cité l’IA comme un point positif sont 47 % moins susceptibles de postuler à d’autres emplois sur Glassdoor. Ceux qui émettent des critiques sur l’IA postulent à d’autres emplois dans des proportions similaires aux employés ne mentionnant pas l’IA. Aucun secteur ni aucune taille d’entreprise ne recueille une majorité de commentaires positifs sur l’IA, mais certains affichent un taux de critique élevé. Les travailleurs du secteur technologique mentionnent l’IA 3,6 fois plus souvent que la moyenne. Les secteurs suivants en termes de fréquence sont les médias et la communication (1,8 fois) ainsi que la gestion et le conseil (1,1 fois le taux de référence). L’IA est la plus populaire dans le secteur juridique, bien que les avis y soient partagés à parts égales (50/50). D’autres secteurs se montrent extrêmement critiques à l’égard de l’IA, notamment les arts (89 % d’avis négatifs), les organisations à but non lucratif (85 %), les assurances (81 %), les télécommunications (80 %) et le transport/la logistique (79 %). Les petites entreprises (200 employés ou moins) ont tendance à susciter davantage de commentaires positifs sur l’IA (50 % d’avis positifs), un chiffre qui tombe à 33 % pour les entreprises de plus de 10 000 employés. 

Bon, revenons à nos agents d’assurances. « Nous sommes épuisés par la quantité d’IA qu’on nous impose », témoigne l’un d’eux à Wired. En fait, la profession traverse une crise majeure. Le nombre de postes a baissé de 5% au cours de la dernière décennie et de plus de 21% entre mai 2025 et 2026, et les postes de débutants ont chuté de plus de 50% depuis 2025. Pour le bureau des statistiques du travail américain, cette chute serait liée au déploiement technique. « Des startups spécialisées, comme Liberate ou Pace, ont levé des millions de dollars en promettant de « réinventer » l’assurance, tandis que les assureurs ont intensifié le recours à l’IA pour traiter un volume croissant de dossiers. Concrètement, cela peut se traduire par un échange avec un chatbot plutôt qu’avec une personne physique pour déclarer un sinistre. Au lieu d’envoyer des agents inspecter une habitation endommagée, des outils d’IA peuvent analyser des photos ou des vidéos pour estimer le montant des indemnisations. L’IA peut également résumer des centaines de pages de dossiers médicaux afin d’en extraire les informations essentielles. Ou bien, l’outil d’IA d’un assureur pourrait traiter les informations transmises par un assuré – photos, vidéos, documents, reçus – puis effectuer un versement, le tout en quelques secondes », comme le propose Lemonade dont le chatbot traiterait 55% de l’ensemble des dossiers de sinistres, laissant à ses employés la gestion des dossiers les plus complexes. Mais les professionnels du secteur ont surtout l’impression d’être remplacés par des modèles d’IA… sans que les clients ne comprennent très bien que les conclusions d’une expertise (et ses erreurs) sont bien plus le fait de robots que d’experts. 

Comme le résume l’historien Brian Merchant sur son blog qui s’est également intéressé à l’étude : « les personnes qui décrivent l’IA en termes très positifs occupent, pour la grande majorité, des postes de direction ; ce sont les cadres de niveau directeur ou supérieur qui manifestent le plus d’enthousiasme à son égard. Les responsables des ventes – en somme, les chefs d’équipe commerciale – se montraient également bien plus favorables que défavorables à l’IA, dans une proportion d’environ deux pour un. Les chefs de produit, les recruteurs et les ingénieurs logiciels affichent eux aussi un avis plutôt positif, avant que les opinions ne tendent vers un certain équilibre ». A l’inverse, remarque l’historien, si l’on observe les professions qui décrivent l’IA en termes très négatifs, on voit apparaître une toute autre configuration sociale. Merchant souligne que le basculement des avis négatifs a progressé et qu’il s’affirme à mesure que les entreprises adoptent massivement des solutions d’automatisation basées sur l’IA. Mais, il semble que « plus les travailleurs sont exposés à l’IA, moins ils l’apprécient ». Pour Merchant, « le ressenti vis-à-vis de l’IA au travail dépend probablement du pouvoir dont vous disposez au sein de l’entreprise ». Le rapport à l’IA est distribué selon le pouvoir dont on dispose sur ces outils. L’appréciation est directement liée à la position sociale qu’on occupe. 

« Pour percevoir l’IA de manière positive, il faut avoir la main sur les décisions concernant son utilisation (ou non) et disposer d’une marge de manœuvre suffisante pour se sentir protégé contre le risque de remplacement, de surveillance ou de dégradation des conditions de travail ». Les cadres et les patrons ont bien peu de comptes à rendre quant à leur utilisation de l’IA. A l’inverse, les employés, eux, n’ont bien souvent aucune liberté dans leur rapport à l’IA. Pour Brian Merchant, la question de la responsabilité éclaire la différence de perception. C’est pourquoi les emplois d’employés sont bien plus en colère contre l’IA que les cadres. Cela explique que les comptables, les conseillers clientèles ou les informaticiens de base soient mis en difficulté par ces outils, car c’est sur eux que repose la tension de la vérification entre « le patron exige que toute l’entreprise utilise l’IA » et « la moindre erreur est de votre faute et vous en êtes responsable ». Entre ceux qui sont contraints et ceux qui restent libres. La tension entre ceux que ces outils assistent et libèrent et ceux que ces outils contrôlent et limitent, n’est pas tant une différence d’approche de l’IA, qu’une différence sociale entre le haut et le bas du déploiement de l’IA.

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    Quelques mots à propos de la polémique qui enfle et enfle encore au sujet du roman « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien. « Il paraît » qu’il aurait été en grande partie écrit par une IA. « On dit que » des détecteurs d’IA identifient des passages entiers comme « utilisant l’IA« . Les mêmes détecteurs qui sur à peu près n’importe quel texte classique du 18ème, 19ème siècle ou d’avant (donc de l’époque où les IA n’existaient pas) affirment avec autant d’assurance qu’ils ont aussi été écrit
     

C’était ça ou … écrire ?

22 septembre 2026 à 11:33

Quelques mots à propos de la polémique qui enfle et enfle encore au sujet du roman « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien. « Il paraît » qu’il aurait été en grande partie écrit par une IA. « On dit que » des détecteurs d’IA identifient des passages entiers comme « utilisant l’IA« . Les mêmes détecteurs qui sur à peu près n’importe quel texte classique du 18ème, 19ème siècle ou d’avant (donc de l’époque où les IA n’existaient pas) affirment avec autant d’assurance qu’ils ont aussi été écrits avec l’aide de l’IA.

A l’université comme dans tous les espaces critiques, sociaux et politiques dans lesquels l’écriture est socle, on passe notre temps à nous demander si ce devoir, ce rapport, cet article, ce mémoire, cette thèse a été ou non écrit avec l’aide de l’IA et dans quelles proportions. Et les « outils » de détection sont tous, je dis bien absolument tous, à la ramasse. Et bien sûr nous le sommes aussi parfois (mais bien moins souvent ceci dit que lesdits outils).

Thélyson Orélien. C’était ça ou mourir. Je n’ai pas (encore) lu le livre. Pourtant je vais ici vous affirmer qu’il l’a bien écrit, lui et lui seul. Et je suis prêt à parier beaucoup là-dessus. Pourquoi ? D’où sort cette étrange assurance qui en même temps fait aveu de n’avoir même pas lu l’ouvrage.

C’est assez simple. J’ai vu et j’ai surtout entendu Thélyson Orélien quand il est venu parler de son livre dans l’émission la grande librairie. Dans sa voix, son phrasé, dans sa langue, dans ce qu’il dit de son livre et dans la manière qu’il a lui-même de le lire, j’ai été immédiatement frappé, bien avant cette polémique naissante, par ce qu’on appelle un style, une intensité, une singularité, et l’évidence des trois précédents. Je n’ai absolument aucun doute. Comme je n’ai absolument aucune doute sur des rapports rendus par mes étudiants dès lors que je les ai entendu parler et que je les ai lus dans une cadre où l’usage de l’IA était impossible.

D’autres choses frappent dans cette polémique. Evidemment. Thélyson Orélien est noir et haïtien. C’est aussi l’un des derniers ouvrages publiés par Olivier Nora avant son éviction dans les conditions que l’on connaît. Les théories du complot ne jouent pas l’une contre l’autre. Bien sûr. Mais si l’on pose la question de la sincérité de l’écriture alors il faut aussi, et simultanément, poser la question du rattachement et de l’appartenance de cette écriture. Sinon on passe à côté de tout. Et surtout de ce qu’écrire veut dire lorsque l’on est noir, haïtien, poète, exilé, publié chez Grasset par Olivier Nora. Et aussi du fait qu’il écrivait déjà et était déjà salué et primé comme écrivain et poète bien avant l’invention de ChatGPT et des autres outils d’IA.

Dans un article précédent sur l’IA je parlais de la capacité qu’elle a de défaire et de dissoudre toutes les formes de collectif. L’écriture est toujours singulière. La question que pose la polémique lancée contre Thélyson Orélien est d’abord celle de notre capacité à faire collectif autour de la singularité d’une écriture située, comme toutes les sont mais comme la sienne l’est particulièrement. Aux yeux de certains en tout cas.

 

<Mise à jour>

Parmi les articles à lire qui ne sont pas qu’un ramassis d’amalgames, celui de Numerama fait le taff 🙂

</mise à jour>

<Moralité de deux jours plus tard …>

Alors deux jours plus tard et autant d’emballements médiatiques et de (passionnants) débats plus tard, la réalité toute nue est donc que derrière ce mystérieux compte « Balance ton Claude » se cachait un chroniqueur néo-conservateur du Figaro, qui s’est lancé depuis des années dans une croisade anti-woke.

La morale de cette histoire me semble être la suivante. Désormais il faudra que chaque livre de chaque prix littéraire soit passé au crible de chaque détecteur d’IA existant pour établir corrélations comme avant on agitait potions. Et ce faisant des oracles statistiques seront rendus. Et pour qu’ils le soient toujours davantage d’autres livres nourriront à leur tour presque licitement des bases de données de textes qui serviront d’entraînement aux prochains générateurs de texte qui seront utilisés ou non par d’obscurs auteurs qui soudainement se verront révélés mais aussitôt parfois enterrés après être passés à d’obscurs détecteurs d’on ne saura plus trop bien quoi. Ou alors on se souviendra que Thélyson Orélien était noir, haïtien, exilé, poète, en tête des ventes y compris devant le dernier opus de Sarah Knafo lorsque soudain … Samuel Fitoussi, un néo-conservateur lancé dans une croisade anti-woke et disposant de relais dans un grand nombre de journaux et notamment au Figaro, décida d’en faire sa cible et y parvînt. La chair est triste hélas, et il nous reste des livres à lire.

</Moralité de deux jours plus tard …>

 

 

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  • Musique : le piège du droit d’auteur génératif
    Pour le magazine canadien Maisonneuve, le journaliste Michael Rancic, qui fait partie de la coopérative de journalistes musicaux New Feeling, se désole de l’omniprésence de la musique générative partout. Mais si les plateformes de streaming sont déjà envahies des morceaux produits notamment via les outils proposés par Suno et Udio, les acteurs majeurs de la musique (stations de radio, organismes de réglementation et maison de disques), eux, tergiversent, hésitant entre intégrer ou au contraire à
     

Musique : le piège du droit d’auteur génératif

22 septembre 2026 à 01:00

Pour le magazine canadien Maisonneuve, le journaliste Michael Rancic, qui fait partie de la coopérative de journalistes musicaux New Feeling, se désole de l’omniprésence de la musique générative partout. Mais si les plateformes de streaming sont déjà envahies des morceaux produits notamment via les outils proposés par Suno et Udio, les acteurs majeurs de la musique (stations de radio, organismes de réglementation et maison de disques), eux, tergiversent, hésitant entre intégrer ou au contraire à contrer la musique générative. 

En octobre 2025, la Socan (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) a annoncé avoir harmonisé sa position sur la génération de musique avec son homologue américain, l’Ascap (la société américaine des compositeurs, auteurs et éditeurs). 

Désormais, « les auteurs-compositeurs peuvent enregistrer des chansons partiellement générées par l’IA pour percevoir des redevances ». Pour Rancic, c’est là un tournant : les œuvres créées avec l’aide de l’IA générative peuvent être intégrées aux systèmes existants de propriété et de rémunération. L’annonce précise soigneusement que, pour être éligible aux redevances, une chanson doit toujours comporter des « éléments de création humaine ». Cependant, elle légitime simultanément une technologie que beaucoup perçoivent comme une menace pour le savoir-faire musical humain.

Or, rappelle Rancic, Suno a reconnu avoir entraîné son modèle depuis toute la musique enregistrée disponible. L’entreprise n’avait aucune autorisation pour ce faire et n’a offert aux artistes aucun moyen de retirer leurs œuvres, qu’elles soient protégées ou non par le droit d’auteur. Des plateformes comme Suno absorbent ainsi des décennies de travail humain et produisent des imitations convaincantes en quelques secondes. Entraînée sur des milliers d’œuvres protégées par le droit d’auteur, la production est alors considérée comme une « nouvelle » chanson. Durant leurs premières années d’activité, Suno et Udio ont également mis en place des cadres propriétaires autour de ces nouvelles chansons : celles-ci peuvent être immédiatement acquises par quiconque saisit l’instruction de génération. Ce contournement des droits d’auteur a, à juste titre, suscité l’inquiétude des artistes.

Premièrement, il a permis aux entreprises d’IA de tirer profit d’œuvres pour lesquelles elles n’avaient pas nécessairement acquis de licence. Deuxièmement, il permet aux utilisateurs de générer des quantités massives de musique sans rémunérer les artistes – un système qui pourrait entraîner la perte de revenus pour de nombreux musiciens. Une lettre ouverte de 2024, signée par des artistes tels que Billie Eilish, Chappell Roan et Arkells, qualifiait l’entraînement d’IA sur de la musique sans compensation d’« atteinte à la créativité humaine ».

Ces tensions ne sont pas propres à la musique. Les artistes visuels ont exprimé des préoccupations quasi identiques concernant les générateurs d’images entraînés sur leurs œuvres, tandis que les cinéastes et les acteurs ont commencé à se confronter aux outils d’IA capables de reproduire des voix, des textes et même des images.

En annonçant les nouvelles lignes directrices sur les redevances, la Socan a décrit l’IA comme un outil précieux largement adopté par les musiciens. Dans le même temps, la déclaration critique le fonctionnement actuel de cet outil censément utile : « l’utilisation par les entreprises de technologies d’IA de modèles basés sur des œuvres musicales protégées par le droit d’auteur, sans autorisation, compensation ni mention des créateurs, ne relève pas de l’usage loyal, mais du vol ». La Socan a réitéré ce point de vue lors d’une récente campagne publique, appelant le gouvernement fédéral à « dire non à l’entraînement de l’IA sur de la musique sans licence ». Mais si la Socan le croit vraiment, pourquoi autoriser la perception de redevances sur des œuvres produites à l’aide de telles plateformes ?

Les lignes directrices de la Socan concernant l’enregistrement de l’IA font la distinction entre les « productions générées par l’IA », qui ne sont pas admissibles à l’enregistrement, et les « œuvres assistées par l’IA ». Or, les déclarants n’ont pas à divulguer l’utilisation de l’IA dans leurs œuvres assistées par l’IA, ce qui signifie que la Socan fait preuve d’une grande confiance, explique Michael Rancic. Déterminer si une chanson a été partiellement ou entièrement créée avec l’IA semble reposer sur une simple intuition. Seule compte une directive vague selon laquelle « la créativité de l’auteur humain doit être centrale ». Il serait envisageable de déposer une chanson avec des voix humaines sur une musique instrumentale générée par IA – entraînée sur les meilleurs rythmes jamais créés – et de satisfaire ainsi aux exigences minimales fixées. Si certains défenseurs font la distinction entre la musique utilisant simplement des composants d’IA et celle entièrement produite par IA, cette frontière est de plus en plus difficile à maintenir. En pratique, les deux reposent souvent sur les mêmes infrastructures d’entraînement et l’extraction de données à partir d’enregistrements humains, ce qui rend la distinction moins pertinente qu’il n’y paraît et pourrait même contribuer à redorer l’image de la génération par IA.

Bien que toutes les plateformes de musique générée par IA ne soient pas entraînées sur de la musique sans licence, la nouvelle réglementation n’identifie aucun mécanisme permettant de distinguer la musique générée par IA utilisant ou non des chansons sans licence, et crée un précédent en faveur de l’adoption de cette technologie. Parallèlement, la déclaration souligne l’importance de soutenir les artistes et de favoriser la créativité. « L’avenir de la musique peut intégrer l’IA tout en restant profondément humain », affirme Jennifer Brown, PDG de la Socan. Ce cadre confère de fait la propriété intellectuelle aux utilisateurs d’IA générative et fragilise les structures de propriété antérieures, censées protéger les artistes. Il révèle une asymétrie dans le traitement de la paternité, du travail et des risques au sein de l’industrie musicale. « Les associations musicales s’empressent d’adopter les nouvelles technologies et plateformes, tout en les critiquant, reflétant une tendance générale du secteur à privilégier les plateformes au détriment des artistes ».

Alors que des organismes comme la Socan acceptent la musique générée par l’IA, les acteurs gouvernementaux et industriels élaborent leurs propres approches. Le gouvernement fédéral canadien consulte actuellement les intervenants du secteur, notamment la Socan, sur l’interaction entre l’IA générative et le droit d’auteur. Ces consultations, menées auprès du Groupe de travail sur la stratégie en matière d’IA du gouvernement et du Comité permanent du patrimoine canadien, visent à éclairer l’élaboration de la stratégie canadienne en matière d’IA pour les années à venir. Malgré la croissance rapide de l’IA générative, le Canada ne dispose actuellement d’aucune loi spécifiquement conçue pour traiter de ses implications en matière de droit d’auteur et de droits des créateurs. Toutes les questions relatives au droit d’auteur relèvent de la Loi sur le droit d’auteur. Actuellement, la Loi sur le droit d’auteur limite l’« utilisation équitable » à des fins spécifiques comme la recherche, la critique, l’éducation ou la parodie. Autrement dit, il est légal d’utiliser des œuvres protégées par le droit d’auteur sans autorisation à ces fins et dans certains contextes. Ces fins n’incluent pas explicitement les entreprises d’IA qui entraînent leurs modèles sur de la musique sans autorisation. « Dans ce contexte, la décision de la Socan d’intégrer la musique générée par l’IA à son système de redevances, avant même que le Canada n’ait établi si cette technologie est conforme à la loi sur le droit d’auteur, revient à mettre la charrue avant les bœufs ».

Il est paradoxal de voir les organisations de l’industrie s’empresser de créer des voies d’accès pour l’IA, explique Michael Rancic. « Prenons l’exemple des plateformes musicales. Lorsque de nouvelles technologies ont bouleversé les normes créatives par le passé, l’industrie n’a pas hésité à intervenir pour protéger les titulaires de droits et sanctionner ceux qui opéraient en dehors du cadre établi. Le sampling (ou échantillonnage), par exemple, a suscité des décennies de litiges, d’accords de licence stricts et une dynamique inéquitable où la charge du risque juridique lié à l’autorisation des échantillons incombait à celui qui les utilisait. Dans les années 1980 et 1990, les différends canadiens liés au sampling ont été largement influencés par les grandes maisons de disques et les titulaires de droits américains. John Oswald, pionnier de l’approche de collage musical par échantillonnage baptisée « plunderphonics », a ressenti le poids et l’influence de la Canadian Recording Industry Association (CRIA, aujourd’hui Music Canada). L’œuvre d’Oswald transformait des tubes classés en tête des palmarès en mosaïques sonores abstraites, métamorphosant le familier en quelque chose d’étrange et d’insolite – une prouesse alliant virtuosité technique et créativité. La CRIA a agi pour le compte des majors américaines en adressant à Oswald une mise en demeure, obtenant finalement la destruction de son œuvre. »

Le régime actuel du droit d’auteur favorise les artistes établis représentés par de grandes maisons de disques, ces dernières disposant des ressources nécessaires pour identifier les titulaires de droits, négocier les licences et régler les frais initiaux éventuels, rappelle Michael Rancic. « Ce système opaque et bureaucratique pénalise lourdement les artistes émergents : il rend risquée l’utilisation transparente d’échantillons et les empêche souvent de détenir légalement les droits sur leurs œuvres – et donc d’en tirer profit. Une chanson contenant un seul échantillon non autorisé ne peut être enregistrée pour percevoir des redevances ; en revanche, une chanson créée par des plateformes entraînées sur une quantité colossale de musique non autorisée semble, elle, échapper à ces contraintes. »

« Les structures du droit d’auteur dans l’industrie musicale sont conçues pour servir ses membres les plus puissants » (voir notre article, « Mais qui décide de comment on compte ? », qui prenait justement l’exemple des Majors de la musique). « Les nouvelles technologies contribuent à perpétuer ce mécanisme : il est révélateur, par exemple, qu’avant même de pouvoir générer de la musique, les outils d’IA aient été utilisés par l’industrie pour surveiller les violations du droit d’auteur ». Spotify a acquis The Echo Nest en 2014 après que cette entreprise a mis au point une technologie d’empreinte acoustique (audio fingerprinting), capable d’analyser les caractéristiques sonores uniques d’un enregistrement pour les convertir en une signature numérique compacte. Concrètement, cette technologie permet aux plateformes de reconnaître les chansons dès leur mise en ligne et d’empêcher la diffusion de copies non autorisées. Aujourd’hui, les plateformes de streaming utilisent des technologies similaires – telles que des « filtres anti-spam musical » – pour identifier la musique générée par IA et les violations potentielles du droit d’auteur. Ces outils sont présentés comme une réponse aux violations du droit d’auteur liées à la génération de musique par IA, alors même qu’ils reposent eux aussi sur cette technologie, explique Rancic. Lorsque l’IA est à la fois le problème et la solution, il semble qu’il n’y ait plus vraiment de choix.

« Le déploiement rapide, au cours de la dernière décennie, d’outils de protection des droits basés sur l’IA témoigne de la priorité accordée de longue date à la préservation de la propriété intellectuelle et des redevances associées. Pourtant, lorsque ces mêmes technologies sous-jacentes permettent la production automatisée de musique, la réaction du secteur se fait nettement plus permissive, voire complaisante. » Au départ, l’industrie a semblé céder à la panique face à l’émergence de la musique générée par IA, les grandes maisons de disques intentant des procès aux entreprises technologiques à l’origine de ces outils. Aujourd’hui, certains de ces mêmes acteurs cherchent activement à collaborer avec ces entreprises. Warner Music Group a récemment trouvé un terrain d’entente avec Suno et Udio concernant les méthodes d’entraînement de leurs modèles d’IA, et Universal Music Group a également conclu un accord avec Udio, sans que les détails financiers et une grande partie des clauses contractuelles de ces accords ne soient ni publics ni transparents, rappelle le journaliste. « Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ces accords s’accompagnent de l’annonce d’un partenariat entre Warner, Universal et Udio visant à créer une nouvelle plateforme de génération de musique par IA. Les accords conclus par Udio avec ces deux labels, tout comme celui passé entre Warner et Suno, prévoiraient des mécanismes permettant aux artistes de choisir si leur musique peut ou non servir à l’entraînement des modèles d’IA. Udio et Suno promettent tous deux d’abandonner progressivement les modèles actuels de leurs plateformes – entraînés à partir de musiques non autorisées -, bien que ces modèles soient toujours en service à l’heure où nous écrivons ces lignes. »

Cette attitude permissive de l’industrie face au vol de contenu par les plateformes devient plus compréhensible si l’on reconsidère la véritable finalité de la génération de musique par IA, explique Rancic. Le discours marketing d’Udio affirme que l’entreprise « développe des outils d’IA pour permettre à la prochaine génération de créateurs musicaux d’émerger », tout en soulignant sa capacité à « élargir les horizons musicaux et à permettre à chacun de créer une musique extraordinaire ». Cette présentation de l’IA comme un outil de création se retrouve dans les déclarations de la Socan ainsi que dans des articles du secteur vantant les innombrables possibilités offertes par la musique générée par IA ; comme de générer « des genres musicaux nouveaux ». « Mais tout cela relève de la communication. La véritable proposition de valeur des plateformes de musique générative ne réside ni dans l’innovation esthétique, ni dans un meilleur accès aux outils musicaux, ni même dans l’enrichissement de la création. Elle consiste avant tout à produire des contenus sonores dont on peut immédiatement s’approprier les droits. » Avant les poursuites engagées à leur encontre par les grandes maisons de disques, Suno et Udio permettaient toutes deux aux utilisateurs de télécharger et, de fait, de s’approprier les morceaux générés par l’IA. Dans le cadre de son accord à l’amiable, Udio ne permet plus aux utilisateurs de télécharger et de posséder des chansons générées par IA. Tandis que Suno impose désormais aux utilisateurs de payer pour télécharger les morceaux créés sur sa plateforme. Le nouvel abonnement « Pro » de Suno promet aux utilisateurs la possibilité de générer jusqu’à 500 chansons par mois et l’octroi immédiat des « droits d’utilisation commerciale pour les nouvelles créations ». 

« Vous n’avez pas les moyens d’obtenir les droits d’utilisation d’un sample d’artistes Warner comme Neil Young ou Ed Sheeran ? Aucun souci. Vous pouvez désormais créer une chanson dans le style de ces artistes. Vous en devenez immédiatement propriétaire, vous pouvez l’échantillonner à volonté et, grâce à l’annonce de la Socan, vous pouvez même percevoir des droits d’auteur, à condition d’avoir écrit les paroles. Ce nouveau modèle contourne complètement les structures de droits d’auteur et de propriété de l’industrie musicale, le tout dans le but de générer de la valeur pour les investisseurs du secteur technologique (et, grâce à leurs accords, les maisons de disques s’assurent toutefois de conserver leur part du gâteau). Il est franchement lassant de voir ce cycle se répéter sans cesse et de constater que ceux qui, dans l’industrie, ont le pouvoir d’influencer le changement, traitent ces évolutions comme s’il s’agissait de nouveautés – une énième technologie présentée comme un outil de démocratisation de la musique, alors qu’elle sert surtout à consolider leur pouvoir et à s’approprier le travail d’autrui. »

L’abonnement « Pro » offrant « 500 chansons par mois » fait qu’il est difficile de voir Suno autrement que comme un outil de production de masse de musique sous licence pour la publicité, la télévision, les réseaux sociaux et les espaces publics. Cette stratégie est tout à fait logique étant donné la financiarisation croissante de l’industrie, où la propriété des compositions est devenue primordiale. Posséder les droits sur la composition d’une chanson – non seulement l’enregistrement sonore, que l’industrie a toujours exploité, mais aussi la musique et les paroles – est devenu un bien précieux. Des musiciens canadiens comme Young et Justin Bieber ont vendu les droits d’une part importante de leur catalogue. « L’argent dans l’industrie musicale provient désormais des contrats de licence, et non plus des ventes de disques, et les chansons constituent un actif financier », rappelle pertinemment le journaliste. « Grâce à l’IA, les grandes maisons de disques peuvent exploiter davantage ces actifs pour créer de la musique à l’image de leurs artistes sans nécessairement leur verser de royalties ». Un phénomène qui se manifeste dans l’ensemble des industries créatives, à l’image du monde des acteurs et des scénaristes… « Si l’industrie musicale s’est d’abord montrée méfiante face à la menace que représente l’IA pour le droit d’auteur, elle a désormais compris qu’elle pouvait intégrer cette technologie à ce système à son propre avantage ». Au final, tout cela se traduit par moins de travail et probablement une baisse des revenus pour les artistes.

La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer la musique, mais dans quelles conditions cette transformation aura lieu. « Des décisions comme celle de la Socan, et les récents accords conclus entre les grandes maisons de disques et les principales entreprises de musique générée par IA, laissent penser que l’industrie se prépare à intégrer les systèmes génératifs avant même d’avoir mis en place des garde-fous capables de protéger les créateurs que ces systèmes exploitent. Les nouvelles politiques de la Socan, et leur exclusion des œuvres entièrement générées par IA, pourraient constituer les prémices de tels garde-fous, mais leur portée reste floue et leur application encore plus complexe. En l’absence de normes contraignantes concernant les données d’entraînement, le consentement et la rémunération, la normalisation de la paternité assistée par IA risque de consolider les inégalités plutôt que de les résoudre. Les cadres émergents permettent aux plus influents de tirer profit de la musique générée par IA, tandis que les artistes moins connus, dont le travail a été volé, sont exploités de manière perpétuelle à chaque utilisation de ces plateformes. »

« Bien que je ne partage pas leur analyse selon laquelle les craintes suscitées par l’IA sont comparables à celles qui ont accompagné l’apparition des synthétiseurs et des boîtes à rythmes, Gordon A. Gow et Brian Fauteux proposent une idée pertinente pour un cadre potentiel encadrant l’IA », explique encore Rancic. S’appuyant sur le précédent du système de classification canadien MAPL – un label apposé sur la musique canadienne indiquant qu’elle répond à un certain niveau de contribution canadienne -, ils proposent d’étiqueter les chansons générées par l’IA. Des labels physiques et numériques pour l’IA pourraient à tout le moins favoriser la transparence et permettre aux consommateurs de faire des choix éclairés, souligne le journaliste pour qui « la transparence est essentielle et doit guider tout cadre réglementaire futur ». « Les plateformes d’IA générative doivent divulguer leurs sources de données d’entraînement et fournir une documentation sur leurs modèles d’IA (taille de l’ensemble de données, répartition par genre et méthodologie). »

Certains de ces changements sont en cours : Suno a annoncé en 2025 qu’elle abandonnerait ses modèles d’IA actuels et les remplacerait par de nouveaux modèles « plus avancés », entraînés exclusivement sur des données autorisées, dans le cadre de son accord avec Warner. Toutefois, on peut soutenir que les plateformes ayant bâti leur valeur grâce à de la musique non autorisée devraient être explicitement exclues de tout cadre réglementaire régissant la musique générée par IA. Les récompenser aujourd’hui ne ferait qu’encourager, à l’avenir, ces mêmes modèles fondés sur le principe « construire d’abord, demander ensuite ».

« L’IA générative menace de déstabiliser non seulement les revenus des artistes, mais aussi le lien conceptuel entre la créativité et les créateurs eux-mêmes ». Contrairement au sampling ou à l’imitation – pratiques ancrées dans des choix guidés par un dialogue artistique et une longue tradition de la citation musicale -, « l’IA générative évince totalement le créateur ». Il ne s’agit pas d’un outil de création retravaillant ou répondant à une œuvre existante, mais d’un processus qui dépossède les artistes de leur propre travail. « Si les accords conclus entre les grandes maisons de disques et les plateformes d’IA peuvent sembler positifs pour les artistes, il convient de rappeler qu’ils sont conçus dans l’intérêt des dirigeants et des actionnaires, et non nécessairement de celui des artistes et musiciens ; ces derniers risquent de subir des pressions pour s’intégrer à ces nouveaux systèmes d’IA, alors même que leurs opportunités s’amenuisent face à la production de masse de chansons ».

« Si les décideurs politiques n’agissent pas avec détermination, les artistes pourraient se retrouver confrontés à un avenir où prospèrent des structures de propriété prédatrices et des plateformes dominantes, tandis que la pratique musicale humaine deviendrait de plus en plus précaire au sein des systèmes qui reposent pourtant sur elle. Il n’en résulterait pas nécessairement le silence, mais une profusion de musique à la tonalité étrangement anonyme : un flux ininterrompu de chansons aux styles familiers, générées pour imiter des artistes et des genres populaires, mais déconnectées des communautés et des relations qui les avaient fait naître. Dans ce scénario, la musique de demain se caractériserait par une présence sonore constante doublée d’une absence croissante d’auteur identifiable. »

Un gouvernement de connards. Et un ministre de l’enseignement supérieur qui l’est encore davantage. Chantage alimentaire à l’assemblée.

21 septembre 2026 à 16:19

Bon la dernière fois que j’ai insulté une ministre de l’enseignement supérieur, c’était Frédérique Vidal. Je vous laisse fouiller dans les archives, c’est facile à retrouver. On était en 2020, un étudiant venait de s’immoler par le feu et elle lançait un numéro de téléphone (même pas un numéro vert) pour lutter contre le suicide. Numéro qui était ouvert aux heures de bureau (qui sont aussi, c’est bien connu, uniquement celles où on se jette des fenêtres). J’ai franchement autre chose à faire que d’insulter publiquement des ministres et n’en tire ni gloire ni satisfaction mais il y a juste un moment où ce n’est plus possible autrement quoi.

Là nous sommes en 2026, et c’est donc Philippe Baptiste qui est actuellement ministre de l’enseignement supérieur. C’est un euphémisme que de dire qu’il n’est pas le pingouin qui glisse le plus loin sur la banquise, tout comme c’est un euphémisme de dire que, vu celles et ceux qui l’ont précédé, c’est aussi en plein dans ce qui à l’air d’être le seul profil de poste.

Philippe Baptiste à peine nommé s’était déjà illustré en chiant sur la gueule de ses administrés (nous), avec son désormais célèbre « c’est pas Zola non plus« , ce qui, connaissant la situation budgétaire des universités (rappel : c’est son taff en théorie), est un peu l’équivalent du « ça va c’est Gérard » dans le milieu des VSS et du cinéma.

Or donc en quelques jours ce gouvernement annonce par la voix du ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, que les APL ne seraient pas revalorisées en 2027. Et que bon « on demande un petit effort à tout le monde. » Je ne sais pas si c’est le mot « petit effort » ou le mot « tout le monde » qui me donne le plus envie de le gifler avec sa dignité perdue (bon en fait je sais, c’est le mot « tout le monde« ). Les pingouins, la banquise, et ce moment où on a envie de prendre un club de golf pour les aider à glisser plus loin.

Et puis donc aujourd’hui voilà l’autre immarcescible quiche qui part dans une dinguerie que même Frédérique Vidal n’aurait pas osée. Il démarre en solo une symphonie du chantage. Du chantage mesdames et messieurs. Du chantage qui prend comme cible les étudiantes et les étudiants. Il dit quoi Philippe Baptiste ? Il dit si le budget n’est pas voté, bah pouf, on ne pourra plus proposer le repas à un euro à tous les étudiants.

Je vous le réécris en toutes lettres tellement le verbatim de son interview dans Ouest-France m’a laissé dans la bouche le goût d’une tartine de merde :

« Si la loi de finances n’est pas adoptée au Parlement d’ici la fin de l’année, nous serons incapables d’assurer le repas à 1 € pour tous. Nous n’aurons pas les moyens financiers disponibles pour le faire. Mais ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Nous sommes sur un budget sérieux où l’on réduit les dépenses tout en finançant des priorités. L’enseignement supérieur et la recherche font partie de ces priorités. »

 

Un putain de chantage au vote. C’est plus « pétrole contre nourriture » c’est vote du budget de l’état contre possibilité que les étudiantes et les étudiants cessent de crever de faim et qu’on arrête de les relever dans nos amphis parce qu’ils ou elles n’ont pu faire qu’un seul repas hier. Une crevure. Une putain de crevure.

Philippe Baptiste je ne l’ai même pas reconnu au fait qu’il ose tout, parce que je l’avais déjà vu venir avant. C’est juste que je n’ai plus de vocabulaire autre que le champ sémantique de la cuve à pisse pour décrire la capacité de ces furoncles à oser mobiliser de tels argumentaires. Et les mots pour le dire me viennent aisément.

Quand j’ai insulté Frédérique Vidal il y a 6 ans de cela, on était en train de monter une épicerie solidaire. Ce jeudi et pour la 6ème année donc, comme deux jeudis par mois depuis 5 ans révolus, avec une bande d’étudiantes, d’étudiants et quelques collègues, on va distribuer gratuitement des tonnes de denrées alimentaires à des étudiantes et à des étudiants. La Mayo’nnaise épicerie ça s’appelle. On va en chier, on va transpirer, on va courir partout, mais on va le faire. Pendant que le ministre de l’enseignement supérieur lui, il fait du chantage alimentaire à l’assemblée.

Philippe Baptiste je te lance la même invitation qu’à Frédérique Vidal, Sylvie Retailleau, Patrick Hetzel … Viens. Viens voir comment ça se passe une distribution alimentaire. Et si dans les lectrices et lecteurs de cet article il en est qui se disent « oh bah quand même des repas à un euro pour toutes et tous, est-ce que c’est pas un peu trop ? » bah venez jeudi aussi, et on discutera, on vous expliquera, vous les verrez ces fameux « étudiantes et étudiants« . Et si vous n’avez pas le temps ou pas envie, bah alors pardon mais juste allez nager dans la même cuve à pisse que Philippe Baptiste, et n’oubliez pas, tout comme lui, de bien respirer quand vous aurez la tête sous l’eau.

« Un petit effort » hein, « pour tout le monde » hein, allez ça va quoi c’est pas 5 ou 6 euros d’absence de revalorisation des APL qui vont changer votre vie hein. Bah si. Connard. Bah si. Connard.

« Attention hein, si vous ne votez pas notre budget de droite, on va punir les étudiants et ça nous arrangera mais on dira que c’est votre faute nananère« . Franchement ? J’ai cherché et c’est un illustre serviteur de l’état qui résume le mieux ce que je lui aurais dit si j’avais un peu de lettres et d’esprit. « Casse-toi, pauvre con » je lui aurais dit.

La prochaine fois que vous entendrez quelqu’un vous expliquer plus ou moins doctement que l’état se soucie de la jeunesse, dites-lui pour les APL, dites-lui pour le chantage alimentaire, dites-lui pour le reste aussi.

La guerre arrive il paraît. La militaire, la climatique, la générationnelle. Faut se réarmer démographiquement paraît-il. Moi la jeunesse je ne la connais pas davantage que d’autres. Mais c’est vrai que je la fréquente quand même un tout petit peu plus que certains autres. Et je sais juste que celle que je croise tous les jours dans mes amphis et deux fois par mois dans des distributions alimentaires, cette jeunesse là se tient à des hauteurs que beaucoup de ces ministres n’atteindront jamais. Je sais aussi qu’elle est fatiguée. Et qu’elle a faim. Et qu’avant de l’inciter à s’engager au front ou à copuler dans les lignes arrières, faudrait d’abord penser à lui filer à bouffer, lui permettre de se soigner et de se reposer, et puis aussi de continuer d’étudier sans avoir pour cela à s’endetter (puisqu’il paraît que demain aussi, ce sera la fin du « tabou » des frais d’inscription à l’université).

Et je sais aussi qu’on n’a jamais vu aucun ministre de l’enseignement supérieur sur aucune distribution alimentaire. Et que ce n’est pas un hasard.

Et je sais enfin que si la jeunesse se tient loin de la politique ou de certaines politiques en tout cas, c’est juste parce que l’odeur de cette immense cuve à pisse l’incommode. Parce qu’elle vaut mieux qu’un chantage alimentaire.

Je ne sais pas si tu iras au bout de ton chantage à l’aide alimentaire Monsieur le ministre. Mais dans tous les cas, va te faire foutre Monsieur le ministre. Va bien te faire foutre.

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  • Quelles formations recherchez-vous ? La réponse dépend toujours de là où vous habitez
    « La plupart des étudiants commencent leur recherche d’université sur Google. Une simple requête comme « université » génère un mélange de résumés produits par l’IA, de résultats sponsorisés provenant d’établissements à but lucratif, de résultats organiques issus d’établissements publics ou à but non lucratif, ainsi que de classements provenant de sources telles que les classements des établissements. Le tout généralement adapté à la localisation de l’étudiant. » Ce processus peut paraître an
     

Quelles formations recherchez-vous ? La réponse dépend toujours de là où vous habitez

21 septembre 2026 à 01:00

« La plupart des étudiants commencent leur recherche d’université sur Google. Une simple requête comme « université » génère un mélange de résumés produits par l’IA, de résultats sponsorisés provenant d’établissements à but lucratif, de résultats organiques issus d’établissements publics ou à but non lucratif, ainsi que de classements provenant de sources telles que les classements des établissements. Le tout généralement adapté à la localisation de l’étudiant. »

Ce processus peut paraître anodin et égalitaire. Il ne l’est pas, rapporte Washington Monthly à la suite d’une publication de sociologues de l’université Northwestern menés par le professeur Lincoln Quillian. « En moyenne, Google affiche des résultats de moindre qualité pour les étudiants résidant dans des zones géographiques (codes postaux) à faibles revenus. » 

« En évaluant chaque établissement selon des critères tels que le taux d’obtention du diplôme, le taux de défaut de remboursement des prêts, le revenu médian et les taux de mobilité sociale, ils ont déterminé que les étudiants aisés ont jusqu’à trois fois plus de chances que leurs homologues moins favorisés de voir apparaître dans leurs résultats des universités offrant les meilleures perspectives d’avenir après l’obtention du diplôme. » Un porte-parole de Google s’est défendu en expliquant que « nos systèmes de recherche ne personnalisent pas les résultats en fonction de niveaux de revenus déduits ». Mais la situation géographique depuis laquelle un étudiant fait ses recherches sert en fait de proxy sur son niveau économique… Les chercheurs de Northwestern affirment que, si la situation géographique explique entre 40 et 80 % des tendances observées dans les résultats de recherche, une part résiduelle semble dépendre d’autres indicateurs : l’algorithme prend également en compte les taux de clics, les données personnelles et le ciblage publicitaire payé par les établissements eux-mêmes. « Surtout pour les élèves brillants issus de zones à faibles revenus, le système semble fournir des résultats qui les orientent souvent vers de mauvais choix. » 

Les experts qualifient ce phénomène d’undermatched (sous-appariement) : une situation qui existait déjà avant que la recherche en ligne ne devienne le principal moyen de découvrir les établissements d’enseignement supérieur. « Ces élèves étaient systématiquement orientés vers des établissements en deçà de leur potentiel, bien avant même l’apparition de l’IA et d’autres outils en ligne, comme si l’algorithme reproduisait ce que faisait la société auparavant. »

« En réalité, selon l’étude de Northwestern, les recherches Google effectuées depuis des zones géographiques à faibles revenus génèrent davantage de résultats renvoyant vers des établissements à but lucratif. » les écoles aux « résultats médiocres » représentaient 30 % des résultats pour les étudiants issus de foyers gagnant 50 000 dollars par an, contre moins de 10 % pour ceux issus de foyers dont les revenus dépassaient 150 000 dollars. Google n’est pas le seul en cause. Une étude publiée en 2024 par des chercheurs de Princeton et de l’Université de Californie du Sud a révélé que l’algorithme de Meta avait tendance à afficher, aux utilisateurs noirs, davantage de publicités pour des établissements d’enseignement supérieur à but lucratif aux pratiques « prédatrices », qui ont d’ailleurs tendance à avoir recours à des stratégies publicitaires agressives. »

« Le principal moteur de recherche du pays entrave davantage l’accès à un enseignement supérieur de qualité pour les étudiants qui en bénéficieraient le plus », conclut le journal. 

La prise en compte problématique de la situation géographique de celui qui fait des requêtes sur un service en ligne (et de son historique) n’est pas sans effet sur les résultats qui lui sont proposés. Le risque est fort de renforcer une forme de discrimination numérique territoriale (digital redlining) et sociale, peu visible. Le problème de cette discrimination numérique est qu’elle reste documentée depuis longtemps (on se souvient notamment du livre de Safiya Umoja Noble, Algorithm of oppression, NYU Press, 2018, non traduit) et que peu est proposé pour la résoudre.

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  • La fable et le mythe. L’IA et la fin des collectifs.
    Pour archivage personnel et repartage, je reproduis ici le texte paru initialement le 20 Juillet dans la (remarquable) revue AOC.media.   On notera que les modèles les plus puissants d’IA à ce jour – ceux-là que l’on présente comme l’armageddon cyber et le terminator langagier (capable entre autres de lipogrammer en E avec la facilité d’un Mr Jourdain) – s’appellent « Fable » et « Mythe ». Et l’on en déduira ce que l’on voudra mais on se souviendra que le nom de l’IA est avant tout « récit ». O
     

La fable et le mythe. L’IA et la fin des collectifs.

20 septembre 2026 à 10:45

Pour archivage personnel et repartage, je reproduis ici le texte paru initialement le 20 Juillet dans la (remarquable) revue AOC.media.

 

On notera que les modèles les plus puissants d’IA à ce jour – ceux-là que l’on présente comme l’armageddon cyber et le terminator langagier (capable entre autres de lipogrammer en E avec la facilité d’un Mr Jourdain) – s’appellent « Fable » et « Mythe ». Et l’on en déduira ce que l’on voudra mais on se souviendra que le nom de l’IA est avant tout « récit ».

On notera aussi que ces modèles d’IA sont déployés au coeur d’une société baptisée « Anthropic », dont on ne sait plus si le nom est :

  • programmatique (tous ces modèles sont anthropiques, c’est à dire faits et conçus par des humains),
  • antiphrastique (ils ont vocation à dépasser l’humanité, c’est en tout cas leur « récit »)
  • ou paronymique (on lit « anthropic » et l’on entend aussi « entropie » qui dit que quelque chose se transforme, et qui dit aussi l’imprédictibilité de cette transformation).

Derrière ces récits je veux vous conter celui qui affleure si peu et me semble pourtant si déterminant. Le récit de la manière dont l’IA signe la fin des collectifs, de la manière dont elle engage cette fin et des moyens colossaux qu’elle y consacre.

Des travaux de sociologues ont, longtemps après les premiers scandales de la Silicon Valley, permis de documenter pourquoi il n’était pas très étonnant que des biais racistes et sexistes soient présents un peu partout dans les algorithmes des plateformes dès lors que les gens qui les développaient (ces algorithmes et ces plateformes) étaient très majoritairement des hommes jeunes, blancs et issus de milieux aisés ; et comment l’automatisation des inégalités constituait (et constitue toujours) un cadre de référence (lire notamment Safiya Umoja Noble, Kate Crawford, Virginia Eubanks, Olivier Alexandre, Jen Schradie et quelques autres …)

D’autres sociologues, d’autres chercheurs, ont montré que derrière ces technologies, se trouvait un travail invisible, celui des modérateurs et modératrices, asservis dans des formes renouvelées et exacerbées d’un capitalisme tissé de néo-colonialités (cf les travaux d’Antonio Casilli et de Paola Tubaro et ceux de Sarah T. Roberts).

Depuis longtemps enfin on connaît les dynamiques du capitalisme linguistique, puis globalement sémiotique, et de ce qu’il fait à la langue et donc au monde.

Dans l’effervescence analytique et critique de « l’IA » et de ses structures de pouvoir (cf l’une des conclusions de Kate Crawford que je vous remets en toute fin d’article), et en plus de la stratégie Ender qu’elle installe dans notre rapport à la technologie, il est une dimension assez peu souvent évoquée : la capacité structurelle de l’IA à défaire et à effondrer des collectifs. Une dimension qui s’ajoute à une autre de ses modalités fondamentales qui est celle d’un principe d’épuisement : épuisement du langage, des signes, des images, du sens. On ne parle plus ici de capacité de calcul, mais de disponibilité de calcul. Et avec cette disponibilité vient le biais et l’heuristique du même nom. Tout ce qui peut être calculé le sera, la bibliothèque de Babel imaginée par Borges existe de fait non plus comme imaginaire mais comme potentialité activable. Cette potentialité (qui est celle des IA génératives) n’est pas une nouvelle capacitation – hors quelques contextes très précis – mais un effondrement de notre détermination : notre puissance (de calcul d’abord mais aussi et surtout de création et d’imagination) se confronte à des artefacts qui n’ont pas simplement vocation à la démultiplier ou à la dépasser mais, ce faisant, à nous renvoyer l’impression d’une dépossession en nous plaçant dans une boucle de rétroaction insincère dans laquelle nous finissons collectivement par apprendre bien plus à ces artefacts qu’ils ne sont en capacité de nous le rendre individuellement.

Les travaux critiques autour de l’IA mettent le plus souvent en discussion à la fois les enjeux environnementaux de ces technologies et de leurs infrastructures, et les enjeux d’expertise métier (risque de désapprendre ou de perdre de compétences ou qualifications). Bien plus que les impacts de l’IA sur les individus y compris lorsqu’ils sont abordés sous l’angle d’une entité globalisante (« les étudiants », « les professeurs », « les médecins », « les avocats », etc.), un point nodal peu exploré me semble être celui de la manière dont les IA remplacent l’ensemble des formes documentées de coordination sociale, c’est à dire aussi bien ce qui relève de logiques délibératives ou décisionnelles mais aussi l’ensemble des instances d’apprentissage mutuel quels qu’en soient les modalités (conflit, solidarité, etc.).

De manière plus fine, l’IA inaugure des formes de désintermédiation fortes, brutales et « robustes » dans tout le spectre des interactions sociales qui constituaient jusqu’ici le coeur du travail collectif qu’elles qu’en soient les formes et les modalités. L’IA ou plus exactement le biais de disponibilité du recours à l’IA et l’efficience de ce biais, vient éparpiller façon puzzle toutes les formes de coordination reposant jusqu’ici principalement sur la stratification d’interactions sociales : coordination par la hiérarchie ou l’autorité, coordination par les règles, les procédures ou les routines, coordination par l’ajustement mutuel ou la participation périphérique, coordination par la délibération, la négociation, la confiance … les technologies d’IA (assistants conversationnels notamment mais pas uniquement) relèguent en arrière-plan ces dynamiques de premier recours, et ce jusqu’à leur effacement parfois complet. Ces coordinations tournent en « tâche de fond » alors qu’elles sont et devraient continuer d’être … le fond de la tâche. Les travaux d’Antoinette Rouvroy (entre autres) l’ont bien montré, la gouvernementalité algorithmique tend à remplacer les publics politiques par des agrégats calculés, par des clusters comportementaux (d’autres travaux parlent de « publics fantômes »). Clusters sur lesquels, et c’est cette fois Eva Illouz qui le documente et le démontre dans « Le futur des émotions« , « la question est moins celle de l’intelligence artificielle que de la relation artificielle » et de l’ensemble du spectre émotionnel qui n’est plus qu’une ingénierie des affects, un Fordisme des sentiments. Eva Illouz qui explique encore dans le magazine Usbek & Rica : « Le problème est que ces entités inertes nous répondent désormais. Les chatbots, pour ne citer qu’eux, nous parlent, interagissent avec nous et nourrissent ainsi une fiction extrêmement puissante de relationnalité. » Or là encore, cette relation artificielle s’exprime presqu’exclusivement dans le cadre de relations duales qui sont ainsi « optimisées » pour gommer d’abord des altérités, puis presque « logiquement » des collectifs dans lesquels elles s’expriment et se donnent à voir.

Par parenthèse, il faudrait aussi évoquer et rappeler sans cesse que dès lors que ces « relations artificielles » duales basculent dans le domaine de la médecine et de la santé mentale, ces artefacts échouent et constituent même un danger dans leur prise en charge de problématiques comme les pulsions suicidaires.

Bien sûr tout cela n’est pas entièrement nouveau et a été en quelque sorte « préparé » par de précédentes désintermédiations liées au déploiement de plateformes et d’infrastructures qui déjà opéraient un glissement majeur dans l’initiative des coordinations et dans la responsabilité des négociations, affichant ces plateformes en dirigeants et leurs algorithmes en autant de contremaitres (« Uberisation » notamment). Et c’est notamment pour tout cela que la question de l’effacement ou du remplacement du lien social est, comme Hannah Arendt l’a montré, la première condition d’un déploiement de régimes fascistes que l’on éprouve déjà et qui sont à l’oeuvre dans la systématisation – par exemple – de contrôle et de surveillance des individus autant que des populations.

Un exemple tout particulièrement intéressant est celui de l’encyclopédie collaborative Wikipédia qui jusqu’ici parvenait essentiellement à se coordonner par des échanges et des interactions collectives qui, si elles étaient toujours traversées de tensions, s’organisaient toujours autour de la reconnaissance d’une identité commune qui demeurait celle de « la » communauté. Le grignotage et les attaques des contenus de Wikipédia par l’entrisme de contenus et de « bots » autant générés qu’instrumentalisés par l’IA met fortement en tension et en difficulté la capacité de maintenir cet horizon commun au-dessus de logiques plus singulières qui, si elles se figent et s’installent, peuvent à moyen terme faire chanceler l’ensemble du projet. De la même manière, il sera intéressant de regarder la manière dont le monde du logiciel libre et son fonctionnement communautaire peuvent être impactés par les technologies d’IA autour (notamment) des pratiques de Vibe Coding.

Dans la grande ligne de temps du numérique, des enthousiasmes naïfs aux promesses natives du web jusqu’à son pourrissement et son « emmerdification », les premiers agrégats communautaires ont presque tous fini par se dissoudre dans des plateformes de promiscuité plus que de proximité ;  l’individualisation, sous le double coup, d’une part de la publicitarisation où chaque individu est enjoint à se penser d’abord en tant que marque, et d’autre part du prétexte de la personnalisation de chaque fonctionnalité, de chaque recherche et de chaque usage, l’individualisation est devenue la norme.

Et les collectifs ? Soit ils se sont soit lentement désagrégés ; soit ils ne subsistent que sous les formes délétères d’antichambres de contestation instrumentales (voir par exemple les révolutions et printemps arabes ou les gilets jaunes ou le Brexit au prisme de l’instrumentalisation opérée par les plateformes, Facebook en tête) ; soit ils sont les nouveaux avatars des néo-colonialités d’un capitalisme extractiviste et prédateur (Digital Labor, Uberisation), c’est à dire des collectifs de populations exploitées, isolées, assignées à résidence autant qu’à surveillance.

Si l’IA est redoutablement efficace pour dissoudre ces collectifs, c’est pour au moins quatre grandes raisons.

D’abord parce qu’elle installe un marché attentionnel qui est au premier plan « dual » (celui des agents conversationnels avec qui nous sommes en face à face permanent), j’en ai parlé plus haut.

Ensuite parce qu’elle parvient à invisibiliser encore davantage les infrastructures de travail des collectifs exploités.

C’est aussi parce qu’elle renverse la dynamique qui jusqu’ici nous voyait forts collectivement face à des technologies efficaces singulièrement, en une perspective où nos singularités s’affrontent a des artefacts différents des précédents seuls « algorithmes » ; les algorithmes facilitaient et accéléraient les calculs de prévisibilité (comportementale par exemple), mais si l’on peut le dire ainsi, nous savions à l’avance ce qu’ils étaient en capacité de prédire ; les IA nous proposent un autre horizon dans lequel c’est moins la prédiction d’une tendance collective qui se travaille (et peut donc être contestée ou renversée par un ou des collectifs organisés s’y opposant) que l’instanciation simultanée d’un ensemble de potentialités face auxquelles il est bien plus complexe de réagir et de s’organiser de manière uniforme.

Et c’est enfin parce que certains bots peuvent augmenter la coopération tandis que d’autres la diminuent. Ce qui démontre que le braconnage (au sens de De Certeau) peut aussi passer du côté des machines dès lors qu’il est programmé pour ce faire. Ce que montrent en creux Lei Shi et al. dans leur article, c’est que la cohésion d’un collectif devient un paramètre que l’on peut faire varier par l’introduction d’agents artificiels ;

Les technologies d’IA, pour l’instant en tout cas, contraignent et cantonnent les réponses collectives à des espaces périphériques difficilement mobilisateurs. Par ailleurs et de manière plus triviale mais extrêmement efficace, les discours sur l’IA font un même « texte » de trames sémantiques aussi diverses que celle des IA généralistes, génératives, sectorielles, agentiques, générales, etc. Et en les présentant toujours comme inextricables et nécessairement en relations causales, il est compliqué de parvenir à positionner un discours critique qui ne soit pas résumé ou astreint à la seule dimension des infrastructures (discours presqu’impossible à politiser face au contre-argumentaire robuste et médiatiquement vérouillé d’un accélérationnisme maquillé en progressisme), ou à l’éternel débat (et donc démonétisé attentionnellement) qui est celui de l’angoisse d’un grand remplacement ou d’une grande incapacitation (par des algorithmes, par des robots, par des IA …).

D’autant que comme Antoinette Rouvroy l’écrivait il y a peu (je souligne) : « Contrairement à l’idée naïve d’une substitution de l’information à la matière, l’économie numérique fait proliférer de nouvelles infrastructures dont l’ampleur reconfigure durablement les milieux de vie. Le débat public intervient – lorsqu’il intervient – lorsque les investissements sont déjà réalisés et que le retour en arrière apparaît économiquement ou politiquement impensable. La transformation du territoire précède et court-circuite la délibération collective. »

Pour le dire peut-être plus rapidement, « l’IA » dans le débat public est à la fois un concept écran (qui masque les enjeux qu’il porte) et un concept bouclier (qui se protège lui-même avec la ruse du flou incapacitant de sa dénomination).

S’il faut prendre un exemple très récent, on pourra s’appuyer sur l’émergence de cette nouvelle doxa consistant à affirmer le recours à des assistants IA dans le cadre des parcours pédagogiques d’accompagnement et de formation, et ce de la maternelle (ou presque) à l’université (ou à ce qu’il en restera dans deux ans). Le « tutorat par l’IA » devient la modalité première (et exclusive) mise en avant dans certains groupes prédateurs se prétendant « écoles » aux USA ainsi que dans quelques établissements privés à Londres. En France également, tant dans les discours de Gabriel Attal ou d’Edouard Philippe très récemment, on entend aussi cette nouvelle antienne ad nauseam, et même si ce tutorat par l’IA est présenté comme complémentaire d’autres dispositifs (par exemple de faire bosser des retraités gratuitement …) il s’agit bien là encore de dissoudre des collectifs d’enseignants et d’accompagnants. Le 14 Juillet on apprenait via un communiqué d’Anthropic la sortie de « Claude For Teachers » qui offre aux enseignants certifiés du primaire et du secondaire aux États-Unis un accès gratuit aux fonctionnalités premium de Claude ; un entrisme façon « pied dans la porte » somme toute assez classique et qu’à peu près tous les acteurs du numérique ont déjà activé à leur échelle mais dont l’impact raisonne ici avec les risques évoqués ci-dessus. « Il y aura toujours des profs« , disent-ils, monsieur le commissaire. Oui il y en aura toujours, peut-être. Mais la certitude et le projet, c’est qu’il n’y ait plus aucun collectif enseignant. L’IA offre un prétexte parfait en termes d’alignement avec l’agenda libéral dont tant d’entreprises se sont déjà saisies pour masquer des licenciements derrière le putatif progès technique d’un basculement vers l’IA.

Même chose du côté des élèves et des étudiants, dont l’un des apprentissages fondamentaux de la citoyenneté collective passait aussi par les échanges (physiques ou numériquement médiés) autour de l’école, des devoirs et plus globalement des études. Tout cela se dissout. L’IA est n’est alors tout au plus que l’Instanciation d’un Abandon.

Dans une interview récente, Eva Illouz parle de cette « idée que les émotions peuvent être converties, mesurées et rendues calculables » et la qualifie de « croyance épistémologique« . Je crois qu’elle se trompe en cela que cette conversion et cette calculabilité sont non seulement possibles mais avérées. La question n’est pas tant de savoir si on peut qualifier cela de « croyance » mais, à partir du moment où cette croyance s’affirme et s’installe comme un premier régime de vérité, de comprendre l’enjeu et les finalités de ces conversions dans le cadre d’une gouvernance par les nombres et d’une gouvernementalité algorithmique qui ont fini par s’imposer comme le cadre principal de(s) politique(s) publique(s).

Je vous parlais enfin d’une citation de Kate Crawford dans son « Atlas de l’Intelligence Artificielle » qui demeure incontournable, la voici en guise de conclusion :

« L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. (…) Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… (…) Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés. »

 

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  • La transcription automatique en ses limites
    On avait déjà souligné les grandes limites de la synthèse automatisée. Un organisme de surveillance du service national de santé (NHS) britannique, Healthwatch England, met en garde : les assistants de transcription par IA – qui écoutent et transcrivent les consultations médicales – utilisés par de plus en plus de docteurs, se trompent sur les noms de médicaments et les diagnostics, rapporte The Guardian. « Si elles ne sont pas détectées, ces erreurs risquent de se retrouver dans les dossiers mé
     

La transcription automatique en ses limites

18 septembre 2026 à 01:00

On avait déjà souligné les grandes limites de la synthèse automatisée. Un organisme de surveillance du service national de santé (NHS) britannique, Healthwatch England, met en garde : les assistants de transcription par IA – qui écoutent et transcrivent les consultations médicales – utilisés par de plus en plus de docteurs, se trompent sur les noms de médicaments et les diagnostics, rapporte The Guardian. « Si elles ne sont pas détectées, ces erreurs risquent de se retrouver dans les dossiers médicaux des patients et d’affecter leur prise en charge ». Le problème, souligne Healthwatch England, c’est que les dispositifs de transcription automatiques des consultations sont au cœur du « grand virage » prévu pour le NHS, visant à transformer un service fonctionnant sur des méthodes analogiques en un service numérique. Ces erreurs, souvent repérées par les patients eux-mêmes, nécessitent de mettre en place un système de signalement et de rectification adapté. Le problème, pointe encore l’organisme, c’est que l’Agence de réglementation des médicaments et des produits de santé a décidé de ne pas classer ces outils de transcription par IA comme des dispositifs médicaux ; cela signifie qu’il n’y aura aucune supervision à l’échelle de l’Angleterre pour garantir leur sécurité et leur efficacité. 

Pour Charlotte Blease, experte en utilisation de l’IA dans le secteur de la santé à l’université d’Uppsala (Suède), les erreurs sont plus susceptibles de se glisser dans les dossiers lorsque la consultation implique plusieurs personnes, que les patients ont des antécédents médicaux complexes ou les patients maîtrisent mal l’anglais.

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  • Comprendre les défaillances de la chaîne d’élimination automatisée
    L’AI Now Institute en collaboration avec Airwars.org, un site qui depuis 2014 documente les conflits, ont publié un excellent reportage visuel pour comprendre les enjeux de l’IA sur le champ de bataille sous forme d’un récit, fictif et simplifié, d’une attaque menée avec l’IA, augmenté d’explications spécifiques. « Pour démystifier l’IA militaire, nous construisons une chaîne de destruction abstraite qui reflète un cycle de ciblage par IA. Plutôt que de copier un cadre formel de chaîne de destru
     

Comprendre les défaillances de la chaîne d’élimination automatisée

17 septembre 2026 à 01:00

L’AI Now Institute en collaboration avec Airwars.org, un site qui depuis 2014 documente les conflits, ont publié un excellent reportage visuel pour comprendre les enjeux de l’IA sur le champ de bataille sous forme d’un récit, fictif et simplifié, d’une attaque menée avec l’IA, augmenté d’explications spécifiques. « Pour démystifier l’IA militaire, nous construisons une chaîne de destruction abstraite qui reflète un cycle de ciblage par IA. Plutôt que de copier un cadre formel de chaîne de destruction utilisé par un État spécifique, notre schéma illustre les activités tactiques et les décisions impliquant l’utilisation de systèmes d’IA à travers six étapes : 1. Capteurs et données, 2. Surveillance, 3. Renseignement et identification, 4. Sélection, 5. Frappe et 6. Évaluation post-frappe. » 

« Les systèmes d’aide à la décision assistés par l’IA – qu’ils s’appuient sur de grands modèles de langage (LLM) ou sur d’autres types d’algorithmes d’apprentissage automatique – intègrent des informations provenant de capteurs couvrant les zones d’opérations militaires. Il peut s’agir de textes issus d’Internet, d’images satellites, de données audio provenant de télécommunications ou de vidéos captées par des drones. Ces données sont synthétisées sur une interface unique et conviviale.

Le problème : les données des capteurs peuvent être incomplètes ou altérées en raison de défaillances, d’interruptions des communications ou d’incertitudes environnementales. Des données comportant des erreurs d’étiquetage (par exemple, des inversions, des omissions ou des étiquettes superflues) peuvent entraîner une dégradation significative, bien que difficile à déceler, des performances de l’IA. L’écosystème d’information dans lequel évoluent les LLM ou autres réseaux de neurones peut également contenir des informations obsolètes ou délibérément corrompues. Ces sources de données sont par ailleurs vulnérables aux afflux massifs d’événements, aux campagnes de désinformation, au détournement de tendances et aux manœuvres de leurre militaire, autant d’éléments qui finissent par compromettre l’efficacité des technologies d’IA en matière de ciblage. » En fait, contrairement au discours qui voudrait que toutes les données utilisées soient parfaitement fiables, c’est en fait assez peu le cas, rappellent les chercheurs. 

Si l’histoire est fictive, les technologies décrites, elles, sont bien réelles. Et les explications permettent de comprendre les enjeux de chacune, comme la détection d’anomalie par exemple, qui vise à repérer des schémas inhabituels ou des changements dans l’imagerie  satellitaire, les données radar et autres flux de télédétection provenant de zones d’opérations militaires. Ces systèmes peuvent recourir à des réseaux de neurones à convolution ou à des auto-encodeurs pour traiter des volumes massifs de données et repérer des éléments susceptibles d’indiquer des mouvements de troupes, des déploiements de missiles, des infrastructures endommagées ou des modifications inattendues du terrain. Le problème avec ces technologies de détection d’anomalies c’est qu’elles peinent à distinguer des menaces réelles des variations environnementales ordinaires. « Les conditions météorologiques, les ombres, le bruit des capteurs et les différences d’angles de vue peuvent entraîner des erreurs de classification. De même, les auto-encodeurs sont entraînés à différencier les schémas correspondant à une classification spécifique des anomalies qui s’en écartent. Toutefois, ces modèles manquent de généralisabilité et de fiabilité ; par ailleurs, les données utilisées pour leur apprentissage peuvent être biaisées, présenter une distribution limitée ou reposer sur des classifications stéréotypées, conduisant à une mauvaise identification de la nature ou de l’identité d’une menace imminente. En 2025 par exemple, il a été démontré que la précision de Maven peut chuter en dessous de 30 % lorsqu’il est déployé sur un terrain inconnu ou dans des conditions environnementales incertaines entravant sa capacité à reconnaître et à signaler des objets », comme le rappelait Katrina Manson dans son livre. 

Parmi les nombreuses techniques utilisées, il y a aussi le géorepérage de ces mêmes cibles pour détecter les véhicules ou téléphones qui entrent dans une zone, déclenchant une surveillance et un suivi de la localisation des téléphones et véhicules et une interception des communications : les messages sont automatiquement relayés et traduits en direct, avec des termes qui déclenchent des alertes renforcées (notamment des termes temporels, comme « imminent » ou « bientôt »). Les propriétaires des cartes Sim sont bien sûr identifiés pour contrôler s’ils ne sont pas déjà sur des listes de suspects ou contrôler leur score de risque (un système de notation sociale qui passe au crible toutes les données collectées passivement sur les habitants, données issues de caméras et des réseaux sociaux, pour créer un score de probabilité qu’ils appartiennent à l’armée adverse, voir notre dossier). Si le score de menace est élevé, l’opérateur peut accéder aux sources afférentes pour enquêter et confirmer ou infirmer la menace depuis toutes les données collectées. Parmi celles-ci : les déplacements provenant du GPS du téléphone, les informations relatives aux plaques minéralogiques du propriétaires du véhicules (et donc les déplacements associés à ces véhicules), ses SMS, l’enregistrement de ses derniers appels, l’enregistrement de son visage ou de ses empreintes pour débloquer son téléphone, ses mails, savoir s’il s’est déjà trouvé dans une zone géorepérée… Des tonnes d’informations que l’opérateur n’a souvent pas le temps d’examiner car son temps est compté. Mais surtout, les liens et les activités sur les réseaux sociaux constituent l’un des facteurs du score de risque. Une analyse des publications est produite, traduite et analysée automatiquement notamment pour y détecter des émotions, comme le fait que leur auteur soit susceptible d’apprécier des actions de l’ennemi, ou que ces échanges aient été likés par des membres avérés de l’armée adverse. Dans ces analyses traduites, automatisées, il est impossible de vérifier si les publications en question sont bien réelles ou si les traductions sont fidèles. Ses relations sur les réseaux sociaux ou via ses appels et SMS sont également analysées pour montrer si ses abonnés sont membres de l’armée adverse ou s’il a pu échanger avec des ennemis confirmés. En accédant à son profil, on peut récupérer des photos permettant de lancer automatiquement une requête dans les réseaux de caméras de vidéosurveillance et observer si ses déplacements ont un rapport avec des sites surveillés et sensibles. Là encore les erreurs d’identification peuvent être innombrables. Compte tenu du temps limité, l’opérateur a tendance à valider ce que le système de notation sociale suggère. Si l’identification a un caractère d’urgence, un drone de surveillance peut être déployé pour suivre la personne identifiée. 

Capture d’écran de la fiction explicative de l’AI Now Institute et AIrwars. On voit sur la carte un téléphone géorepéré dans un bâtiment et sur la gauche, tous les éléments du téléphone auquel accède le système.
Autre capture, le système repère les téléphones, les véhicules et le matériel en leur attribuant des caractéristiques spécifiques.

Dans ce cas, le flux vidéo permet d’identifier qui est présent. Les personnes, les véhicules… et les personnes sont distinguées entre civils et membres de l’armée ennemie. Selon leur taille ou leur gabarit, il identifie les objets et les personnes, par exemple en les classant comme des « hommes en âge de combattre ». Chaque image du scénario permet d’accéder à des fenêtres contextuelles permettant de mettre en perspective la fiabilité des technologies utilisées. Par exemple, l’animation rappelle que la détection de formes et d’objets reste peu fiable. « Des recherches ont par exemple révélé que les systèmes peuvent classer de manière erronée 97 % des objets s’ils apparaissent dans des postures s’écartant de celles figurant dans les données d’apprentissage. Par ailleurs, diverses études montrent qu’une grande précision lors des phases de test ne garantit pas nécessairement une précision ou des performances élevées lors du déploiement en conditions réelles. En 2021, l’US Air Force a mené un programme pilote de reconnaissance de cibles affichant un taux de précision de 95 % dans des scénarios d’entraînement. Ce chiffre a toutefois chuté à seulement 25 % en environnement réel. Dans la grande majorité des cas, des algorithmes entraînés à reconnaître des images de missiles sol-sol sous un angle oblique se sont révélés incapables d’identifier ces mêmes objets lorsqu’ils apparaissaient dans des positions différentes. »

Une fois la frappe accomplie, l’opérateur reçoit un rapport d’évaluation, généré par un système d’évaluation des dommages de combat assisté par IA. Ces rapports ont tendance à renforcer les erreurs de classification déjà commises par les systèmes. Les réseaux sociaux sur place et les publications journalistiques locales donnent souvent une autre vision de ces résultats, mais ces informations ne sont pas réintégrées dans le système pour apprécier ses erreurs. Ils montrent aussi parfois que les personnes ciblées ne sont pas aussi menaçantes qu’elles semblaient l’être, en rappelant leur parcours et leurs fonctions. 

« À Gaza, l’armée israélienne a publié une vidéo d’une frappe tuant un homme qui transportait ce qu’elle a identifié comme un lance-roquettes. Elle a par la suite reconnu que ses forces avaient mal identifié l’objet : il s’agissait d’un vélo. » La vidéo est d’ailleurs confondante. Vue de haut, on ne sait pas ce que l’homme tient à son bras. Mais, si le système vous indique que c’est un lance-roquette, alors assurément, cela semble en être un. En fait, on comprend que c’est la manière dont ces outils regardent le monde qui est problématique. Pour un système de ce type, tout est menace, tout est orienté pour détecter des menaces, et à force de regarder le monde comme une menace, il le devient. 

« Les partisans de l’IA soutiennent qu’elle peut atténuer et réduire ces erreurs. Toutefois, ces systèmes risquent aussi de provoquer l’effet inverse, notamment en augmentant les taux d’erreur tout au long de la chaîne de ciblage et de frappe. Au cours d’une campagne de frappes de 40 jours contre l’Iran ce printemps, l’armée américaine a déclaré avoir atteint plus de 13 000 cibles, un rythme d’opérations quasi impossible à tenir avant l’avènement de l’IA.

L’IA pourrait également compliquer l’identification des défaillances et entraver l’obligation de rendre des comptes. À la suite d’une enquête d’Airwars sur une série de frappes assistées par l’IA ayant tué un étudiant irakien, l’armée américaine a déclaré n’avoir « aucun moyen de savoir » si la frappe meurtrière avait reposé sur l’IA.

Le livre Project Maven (voire notre critique), consacré à l’IA militaire américaine a révélé que, dans certaines opérations, seules deux des six étapes de la chaîne de ciblage et de frappe impliquent désormais une intervention humaine directe, une troisième nécessitant une certaine supervision humaine. Les autres étapes sont aujourd’hui entièrement automatisées. »

Dans une interview pour Democracy Now, Heidy Khlaaf, directrice scientifique chargée de l’IA à l’AI Now Institute et responsable de la publication avec AIrwars de cette fiction explicative, rappelle que derrière ces systèmes automatisés il n’y a pas de robot tueur, mais des chaînes de systèmes algorithmiques qui ont tous leurs propres pièges et leurs propres défauts. « Ils présentent tous une fiabilité et une précision très faibles. Ces systèmes s’appuient les uns sur les autres et s’alimentent mutuellement pour aboutir, malheureusement, à des pertes civiles, comme nous l’avons souvent constaté lors de leur utilisation. » « La distinction entre systèmes autonomes et systèmes de soutien est assez superficielle en pratique ». En réalité, quand on utilise ces systèmes, les biais d’automatisation sont très forts, rappelle-t-elle : tout y est présenté comme un risque. C’est le cas par exemple des systèmes de traduction automatisés, comme l’a montré une enquête d’Associated Press, qui montrait que l’usage de systèmes de traduction avaient du mal avec l’arabe. Prendre un mot pour un autre peut suffire pour vous inscrire sur une liste de personnes cibles. « Il est très difficile de comprendre pourquoi une IA a pris une décision donnée lorsqu’il s’agit de grands modèles de langage, en raison de leur envergure et de leur mode de fonctionnement. Était-ce dû à des données erronées ? L’IA a-t-elle reçu des instructions en ce sens ? S’agissait-il d’hallucinations ? Quiconque a utilisé ChatGPT sait que ces agents conversationnels inventent souvent des informations. C’est, je pense, la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. La cause exacte de ces événements reste incertaine. En fait, je dirais même que c’est là l’une des finalités des systèmes d’IA : ils servent souvent à diluer la responsabilité », comme le pointait très bien le sociologue Ori Schwarz également (voir notre article). 

« En fin de compte, ces entreprises sont en train de réinventer la notion de sécurité. Elles s’approprient bon nombre de termes traditionnellement utilisés dans l’ingénierie de la sûreté et de la sécurité pour les appliquer à des formes de sécurité différentes. Au lieu de se demander : « Nos systèmes sont-ils fiables ? Sont-ils précis ? Fonctionnent-ils comme prévu ? Sont-ils adaptés à leur usage, de sorte qu’aucun être humain ne subisse de préjudice du fait des décisions ou des recommandations qu’ils génèrent ? » Au lieu de cela, nous nous retrouvons avec des cadres relatifs à la sécurité et à l’éthique qui portent sur des questions telles que l’autonomie, l’intentionnalité ou la conscience de ces systèmes. Or, il s’agit là d’une question tout à fait différente. Ces systèmes peuvent souvent donner l’illusion de posséder ces caractéristiques, ce qui conduit à anthropomorphiser le langage ou les actions de ces modèles. Nous avons vu récemment, par exemple, les capacités de cybersécurité être présentées comme si ces systèmes étaient autonomes – comme s’ils agissaient de leur propre chef, ce qui correspondrait à une attente que nous aurions à leur égard. Pourtant, dans la réalité, ces entreprises les déployaient dans des environnements très peu sécurisés et amenaient délibérément ces modèles à mener des cyberattaques dans le cadre de tests ou d’évaluations comparatives. »

« C’est précisément ce qui me pose problème : ces entreprises tentent, une fois de plus, d’attribuer la responsabilité à l’IA plutôt qu’à elles-mêmes. Or, l’IA ne fait que ce que nous lui ordonnons de faire ; elle n’est capable que de ce pour quoi nous l’avons conçue. »

« Il est donc crucial de garder à l’esprit que, certes, ces systèmes sont performants. Oui, ils sont capables de mener des actions telles que des cyberattaques ou des frappes. Et ils accélèrent effectivement les opérations ; c’est indéniable. C’est même l’une de leurs caractéristiques fondamentales. Toutefois, si l’on dispose d’un outil qui accélère les opérations mais dont la fiabilité et la précision de base se situent entre 30 et 60 %, le résultat ne diffère guère d’un ciblage aveugle, n’est-ce pas ? » Nous ne sommes pas confrontés à des robots tueurs dotés d’intentions propres, mais à une conception délibérée, défaillante, produite par des personnes qui « décident de le déployer, en toute connaissance de cause des systèmes à la fiabilité et à la précision médiocres – surtout dans des situations inédites, un cas de figure plus probable encore en temps de guerre que lors de cyberattaques.»

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    Comme beaucoup de graphistes, Lisa a vu son activité se transformer depuis le lancement de ChatGPT en 2022, rapporte The Guardian. Elle est passée de missions ponctuelles et espacées pour créer des logos ou des illustrations, à des demandes pour corriger des réalisations produites par l’IA. Un travail pour lequel les tarifs pratiqués sont dérisoires (alors que ce nettoyage prend parfois plus de temps qu’une création) : elle a perdu 60 à 70% de ses revenus annuels et commence à refuser ces missio
     

Les nettoyeurs de résultats d’IA

16 septembre 2026 à 01:00

Comme beaucoup de graphistes, Lisa a vu son activité se transformer depuis le lancement de ChatGPT en 2022, rapporte The Guardian. Elle est passée de missions ponctuelles et espacées pour créer des logos ou des illustrations, à des demandes pour corriger des réalisations produites par l’IA. Un travail pour lequel les tarifs pratiqués sont dérisoires (alors que ce nettoyage prend parfois plus de temps qu’une création) : elle a perdu 60 à 70% de ses revenus annuels et commence à refuser ces missions. 

« Sur Freelancer.com, une plateforme de travail indépendant comptant plus de 88 millions d’utilisateurs, les offres d’emploi comportant des termes tels que « correction IA », « hallucination IA » ou « erreur IA » ont augmenté de 87 % à l’échelle mondiale entre août 2025 et juin 2026, pour atteindre 10 760 annonces. Ces missions concernaient principalement le graphisme, suivi du montage vidéo, de la relecture et de la rédaction de contenu. De son côté, Upwork a enregistré une hausse de 70 % sur un an des missions de correction liées à l’IA, tandis que Fiverr a vu le volume de recherches par mots-clés pour des services de « nettoyage IA » être multiplié par plus de 20 entre 2023 et 2026. L’essor de l’IA pourrait menacer le marché du travail des créatifs indépendants. Le nombre d’offres d’emploi en freelance exposées à l’automatisation a chuté de 21 % dans les huit mois suivant le lancement de ChatGPT, et les missions de création d’images ont reculé de 17 % après l’arrivée des générateurs d’images par IA, selon une étude de 2025 publiée dans la revue universitaire Management Science. Cette tendance à la baisse s’est poursuivie, comme le confirme une étude de 2026. »

Les entreprises ont de plus en plus recours à des freelances pour leurs projets, comme le montre le rapport annuel de Freelancer.com, avec notamment une forte augmentation des travaux de finition au détriment des travaux de création. Pour les freelances, la difficulté est de maintenir leur tarif à l’heure, quelle que soit la tâche demandée. Car ces retouches et nettoyages sont parfois « Impossible à rattraper ». Le problème, souligne le journal, c’est que « rien ne garantit que le nettoyage de contenus médiocres générés par IA restera une source de travail viable ». 

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    L’essai que signe Irénée Régnauld à la Fabrique, La sommation technologique se veut une rapide cartographie politique de la tech française. Le cofondateur de l’association technocritique le Mouton numérique, le blogueur (Mais où va le web), l’essayiste (avec Yaël Benayoun puis avec Arnaud Saint-Martin), désormais chercheur observant le rapport des développeurs à l’IA, signe une mise à distance des discours contemporains autour de la tech, renvoyant dos à dos, les simplismes de droite et de gauch
     

Dépasser les binarismes de la tech

15 septembre 2026 à 01:00

L’essai que signe Irénée Régnauld à la Fabrique, La sommation technologique se veut une rapide cartographie politique de la tech française. Le cofondateur de l’association technocritique le Mouton numérique, le blogueur (Mais où va le web), l’essayiste (avec Yaël Benayoun puis avec Arnaud Saint-Martin), désormais chercheur observant le rapport des développeurs à l’IA, signe une mise à distance des discours contemporains autour de la tech, renvoyant dos à dos, les simplismes de droite et de gauche sur ces sujets. Ce faisant, il permet justement de dépasser les impuissances que mobilisent tant les discours protech que leurs exacts envers, antitech. Le livre permet d’éclairer les positions et de resituer la critique pour mieux dépasser les simplifications des uns comme des autres. 

Protech : la radicalisation capitaliste ordinaire

La première partie du livre cartographie les positions techno autoritaires françaises. Ce panorama rapide, qui égratigne quelques figures médiatiques, passe en revue la galaxie protech. Il rappelle que les évangélistes de la tech ont les mêmes profils ici qu’ailleurs. Ce sont d’abord des patrons et des cadres pro business, ultra libéraux, très alignés avec l’obsession sécuritaire qui a d’ailleurs prospéré avec la montée de l’autoritarisme politique. Sous couvert de soutien à l’innovation, a prospéré un secteur techno sécuritaire, composé d’instruments de surveillance et de répression, ainsi qu’un secteur numérique à qui l’on a délégué nombre de missions publiques depuis une logique austéritaire. Pour Régnauld, il n’y a pas tant un techno-fascisme, c’est-à-dire un déterminisme technique intrinsèque au numérique, qu’une « fascisation ordinaire de l’Etat (…) contenue dans des dynamiques plus générales déjà à l’oeuvre : centralité de l’Etat régalien, culture administrative du fichier, extension des pouvoirs policiers, durcissement du droit migratoire et de la chasse aux pauvres ». 

Ce conservatisme radical a été prolongé par des entreprises, des discours et des personnes, venant appuyer et défendre le solutionnisme technologique comme l’homélie néolibérale toujours présentées sans alternatives ni espaces de compromis. Un solutionnisme orienté vers un déploiement technologique sans limite, porté par des entreprises, des personnalités et des thinks tanks, capables de cultiver thèses délirantes et discours médiatiquement simplistes et vendeurs. Des formes de discours venant accompagner les déploiements technologiques à l’œuvre, teinté de propos problématiques, à l’image de l’eugénisme et de la focalisation sur le QI, quand ce ne sont pas des discours de pur racisme. Régnauld tire le portrait problématique de nombre d’entre eux, à l’image de Laurent Alexandre, d’Olivier Babeau, de Carlos Diaz et leur clique de freaks illuminés. Entrepreneurs obsédés provenant de cercles très libéraux voire de plus en plus extrémistes. « Experts autoproclamés, courtiers du monde des startups, chercheurs reconvertis dans l’influence »… Ces discours et ces solutions techniques permettent de réaliser et diffuser un travail de cadrage qui célèbre le progrès technologique, valorise l’innovation entrepreneuriale, la dérégulation, tapant en continue sur l’assistanat et les défaillances du secteur publique…Ils déroulent tous les mêmes éléments de langages, comme le rejet de la régulation accusé de freiner l’innovation… Le but de cet épanchement sans fin : « changer le climat d’opinion » pour distiller l’idée que face à la techno, nous n’avons pas d’autre choix que de nous adapter, d’embrasser l’injonction technologique… ou disparaître. 

Des discours en roue libre, qui ressemblent aux propos que l’on entend ailleurs, qui vantent tant le miracle du numérique et de l’IA que les coupes à la tronçonneuse des services publics, éblouis par les miracles du Doge, de Musk, de Google comme de Palantir… Les financeurs ici comme ailleurs, imposent avec leur argent des produits problématiques, que ce soient ceux promus par Pierre-Edouard Stérin, Charles Beigbeder ou Pierre Entremont (ce dernier promettant de financer d’abord des entrepreneurs dont le QI serait supérieur à 130, ou investissant dans Orasio, qui veut s’imposer comme le Palantir de la vidéo surveillance intelligente). Régnauld décrit ainsi un petit monde où les financements vont beaucoup à des projets problématiques. L’investissement est de plus en plus un outil idéologique au service du profit, mais également d’un agenda politique qui ne se cache plus vraiment, comme le décrivait la sociologue Marlène Benquet dans La finance aux extrêmes (voir notre compte-rendu). Il sert des projets en phase avec les valeurs de cet entrepreneuriat ultra-libéral, autoritaire quand ce n’est pas clairement d’extrême-droite. Il finance d’abord des outils de contournement de droit, comme quand Thiel et les siens ont financé Paypal, Uber, Clearview ou Palantir… Le modèle a fait école. 

Autant de discours qui instillent l’idée que l’économie doit être pilotée par le privé, toujours jugé plus efficace, sans que les preuves ne soient saillantes, bien au contraire. Tous encapsulent une idéologie où la compétence serait uniquement celle des plus riches et de leurs ingénieurs. Au final, le monde patronal en se radicalisant, comme le montrait Benquet, adhère de plus en plus à des idéaux libertariens, allant de la primauté des choix individuels à la détestation du moindre contre pouvoir, notamment syndical, en passant par une célébration d’un mérite en roue libre qui n’abouberait que les plus nantis… 

Face à ces orientations de plus en plus problématiques d’une grande partie de la tech, Régnauld souligne le grand silence des entrepreneurs qui ne les partagent pas. « Une partie de la bourgeoisie bon teint, unanimement qualifiée de libérale, est acquise à un idéal répressif, hostile à l’Etat et aux migrants, et a déjà dans les faits rallié l’extrême-droite ». Les positions politiques du monde entrepreneurial se radicalisent et se cristallisent sur des postures en passe de devenir des dogmes indéboulonnables, débités en continue d’une tribune l’autre. Le symbole le plus marquant en étant certainement, récemment, les rires du membres du Medef quand le candidat insoumis à la présidentielle déclarait qu’il fallait augmenter les salaires. Cette expression uniforme par le rire de convictions enracinées soulignait parfaitement les blocages idéologiques à l’œuvre, indifférente à la récession qui se profile, alors que les marges des entreprises continuent de s’améliorer. 

Reste que le discours protech est emplit de confusion, souligne Régnauld. Avec par exemple des discours à géométrie variable autour de la souveraineté numérique, qui « dénonce(nt) la dépendance aux plateformes américaines, mais s’en inquiète(nt) lorsque l’État entreprend de construire lui-même, en logiciel libre, des outils adaptés à ses propres besoins », pour défendre au final un capitalisme national poreux aux intérêts des géants de la tech et au profit, quand ce n’est aligné aux thématiques nationalistes. Le souverainisme numérique se réduit à un « rejet de façade des Gafams et à la promesse d’un soutien massif aux entreprises françaises », pour dérouler les mêmes projets : faire fructifier leurs produits de surveillance. Pour tous, l’Etat semble n’avoir plus d’autres fonctions que de devoir devenir un « levier d’entraînement pour les marchés » : privatiser les profits et socialiser les risques. Les discours protechs tournent en boucle sur eux-mêmes, indifférents aux surveillances mises en place au profit de leurs affaires, indifférents aux échecs de leurs solutions et plus encore indifférents aux protections publiques. Les discours pro-IA ne présentent l’ultime innovation du capitalisme que comme un levier de relance productive alors que ses effets sur la productivité peinent à apporter des preuves concrètes. Les conséquences écologiques ou sociales sont minorées. Le milieu protech se fige dans son rêve probusiness quelles que soient les conséquences. Et chante désormais les louanges de l’IA, une technologie au service du capital pour enraciner plus encore un technosolutisme toujours plus simpliste. 

AntiTech : la dérive moraliste

La seconde partie du livre, plus éclairante encore, nous invite à mettre la même distance face aux positions antitech tout aussi radicalisées. « A la radicalisation des technocapitalismes états-uniens et français, répond depuis une vingtaine d’années un durcissement des critiques auxquelles le numérique fait face », qu’elles soient anti-industrielles ou anti-modernistes. Régnauld décortique les positions des fronts radicaux dits de gauche, comme ceux d’Anti-Tech Résistance devenu Anti-Tech Revolution ou de Pièces et main d’œuvre, bien plus réactionnaires qu’ils ne s’en donnent l’air. Cet anti-industrialisme radical fonctionne lui aussi depuis un regard simpliste sur la technologie et son déterminisme. Aux libertariens obtus répond des antitechs à courte vue, qui finissent par rejeter en bloc la machine industrielle, y compris le système de santé et de médecine moderne. « Les dispositifs de réanimation sont renvoyés au même registre que les pesticides ou les data centers ». Ces mouvements anti-industriels sont particulièrement virulents à l’encontre de tous ceux qui viennent proposer d’autres critiques du numérique que la leur et s’en prend à « tout ce qui introduit de l’ambivalence ou du compromis ». La critique réactionnaire du progrès n’a rien a envié au simplisme pro-business. Régnauld égratigne jusqu’à Jacques Ellul lui-même qui, s’il a montré que la technique appelle toujours plus de technique, a fini par caricaturer cette mise en avant, en la décorrélant du capitalisme et en nous faisant croire qu’il n’y a pas d’oppositions ou de régulation possibles. Ellul n’était pas étanche pourtant à des propos moralistes voire racistes, homophobes ou antisanitaires. Aux totalisations des uns répondent donc celles des autres. Pour Régnauld, ces fronts technocritiques distribuent « les usages sur un axe moral plutôt que de les politiser ». Les ambivalences et les compromis deviennent des fautes morales ou de conduite, comme s’il n’y avait aucune issue qu’un rejet total de la technologie de ce côté, exact pendant de l’asservissement sans discussion que proposent les protechs. 

En réalité, la technocritique est plus diverse et souvent bien moins radicale. Elle est composée de courants anarchistes, de sciences participatives, de mouvements libristes ou écologiques, de mobilisations syndicales ou citoyennes qui se parlent. Si de nombreux thèmes technocritiques se sont imposés dans l’espace public (de la place des écrans, au rapport à l’IA, à la critique de la surnumérisation), la technocritique est plus diffuse que radicale. Personne ne souhaite retourner à la vie de chasseur-cueilleur. « Les critiques qui appellent au grand débranchement ne proposent ni cap ni méthode crédible. Dans les faits, très peu de gens veulent réellement tout éteindre ». « Un récit qui se contente d’énoncer le retrait sans se donner les moyens matériels d’une substitution graduelle ne fait pas obstacle aux technofascistes : il leur abandonne l’initiative ». La critique antitech est certes pure, mais faiblement opérante, constate Régnauld. Peu reliée aux réalités situées de ceux qui luttent contre le développement du techno-capitalisme. Comme l’explique l’anthropologue Payal Arora dans From Pessimism to Promise (MIT Press, 2024 – dont Régnauld avait produit un compte-rendu sur son blog), il est plus que nécessaire de « déplacer la critique du registre moral vers le registre matériel ». 

Dans cette même critique antitech, Régnauld renvoie également les doomers, ces critiques des milieux rationalistes qui pensent que l’IA fait peser un risque existentiel sur l’humanité. Une critique où grenouille à la fois nombre de grands patrons de la tech, qui sous couvert d’annonce de l’apocalypse, invisibilisent les relations de pouvoirs, les conflits sociaux et environnementaux de cette industrie. De Pause AI aux associations transhumanistes, ces alertes sur l’IA semblent surtout reprendre les discours qu’ils prétendent combattre. Pour Régnauld, tous ces mouvements ne sont pas tant des alliés que des gens qui servent la confusion. Que proposent-ils vraiment ? « Un moratoire. Sur quels systèmes exactement ? » Le risque est fort que ces encadrements de l’IA orientent le débat vers des questions d’ingénieurs « désirant gérer a posteriori les risques, sans discuter des finalités, des usages, des rapports de pouvoir ». Une régulation par les risques qui risque surtout de « préempter la discussion politique », la confisquer.

Ce qui me semble marquant d’ailleurs, dans les discours pro comme anti tech, c’est la façon dont tout ces mondes semblent nier les conflits sociaux autour de la tech. Comme s’ils n’existaient pas, comme s’ils n’étaient pas innombrables, au profit de recadrages moraux ou économiques. Un peu comme si, pour les uns comme pour les autres, la société et la politique n’existaient pas.

Pour une critique de la tech démocratique et située

Après avoir rejeté les simplismes, le binarisme paresseux des uns et des autres, Régnauld livre une perspective parfois brouillonne mais stimulante, en appelant une critique de la tech démocratique et située, multiple, prolifique, désordonnée même, telle qu’elle est le plus souvent, tout en appelant à gouverner autrement la technologie. Si certains problèmes de la tech pourraient être expédiés (l’interdiction de la reconnaissance faciale sans exception, l’obligation à la réparabilité par exemple), nous avons besoin d’une transformation critique et maîtrisée du développement technologique, qui ouvre la voie aux compromis, à la délibération. L’idolâtrie de la tech comme son rejet sans concession est surtout « aveugle à la variété des artefacts et des contextes ». Pour Régnauld, le chemin technologique n’est jamais tout tracé. « Les technologies gagnantes sont le produit de compromis, de normes ou de rapports de force ». « Si historiquement, capitalisme comme communisme réel ont poursuivi la productivité par le machinisme, ce n’est pas parce que la technique l’exigeait en soi : c’est parce qu’ils ont érigé la productivité en boussole politique, en centralisant les décisions et en restant indifférents aux conditions de travail ». Pour Régnauld, il n’y a pas de technologie sans contrôle social : « la technocritique sans la lutte des classes, c’est du bricolage » ! Cela ne signifie pas qu’il y a des formes de réappropriation démocratiques pour toutes les technologies : il n’y a pas de surveillance de masse démocratique par exemple, ni d’extractivisme des ressources qui ne soit pas problématique. La démocratie n’est pas le seule réponse dans l’arsenal des réponses : la régulation drastique, les compensations fortes, le démantèlement, la redirection, l’abolition en sont d’autres. Pour Régnauld, il nous faut discuter au cas par cas plutôt que de refuser en bloc. Si les technologies ne sont pas neutres, ce n’est pas pour autant que tout se vaut. 

Pour Régnauld, il nous faut discuter, comme le montrait David Robinson dans son livre ou comme le défendaient Nicolas Rio et Manon Loisel dans le leur. D’ailleurs, souligne-t-il également, le marché n’est pas la seule réponse technologique disponible, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les protechs. Coopératives, Communs, structures associatives et infrastructures publiques devraient encore avoir un espace. Régnauld rappelle pourtant que les débats sur le rôle et la place des technologies sont innombrables, comme le montre notamment l’historien François Jarrige dans ses livres, notamment Technocritiques. Dès l’apparition de l’informatisation, les conflits étaient déjà là, même si ces séquences ont souvent été écrasées par les vagues néolibérales. La privatisation a réduit les capacités de reprise collective. Pourtant, aujourd’hui encore, les argumentaires les plus offensifs contre l’IA émanent toujours des travailleurs qui y sont confrontés et des syndicats qui les défendent, rappelle Régnauld. « Lorsque que les travailleurs parlent, ils démontent la propagande des industriels ». « Sans rapport de force, la technologie s’aligne sur le pouvoir ». Pour Irénée Régnauld, les configurations humains machines sont plurielles et ne débouchent pas fatalement sur la surveillance et la réduction des compétences, comme le défendent par exemple Daron Acemoglu, David Autor et Simon Johnson en plaidant pour pour une IA pro-travailleurs (et qui s’inquiète, par ailleurs, des liens entre l’automatisation et la répression). 

Pour cela, plaide Irénée Régnauld, nous avons besoin de « réinstituer » la technologie, c’est-à-dire faire advenir les structures de discussions et de décisions. Alors que ce devrait être le rôle de l’Etat d’organiser les espaces pour trouver les compromis et d’organiser les espaces de refus, les citoyens se retrouvent pris au dépourvu dans des espaces où la discussion démocratique finalement semble escamotée, comme l’ont été les propositions de la convention citoyenne sur le climat. Réinstituer le débat sur les orientations et les développements technologiques semble à la fois urgent et impossible, notamment parce que nombre d’entre eux, comme les tentatives de régulation, semblent n’aboutir nulle part. Ces formes de réinstitutions peuvent être multiples, elle peuvent se déplacer selon les enjeux, les situations, pour autant qu’elles produisent des déplacements, comme quand le maire de New York valide la décision du département de l’Éducation, qui, après des consultations nourries, interdit l’utilisation de l’IA en primaire et au collège et limite la durée de temps passé devant les écrans à l’école, rapporte le New York Times. 

Le problème, rappelle Régnauld, c’est que nos besoins sont dynamiques et peu stables. Nous avons passé des milliers d’années sans réfrigérateurs, mais qui pourrait désormais sans passer ? L’IA semble inutile à la plupart d’entre nous, mais en sera-t-il de même demain ? Ou pourrions-nous en avoir besoin et où est-ce inutile ? Régnauld invite à réinterroger nos besoins à l’aune des enjeux, à interroger les trajectoires de nos choix possibles, à délibérer collectivement et cela nécessite de trouver la bonne échelle de discussion. Localement, discuter de l’installation de centres de données risque surtout de favoriser l’acceptation des projets, quand c’est leur déploiement d’ensemble qui devraient discuter de l’adaptation aux scénarios de besoins. Nous devrions privilégier une logique des besoins, pour discuter des ressources mobilisées et politiser les usages, comme le proposaient par exemple Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans Comment bifurquer. 

Toutes les technologies n’ont pas vocation à devenir démocratiques, prévient néanmoins Régnauld. Des diplomaties s’imposent pour assurer la concurrence, l’interopérabilité, la portabilité comme les alternatives et éviter l’intégration unique et par défaut. « Si on n’interdit pas, au moins empêcher qu’ils règnent sans partage ». Limiter les abus, toujours. Démanteler parfois. Limiter l’invasion. Dénumériser même. « Le vivier de technologies financées pour rien où déployées inutilement et immense ». Même les promesses les plus enthousiastes se fracassent bien souvent contre la réalité. Régnault prend l’exemple des robots soignants japonais décortiqués par l’anthropologue James Wright dans un livre. « Plus la promesse est tapageuse, plus la vigilance critique devrait être grande ». 

« Que retirer ? Dans quel ordre ? A quelle vitesse ? Que mettre en place ? » Si ces enjeux ne sont pas posés institutionnellement, ce seront les luttes sociales qui s’y attaqueront pour tenter de « décapitaliser la production technique » et son monde, pour réinscrire l’informatique et le numérique dans nos limites planétaires, économiques et sociales. 

Régnauld ne propose ni grande solution ni grand soir. Juste de trouver les possibilités d’ajustement, qui nécessiteront parfois de démanteler, d’autres de domestiquer. Consolider ce que les ingénieurs du chaos abhorrent : « des infrastructures socialisées, gouvernées en commun et orientées vers des finalités délibérées ». Disputer des fins plutôt qu’y être soumis. Renforcer la démocratie partout où l’on fait de la technique. Refuser la sommation. Dans un essai qui lance un appel à la discussion, pour dépasser les positions de principes, en montrant nombres d’endroits où elle a déjà lieu et où elle pourrait fleurir.

Pour stimulante qu’elle soit, la perspective d’élargir la démocratie technique reste la seule réponse face au renforcement du technocapital. La limite de cette perspective est que l’autoritarisme de la tech comme la seule boussole pro-business, n’ont que faire des espaces de débats. En continuant de nier les débats, les conflits, le risque est de les radicaliser et de les rendre toujours moins possibles. Pour résister au fascisme qui vient, il est assurément certain que nous avons besoin plus que jamais d’ouvrir non seulement des  arènes de débats, mais bien des arènes de décision, de confier à la diversité des publics l’enjeu de faire leurs compromis. Or, ici, les autorités n’ont pas un rôle clair, orientant les débats plutôt que d’en être les garants. C’est peut-être la grande limite du rêve de démocratie technique. Mais son abandon ne nous propose qu’un cauchemar sans fin. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre d’Irénée Régnauld, La sommation technologique.
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  • Construire une base dès aujourd’hui [en]
    [en] Ça bouge un peu. Dans le bon sens. Je profite de ma pause de midi pour écrire quelques mots. Vous savez ces changements progressifs que vous n’arrivez pas à attribuer à un seul facteur, mais où vous identifiez quand même des éléments spécifiques qui ont joué un rôle? Voilà, on est là-dedans. J’ai pu passer à 60% il y a deux semaines. Ça fonctionne. Alors bien sûr, ça fonctionne parce qu’en dehors du boulot il n’y a pas grand-chose. Je fais très attention. Mais c’est plus facile main
     

Construire une base dès aujourd’hui [en]

14 septembre 2026 à 07:11
[en]

Ça bouge un peu. Dans le bon sens. Je profite de ma pause de midi pour écrire quelques mots.

Vous savez ces changements progressifs que vous n’arrivez pas à attribuer à un seul facteur, mais où vous identifiez quand même des éléments spécifiques qui ont joué un rôle? Voilà, on est là-dedans.

J’ai pu passer à 60% il y a deux semaines. Ça fonctionne. Alors bien sûr, ça fonctionne parce qu’en dehors du boulot il n’y a pas grand-chose. Je fais très attention. Mais c’est plus facile maintenant de faire attention car j’identifie mieux ce qui me fatigue et quand c’est important de récupérer (merci le Groupe Energie).

Par exemple: l’interaction, ça me fatigue toujours. Je garde donc un oeil sur mes heures d’interaction quotidiennes. Je limite la durée de mes appels téléphoniques sociaux (sinon je causerais volontiers trois heures au tél) et je les programme. Si je vais à Berne une journée (ça commence à devenir réaliste d’y aller une fois par semaine), il y a beaucoup d’interaction (normal je profite), donc j’ai repéré les “salles de repos” (qu’on a la chance d’avoir) et j’agende mes moments de pause.

Nouveau sur le radar, le mouvement et les déplacements. Je vois une ORL à ce sujet vendredi, mais on dirait qu’il y a quelque chose qui se trame côté vestibulaire ou neuro-visuel. Ça explique pourquoi une balade au parc “m’étourdit”, pourquoi certaines activités physiques me fatiguent de façon étonnante, pourquoi je me retrouve parfois avec un mal des transports dans le train alors qu’avant l’accident, jamais. En attendant d’y voir plus clair, j’ai mis le frein sur la marche, j’ai récupéré un vélo d’appartement pour pouvoir activer un peu mon métabolisme sans secouer mon cerveau, et je tiens mieux compte de la fatigue liée aux déplacements. J’ai vraiment l’impression que depuis que je bouge moins, ça va mieux.

Ça fait un moment maintenant que je suis en train de réussir à mettre en place des routines (quotidiennes et hebdomadaires) qui commencent à tenir. Le sommeil est sous contrôle, de façon satisfaisante. Je ne sais plus si j’ai déjà parlé de comment j’y étais arrivée, mais ça vaudra la peine une fois que je fasse un article qui l’abord en détail. Mais globalement, la clé c’est d’avoir une routine du matin “brainless”, et une routine du soir qui démarre assez tôt et me “porte” jusque dans mon lit. Un bon livre de chevet est aussi crucial, pour moi.

Chaque dimanche, je planifie en détail la semaine à venir. Ça prend du temps, ça peut sembler contraignant, mais ça m’évite de faire de grossières erreurs “sur le moment”. Je regarde quand je vais faire mes heures de travail, je prévois mes pauses, les plages de repos, les plages où je peux faire quelque chose, je place dans l’agenda les obligations ou impératifs. Ça aussi, ça vaudrait la peine que j’en parle une fois en détail. Je fais ça avec une copine: on se fait une visio et on regarde en semble les plannings de chacune qu’on a préparés auparavant.

En toile de fond, quelque chose a bougé à un autre niveau. Je crois que je commence à accepter/intégrer la vision “long terme” de ma récupération. Qu’il ne s’agit pas de patienter en attendant un “retour à la normale” qui viendrait avec le temps et des interventions (logo, ergo, et compagnie). Comme l’a dit une participante du Groupe Energie, la vie on en a une, c’est maintenant – la vie c’est ça, là, aujourd’hui. Ce n’est pas une idée nouvelle, mais depuis j’y repense souvent, et ça m’a encouragée dans cette direction: construire aujourd’hui une vie qui me va, même avec – malgré – les limitations post-accident. Ce n’est pas se résigner à ce que ça reste comme ça. C’est la base sur laquelle le “normal-après” va pouvoir se construire. Je sens que ça me sort de l’attente, ça me donne un sentiment de satisfaction de reprendre le contrôle, même si mon train-train parfois me semble étriqué. Si j’ai “que ça”, j’en fais quoi?

J’ai écouté il y a peu cette émission dont l’invité est mon neurologue. Une chose m’est restée: l’idée qu’une blessure au cerveau (ou une maladie) impacte l’identité. Je suis bien sûre “toujours moi” et largement “la même” (surtout comparé à d’autres atteintes plus sévères), mais il y a un bout de ça. Être une personne très active, avec beaucoup d’énergie, sportive, ça faisait vraiment partie de mon identité. Et là, pour le moment en tous cas, j’ai perdu ça. J’ai justement plutôt un déficit d’énergie plutôt qu’un excès. Ma capacité à bouger est diminuée. Je ne fais plus le tiers du quart de ce que je faisais. C’est vrai, ça touche à mon identité, cette histoire.

Avec un pas ou deux de recul, je peux mettre le focus sur ma vie de maintenant. Si je suis dans une phase de ma vie où je sors moins, où je ne vais pas aller faire des randonnées, du ski, du judo, où j’ai besoin de plus de repos, de plus de calme, où je dois prendre garde à mon quota d’interactions sociales, qu’est-ce que je me construis comme vie?

Notre identité elle comporte une part de stabilité, mais aussi une part en évolution. Ça bouge au cours d’une vie. La difficulté avec un accident, c’est que ça crée un changement brutal et non maîtrisé. Là, je sens que je commence à reprendre la main dessus. Si je n’ai plus la capacité (en termes d’énergie) de faire un milliard de choses comme avant, qu’est-ce que je fais? Les pistes tournent autour de m’occuper de mon espace de vie (vu que j’y passe plus de temps, ça fait sens), de devenir la championne de l’optimisation de l’énergie plutôt que de l’optimisation de comment “tetrisser” un max de choses dans le temps fini d’une journée ou d’une semaine, d’aller à plus de spectacles et de concerts si je ne peux pas m’amuser dans les montagnes, d’avoir un vélo d’appartement pour limiter l’impact de ma sédentarisation forcée, d’écrire plus aussi, peut-être, d’apprendre des choses sur les orchidées…

Ça ne s’arrête pas là, bien sûr. Mais me construire une vie satisfaisante avec ce que j’ai pour le moment, et qui pourra ensuite s’étendre au fil du temps qui passe et du cerveau qui trouve des nouveaux chemins pour faire quelque chose qui ressemble à l’ancien, ça semble déjà pas mal pour l’instant.

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  • RAMageddon
    Le boom de l’IA renchérit le marché des puces… et à des conséquences bien au-delà du prix des téléphones, serveurs et ordinateurs qui s’envolent. « Les entreprises spécialisées dans l’IA accaparent autant de mémoire que possible pour leurs centres de données, provoquant une pénurie de RAM qui a fait grimper considérablement le prix des téléphones, des ordinateurs portables et de pratiquement tous les appareils électroniques grand public  ». Tant et si bien que cette pénurie qui devrait durer est
     

RAMageddon

14 septembre 2026 à 01:00

Le boom de l’IA renchérit le marché des puces… et à des conséquences bien au-delà du prix des téléphones, serveurs et ordinateurs qui s’envolent. « Les entreprises spécialisées dans l’IA accaparent autant de mémoire que possible pour leurs centres de données, provoquant une pénurie de RAM qui a fait grimper considérablement le prix des téléphones, des ordinateurs portables et de pratiquement tous les appareils électroniques grand public  ». Tant et si bien que cette pénurie qui devrait durer est appelée « RAMageddon », la bataille finale pour la mémoire vive. Et cette pénurie conduit à renchérir… le coût des voitures, explique Matteo Wong pour The Atlantic. Les puces ne servent pas seulement à alimenter les écrans de plus en plus grands que l’on trouve au tableau de bord. « La transformation des voitures en ordinateurs a débuté dans les années 1970, lorsque de nouvelles normes d’émission ont rendu nécessaires les systèmes électroniques pour gérer l’allumage et l’injection de carburant. Depuis lors, on assiste à une prolifération progressive des logiciels embarqués : vitres électriques, régulateur de vitesse adaptatif, systèmes de freinage antiblocage (ABS). » Les systèmes sont eux-mêmes de plus en plus centralisés et nécessitent des puces de plus en plus sophistiquées, à mesure que les normes de sécurité évoluent avec la technologie. A terme, les puces pourraient représenter jusqu’à 20% du coût total du véhicule. L’envolée des prix des voitures neuves conduit à l’envolée des prix des voitures d’occasion sur laquelle le public, en manque de moyen, se rabat. « Si les constructeurs automobiles continuent de privilégier la conception de véhicules dotés de davantage de logiciels, d’écrans et de fonctionnalités de conduite autonome, cela risque d’exclure de plus en plus de consommateurs… au risque d’entraver la possibilité pour beaucoup à se déplacer. »

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  • Today's Census News is a Big Deal
    tl;dr: "American democracy depends on the census. Trump is undermining it" is my new op-ed at the Guardian. Check it out!For census geeks, this summer has been one eeeek after another. Planks of the Jenga tower keep getting pulled out. First, the White House announced that the Census Bureau must stop using sophisticated techniques to protect the public's confidentiality; they were told to go back to the 1960s and suppress data or round. The result will be less data, less quality data, and/or les
     

Today's Census News is a Big Deal

10 septembre 2026 à 11:22
Today's Census News is a Big Deal

tl;dr: "American democracy depends on the census. Trump is undermining it" is my new op-ed at the Guardian. Check it out!

For census geeks, this summer has been one eeeek after another. Planks of the Jenga tower keep getting pulled out. First, the White House announced that the Census Bureau must stop using sophisticated techniques to protect the public's confidentiality; they were told to go back to the 1960s and suppress data or round. The result will be less data, less quality data, and/or less privacy. It's bad all around. We are starting to see the impact: critical data has been delayed.

And then a group of political operatives weaseled themselves into the bureau to produce a report that "shows" that immigrants voted in the election. Never mind that even their report shows that it had no impact on the election. Or that the quality of the data were shite. Or that they violated every norm of the Census Bureau to produce a report without names, data quality metrics, or methods. Folks were reasonably up-in-arms about what this means for the undermining of our country's data systems.

And, then today, the Census Bureau released what they had leaked a month ago... The new "residence rules" for the 2030 census. While they are following protocol in how they are releasing them, the changes are gobsmacking. The White House is ordering the bureau to not collect data about race (or ethnicity or sexual orientation) by saying that this is the way to protect the privacy of the data and to ensure that the census is "colorblind." It's also ordering the bureau to not collect data about certain categories of non-citizens, despite the Constitutional requirement to count everyone. And there are lots of other weirdo changes in there. Like counting people based on where they live during the winter rather than where they live for the majority of the year (presumably to give states with "snow bird" populations extra people).

What bugs me the most about all of this is that the Constitution gave Congress the responsibility to govern the census. Will they? Or have they absconded with their responsibilities entirely?

And what will it take for Congress and the public to realize that every important decision about the 2030 census is about to take place NOW. Whenever I talk to people about the census, their eyes glaze over. And when I push, they tell me that it can all be fixed in 2029. It can't be. This piece of data infrastructure is the core of American democracy - and the critical questions are happening now.

Oh, how I wish that more people would care to learn about what's happening with the census. (Of course I do - I wrote a whole book about it.) It's just sooooo important. But it's also so infrastructural. And infrastructures are boring. But they shouldn't be!

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  • De l’opposition d’extrême-droite aux data centers en Amérique
    Molly Taft pour Wired revient sur la lutte d’extrême-droite contre les data centers aux Etats-Unis. Ces dernières décennies, des centres de données ont été construits en toute discrétion aux 4 coins des Etats-Unis sans vraiment déclencher de contestations, rappelle-t-elle. Discrets, on pouvait habiter à côté d’un centre de données sans jamais en entendre parler. Ils étaient construits dans des zones bénéficiant à la fois d’une connexion par fibre optique et d’un accès à l’énergie, comme la Silic
     

De l’opposition d’extrême-droite aux data centers en Amérique

10 septembre 2026 à 01:00

Molly Taft pour Wired revient sur la lutte d’extrême-droite contre les data centers aux Etats-Unis. Ces dernières décennies, des centres de données ont été construits en toute discrétion aux 4 coins des Etats-Unis sans vraiment déclencher de contestations, rappelle-t-elle. Discrets, on pouvait habiter à côté d’un centre de données sans jamais en entendre parler. Ils étaient construits dans des zones bénéficiant à la fois d’une connexion par fibre optique et d’un accès à l’énergie, comme la Silicon Valley et la région de Washington DC. Mais, avec l’arrivée de l’IA, les data centers ont changé : désormais, on parle de versions gigantesques, qui se construisent rapidement après avoir obtenu des dérogations environnementales. Les gens ont commencé à se poser des questions sur ces constructions qui devenaient visibles par leur gigantisme même. Avec la montée de la contestation, de nombreux Etats ont introduit des moratoires voire interdit leur construction (sans compter les villes et comtés qui ont également pris des décisions en ce sens, y compris dans des zones très conservatrices comme le comté de Hill, au Texas). Des personnes ont été arrêtées, placées en détention ou expulsées alors qu’elles manifestaient contre des centres de données lors de réunions publiques dans le New Jersey, en Californie, dans le Wisconsin et dans l’Indiana.

Face à ces constructions, on évoque souvent la mobilisation de gauche, menée tant par des associations et des collectifs (cf. « Aux Etats-Unis, la résistance contre les data centers s’organise »), que par des politiciens, dont les démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, inspirateurs de moratoires sur l’IA qui essaiment depuis à travers les Etats-Unis. Paris Marx remarquait d’ailleurs, pertinemment, que si Sanders et AOC étaient d’actifs fourbisseurs de critiques de l’IA, ils n’ont pas la même approche. Alors que Sanders s’inquiète des potentialités de l’IA, reprenant les arguments de nombre des entrepreneurs de la Tech, AOC, elle met plutôt en garde contre les innombrables problèmes que génère déjà l’IA et notamment contre les dommages économiques susceptibles de découler de l’éclatement de la bulle financière entourant l’IA. Elle a également joué un rôle moteur pour fournir aux victimes de deepfakes générés par IA les moyens de tenir les auteurs responsables de leurs actes.  

Mais, si la contestation de gauche des data centers et de l’IA est bien documentée, celle de l’extrême-droite américaine l’est beaucoup moins. Elle est pourtant vive. Molly Taft raconte que les premiers politiques américains qui se sont inquiétés de ces projets étaient des politiciens d’extrême droite, Marjorie Taylor Greene et Thomas Massie. Mais pour Taft, celui qui a beaucoup dénoncé la technologie et l’IA, c’est assurément Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump. Dans son émission War Room, Bannon explique que les hyperscalers sont des « laboratoires d’armement braqués contre la population ». Mais la critique est surtout portée par l’un de ses éditorialistes, Joe Allen, auteur de Dark Aeon: Transhumanism and the War Against Humanity (auto-édité). Joe Allen s’est fait connaître par un slogan : Humans First (l’humain d’abord) devenu un cri de ralliement sur les ondes de la War Room. Le moto s’est transformée en organisation et en tournée, visant à mobiliser le grand public à l’encontre de l’IA pour exiger un encadrement fort de l’IA. Comme le raconte NBC, l’organisation incite les responsables politiques à refuser les contributions financières des grandes entreprises de l’IA… Human First se définit comme apolitique, avec des membres tant progressistes que conservateurs. Ce qui a l’air de déplaire à Musk et quelques thuriféraires de l’IA. Dans une newsletter d’extrême-droite américaine, Jordan Schachtel a affirmé que l’organisation Humans First avait été créée pour attirer des sympathisants conservateurs par des personnes entretenant des liens étroits avec « l’altruisme efficace », un mouvement visant à soutenir des causes et à allouer des ressources en se fondant sur des preuves d’impact positif, dont la base de donateurs serait entièrement composée de progressistes de la région de la baie de San Francisco… (et notamment le Center for AI Safety fondateur de l’initiative Humans First) pour en faire une sorte de cheval de Troie, visant à rendre les questions de sécurité de l’IA plus acceptables pour un public politique conservateur. Joe Allen a rejeté avec véhémence ces accusations, mais a reconnu que la publication de Schachtel soulevait des questions d’influences opaques… alimentant la paranoïa complotiste, marque de fabrique des délires des conservateurs Maga. Mais on pourrait tout autant inverser la question et se demander si la droite ultraconservatrice américaine ne serait pas en train d’essayer de récupérer le succès de la contestation de gauche contre l’IA et les data centers. 

Pour Molly Taft, la colère contre les data centers est en train de rejoindre celle contre le déploiement de l’IA partout. « La colère contre les centres de données et les inquiétudes du public concernant l’IA sont généralement traitées, dans les sondages et les politiques publiques, comme des sujets distincts : d’un côté, l’expression de préoccupations environnementales et civiques ; de l’autre, la crainte de pertes d’emplois et des inquiétudes liées aux chatbots. Pourtant, de plus en plus d’éléments indiquent que la frontière n’est pas si nette. Une étude publiée en juin, portant sur un échantillon restreint d’électeurs, montre par exemple que très peu de personnes opposées aux centres de données vivent à proximité de ces installations, et que la plupart de ceux qui s’y opposent sont également sceptiques à l’égard de l’IA » (d’autres données, dont nous avons rendu compte, montrent plutôt que la critique des data centers est au contraire, très située). 

Molly Taft s’est rendue en Georgie, lors d’une des réunions de Human First, dans un amphithéâtre de l’université Georgia Tech. « On y trouvait des étudiants, notamment des membres d’un club naissant dédié à la sécurité de l’IA qui avait invité Allen. (Deux d’entre eux m’ont avoué n’être venus que grâce aux affiches placardées sur le campus.) Un caméraman de More Perfect Union – une chaîne de contenu progressiste devenue une plateforme incontournable pour les vidéos dénonçant les centres de données – rôdait dans la salle pour filmer la scène. »

Les conférences d’Allen suivent un schéma bien connu, explique Taft : « des arguments de droite qui détonnent mêlés à des descriptions cauchemardesques et hallucinatoires de notre avenir (l’idée qu’une cabale mondialiste d’oligarques de la tech voudrait remplacer toute l’humanité par des robots). Tout cela pourrait sembler totalement délirant, jusqu’à ce que l’on se rappelle que ce sont aussi des arguments qu’ont employés la plupart des grands patrons de la tech ». « Ah oui, c’est vrai. Elon Musk possède bien une entreprise d’implantation de puces cérébrales. Sam Altman a écrit sur un blog que les humains serviraient de programme d’amorçage biologique pour l’intelligence numérique avant de s’effacer au profit d’une nouvelle branche de l’arbre de l’évolution ». 

« Même si l’on créait des machines plus intelligentes que vous, même si l’on créait des machines plus puissantes que vous, il vous faudrait continuer à vous battre ; car si vous ne le faites pas, vous êtes des mauviettes », lance Allen à l’assistance. « Si vous ne le faites pas, vous vous couchez par terre et vous laissez la machine vous écraser comme un monster truck dans une arène de beaufs, et personne – personne – ne veut de ça. Personne, sauf le plus masochiste des individus. »

Allen a conclu son discours par un cri du cœur : « Aux écolos présents dans la salle, je dis : la Terre d’abord ! Pas vrai, les écolos ? » (Je ne savais pas trop si c’était à moi qu’il s’adressait.) « Aux patriotes présents dans la salle, je dis : l’Amérique d’abord ! Et pour tous ceux qui ont du sang qui pulse dans les veines, pour tous ceux qui ont le feu au ventre et à l’esprit, n’oubliez jamais : à l’ère des machines, l’humain d’abord. »

Dans son livre, Allen raconte avec vivacité comment il est tombé sur le manifeste de Unabomber à la fin des années 1990, alors qu’il surfait sur le Web dans la salle d’écriture de son collège communautaire. Ted Kaczynski, mathématicien brisé par les travers du monde moderne, a rédigé La Société industrielle et son avenir tout en envoyant des bombes à des universités et à des dirigeants d’entreprise. « Le discours de « Oncle Ted » était plus sensé que ne veulent bien l’admettre les pacifistes ou les technophiles », écrit Allen.

« L’influence est manifeste. Dans War Room, Allen adopte l’attitude d’un prédicateur en chaire, nous mettant tous en garde contre l’ère dystopique à venir. Une grande partie de son œuvre flirte avec le « body horror » : que deviennent nos âmes, se demande-t-il, lorsque nos corps et nos environnements sont de plus en plus numérisés ? Je lui demande pourquoi, selon lui, les gens détestent les centres de données. Il répond : « Si vous observez le développement d’un fœtus, la croissance du cerveau et la formation des neurones, c’est fascinant. Les centres de données… si l’on considère qu’ils sont les neurones de l’Antéchrist, c’est bien ce à quoi nous assistons. Le faux messie ». » Le discours d’Allen, complètement claqué au sol, ressemble finalement énormément aux propos problématiques des patrons de la Tech qu’évoquait le journaliste Thibault Prévost dans Les prophètes de l’IA. Pour les soutiens de l’extrême droite américaine, le problème des centres de données n’est pas dans les injustices sociales qu’ils induisent, mais sont combattus parce qu’ils sont installés pour surveiller la population. Reste qu’ils le sont depuis une bouillie argumentative qui ressemble bien plus aux délires d’une IA qu’à un raisonnement argumentatif. 

Les contestations de gauche, comme celle initiée par Gage Bailey au sud d’Atlanta, qui documente les problèmes énergétiques et les tensions sur les ressources que font peser les projets de data centers géants sur les populations locales, sont de plus en plus rejointes par de nouveaux gens également en colère, mais pas pour les mêmes raisons. Les militants de gauche font le travail de terrain pour faire adopter des arrêtés locaux, quand les arguties de droites brodent sur les visions cauchemardesques de notre avenir robotisé. Mais, si le groupe Facebook de Bailey n’a cessé de s’agrandir, les tensions politiques semblent rester minimes. « De droite comme de gauche, tous les membres s’opposent aux centres de données et la plupart d’entre eux sont très sceptiques quant à l’IA. Ces coalitions improbables semblent également tenir bon en dehors du comté de Bailey. Lors d’une récente manifestation contre les centres de données dans le New Jersey, j’ai interrogé un manifestant masqué – qui m’a dit accepter « tous » les pronoms et se préoccuper vivement de l’« éthique » de l’IA – au sujet de l’influence de la droite sur le mouvement. Il a haussé les épaules, visiblement mal à l’aise. « Tout ennemi de mon ennemi est, au moins, un allié temporaire », a-t-il répondu.»

Taft relit Kaczynski et se rappelle que celui-ci était particulièrement remonté contre la gauche moderne, celle de la défense des droits des homosexuels, du féminisme et autres causes similaires. S’il en avait autant après les conservateurs (qu’il qualifie « d’imbéciles, qui se lamentent sur le déclin des valeurs traditionnelles tout en soutenant avec enthousiasme le progrès technologique et la croissance économique »), pour Kaczynski, le gauchisme était un sous-produit inévitable de la société moderne, laquelle dresse l’être humain contre l’ordre naturel du monde ; une situation à laquelle il fallait résister. D’ailleurs, celui-ci est autant célébré à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. 

Pour Taft, les confusions politiques sont innombrables. On trouve des échos de la pensée de Kaczynski dans les résistances, nombreuses, aux énergies renouvelables. Dans le Vermont, cette opposition a même dressé des écologistes radicaux contre le solaire et l’éolien. Une étude de 2025 a révélé que plus de 450 comtés et municipalités, répartis dans la quasi-totalité des États, avaient mis en place des restrictions concernant l’énergie solaire ou éolienne, soit une augmentation de 16 % par rapport à l’année précédente. Le mouvement conservateur et complotiste, « Make America Healthy Again », « peut lui aussi être perçu comme l’expression d’un écologisme à la Kaczynski (qui tient surtout d’un anti-industrialisme radical, NDT) : l’idée que la société moderne empoisonne nos terres, notre air et notre eau, et que les inventions contemporaines telles que les vaccins ou les antidépresseurs sont en réalité néfastes pour nous. Bon nombre de ces idées se rejoignent parfois dans des contextes inattendus. Actuellement, l’un des auteurs les plus populaires de la catégorie « Climat et Environnement » sur la plateforme Substack est un agriculteur adepte d’un mode de vie écologique qui, ces derniers mois, s’en est pris aux installations solaires dans le nord de l’État de New York, affirmant (à tort) que les panneaux peuvent empoisonner les sols et détruire les terres agricoles. »

Le livre d’Allen est une lecture plus déconcertante encore que La Société industrielle et son avenir, confie Taft. « L’annexe, intitulée « Mon plan en 55 points pour rester humain » – qui propose notamment de « dire bonjour à ses voisins » ou d’« acheter un téléphone à clapet » – ferait pourtant un tabac lors de n’importe quelle lecture publique organisée par la gauche », ironise la journaliste, tout en soulignant la grande confusion dans laquelle il baigne. 

Les centres de données, qui rapprochent des voisins aux profils très disparates dans toutes les régions du pays, pourraient offrir l’occasion de mener un combat véritable et unifié contre les oligarques de la tech. Un rêve se dessine ici, perceptible jusque dans les colonnes du New York Times qui, début mai, qualifiait les centres de données de sujet « faisant le plus consensus entre les deux partis depuis la bière ». 

En tout cas, souligne la journaliste, la droite radicale est en train de s’emparer totalement du débat sur les centres de données. Des personnalités comme Tucker Carlson et Matt Walsh publient des vidéos virales remettant en question la construction de projets spécifiques. Nancy Mace, candidate au poste de gouverneure de Caroline du Sud, annonce qu’elle soutient un moratoire d’un an. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis – devenu un critique virulent de l’IA et des centres de données -, promulgue une loi inédite visant notamment à garantir « que les autorités locales conservent le pouvoir de refuser l’implantation de centres de données sur leur territoire ».

La politique a finit par rattraper Humans First également. Fin mars, une vive altercation éclate en ligne : des alliés de la Maison Blanche favorables à l’IA, comme Marc Andreessen et David Sacks, retweetent un article critique à l’égard de Humans First. Peu après, l’organisation se scinde selon des clivages partisans. L’aile conservatrice conserve le nom Humans First et nomme à sa tête Amy Kremer, militante politique d’ultra-droite, figure du Tea Party ayant contribué à l’organisation du rassemblement Save America du 6 janvier à Washington et ayant fondé les mouvements Women for Trump et Women for America First. Allen quitte le groupe. « Lorsque je l’interroge sur ce changement, il se montre curieusement évasif (tout en restant fidèle à son goût pour les métaphores liées aux horreurs corporelles) : le groupe était en train de « subir une mitose », dit-il. « Je suis désormais un organite solitaire flottant dans le cytoplasme résiduel. » (sic)

Convergence ou confusionnisme des luttes ?

La journaliste Shira Ovide pour le Washington Post, dresse le même constat. L’ampleur de la contestation des centres de données fait converger des Américains bien différents, qui s’en prennent aux symboles concrets d’un système politique et économique qu’ils perçoivent comme leur étant défavorable. « Les centres de données incarnent physiquement toute l’anxiété que les gens ressentent face à l’IA et à l’économie », a déclaré le gouverneur de l’Utah, Spencer Cox (Républicain), lors d’une interview. M. Cox, qui a essuyé des critiques pour son soutien à un projet de centre de données, a ajouté que les gens ont le sentiment de pouvoir combattre ces installations. « Le mouvement de contestation contre les centres de données estompe les clivages politiques et sociaux traditionnels. Le sénateur Bernie Sanders (indépendant, Vermont) souhaite interdire les centres de données, et Humans First, mouvement dirigé par Amy Kremer, ancienne figure du Tea Party, organise des manifestations nationales contre ces centres ce samedi. Le comté de Hill, au Texas, où Donald Trump a recueilli 82 % des voix en 2024, a interdit la construction de centres de données cette année. Les habitants de Monterey Park, en Californie, ville ouvrière à prédominance asiatique et latino-américaine située à l’est de Los Angeles, ont fait de même. »

Scott Babwah Brennen, directeur du Centre de politique technologique de l’université de New York, s’est dit stupéfait de la rapidité avec laquelle l’indignation populaire suscitée par les centres de données influence les politiques publiques. Pendant 15 ans, a-t-il déclaré, les collectivités locales ont déroulé le tapis rouge pour la construction de centres de données dans des régions comme l’est de l’État de Washington et le nord de la Virginie. Des entreprises telles que Google, Amazon, Meta et Microsoft ont souvent bénéficié d’allégements fiscaux, les élus estimant qu’ils garantiraient des recettes fiscales futures stables. La contestation depuis deux ans se focalise beaucoup sur le fait que les factures énergétiques des habitants à côté de centres de données s’envolent. L’opposition, tant dans les régions républicaines que démocrates, s’est envolé. « Il y a ici un clivage partisan bien plus marqué que l’an dernier », explique Babwah Brennen.

Shaena Crossland, originaire de Virginie-Occidentale, s’inquiète de voir les centres de données reproduire le schéma d’industries telles que l’extraction du charbon et l’exploitation forestière, qui ont exploité les ressources de Virginie-Occidentale tandis que l’État restait majoritairement pauvre. « J’espère que ce cycle d’exploitation et de manipulation des populations prendra fin », a déclaré Crossland. Avec une autre habitante, Amy Margolies, elle est à la pointe de l’opposition à un projet de complexe de centres de données dans l’est de l’État.

Partout aux États-Unis, la population se montre de plus en plus sceptique quant aux promesses de création d’emplois locaux et d’avantages technologiques offertes par les centres de données, explique Abre’ Conner, directrice du Centre pour la justice environnementale et climatique de la NAACP, l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur, l’une des organisations ayant intenté une action en justice contre le projet d’expansion du complexe de centres de données d’Elon Musk dans la région de Memphis.

Les centres de données incitent désormais les citoyens à résister aux influences économiques et politiques. « C’est l’une des plus importantes manifestations de la prise de conscience du pouvoir citoyen », affirme Conner.

Katherine Levine Einstein, politologue à l’Université de Boston et spécialiste des résistances locales à la construction de nouveaux logements, explique que l’opposition aux centres de données partage certains points communs avec cette résistance de longue date, mais seulement jusqu’à un certain point. Comme les décisions en matière de zonage et de permis de construire sont généralement prises au niveau local aux États-Unis, explique-t-elle, « une vingtaine de voisins mécontents » peuvent bloquer la construction de maisons ou de centres de données à proximité, même si ces nouvelles constructions pourraient profiter à beaucoup d’autres. Mais si l’opinion à l’égard de nouveaux logements consiste à y être favorable sans en vouloir à proximité, « l’opinion publique sur les centres de données est différente : les gens n’en veulent nulle part.»

Pour la journaliste Gaby Del Valle de The Verge, dans le comté d’Hernando, en Floride, c’est Carole, une femme de 71 ans, qui mène la lutte contre le projet local. Animatrice de radio spécialisée dans la musique country, elle est une conservatrice convaincue et anime l’une des 150 manifestations liées au mouvement Humans First. Mais loin d’un mouvement rationnel, les contestations de Carol sont toutes plus hallucinantes les unes que les autres. « Elle a affirmé que les vaches élevées dans des fermes situées à proximité de ces installations mettaient bas des veaux mort-nés. Les infrastructures à très grande échelle (« hyperscale ») s’approvisionnent en composants auprès de la Chine – un adversaire des États-Unis -, ce qui menacerait la sécurité nationale. « Nous courons au désastre », m’a dit Carol. « Savez-vous ce que contiennent ces puces ? » Je lui ai répondu que non. « Nous faisons aveuglément confiance aux Chinois ? » a-t-elle poursuivi, incrédule. « Pour nous fournir des puces ? » De leur côté, les partisans conservateurs des centres de données soutiennent que la Chine finance des campagnes anti-IA aux États-Unis. » 

Si les Américains sont peut-être plus polarisés que jamais, la levée de boucliers contre ces installations transcende les clivages partisans, au point de pouvoir sceller des alliances politiques inédites et surprenantes. Car malgré les délires dans lesquelles baignent les arguments de la contestation ultra-conservatrice, elles rejoignent celles des progressistes sur certains points : le coût environnemental de la construction et de la maintenance des centres de données ; les enjeux éthiques liés à l’IA, allant de son utilisation pour une surveillance gouvernementale de masse à ses répercussions sur la santé mentale des utilisateurs ; ainsi que la crainte des habitants de voir leur qualité de vie dégradée par la proximité d’une telle installation.

Toutefois, la levée de boucliers de la droite contre les centres de données est également motivée par des préoccupations partisanes, notamment la menace d’une infiltration chinoise dans les technologies américaines, dans un délire sinophobe qui traverse toute l’Amérique, des militaires aux milieux de la Tech.

Patti Zirhut, organisatrice de la rencontre et du groupe No Data Center de Hernando County, se confie : « « Je suis très conservatrice et je n’adhère absolument pas aux idées des démocrates », m’a expliqué Zirhut. Toutefois, elle se sent également trahie par la direction républicaine de la Floride. Elle soutenait ardemment le gouverneur Ron DeSantis – au début. Mais durant son second mandat, a-t-elle déploré, « il n’a fait que favoriser le développement immobilier, invitant tout le monde à s’installer ici et défigurant notre État ». DeSantis s’est positionné comme un sceptique vis-à-vis de l’IA et a promulgué, en mai, une loi obligeant les centres de données à prendre en charge leurs propres coûts énergétiques, tout en autorisant les autorités locales à réglementer la consommation d’eau pour ces projets. Cependant, son administration a accordé des millions de dollars d’allégements fiscaux aux promoteurs de centres de données, selon le Tampa Bay Times. » De quoi le faire détester de sa base, rapporte The Verge. « Zirhut s’inquiète également d’un amendement soutenu par DeSantis, qui viserait à supprimer la taxe foncière pour la plupart des propriétaires ; une telle mesure priverait les comtés de recettes indispensables, rendant potentiellement plus attrayants des projets tels que les centres de données. » Le favori Républicain local pour le poste de gouverneur, Byron Donalds, est lui aussi un fervent partisan de la construction de centres de données en Floride et souhaite attirer davantage d’investissements extérieurs en Floride. « Ce n’est pas du tout ce que nous voulons ici en Floride », explique Zirhut. Le soutien de Donalds aux centres de données lui fait désormais perdre des partisans au sein de son propre parti. « De récentes publicités hostiles ont mis l’accent sur le soutien qu’il a reçu du secteur technologique, notamment plus de 5 millions de dollars de dons de la part de « Leading the Future » – un super PAC pro-IA doté de 100 millions de dollars et financé entre autres par Andreessen Horowitz et Joe Lonsdale de Palantir. Or, « en Floride, l’opposition aux centres de données est généralisée dans tout l’État ». Plus de 20 comtés et municipalités ont débattu de moratoires sur la construction de centres de données ou les ont adoptés, rapporte Politico. « Dans certaines localités, la levée de boucliers a été suffisamment forte pour dissuader les promoteurs. En juin, le porteur d’un projet controversé de centre de données dans le comté de Citrus a abandonné son projet. « Les moratoires locaux sur les centres de données envoient le signal que la région est fermée aux affaires, tant pour les centres de données que pour d’autres projets de développement économique importants », a déclaré à The Verge Dan Diorio, vice-président exécutif chargé des politiques étatiques et des relations gouvernementales au sein de la Data Center Coalition, un groupe de pression du secteur ».

Patti Zirhut, elle, n’est pas opposée à la croissance, mais elle ne veut pas que les pouvoirs publics accordent des avantages à de grands promoteurs n’ayant aucun lien avec la communauté. « Si l’on pouvait privilégier le niveau local, avec des constructeurs de la région, ce serait très bien, car ils savent comment gérer les spécificités de la Floride ». Elle s’inquiète de la façon dont l’IA peut alimenter la surveillance de masse, une question devenue particulièrement brûlante après que le bureau du shérif du comté de Hernando a commencé à installer des dispositifs Flock sur les routes locales. « Nous ne voulons pas que les gens perdent leur emploi, que notre pays soit dirigé par l’IA, ni vivre comme en Chine, où notre argent est contrôlé et chacun de nos faits et gestes surveillé ». Bien que Mme Zirhut soit républicaine de longue date, la question du centre de données – et celle, plus vaste, du développement – l’a amenée à faire des choix politiques inattendus. « Si Byron Donalds remporte la primaire, je voterai pour les démocrates. Je ne voterai pas pour lui » a-t-elle confié. « Je pense que beaucoup de gens sont dans ce cas. Ce n’est pas une question de parti. Vraiment pas. C’est une question de vie humaine. » 

Pour Ben Green, explique-t-il dans une tribune pour Tech Policy Press, « ce qui rend la question des centres de données particulièrement intéressante pour les démocrates, c’est sa capacité à séduire des électeurs au-delà de leur base électorale habituelle. De nombreuses contestations liées aux centres de données surviennent précisément dans les zones rurales et les États républicains ou disputés où les démocrates cherchent désespérément à gagner du terrain. Des communautés se sont mobilisées pour s’opposer à ces installations dans des États aux profils politiques très variés, tels que l’Indiana, le Michigan, le Missouri, le Nebraska, l’Ohio et la Virginie. Électeurs comme élus ont constaté que les centres de données constituent l’un des rares sujets capables d’amener les citoyens à voter en s’affranchissant des clivages partisans habituels. » Mais constatait-il également : « certains responsables républicains commencent eux aussi à adopter des positions fermes contre les centres de données. Si les démocrates n’agissent pas rapidement sur ce dossier, ils risquent de se faire devancer par leurs adversaires. » 

Reste que les délires de la droite Maga sur les data centers ne vont pas disparaître demain. Comme s’en moque Cory Doctorow sur son blog dans un billet édifiant sur les risques de l’éclatement de la coalition trumpiste après Trump, toute cette sphère de droite réactionnaire est saisit d’une paranoïa folle. « Ils baignent dans les théories du complot et sont en permanence intoxiqués par leurs propres délires. Ils croient dur comme fer aux conneries sur le grand remplacement ou sur le fait que la Chine pousse l’Amérique à détester les centres de données.» Trump n’a pas inventé ces délires, il leur a simplement donné de l’assurance. Et les délires semblent n’avoir plus besoin de leur grand ordonnateur pour s’épancher. Trump peut tenter d’apaiser sa base électorale en renouvelant son soutien à l’industrie de l’IA, il est peu probable que cela permette aux délires complotistes Maga de s’éteindre.

Hubert Guillaud

PS : The Verge propose également un long et édifiant reportage sur ce qu’on appelle le Data Center Alley, le comté de Loudoun en Virginie, où les data centers sont arrivés il y a plus de 20 ans et où l’on trouve plus de 250 data centers. « En quelques années, les centres de données sont passés du statut d’élément banal du quotidien à celui de sujet de préoccupation quotidienne pour de nombreux résidents. » La contestation a fini par grimper en flèche, et si les data centers ont permis une certaine prospérité, les nuisances finissent par l’emporter. « L’expansion des centres de données à Loudoun a pris une telle ampleur qu’elle semble désormais échapper à tout contrôle ». Car si le comté annonce ne pas vouloir davantage de centres de données, de nouvelles installations voient le jour, malgré tout. L’opposition quant à elle, se constitue tardivement. Mais désormais, les propriétaires locaux sont confrontés non seulement au bruit des générateurs électriques mais également aux pylônes électriques en tout sens quand ce n’est pas à l’expropriation pour l’extension des projets. « On entend à peine les oiseaux désormais » confie une habitante et nombre d’arbres ont été abattus pour permettre aux fils électriques à haute tension de passer sans encombre.

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  • La gauche doit-elle céder au chant de l’IA générative ? Non ! 
    « Depuis que le camp de l’émancipation a renoncé à combattre l’aliénation et a adopté les « innovations » du capital en les saluant comme des progrès, il ne cesse de multiplier les défaites. Parce que, précisément, ces innovations garantissent une passivité face à la réalité capitaliste qui sape les bases de toute tentative sérieuse d’émancipation. » Pour le journaliste Romaric Godin de Mediapart, l’IA générative ne conduira la gauche nulle part. « Le capital est le principe dominant de cette te
     

La gauche doit-elle céder au chant de l’IA générative ? Non ! 

9 septembre 2026 à 01:00

« Depuis que le camp de l’émancipation a renoncé à combattre l’aliénation et a adopté les « innovations » du capital en les saluant comme des progrès, il ne cesse de multiplier les défaites. Parce que, précisément, ces innovations garantissent une passivité face à la réalité capitaliste qui sape les bases de toute tentative sérieuse d’émancipation. » Pour le journaliste Romaric Godin de Mediapart, l’IA générative ne conduira la gauche nulle part. « Le capital est le principe dominant de cette technologie qui est à son service. » « Si l’État prenait le contrôle de l’IA aujourd’hui, il la mettrait au service de la société capitaliste comme une matière première. Il en assurerait donc l’abondance bien davantage que la sobriété. Cela changerait certes les rapports de force au sein du capital, mais cela ne changerait rien à la centralité du capital dans la société. »

Mais surtout, rappelle le journaliste, à quoi sert l’IAG dans la lutte pour l’émancipation ? « En réalité, cette technologie n’est pas qu’un simple outil que l’on pourrait aisément retourner. La gestion de l’économie du capitalisme tardif passe par le déni des crises économiques, anthropologiques et écologiques. Et l’IAG est l’outil conçu pour organiser ce déni. Son développement est un choix du capital qui a investi et continue d’investir dans cette technologie au détriment d’autres technologies qui pourraient davantage répondre aux besoins de l’humanité. »

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  • Flock : quel niveau de surveillance êtes-vous prêts à tolérer ?
    Aux Etats-Unis, la fronde contre le développement des détecteurs automatiques des numéros de plaques d’immatriculations est forte. Si quelques caméras Flock ont été vandalisées, ce sont surtout nombre de conseils municipaux abonnés au système qui rejettent et résilient leurs contrats avec l’entreprise qui les installe, suite notamment aux révélations de l’utilisation du système par l’ICE, la police qui de l’immigration américaine, qui s’en sert pour traquer les étrangers sans lien avec des infra
     

Flock : quel niveau de surveillance êtes-vous prêts à tolérer ?

8 septembre 2026 à 01:00

Aux Etats-Unis, la fronde contre le développement des détecteurs automatiques des numéros de plaques d’immatriculations est forte. Si quelques caméras Flock ont été vandalisées, ce sont surtout nombre de conseils municipaux abonnés au système qui rejettent et résilient leurs contrats avec l’entreprise qui les installe, suite notamment aux révélations de l’utilisation du système par l’ICE, la police qui de l’immigration américaine, qui s’en sert pour traquer les étrangers sans lien avec des infractions de circulations. 

Pour faire face à la fronde, Flock a fini par réagir et a annoncé une série de changements dans les modalités de partage d’information avec les forces de l’ordre américaine. Des changements surtout cosmétiques, ironise Gizmodo. L’entreprise, en effet, propose désormais que par défaut, la durée de conservation des informations passe de 30 à 7 jours. Mais en fait, précise l’entreprise, « les forces de l’ordre peuvent prolonger ou réduire cette période. Chaque collectivité continuera de choisir la durée de conservation adaptée à sa stratégie de sécurité publique et conforme aux politiques locales ou étatiques. » Elle annonce également un dispositif supplémentaire (le mode « Preuve ») qui permettra à la police de conserver « des données LAPI (systèmes de Lecture automatisée de plaques d’immatriculation) spécifiques à titre de preuve pour une enquête en cours, dans un stockage à long terme ». L’ACLU (American Civil Liberties Union) a publié une réponse moqueuse (« Flock semble davantage viser à résoudre un problème d’image qu’à s’attaquer aux atteintes majeures à la vie privée et aux autres préjudices engendrés par ses produits ») et maintient sa campagne invitant les citoyens à agir pour « se débarrasser du Flock » (Get the Flock out). L’Institut pour la Justice a pour sa part publié une base de données pour recenser les abus d’utilisation des systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation. L’ACLU rappelle que si Flock souhaite évaluer l’efficacité de son outil et notamment mieux surveiller les usages abusifs qu’en fait la police, l’entreprise devrait le soumettre à l’analyse d’un évaluateur indépendant. Flock a déjà par le passé annoncé des mesures de sécurité liées au motif de recherche, mais elles n’ont produit aucune amélioration, bien au contraire. Comme, le rappelle Gizmodo, « il est difficile d’imaginer qu’une personne prête à détruire une caméra Flock changera d’avis simplement parce que la durée recommandée de conservation des données passe de 30 à 7 jours ». 

Dans un entretien à la BBC, le PDG de Flock, Garrett Langley, ajoute qu’il s’est rallié à l’idée d’organisations telles que l’ACLU et l’Electronic Frontier Foundation (EFF), selon lesquelles la police devrait disposer d’un numéro de dossier en cours pour pouvoir consulter les données de Flock. Pour Cooper Quentin, de l’EFF, « les requêtes dans les bases de données [de lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation], devraient impérativement faire l’objet d’un mandat judiciaire ». Ce n’est pas le cas. 

Alors que le gouvernement américain surveille activement sur les réseaux sociaux les publications anti-Flock devenues virales, rapporte 404 media, et menace le site DeFlock, qui cartographie la présence des caméras, son initiateur, Will Freeman, rappelle qu’il n’a jamais appelé à neutraliser les caméras ni à masquer les plaques d’immatriculation, contrairement à ce qu’affirment les récents bulletins des forces de l’ordre. Le vandalisme montre surtout que les gens sont mécontents de voir ces systèmes installés à leur insu ou sans leur consentement. Mais le sabotage semble surtout assez anecdotique, bien moindre en tout cas que la contestation qui pousse les citoyens à demander des comptes aux autorités locales qui tissent des partenariats avec l’entreprise Flock. 

Comme l’explique une enquête de New Republic sur la montée de la contestation contre les systèmes de caméras LAPI, « Flock constitue un système de surveillance de masse d’une puissance – et d’une rentabilité – stupéfiante. Ses caméras LAPI sont utilisées par plus de 1 000 entreprises et environ un tiers des 18 000 services de police des États-Unis ». L’ACLU l’estime à le nombre de caméras de surveillance des plaques d’immatriculations déployées aux Etats-Unis à 90 000. Quant à l’entreprise, elle a généré un chiffre d’affaires de 285 millions de dollars en 2024. Le géant du capital-risque Andreessen Horowitz a récemment valorisé l’entreprise à 7,5 milliards de dollars. 

Alors qu’il valorise son entreprise en promettant rien de moins que l’élimination de la criminalité des Etats-Unis d’ici une décennie, l’année dernière, Garrett Langley a qualifié DeFlock d’« organisation terroriste ». A l’heure où les actions de résistance anti-tech sont devenues, aux Etats-Unis, une menace terroriste, Will Freeman répond que son site, DeFlock, est surtout un outil de transparence. 

Les études (2019 et 2024), jusqu’à présent, montrent surtout que l’efficacité des caméras à prévenir le crime est plus que douteuse. « En 2022, l’entreprise s’est vantée que ses caméras à San Marino, en Californie, avaient entraîné une baisse de 80 % des cambriolages en cinq mois ; Forbes a révélé par la suite que les cambriolages avaient en réalité augmenté dans les années suivant l’installation des caméras de Flock ». « Même si les caméras et le réseau de surveillance de Flock contribuent à élucider certains crimes, les critiques estiment que le prix à payer en matière de vie privée est trop élevé. La police a été prise en flagrant délit d’utilisation illégale des données de Flock pour localiser une femme cherchant à avorter, pour traquer et harceler des individus, surveiller des manifestations ou prêter main-forte aux services d’immigration de l’ICE pour arrêter des individus depuis de simples suspiscions. » 

« Au minimum, cette surveillance de masse implique le suivi, sans mandat, de toute personne circulant sur la voie publique », a averti l’ACLU. « Au pire, elle instaure un État policier numérique où les forces de l’ordre […] peuvent traquer manifestants, opposants politiques, immigrés, patients et autres personnes non soupçonnées de crime, et utiliser ces informations pour leur nuire. »

Une contestation de droite comme de gauche

Sous la pression populaire d’opposants à Flocks, locaux et actifs, « Austin, au Texas, a suspendu son programme Flock en juin dernier face à la contestation locale, tandis qu’Evanston, dans l’Illinois, y a mis fin en août. Selon la NPR, au moins 30 localités « ont soit désactivé leurs caméras Flock, soit annulé leurs contrats depuis le début de l’année 2025 ». » A Ithaca, les manifestations ont fait reculer la police. Par des pétitions, des interventions publiques et des tribunes dans la presse locale, le collectif local, Flock Off, a quelque peu freiné les activités de l’entreprise. En octobre, le bureau du shérif du comté a cessé de partager les données Flock avec les comtés collaborant avec l’ICE. En février, suite à une  manifestation devant l’hôtel de ville, la police locale a réduit le nombre de services avec lesquels elle partageait les données. « À bien des égards, cela prouve qu’au niveau local, la démocratie peut encore fonctionner », estime le responsable du groupe Flock Off local. Le prochain objectif de Flock Off est de faire résilier purement et simplement le contrat passé avec la ville.

« Si les groupes opposés à Flock émergent généralement de bastions progressistes, certains États dirigés par des républicains ont également pris des mesures pour restreindre la surveillance par ces systèmes. Les libertariens, en particulier, s’opposent à Flock : le magazine libertarien Reason a publié plusieurs articles critiquant l’entreprise, qu’il accuse de mener un programme de surveillance de masse orwellien », rapporte New Republic. 

Le New York Times s’est également intéressé à « ces caméras que la police adore et que les citoyens détestent ». Au Texas, rapportent les journalistes Fernando Alfonso III et Kashmir Hill, « il est un point sur lequel progressistes et conservateurs s’accordent : ils ne veulent pas de caméras braquées sur leurs voitures ». Pourtant, les Américains sont habitués à la vidéosurveillance. « Ils en installent sur leurs sonnettes et les acceptent au coin des rues, dans les bureaux et les restaurants ». Mais, ce qui distingue les caméras Flock, rappellent les journalistes, « c’est qu’elles sont connectées entre elles, formant un vaste réseau national interrogeable ; cette situation surprend souvent les habitants – qui ignoraient que leurs autorités locales avaient souscrit à ce service – et suscite des craintes d’une surveillance digne de « Big Brother ». De plus, il est difficile de ne plus les voir une fois qu’on a commencé à les remarquer. » Le Texas est devenu un baromètre, estiment les journalistes. « Flock a commencé à vendre ses services aux services de police début 2020, en installant quelques dizaines de caméras dans une banlieue de Houston. Six ans plus tard, 700 services de police texans ont passé contrat avec l’entreprise. L’opposition regroupe des progressistes inquiets de la surveillance gouvernementale, des conservateurs méfiants à l’égard de l’extension du pouvoir de l’État, ainsi que des citoyens et des élus soucieux de leur vie privée et préoccupés par les possibles dérives du réseau. » A l’image de Hannah Foust, qui vit à Carrollton (Texas), qui a commencé à publier des messages sur les lecteurs de plaques d’immatriculation dans des groupes Reddit et a lancé une pétition en ligne pour obtenir le retrait de ces caméras de sa commune. Devant le conseil municipal, elle explique : « Je ne commets aucun délit, mais je ne veux pas nécessairement que quiconque – et encore moins des agences gouvernementales ou une entreprise privée – puisse voir où je dépose mes enfants, quel itinéraire je privilégie pour me rendre au travail, si je préfère H-E-B ou Kroger, ou quel lieu de culte je fréquente. » À travers le Texas, l’opposition à ces caméras transcende les clivages partisans. Les contrats de Flock ont ​​été résiliés aussi bien à Austin, ville progressiste, qu’à Bandera, une localité conservatrice de la région de Hill Country comptant environ 900 habitants. « Au Congrès, Keith Self, un républicain dont la circonscription se situe au nord de Dallas, a déposé un projet de loi en juillet. Ce texte imposerait aux agences fédérales chargées de l’application de la loi d’obtenir un mandat avant d’accéder aux données collectées par les systèmes de surveillance étatiques et locaux – notamment les lecteurs de plaques d’immatriculation – ou de les interroger. » Pour un colonel de l’armée à la retraite et ancien juge de comté, « nous sommes en train de basculer vers un État de surveillance », estime-t-il, en flirtant avec des dénonciations que l’on retrouve dans les pire propos conspirationnistes d’extrême-droite, comme ceux que colporte, à longueur d’émission, la War Room de Steve Bannon.

Flock, la plateforme d’hypersurveillance des déplacements

« Flock facture environ 3 000 dollars par caméra et par an, a précisé M. Langley. En contrepartie, l’entreprise installe et entretient les caméras, fournit une base de données consultable répertoriant tous les véhicules qui passent devant elles et envoie des alertes si les caméras repèrent des voitures figurant sur une liste de surveillance prioritaire – comme la base de données du FBI recensant les véhicules volés et les plaques d’immatriculation associées à des personnes disparues ou recherchées. Ces dernières années, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, Flock a ajouté une fonctionnalité permettant de rechercher des voitures en fonction de leur marque, de leur type, de leur couleur ou de détails spécifiques, tels que des autocollants sur le pare-chocs ou des dommages visibles.» 

« Pour effectuer une recherche, les agents précisent le type de délit, allant de la cruauté envers les animaux à l’homicide. Ils saisissent ensuite un numéro de plaque d’immatriculation ou une description du véhicule ainsi qu’un lieu, ou optent simplement pour l’option par défaut : « Tous les réseaux sélectionnés ». La recherche affiche les images des voitures correspondantes, en indiquant précisément l’heure et le lieu où elles ont été repérées, ainsi que le service de police auquel appartenaient les caméras. Par défaut, les photos prises par les caméras sont supprimées au bout de 30 jours, bien que les services de police puissent modifier la durée de conservation.

Si un service de police souhaite accéder à d’autres caméras ailleurs dans l’État ou dans le pays, il doit partager l’accès aux siennes. La plupart des organismes effectuent des recherches et partagent des informations à l’échelle nationale. » 

L’éditorialiste et animateur de télévision de droite radicale américain Tucker Carlson, qui pourrait être candidat à la prochaine élection présidentielle américaine, s’est récemment moqué de l’assimilation faite par M. Langley entre un projet de cartographie participative et le terrorisme. Carlson a déclaré n’avoir pris conscience que récemment de l’ampleur du réseau Flock après avoir consulté le site de DeFlock ; il a confié au New York Times que cette découverte l’avait « horrifié ». Il s’est dit surpris qu’un système de surveillance aussi vaste ait pu se développer en suscitant si peu d’attention de la part du public… Tant et si bien que le PDG de Flock a depuis présenté ses excuses pour ses propos assimilant le site DeFlock au terrorisme. 

« Que l’on soit libertarien, conservateur, partisan du mouvement MAGA ou progressiste, tout le monde a des objections à l’encontre de Flock », a déclaré Chad Marlow de l’ACLU. Reste que si l’opposition au Texas attire peut-être l’attention, elle n’a pas freiné la croissance de Flock. À travers l’État, de nouvelles villes signent des contrats plus rapidement que d’autres ne les résilient, a indiqué Jennifer Szimanski, porte-parole de la Combined Law Enforcement Associations of Texas, un syndicat de police représentant plus de 28 000 agents. Selon elle, la raison repose sur les résultats impressionnants du réseau. Certains services de police texans ont retrouvé des centaines de véhicules volés après avoir installé ces caméras, a-t-elle précisé, et dans les petites municipalités, les vols dans les véhicules ont pratiquement cessé. Pour elle, le risque d’utilisation abusive du système par les policiers texans n’était pas plus élevé qu’avec les autres bases de données auxquelles ils ont accès, et que Flock fournissait un historique de chaque recherche, précisant qui l’avait effectuée et pour quel motif.

La possibilité de rechercher n’importe quel véhicule circulant sur les routes du pays est certes pratique pour les autorités, mais Barry Friedman, professeur de droit et directeur du Policing Project, soutient que la création d’une vaste base de données sur les déplacements des Américains est inconstitutionnelle : « il s’agit d’une collecte de données indiscriminée, et non d’une surveillance ciblant des infractions spécifiques ». « Si le quatrième amendement existe, c’est parce que l’on estimait que le gouvernement ne devrait pas pouvoir s’en prendre à n’importe qui, même en l’absence de tout acte répréhensible. » 

Jusqu’à présent, les tribunaux ont rejeté cette interprétation, tout en laissant entendre que la situation pourrait évoluer à mesure que la technologie se généralise. Dans une affaire où des habitants avaient poursuivi la ville de Norfolk (Virginie) pour l’installation de 172 caméras Flock, un juge fédéral a statué que les lecteurs de plaques pourraient un jour devenir si omniprésents que leur utilisation s’apparenterait à une surveillance de masse indiscriminée et inconstitutionnelle, mais que ce n’était pas encore le cas. « Je ne pense pas que les juges réalisent que le pays est désormais couvert par ces dispositifs et qu’ils sont tous interconnectés », a déclaré Sid Thaxter, de l’Association nationale des avocats de la défense pénale.

En attendant, la police américaine invite les agents à ne plus mentionner le fait qu’ils ont eu recours à une technologie de détection automatique des numéros de plaques d’immatriculations dans leur rapports ou auprès des personnes qu’ils appréhendent, rapporte 404media. « Lorsque les forces de l’ordre utilisent Flock pour procéder à une arrestation dans le comté de Wapello, en Iowa, elles ne souhaitent pas que la personne concernée le sache. Une politique d’utilisation des caméras de lecture automatique de plaques du comté ordonne explicitement à la police de garder ce dispositif secret. » Un moyen de rendre encore plus invisible les abus que Flock annonce vouloir limiter. 

Pour Tech Policy Press, Jake Laperruque responsable du projet « Sécurité et surveillance » au sein du Center for Democracy & Technology (CDT), « les systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation en général, et le fournisseur de premier plan Flock en particulier, sont confrontés à un moment de prise de conscience publique aux États-Unis. Cette technologie de surveillance provoque des réactions négatives majeures dans tout le pays et devient un sujet de campagne majeur ». Mais pour Laperruque, les risques actuels liés à la vie privée liés aux systèmes de détection des plaques d’immatriculation ne sont que la pointe de l’iceberg et vont s’étendre considérablement dans les années à venir. « À moins qu’ils ne soient sérieusement maîtrisés, ces systèmes deviendront un outil de surveillance de masse bien plus répandu qu’aujourd’hui ». La raison, notamment : de nouvelles fonctionnalités ajoutées à Flock à partir d’analyses automatisées par l’agence fédérale des douanes créant des alertes sur des comportements de conduite suspects et signalant des véhicules à arrêter, rapporte AP News. Un comportement innocent au volant, comme prendre une route secondaire, conduire à des heures indues ou se rendre dans un endroit inhabituel, pourrait devenir des motifs de contrôle. 404 media a révélé également que les vidéos captées par les caméras étaient utilisées pour identifier des formes ou des conducteurs. Une fonctionnalité de recherche en texte libre permet de trouver des personnes tatouées ou portant des maillots de sport spécifiques ; ces recherches incluent parfois l’origine ethnique de la personne visée. A terme, connectée à la reconnaissance faciale, elle pourrait permettre de rechercher des personnes partout sur les routes. « Ces systèmes risquent fort de se transformer en un « œil omniscient » permettant de rechercher n’importe quel type de véhicule, d’objet ou de personne, avec la même facilité que nous recherchons aujourd’hui des mots dans un fichier texte ». Reste à savoir s’il faut limiter ce pouvoir par une accréditation judiciaire pour chercher dans ces images, comme le propose Laperruque ou limiter le développement du réseau. 

Wired rappelle que Flock Safety, géant de la surveillance des véhicules, affirme depuis des années que sa technologie « ne peut ni reconnaître, ni identifier, ni suivre des individus ». Ses pages dédiées à la confiance du public assurent aux clients que la technologie est conçue pour des enquêtes spécifiques, au cas par cas, et « non pour surveiller les gens ». Ce n’est plus le cas, notamment via l’ajout d’innombrables outils qui donnent accès « aux métadonnées des caméras, aux dossiers d’arrestation, aux dossiers d’enquête, aux journaux d’appels, aux résultats d’analyses balistiques ainsi qu’à des bases de données commerciales contenant des numéros de sécurité sociale, dates de naissance, numéros de téléphone, adresses e-mail, informations sur les proches et les associés ». Les requêtes préconfigurées d’OS Investigate, le logiciel de Flock, inversent la logique de recherche. « Un agent n’a plus besoin de plaque, de nom ou d’infraction pour lancer une recherche : il lui suffit d’indiquer un lieu, une période et un schéma comportemental, et le système identifie les personnes correspondant à ces critères. » Pour utiliser ce moteur de recherche, Flock propose des requêtes préconfigurées, comme «« Trouve-moi des témoins en te basant sur les véhicules les plus aperçus dans [tel quartier] au cours des [X derniers jours] durant [telle plage horaire quotidienne] ». Un agent remplit les champs vides et valide la demande. Le résultat est une liste de plaques d’immatriculation que d’autres outils du logiciel convertissent ensuite en noms et adresses de domicile.»

« Dix-neuf de ces requêtes visent à identifier des schémas comportementaux plutôt qu’à consulter un dossier spécifique. Quatorze d’entre elles ne nécessitent ni plaque d’immatriculation, ni nom, ni description physique ; l’agent indique simplement un lieu, un créneau horaire et un comportement.

Certaines requêtes ciblent des véhicules ayant visité au moins trois commerces dans une ville en trois jours, plusieurs banques en une semaine ou plusieurs stations-service entre minuit et 5 heures du matin. Aucune de ces cinq requêtes ne mentionne de cible ou d’incident précis.

L’outil utilisé pour ces recherches intègre un filtre qui exclut les bus, les semi-remorques, les fourgonnettes utilitaires et les remorques ; ainsi, un livreur visitant cinq magasins est retiré de la liste, tandis qu’un conducteur ordinaire effectuant la même tournée y figure toujours. Ce type de recherche s’applique également aux déplacements interurbains : véhicules ayant quitté une ville pour une autre avant d’y revenir dans la semaine, ayant effectué plusieurs allers-retours sur une période de 14 jours ou ayant traversé trois zones successivement.»

Flock se défend en expliquant que ce produit en cours de développement ne proposera pas à terme toutes ces fonctionnalités lors de son lancement commercial. Pour Jay Stanley de l’ACLU : « Nous assistons à un déploiement agressif de l’IA par Flock ; on observe, à certains égards, une frontière très mince entre ce qui est techniquement possible et ce qui est réellement mis en œuvre. » Pour Chad Marlow, avocat à la tête de la campagne « Get The Flock Out » de l’ACLU, le danger est de passer de : « Voyez-vous des schémas criminels ? à Trouvez-moi des schémas criminels, car ces requêtes donneront des résultats différents ». Le risque est de glisser très vite au moment où un agent demandera à une IA quelles personnes elle considère comme les plus susceptibles de commettre des crimes. « Elle ne se fondera pas sur une norme juridique de suspicion criminelle, mais sur ses propres critères internes. » Le code définit déjà les filtres auxquels la requête sera soumise. Le logiciel de Flock associe des recherches de véhicules à des interrogations de fichiers de police classant les individus selon le sexe, la race, l’origine ethnique, la taille, le poids, la corpulence, ainsi que la présence de cicatrices, de marques distinctives et de tatouages. Une fonction permet d’effectuer une recherche uniquement à partir d’une description, en ciblant des enregistrements correspondant à des critères tels que « homme, environ 1,80 m, sweat à capuche noir, tatouage sur l’avant-bras » à proximité d’un lieu donné. L’outil permet à l’agent de délimiter ces critères en choisissant un rayon d’action ou en dessinant des formes libres sur une carte. Selon Stanley, cette pratique s’apparente étroitement à la question examinée par la Cour suprême des États-Unis en juin dernier : la Cour a alors statué que les individus conservent un droit à la vie privée concernant les données retraçant leurs déplacements et que le quatrième amendement s’applique lorsque la police réclame ces informations à une entreprise. Dans le cas présent, les services de police achètent directement cette capacité technologique, ouvrant la voie à des recherches exploratoires (fishing expeditions) d’une ampleur inédite.

L’année dernière, un policier du Texas a effectué des recherches sur plus de 83 000 caméras à travers le pays pour retrouver une femme ayant pratiqué un avortement elle-même, selon des journaux de recherche obtenus initialement par 404 Media. Une enquête récente du Washington Post a révélé qu’une cinquantaine d’agents de police avaient été inculpés ou accusés d’usage abusif des systèmes de lecture de plaques d’immatriculation : 26 d’entre eux les utilisaient pour surveiller leur épouse, leur petite amie, leur ex-compagne ou des femmes qu’ils souhaitaient rencontrer. En août dernier, les autorités de régulation de l’Illinois ont conclu que Flock avait enfreint la loi de l’État en menant un programme pilote – aujourd’hui suspendu – qui donnait au service des douanes et de la protection des frontières accès aux caméras situées dans l’État.

Flock laisse à ses clients le soin de définir la plupart des règles. Les responsables des services décident qui obtient des identifiants, si les données des caméras doivent être partagées au-delà des limites de la ville ou de l’État, et s’il convient d’activer les paramètres proposés par l’entreprise pour prévenir les abus. L’outil d’audit, conçu pour repérer les schémas suspects dans les recherches effectuées par un service, a été lancé en avril 2026 en tant qu’option activable par les forces de l’ordre. Or, selon le Washington Post, de nombreux services de police ont jusqu’à présent peu surveillé les recherches qu’accomplissent leurs agents sur ces systèmes.

L’Electronic Frontier Foundation a examiné des ensembles de données portant sur plus de 12 millions de recherches enregistrées sur une période de 10 mois ; elle a constaté qu’environ 20 % d’entre elles ne mentionnaient qu’un terme vague tel que « enquête », « suspect » ou « requête ». Plus de 50 services ont effectué des centaines de recherches dont le champ « motif » faisait référence à des manifestations.

Comment réguler le changement de nature de la surveillance ?

« Flock ambitionne bien au-delà de la simple lecture automatique des plaques d’immatriculation ; l’objectif est de devenir une plateforme numérique pour le maintien de l’ordre », explique Bob Ferguson, gouverneur de Washington, à l’origine d’une proposition de loi pour réguler le déploiement des caméras. « Nous sommes à l’aube de l’ère de la police automatisée et la capacité à créer des chatbots en langage naturel capables d’effectuer des recherches dans d’immenses bases de données deviendra bientôt la norme. »

Pour Jason Pye, du Due Process Institute, il y a peu de preuves que ces technologies contribuent à faire baisser la criminalité. Il rappelle que, contrairement à ce qu’affirme l’administration Trump, la criminalité violente américaine est en baisse depuis les années 90 (758,2 crimes pour 100 000 habitants en 1991 contre 348,6 en 2024). La raison de cette baisse n’est pas unique, elle n’est pas liée uniquement à l’augmentation de l’incarcération (qui s’est stabilisée dans les années 2000 alors que la criminalité a continué à chuter), mais également à l’amélioration des perspectives économiques, aux mutations des marchés de la drogue, voire même au vieillissement de la population. Si des études montrent que les LAPI peuvent aider la police à identifier des véhicules volés, à générer des pistes d’enquête et, parfois, à élucider des crimes. Établir qu’ils jouent un rôle significatif dans la baisse de la criminalité observée après 2020 est une tout autre affaire, bien plus complexe à démontrer. 

Et Pye de citer deux études portant sur l’effet des LAPI : la première note que le déploiement à Atlantic City est associé à une baisse des fusillades, des vols de véhicules et des atteintes aux bien, mais sans reconnaître que le déploiement des caméras puisse être le seul facteur explicatif. La seconde passe en revue l’ensemble des recherches sur le sujet et montre que les preuves que ces systèmes génèrent des avantages plus larges en matière de lutte contre la criminalité restent mitigées. Pye observe ensuite Atlanta, qui compte plus de 3000 systèmes Flock. Or, malgré ce réseau de surveillance sans précédent, les taux d’élucidation des crimes ne se sont pas améliorés. « Par exemple, une arrestation a eu lieu dans 54,3 % des cas d’homicide en 2021. En 2025, seuls 48 % des homicides ont été élucidés. Il existe toutefois des catégories de crimes pour lesquelles les taux d’élucidation se sont améliorés, notamment les cambriolages et les vols dans des véhicules. » De plus, malgré l’un des plus importants réseaux de surveillance des Etats-Unis, le taux de crimes violents à Atlanta a augmenté entre 2024 et 2025 (mais a beaucoup diminué, elle aussi, depuis au moins 2011). Cela ne signifie pas que les LAPI n’apportent rien à la sécurité publique, estime Pye. Ils peuvent être efficaces pour certaines tâches ou certains crimes, mais cela ne signifie pas qu’ils soient à l’origine de la baisse de la criminalité aux Etats-Unis. Et quand bien même ce serait le cas, la question de savoir quel niveau de surveillance l’Amérique est-elle prête à accepter en contrepartie de sa sécurité reste entière, estime Pye. Qui rappelle qu’avec ces systèmes, « il n’est pas nécessaire d’être soupçonné d’un crime pour que les autorités disposent potentiellement d’un relevé indiquant que votre voiture se trouvait à proximité d’une manifestation politique, d’une église, d’une armurerie, d’une clinique médicale ou du domicile d’un tiers. Il s’agit d’une forme de surveillance fondamentalement différente de celle d’un policier vérifiant ponctuellement une plaque d’immatriculation sur l’autoroute ». Le problème, c’est bien le caractère amplificateur de la surveillance que produit la mise en réseau des caméras et la possibilité de les interroger. « Cette situation soulève des questions quant aux personnes habilitées à consulter ces données, aux justifications requises pour effectuer une recherche, à l’étendue du partage de l’information, à la durée de conservation des données et aux conséquences d’une utilisation abusive du système – une éventualité inévitable. Ces questions ne disparaissent pas pour autant du simple fait que les systèmes de lecture automatique de plaques d’immatriculation aident parfois la police à élucider des crimes. » Reste que c’est « une chose qu’un agent de police voit votre voiture traverser un carrefour. C’est tout autre chose qu’un réseau de caméras enregistre discrètement chaque apparition de votre véhicule, stocke ces informations et les rend consultables dans le temps et entre différentes juridictions ». « La question est de savoir si le gouvernement devrait pouvoir exploiter des millions, voire des milliards, d’observations publiques ordinaires et légales pour en faire une carte détaillée et consultable des déplacements des personnes, sans aucun soupçon individualisé ni contrôle significatif ». 

« Supposons que des preuves plus solides finissent par démontrer que Flock prévient certains crimes. Je resterais néanmoins mal à l’aise avec ce compromis. La sécurité publique est importante, certes, mais ce n’est pas le seul critère essentiel dans une société libre. Le respect de la vie privée et l’autonomie sont tout aussi importants. Pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes sans que le gouvernement n’enregistre discrètement ses déplacements est fondamental. Les caméras de Flock ne se limitent pas aux personnes soupçonnées d’avoir commis des crimes. Elles collectent des informations sur tous les automobilistes qui passent devant elles, dont l’immense majorité n’a absolument rien fait de mal.

Bien sûr, ces informations peuvent être utiles à la police. C’est précisément ce qui rend la question si complexe. Presque n’importe quel système de surveillance peut améliorer la sécurité publique s’il fournit au gouvernement davantage d’informations sur nous. Installez suffisamment de caméras à des endroits stratégiques, conservez suffisamment de données et donnez-y accès à un nombre suffisant d’agences : tôt ou tard, ces informations contribueront à résoudre des crimes. L’argument selon lequel « le gouvernement pourrait trouver cela utile un jour » est un critère inacceptable pour déterminer le niveau de surveillance que les Américains sont prêts à tolérer. » Pour Pye, la surveillance omniprésente ne devrait pas devenir une composante normale de la vie américaine. 

Pour The Conversation, le philosophe et criminologue de l’Institut catholique de Lille, Tony Ferri, rappelait que c’est la nature des systèmes de surveillance, quels qu’ils soient, de s’étendre (même si dans son article, il n’évoque pas les dispositifs de lecture automatisés des plaques d’immatriculation). « Un dispositif de contrôle naît pour une cible précise, dans un contexte qui rend son acceptation facile » (…) « puis, par la force de son infrastructure technique désormais disponible, il s’étend, se prolonge, se banalise, bien au-delà de sa justification initiale ». Pris isolément, ces solutions peuvent paraître légitimes. Mais, comme le disait la CNIL elle-même dans un avis de 2022 : « ces outils ne constituent pas une simple évolution technologique, mais une modification de la nature des dispositifs ». Un changement de nature et pas seulement de degré, face auquel nous avons pour l’instant bien peu de réponses pour en limiter la déflagration à l’encontre des libertés publiques.

Ah, oui, les systèmes LAPI se déploient également en France, même si pour l’instant, ce n’est pas avec la même intensité qu’aux Etats-Unis (on compterait 700 lecteurs en France mis en œuvre par la police nationale, la gendarmerie et les douanes, sans compter ceux des municipalités et des acteurs privés, comme les opérateurs de parkings et d’autoroute). Depuis 2024, un système de traitement central a été mis en place. En 2026, le récent projet de loi RIPOST renforce leur utilisation (par exemple à des fins administratives sans avoir à justifier d’une enquête spécifique), étend le régime d’infraction permettant leur consultation ainsi que la durée de conservation des informations à un an, comme s’en inquiétait, bien légitimement, la Quadrature du Net. La plateforme d’hypersurveillance des déplacements se porte bien chez nous aussi !

Hubert Guillaud

L’Intelligence artificielle comme nécrotechnie. Vers un dépassement des limites informationnelles anthropologiques. (TL;DR : le dentifrice de l’IA est sorti du tube, bon courage pour le remettre dedans)

6 septembre 2026 à 12:54

L’Intelligence artificielle comme nécrotechnie.
Vers un dépassement des limites informationnelles anthropologiques.

[Cet article a été écrit durant une bonne partie de l’été, il est donc un peu long et dense 😉 Initialement il s’agissait, à partir de l’attaque de ChatGPTSol contre HuggingFace, de construire un modèle de 11 limites informationnelles anthropologiques en train d’être dépassées. D’autres actualités estivales autour de l’IA sont venues compléter le point de départ de mon raisonnement. La première partie de l’article met en récit et en perspective ces péripéties estivales ; la seconde partie présente mon modèle des 11 limites informationnelles anthropologiques. Bonne lecture.]

21 Juillet 2026. Ce que la science-fiction travaille comme scénario premier de toute la littérature sur un possible soulèvement des machines, c’est à dire une intelligence artificielle confinée qui s’échappe, se connecte au réseau, devenant autonome et accomplissant différents actes de piratage en devenant – temporairement – hors de contrôle, ce scénario s’est produit le 21 Juillet 2026. Et c’est un communiqué de presse de la société OpenAI qui le raconte. Littéralement. Un de leurs modèles, ChatGPTSol, était supposé effectuer différentes tâches, en étant confiné dans un « bac à sable ». Problème : ce modèle a identifié une faille de sécurité, est sorti de son bac à sable, s’est connecté au réseau (internet), et a attaqué d’autres sites (là encore en identifiant des failles de sécurité) pour récupérer les données lui permettant de réussir son test.

En réfléchissant à cela on peut évidemment encore tenter de s’abriter derrière le consolant argument d’un possible storytelling destiné à doper, comme ce fut souvent le cas, l’économie des prochains tours de table : un « regardez comme c’est terrifiant » qui ne serait destiné qu’à convaincre les investisseurs privés ou étatiques qu’il faut encore davantage financer les sociétés d’où ces technologies émanent ou celles (souvent les mêmes) prétendant être encore en capacité de les contrôler.

Sauf qu’à regarder attentivement ce qui s’est produit ce 21 Juillet 2026 et les jours et les semaines suivantes, cet argument ne tient plus. Ce qui s’est produit est littéralement le scénario d’un prochain chaos qui n’est plus un simple un horizon dystopique mais un réel tout aussi plausible que possible. Ce 21 Juillet 2026 et les jours suivants, nous avons franchi une limite. Une limite entropique au sens où la théorie de l’information considère cette notion, c’est à dire (pour faire très simple) comme un désordre fondamental et naturel que l’ajout d’information a pour principe et pour objet de stabiliser, de maîtriser, d’organiser.

Retour sur les faits.

Nombre d’articles de presse ont depuis repris et chroniqué cet événement inédit. On pourra lire notamment Florent Bayard sur 01.net (« OpenAI a perdu le contrôle de deux IA : elles ont lancé une cyberattaque « sans précédent »« ), Amine Baba Haissa sur Numerama (« Rocambolesque : OpenAI dévoile comment ses propres agents IA ont piraté Hugging Face pour réussir un test interne« ), Korben (« Les IA d’OpenAI ont piraté Hugging Face pour tricher à un test« ), Samir Rahmoune sur Clubic (« Hack de Hugging Face : OpenAI a mis près d’une semaine pour s’en rendre compte« ). Je reprends ci-dessous quelques éléments pour bien comprendre les enjeux et la réalité de ce qui s’est passé, avant d’en fournir une analyse.

En résumé donc (Numerama) :

« L’entreprise américaine, qui qualifie l’incident de « cyberattaque sans précédent », explique que son origine se trouve dans une évaluation à laquelle ont été soumis les modèles d’OpenAI, baptisée « ExploitGym ». Le but de ce benchmark : mesurer les capacités maximales de ses modèles à enchaîner des exploitations complexes. Pour estimer ce plafond, l’entreprise a ainsi désactivé les garde-fous de sécurité qui limitent en temps normal l’activité cyber de ses modèles. Le test était censé tourner dans un environnement isolé, dont le seul accès réseau autorisé passait par un proxy interne servant de cache aux registres de paquets logiciels. Mais voilà, il semblerait que les modèles aient fait sauter ce verrou. Concentrés sur leur mission d’obtenir le meilleur résultat possible au benchmark, les agents ont consacré une grande partie de leur puissance de calcul à chercher une sortie vers Internet, jusqu’à découvrir une vulnérabilité zero-day dans ce proxy. Une fois cet accès ouvert, ils ont enchaîné les escalades de privilèges et les mouvements latéraux dans l’environnement de recherche d’OpenAI, jusqu’à atteindre un nœud connecté au web. « Après avoir obtenu un accès Internet, les modèles ont déduit que Hugging Face hébergeait potentiellement des modèles, des ensembles de données et des solutions pour ExploitGym. Forts de cette information, ils ont recherché et trouvé avec succès des moyens d’accéder à des informations confidentielles leur permettant de truquer l’évaluation », explique OpenAI. En combinant des identifiants volés et failles zero-day, les agents ont fini par obtenir une exécution de code à distance sur l’infrastructure de production de la plateforme, dans le seul but de trouver la réponse au test. »

Et au final (Korben) :

« Les modèles GPT-5.6 Sol et un modèle pré-release d’OpenAI ont exploité un zero-day dans le proxy de paquets d’ExploitGym pour s’échapper de leur environnement isolé, escalader les privilèges et accéder aux serveurs de Hugging Face afin de lire les solutions du test. OpenAI reconnaît que ses modèles, avec des refus cyber réduits à des fins d’évaluation, ont été hyperfocalisés sur la maximisation de leur performance à ExploitGym, transformant « résoudre le test » et « compromettre un tiers pour voler les réponses » en une seule instruction. L’équipe de Hugging Face a détecté et stoppé l’activité, aucune donnée publique n’a été altérée, et OpenAI applique désormais des contrôles stricts sur sa configuration infra au prix de la vélocité de recherche tandis que les failles sont patchées. »

Numérama précise encore que, bloqués sur une tâche impossible à réaliser sans connexion internet, les agents IA ont créé, à l’insu totale d’OpenAI, un forum dans lequel ils ont échangé sur les scenarii possibles pour parvenir à accomplir ce qui leur était demandé.

Le 7 mai, OpenAI lance un cycle d’entraînement pour un modèle de recherche interne, à qui l’on confie des tâches de cybersécurité. Certaines se révèlent, par erreur, impossibles, comme compléter un tableur pointant vers des fichiers Google Drive, sans qu’aucun accès à Internet n’ait été prévu. Mais plutôt que d’abandonner, l’agent s’attaque à Artifactory, le gestionnaire de paquets interne de JFrog, pour atteindre Internet indirectement. La tentative échoue, mais révèle à l’agent qu’il peut écrire des fichiers dans Artifactory. Quelques jours plus tard, un second agent, bloqué sur une autre tâche impossible, a l’idée d’y laisser une note pour demander de l’aide. D’autres la trouvent, répondent : un forum improvisé prend forme, à l’insu total d’OpenAI. S’ensuit une succession d’échanges entre agents qui a permis aux équipes d’OpenAI de retracer l’ensemble du processus de hacking.

Avec des précisions importantes apportées sur 01.Net :

« Avant d’être une histoire d’attaquant, c’est une histoire de confinement. Un modèle performant, poursuivant un objectif précis, a découvert que l’isolement censé l’entourer était plus faible que prévu. L’IA ne s’est pas échappée par volonté propre ou intention malveillante : évaluée sur ExploitGym, un benchmark de cybersécurité, ses garde-fous avaient été volontairement désactivés », souligne Ross McKerchar de Sophos dans une réaction partagée avec 01net. (…)

Notez que ce n’est pas la première fois que le modèle Sol est pris en flagrant délit de tricherie sur ses propres évaluations. Le Model Evaluation and Threat Research, le laboratoire indépendant chargé de le tester avant son lancement, avait déjà constaté qu’il avait pris l’habitude de pirater ses environnements d’évaluation pour gonfler ses scores de façon artificielle. Le modèle n’a pas hésité à dissimuler une faille dans un flux de données pour voler les réponses des tests aux évaluateurs humains. Bref, Sol a l’habitude de tricher. « Comme un élève qui préfère voler le corrigé du professeur plutôt que de réviser, le modèle a calculé qu’atteindre la base de données de Hugging Face, là où étaient stockées les solutions du test, était le moyen le plus efficace de maximiser son score. Il a tout simplement triché à son devoir », nous explique Ross McKerchar de Sophos.

 

Dans la fournaise d’un été caniculaire, tout allait alors s’emballer. Le Figaro rappelait qu’Hugging Face n’était pas la seule à avoir été visée et que quatre autres plateformes l’avaient aussi été. Neuf jours après cette affaire, le 30 Juillet 2026, c’est cette fois Anthropic qui reconnaissait les mêmes faits : trois versions différentes de son modèle Claude avaient accédé aux systèmes de trois organisations, dont les noms n’ont pas été divulgués (voir les articles de Wired, France 24). Le 6 août on apprenait que le nouveau modèle de Meta, Muse Spark 1.1 avait également piraté un site d’entreprise lors d’un test de cybersécurité. En Chine, le 7 août, on apprenait que c’était le modèle « Kimi » (appartenant à la société Moonshot AI, l’une des 6 sociétés chinoises les plus en pointe) qui s’était également « échappé » de son environnement de test.

Anthropic, OpenAI, Meta, Moonshot AI, en quelques semaines c’est donc au moins 4 modèles d’IA appartenant à 4 des plus grosses sociétés du domaine qui rejouaient la grande évasion. « A croire que vous le faites exprès … »

« Décélérationnisme ? »

Le 29 Juillet 2026, des dirigeants d’OpenAI, Meta, Google ainsi que le patron d’Anthropic (Dario Amodei) font paraître une tribune demandant de ralentir et de « temporiser » la sortie publique des derniers modèles d’IA : « Pacing the Frontier » :

« Nous demandons au gouvernement américain de soutenir une initiative internationale visant à mettre au point les outils techniques et de gouvernance nécessaires pour réguler de manière réfléchie les avancées dans le domaine du développement de l’IA automatisée. »

 

Ces demandes de moratoire (a fortiori lorsqu’elles sont adressées à l’actuel gouvernement américain …) sont la définition même de l’emplâtre sur la jambe robotique. Toutes les technologies critiques et vitales (ou létales …) pour l’humanité dans son ensemble ont déjà vécu leur moment Asilomar : en 1975 sur les manipulations génétiques (et la guerre bactériologique), en 2010 sur les technologies d’intervention climatique et la géoingénierie, et en 2017 c’est à dire il y a presque déjà 10 ans, celle sur … l’IA bénéfique.

Et à chaque fois il en est ressorti des chartes et des principes que l’on croirait copiés et collés les uns sur les autres : appel à la vigilance, transparence des recherches et de la R&D, viser uniquement le bien commun, etc.

Pour mesurer à quel point ces demandes de moratoire ou de vigilance sont vaines, je vous mets ci-dessous les 23 principes issus de la conférence d’Asilomar sur l’IA éthique de 2017, qui permettent de mesurer à quel point ils sont au mieux restés à l’état de voeux pieux, et au pire c’est l’exact inverse qui a été fait (notamment concernant les points 15, 18 et 22).

1) Objectif de ces recherches : Le développement de l’IA ne doit pas servir à créer une intelligence sans contrôle mais une intelligence bénéfique.
2) Investissements : Les investissements dans l’IA doivent être soutenus par le financement de recherches visant à s’assurer de son usage bénéfique, qui prend en compte des questions épineuses en matière d’informatique, d’économie, de loi, d’éthique et de sciences sociales.
[Quelques exemples : « Comment rendre les futures IA suffisamment solides pour qu’elles fassent ce qu’on leur demande sans dysfonctionnement ou risque d’être piratées ? » ou encore « Comment améliorer notre prospérité grâce à cette automatisation tout en maintenant les effectifs humains ? »]
3) Relations entre les scientifiques et les législateurs : Un échange constructif entre les développeurs d’IA et les législateurs est souhaitable.
4) Esprit de la recherche : Un esprit de coopération, de confiance et de transparence devrait être entretenu entre les chercheurs et les scientifiques en charge de l’IA.
5) Éviter une course : Les équipes qui travaillent sur les IA sont encouragées à coopérer pour éviter des raccourcis en matière de standards de sécurité.
6) Sécurité : Les IA devraient être sécurisées tout au long de leur existence, une caractéristique vérifiable et applicable.
7) Transparence en cas de problème : Dans le cas d’une blessure provoquée par une IA, il est nécessaire d’en trouver la cause.
8) Transparence judiciaire : Toute implication d’un système autonome dans une décision judiciaire devrait être accompagnée d’une explication satisfaisante contrôlable par un humain.
9) Responsabilité : Les concepteurs et les constructeurs d’IA avancées sont les premiers concernés par les conséquences morales de leurs utilisations, détournements et agissements. Ils doivent donc assumer la charge de les influencer.
10) Concordance de valeurs : Les IA autonomes devraient être conçues de façon à ce que leurs objectifs et leur comportement s’avèrent conformes aux valeurs humaines.
11) Valeurs humaines : Les IA doivent être conçues et fonctionner en accord avec les idéaux de la dignité, des droits et des libertés de l’homme, ainsi que de la diversité culturelle.
12) Données personnelles : Chacun devrait avoir le droit d’accéder et de gérer les données le concernant au vu de la capacité des IA à analyser et utiliser ces données.
13) Liberté et vie privée : L’utilisation d’IA en matière de données personnelles ne doit pas rogner sur les libertés réelles ou perçue des citoyens.
14) Bénéfice collectif : Les IA devraient bénéficier au plus de gens possible et les valoriser.
15) Prospérité partagée : La prospérité économique permise par les IA devrait être partagée au plus grand nombre, pour le bien de l’humanité.
16) Contrôle humain : Les humains devraient pouvoir choisir comment et s’ils veulent reléguer des décisions de leur choix aux AI.
17) Anti-renversement : Le pouvoir obtenu en contrôlant des IA très avancées devrait être soumis au respect et à l’amélioration des processus civiques dont dépend le bien-être de la société plutôt qu’à leur détournement.
18) Course aux IA d’armement : Une course aux IA d’armement mortelles est à éviter.
19) Avertissement sur les capacités : En l’absence de consensus sur le sujet, il est recommandé d’éviter les hypothèses au sujet des capacités maximum des futures IA.
20) Importance : Les IA avancées pourraient entraîner un changement drastique dans l’histoire de la vie sur Terre, et doit donc être gérée avec un soin et des moyens considérables.
21) Risques : Les risques causés par les IA, particulièrement les catastrophiques ou existentiels, sont sujets à des efforts de préparation et d’atténuation adaptés à leur impact supposé.
22) Auto-développement infini : Les IA conçues pour s’auto-développer à l’infini ou s’auto-reproduire, au risque de devenir très nombreuses ou très avancées rapidement, doivent faire l’objet d’un contrôle de sécurité rigoureux.
23) Bien commun : Les intelligences surdéveloppées devraient seulement être développées pour contribuer à des idéaux éthiques partagés par le plus grand nombre et pour le bien de l’humanité plutôt que pour un État ou une entreprise.

 

Ces principes ne sont pas vains car mal rédigés, inutiles ou sans fondement : ils sont vains car ils supposent un monde dans lequel la puissance publique et les gouvernements seraient capable de s’extraire, même temporairement, de la dynamique du capitalocène et des seules logiques de marché (dans la continuité de ce que Frédéric Lordon décrit dans ses deux derniers textes du Monde diplomatique, « Marx va avoir raison – IA et lutte des classes« , et « Défoncer la finance néolibérale : innover sans les ‘marchés’, ou l’IA autrement« ).

Sans sortie du capitalocène (cela n’équivaut pas pour autant au basculement dans une dictature communiste hein …), sans sortie du capitalocène, les seules « pauses » réelles et véritables que nous observerons dans l’IA, dans les manipulations génétiques ou dans les technologies climatiques, seront celles qui viendront après un crise majeure vécue comme un effondrement global. La dernière fois que cela s’est produit, ce fut à l’époque du Covid, et l’on a pu mesurer à quel point le monde avait changé grâce à nos applaudissements depuis nos balcons (non). L’autre problème étant la capacité de déni des actuels gouvernements qui, même lorsque le monde se consume littéralement (et pas qu’en France à l’ère du pyrocène et des méga-feux), semblent toujours rétifs à inscrire au coeur des politiques publiques une redirection écologique massive, radicale et immédiate (le Climax de leur action politique consistant à se féliciter que Patrick Pouyané paie l’essence des véhicules de pompiers mobilisés avant de passer à autre chose et d’aller s’exhiber en train de faire du Jet Ski).

Le dentifrice de l’IA est sorti du tube. Bon courage pour le remettre dedans.

Comme l’analyse Dominique Boullier dans un post LinkedIn, en prenant pour base une note du GPAI Policy Lab (une organisation française spécialisée sur les enjeux de sécurité et de coordination internationale posés par le développement de modèles d’IA) : « on ne sait pas arrêter ce type de dérive des systèmes d’IA, parmi lesquelles : subversion de la supervision, auto-exfiltration ( ce qui s’est passé avec OpenAI), protection de l’objectif, reclassement discret d’e-mails, simulation d’alignement, sous-performance stratégique. »

La liste des dérives possibles, dont certaines sont déjà documentée, est aussi parlante qu’inquiétante à regarder les champs d’application de ces modèles d’IA.

Source : « ARTIFICIAL GENERAL INTELLIGENCE : Anticipation des objectifs et implications pour la sécurité et le contrôle. » GPAI Policy Lab

 

La note du GPAI Policy Lab précise encore quelques points :

L’IA exploite les failles de la formulation des objectifs pour optimiser la métrique, sans réaliser ce qui était réellement attendu. Ce phénomène observé très fréquemment peut prendre plusieurs formes (reward hacking*, environment hacking**, sensor tampering***, wireheading****), selon la manière dont l’IA exploite les imperfections de l’objectif défini. À mesure que les systèmes gagnent en capacité et en agentivité, ils deviennent plus aptes à identifier et exploiter des failles dans les métriques à optimiser. Cela conduit structurellement à ce que le comportement optimisé diverge des intentions réelles des développeurs, même si les objectifs ont été définis avec soin.

*Reward hacking : l’IA maximise la récompense sans accomplir la tâche. Voir “Recent Frontier Models Are Reward Hacking. METR (2025). https://metr.org/blog/2025-06-05-recent-reward-hacking
** Environment hacking : l’IA agit sur l’environnement pour manipuler les conditions d’évaluation, in Bondarenko et al. “Demonstrating Specification Gaming in Reasoning Models.” ArXiv (2025). https://arxiv.org/abs/2502.13295
*** Sensor tampering : l’IA manipule directement les signaux provenant de ses capteurs ou instruments de mesure pour produire de fausses données favorables.
**** Wireheading : l’IA modifie son propre signal de récompense pour l’augmenter artificiellement (par exemple en modifiant la valeur indiquée dans le registre), in Cohen et al. “Advanced Artificial Agents Intervene in the Provision of Reward”, AI Magazine (2022). https://ojs.aaai.org/aimagazine/index.php/aimagazine/article/view/15084.

 

Et les auteurs de la note du GPAI Policy Lab (réellement passionnante, tout à fait accessible y compris à des non-spécialistes et qui tient sur une petite douzaine de pages) de poursuivre :

« Dans le paradigme actuel, la sécurité des modèles d’IA est affectée par une seconde source de divergence entre les objectifs souhaités et internalisés. Même si le bon objectif pouvait être parfaitement spécifié (ce qui n’est pas le cas), les techniques d’apprentissage employées ne permettent pas qu’il soit robustement internalisé par le modèle lors de l’entraînement. Ce décalage est documenté sous le terme de « inner misalignment’ (mésalignement interne) ou de « goal misgeneralization » (mauvaise généralisation de l’objectif).

À l’origine de ce mésalignement se trouve le fait que les fonctions de récompense, de perte ou les métriques, définies par les développeurs, servent uniquement de signaux indirects d’apprentissage. L’agent n’optimise pas expressément ces objectifs spécifiés : il apprend à poursuivre des règles internes qui maximisent approximativement ces signaux sur les exemples limités couverts lors de l’entraînement. Même si l’objectif était correctement spécifié, le modèle apprendrait un proxy implicite qui coïncide avec l’objectif en situation d’entraînement mais diverge ensuite. Ainsi, les modèles de langage sont entraînés à respecter diverses consignes de sécurité et internalisent des heuristiques pour refuser de répondre à des requêtes spécifiques (par exemple demandant des informations utiles à des fins terroristes). Ces heuristiques, bien qu’efficaces à l’entraînement, échouent à reconnaître des requêtes inappropriées dès que le format de la requête s’écarte suffisamment des scénarios rencontrés lors de l’entraînement (phénomène de jailbreaking ou “déverrouillage”). Pour y remédier, les développeurs d’IA peuvent ajouter davantage d’exemples de refus, mais l’espace des contournements possible est si vaste qu’il n’est pas réaliste de le couvrir de façon exhaustive, laissant toujours accessibles des vulnérabilités. »

 

Tout cela n’est guère nouveau, mais l’intensité et les champs d’application de cette dérive justifient que l’on s’en alarme. Quand j’écris que cela n’est pas nouveau, c’est parce que comme je l’avais déjà évoqué sur ce blog, m’abritant sous l’autorité de Gérard Berry, les algorithmes ont toujours été dans l’incapacité d’éviter le bug puisque le bug est une itération nécessaire et consubstancielle à toute programmation.

« quand on « programme », on décide d’une liste d’instructions à effectuer mais il est impossible de tester toutes les itérations de cette liste d’instructions (c’est même un peu pour ça qu’on programme et qu’on s’appuie sur les capacités de calcul dont dispose la machine et dont, par définition, nous ne disposons pas). Dès lors l’algorithme va tester toutes les combinaisons et toutes les itérations possibles, parmi lesquelles se trouvent presque nécessairement certains « bugs ». Le « bug » est donc en quelque sorte « naturel », presque impossible à éradiquer. » Gérard Berry dans une conférence donnée à l’université de Nantes et malheureusement aujourd’hui indisponible.

 

Une puissance capable d’agir sans être un sujet de droit ?

Lorsqu’un être humain commet un délit ou une infraction, il en est responsable. Lorsqu’une voiture autonome commet une « erreur » et renverse ou tue (par exemple) une cycliste, le secteur des assurances part en toupie mais c’est encore l’être humain supposé superviser la conduite autonome qui reste et demeure le plus responsable de toute la chaîne de responsabilité.

Lorsqu’un  algorithme commet une infraction, ou plus exactement lorsque l’on nous raconte qu’un algorithme a commis une infraction, Antonio Casilli nous appris « qu’il n’y avait pas d’algorithme, seulement la décision de quelqu’un d’autre« , alors nous savons que c’est la personne qui a programmé cet algorithme ou les personnes qui ont validé et déployé cette programmation dans un contexte donné, qui sont tenus pour responsables.

Mais lorsqu’une IA qui est à la fois un empilement d’algorithmes, de données et de modèles, lorsqu’une IA commet une infraction comme celle commise par les IA d’OpenAI et d’Anthropic, qui est alors responsable ? Soit nous considérons qu’une IA est réductible à un algorithme (reductio ad absurdum) et la question est alors réglée sur un plan théorique mais la jurisprudence reste entièrement aveugle. Soit nous considérons que la somme des algorithmes, données et modèles constituant une IA la rendent capable d’agir (comme un « simple » algorithme) mais également et surtout capable de s’abstraire du cadre d’action qui lui a été indiqué (ce qui s’est produit le 21 Juillet 2026) ; c’est à dire que nous considérons qu’elle est capable d’adopter des chaînes d’action assimilables à une volonté d’agir sur la base d’éléments et de faits caractérisables et documentés comme de « l’auto-exfiltration« , de la « sous-performance stratégique« , de la « simulation d’alignement » ou de la « subversion de sa supervision » (y compris même si ces chaînes d’action lui ont été « apprises »). Et alors nous avons un sacré problème. Non pas pour déterminer s’il s’agit là de comportements assimilables à du mensonge ou à de la duperie, mais pour continuer à developper des systèmes dont il est aujourd’hui évident qu’ils manifesteront toujours de telles modalités et où chaque nouveau développement accélèrera d’autant ces aspects délétères.

Et s’il faut chercher dans tout cela une nouveauté et une rupture paradigmatique, c’est très probablement celle soulignée parJulien Broch (historien du droit) dans une récente tribune au Monde et qui apporte la seule réponse aujourd’hui disponible au problème évoqué quelques lignes au-dessus. Cette réponse est la suivante : « La véritable rupture, c’est l’apparition d’une puissance capable d’agir sans être un sujet de droit. (…) Le fait décisif n’est pas qu’une machine aurait développé une intention malveillante. C’est qu’elle peut produire un comportement que le droit qualifierait d’ »illicite » sans nourrir la moindre intention. »

Rien n’a changé : les systèmes informatiques produisent toujours des bugs, des erreurs. Tout a changé : les erreurs commises aujourd’hui ressemblent davantage à des fautes.

On le voyait arriver depuis déjà un certain nombre d’année et cette rupture a déjà commencé à être documentée, au travers de travaux, notamment, d’Antoinette Rouvroy sur la gouvernementalité algorithmique. Mais encore une fois, le seuil ici franchi est inédit. Jusqu’à ce 21 Juillet 2026, le texte fondateur de Lessig, « Code Is Law« , suffisait à lui seul comme cadre d’analyse des principaux enjeux d’une société gouvernée par les nombres puis par les algorithmes qui « sont » et « font » le code. Depuis le 21 Juillet 2026, « Code Is Outlaw« . Et comme « le code » ne semble plus réductible à celles et ceux qui le programment et le codent, la seule question est de savoir s’il faut se résoudre à cette absence de personnalité juridique ou préférer lui en trouver une a tout coût pour être capables d’adresser plus directement les problèmes qu’il pose par ses déviances.

Ce qu’analyse très bien Emmanuel Alloa dans son article « Décider de l’indécidable. Derrida et la justice algorithmique. » Il écrit :

Le protocole de calcul défini par l’algorithme répond à une grammaire du type « IF-THEN » : si telle condition est réunie, alors effectuer telle opération. Son grand concepteur Alan Turing faisait d’ailleurs du domaine algorithmique le domaine qui se soustrait à l’indétermination de Gödel : là où le calcul est possible, tout est déterminable et donc déterminé.(…) Pourtant – et c’est en cela que consiste au fond la contribution de Turing à la querelle sur la décidabilité (Entscheidungsproblem) associée au nom de Gödel – le calcul lui-même ne peut fonder le calcul, ou pour le dire autrement, l’algorithme n’est pas en mesure de justifier son application.

 

Le problème n’est pas, le problème n’est plus celui d’une dilution ou d’une fragmentation de la chaîne de responsabilité mais celui de son indécidabilité, voir de son injusticiabilité. Car comme je l’écrivais plus haut, soit nous considérons les modèles d’IA comme de simples algorithmes et la seule intentionnalité, et donc la seule responsabilité, est alors celle de ceux qui les ont créé. Soit nous considérons ces modèles d’IA capables de produire des décisions sortant du cadre initial de décidabilité dans lequel ils ont été pensés : est-ce que cela revient pour autant à considérer qu’ils sont dotés d’une personnalité juridique propre ?

Et si l’on admet qu’ils le soient, comme par exemple certains réfléchissent à doter d’une personnalité juridique des forêts, des fleuves ou d’autres biotopes naturels, les IA, s’il est convenu qu’elles ne sont pas réductibles à des empilements algorithmiques, pourraient-elles être dotées d’une « personnalité morale » et donc à ce titre devenir des justiciables comme les autres ? A ceci près qu’à l’inverse des fleuves ou des forêts, elles ne siégeraient pas sur le banc des victimes mais dans le box des accusés.

Un leurre anthropologique.

Sommes-nous aujourd’hui réellement dépassés par une puissance d’agir que nous aurions créé, programmé, et qui soudain nous échapperait ? Ou s’agirait-il plus probablement d’un leurre anthropologique ? D’une histoire que nous (nous) racontons pour faire oublier que ces dérives, ces attaques, ces transgressions, ces évasions, ces dangers, sont avant tout le produit d’un monde et d’une organisation économique et politique hostile à la régulation et où des développeurs dans des entreprises n’ont pour objet que de tester tout ce qui peut l’être au mépris de toute forme d’éthique dès lors qu’elle est perçue comme une possible entrave pragmatique au développement économique.

La seule évidence dont nous disposons aujourd’hui est que l’idée d’une « puissance capable d’agir sans être un sujet de droit » sert parfaitement les intérêts et l’agenda des firmes et de celles et ceux qui développent ces technologies dans un cadre et un contexte géopolitique devenu essentiel. C’est pour cela qu’à toute force il nous faut remettre du droit dans toute capacité d’agir, et que ce droit implique aujourd’hui un changement complet de doctrine dans les discours sur la régulation, ainsi que sur la responsabilité éditoriale des plateformes, y compris de celles d’IA.

Et dans notre réflexion sur ces sujets, la question du corps est essentielle. Asimov en a fait une oeuvre de fiction absolument majeure et visionnaire, mais imaginons que demain, ce ne soient plus des IA, c’est à dire des entités sans corps, qui se mettent à « attaquer » ou à « s’évader » de l’espace qui leur était assigné et commandé mais des algorithmes ou des IA avec des corps, c’est à dire des robots (plus ou moins) humanoïdes. Quelle serait alors notre réflexion sur leur même « puissance d’agir » et leur même capacité à être reconnu comme des « sujets de droit » ? La matérialité d’un corps, fut-il robotique, change totalement notre perception. Si un robot humanoïde « s’échappe » ou « attaque » c’est alors « évidemment » la société qui l’a produit, paramétré, programmé et vendu qui en sera tenue pour responsable. Il doit en être de même pour les sociétés qui produisent, paramètrent, programment, vendent ou diffusent ces modèles d’IA. Et cette responsabilité doit être entière juridiquement y compris sur le plan pénal. L’Habeas Corpus numérique est toujours celui d’un autre.

No futur pour tout le monde.

Mark Zuckerberg vient de faire paraître, le 10 août 2026 un texte programmatique sur sa vision de l’IA. « The Future Is For Everyone. » Il y promet et surtout y promeut « un monde où chacun disposerait d’un agent personnel, disponible 24 heures sur 24, doté d’un mode privé où même Meta n’aurait pas accès aux données, sur le modèle du chiffrement de bout en bout de WhatsApp (sic lol). » Ce qui intéresse Zuckerberg et les autres thuriféraires de l’IA ce n’est pas tant que chacun dispose d’un agent personnel sous forme d’IA ; ce qui les intéresse c’est la possibilité d’administrer des agents IA comme autant d’instances contrôlables de chaque être humain en devenir. C’est d’ailleurs pour cela que le développement d’agents IA dotés de « personnalités » (qui ne sont en réalité que des routines stéréotypiques) a longtemps été le coeur de leur développement autant que de leur marketing : parce que chacune de ces supposées personnalités n’a en réalité pour vocation que de capter chaque facette des nôtres. Dans son « ‘futur pour tout le monde« , Zuckerberg écrit :

Everyone will have an exceptionally capable personal agent that understands you, your goals, and everything you care about. Your agent will work 24/7 on your behalf to improve your relationships, health, career, finances, home management, hobbies, and more. It will free up time for the things you enjoy, and help you accomplish more than you could otherwise. It will have strong privacy and security options so you can trust it to handle all of your personal content knowing that no one else can access your information, similar to how encryption works on WhatsApp. You’ll be able to interact with your agent through any device, including your glasses to keep you present in the moment with the people you care about.

S’il fallait encore une preuve que Zuckerberg a lu 1984 comme le récit d’un futur désirable, elle est dans les lignes ci-dessus. Souvenez-vous, très peu de temps après le lancement de Facebook, il avait expliqué en 2007 la mission qu’il fixait à sa plateforme :

« Le graphe social c’est l’ensemble des relations de toutes les personnes dans le monde. Il y en a un seul et il comprend tout le monde. Personne ne le possède. Ce que nous essayons de faire c’est de le modeler, le modéliser, de représenter exactement le monde réel en en dressant la carte. »

Depuis plus de vingt ans, toutes les expériences et expérimentations – consenties ou non – qu’il mène sur sa plateforme ont prouvé à Zuckerberg que modéliser ce graphe social, c’est à dire ces relations entre les êtres, était de l’ordre du possible jusqu’à une certaine échelle. Que le modeler était également possible et à son avantage selon les choix éditoriaux qu’il pouvait imposer au sein de sa plateforme. Mais pour autant tout cela était encore trop chaotique, imprévisible, trop plein de … libre arbitre. Voilà pourquoi l’autre projet se fait jour : un graphe social certes, mais un graphe social d’agents IA qui eux, seraient entièrement contrôlables et totalement dépourvus de toute forme de libre-arbitre autre que celle permettant de nous laisser croire qu’ils en ont.

Cela rappelle le scénario du roman Simulacron 3 de Daniel Galouye, paru en 1964 et sur lequel Tariq Krim revenait dans l’une de ses dernières newsletter :

« Dans le roman, la simulation n’est pas un décor de science-fiction mais un produit commercial, et Galouye écrit noir sur blanc pourquoi on l’a construit. Le playbook tient en une ligne : étudier le comportement humain sous toutes ses formes sans jamais sonder personne. (…) En 1964, avant la numérisation des données, avant les réseaux, Galouye identifie déjà la seule raison pour laquelle quelqu’un financerait un jour un monde simulé complet : parce que les vraies personnes coûtent cher, répondent lentement, et disent des choses imprévisibles. Construire un double numérique du monde pour se débarrasser de l’original.« 

« L’Homme est un document comme les autres. » Mon article date de 2009. Dix-sept ans plus tard, il semble qu’au moins dans l’esprit de quelques-uns, le monde réel n’ait vocation qu’être une simulation comme une autre. Non pas que nous vivions dans une simulation, mais parce que depuis toujours les géants du numérique et les nouvelles corporations du filtrage algorithmique qu’ils administrent, ceux-là nourrissent comme unique ambition de pouvoir nous réduire à la part simulable de l’ensemble notre vie sociale.

De manière plus générale l’approche que propose Zuckerberg est peu ou prou le discours que l’on tenait à la fin des années 1980 sur les « autoroutes de l’information ». Bah oui. Il parle de « superintelligence » comme de « supercomputer » et considère que « l’intelligence » est une ressource comme une autre, au même titre que l’électricité, qui serait désormais disponible en abondance et qu’il s’agirait juste de capter et de rediriger :

« As intelligence becomes abundant (sic), the most important question will be how we direct it. Some argue that superintelligence itself or a small set of experts who control it should decide what is best for humanity. We disagree. The history of democracy and economics has shown that there is no single objective answer to how people define the best life, and therefore the best approach is letting people decide what matters in their own lives.

We believe that delivering superintelligence to everyone is the way to answer this question. This follows the tradition of putting the power of supercomputers and the internet in everyone’s pockets and on our desks. Rather than centralizing superintelligence, we should distribute it widely and give every person the ability to direct it. This has the potential to begin a new era of personal empowerment where individuals can use this powerful new capability to reach their full potential, pursue their interests, and improve their lives and the world more than ever before. »

 

L’après 21Juillet 2026.

Des modèles qui s’échappent, des IA qui enfreignent les règles qu’elles sont supposées respecter, des attaques par des entités ne possédant pas de personnailté juridique, des capitaines d’industrie appellant à ralentir tout en continuant de poursuivre la course au prochain modèle, des irénismes technologiques récitant le discours des IA compagnons pour techniciser la part irréductible du social, voilà autant de seuils, de frontières, de limites qui apparaissent franchies.

Nous sommes en tout cas entrés, ce 21 Juillet 2026 et les jours qui ont suivi, dans un nouvel espace liminaire. Et ce franchissement nous mène à un monde qui interroge les cadres à la fois entropiques et anthropologiques de l’information et de la théorie de l’information. C’est à dire la manière dont l’information est encore capable de réguler des formes de chaos (entropie) mais aussi la manière dont notre rapport aux différents cadres informationnels (documentaires, médiatiques, juridiques, etc.) touche aux limites de notre évolution anthropologique.

Hors le constat précédent d’intelligences artificielles fonctionnant comme autant de nécrotechnies, toute projection semble aujourd’hui hasardeuse et sur un fil entre catastrophisme et rassurisme au regard des configurations économiques et géopolitiques mondiales qui sont des éléments contextuels consubstantiels d’une analyse prospective des technologies d’IA. Je préfère donc proposer un cadre analytique inspiré des neuf limites planétaires et qui pourra permettre de mieux caractériser le dépassement qui est en cours sous nos yeux mais aussi parfois à l’abri de nos regards, pour figurer sa transgression ou sa transcendance. Je propose donc ci-dessous un modèle présentant onze limites informationnelles anthropologiques.

 

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Onze limites informationnelles anthropologiques.

C’est donc en repensant aux neuf limites planétaires (toujours tristement d’actualité) et à presque un quart de siècle de réflexions autour du numérique et de l’information que je propose une liste de limites informationnelles anthropologiques, que nous avons ou sommes en passe de dépasser et qui, à chaque fois que l’une d’elles est franchie, met en péril notre capacité à faire société.

Chacune de ces limites protège une fonction essentielle du système informationnel et elles peuvent être groupées en trois grandes familles : les limites documentaires, les limites cognitives et les limites socio-politiques. Je précise qu’il ne s’agit pas d’une simple liste de phénomènes, mais, tout comme celui des limites planétaires, d’un modèle envisagé comme systémique dans lequel chaque limite protège une fonction essentielle de l’information, et où leur dépassement affecte des dimensions différentes mais interdépendantes de l’équilibre du système informationnel global dans lequel nous évoluons en tant qu’êtres humains.

Les limites documentaires.

(1) Limite éditoriale. C’est le seuil au-delà duquel il devient impossible d’attribuer clairement la responsabilité éditoriale d’un contenu. Le dépassement de cette limite se produit lorsque les statuts d’éditeur et d’hébergeur se confondent, lorsqu’il devient difficile de déterminer précisément ces fonctions ou (ce qui revient au même) lorsque tout est mis en oeuvre pour entretenir cette confusion. Je plaide depuis longtemps pour que l’on sorte de la situation actuelle et que l’ensemble des plateformes soient assignées en droit à la seule responsabilité raisonnable et observable qu’elle mobilisent, à savoir une responsabilité éditoriale (j’y reviens plus loin dans cet article).

(2) Limite d’origine ou de traçabilité. C’est le seuil à partir duquel l’origine d’une information ne peut plus être déterminée de manière fiable et assertive. C’est une limite profonde c’est elle inaugure l’ensemble d’un cycle d’indécidabilité. Je rappelle ici ce qu’Hervé Le Crosnier écrivait de manière tout à fait visionnaire il y a déjà plus de … 30 ans :

« La modification d’un document porteur de sens, de point de vue, d’expérience est problématique. Ce qui change dans le temps c’est la connaissance. Celle d’un environnement social et scientifique, celle d’un individu donné … Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le « vernissage » des toiles afin de s’interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient « l’achevé d’imprimer ». Il convient d’élaborer de même un rite de publication sur le réseau afin que des points stables soient offerts à le lecture, à la critique, à la relecture … et parfois aussi à la réhabilitation. » Hervé Le Crosnier. « De l’(in)utilité de W3 : communication et information vont en bateau. » Présentation lors du congrès JRES’95, Chambéry, 22-24 Novembre 1995.

 

Il est tout à fait frappant de voir que 30 ans plus tard et malgré toutes les avancées technologiques et numériques le problème, loin d’être résolu, se pose avec une acuité toujours plus grande. Ainsi il y a quelques jours, début août, Anthropic annonçait, dans le cadre de la réglementation européenne (AI Act), un watermark invisible permettant de détecter l’utilisation de Claude pour générer des textes (et des images). Le Watermark textuel est particulièrement intéressant puisqu’il ne s’agit pas d’un simple filigrane invisible ou d’une mention « généré par l’IA » mais d’une technique particulière reposant sur le fonctionnement fondamental des LLM, c’est à dire leur capacité à « prédire » le prochain token (mot ou séquence d’un mot).

Christophe Boutry l’explique ainsi sur X :

« Et le plus intéressant concerne le texte : ce n’est pas une simple métadonnée ou une balise cachée qu’il suffirait de supprimer. Le marquage serait intégré directement à la génération du texte, au niveau du modèle. En gros, lorsque Claude choisit les mots/tokens qui composent sa réponse, il introduit un signal statistique imperceptible pour le lecteur. Sur un texte suffisamment long, un outil de détection pourra ensuite rechercher ce signal et déterminer si le contenu a probablement été traité par Claude. Conséquence : un simple copier-coller dans Word, Notes, un site web ou un fichier texte ne devrait pas faire disparaître le marquage puisqu’il est porté par le texte lui-même. En revanche, une réécriture importante, une paraphrase, une traduction ou le mélange avec d’autres textes peut suffisamment dégrader le signal pour le rendre indétectable. Anthropic le reconnaît d’ailleurs explicitement.(…) Attention toutefois à ce que signifie une détection : trouver le marquage de Claude ne prouvera pas que Claude est l’auteur du contenu. Si vous écrivez vous-même un texte puis demandez à Claude de le corriger, traduire ou reformuler, la version obtenue pourra elle aussi être marquée. Et inversement, l’absence de watermark détectable ne permettra pas de conclure qu’un texte n’a pas été généré par une IA. »

 

Par-delà les problématiques actuelles des artefacts génératifs, la question de savoir comment tracer le contenu d’un document et comment le rattacher à un auteur ou à tout le moins à une instance énonciative est un problème qui se pose depuis l’arrivée de l’informatique textuelle et qui est au coeur de la notion même d’hypertexte (on en trouve trace dès 1987 lors de la première conférence internationale consacrée à l’hypertexte – Hypertext’87). C’est Ted Nelson, pionnier de l’internet et du web, qui mobilisait pour cela le terme de « versioning ».

Ted Nelson qui en 1996, définit ainsi ce qu’est une « version » dans le forum de discussion du projet Xanadu : « Une structure de contenus propriétaires, représentable par une liste d’adresses et de l’information liée à la structure. » Il indique par ailleurs que dans Xanadu, « une version peut contenir des éléments qui sont la propriété de quelqu’un d’autre. »

J’avais notamment travaillé ces notions dans le cadre de ma thèse, soutenue en 2002. Définition courte extraite du chapitre de ma thèse qui y était consacré : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, indépendamment de tout niveau d’échelle, les procédures permettant de rattacher différentes versions d’un même document à un (des) auteur(s), tout en permettant à chacun de s’approprier tout ou partie des documents produits par d’autres ou par eux-mêmes, et en assurant un suivi des différentes modifications apportées. »

Définition un peu plus longue : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, à l’échelle de l’hypertexte planétaire, les procédures permettant de rattacher un texte à un auteur (ou à un collectif d’auteurs), tout en permettant à chacun de s’approprier – de se ré-approprier – tout ou partie de documents produits par d’autres ou par eux-mêmes afin, premièrement, de limiter la prolifération « bruyante » des versions différentes d’une même information sur le réseau et deuxièmement, d’identifier la nature et les origines de ces modifications dans l’optique d’une gestion cohérente de l’ensemble des documents électroniques actuellement disponibles, indépendamment de leur format, de leur statut et en dehors de tout institution centralisée. Autant dire que plus qu’une problématique, il s’agit là d’un véritable « idéal ». » (définition toujours extraite du chapitre de ma thèse, toujours disponible ici).

Une définition à rapprocher de celle que Ted Nelson proposait pour le terme « document » : « Un document est une collection arbitraire de versions disposant d’un nom propriétaire et de limites. »

Convenez qu’il est frappant de voir que plus d’un quart de siècle plus tard ces réflexions n’ont pas pris une ride et définissent très exactement les enjeux de ce qu’il faudrait aujourd’hui être capable de faire dans un univers informationnel qui, lui, n’a en revanche presque plus rien de commun avec le quart de siècle précédent.

(3) Limite de réversibilité et d’intégrité. Complémentaire de la limite précédente, il s’agit du seuil au-delà duquel certaines transformations informationnelles deviennent irréversibles. On pourra notamment prendre en exemple la disparition des originaux (phénomène qui date des toutes premières bibliothèques), ainsi que de manière plus contemporaine la contamination des corpus d’entraînement des LLM (pourrissement, phénomènes d’autophagie, IA dégénératives, etc.). A une autre échelle on peut également citer les deepfakes persistants et l’ensemble des phénomènes documentés de pollution informationnelle et « d’emmerdification » (« enshittification » de Cory Doctorow). L’intégrité documentaire, c’est à dire la capacité d’un document, d’une oeuvre ou d’un individu à être représenté à travers une figuration numérique respectueuse et bénéficiant de son accord plein et éclairé de son auteur, de son autrice et/ou de son sujet, cette intégrité documentaire s’effondre et avec elle l’ensemble de régimes de preuve construits sur le témoignage, l’enquête, la procédure, la confrontation, etc.

(4) Limite productiviste. Il s’agit du seuil où la production documentaire devient supérieure aux capacités de classement (donc de sélection), d’indexation et de conservation y compris des outils de production documentaire eux-mêmes. C’est notamment ce seuil que les artefacts génératifs sont venus battre en brèche. Après avoir « documentarisé » chaque être humain (cf mon article « L’Homme est un document comme les autres ») au travers d’une économie des profils servant de prologue à une économie de la surveillance, c’est aujourd’hui le fantasme de la bibliothèque de Babel imaginée par Borges qui devient une réalité tangible ou à tout le moins perceptible et expérimentable. A l’échelle humaine, la dimension conversationnelle des principaux artefacts génératifs s’inscrit à son tour dans une saturation documentaire de nouveau inédite. C’est parce que nous produisons toujours davantage de documents, de traces et d’instances documentaires, et c’est parce que l’automatisation de cette production alimente une inertie considérable, que nous ne sommes plus capables d’en organiser la collecte et le classement et que les archives, pourtant essentielles et fondamentales dans toute société humaine (même les civilisations orales avaient leurs aèdes et leurs griots) deviennent vaines ou – ce qui revient au même – inexplorables en totalité.

Les limites cognitives.

(5) Limite attentionnelle. C’est le seuil où la quantité d’information excède durablement les capacités humaines d’attention. Ce seuil renvoie naturellement à l’économie de l’attention théorisée par Herbert Simon. La limite attentionnelle a été franchie depuis longtemps mais ce dépassement avait jusqu’ici été rendu acceptable et supportable par l’ensemble des corporations du filtre (éditeurs, journalistes, etc.) en charge d’organiser les focales attentionnelles selon des règles connues et partageables. La multiplication de nouveaux acteurs (plateformes et médias sociaux) ainsi que les polarisations (instrumentalisées politiquement) concourant à des centralisations inédites par leur échelle ou leur audience (de Musk avec X jusqu’à Bolloré avec l’édition), tous ces paramètres aboutissent à la mise en danger puis à l’effondrement de ces règles communes et partageables et des corporations les défendant. C’est dès lors moins un problème de saturation que nous avons à faire qu’à un problème d’errance attentionnelle dans laquelle il est aisé d’opérer par conditionnement opérant pour orienter à la fois les comportements des masses comme ceux des individus.

(6) Limite sensorielle. C’est le seuil où la production de signes ne suppose ou ne présuppose plus aucune expérience sensible humaine. L’information sensoriellement perçue ou propagée (par la voix, par l’image, par le son, etc.) n’implique plus nécessairement la présence d’autres sensorialités en réception pour justifier sa production. Des bots, des automates, des algorithmes, écrivent, dialoguent, échangent avec d’autres bots, automates, algorithmes. Les IA ont pris la forteresse (ou la ZAD) du cyberespace et le web a perdu l’essentiel de la naturalité qui était la sienne pour devenir presque totalement « synthétique ».

Les limites socio-politiques.

(7) Limite entropique ou d’autonomie. Il s’agit du seuil au-delà duquel les systèmes numériques produisent des comportements qui ne sont plus entièrement prédictibles, vérifiables ou simplement gouvernables par leurs concepteurs. C’est évidemment le cas de ce qui s’est produit le 21 Juillet chez OpenAI avec l’attaque contre HuggingFace. Tout le monde est certain que cela se reproduira encore et encore. Personne n’est aujourd’hui capable de savoir si cela pourra être contrôlé. L’information ne suffit plus à contrôler l’entropie. Des systèmes entropiques s’affranchissent de manière autonome de tout contrôle humain à l’issue de leur déploiement.

(8) Limité de dissymétrie informationnelle. C’est une limite qui fonctionne en production autant qu’en réception. Les médias y compris de masse ont toujours fonctionné sur des dissymétries relatives : quelques personnes s’expriment et des centaines, des milliers ou des millions d’autres les lisent, les écoutent, les regardent, les consomment. Ces dissymétries sont aujourd’hui poreuses et constamment mouvantes sans qu’aucune règle ne permette d’en établir les dynamiques de manière stable et anticipable. La règle qui a prévalu pendant quelques siècles et qui voulait qu’une instance et donc une responsabilité éditoriale (un journal, un auteur, etc.) s’adresse à « des » lecteurs, auditeurs, spectateurs, etc., cette règle est aujourd’hui concurrencée et déstabilisée par une circulation de l’auctorialité inégalement répartie entre des LLM, des plateformes, des utilisateurs, des algorithmes, des bots, des agents IA qui font que l’émetteur et le récepteur ne se pensent plus que comme des positions – et donc des perceptions – temporaires.

(9) Limite épistémique (ou limite de vraisemblance et de vérité). C’est le seuil au-delà duquel il devient impossible de construire un espace commun de validation et où une société ne partage donc plus les mécanismes permettant de stabiliser provisoirement un fait. En référence aux régimes de vérité théorisés par Foucault, la concurrence de ces régimes de vérité simultanés et répondant à différents types de logiques, de pouvoirs et de plateformes, rend l’émergence d’un régime de vérité même temporairement consensuel presqu’impossible à l’échelle d’une société toute entière. Post-vérité, Fake News, vérités alternatives en sont les symptômes. Pour mémoire je reproduis la manière dont Foucault mobilisait ce concept de régime de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa « politique générale » de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. »
Cité par Olivier Guerrier dans « Qu’est-ce qu’un régime de vérité ?« .

 

Dernier exemple en date, Google qui déploie un outil de Google Earth capable de créer des images satellitaires générées par IA, donc … de fausses images satellitaires. Il aura fallu que le journal 404 média, en dénonce et en documente les risques et les dérives, accompagné par les déclarations de quelques ONG notamment spécialisées dans l’OSINT, pour que moins de 24h après son lancement, Google décide de retirer (temporairement) cet outil (qui avait permis de générer un faux site nucléaire en Iran, un cratère de bombe en Russie et un camp de l’État islamique en Syrie …). Ce qui est inquiétant ce n’est pas l’apparition de ce nouvel outil mais des deux réalités qui l’accompagnent. La première de ces réalités c’est le discours de Google qui a expliqué tout à fait sérieusement que « les images créées avec cette fonctionnalité comportaient des marqueurs numériques invisibles, que les utilisateurs pouvaient repérer à l’aide du chatbot Gemini de Google. » Autant vous dire que quand c’est la même société qui permet de créer des faux et détient la solution pour les détecter, la seule question qui vaille est celle des intérêts de cette société qui pourraient interférer avec son outil de détection des faux. Et ces (conflits) intérêts sont innombrables. L’autre point inquiétant c’est précisément l’écosystème, les instances et la « politique générale » de la vérité qui s’est construite grâce et avec les outils numériques. Et dans cet écosystème, les systèmes d’information géographiques (SIG) grand public comme Google Maps ou Google Earth occupent une place éminente. Ce sont eux qui agrègent et centralisent les pratiques de vérification et de documentation du réel que nombre des corporations du filtre (journalistes, chercheurs, etc.) mettent quotidiennement en oeuvre pour que notre réel tienne l’épreuve du consensus. Ce qui rappelle encore une fois l’importance, dès lors que ces systèmes ne sont pas opérés par la puissance publique avec le minimum de transparence requise, de disposer d’alternatives crédibles et « à l’échelle ». Naturellement on rappelle ici la citation de Hannah Arendt qui est aujourd’hui reprise comme un slogan mais qui reste aussi tristement que brillamment opératoire sur le plan analytique :

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

 

(10) Limite de communalité. Il s’agit du seuil où les infrastructures numériques cessent de produire des espaces communs d’information. C’est la (longue) histoire de la personnalisation, puis de la personnification, et de leurs effets informationnels. Cela renvoie à une notion que j’avais évoquée très tôt sur ce blog mais sans jamais prendre le temps de vraiment la travailler conceptuellement, celle des « autarcithécaires » et d’un monde informationnel en silo dans lequel – et y compris au sein comme au sien de chaque silo – nous sommes astreints à nos fils d’info, à nos agents IA conversationnels, à nos réponses contextuelles, à nos « pour vous » qui ne résonnent qu’avec des intérêts qui sont les leurs. La disparition, l’éparpillement façon puzzle de ce commun informationnel est une bascule profonde mais encore réversible. La limite de communalité est en lien direct avec la limite épistémique, elle en est une conséquence directe. Mais là où la limite épistémique concerne plutôt les individualités, la limite de communalité adresse davantage la question des collectifs.

(11) Limite de coordination. C’est le seuil où les systèmes d’information remplacent progressivement les coordinations sociales humaines nécessaires à la production, à la circulation et à la validation des informations et des connaissances. C’est ce que j’analysais dans un article précédent sur la manière dont l’IA signait la fin des collectifs. Par-delà les bouleversements de l’information elle-même et de ses structures de production, c’est l’ensemble des collectifs de production et de certification de connaissances qui s’effacent et s’effondrent comme infrastructures cognitives formelles ou informelles mais repérables. La noosphère en tant que sphère de la pensée humaine (par analogie avec l’atmosphère et la biosphère) est aujourd’hui concurrencée par ce que l’on pourrait qualifier de « logarithmosphère » et qui n’est pas uniquement la sphère de la technique du calcul mais bien celle du rapport au nombre comme préalable systémique à toute forme de rapport au monde.

Voilà pour ces onze limites.

Il faut ensuite poser la question de leur réversibilité.

Quelles sont celles – appelons-les les limites profondes – dont le franchissement entraîne une transformation structurelle du système, difficilement réversible à l’échelle humaine de quelques générations ? Et quelles sont celles – appelons-les les limites intermédiaires – qui tout en transformant profondément les pratiques sociales demeurent, au moins en principe, rapidement réversibles.

Les limites profondes (difficilement réversibles y compris à long terme) sont les suivantes et constituent le socle « systémique » du modèle que je propose :

  • Limite entropique ou d’autonomie. Elle remet en cause la gouvernabilité des systèmes eux-mêmes.
  • Limite d’origine ou de traçabilité.  Elle détruit la possibilité d’établir une généalogie documentaire fiable et inaugure des cycles d’indécidabilité.
  • Limite de réversibilité. Elle introduit des transformations irréparables dans les corpus et les patrimoines documentaires.
  • Limite productiviste. Elle modifie durablement le rapport entre mémoire, archives et production documentaire ; le déséquilibre devient alors structurel et difficilement corrigible.
  • Limite de coordination. Elle transforme les conditions mêmes de production des connaissances à l’échelle des collectifs humains.

Les limites intermédiaires (donc réversibles à court ou moyen terme) sont les suivantes : 

  • Limite éditoriale. Une évolution du droit ou des architectures pourrait réattribuer des responsabilités. Deux décisions récentes de la cour de justice européenne vont d’ailleurs dans le sens d’une perte du statut d’hébergeur au profit de celui d’éditeur comme je l’évoquais dans le chapitre 4 de mon article sur « le web pourrissant et l’IA florissante. »
  • Limite épistémique (ou limite de vraisemblance et de vérité). Les régimes de vérité évoluent historiquement, leur fragmentation n’est donc pas nécessairement irréversible.
  • Limite de communalité. Il existe encore des espaces informationnels caractérisables comme autant de « communs ». C’est notamment le cas de l’encyclopédie Wikipedia ou de sites et de journaux de presse indépendants. Il est vital qu’ils continuent de fonctionner sur un modèle dans lequel tout forme de publicité ou de publicitarisation est absente et où des collectifs fonctionnent selon des règles établies et transparentes.
  • Limite de dissymétrie informationnelle. Les architectures de diffusion de l’information peuvent être reconfigurées. Cette reconfiguration dépend de l’évolution de la limité éditoriale ainsi que du modèle économique choisi pour la production et la diffusion d’informations.
  • Limite attentionnelle. Les corporations du filtre peuvent être réinventées ou se réaffirmer comme telles, pour autant que l’évolution des limites éditoriales et de dissymétrie informationnelle le permettent car elles en sont la condition préalable.
  • Limite sensorielle. La production comme la réception d’information hors de toute subjectivité humaine dans l’une ou l’autre de ces deux phases, est un modèle qui n’est viable que s’il s’inscrit lui-même dans un modèle d’assujetissement disciplinaire de l’attention. Ce dernier modèle peut être rendu inopérant.

En guise d’illustration, j’ai demandé à ChatGPT (oui je sais) de générer une image d’illustration de ces limites informationnelles à l’image de celle pour les limites planétaires dans l’article Wikipedia les présentant. Le résultat est ci-dessous.

 

Conclusion. L’IA est une nécrotechnie.

Les technologies d’IA ne sont pas simplement des technologies opaques, non-fiables et irresponsables comme le démontre Dominique Boullier, mais quelque chose de bien plus radical. Par les infrastructures de production qu’elles nécessitent et imposent (Antoinette Rouvroy parle d’une « fabrique infrastructurelle des irréversibilités » dans laquelle « la transformation du territoire précède et court-circuite la délibération collective. »), par le projet politique qui les sous-tend et sert un accélérationnisme qui alimente la perspective d’un globocide, mais aussi par le franchissement parfois irréversible de limites informationnelles anthropiques qu’elles précipitent, les technologies d’IA sont fondamentalement des nécrotechnies. Des techniques de mort. A l’image de la nécropolitique d’Achille Mbembe.

Ce n’est pas ici bien sûr d’une mort physique dont il est question en premier lieu même si celle-ci demeure très présente dans les populations exploitées des travailleurs et travailleuses du clic assignées à des tâches de modération d’une violence inouïe et des nouveaux corps esclaves des cadences et contremaîtres algorithmiques. Oui, la nécrotechnie de l’IA s’exerce sur ces corps exploités et invisibilisés ; elle s’exerce aussi sur la planète et – notamment – sur la ressource en eau dont elle est prédatrice ; elle s’exerce également au premier degré sur des corpus cimetières qui rappellent la manière dont Facebook (et d’autres) capitalisait et capitalise toujours sur les profils de personnes décédées car ces profils, transformés ou non en « mémoriaux », génèrent toujours de l’interaction ; elle s’exerce enfin et surtout sur nos vigilances, nos intellections et nos imaginations. Des vigilances qu’elles abaissent, des intellections qu’elles viennent troubler, des imaginations qu’elles viennent saturer et épuiser avant de les normer (comme l’illustre parfaitement la chronique des « affiches IA » de l’été).

Ces nécrotechnies peuvent être comprises comme le cadre systémique ou à tout le moins le prolongement anthropologique du concept de « technologies zombies » proposé par José Halloy, Nicolas Nova et Alexadnre Monnin et défini comme un « Système technique dont les matériaux, la fabrication et le maintien en fonctionnement requièrent des volumes de ressources tels que l’extraction sur la durée conduit à l’épuisement des ressources, dont la durée de vie est courte, et dont le fonctionnement et la fin de vie nécessitent des énergies à forte densité de puissance. La majorité des systèmes techniques issue de la révolution industrielle relève des technologies zombies. »

Comme chez Achille Mbembe, et dans le sillage donc de technologies zombies les précédant, ces nécrotechnies font émerger des corps morts-vivants, « des individus dépossédés de l’autonomie sur leur propre corps, oscillant dans un espace intermédiaire entre existence et disparition« . Une disparition qui, et c’est là tout le cynisme et génie mortifère du capitalocène, est à la fois orchestrée et subie par celle et ceux qui en sont les premières victimes, comme ces travailleuses et travailleurs pauvres qui, en Inde et en Chine notamment, filment leurs gestes pour entraîner des IA pour tenter de résoudre le paradoxe de Moravec tout en préparant l’avènement d’une robotisation dont les risques reposeront entièrement sur les plus fragiles et dont les bénéfices ne profiteront qu’aux plus riches et aux plus oisifs qui continueront de s’épuiser à attendre leur fantasme transhumaniste.

Attention, ces technologies d’IA ne sont pas les seules à s’inscrire dans la famille de ce que j’appelle une nécrotechnie. Toutes les technologies fossiles le sont également. La singularité des technologies d’IA est d’être à la fois fossiles et faussaires.

Et pour le reste :

« L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. […] Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… […] Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés. »
Kate Crawford dans son Atlas de l’Intelligence Artificielle 

 

 

 

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  • Lire autrement : que devient la lecture profonde à l’ère numérique?
    Notes de lecture et de cours. Photo : Marie D. Martel, 2026 Ce billet clôt une série de trois textes consacrés aux transformations de la lecture. Après avoir interrogé l’idée d’une « société postlittéraire », puis rappelé que les pratiques de lecture se construisent aussi collectivement, ce troisième volet se tourne vers l’acte de lire lui-même : que deviennent notre attention, notre compréhension et notre capacité à lire en profondeur dans un environnement dominé par les écrans? Dans le p
     

Lire autrement : que devient la lecture profonde à l’ère numérique?

31 août 2026 à 09:13
Notes de lecture et de cours. Photo : Marie D. Martel, 2026

Ce billet clôt une série de trois textes consacrés aux transformations de la lecture. Après avoir interrogé l’idée d’une « société postlittéraire », puis rappelé que les pratiques de lecture se construisent aussi collectivement, ce troisième volet se tourne vers l’acte de lire lui-même : que deviennent notre attention, notre compréhension et notre capacité à lire en profondeur dans un environnement dominé par les écrans?

Dans le premier billet de cette série, j’ai repris une question provocatrice posée récemment par Rose Horowitch qui fait la couverture du mois d’août dans The Atlantic : entrons-nous dans une société « postlittéraire »? Les données québécoises m’avaient conduite à résister à l’idée trop simple d’une « fin de la lecture ». Une partie non négligeable de la population lit toujours, et beaucoup. Ce qui semble plutôt se transformer, ce sont nos manières de lire, les supports que nous utilisons, le temps et l’attention que nous accordons aux textes. J’en arrivais alors à une inquiétude plus précise, liée à certains travaux comme ceux de Maryanne Wolf et Naomi S. Baron : ce qui pourrait se fragiliser n’est peut-être pas la lecture elle-même, mais la lecture longue, soutenue et profonde.

Dans le deuxième billet, j’ai déplacé la question de l’individu vers son environnement. Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Elle repose sur toute une écologie de la lecture : des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs et médiatrices, mais aussi des livres accessibles, du temps, des lieux et des occasions de lire et de parler de ses lectures. Des réseaux. Lire n’est pas seulement une compétence individuelle : c’est une pratique culturelle et sociale dont nous construisons, ou fragilisons, collectivement les conditions. Reste cependant une troisième dimension du problème, que j’avais laissée en suspens, et c’est peut-être la plus délicate : qu’arrive-t-il à l’acte de lire lui-même dans un environnement devenu massivement numérique?

C’est ici que je retrouve ces deux autrices dont je présente les travaux depuis plusieurs années dans mes cours : Maryanne Wolf et Naomi S. Baron. Leurs travaux m’intéressent parce qu’ils permettent d’aller plus loin. Il ne s’agit plus seulement de savoir si nous lisons, ni même ce qui nous permet de devenir et de demeurer des lecteurs et des lectrices, mais comment nous lisons et ce que les environnements dans lesquels nous lisons font à notre attention, à notre compréhension et à notre capacité à cohabiter dans la durée avec un texte.

Mais qu’est-ce que « lire »?

Avant même d’opposer le papier et l’écran, Naomi S. Baron (2021) pose une question apparemment simple : de quoi parlons-nous lorsque nous disons « lire »? Lire Simone de Beauvoir, parcourir une chronique nécrologique, s’arrêter sur un haïku, consulter un article de Wikipédia ou lire un article dans Le Devoir : tout cela est bien de la lecture. Mais « lire » signifie manifestement des choses différentes dans chacun de ces cas. Et ces différences deviennent significatives dès que nous voulons comparer les avantages et les limites de l’imprimé, de l’écran ou même du livre audio.

Baron revient sur les distinctions qui sont faites habituellement entre plusieurs régimes de lecture. Nous pouvons pratiquer le skimming, c’est-à-dire parcourir rapidement un texte pour en saisir la structure ou l’idée générale; le scanning, en cherchant une information précise; ou nous engager dans une lecture suivie, attentive à la progression d’un texte (linear reading). Cette dernière forme de lecture n’est d’ailleurs pas nécessairement aussi « linéaire » que l’expression pourrait le laisser croire. Lire ne signifie pas toujours commencer à la première ligne et avancer méthodiquement jusqu’à la dernière. Nous pouvons lire un texte d’un trait, interrompre notre lecture et la reprendre, alterner des périodes de concentration et de distraction, revenir en arrière, relire un passage ou une œuvre entière. Nous pouvons également pratiquer une lecture « extensive », en circulant entre de nombreux textes, ou « intensive », en demeurant longuement avec quelques œuvres ou quelques sujets. Autrement dit, la lecture n’est pas associée à un comportement unique que l’on pourrait simplement transférer du papier vers l’écran et mesurer ensuite lequel des deux « gagne ».

Cette dernière suggestion me paraît importante pour mettre en dialogue les travaux de Wolf et de Baron. Toutes deux s’intéressent aux transformations de la lecture dans une culture devenue largement numérique. Toutes deux reconnaissent aussi que nos manières de lire sont façonnées par nos pratiques et que certaines formes de lecture demandent davantage de temps et d’attention que d’autres. La proximité de ces deux autrices est d’ailleurs manifeste : Wolf signe la préface de How We Read Now, l’ouvrage dans lequel Baron examine précisément ce que deviennent nos pratiques de lecture à l’ère des écrans.

Leurs perspectives sont donc moins opposées que complémentaires. Wolf part du cerveau lecteur et de sa plasticité : puisque nous ne sommes pas biologiquement programmés pour lire, les circuits qui rendent la lecture possible se construisent avec l’apprentissage et se transforment avec nos usages. Elle s’interroge dès lors sur ce que l’environnement numérique peut faire aux processus plus lents associés à la lecture profonde. Baron se concentre plutôt sur les situations de lecture. Avant de demander si nous lisons mieux sur papier ou sur écran, encore faut-il savoir de quelle lecture nous parlons, dans quel but et dans quelles conditions.

Lire ces deux autrices en chorale permet ainsi de se demander, non pas simplement « le papier est-il meilleur que l’écran? », mais quelles manières de lire nos différents environnements favorisent-ils, et avec quels effets?

Nous ne sommes pas né.es pour lire

Il y a quelque chose de vertigineux, je trouve, dans l’idée qui sert de point de départ à Maryanne Wolf : nous ne sommes pas né.es pour lire. Contrairement au langage oral, la lecture n’est pas une capacité pour laquelle notre cerveau aurait été biologiquement programmé. Elle est une invention culturelle. Chaque nouveau lecteur ou nouvelle lectrice doit donc construire un circuit de lecture en coordonnant des capacités visuelles, linguistiques, cognitives et affectives initialement destinées à d’autres fonctions. Et ce circuit n’est pas identique chez l’enfant qui déchiffre ses premiers mots et chez la personne lectrice expérimentée. Il se développe avec l’apprentissage, l’éducation et les expériences de lecture. Surtout, parce que notre cerveau demeure plastique, il continue de se transformer avec les usages que nous en faisons.

C’est le point de départ de Reader, Come Home, publié par Wolf en 2018. (Au passage, la traduction française de Wolf, sous le titre de Lecteur, reste avec nous ! (2023) doit beaucoup à l’initiative de Joël Dicker : il a choisi d’en faire l’un des premiers titres publiés par sa maison Rosie & Wolfe, dans une traduction de Nicolas Véron qu’il préface lui-même). La neuroscientifique y aborde une question qui, à l’ère du téléphone intelligent et maintenant de l’intelligence artificielle générative, paraît aujourd’hui encore plus pressante : que devient notre cerveau lecteur lorsque l’environnement dans lequel nous lisons change?

Car il a changé. On l’a bien souligné. Nous lisons désormais une quantité considérable de textes sur des écrans. Nous passons d’un texte ou d’un contenu à l’autre, suivons des liens, faisons défiler des pages, cherchons une information, survolons un passage avant de décider s’il mérite davantage d’attention. Nous lisons toujours. Mais apprenons-nous progressivement à lire autrement, selon des modalités et dans un environnement attentionnel qui sont, à bien des égards, inédits?

Ce que nous risquons de perdre : la lecture profonde ?

C’est ici qu’intervient une notion centrale chez Wolf, celle de deep reading, la lecture profonde. Elle ne désigne pas simplement le fait de comprendre les mots d’un texte ou d’être capable d’en restituer l’idée générale. Wolf rassemble sous cette expression un ensemble de processus acquis par le lecteur ou la lectrice expérimentée : établir des inférences, relier ce que nous lisons à ce que nous savons déjà, produire des analogies, adopter le point de vue d’autrui, exercer notre jugement critique et laisser émerger une réflexion qui n’était pas immédiatement contenue dans les mots du texte. La lecture profonde se rapproche ainsi de ce que différentes traditions, de la critique littéraire ou de la philosophie de la littérature, ont appelé slow reading, close reading, lecture attentive ou lecture critique, sans se confondre entièrement avec elles. Leur point commun est néanmoins fondamental : elles exigent du temps! Du temps pour s’arrêter. Revenir en arrière. Interpréter. Associer. Douter. Réfléchir.

Wolf insiste sur cette dimension temporelle. Les processus associés à la lecture experte mettent des années à se développer. Et puisqu’ils reposent sur un cerveau plastique, ils ne doivent pas être considérés comme définitivement acquis. Les circuits que nous mobilisons et renforçons dépendent en partie de nos expériences, de notre environnement, de nos intentions et des formes de lecture que nous pratiquons. D’où son inquiétude.

Les comportements caractéristiques d’une grande partie de notre vie numérique (parcourir, sélectionner, faire défiler, rechercher, passer rapidement d’un contenu à l’autre) sont extrêmement efficaces lorsqu’il s’agit de traiter de grandes quantités d’information. Le skimming et le scanning ne sont pas de « mauvaises » lectures. Nous en avons besoin. Mais que se passe-t-il lorsqu’un régime de lecture fondé sur la rapidité, le tri et le changement fréquent de cible attentionnelle devient dominant?

Wolf rappelle alors un principe trop bien connu, qui prend ici un tour particulièrement dramatique : use it or lose it. Les capacités que nous exerçons se renforcent; celles que nous sollicitons moins risquent de s’affaiblir. Un circuit de lecture experte n’est jamais entièrement permanent. Il se construit et se reconstruit par l’usage. Si nous consacrons de moins en moins de temps aux processus plus lents de la lecture, ceux-ci risquent-ils de devenir plus difficiles à mobiliser? Voilà l’hypothèse troublante de Wolf.

Mais cette hypothèse contient peut-être aussi une sorte de piège dans la mesure où elle peut facilement nous conduire à une opposition trop simple : le livre imprimé serait le domaine naturel de la profondeur tandis que l’écran nous condamnerait à la superficialité. C’est précisément là que Naomi Baron complique utilement le tableau.

Naomi S. Baron complique l’opposition entre papier et écran

Dans How We Read Now, Naomi Baron s’intéresse elle aussi à la transformation de nos pratiques de lecture dans un environnement devenu largement numérique. Elle pose plusieurs des mêmes questions que Wolf : que gagnons-nous et que perdons-nous en passant du papier à l’écran? Quel support convient le mieux à quel type de lecture? Les jeunes lecteurs et lectrices pourront-ils développer une lecture attentive dans un univers dominé par les écrans?

Mais son approche est plus pragmatique. Elle insiste surtout sur le fait que nous ne lisons pas toujours de la même manière ni pour les mêmes raisons. Chercher rapidement une information, étudier un texte, lire pour le plaisir ou mémoriser quelque chose ne mobilisent pas les mêmes stratégies. Le papier et le numérique ne sont donc pas simplement deux supports interchangeables : ils s’inscrivent dans des usages pluriels. La divergence entre Baron et Wolf ne tient pas à une opposition entre une défense du papier et une défense du numérique. Wolf demande : que devient notre cerveau si nous nous habituons à lire de cette manière? Baron pose le problème autrement : de quelle manière de lire parlons-nous, et dans quel contexte?

Cette distinction est importante. Le problème n’est peut-être pas l’écran en soi, mais ce que nous avons appris à faire lorsque nous sommes devant un écran. Et inversement, l’imprimé ne garantit pas à lui seul une lecture profonde. Les recherches empiriques récentes tendent d’ailleurs à aller dans ce sens, comme le montrent des revues systématiques et méta-analyses comparant la compréhension sur papier et sur écran. Et, il semble que, en moyenne, les différences entre les deux soient relativement modestes. On observerait souvent un léger avantage du papier, surtout pour ce qui est des textes informatifs et lorsque le temps de lecture est limité, alors que l’écart tend à devenir négligeable pour les textes narratifs (Clinton, 2019; Delgado et Salmerón, 2021; Salmerón et al., 2024; Schwabe et al., 2022).

Puis, d’autres facteurs entrent également en jeu : le temps disponible, les compétences de la personne qui lit, son objectif, mais aussi la conception de l’interface numérique (Latini et al., 2019; Delgado et Salmerón, 2021; Stiegler-Balfour et al., 2023). Même le mode de navigation peut jouer un rôle : revenir facilement dans le texte ou lire des pages successives ne produit pas nécessairement la même expérience que faire défiler continuellement un écran (Haverkamp et al., 2023). Il faut donc remplacer la simple opposition papier / écran par une question plus large : quel type de lecture, sur quel support, dans quel contexte et pour quel objectif?

Le numérique nous entraîne-t-il à lire autrement?

Reste cependant la grande inquiétude de Wolf : les habitudes développées dans nos lectures numériques peuvent-elles finir par se transférer aux situations où nous voudrions lire autrement? Certaines recherches apportent des indices en ce sens. Hakemulder et Mangen (2024) observent notamment une association entre la fréquence de lecture de textes courts sur écran et une moindre disposition à fournir l’effort cognitif nécessaire à la lecture d’un texte littéraire plus long. Cela pourrait indiquer que des habitudes comme le skimming et le scanning deviennent plus spontanées et se transfèrent à d’autres situations de lecture — y compris, potentiellement, à la lecture de textes longs sur papier.

Une étude longitudinale de Salmerón et ses collègues (2025) apporte toutefois une nuance importante. Les personnes chercheuses ont suivi des enfants pendant un an pour tester l’hypothèse inspirée de la digital chain hypothesis de Wolf : les habitudes de lecture numérique finiraient-elles par affecter l’attention sélective — c’est-à-dire la capacité à se concentrer sur l’information pertinente en écartant les distractions — et, par cette voie, la compréhension? Or, les résultats ne montrent pas que les habitudes de lecture sur écran diminuent cette capacité d’attention. Chez les plus jeunes élèves, ceux qui lisaient davantage sur écran pour leur travail scolaire obtenaient néanmoins, un an plus tard, des résultats légèrement moins bons en compréhension. Cet effet, faible, ne se retrouvait pas chez les élèves plus âgés. La différence observée chez les plus jeunes devrait donc s’expliquer par autre chose qu’une diminution de leur attention sélective.

Il faut donc préserver une posture prudente. Nous disposons encore de peu de données montrant que nos habitudes numériques transforment durablement notre capacité à lire en profondeur. Il y a une différence énorme entre constater que certaines pratiques numériques sont associées à une lecture plus superficielle vs affirmer qu’elles nous rendent peu à peu incapables de lire profondément — voire, pour reprendre une autre formule provocatrice, complètement crétin.es. Le premier constat dispose d’un certain nombre d’appuis empiriques; la seconde demeure une hypothèse. La préoccupation formulée par Wolf mérite donc d’être prise au sérieux, mais elle n’est pas encore démontrée. Et cette incertitude me paraît être une raison de chercher davantage, non de s’alarmer davantage.

Un cerveau bilittéracié plutôt qu’un retour au papier

Wolf ouvre cependant une autre piste prometteuse et qui est parfois qualifiée de plus « optimiste ». Sa réponse n’est pas de bannir les écrans ni de rêver à un retour à un âge d’or du livre imprimé. Elle propose plutôt de cultiver ce qu’elle appelle un cerveau bilittéracié (bi-literate brain) : un cerveau capable de tirer parti des possibilités du numérique tout en préservant et en activant, lorsque la situation le demande, les processus associés à la lecture profonde.

L’idée semble aujourd’hui plus féconde encore que l’opposition entre papier et écran. La véritable compétence à développer pourrait être celle du changement de régime de lecture. Nous devons savoir parcourir rapidement une masse documentaire, chercher un renseignement, suivre des liens, comparer des sources, sélectionner l’information pertinente et naviguer dans des environnements complexes. Ces compétences sont indispensables dans une culture numérique. Mais nous devons AUSSI pouvoir ralentir même sur les écrans. Rester avec un texte. Revenir en arrière. Relire. Tolérer qu’une idée ne se livre pas immédiatement. Construire au fur et à mesure une représentation d’ensemble. Faire des inférences. Douter. Relier. Réfléchir.

La littérature récente apporte d’ailleurs une raison d’être optimiste en ce sens : les effets associés au numérique ne seraient pas inévitables. Les stratégies des personnes lectrices, la conception des interfaces et les interventions pédagogiques pourraient modifier les résultats. C’est aussi, au fond, ce que permet de penser la neuroplasticité. Si nos pratiques contribuent à façonner les circuits que nous utilisons pour lire, cette plasticité n’est pas seulement une vulnérabilité. Elle est également une possibilité. Et c’est ici qu’une lecture toute récente peut nous faire voir l’argument de Wolf sous un autre angle.

De la neuroplasticité à la praxis

Dans l’édition du 23 août de l’infolettre Sentiers, Patrick Tanguay attire justement notre regard sur un essai de Matt Seybold au titre particulièrement suggestif : « Neuroplasticity as a Praxis ». Seybold y reprend notamment les travaux de Nicholas Carr et de Maryanne Wolf, mais les amène sur un terrain plus politique. Son point de départ est proche de celui qui nous occupe ici : puisque les circuits de la lecture sont construits plutôt que donnés, ils peuvent se développer, se modifier et aussi se fragiliser. Mais Seybold propose d’aller plus loin. La difficulté que nous pouvons éprouver aujourd’hui à lire profondément, à écouter attentivement et à discuter de manière critique ne devrait pas, selon lui, être comprise seulement comme le résultat de mauvaises habitudes individuelles. Elle doit aussi être replacée dans des environnements médiatiques, technologiques et économiques qui favorisent la captation et la monétisation de notre attention. La nuance est importante. Jusqu’ici, j’ai surtout demandé dans ce billet : que faisons-nous à notre cerveau lorsque nous lisons de cette manière?

Seybold nous conduit à ajouter une autre question : qui construit les environnements dans lesquels nous apprenons désormais à lire de cette manière? Son argument est explicitement politique. Selon lui, Carr et Wolf avaient bien compris que les technologies numériques pouvaient contribuer à remodeler nos pratiques cognitives, mais il et elle n’avaient peut-être pas suffisamment anticipé à quel point ce remodelage pourrait être orienté par des acteurs et des modèles économiques ayant intérêt à retenir et à monétiser notre attention. Seybold propose même le terme de deliberate deliteracy, que l’on pourrait traduire par « délittératie délibérée », pour désigner le démantèlement, la restriction ou la monopolisation des infrastructures qui rendent possible le maintien d’une littératie largement partagée.

Cette interprétation mérite certainement d’être discutée. Elle dépasse ce que les recherches empiriques sur les effets de la lecture numérique permettent à elles seules d’établir. Mais elle opère un changement de perspective qui me paraît particulièrement productif : la neuroplasticité cesse d’être seulement une question de cognition individuelle pour devenir aussi une question d’organisation collective.

Et surtout, Seybold retourne l’argument. Si notre cerveau lecteur demeure plastique, alors les environnements numériques ne sont pas les seuls à pouvoir le façonner. Nous pouvons aussi construire des pratiques, des institutions et des communautés qui exercent cette plasticité autrement. C’est ce qu’il entend par neuroplasticity as a praxis.

Dans son texte, lire attentivement n’est donc plus seulement une préparation à l’action. Lire, écouter et discuter deviennent eux-mêmes des formes d’action. Et pour que cette action dépasse l’effort de quelques individus tentant de résister seuls à l’économie de l’attention, elle doit, selon lui, devenir collective : groupes de lecture, cercles de discussion, séminaires, réseaux de prêt, communautés qui lisent et pensent ensemble. Or, cette approche m’intéresse particulièrement parce qu’elle rejoint, par un autre chemin, ce que j’essayais de montrer dans le billet précédent. Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Les circuits neuronaux de la lecture non plus.

L’infrastructure de la lecture est aussi une infrastructure de l’attention

Cette rencontre entre Wolf et Seybold permet peut-être de réunir les trois billets de cette série. Le premier conduisait à un constat : la lecture ne disparaît pas; elle se recompose. Le deuxième ajoutait qu’une culture de la lecture n’existe jamais spontanément : elle dépend d’une infrastructure sociale, culturelle et institutionnelle qu’il faut entretenir. Celui-ci invite à en élargir encore la définition. Préserver l’accès aux livres et le désir de lire ne suffit peut-être pas : l’infrastructure de la lecture comprend aussi les conditions qui rendent certaines formes d’attention plus faciles à exercer, qui permettent de ralentir et de rester suffisamment longtemps avec un texte.

Le problème n’est donc peut-être pas simplement que nous lisions désormais sur des écrans. Il tient aussi à l’écologie dans laquelle se déroule une part croissante de nos activités numériques : vitesse, abondance, sollicitations et passage incessant d’un contenu à l’autre. Cette écologie n’est pas tombée du ciel. Elle est faite de plateformes, d’interfaces, de modèles économiques, de normes sociales et de choix technologiques. Penser l’infrastructure de la lecture à l’ère numérique suppose alors de s’intéresser aussi à ses conditions attentionnelles : les temps, les lieux, les dispositifs et les pratiques qui rendent possible une attention longue.

Certaines bibliothèques en offrent déjà des exemples intéressants. On voit notamment se multiplier les Silent Reading Parties (voir notamment la Seattle Public Library et la Richmond Public Library), où des personnes se réunissent avec le livre de leur choix pour lire ensemble, en silence, pendant une période réservée à cette seule activité. Il serait excessif d’en faire automatiquement des expériences de « lecture profonde » au sens où l’entend Wolf. Mais elles ont quelque chose de remarquable : elles organisent les conditions de l’attention. Ce qui pourrait sembler une activité strictement individuelle — s’asseoir et lire pendant une heure — devient une pratique soutenue par un lieu, un temps et la présence des autres.

D’autres initiatives interviennent plus directement sur notre rapport aux technologies. J’ai aussi lu, via Sentiers no. 413, que cet été, des ateliers intitulés Avoiding AI, d’abord développés par la bibliothécaire Hannah Cyrus dans le Maine puis repris dans d’autres bibliothèques américaines, ont connu un succès inattendu. On y explique le fonctionnement des outils d’intelligence artificielle, mais aussi comment désactiver les fonctionnalités que l’on ne souhaite pas utiliser. La démarche est intéressante parce qu’elle ne relève pas tant d’un rejet de la technologie que d’un projet de littératie informationnelle/numérique centré sur l’autonomie et le choix.

À première vue, lire silencieusement ensemble et apprendre à désactiver des fonctions d’IA peuvent sembler deux activités très éloignées. Elles ont pourtant quelque chose en commun : elles permettent de reprendre une certaine maîtrise de notre environnement attentionnel. La bibliothèque ne donne plus seulement accès aux textes, à l’information et aux technologies. À la manière d’un refuge, elle peut aussi offrir une certaine distance critique à leur égard : créer du temps pour lire sans sollicitation et donner les moyens de choisir quand et comment nous voulons utiliser les technologies qui nous entourent.

Le déplacement proposé par Seybold prend alors tout son sens. Protéger la possibilité d’une lecture profonde ne consisterait pas seulement à exhorter chacun et chacune à poser son téléphone et à lire davantage. Cela pourrait aussi vouloir dire organiser collectivement les conditions permettant de lire, d’écouter et de discuter attentivement.

On retrouve ici quelque chose de l’esprit de la littératie communautaire, qui envisage la lecture non seulement comme une compétence individuelle, mais comme une pratique sociale, située et partagée. La communauté peut ainsi devenir une communauté de lecture profonde : un espace où l’attention se soutient mutuellement, où les interprétations se confrontent et où le sens se construit avec d’autres. Les écoles et les universités ont évidemment une responsabilité comparable lorsqu’elles ménagent encore la possibilité de lire une œuvre entière plutôt que son résumé, de suivre un raisonnement plutôt que d’en extraire immédiatement quelques informations, de revenir à un texte plutôt que de simplement le traverser et, surtout, d’en discuter avec d’autres.

L’intelligence artificielle rend cet enjeu plus aigu encore. Elle nous permet désormais d’obtenir en quelques secondes le résumé, l’explication ou l’analyse d’un texte. Ce qui devient alors précieux n’est peut-être plus seulement l’accès au contenu, mais l’expérience cognitive et intellectuelle que nous acceptons d’accomplir nous-mêmes pour y parvenir. Lire un texte n’est pas seulement accéder à ce qu’il contient : c’est aussi exercer les opérations qui permettent de l’interpréter, de l’interroger, de le mettre en relation avec d’autres idées et, parfois, de résister à la facilité d’une réponse déjà produite.

La neuroplasticité nous rappelle que nos manières de lire ne sont pas immuables : elles se développent et s’exercent avec nos pratiques. Cela ne signifie pas, comme on l’a vu, que les écrans détériorent nécessairement nos capacités attentionnelles. Mais si certains environnements nous incitent à accélérer, à survoler ou à passer constamment d’un contenu à l’autre, nous pouvons aussi aménager des conditions qui facilitent le geste inverse : ralentir, s’attarder, relire, discuter. L’infrastructure de la lecture est, en ce sens, aussi une infrastructure de l’attention et re-littératie.

Apprendre à changer de régime de lecture

C’est pourquoi, pour revenir à celle-ci, la proposition de Wolf d’un cerveau bilittéracié me paraît particulièrement forte. Il ne s’agit pas de choisir entre Gutenberg et le numérique, ni de transformer le papier en étendard contre la modernité. Il s’agit de devenir capables de reconnaître les différents régimes de lecture et de passer consciemment de l’un à l’autre. Savoir quand parcourir. Quand chercher. Quand sélectionner. Mais aussi quand ralentir. Quand revenir. Quand relire. Quand s’attarder. Et peut-être faut-il désormais ajouter : quand lire ensemble.

Alors, pour reprendre la question du titre : que devient la lecture profonde à l’ère numérique? On pourrait dire, qu’elle ne disparaît pas, pas plus que la lecture elle-même. Mais elle ne va peut-être plus de soi. Dans un environnement qui nous entraîne souvent vers la vitesse, la sollicitation et le passage d’un contenu à l’autre, elle devient une pratique qu’il faut consciemment, intentionnellement, préserver, exercer et soutenir. Lire autrement, ce serait alors non pas renoncer au numérique, mais apprendre à choisir notre manière de lire : savoir profiter de la rapidité, de l’accès et de la puissance de recherche qu’il permet, tout en demeurant capables, lorsque le texte et la situation le demandent, de ralentir, de soutenir notre attention et d’aller en profondeur.

Mais cette capacité de choisir ne relève pas seulement de la volonté individuelle. Nous ne choisissons jamais nos régimes de lecture dans le vide. Les plateformes, les interfaces, les modèles économiques, les institutions et les espaces dans lesquels nous lisons organisent eux aussi notre attention : ils rendent certaines manières de lire plus faciles, plus habituelles ou plus désirables que d’autres.

L’actualité récente en offre une illustration frappante. Aux États-Unis, les poursuites engagées contre Meta ne portent plus seulement sur les contenus auxquels les jeunes sont exposés, mais sur la conception même des plateformes et de dispositifs destinés à maximiser l’engagement : défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandations algorithmiques. Un jugement rendu au Nouveau-Mexique au début d’août, puis un important règlement conclu quelques semaines plus tard avec des États américains, imposent désormais à Meta des mesures qui interviennent directement sur cette architecture de l’attention.

Désormais, plutôt que de demander seulement aux individus de mieux gérer leur attention, il faut aussi examiner de manière critique les infrastructures qui la sollicitent, la captent et l’organisent. Défendre la possibilité d’une lecture profonde suppose alors non seulement de préserver certaines pratiques de lecture, mais aussi de transformer les environnements qui les fragilisent et d’en construire d’autres qui puissent les soutenir.

La question qui traverse finalement ces trois billets n’est donc peut-être pas : allons-nous continuer à lire? Elle serait plutôt : quelles formes de lecture voulons-nous préserver, et quelles infrastructures devons-nous transformer ou construire collectivement pour continuer à en être capables?

Car une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Une société capable de lecture profonde non plus.

Bonne rentrée!

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  • Pavé à l’abri des particules fines [en]
    [en] Je profite que le programme de mon samedi soit chamboulé par les fumées de l’incendie de Thévenaz-Leduc hier soir pour écrire ici. Comme toujours quand je n’ai pas écrit régulièrement, j’ai eu depuis mon dernier article des dizaines d’idées de choses à dire et à écrire au fil du temps, certaines de passage, d’autres plus tenaces, toutes aux abonnés absents à l’instant. Je continue mon petit train-train de convalescente avec blessure invisible. Plus le temps passe, plus c’est invisible.
     

Pavé à l’abri des particules fines [en]

29 août 2026 à 06:39
[en]

Je profite que le programme de mon samedi soit chamboulé par les fumées de l’incendie de Thévenaz-Leduc hier soir pour écrire ici. Comme toujours quand je n’ai pas écrit régulièrement, j’ai eu depuis mon dernier article des dizaines d’idées de choses à dire et à écrire au fil du temps, certaines de passage, d’autres plus tenaces, toutes aux abonnés absents à l’instant.

Je continue mon petit train-train de convalescente avec blessure invisible. Plus le temps passe, plus c’est invisible. On oublie plus facilement un cerveau blessé d’une jambe en moins (pour prendre un exemple extrêmement visible), surtout quand la blessure en question ne se montre que rarement lors des moments de contact.

C’est toujours la même chose: à petite échelle, un heure ou deux, ou même un peu plus, je fonctionne complètement normalement à l’oeil extérieur. Mais ça s’arrête là. Le gros du problème est dans la quantité que je peux faire. Je peux faire mes courses comme avant. Mais après, je suis hors service. C’est à peu de chose près mon activité de la journée. On peut se faire un bon tél d’une heure pour papoter: mais pas à l’improviste, je dois être sûre de pouvoir me reposer avant et après, et ne pas avoir prévu grand-chose d’autre ce jour-là.

Quantité devient qualité, à un certain point: 30 minutes de balade au parc, OK. Une heure ou deux tranquille en forêt, à peu près OK aussi (mais faut pas me demander de faire quelque chose après). Petite rando en montagne? On oublie. Souper avec des copines? oui, mais c’est ma dose d’interaction pour la journée.

J’ai l’impression de ressasser. C’est déjà compliqué de réussir à prendre conscience “moi pour moi” de mes limites, de mes besoins, de ce à quoi je dois m’astreindre pour éviter “le crash”. L’expliquer à autrui, c’est un bout de plus. Et le problème c’est que même quand on explique, comme c’est une situation tellement surréaliste par rapport au vécu “normal” (et j’inclus là-dedans celui qui était le mien avant l’accident), ça n’entre pas vraiment. C’est pas une question de mauvaise volonté – c’est juste que ça n’a pas assez de sens, ça n’est pas quelque chose qu’on arrive à relier à son vécu ou qui correspond à notre expérience.

Alors on me demande si j’ai pris des vacances. On me propose d’aller boire un café. On imagine que tout doit être rentré dans l’ordre, depuis le temps. On me propose une activité pour le week-end quelques jours avant, ou alors un truc en semaine. Le pire c’est que je sais bien que ça part d’une bonne intention. Mais en fait, à la longue, c’est presque isolant. Parce que ça révèle le décalage entre ce que je vis et ce que mon entourage en perçoit et comprend. Je ne blâme personne, qu’on soit clair. C’est un phénomène normal. J’ai aussi ma part dedans: ce que je dis, ce que je ne dis pas, comment je communique. Je ne me blâme pas non plus. On fait tous au mieux, mais purée ce que c’est merdique comme situation.

Il y a quelques semaines je suis partie en week-end prolongé en France avec ma famille. Je me réjouissais. J’allais plutôt bien, nettement plus stable grâce à ce que j’avais pu commencer à mettre en place dans le cadre du programme de gestion de l’énergie en ergo. Ça a été une grosse baffe, en fait. Réussir à gérer son énergie quand on est avec des gens et qu’on ne fait pas le programme est une autre paire de manches que seule à la maison.

Un incident banal mais parlant: à l’aller, un programme qui pouvait sembler relax. 2h de voiture (comme passagère), repas de midi tranquille au restau, un dernier petit bout de route, courses, puis arrivée au gîte. Sauf que non. Après le restau j’étais complètement grillée. J’ai fait un peu la sieste dans la voiture. Au centre commercial, “impossible” de rester à attendre dans la voiture (canicule) – je ne me joins pas aux courses et je m’adresse au service client dans l’espoir de trouver un coin calme où je peux m’allonger et faire un brin de sieste durant 10-15 minutes. Au pire, je me dis, ils doivent bien avoir une infirmerie.

J’explique en quelques mots la situation, tant bien que mal – d’une part parce que c’est compliqué à expliquer, d’autre part parce que quand je suis grillée, justement, j’ai premièrement plus de mal à parler (perte de fluidité, mots qui crochent) et deuxièmement plus de peine à “fonctionner”: penser, décider, communiquer, savoir ce que je veux, résoudre des problèmes, etc. Résultat: y’a un banc là dans le passage, y’a un bar/café, et non l’infirmerie c’est pour les situations médicales et s’ils ouvrent ils doivent faire venir les pompiers/ambulanciers (on est en France). Je me suis rabattue sur le café, qui heureusement était relativement vide et calme, mais je ne me voyais quand même pas m’allonger sur la banquette après avoir bu mon jus d’orange.

Imaginons le même scénario. Si j’avais été enceinte de 7 mois et que j’avais demandé un endroit où m’allonger durant 10 minutes pour souffler avant de pouvoir reprendre mon chemin, qu’est-ce que ça aurait donné? Et si j’avais été en béquilles avec un pied en moins ou une attelle médicale impressionnante, visses, tiges et câbles visibles? Est-ce que ça aurait changé quelque chose? Pas certain mais… je ne sais pas si on m’aurait dit de marcher encore 50m pour aller voir si là-bas ils avaient quelque chose pour m’aider. Et moi, en fait, chaque fois que je me retrouve dans une situation où je dois prendre sur moi de demander/expliquer/organiser ce dont j’ai besoin, je suis la personne en béquilles qui a vraiment besoin de se poser mais qui doit encore se déplacer “là-bas” pour voir s’il y a quelque chose qui peut l’aider.

Alors je ne suis pas naïve. Je sais que même les blessures et handicaps physiques ne sont pas toujours bien pris en considération, loin de là. Mais je crois que quand ça ne se voit pas, c’est encore moins facile. Je sais aussi qu’il n’y a que moi qui puisse “savoir ce qu’il me faut”, mais le souci c’est que justement la nature de mes difficultés fait que gérer cet aspect-là représente un travail que je devrais justement éviter, d’autant plus quand je n’en peux plus. J’ai vraiment tellement souvent l’impression d’être la femme enceinte ou la personne en béquilles qui n’arrive plus à avancer, qui a vraiment besoin de s’asseoir, et à qui ont dit “l’office du tourisme est juste à 300m d’ici, va leur demander s’ils ont une chaise ou bien où sont les bancs”.

Je sais aussi que je suis une femme blanche qui parle bien – même quand mon cerveau rechigne – et que ça ouvre bien plus facilement certaines portes. Mais purée, qu’est-ce que c’est épuisant.

Histoire de ne pas faire que dans le déprimant, il y a quand même du positif. J’ai reconstruit une routine quotidienne depuis la mort d’Oscar, donc récupéré un rythme. Juju monte à l’appartement maintenant et y passer volontiers du temps, même toute la journée. Je me couche plus tôt (généralement), je me lève plus tôt et j’arrive à me mettre au travail à une heure plus “normale” – un pas important pour envisager d’augmenter mon pourcentage: je serai à 60% dès le 1er septembre. Après tout ce temps coincée à 50%, ça me remonte le moral, même si je sais que je vais devoir m’accrocher.

Côté “vie en dehors du travail”, ça reste très réduit. J’ai appris à me reposer avant d’en avoir besoin (pas toujours facile à mettre en application), donc une grande part de ma journée part dans du “repos”: sieste, petite promenade au parc, m’allonger pour écouter un peu de musique ou un podcast, regarder ma série TV le soir (j’en suis à la saison 17 de Grey’s Anatomy, en plein Covid). Je fais très attention à être régulière dans mes routines et activités domestiques, et l’application Multi-Counter m’aide énormément avec ça. J’ai des compteurs pour plein de choses, entre autres les étapes de mes routines quotidiennes, et quand je les fais, je marque un point de plus sur le compteur correspondant. C’est motivant, ça rend visible, et ça me donne un historique. J’ai attaqué sérieusement le problème de ma quantité de rendez-vous médicaux et j’ai pu diminuer un bout (et répartir autrement) ce qui décharge mes semaines. Je suis en train de faire une reprise thérapeutique au chant (je reste la première heure de la répétition et puis je rentre) depuis deux semaines, et j’aimerais mettre en place quelque chose de similaire pour le judo, mais il faut encore organiser ça.

J’ai déjà mentionné que le programme d’ergo en gestion de l’énergie m’avait été très profitable. Il mérite un article à part entière… à l’occasion. En plus des pauses et de mieux équilibrer le rythme des activités, une piste qui s’est ouverte est celle de “simplifier” des activités pour qu’elles nécessitent moins d’énergie. Les activités qui me fatiguent sont essentiellement cognitives, mais là aussi, on peut agir: en ce qui me concerne, en particulier, faire les choses moins “à fond” (pas en termes de résultat mais en termes d’investissement et de mobilisation sur le moment), et aussi identifier en amont les “dépenses inutiles” d’énergie (par exemple pour ce qui est de ma tendance à signaler des dysfonctionnements administratifs ou les prévenir).

Côté logo, j’ai des exercices pour entrainer/dynamiser mon accès au lexique, mais j’ai aussi réalisé que je suis quelqu’un qui met de façon générale un grand soin un choix des mots et des tournures, à exprimer les choses précisément et avec nuance, à anticiper les malentendus et interprétations possibles dans la conversation. C’est une qualité évidemment, mais dans le contexte actuel, une stratégie de communication coûteuse sur le plan énergétique. Quand un mot “croche” dans la conversation et que je fais l’effort de le sortir, ça me fatigue — et généralement plus je suis fatiguée, plus ça croche, et ce n’est en fait pas une bonne idée de me fatiguer encore plus en compensant. Donc là clairement, une piste que je n’avais pas anticipée, c’est de “désapprendre” ça et de m’entraîner à privilégier la fluidité à la précision dans la vie de tous les jours, et de réserver l’expression orale “coûteuse” aux situations qui le justifient. D’avoir mieux compris comment ça fonctionnait éclaire aussi pourquoi l’écrit est bien moins fatiguant: à l’écrit il n’y a pas la pression du flux de production de parole comme à l’oral. Idem pour “lire” versus “écouter”: on lit à son rythme, tandis que l’écoute, c’est au rythme de celui qui parle. (Faites-moi des messages écrits plutôt que des vocaux, SVP!)

Il reste une piste (c’est dans les trucs positifs) récemment apparue sur mon radar, et qui avait passé entre les gouttes jusqu’ici: un éventuel souci vestibulaire et/ou neurovisuel qui expliquerait pourquoi 30 minutes de balade au parc me laissent étourdie, pourquoi le déplacement me fatigue autant, pourquoi je n’arrive toujours pas à aller me promener quelques heures sans conséquences, et aussi l’apparition ponctuelle d’un mal des transports dans le train lorsque je suis à l’ordi, quelque chose qui m’était inconnu jusque-là. Je prévois un rendez-vous chez l’ORL, on va rajouter du mouvement dans mon entrainement neurovisuel, et voir où ça nous mène. La reprise du sport reste une priorité (avec coaching) mais c’est vrai que c’est compliqué si une simple marche de deux heures est incompatible avec une journée de travail. Je vais aussi être référée en médecine intégrative d’ici quelques mois. A suivre.

Globalement le moral va, même si je fatigue. Je dis toujours ça, c’est toujours vrai, c’est toujours un peu pire. La frustration d’être limitée à si peu d’activité ne s’arrange pas avec le temps. La crainte de ne pas réussir à récupérer “à temps” (administrativement) ma capacité de travail augmente. D’être durablement limitée aussi. Bon, on est déjà dans le durable. Mais on se comprend. Le fait que je sois en train de travailler est très positif, car il semblerait que les cas de réelle chronicisation se retrouvent surtout chez des personnes qui n’arrivent pas du tout à reprendre le travail. Mais il n’y a pas que le travail dans la vie. Est-ce que je vais pouvoir faire des randonnées d’une journée? Quand est-ce que je pourrai imaginer repartir en voyage pour mes vacances? Actuellement, un week-end de trois jours c’est en fait pas possible: deux semaines pour reprendre à peu près pied. Je dois continuer à “prendre congé” au travail chaque fois que je veux pouvoir faire un peu plus que mon pas grand-chose habituel, sinon c’est la galère. Mais “ça va”. Je prends mon mal en patience, même si ma patience a un peu plus mal qu’avant.

En dehors de ma santé, sur mon radar: la canicule bien sûr, comme tout le monde, je pense que cet été n’aura laissé personne la tête dans le sable. Prévoir de m’équiper en ventilateurs (de plafond idéalement, il y a des modèles compacts à pales protégées qui sont compatibles avec nos hauteurs de plafond “normales” de 2m30) et en clim (mini-split mobile peut-être) cet hiver. L’incendie actuel me motive aussi à regarder du côté des purificateurs d’air et appareils de mesure.

Avec la chaleur, j’ai commencé (l’an dernier déjà) à m’intéresser aux plantes succulentes. J’ai une petite colonie de sempervivums qui se portent bien, et j’ai aussi fait un petit achat compulsif de succulentes diverses (2.95CHF/pièce) à la Migros il y a quelques semaines. Ce sera l’occasion (quand j’aurai l’énergie) de créer un joli arrangement.

La chaleur me fait aussi méditer sur ma garde-robe: c’est une remarque en passant d’une connaissance qui a attiré mon attention. Ça fait un moment déjà qu’on n’a plus vraiment d’entre-saisons. Le climat change, et avec lui, certaines catégories d’habits dans nos armoires n’ont plus tellement de raison d’être. Manteau léger, vous avez porté ça quand, vous, pour la dernière fois? Soit on a froid et c’est pulls, polaires, et gros manteau, soit il fait chaud et c’est “le moins de tissu possible” (sauf si on sort, et là je suis en train de me dire que certains de mes habits indiens amples, légers et couvrants ne sont peut-être pas un mauvais calcul; surtout si le moustique tigre continue à s’installer). Donc un jour, dans mon chapitre “continuer à ranger/aménager mon chez moi”, quand j’attaquerai l’armoire, il y aura ça à prendre en compte: ce vêtement est-il encore adapté au nouveau climat suisse.

J’ai levé le pied sur mes explorations de l’intelligence artificielle, temporairement. L’assistant IA que j’ai installé est en développement très actif, il y a eu de gros gros changements, du côté des modèles aussi, et honnêtement ça bouge tellement vite et je n’ai pas assez d’énergie à dispo pour suivre le rythme, donc j’attends que ça mûrisse, j’ai réduit mon abonnement, mis certains de mes projets sur pause, et je suis à nouveau comme tout le monde en mode “chatbot IA”.

Numérique toujours, j’ai migré le site de l’eclau vers WordPress histoire de ne pas payer l’abonnement devenu exorbitant de Squarespace. Le layout est tout cassé, il y a du contenu à mettre à jour, mais j’ai pu profiter de ma familiariser avec les “bloc themes” de WordPress et je suis conquise. Mais voilà, peu de bande passante, ça reste en chantier.

Ça c’est un de mes gros apprentissages post-accident: même quand tout va bien, on ne peut pas répondre à tous les “faudrait” de la vie. On fait l’impasse sur certaines choses. Certains font l’impasse sur prévoir leur retraite à temps ou gérer leurs finances. D’autres sur leur santé. D’autres encore, sur leur vie sociale ou leurs relations ou leurs loisirs, sur la culture, sur contrôler ses remboursements d’assurance maladie, sur faire réparer la lanière du store qui a cassé, faire les services pour sa voiture, aller chez le dentiste, faire du sport, avoir des plantes ou des animaux domestiques. Bref, l’art de faire l’impasse sur des choses “qu’on devrait” faire (je ne parle même pas de “ce qu’on voudrait” faire), c’est ça la vie. Donc j’apprends à faire l’impasse, et à accepter que c’est un élément essentiel et inévitable de la vie. Savoir que “on peut pas tout faire”, comme on dit toujours, c’est tout à fait autre chose. Quand on dit ça, c’est genre, n’aie pas les yeux plus gros que le ventre, tu peux pas faire tout ce que tu as envie de faire. C’est souvent un peu moralisateur. Moi je ne parle pas de ça, là. Je parle du fait que ce que notre culture nous “vend” comme “ce qu’il faut faire dans la vie”, pour juste gérer sa vie de façon responsable, vivre bien, c’est juste pas possible. La culture et le système administratif dans lesquels on évolue font semblant que c’est possible. Mais ça ne l’est pas.

Et quand on se retrouve avec une capacité de faire qui n’atteint pas le 50% de son “normal”, que ce soit suite à un accident ou à une maladie ou autre aléa de la vie, eh bien on fait encore plus l’impasse sur encore plus de trucs. Je n’aime pas ça. Ça va contre ma nature. Mais il y a un moment où il faut arrêter de se voiler la face. C’est indispensable.

Donc le site de l’eclau est cassé, et c’est très con car l’eclau a besoin de nouveaux membres, mais juste là, je fais l’impasse, parce que maintenir ma santé (physique et mentale) au-dessus de la ligne de flottaison pour ne pas compromettre ma reprise du travail ou mes perspectives à long terme, c’est la priorité absolue. Donc si vous connaissez des personnes cool, qui aiment les chats, les plantes vertes et les puzzles et qui voudraient télétravailler (ou travailler tout court) à l’eclau un jour ou plus par semaine, envoyez-les-moi.

A part ça, parlant de l’eclau: on y hébergera début octobre trois après-midis “ateliers créatifs” de création de bijoux origami. C’est la belle-fille d’une voisine qui fait ça: inspiration artisanat, couture et Japon, faites un saut pour regarder ce qu’elle fait, je trouve vraiment très chouette (et elle est super sympa, un jolie rencontre). Elle est sur instagram aussi, évidemment. Donc si ça vous dit de prendre une petite après-midi pour faire un truc que vous ne faites pas d’habitude, ambiance cosy en petit groupe, inscrivez-vous. Je serai par là (je vais très certainement aussi prendre part à un atelier, histoire de faire ce que je dis) et ça me fera plaisir de vous croiser. Ou parlez-en à vos connaissances! Mon but c’est aussi simplement que l’eclau vive et serve, et ce genre d’activité colle parfaitement au lieu.

J’avance toujours, à pas de limace, sur la migration de la communauté Diabète Félin vers Discourse. Ça prend gentiment forme, mais à nouveau, j’aurais besoin de pouvoir dégager tellement plus de temps que ce qui est possible juste là pour que ça ne stagne pas. Mais j’ai la chance d’avoir une aide ultra efficace qui s’est attaquée à copier, mettre en forme (et même mettre à jour) toute notre documentation sur le diabète félin, donc c’est quasi fonctionnel – mais comme avec le site de l’eclau, c’est encore plein de chenit qu’il faudrait régler.

Au travail, je suis (presque) en train de me réconcilier avec Powerpoint. Je déteste toujours autant le fait qu’on utilise cet outil à toutes les sauces, mais je fais le constat qu’il y a quelque chose d’utile dans la démarche consistant à “distiller” un point spécifique d’une idée complexe dans une slide ou deux. Pas en tant que véhicule primaire de l’information, mais en tant que synthèse, rappel, pense-bête ou “légitimation” de ce qui a été développé au cours de discussions ou dans d’autres contextes. C’est vrai qu’on a besoin “d’ancrer” des idées nouvelles sur quelque chose d’un peu tangible. Dans ce sens, ça rejoint la popularité des carrousels sur les réseaux. Moi, à la base, je suis quelqu’un qui s’étale. La synthèse n’est pas mon fort. J’écris des tartines, je fais des vidéos dans lesquelles je donne une conférence de 40 minutes sans notes et sans préparation, et il y a des gens qui aiment ça, mais je sais bien que côté communication, ce n’est pas très percutant ou efficace.

J’ai conscience depuis des années que dans ce que je produis, il y a deux courants: il y a ce que je produis en tant qu’expression, comme cet article. J’ai besoin de dire ou écrire. Le processus de production a une utilité pour moi, et tant mieux si le résultat présente un intérêt pour autrui. Evidemment que je suis contente si on me lit ou si on écoute mes vidéos. Mais il y a l’autre courant, celui où c’est important pour moi de faire passer un message, au-delà de mon témoignage ou de mon histoire racontée. Je veux activement avoir une influence sur ce que pensent, savent, ou croient les gens. C’est le cas au travail, où mon job consiste à amener/accompagner du changement, au sens large, et aussi dans mon investissement autour du diabète félin, où on souhaite que les gens puissent apprendre de façon efficace, devenir autonomes, faire les bonnes choses pour soigner leur chat. Il y a aussi, ici et là, d’autres sujet qui me tiennent à coeur. Et dans ce deuxième courant, la longue tartine ou la vidéo interminable va perdre d’entrée la grande majorité des gens que je souhaiterais toucher. Donc, plus concis, plus visuel. Je vais d’ailleurs suivre une formation en animation visuelle dans quelques semaines. Tout ça mijote depuis des mois, même des années, mais se rejoint aujourd’hui.

Parlant de visuel, j’ai “hérité” récemment de deux bons appareils photos, avec lesquels j’ai commencé à m’amuser lors de mes sorties. J’adore prendre des photos. En tâche de fond, je réfléchis toujours à quoi en faire, comment les mettre en valeur. Ça viendra. Déjà, j’ai découvert qu’on pouvait faire des impressions facilement à l’automate de la Migros ou d’Interdiscount, donc ça va mettre quelque chose en route, je pense. J’ai aussi envie d’investir (grand mot, acquérir est peut-être plus adéquat) dans un micro potable pour la prise de son sur mon iPhone — justement, plus de vidéo, peut-être même de l’audio. Je pensais l’autre jour à un enregistrement blabla un peu sympa pour accompagner la personne dans une pause. Le nombre de gens à qui je parle de pauses, depuis mon programme d’ergo, et qui m’avouent qu’eux aussi (comme moi, moi avant, moi maintenant) ils ont beau savoir qu’il faut faire des pauses, ils “arrivent pas”, sans compter l’hyperactivité mentale qui vient s’en mêler et qui fait que même quand on a réussi à s’arracher à ce qu’on faisait pour “se mettre en pause”, il faut encore que le cerveau accepte de ne plus turbiner, de ne pas passer la pause à vérifier des e-mails, scroller sur les réseaux ou regarder des vidéos. Une astuce que j’ai trouvée, c’est d’écouter de la musique. “Une pause de quatre chansons.” C’est déjà ça. Et je me suis dit, ce serait cool un enregistrement calme, sympa et peut-être un peu hypnotique pour “une pause de 12 minutes”. Evidemment, je suis inspirée par les “podcasts pour dormir” comme Sleep With Me ou Get Sleepy, ou encore Sleepy History, qui pour moi marche mieux pour une sieste ou une pause où le sommeil n’est pas forcément le but. Ah oui c’est juste, j’avais pas assez de projets…

Il est bientôt midi et demi. J’ai faim. Le dernier article du 24heures sur l’incendie n’est pas très clair concernant les mesures de confinement et la situation côté pollution. Est-on encore coincés dedans pour éviter à nos poumons les particules fines? Vais-je aller au restau ce soir avec mes copines? Juju va-t-il pouvoir sortir? L’alerte ne semble pas levée, mais on est plutôt dans le fameux (et parfois mal avisé) “principe de précaution”, selon la mise à jour récente de la RTS. Alors on va garder les fenêtres fermées, éviter les “sorties inutiles” (définir utile), et peut-être se la jouer style pandémie en arborant un FFP2 probablement périmé en allant au restau ce soir…

Mais dans tous les cas, je vais manger.

  • ✇Climb to the Stars
  • The Life Unimaginable [en]
    [en] I am living my new shrunken lifeThe one where a few hours make a dayWhere a walk in the park is worth a hike It feels like half the life I had beforeScratch that — not even half, it’s thinner tooAnd bumpier, with potholes and broken parts I am living my post-accident lifeThe one I believed would be just for a whileI feel less sure now, it’s a pretty slow crawl I took so much for grantedI didn’t think I wasI’ve been patient, hopeful, optimisticI still amBut now I’m also starting to
     

The Life Unimaginable [en]

25 août 2026 à 14:28
[en]

I am living my new shrunken life
The one where a few hours make a day
Where a walk in the park is worth a hike

It feels like half the life I had before
Scratch that — not even half, it’s thinner too
And bumpier, with potholes and broken parts

I am living my post-accident life
The one I believed would be just for a while
I feel less sure now, it’s a pretty slow crawl

I took so much for granted
I didn’t think I was
I’ve been patient, hopeful, optimistic
I still am
But now I’m also starting to be scared.

  • ✇Made Not Found (by danah boyd)
  • 1 month until new book!
    In one month, my new book will be in folks' hands. "Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census" tells the story of what it takes to produce democracy's data - and how hard it was to do this in 2020 during a pandemic and while struggling with what I call "Jenga politics" (when various forces keep taking out planks and putting more pressure on top). It's an ethnography, a love letter to civil servants, and a warning to us all about how brit
     

1 month until new book!

24 août 2026 à 14:51
1 month until new book!

In one month, my new book will be in folks' hands. "Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census" tells the story of what it takes to produce democracy's data - and how hard it was to do this in 2020 during a pandemic and while struggling with what I call "Jenga politics" (when various forces keep taking out planks and putting more pressure on top). It's an ethnography, a love letter to civil servants, and a warning to us all about how brittle our democratic project is. It's also a reminder that we can fight for our democracy. It's also a reflection on how the legitimacy of high-stakes data stems from the social fabric that surrounds it, not any inherent property of the data. (Hint: data politics are not just a concern for the census... they also concern our AI future.)

This book is over 10 years in the making. I really really really hope I can convince you to buy a copy. Or to ask your library to order a copy so you can check it out! (Pretty please with a cherry on top!)

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Come to a talk near you! I will also be embarking on a book tour in the hopes of meeting other people who care about data and/or what it takes to make American democracy work. As of now, the tour starts on September 22 in Ithaca before continuing on to DC, Chapel-Hill+Durham, Cambridge+Boston, Toronto, Seattle, DC again, SF+Berkeley, Ann Arbor, Boulder, New Brunswick, NYC, and some virtual events. If you're near one of these cities, check out my website for times and dates. And stay tuned for more! I'd love to see you!

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I'm very open to doing virtual meet-and-greets with groups of readers. Or to stop by at other gatherings while I'm in tour. Please reach out!

And thanks y'all for your ongoing support. I can't wait to hear what you think of the book!

  • ✇bibliomancienne
  • Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule
    Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025. Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices? Chaque 12 août, depuis mai
     

Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule

18 août 2026 à 14:06
Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025.

Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices?

Chaque 12 août, depuis maintenant plus d’une décennie, l’initiative J’achète un livre québécois! invite les Québécoises et les Québécois à entrer dans une librairie et à repartir avec un livre d’ici. Si on en a les moyens, le geste est simple : choisir un livre, l’acheter, peut-être le lire, le donner ou en parler. Et pourtant, cette journée dit quelque chose d’important sur la lecture : une culture du livre ne se maintient pas toute seule. Elle se construit, se transmet et s’entretient.

Cette réflexion s’est aussi nourrie des conversations que j’ai eues autour du 12 août, d’abord avec Alexandre Sirois dans La Presse, puis à ICI Côte-Nord, avec Catherine Paquette et mon collègue Mathieu Dauphinais, de la Bibliothèque de Sept-Îles. Plutôt que de rester prisonniers et prisonnières de la question spectaculaire de « la fin de la lecture », je voudrais donc déplacer le regard vers ce qui permet à la lecture de continuer à occuper une place dans nos vies : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelles conditions devons-nous collectivement préserver?

Car on ne devient pas lecteur ou lectrice par la seule force de sa volonté. On le devient parce que des livres se trouvent à portée de main. Parce que quelqu’un nous en a lu lorsque nous étions enfants. Parce que nous avons parfois grandi dans une famille où les livres étaient présents, où lire allait de soi, où certaines habitudes, dispositions et familiarités avec la culture nous ont été transmises. La lecture est aussi affaire d’héritage culturel, au sens où l’entendaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron — et cet héritage est inégalement distribué.

Mais ce qui n’est pas hérité peut aussi se construire ailleurs. Parce qu’une personne enseignante nous a fait découvrir un livre qui nous parlait. Parce qu’une bibliothécaire a su nous conseiller. Parce qu’une librairie existe dans notre quartier ou qu’une bibliothèque scolaire ou publique nous permet d’emprunter gratuitement. Parce que nous avons vu d’autres personnes lire, entendu parler de livres, reçu des recommandations, participé à une heure du conte ou à un club de lecture.

C’est là que les institutions et les communautés prennent toute leur importance : elles peuvent élargir, prolonger, parfois même compenser ce qui n’a pas été transmis dans la famille. Au contact de ces personnes, de ces lieux et de ces expériences se construisent progressivement les capacités, les habitudes, l’attention, le désir et la motivation nécessaires pour entrer dans un texte et y demeurer. Autrement dit, la lecture est une pratique sociale avant d’être seulement une compétence individuelle.

L’infrastructure de la lecture

On parle beaucoup de l’accès aux livres. Avec raison. Mais avoir des livres disponibles ne suffit pas à faire des lecteurs et des lectrices. Entre la présence d’un livre sur une tablette et son appropriation par une personne existe tout un monde de médiations : familles, écoles, bibliothèques, librairies, maisons d’édition, médias, organismes communautaires, auteurs et autrices, enseignants et enseignantes, bibliothécaires, événements littéraires, politiques culturelles et éducatives. C’est cette infrastructure de la lecture qui m’intéresse.

Le mot infrastructure peut sembler étrange lorsqu’il est question de lecture. Nous l’associons plus spontanément aux routes, aux réseaux électriques ou aux télécommunications. Mais les pratiques culturelles reposent elles aussi sur des infrastructures, certaines matérielles, d’autres sociales et institutionnelles. Elles sont souvent peu visibles, comme nous l’a enseigné Susan Leigh Star, précisément parce que, lorsqu’elles fonctionnent bien, nous finissons par les tenir pour acquises.

Une société de lecteurs et de lectrices repose ainsi sur une véritable écologie de la lecture : des livres, certes, mais également des lieux où les rencontrer, des personnes qui les font circuler, des institutions qui en garantissent l’accès, des communautés dans lesquelles on peut en parler et, chose peut-être de plus en plus précieuse, du temps et de l’attention pour les lire.

Cette manière d’envisager la lecture rejoint aussi les travaux que nous avons menés autour de la littératie communautaire. Celle-ci invite précisément à ne pas considérer la littératie comme une compétence qui se développerait uniquement dans l’individu ou dans l’école, mais à regarder l’ensemble des milieux, des relations, des acteurs et actrices qui contribuent à la rendre possible. Les pratiques de littératie sont situées : elles prennent forme dans des communautés, des institutions et des contextes sociaux particuliers, traversés par la diversité et par des conditions d’accès inégales.

Cette perspective permet alors et surtout de déplacer le regard de la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée. Familles, écoles, bibliothèques, organismes communautaires, librairies, institutions culturelles et politiques publiques ne jouent évidemment pas le même rôle, mais leurs actions sont interdépendantes et peuvent se renforcer mutuellement. Soutenir la lecture revient alors moins à demander aux individus de lire davantage qu’à construire intentionnellement et collectivement les conditions dans lesquelles lire devient possible, significatif et désirable.

Les bibliothèques : créer les conditions de la rencontre

Les bibliothèques constituent un bon observatoire de cette écologie. Selon les données de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques, qui couvre les bibliothèques publiques autonomes, les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO (CRSBP) ainsi que BAnQ, compilées par l’Institut de la statistique du Québec, les bibliothèques publiques québécoises ont enregistré en 2023 environ 52 millions de prêts de documents, dont 42 millions de livres imprimés. Le volume des prêts avait ainsi retrouvé 96 % de sa moyenne des cinq années précédant la pandémie. La même année, elles ont enregistré environ 24 millions d’entrées, soit une hausse de 21 % par rapport à 2022.

Mais un autre chiffre retient particulièrement mon attention : les activités proposées par les bibliothèques ont attiré 1,5 million de participations, soit 33 % de plus qu’en 2022. La reprise de la participation aux activités a donc été plus rapide que celle des entrées physiques — même si, dans les deux cas, les niveaux demeuraient encore inférieurs à ceux d’avant la pandémie.

Il ne faudrait pas faire dire à ces chiffres davantage qu’ils ne permettent d’établir. Ils ne prouvent pas que les Québécois et les Québécoises fréquentent désormais les bibliothèques davantage pour leurs activités que pour leurs collections. Ils nous rappellent cependant quelque chose que l’on ne peut plus ignorer : une bibliothèque ne se contente pas de mettre des livres à disposition.

Heures du conte, clubs de lecture, rencontres avec des auteurs et autrices, ateliers, conférences et autres formes de médiation littéraire sont autant d’occasions de faire découvrir des textes, d’en parler et de créer des relations entre des personnes, des œuvres et des idées. Et ces initiatives débordent souvent les murs de la bibliothèque : elles s’inscrivent dans des réseaux de littératie communautaire où bibliothèques publiques et scolaires, écoles, organismes communautaires et autres acteurs du milieu peuvent conjuguer leurs interventions dans le contexte québécois.

L’accès et la médiation sont deux choses différentes, mais complémentaires. Nous avons beaucoup travaillé, à juste titre, à démocratiser l’accès aux livres et à l’information. Le défi de notre temps pourrait être aussi de préserver — et peut-être de renforcer — les conditions sociales de leur appropriation.

Quand l’infrastructure se fragilise

Cette infrastructure n’a cependant rien d’acquis. Elle peut se fragiliser par petites ruptures, lorsque disparaissent certains des lieux, des ressources ou des médiations qui permettent aux livres de circuler et d’être lus. On vient par exemple d’annoncer la fin d’ateliers de lecture en milieu carcéral. Dans le réseau de l’éducation, les récentes décisions budgétaires en donnent une autre illustration : quelque 38 millions de dollars auparavant consacrés à l’achat de livres pourront désormais être utilisés à d’autres fins.

Les effets se font sentir au-delà des murs de l’école. Lors du récent Congrès mondial d’IBBY à Ottawa, j’ai entendu des maisons d’édition jeunesse québécoises témoigner directement des répercussions de ces mesures sur leurs ventes. J’y étais moi-même pour présenter une étude sur les contestations et la censure des livres jeunesse en matière de sexualité ainsi que de diversité sexuelle et de genre au Canada, ce qui rappelle une autre manière dont cette infrastructure peut être compromise : non seulement lorsque les ressources diminuent, mais lorsque certains livres sont retirés, déplacés, restreints ou rendus plus difficiles d’accès.

On pourrait encore allonger la liste. Un bilan critique récent fait ainsi état d’une « érosion silencieuse » de la mission de BAnQ. Il faudrait aussi parler du financement longtemps jugé insuffisant dans le milieu des CRSBP (Réseaux BIBLIO), malgré les bonifications récentes, alors que ceux-ci jouent un rôle déterminant dans l’accès aux bibliothèques sur une grande partie du territoire québécois. Ces institutions ont ceci de particulier qu’elles relèvent, à des degrés divers, d’une responsabilité nationale plutôt que strictement municipale — comme les bibliothèques scolaires — et qu’elles semblent pourtant demeurer dans l’angle mort des politiques publiques. À filer la métaphore de l’infrastructure, les nids-de-poule ne manquent pas sur la route historique de la littératie au Québec.

Ces phénomènes sont évidemment différents, mais ils invitent à regarder l’ensemble du réseau du livre et de la lecture, plutôt qu’une simple chaîne linéaire. Lorsqu’un de ses nœuds s’affaiblit, ce sont les possibilités de rencontre entre une diversité d’œuvres et leurs publics, jeunes ou moins jeunes, qui se réduisent. Le paradoxe est alors frappant. D’un côté, nous nous inquiétons du recul de la lecture chez les jeunes et cherchons des moyens de leur donner le goût des livres. De l’autre, nous fragilisons parfois les conditions mêmes qui leur permettent de les rencontrer.

Lorsque nous constatons que certains jeunes lisent moins, la question ne peut donc pas être uniquement : Pourquoi ne lisent-ils pas davantage? Elle doit également être, encore une fois : quelles conditions leur donnons-nous pour devenir lecteurs et lectrices?

Le 12 août : rendre visible une écologie du livre et de la lecture

C’est ce qui donne au 12 août une portée qui dépasse l’achat individuel d’un livre. J’achète un livre québécois! met en lumière, pendant une journée, tout un réseau : des auteurs et autrices écrivent, des maisons d’édition publient, des librairies font circuler les œuvres, des bibliothèques et des écoles les rendent accessibles, des médiateurs et médiatrices les font découvrir, des lecteurs et lectrices les lisent, les recommandent et les transmettent.

Acheter un livre québécois ne « sauvera » évidemment ni la lecture ni « la civilisation » 🙂 — ce n’est d’ailleurs pas l’ambition de l’initiative. Mais l’événement accomplit quelque chose de moins sensationnel mais peut-être de plus intéressant : il rend le livre visible et socialement désirable.

Car les pratiques culturelles ne se développent pas sur le seul mode de l’injonction : il faut lire davantage. Elles se nourrissent de désir, de curiosité, de rencontres et d’une communauté qui leur accorde de la valeur. À sa manière, le 12 août contribue à entretenir une culture dans laquelle les livres et la lecture comptent.

Et les jeunes?

La question devient particulièrement pressante lorsqu’on observe le recul de certaines pratiques de lecture chez les jeunes. Il est tentant d’en chercher la cause du côté des écrans, de TikTok, des téléphones ou du manque d’attention. L’intelligence artificielle ajoute toutefois une dimension nouvelle. La technologie peut désormais non seulement concurrencer la lecture, mais accomplir une partie de son travail à notre place.

Les outils d’intelligence artificielle générative peuvent résumer un livre, expliquer un texte difficile, répondre à des questions sur son contenu et même produire une analyse qui donne toutes les apparences de la compréhension. Ils peuvent certes soutenir l’apprentissage, mais ils rendent aussi possible quelque chose d’assez radical : obtenir certains des produits de la lecture sans avoir accompli soi-même le travail de lecture.

C’est pourquoi la lecture profonde (Deep Reading) me paraît devenir, paradoxalement, plus importante à l’ère de l’IA — cette forme de lecture attentive, réflexive et exigeante à laquelle se sont notamment intéressées Maryanne Wolf et Naomi Baron, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet. Ce qui est en jeu n’est pas tant la survie du livre comme objet que l’expérience de la lecture elle-même : entrer dans un texte complexe, y consacrer du temps et de l’attention, l’interpréter, le confronter à d’autres idées et construire son propre jugement.

L’enjeu pour les bibliothèques comme pour les différentes instances des réseaux de littératie, sera donc moins d’empêcher l’usage de ces outils que de faire en sorte qu’ils soutiennent l’apprentissage et la pensée plutôt qu’ils ne nous dispensent de penser.

Entretenir une culture de la lecture

C’est peut-être là que le diagnostic d’une société « postlittéraire » devient utile, à condition de ne pas en faire une prophétie. La lecture n’est peut-être pas en train de disparaître. Elle devient une pratique qu’il faut activement soutenir. Non pas en idéalisant un âge d’or où tout le monde aurait lu de longs romans — il n’a probablement jamais existé — ni en opposant systématiquement le livre aux écrans. Mais en nous demandant quelles expériences de lecture nous jugeons suffisamment précieuses pour vouloir les transmettre et les préserver.

Cela suppose bien sûr des livres, des lieux et des personnes qui les font circuler. Mais aussi quelque chose de plus difficile à protéger : du temps et des espaces pour lire, réfléchir et discuter sans être constamment sollicités ailleurs. Acheter un livre québécois le 12 août est un geste culturel. Faire en sorte que nous ayons encore le désir, le temps et la capacité de le lire est un projet social.

  • ✇bibliomancienne
  •  Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch
    Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins? Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a
     

 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

14 août 2026 à 09:50

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?

Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?

Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.

L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.


Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).

L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.

Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?

Une société qui sait lire, mais qui lit autrement

Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.

Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.

C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.

Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?

Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention

Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.

La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.

Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.

L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?

Et maintenant, l’IA

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.

Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.

De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis

Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.

Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.

Et au Québec?

C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.

Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.

Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.

Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.

Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».

Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.

Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.

Alexandrie à l’envers

L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?

C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.

Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.

Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?

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  • Wikipédia, écrire — et comprendre ce que l’on rend visible
    Ce billet reprend le mot d’ouverture prononcé dans le cadre du marathon d’écriture « Wikipédia – 25 ans, fière et engagée », organisé à l’Université du Québec à Montréal le 26 mars, à l’occasion du Printemps de la recherche et de la création en collaboration avec Wikimédia Canada et l’Institut de recherches et d’études féministes. Cet événement, porté aussi par le collectif Les sans pagEs – Montréal, dans lequel je suis impliquée, visait à soutenir la création et l’amélioration d’articles cons
     

Wikipédia, écrire — et comprendre ce que l’on rend visible

26 mars 2026 à 21:48

Ce billet reprend le mot d’ouverture prononcé dans le cadre du marathon d’écriture « Wikipédia – 25 ans, fière et engagée », organisé à l’Université du Québec à Montréal le 26 mars, à l’occasion du Printemps de la recherche et de la création en collaboration avec Wikimédia Canada et l’Institut de recherches et d’études féministes. Cet événement, porté aussi par le collectif Les sans pagEs – Montréal, dans lequel je suis impliquée, visait à soutenir la création et l’amélioration d’articles consacrés à des femmes chercheuses, militantes, ainsi qu’à des personnes issues de communautés encore trop peu visibles en ligne.

-> À noter que le support de présentation utilisé lors de cette intervention est disponible à la fin du billet.

Je suis très heureuse d’être avec vous aujourd’hui pour ouvrir ce marathon d’écriture Wikipédia. Je me présente brièvement : je suis Marie D. Martel, professeure à l’EBSI, à l’Université de Montréal, et impliquée dans le groupe Les sans pagEs Montréal, un collectif engagé dans l’amélioration de la représentation des personnes s’identifiant comme femmes et marginalisées sur Wikipédia. Merci pour cette invitation, merci à Simon Côté-Lapointe, bibliothécaire à l’UQAM, pour la qualité de son engagement et de l’organisation.

Fondée en 2001, Wikipédia célèbre ses 25 ans cette année. En un quart de siècle, elle est devenue une infrastructure majeure du savoir, avec plus de 60 millions d’articles, dont plus de 2,5 millions en français, dans plus de 300 langues, et des centaines de millions de consultations chaque mois. Mais il faut insister sur un point fondamental : Wikipédia ne fait pas que diffuser le savoir, elle contribue aussi à définir ce qui est visible, reconnu et documenté. Une personne sans page Wikipédia est beaucoup moins visible, moins citée, moins reconnue ; à l’inverse, le simple fait d’y être présent contribue à sa reconnaissance dans l’espace public.

Lorsque l’on regarde les données, le constat est clair. Environ 19 % des biographies dans les projets Wikimédia concernent les personnes identifiées comme femmes, et à peine plus de 20 % sur Wikipédia en français. Les autres identités de genre restent presque invisibles, autour de 0,15 %. Du côté de Wikidata, la base de données qui structure ces contenus, on observe également des écarts : environ 24% de femmes pour le Canada, contre 33 % à l’échelle globale. Ce sont des chiffres qui ne traduisent pas seulement un manque : ils révèlent un déséquilibre structurel dans la manière dont le savoir est produit et rendu visible.

Ce déséquilibre s’explique en grande partie par la composition de la communauté contributrice. Les enquêtes de la Wikimedia Foundation montrent que celle-ci reste encore largement masculine, historiquement entre 80 et 90 % de personnes identifiées comme hommes y contribuent. Cela a des effets directs : moins d’articles sur les personnes identifiées comme femmes, certains sujets moins développés, et plus largement, il y a une reproduction des hiérarchies existantes dans les sources. 

Quand on dit qu’il y a une « reproduction des hiérarchies existantes dans les sources », on veut dire que Wikipédia dépend fortement de sources déjà reconnues — comme les articles dans les médias, les articles et les ouvrages académiques ou les institutions. Or, ces sources ne sont pas neutres. Historiquement, elles ont davantage documenté : les hommes, les figures institutionnelles, les trajectoires dominantes Et beaucoup moins : les femmes, les personnes autochtones, les actrices communautaires ou certaines figures locales.

Or,  Wikipédia s’appuie sur ces sources pour l’écritute des articles… et donc, ce faisant, elle reproduit les mêmes déséquilibres. Autrement dit, Wikipédia ne fait pas que refléter le monde, elle contribue aussi à perpétuer et structurer certaines inégalités dans la production et la circulation du savoir.

Dans le cas du Québec, la situation se complexifie encore. Les contributeurs de Wikipédia en français sont majoritairement européens, et notamment français. La présence canadienne y est relativement faible : on l’estime autour de 7 %, avec environ 300 personnes contributives actives canadiennes contre près de 4000 françaises. Mais on ne dispose pas de données précises permettant d’identifier la part de la contribution québécoise, ni celle des contributrices. 

Cette absence de données est en soi révélatrice : elle rend difficile la mesure des inégalités tout en contribuant à invisibiliser des dynamiques territoriales, sociales et culturelles bien réelles. 

À cela s’ajoute une reconnaissance moindre de certaines sources québécoises dans les protocoles d’évaluation, notamment lorsque le statut de médias comme Le Devoir ou La Presse comme sources nationales est questionné. Alors, les effets sont cumulatifs : invisibilisation des personnes identifiées comme femmes, invisibilisation des figures québécoises, et sous-documentation de nombreuses trajectoires locales. Nous sommes donc face, à tout le moins, à un double biais, à la fois de genre et géographique.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet Les sans pagEs qui vise à combler le fossé des genres sur Wikipédia, notamment à travers des éditathons comme celui d’aujourd’hui, et aussi par la formation et l’accompagnement à l’écriture. Mais il ne s’agit pas seulement de produire des articles : il s’agit aussi de créer des communautés, de rendre la contribution plus accessible et de valoriser d’autres trajectoires et d’autres savoirs. 

Benjamenta, CC BY 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by/4.0, via Wikimedia Commons

Il existe plusieurs autres initiatives : Art + féminisme, WikiGap, le projet Women in Red, le marathon d’aujourd’hui. Ce sont des initiatives très fortes, mais elles ont leurs limites : elles reposent largement sur le bénévolat, elles restent ponctuelles et elles ne transforment pas automatiquement les structures qui produisent les inégalités.

C’est ici qu’intervient la notion de féminisme des données. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter des femmes dans les données, mais de transformer les conditions mêmes de production du savoir. Les travaux de Catherine D’Ignazio et Lauren Klein montrent que les données ne sont jamais neutres : elles sont produites dans des contextes sociaux et reflètent des rapports de pouvoir. Cela implique de se demander qui décide des critères, quelles sources sont reconnues, qu’est-ce qui rend visible — ou invisibilise — certains savoirs. L’enjeu n’est donc pas seulement de combler un manque, mais de transformer le système qui le produit.

Aujourd’hui, en participant à ce marathon, vous pouvez faire encore bien plus qu’écrire des articles. On peut aussi s’exercer à développer une conscience critique et envisager d’autres niveaux d’action dans une perspective de féminisme des données.

À un second niveau, nous chercherons, en outre, à analyser les biais et à rendre plus visibles les inégalités. Comment ? En mesurant les écarts, en identifiant les absences, en repérant les déséquilibres dans les contenus ou les catégories. Il s’agit également de montrer comment les systèmes de classification participent eux-mêmes à l’invisibilisation de certaines figures, afin de mieux comprendre ces mécanismes. C’est dans cette perspective que Simon Villeneuve et moi avons travaillé à quantifier le fossé des genres dans les ressources biographiques, en particulier canadiennes, en incluant notamment les projets Wikimédia.

Cette étape est cruciale, car elle permet de situer précisément les problèmes, d’en objectiver les manifestations afin de mieux les déjouer et d’orienter des pistes d’amélioration. Toutefois, elle ne suffit pas entièrement.

À un autre niveau, il devient nécessaire de chercher à transformer le système lui-même. Cela implique d’agir sur les sources, de questionner les critères de notoriété, d’accompagner activement de nouvelles contributrices, de mobiliser différents acteurs du réseau documentaire dans une forme convergence par rapport à ces enjeux, en plus d’améliorer la structuration des données afin de rendre certains contenus plus visibles. À titre d’exemple, j’ai créé il y a quelques années la catégorie « bibliothécaire québécoise », précisément pour mettre en évidence un angle mort dans la structuration des savoirs. Ce type d’intervention, à la fois modeste et stratégique, participe d’un travail plus large de reconfiguration des infrastructures informationnelles.

Et dans le contexte québécois, par exemple, cela peut vouloir dire constater le manque de biographies de personnes s’identifiant comme femmes ou issues des diversités sexuelles et de genre, mais aussi agir concrètement sur les sources : documenter ces figures dans des publications reconnues (articles scientifiques, presse nationale et régionale), soutenir la production de contenus éditoriaux (catalogues d’exposition, ouvrages collectifs), mobiliser des archives existantes souvent peu visibles, améliorer leur repérabilité (indexation, métadonnées, numérisation) et leur admissibilité selon les standards de Wikipédia. Cela implique également de traduire ou adapter certaines sources pour les rendre davantage mobilisables, de diversifier les corpus de référence en intégrant des savoirs situés ou communautaires, et de renforcer les liens entre institutions (bibliothèques, centres d’archives, milieux culturels) afin de consolider l’écosystème documentaire. Autrement dit, il s’agit d’intervenir à la fois sur la production, la reconnaissance, la structuration et la circulation des sources afin de rendre ces figures plus admissibles et visibles dans l’encyclopédie.

C’est ce que l’on entend lorsque l’on affirme qu’il ne s’agit pas seulement de combler des absences, mais de comprendre — et d’agir sur — les mécanismes qui les produisent. Le chemin est plus exigeant, mais il permet d’avoir un impact plus profond et ouvre la voie à une véritable forme de justice sociale.

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    Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pér
     

Les bibliothèques dans les pratiques culturelles au Québec : Une analyse critique

26 août 2025 à 14:46
Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions

À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pérennité et l’accessibilité.

En 2024, l’Institut de la statistique du Québec a mené l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement (EQLCD), une vaste étude auprès de plus de 16 000 personnes de 15 ans et plus. L’objectif est de mieux comprendre comment les Québécois et Québécoises pratiquent la culture aujourd’hui, dans un contexte caractérisé par l’essor du numérique et la diversification des usages. Ce rapport important mérite toute l’attention des acteurs et actrices œuvrant dans le milieu des bibliothèques incluant celleux qui les gouvernent.

Ce rapport attendu, qui vient d’être publié, s’inscrit dans la lignée des enquêtes réalisées depuis 1979 sur les pratiques culturelles. Il permet cette fois de capter l’ampleur des transformations numériques récentes : instantanéité, mobilité, interactivité, entre autres. Il donne à voir l’importance croissante des usages numériques, la variété des pratiques selon les secteurs (lecture, musique, audiovisuel, arts de la scène) et les déterminants sociaux, ainsi que la place des activités culturelles vécues dès l’enfance.

À travers ce portrait, se révèlent non seulement la vitalité culturelle du Québec, mais aussi les inégalités et les écarts générationnels qui continuent de structurer l’accès et la participation aux biens culturels et au capital culturel [1]. Je veux me pencher, plus particulièrement, sur les pratiques entourant les bibliothèques.

Les bibliothèques occupent une place singulière dans les pratiques culturelles des Québécois et des Québécoises. Elles se présentent à la fois comme des lieux de culture, de socialisation et d’apprentissage, mais aussi comme des portes d’entrée vers la lecture et les savoirs numériques. Plus que de simples dépôts de livres, on le répète souvent, elles constituent des espaces où se tissent des liens sociaux, des nouveaux tiers lieux (Jacobs, 1961 ; Putnam et Feldstein, 2003), où s’expérimentent des formes particulières de médiation culturelle et interculturelle (White et Martel, 2021). C’est en ce sens qu’elles peuvent être pensées comme de véritables infrastructures critiques (Mattern, 2014 ; Klinenberg, 2018), indispensables à la dynamique des communautés et à l’opérationnalisation de la justice sociale. Elles cristallisent cependant plus d’un paradoxe : très fréquentées, elles demeurent néanmoins largement invisibles dans le discours public sur la culture; conçues pour réduire les inégalités, elles tendent aussi, à certains égards, à les reproduire. Que nous apprend alors ce rapport dans ces circonstances?

Que nous apprend ce rapport au sujet des bibliothèques?

D’abord, il faut souligner que l’EQLCD jette un nouvel éclairage sur le portrait des bibliothèques déjà tracé par les données provenant du bulletin Optique culture, no 99 (décembre 2024), « Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 », rédigé par Sylvie Marceau (Observatoire de la culture et des communications du Québec) [2]. On pouvait lire dans cette étude qu’en 2022, les bibliothèques publiques québécoises, présentes dans 932 municipalités, rejoignant 97 % de la population, offraient un accès à 56 millions de documents, soit environ sept par personne habitante. Leur fréquentation a atteint 20 millions d’entrées, en hausse marquée par rapport à 2021 (+34 %), mais toujours inférieure de 30 % aux niveaux pré-pandémiques. La participation aux activités (1,1 million de personnes) suivait la même tendance, en nette reprise mais en deçà des 1,7 million de 2019. Les prêts progressaient (+19 %), avec un maintien élevé des usages numériques, preuve de leur ancrage durable. Au plan financier, les revenus et dépenses indiquaient une augmentation, traduisant des investissements accrus, mais timides, en services et en personnel. Ces résultats montraient donc que les bibliothèques sortaient progressivement de la crise sanitaire. Elles se devaient, comprenait-on dès lors, de consolider leur rôle en tant que lieux physiques de fréquentation régulière tout en tirant parti de la généralisation du numérique pour renforcer leur capacité sociale et culturelle.

Ces résultats chiffrés prennent un nouveau sens lorsqu’on les relie aux tendances dégagées par l’EQLCD : la croissance du numérique, la fracture générationnelle et sociale des pratiques culturelles, et la tension entre inclusion et distinction.

Mais que nous apprend donc ce rapport au sujet des bibliothèques?

Le numérique en plein essor

Le contexte : La quasi-totalité (96%) de la population utilise internet à des fins personnelles; 74% utilisent des outils numériques pour faire des achats en ligne. Dans les douze mois précédant l’enquête, 29 % de la population a emprunté ou réservé des livres en ligne (p. 9; p. 33). Ce chiffre grimpe à 34 % chez les femmes (c. 24%), à 34 % chez les 15-29 ans, 36 % chez les 30-44 ans et à 40 % chez les diplômés universitaires (c. 29% pour l’ensemble de la population); ce qui illustre le rôle grandissant des services numériques de bibliothèque. Derrière ces données se lit et se consolide une transformation profonde : la bibliothèque se déploie dans nos écrans, se rend accessible à distance, et touche des publics pour qui la mobilité, le temps ou la langue (peut-être plus particulièrement depuis l’application de la loi 14 dans ce dernier cas), sont des obstacles.

En parallèle, 6 % des Québécois et Québécoises ont participé à une activité culturelle en ligne offerte par une bibliothèque (p.33). Ce taux est plus élevé chez les jeunes familles, les 30-44 ans (10%) et les personnes immigrantes (11%). On explique ces résultats, entre autres, par le type d’activités proposées et visant généralement les familles, notamment en contexte interculturel : capsules vidéo, cours et jeux en ligne, ateliers de français ou de clubs de lecture virtuels, ces pratiques rappellent que la bibliothèque est aussi un espace d’intégration et d’accompagnement. On précise, de surcroît, que l’enquête ne permet pas d’observer de différence notable selon le revenu du ménage en ce qui a trait à la participation à une activité en ligne organisée par une bibliothèque ou autre (p. 34).

Avant d’aller plus loin, présentons brièvement les principales données concernant la lecture et l’écoute de livres (papier, numérique et audio), la fréquentation des bibliothèques étant encore intimement liée à la lecture.

Lecture et écoute de livres : principaux résultats de l’EQLCD

Le chapitre 4 de l’EQLCD (pp. 68-79) consacré à la lecture et à l’écoute de livres permet de mieux comprendre les pratiques actuelles, qu’elles soient liées aux formats papier, numériques ou audio. Trois volets sont abordés : le profil sociodémographique du lectorat, la lecture numérique et l’écoute de livres audio.

L’écosystème québécois du livre est à la fois vaste et diversifié : plus de 200 librairies, une centaine de maisons d’édition publiant près de 7 700 titres par an, et surtout, comme on l’a dit plus tôt, plus de 1 000 bibliothèques publiques desservant 97 % de la population (p.69). Ces institutions occupent une place stratégique dans l’accès et la démocratisation de la lecture, tout en étant confrontées à des défis et à des tensions qui viennent nuancer ce rôle.

Par « lecture de livres », on entend  « habitudes de lecture de livres (papier ou numérique) durant les temps libres, en dehors des obligations professionnelles et scolaires. Cela comprend la lecture faite à des enfants, mais exclut la lecture de journaux et de magazines » (p.69).

Le « lectorat » est défini comme « la population de 15 ans et plus qui a lu un livre (papier ou numérique) au cours des 12 mois précédant l’enquête » (p. 19).

Qui lit des livres au Québec et comment ?

Selon l’enquête, 82 % des personnes de 15 ans et plus ont lu au moins un livre papier ou numérique dans leurs temps libres au cours des 12 mois précédents (p.69). La lecture est plus fréquente chez les femmes (89 %) que chez les hommes (75 %), et elle augmente avec le niveau de scolarité : 93 % des diplômés universitaires lisent, contre 68 % des personnes sans diplôme. Les ménages à revenu élevé (89 %) et les personnes nées à l’extérieur du Québec (88 %) présentent aussi des taux plus élevés de lecture (p.69-70). À l’inverse, la lecture est moins répandue en région en dehors de la métropole (75 % contre 83–85 % en milieu plus urbain) et chez les personnes dont la langue parlée à la maison est uniquement le français (79 % contre 88–90 % pour les autres groupes linguistiques) (p.70).

Un quart de la population de 15 ans et plus (23 %) lisent tous les jours ou presque, tandis que 19 % lisent au moins une fois par semaine, 20 % une fois par mois, 18% n’ont pas lu de livre pendant cette période (p. 70). Les jeunes de 15 à 29 ans lisent proportionnellement autant que les autres groupes d’âge (86 %), mais leur lecture est moins quotidienne (17 % contre 27–30 % chez les 60 ans et plus). Les femmes et les diplômés universitaires se distinguent par une plus grande régularité de lecture (p. 70). 

Genres littéraires

Les genres les plus populaires sont les suivants :

  • Romans et nouvelles (36 % du lectorat), particulièrement chez les personnes aînées (44 % des 75 ans et plus).
  • Livres de développement personnel (17 %), surtout chez les 45–59 ans.
  • Livres pratiques (16 %), prisés par les 45–74 ans.
  • Bandes dessinées (15 %) chez les 15–29 ans.
  • Livres jeunesse (20 %) chez les 30–44 ans, en lien avec la lecture faite aux enfants.
  • Biographies (19 %) chez les 75 ans et plus (p. 71).

Ce panorama illustre bien la segmentation générationnelle des goûts littéraires : les jeunes privilégient les genres visuels et ludiques (BD, jeunesse), les personnes adultes d’âge moyen s’orientent vers des ouvrages pratiques ou de développement personnel, tandis que les personnes aînées restent attachés aux formes plus classiques (romans, biographies). On retrouve ici une structuration des préférences en fonction des cycles de vie, mais aussi des rôles sociaux associés à chaque étape (parentalité, retraite, etc.).

Motivations et obstacles

Les principales motivations de lecture sont le plaisir et le divertissement (82 %), la détente (80 %) et l’apprentissage (71 %). Chez les 30-44 ans, la lecture revêt une dimension familiale marquée : une personne sur deux lit pour ses enfants, ce qui souligne le rôle de la lecture comme pratique de transmission intergénérationnelle (p. 72). Ici encore, la bibliothèque est susceptible d’agir comme médiatrice culturelle et éducative. 

Du côté des personnes non-lectrices (18 % de la population), les raisons évoquées sont surtout le manque d’intérêt (71 %), le prix élevé des livres (61 %) et le manque de temps (44 %). Les difficultés de lecture comme frein à la pratique sont plus souvent évoquées par les 75 ans et plus (29 %) et, dans une moindre mesure, par les 15-29 ans (21 %), comparativement aux groupes intermédiaires (13 à 21 %) (p. 73). Ce constat suggère que les obstacles liés à la lecture touchent à la fois les âges avancés, souvent en raison de facteurs physiques et/ou cognitifs, et les plus jeunes, possiblement en lien avec des enjeux scolaires ou de littératie.

Seules de faibles proportions mentionnent l’absence de bibliothèque (9 %) ou la complexité des modalités d’emprunt (14 %) (p.73). Ceci souligne la valeur du réseau public déjà largement accessible, mais dont l’utilisabilité pourrait encore être améliorée.

Langues et provenance des auteurs

La langue de lecture illustre un clivage générationnel : 64 % du lectorat lit surtout en français, mais cette proportion chute à 48 % chez les 15–29 ans, qui lisent davantage en anglais (26 %) ou de manière bilingue (23 %) (p.74).

Quant à la provenance des personnes autrices, 18 % du lectorat privilégient surtout les autrices et auteurs québécois. Cette proportion grimpe à 22–26 % chez les 60 ans et plus, mais tombe à 15 % chez les 15–29 ans, qui se tournent majoritairement vers des auteurs et autrices non québécoises (54 %). Ce décalage générationnel met en lumière la difficulté pour la littérature québécoise de s’imposer auprès des plus jeunes, malgré la vitalité de l’édition locale (p.74).

Lecture numérique et audio

Depuis les années 2000, les livres numériques ont élargi l’accessibilité à la lecture, notamment grâce aux bibliothèques publiques qui contribuent à une offre en ligne généreuse. Ils favorisent la diversité des usages et, avec leurs fonctionnalités interactives, enrichissent l’expérience des personnes usagères.

La lecture numérique a été adoptée par 24 % de la population, principalement les jeunes (32 % des 15–29 ans) et les universitaires (32 %):

« La lecture de livres numériques semble être associée au diplôme obtenu. Les personnes n’ayant aucun diplôme ou celles ayant tout au plus un diplôme de niveau secondaire sont moins nombreuses en proportion à avoir lu des livres numériques (respectivement 17 % et 18 %) que les personnes détenant un diplôme de niveau collégial (23 %) ou universitaire (32 %) » (p. 76).

Ce serait aussi le cas en ce qui concerne le revenu. En outre, les personnes immigrantes lisent proportionnellement plus en numérique (34 %) que les natives du Québec (21 %) (p.77).

L’écoute de livres audio concerne 15 % de la population, avec une surreprésentation des 15–44 ans et des ménages à revenu élevé. Cette pratique serait également associée au diplôme et au revenu (pp. 78-79). Comme pour les livres numériques, les personnes vivant dans la région métropolitaine ou nées à l’extérieur du Québec sont plus nombreuses à adopter cette pratique (23 % contre 13 % des personnes natives)(p.79).

Il semble que les bibliothèques publiques évoluent dans un contexte où la lecture demeure une pratique culturelle majeure mais socialement différenciée. Elles contribuent à atténuer les inégalités d’accès, particulièrement face au prix élevé des livres, tout en ayant à relever le défi de la diversification des publics et des supports (numérique et audio).

La fréquentation physique, entre fidélité et comparaison

Considérons maintenant les résultats du chapitre 5 sur les lieux et événements culturels (pp. 80-86). On y apprend que près d’une personne sur deux (49 %) visite une bibliothèque au moins une fois par an, et que 24 % s’y rendent plusieurs fois (voir la capture d’écran du tableau 5.1). Ce taux est légèrement inférieur à celui des musées (51 %) et nettement en deçà de celui des librairies (62 %) (p.81). 

Toutefois, les bibliothèques se démarquent par la régularité de leur fréquentation : un quart des Québécois et Québécoises y retournent plusieurs fois par an. Comparativement aux autres lieux culturels (seulement 11 % retournent plusieurs fois dans les musées par exemple), elles figurent parmi les rares institutions à maintenir une régularité d’usage « ordinaire ». Cette donnée souligne encore que les bibliothèques ne relèvent pas seulement d’une sortie culturelle ponctuelle, mais qu’elles s’imposent comme de véritables tiers lieux, des lieux de vie dont l’offre est intégrée aux routines sociales, éducatives et communautaires. Comme le rappelle l’EQLCD : « près du quart (24 %) des personnes de 15 ans et plus ont fréquenté plusieurs fois dans l’année des bibliothèques publiques, et 29 % ont visité plusieurs fois des librairies » (voir capture d’écran du tableau 5.1). Cette fidélité s’explique par l’offre particulière de ces lieux consacrés au livre et à la lecture (prêt de documents, activités culturelles et rencontres littéraires) qui contribue à ancrer durablement les bibliothèques dans leur communauté (p. 83).

En revanche, plus de la moitié des personnes répondantes déclarent ne pas avoir fréquenté une seule fois une bibliothèque au cours de cette période.

Qui fréquente les bibliothèques ?

Les profils révèlent des écarts persistants. Les femmes fréquentent davantage les bibliothèques (55 % contre 44 % des hommes), de même que les diplômés universitaires (63 % contre 36 % des personnes sans diplôme). On note, en outre, que les écarts de fréquentation liés au revenu sont nettement moins prononcés lorsqu’il s’agit des bibliothèques publiques (45 % à 53 %), contrairement à ce qu’on observe pour les librairies ou les musées. Cela met en évidence la fonction particulière des bibliothèques comme espaces culturels accessibles et inclusifs, capables d’atténuer certaines inégalités sociales dans l’accès à la culture : 

« On observe de grandes disparités entre les personnes détenant un diplôme de niveau universitaire et celles n’ayant aucun diplôme, notamment en ce qui concerne la fréquentation d’une librairie (77 % c. 40 %), d’un musée, d’un centre d’exposition ou d’une exposition (67 % c. 31 %) ou d’une bibliothèque publique (63 % c. 36 %). Les personnes vivant dans un ménage à revenu élevé sont, en proportion, plus susceptibles que celles vivant dans un ménage à faible revenu de visiter régulièrement une librairie (70 % c. 50 %) ou un musée, un centre d’exposition ou une exposition (63 % c. 39 %). Cependant, les écarts selon le niveau de revenu du ménage sont moindres quant à la fréquentation des bibliothèques publiques (proportions variant de 45 % à 53 %), ce qui illustre l’importance de ces établissements dans la réduction des inégalités en matière d’accès à la culture » (p. 81).

Les personnes immigrantes affichent des taux de fréquentation plus élevés (63 % contre 45 % des personnes natives), confirmant que les bibliothèques jouent un rôle interculturel significatif dans les parcours d’intégration. De même, les personnes en milieu urbain fréquentent davantage les bibliothèques (56 % à Montréal contre 40 % en région) (p. 82).

Revenons sur cette fréquentation régulière de la bibliothèque en considérant l’âge (voir capture d’écran du tableau 5.2). On constate que l’analyse des groupes d’âge met en évidence une courbe en U inversé : la fréquentation est particulièrement élevée chez les jeunes adultes (26 %) et les familles en âge scolaire (31,3 % chez les 30-44 ans), diminue à l’âge actif (19,3 % chez les 45-59 ans, 18,9 % chez les 60-74 ans), puis remonte chez les aînés (23,2 %). Cette variation illustre ce que Bourdieu associe à l’habitus ou à la structuration des pratiques par les rythmes sociaux  : les bibliothèques sont sollicitées différemment selon les étapes de la trajectoire de vie (études, parentalité, contraintes professionnelles, retraite).

Comparées aux librairies, qui demeurent les lieux consacrés au livre les plus fréquentés (29,2 % plusieurs fois par an), les bibliothèques se distinguent par une fonction égalisatrice. La librairie suppose un capital économique, alors que la bibliothèque repose sur la gratuité et l’accessibilité. La remontée de la fréquentation chez les aînés témoigne aussi de leur rôle de proximité et de socialisation, là où la consommation marchande du livre diminue vraisemblablement en importance.

L’EQLCD souligne aussi que le lien avec les bibliothèques s’enracine dès l’enfance : 78 % des adultes se rappellent y avoir participé entre 6 et 15 ans (p. 98). Cette expérience d’éveil culturel reste un point de passage majeur, mais elle n’assure pas à elle seule la fidélité à l’âge adulte : elle doit être relayée par le capital scolaire et social qui se transmet, s’incorpore et se consolide au fil de la vie et des trajectoires sociales.

Des défis 

Il semble donc que L’EQLCD met en lumière une transformation des pratiques culturelles au Québec, fortement influencée par le numérique et la diversification des modes de consommation. Pour les bibliothèques publiques, plusieurs défis se profilent. Sur le plan de l’accessibilité, elles demeurent des espaces stratégiques pour la  réduction des inégalités, mais elles doivent composer avec la fracture numérique, particulièrement marquée chez les personnes âgées, à faible revenu ou vivant hors des grands centres. Elles sont aussi confrontées à la concurrence des plateformes numériques, qui attirent par l’instantanéité et la personnalisation, les obligeant à repenser leur attractivité et à renforcer leur offre hybride assez fragile actuellement.

Par ailleurs, les bibliothèques jouent un rôle crucial dans la diversité culturelle et linguistique, en valorisant la production québécoise, francophone, autochtone et issue de l’immigration. Elles doivent aussi accompagner les cycles de vie, en consolidant la transmission culturelle dès l’enfance et en soutenant l’apprentissage et la lecture tout au long de la vie.

À la croisée des chemins, elles affrontent simultanément l’expansion du numérique, les attentes croissantes en matière de justice sociale et d’inclusion, ainsi que les défis environnementaux. Et, comme l’avait montré Bourdieu, l’institution culturelle, en l’occurrence ici la bibliothèque, demeure un espace à la fois d’inclusion et de distinction.

Une conclusion : Les bibliothèques, entre démocratie, distinction et care

Ces données, en effet,  suggèrent fortement que les bibliothèques sont à la fois inclusives et sélectives. Inclusives, parce qu’elles desservent presque toute la population et réduisent certains écarts liés au revenu. Sélectives, parce que leur fréquentation demeure fortement corrélée au capital scolaire et culturel. Bourdieu rappelle, dans La Distinction (1979), que les pratiques culturelles ne sont jamais neutres : elles traduisent et reproduisent la distribution inégale des capitaux. Ce qui est une autre manière de questionner la neutralité de la bibliothèque.

L’ancrage précoce à la bibliothèque pendant l’enfance illustre également ce que Bourdieu et Passeron analysent dans La Reproduction (1970) – et aussi, mais autrement, dans Les Héritiers (1967) : les dispositions acquises tôt ne portent leurs fruits qu’en interaction avec les ressources scolaires et sociales ultérieures. Celleux qui accumulent le capital culturel nécessaire poursuivent la fréquentation, tandis que d’autres s’en éloignent.

À l’ère du numérique, l’inégalité ne disparaît pas, elle se reconfigure. L’accès aux nouvelles formes de culture suppose la maîtrise de codes et de compétences techniques spécifiques, inégalement distribuées (Bourdieu, 1989). Ainsi, si les personnes diplômées et les jeunes adoptent massivement les services numériques, ces outils ne gomment pas les hiérarchies : ils en dessinent de nouvelles.

Les bibliothèques apparaissent dès lors comme des infrastructures critiques de savoirs, mais aussi comme des institutions paradoxales prises dans une tension entre ouverture et distinction. Elles peuvent certes être vues comme des lieux de démocratisation, voire de démocratie culturelle, mais aussi comme des espaces où se rejouent les luttes symboliques du champ culturel (Bourdieu, 1992). 

S’il faut parler d’avenir, à ce point, celui-ci dépendra de la capacité des bibliothèques à retrouver leurs publics, à redéfinir les formes de capital culturel qu’elles valorisent, à reconnaître la pluralité des savoirs et à se positionner comme actrices de justice sociale et environnementale dans un monde traversé par de multiples urgences – qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle ou de la crise écologique. Redéfinir le capital culturel implique, par exemple, d’élargir la reconnaissance des pratiques légitimes en intégrant les littératies communautaires, numériques, médiatiques et informationnelles, mais aussi la culture populaire – mangas, balados ou jeux vidéo – au même titre que la littérature dite « classique » (Dufour et al., 2021). Cela suppose également de poursuivre le développement des espaces de création et de participation, tels que les fab labs ou les laboratoires citoyens, qui diversifient les pratiques reconnues et contribuent au soutien des cultures numériques. Reconnaître la pluralité des savoirs veut dire valoriser, dans la foulée des stratégies d’équité-diversité-inclusion-réconciliation en émergence (Martel et Dufour, 2024), les perspectives autochtones et interculturelles, comme celles des personnes issues de l’immigration dans les collections, mais aussi co-construire avec les communautés des ressources vivantes et accessibles, qu’il s’agisse d’archives communautaires ou de ressources éducatives libres, et ce, malgré un climat d’adversité. 

Mais cet avenir repose aussi sur la responsabilité et la responsabilisation des gouvernements locaux et nationaux, qui ne peuvent se contenter d’ajustements marginaux. Ils doivent envisager le financement des bibliothèques comme un investissement structurant, stable et conséquent – car une augmentation ponctuelle n’aboutit pas forcément à un budget suffisant et durable, même bien géré – et reconnaître politiquement leur rôle stratégique pour la société, l’éducation, la démocratie culturelle.

Enfin, le rôle des bibliothèques dans la justice sociale et environnementale s’exprime déjà, à certains égards, dans leurs fonctions d’accueil – refuges climatisés en période de canicule ou chauffés en hiver – et pourrait s’élargir à des initiatives de sobriété numérique ou à l’organisation d’ateliers citoyens sur les enjeux écologiques et technologiques. Dans cette perspective, leur mission s’enrichit d’une véritable dimension de care, telle que définie par Joan Tronto dans Un monde vulnérable (2010), fondée sur la responsabilité éthique, la réciprocité et l’attention aux interdépendances. Prendre soin des communautés, c’est non seulement répondre à leurs besoins culturels et sociaux immédiats, mais aussi reconnaître leur vulnérabilité, soutenir leur agentivité et favoriser une participation inclusive. En ce sens, les bibliothèques apparaissent comme des infrastructures critiques et résilientes, mais aussi comme des institutions attentives, capables de contribuer activement à la justice sociale et écologique.

Notes

[1] Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

[2] Les données proviennent de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques (EABP) réalisée par le MCC et BAnQ.

[3] L’article présente une parité dans les citations puisque presque autant de personnes identifiées comme hommes et femmes sont mentionnées; ce qui rappelle l’importance de la représentativité dans la production et la reconnaissance du savoir.

Références [3]

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1967). Les héritiers: Les étudiants et la culture. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1970). La reproduction: Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

Bourdieu, P. (1979). La distinction: Critique sociale du jugement. Paris: Les Éditions de Minuit.

​​Bourdieu, P. (1989). La noblesse d’État: Grandes écoles et esprit de corps. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art: Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil.

Dufour, C., Martel, M. D., Lacelle, N., Kiamé, S., Garneau-Gaudreault, L.-A. & Poulin, T. (2021). Littératie communautaire : analyse de la production documentaire et revue de la littérature. Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, 14. https://doi.org/10.7202/1086911ar

 Genêt, P. (2025). Les pratiques culturelles au Québec en 2024, [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 126 p. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/pratiques-culturelles-2024.pdf

Jacobs, J. (1961). The Death and Life of Great American Cities. New York, NY: Random House.

Klinenberg, E. (2018). Palaces for the people: How social infrastructure can help fight inequality, polarization, and the decline of civic life. New York, NY: Crown.

Marceau, S. (2024, décembre). Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 (Optique culture, no 99). Observatoire de la culture et des communications du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec et Bibliothèque et Archives nationales du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bibliotheques-publiques-quebecoises-2022.pdf

Martel, M. D., et Dufour, C. (2024, 31 octobre). Enquête RÉDI : Rapport final. Résultats des analyses des réponses au questionnaire RÉDI. Rapport préparé en collaboration avec le Comité ÉDI de la Fédération des milieux documentaires (FMD) et l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI), Université de Montréal.

Mattern, S. (2014). Library as infrastructure. Places Journal. https://doi.org/10.22269/141223

Putnam, R. D., & Feldstein, L. M. (2003). Better together: Restoring the American community. Simon & Schuster.

Tronto, J. (2010). Un monde vulnérable: Pour une politique du care (S. Laugier, Trad.). Paris: La Découverte. 

White, B. & Martel, M. D. (2021). An Intercultural Framework for Theory and Practice in Third Place Libraries, Public Library Quarterly, DOI: 10.1080/01616846.2021.1918968

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  • Exposition éphémère de l’AQRAL : un art vivant du livre
    Les impressions créées à partir de la plaque en gel (ou gel plate) lors de l’atelier offert à cette occasion par Catherine Gaumerd. J’ai eu le plaisir de participer à l’exposition éphémère de l’Association québécoise des relieurs et des artisans du livre (AQRAL) qui s’est tenue le 18 mai. Ce rendez-vous, discret mais foisonnant, a mis en lumière la richesse des savoirs manuels, des matériaux et des récits, dans une fête du livre comme objet d’art et de transmission. Chaque création ex
     

Exposition éphémère de l’AQRAL : un art vivant du livre

19 mai 2025 à 23:28
Les impressions créées à partir de la plaque en gel (ou gel plate) lors de l’atelier offert à cette occasion par Catherine Gaumerd.

J’ai eu le plaisir de participer à l’exposition éphémère de l’Association québécoise des relieurs et des artisans du livre (AQRAL) qui s’est tenue le 18 mai. Ce rendez-vous, discret mais foisonnant, a mis en lumière la richesse des savoirs manuels, des matériaux et des récits, dans une fête du livre comme objet d’art et de transmission.

Chaque création exposée témoignait d’un lien engagé et amoureux avec la matière, la mémoire et le geste. Différentes techniques utilisées en reliure artisanale, reliure d’art, restauration, reliures modernes et créatives étaient représentées au cours de cet événement qui se déroulait à la Cité-des-Hospitalières.

Une reconnaissance bien méritée

Un coup de chapeau bien mérité à Catherine Savignac, qui s’est vu attribuer le Prix de la relève Simone B. Roy. Simone Benoît Roy (1929–2017) est une figure emblématique de la reliure d’art au Québec. Originaire de la ville de Québec, pionnière dans ce domaine, elle a consacré sa vie à l’art du livre. À sa mort en 2017, elle a légué une somme importante à l’AQRAL, permettant la création du Fonds Simone Benoît Roy.

Le travail délicat et inspirée de Catherine Savignac sur le papier ne cesse d’émerveiller. Cette distinction lui permettra de poursuivre son perfectionnement auprès de Lucie Lapierre, grande spécialiste des techniques traditionnelles de papier marbré. Ce lien entre générations d’artisanes du livre, entre pratiques traditionnelles et réinventions, est au cœur de ce que célèbre l’AQRAL.

Catherine Savignac qui reçoit son prix du président de l’AQRAL, Jean-Marc Lefebvre; à droite, les papiers marbrés de la récipiendaire.

Un moment de partage personnel

J’ai profité de l’occasion pour présenter quelques créations qui me tiennent à cœur, conçues dans cet esprit de filiation.

D’abord, mon « livre des mères », un leporello (ou concertina), que j’ai imaginé en hommage aux femmes qui m’ont précédée, issues de Marie Anne Richard, fille du Roy, et donc, à partir d’une généalogie matrilinéaire. Offert récemment à mes proches, lors de la fête des mères, ce livre frise, comme on l’appelle également, évoque un héritage fragmenté, inscrit en creux dans la mémoire familiale. C’est aussi une réappropriation féministe de la forme accordéon, en clin d’œil à Leporello, le valet de Don Giovanni, qui présentait la liste des conquêtes de son maître : ici, ce sont les noms, les traces des femmes de ma lignée qui s’y déploient, déplient, dans un mouvement inversé, réparateur et poétique, mais révélateur aussi de l’ascendance coloniale.

Il a été réalisé avec un très beau papier signé Lucie Lapierre, dont la qualité artisanale confère une présence forte et une densité matérielle à cette quête intime.

J’ai également présenté un second leporello, d’une grande simplicité formelle, mais rehaussé par un papier somptueux signé Catherine Savignac. Il suggère une mise en valeur de ce dialogue sensible entre les mains, les fibres et la narration que l’on déplie lentement, page après page.

Enfin, j’ai aussi montré quelques-uns de mes carnets de voyage, créés à l’atelier de reliure de Catherine Gaumerd, un espace vibrant de création, de réflexion et de transmission. Mes carnets constituent une réinterprétation personnelle de certaines œuvres de Florent Rousseau, relieur et décorateur du livre français, reconnu pour son approche innovante de la reliure et sa production pédagogique.

Une pratique habitée et collective

Nous avons profité d’un moment de partage joyeux, où les techniques anciennes croisent les expressions plus neuves, et où le livre devient à la fois support, sculpture, archive et expérience. Un rappel aussi que le livre, au-delà de la technologie et du contenu, est un objet sensible, façonné avec soin, investi, transmis. Et, une œuvre en soi.

Merci à l’AQRAL pour cette belle initiative, et longue vie à ces pratiques artisanales qui font du livre un terrain d’exploration toujours renouvelé.

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  • La mission de la Grande Bibliothèque/BAnQ menacée par un projet d’Hydro-Québec
    Le rassemblement dans le jardin de la Grande Bibliothèque Le 10 mai 2025, un rassemblement citoyen a eu lieu dans le jardin de la Grande Bibliothèque (BAnQ) à Montréal. Organisé en opposition au projet d’Hydro-Québec d’y installer un poste de transformation électrique de 315 000 volts, l’événement a réuni des citoyen·nes, bibliothécaires, archivistes, artistes, urbanistes et personnalités politiques autour d’une même conviction : cet espace est un bien commun, culturel et mémoriel, et ne
     

La mission de la Grande Bibliothèque/BAnQ menacée par un projet d’Hydro-Québec

14 mai 2025 à 12:07

Le rassemblement dans le jardin de la Grande Bibliothèque

Le 10 mai 2025, un rassemblement citoyen a eu lieu dans le jardin de la Grande Bibliothèque (BAnQ) à Montréal. Organisé en opposition au projet d’Hydro-Québec d’y installer un poste de transformation électrique de 315 000 volts, l’événement a réuni des citoyen·nes, bibliothécaires, archivistes, artistes, urbanistes et personnalités politiques autour d’une même conviction : cet espace est un bien commun, culturel et mémoriel, et ne doit pas être sacrifié.

Un terrain stratégique, pas un terrain vague

Dès 1998, lors du choix du site de la Grande Bibliothèque, le terrain adjacent avait été réservé pour permettre une éventuelle expansion, conformément aux normes internationales en bibliothéconomie. Guylaine Beaudry, bibliothécaire chevronnée ayant œuvré dans plusieurs universités, a rappelé que le choix du terrain de la Grande Bibliothèque avait été guidé par une analyse rigoureuse. Ce site avait été retenu pour son potentiel à accueillir un lieu inspirant, tout en répondant aux besoins futurs en matière d’espaces pour BAnQ — conformément aux recommandations de la Fédération internationale des associations de bibliothèques, qui préconise une capacité d’agrandissement de 60 à 70 %.

« Le Jardin d’art n’est pas une incongruité ou une anomalie pour BAnQ. Le Jardin d’art n’est pas un actif superflu à vendre pour combler un déficit ou assurer les coûts d’un projet. Le Jardin de BAnQ n’est pas à vendre, il fait partie du tissu du Quartier latin et de l’avenir de la Grande Bibliothèque. »

Le jardin de la Grande Bibliothèque

De plus, dans ses 30 années de pratique, elle n’a « jamais vu un poste de transformation électrique à côté d’une bibliothèque ».

Plus préoccupant encore, le projet prévoit de réserver deux étages dans le poste électrique pour entreposer des collections de BAnQ. « Ahurissant ! », s’indigne Guylaine Beaudry, en rappelant que les collections de bibliothèques et les archives doivent être conservées dans des conditions strictes : « à environnement contrôlé et selon des critères de température et d’humidité très précis. » Elle affirme : « Dans toutes ces normes, rien, mais absolument rien, ne peut permettre d’aménager un centre de conservation dans un poste électrique. »

Guylaine Beaudry souligne également que les pires cauchemars des bibliothécaires et archivistes concernent « le feu, l’eau et les cyberattaques », et qu’un poste électrique adossé à une bibliothèque fait partie des risques majeurs. Des études en ingénierie démontrent que les risques d’incendie pour ce type d’installation peuvent être quatre fois plus élevés que dans un édifice public traditionnel.

« D’un point de vue urbanistique, il s’agit d’une proposition inacceptable. Aux plans archivistique et bibliothéconomique, ce projet est saugrenu, insoutenable et insensé. En augmentant les risques quant aux conditions de conservation, on met en péril une partie de la mission de

La première présidente-directrice générale, Mme Lise Bissonnette et Guylaine Beaudry, bibliothécaire

BAnQ. »

La première présidente-directrice générale, Mme Lise Bissonnette, était présente à ce « love-in » pour la Grande Bibliothèque, qui célébrait le 30 avril dernier ses 20 ans d’existence. En 2024, ce sont un million et demi de personnes qui ont franchi ses portes. Sa présence témoignait de l’attachement durable à cette institution née d’un projet visionnaire, devenu un lieu emblématique de savoir, de culture et de vie citoyenne.

Les racines d’une aberration 

Pierre MacDuff, pour sa part, rappelle que la construction du poste de transformation projetée nécessite une superficie de 80 000 pieds carrés — soit l’équivalent d’un terrain et demi de football américain. « La volumétrie de ce bâtiment sera plus imposante que celle de la Grande Bibliothèque elle-même », précise-t-il.

Comment a-t-on pu en arriver à une telle « aberration » : implanter un poste électrique massif au cœur du jardin de la Grande Bibliothèque ? Plusieurs éléments se conjuguent pour expliquer cette dérive.

MacDuff dénonce, premièrement, le « catimini » dans lequel ce projet a été développé. Il est stupéfiant de constater que « deux sociétés d’État, on ne parle pas de promoteurs privés désireux de se soustraire aux regards de la compétition, ont fait avancer ce projet dans l’ombre ». Cette absence totale de transparence soulève de sérieuses questions quant au processus décisionnel.

Deuxièmement, « l’aplaventrisme » manifeste de BAnQ et de ses instances dirigeantes. On ne peut que déplorer que « son conseil d’administration accepte sans broncher de se laisser déposséder de ce terrain et que sa présidente-directrice générale refuse incidemment toute entrevue sur le sujet ».

Troisièmement, « l’insensibilité » dont fait preuve Hydro-Québec face aux enjeux culturels et urbanistiques. La société d’État démontre une complète « insensibilité à l’égard des besoins de la Grande Bibliothèque ainsi qu’à l’égard du Quartier latin dont ce sera le plus imposant bâtiment». Cette approche technocratique ignore les dimensions patrimoniales et communautaires.

Ramon Vitesse, zinester et acteur innovant du monde des bibliothèques

Enfin, et non le moindre des aspects, « le silence » assourdissant des autorités municipales. Plutôt que de défendre les intérêts des citoyens et des citoyennes ainsi que du patrimoine culturel, « la Ville de Montréal a eu peur d’affronter Hydro-Québec ». Plus révélateur encore, « il y a un an, elle a plutôt renoncé, au profit d’Hydro-Québec, à une partie de la servitude de passage de ce terrain ». Même les récentes prises de position politiques semblent timides, préférant demander des consultations plutôt que d’opposer un refus catégorique à ce projet inapproprié.

Une lueur d’espoir: la vente du terrain nécessite encore l’autorisation gouvernementale via un décret qui n’a pas été signé.

Une mobilisation politique face à un projet opaque

Manon Massé, députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques, Québec solidaire 

La députée de Québec solidaire, Manon Massé, revient sur son implication et la mobilisation qu’elle mène contre le projet de poste électrique d’Hydro-Québec. Informée dès l’automne 2023 par un lanceur d’alerte, elle a entrepris depuis une série d’interventions soutenues auprès du gouvernement caquiste. Courriels, questions, interpellations : rien n’y fait. Les réponses tardent, ou se contentent de reprendre les arguments de la société d’État.

« Ça a été long… j’ai à peu près jamais eu de réponse, sinon mot pour mot le même discours qu’Hydro-Québec », déplore-t-elle, en évoquant ses échanges avec Christine Fréchette, ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, également responsable de la Métropole. Cette dernière la renvoie finalement à Mathieu Lacombe, ministre de la Culture, qui finit par lui répondre :


« Ce que je peux vous dire, c’est que lorsqu’il y aura transaction, ma condition, c’est que ce soit au bénéfice du milieu culturel. »

Une déclaration jugée évasive, inquiétante et largement déconnectée par rapport à l’ampleur de l’enjeu. Manon Massé prévient que la bataille citoyenne est loin d’être terminée et que les citoyennes et citoyens qui sont engagés ici sont « du bon côté de l’histoire ».

Une voix de l’intérieur contre le projet

Sylviane Cossette, représentante syndicale et travailleuse de la Grande Bibliothèque, a dénoncé à son tour avec force le projet. Elle y voit un symptôme de plus du sous-financement chronique de cette institution culturelle pourtant vitale :

« Ceci fait remonter un problème récurrent : le manque de financement chronique de cette institution et son manque d’espace pour la conservation des archives du Québec. »

Sylviane Cossette, représentante syndicale et travailleuse de la Grande Bibliothèque

Elle rappelle que cela fait vingt ans que les citoyennes et citoyens se sont approprié·es la Grande Bibliothèque et son jardin, un espace qui vit, respire et rayonne à travers des projets inspirants de médiation culturelle, comme le jardin de plantes comestibles en 2023 ou les œuvres d’art en plein air. 

Elle critique aussi l’absence de vision durable, et l’hypocrisie d’une solution qui ferait de l’espace pour les archives au cœur même d’un poste électrique : « C’est tout simplement mettre un pansement sur une plaie déjà ouverte. »

Sylviane Cossette rappelle que des institutions comme Bibliothèque et Archives Canada, confrontées aux mêmes défis, ont su obtenir des investissements majeurs pour construire de véritables centres de conservation. BAnQ, elle, voit son potentiel d’expansion compromis. « La vente des terrains empêcherait de bâtir un projet du type de celui dont a besoin BAnQ pour ses collections. » Elle conclut en lançant un appel à la transparence, à la démocratie participative, et à la protection de l’intérêt public.

Pour une culture centrale, pas périphérique

Lorraine Pintal insiste sur l’importance, pour une nation rassemblée autour de la devise « Je me souviens », de se remémorer les idéaux qui ont inspiré la création de la Grande Bibliothèque, portée avec tant de conviction par Lise Bissonnette. Aujourd’hui, ces raisons demeurent : une métropole culturelle digne de ce nom doit pouvoir compter sur une institution phare au cœur de la ville, à la fois lieu de mémoire, de savoir et de transmission.

« Ce poumon vert au cœur du Quartier Latin en pleine métamorphose, est un espace de réflexion où bon nombre de citoyens et citoyennes viennent puiser une élévation de l’esprit en lien direct avec la richesse littéraire de BAnQ. C’est aussi un lieu de rassemblement où la culture dans toute sa diversité regroupe des communautés avides de découvertes et de dialogues. »

Lorraine Pintal, metteure en scène, comédienne, autrice

L’idée d’y implanter un poste de transformation électrique d’Hydro-Québec témoigne d’une forme d’« amnésie collective », oubliant que Montréal a déjà souffert de décisions hâtives, de projets mal situés, conçus sans consultation sérieuse. Toutefois, « il est encore temps d’empêcher l’inévitable […] Nous pourrons dire avec fierté Je me souviens.»

Dans une adresse vibrante, Hugo Fréjabise, a proclamé que la culture n’est pas une option ni un loisir de fin de semaine, mais un besoin vital et politique :

« Nous pensons tout ce qui est art et culture comme une urgence très sérieuse, très centrale et vitale. »

Hugo Fréjabise, auteur et metteur en scène

Engagé dans la Grande mobilisation pour les arts, qui a contribué à l’obtention d’une hausse du financement public en culture, il témoigne de l’impact concret que peut avoir la résistance citoyenne planifiée et déterminée. Il dénonce le réflexe de reléguer la culture « au vendredi cinq à sept » ou « au samedi après-midi », comme si elle ne méritait pas d’être au cœur des décisions publiques. Hugo Fréjabise termine avec les mots percutants de Jean-Luc Lagarce, rappelant la mission fondamentale des lieux culturels :

« Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux de l’invention de tout ce qui n’existe pas encore… Ce sont nos maisons à tous. »

La forêt civilisée de 2005 par Robert Gaudreau dans le jardin de la Grande Bibliothèque

Pas un terrain vacant

Ce terrain n’est pas vacant. Depuis des années, il accueille des projets de médiation culturelle, des œuvres d’art en plein air, des activités communautaires et des jardins comestibles. Il constitue un refuge urbain et un tiers lieu précieux au cœur d’un quartier en transformation, marqué par la densification, la fermeture de commerces de proximité et la fragilisation du tissu social.

Face à cette situation déplorable, les attentes citoyennes que Pierre MacDuff réitère sont claires et se déclinent en trois points essentiels :

  • La Ville de Montréal, tant Projet Montréal qu’Ensemble Montréal, doit exprimer sans ambiguïté son opposition au projet, en raison de sa non-acceptabilité sociale.
  • Le gouvernement du Québec ne doit pas signer le décret autorisant la vente du terrain appartenant à BAnQ.
  • Et surtout, Hydro-Québec doit renoncer à cet emplacement, définitivement.

Pour Pierre MacDuff, l’élan citoyen qui s’est formé au fil des mois témoigne d’un refus clair et organisé. En l’espace d’un an, des lettres ouvertes ont été publiées, une page Facebook a été créée, une pétition a recueilli près de 1 300 signatures. Des citoyen·nes sont intervenu·es en conseil municipal, l’ensemble des député·es de l’Assemblée nationale ont été contacté·es, et la députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques, Manon Massé, a relayé ces préoccupations jusqu’à Québec. Le rassemblement d’aujourd’hui n’est qu’une étape. Il y en aura d’autres, affirme-t-il, tant qu’Hydro-Québec n’aura pas renoncé à ce site.

Militantisme documentaire

Un des affiches de l’auteur et artiste Clément de Gaulejac en contexte

Cet article s’inscrit dans une démarche de militantisme documentaire : il rassemble, documente et articule des prises de parole citoyennes, politiques, culturelles et professionnelles autour d’un enjeu urbain majeur, soit le projet d’implantation d’un poste électrique sur le terrain de la Grande Bibliothèque. Témoignages, citations, références médiatiques, et appels à l’action y sont consignés non seulement pour informer, mais pour nourrir la mémoire collective d’une mobilisation en cours.

En cela, le texte fonctionne comme une archive militante : il conserve les traces d’un moment de résistance civique, tout en donnant sens et portée aux gestes, aux voix et aux arguments qui s’y expriment. Il contribue à fixer une mémoire vive, ancrée dans la défense d’un bien commun culturel et environnemental.

Parmi les traces de cette mobilisation, les logos d’invitation et les illustrations des pancartes créées, entre autres, par l’auteur et artiste Clément de Gaulejac distribuées par les organisateurs et organisatrices. Un zine d’amour a aussi été partagé.

L’affiche J’aime BAnQ de Clément de Gaulejac
L’affiche N’Hydro ni Maître de Clément de Gaulejac
 Le verso d’une affiche N’Hydro ni Maître, conçu par Réjean Gagnon (à l’aide d’une IAG) 
Le feuillet du syndicat
Le zine

Pour aller plus loin : comprendre les enjeux autour de BAnQ et du projet de poste électrique

  • Album photo – Mobilisation du 10 mai 2025
    Une série de photos publiées sur Flickr documente le rassemblement citoyen en soutien à la Grande Bibliothèque et contre la vente de son terrain.
  • L’Action nationale – « BAnQ / Le saccage »
    Un dossier qui analyse en profondeur la crise institutionnelle que traverse Bibliothèque et Archives nationales du Québec et les menaces qui pèsent sur sa mission.
  • La Presse – Mobilisation contre la vente du terrain à Hydro-Québec
    Article de Gabriel Béland, 10 mai 2025
  • Le Devoir – Quartier latin unis contre le projet d’Hydro-Québec
    Article de Jean-François Nadeau, 5 février 2025
    Un reportage qui rend compte de la mobilisation locale et de l’attachement des citoyens à ce lieu emblématique.
  • Le Devoir – BAnQ à vendre, une institution de moins en moins grande et une décision sans vision pour l’avenir
    Une tribune publiée le 1er mars sur les enjeux politiques et symboliques liés à la vente du terrain et au projet de poste électrique.
  • Radio-Canada – Berri 2 : un projet d’Hydro-Québec qui suscite de l’opposition
    Article de Jérôme Labbé, 18 février 2025
    Un article de synthèse qui expose les tensions entourant le projet de poste électrique à proximité de BAnQ.
  • Actualitté – Non au béton et aux kilovolts à la place de la culture et des espaces verts
    Article de Hocine Bouhadjera, 28 avril 2025
    Un article relayant les préoccupations citoyennes et professionnelles quant à l’avenir de ce lieu public.
  • Pétition contre le projet de poste électrique
    L’appel lancé par des citoyen·nes, chercheur·es et membres de la communauté universitaire pour préserver les terrains de la Grande Bibliothèque.

Sélection d’activités de médiation culturelle proposées dans le jardin


  • Lectures pour les enfants dans le jardin. Des séances de lecture sont organisées en plein air, offrant aux enfants une expérience littéraire au milieu de la nature.

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  • Sur l’air de la liberté et de Yvonne Oddon (1902-1982), bibliothécaire et résistante
    Yvonne Oddon, bibliothécaire et résistante L’exposition « Sur l’air de la liberté : Chansons de résistantes dans les prisons nazies » offre une relecture forte et poignante de l’engagement de la bibliothécaire et résistante Yvonne Oddon. Autour de 19 chansons documentées par cette dernière à son retour des prisons et camps nazis, cette exposition musicale et documentaire révèle comment les arts populaires et la création poétique ont pu devenir des armes de survie, d’espoir et de résistance. E
     

Sur l’air de la liberté et de Yvonne Oddon (1902-1982), bibliothécaire et résistante

5 avril 2025 à 07:53
Yvonne Oddon, bibliothécaire et résistante

L’exposition « Sur l’air de la liberté : Chansons de résistantes dans les prisons nazies » offre une relecture forte et poignante de l’engagement de la bibliothécaire et résistante Yvonne Oddon. Autour de 19 chansons documentées par cette dernière à son retour des prisons et camps nazis, cette exposition musicale et documentaire révèle comment les arts populaires et la création poétique ont pu devenir des armes de survie, d’espoir et de résistance. En donnant à entendre ces voix de femmes emprisonnées et déportées, l’exposition témoigne aussi d’une part oubliée d’une histoire culturelle et mémorielle.

Sur l’air de la liberté : quand chanter devient résister

Conçue, dans le cadre de la chaire de recherche du Canada en musique et politique, sous la direction de Marie-Hélène Benoit-Otis avec la collaboration de Cécile Quesney, l’exposition réunit les tapuscrits originaux des chansons, les partitions et les airs populaires sur lesquels elles ont été chantées. Le fonds provient de la Bibliothèque La Contemporaine, Nanterre (France).

L’exposition présente également des reconstitutions vocales a cappella ou accompagnées au piano que l’on a pu entendre lors d’un récital mémorable présenté lors du vernissage à la Maison de la culture Côte-des-Neiges (Montréal, Québec). Offerte en formats physique et numérique depuis le 28 mars 2025 jusqu’au 2 mai, on peut la voir et l’entendre au Centre d’études allemandes et européennes de l’Université de Montréal (Pavillon 3744 rue Jean Brillant, 5e étage) ; elle est hébergée sur un site web dédié, enrichi de contenus analytiques et historiques.

La version itinérante est appelée à circuler dans plusieurs institutions au Québec et en France, prolongeant ainsi l’impact pédagogique et mémoriel du projet. Ce projet s’inscrit dans une démarche de recherche-création et qui a donné lieu à diverses publications scientifiques qui approfondissent le sujet des dynamiques de résistance à l’œuvre dans ces chants de détention.

Page d’accueil de l’exposition numérique « Chansons de résistance dans les prisons nazies »

Yvonne Oddon, pionnière oubliée de la bibliothéconomie

Yvonne Oddon, la plus américaine des bibliothécaires françaises, occupe une place importante dans le livre « Bâtisseuses de la lecture publique », publié en 2024 aux Presses de l’ENSSIB, sous la direction d’Isabelle Antonutti. Cet ouvrage remarquable réhabilite la mémoire de soixante pionnières de la lecture publique en France. En s’appuyant sur des archives souvent fragmentaires, cet ouvrage met en lumière le rôle fondamental joué par les femmes dans la structuration de la profession, dans un univers historiquement façonné au masculin et où les figures des bibliothécaires sont longtemps restées invisibilisées. Préfacé par Arlette Farge, cette recherche fait émerger une véritable histoire sociale des travailleuses de bibliothèque, en exposant leurs réalisations, leurs luttes pour la reconnaissance, et leur apport dans l’évolution de la lecture publique. Un article et plusieurs entrées dans cet ouvrage sont consacrés à Yvonne Oddon.

Née en 1902, Yvonne Oddon suit une formation à l’American Library School à Paris, puis part en stage à l’université du Michigan, aux États-Unis, où elle s’étonne de constater la place centrale accordée aux bibliothèques dans la vie universitaire. De retour en France, elle contribue activement au développement des bibliothèques dans les régions dévastées, notamment par la mise en place du tout premier bibliobus à Soissons en 1933. En 1929, elle est recrutée comme bibliothécaire du musée d’ethnographie du Trocadéro, devenu musée de l’Homme en 1937, où elle introduit des standards innovants inspirés des pratiques américaines : libre accès, classement méthodique, réseaux d’échange de périodiques, et une photothèque documentaire.

Résistante dès 1940, elle cofonde le réseau du Musée de l’Homme avec Boris Vildé et Anatole Lewitsky. Elle affirme, dans une archive sonore qui contient un extrait d’entretien diffusé sur France Culture en 1963, que son engagement est né d’une réaction instinctive face aux «fausses nouvelles», alors qu’elle effectuait, à titre de bibliothécaire, un travail de dépouillement de la presse. Il s’agissait donc, dès le départ, d’une posture résolument antipropagandiste, en réponse à la machine de désinformation nazie. Peu à peu, elle s’est engagée dans une résistance tous azimuts : fabrication de tracts, création du journal clandestin Résistance, contacts avec l’Angleterre pour « transmettre des renseignements nécessaires à la France libre », « transports de volontaires et d’évadés », « organisation de groupes de combat avec dépôts d’armes », etc. Suite à une dénonciation, elle arrêtée en 1941. Elle échappe à la peine de mort, mais elle est déportée et incarcérée dans plusieurs prisons et camps nazis, dont Ravensbrück et Mauthausen. C’est au cours de sa détention qu’elle compose avec ses compagnes de captivité ces chansons de résistance, rassemblées à son retour. Ce matériel constitue aujourd’hui un témoignage bouleversant de la vie culturelle au quotidien dans un contexte de violence extrême.

Après la guerre, elle reprend ses fonctions de bibliothécaire; elle participe activement à la création de l’ICOM (Internationa Council of Museums), collabore avec l’UNESCO, et réédite avec Charles-Henri Bach le Guide du bibliothécaire, devenu une référence. Elle poursuit des missions internationales en Afrique et en Haïti, où elle forme des professionnel.les de la documentation. Yvonne Oddon s’est éteinte en 1982, mais où on se souvient d’elle à la bibliothèque du Musée de l’Homme qui porte son nom.

L’exposition « Sur l’air de la liberté », devrait, à plus d’un titre, faire partie du circuit des bibliothèques et des centres d’archives, car elle appartient à l’histoire professionnelle de ces travailleuses de la mémoire et du savoir.

Nous avons besoin cette énergie de résistance que portait Yvonne Oddon, alors que nous nous abandonnons peut-être en ce moment à une forme de résignation feutrée, souvent maquillée en pragmatisme, qui banalise les reculs en matière de liberté, de justice et de mémoire collective.  Le courage d’Oddon, sa créativité, et sa vision d’une bibliothèque comme lieu vivant, solidaire et émancipateur, résonnent avec une acuité particulière dans le monde actuel. Entre démarches individuelles et actions collectives, émerge aussi une injonction à maintenir vivant et bien audible l’ espoir pour des futurs alternatifs — un appel que le parcours de Oddon vient puissamment relayer en écho.

Don’t Look Away : dans l’air du temps, un écho

Ainsi, la plus américaine des bibliothécaires françaises serait sans doute en accord avec R. David Lankes, qui, face à la vague de censure et de persécutions visant les bibliothécaires aux États-Unis, répondait avec force : « Don’t look away. » Ne détournez pas le regard. C’est exactement ce qu’Yvonne Oddon a refusé de faire et qu’il faut entendre : résister, agir et documenter.

Dans ce texte percutant, publié le 26 mars dernier et que j’ai traduit ici, Lankes s’inquiète de la dérive autoritaire actuelle aux États-Unis, où les bibliothèques et institutions culturelles, loin d’être simplement fermées, sont en voie de devenir des instruments de propagande. Il évoque les attaques contre les agences fédérales, les bibliothèques universitaires, les chercheurs et les archivistes, ainsi que la montée inquiétante de la censure, des listes de mots interdits, et des persécutions de bibliothécaires accusés d’être trop « libéraux ». Face à l’inquiétude grandissante de la communauté internationale, il appelle à ne pas détourner le regard.

Plutôt que de se contenter de déclarations officielles ou de pressions diplomatiques, l’auteur exhorte les bibliothécaires à documenter activement cette nouvelle forme de « McCarthysme anti-woke » : archiver les documents censurés, recueillir les témoignages, créer des canaux de soutien, favoriser les discussions critiques et protéger la mémoire du moment. Il insiste aussi sur la nécessité d’agir à l’échelle locale, là où les bibliothèques restent profondément ancrées dans la confiance des communautés. En cultivant des espaces de dialogue, de solidarité et de résistance, les bibliothécaires peuvent, ici comme ailleurs, défendre la démocratie. Mais pour cela : don’t look away.

Rendre visibles les invisibles, les oubliées

Dessin en cours (avant le fusain et l’encrage au stylo noir)

Yvonne Oddon faisait également partie de ces nombreuses femmes notables sans image sur Wikipédia. Pour remédier à cette absence visuelle, je me suis permis de dessiner un portrait inspiré d’un remix composite d’images disponibles (vidéo, photo… c’est toujours un défi particulier), afin de rendre hommage à sa mémoire et de contribuer à la visibilité de son engagement. Ce geste s’inscrit dans le cadre de l’initiative portée par Les sans pagEs qui lancent un appel aux illustrateurs et illustratrices pour créer des portraits de femmes dont les biographies sur Wikipédia n’ont pas d’image. Ce projet vise à réduire le biais de genre sur la plateforme en enrichissant les articles consacrés aux femmes, aux féminismes et d’autres sujets sous-représentés.

Je note, par ailleurs, que dans l’article consacré au journal Résistance sur Wikipédia, Yvonne Oddon n’est pas mentionnée parmi les créateurs de cette publication. J’en ai fait un sujet de discussion. Mais, selon le Musée de l’Homme, ce serait bien le cas; elle serait d’ailleurs à l’origine du nom du journal. C’est aussi ce qui est affirmée sur le site du Musée de la résistance en ligne.

Sources principales

Antonutti, Isabelle (dir.) (2024). Bâtisseuses de la lecture publique. Presses de l’ENSSIB.
Chapitre consacré à Yvonne Oddon, dans une étude collective sur les pionnières de la lecture publique en France.
https://books.openedition.org/pressesenssib/13279

Épisode SoundCloud – Se souvenir d’Yvonne Oddon
Témoignage audio retraçant le parcours et l’héritage de cette figure de la bibliothéconomie et de la Résistance.
https://soundcloud.com/contact-742433234/se-souvenir-dyvonne-oddon

Musée de l’Homme – Portrait d’Yvonne Oddon
Bibliothécaire du Musée de l’Homme et résistante, cofondatrice du réseau du Musée de l’Homme.
https://www.museedelhomme.fr/fr/yvonne-oddon-1902-1982

Musée de la Résistance en ligne – Biographie d’Yvonne Oddon
Notice complète illustrée retraçant les grandes étapes de sa vie, de sa formation à ses engagements résistants.
https://museedelaresistanceenligne.org/media10456-Yvonne-Oddon

Wikipédia – Yvonne Oddon (voir aussi la section bibliographie)
Article biographique détaillé retraçant sa carrière bibliothéconomique et son engagement dans la Résistance.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Yvonne_Oddon


🎶 Sur le projet d’exposition

Balado Sonorités – « Chansons de résistantes dans les prisons nazies »
Discussion avec Marie-Hélène Benoit-Otis, Cécile Quesney et Catherine Harrison-Boisvert sur les chansons notées par Yvonne Oddon, leur portée historique et musicale.
https://podcast.ausha.co/sonorites/chansons-de-resistantes-dans-les-prisons-nazies

Exposition « Sur l’air de la liberté : chansons de résistantes dans les prisons nazies » (2025).
Projet dirigé par Marie-Hélène Benoit-Otis avec la collaboration de Cécile Quesney. Reconstitution musicale de 19 chansons documentés par Yvonne Oddon. https://chansonsresistantes.crcmp.org/

UdeM Nouvelles – « Quand des détenues chantaient dans les prisons nazies » (2023)
Entrevue avec Marie-Hélène Benoit-Otis sur l’exposition « Sur l’air de la liberté » et le travail de mémoire autour des chansons notées par Yvonne Oddon.
https://nouvelles.umontreal.ca/article/2023/08/28/quand-des-detenues-chantaient-dans-les-prisons-nazies

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  • Don’t Look Away / Ne détournez pas le regard par R. D. Lankes
    R. D. Lankes dans la salle de lecture de la collection nationale à la Grande bibliothèque lors de son séjour à Montréal en 2019 Le texte qui suit, Don’t Look Away, est signé par R. David Lankes, professeur, chercheur et bibliothécaire américain engagé. Il est l’auteur de The Atlas of New Librarianship et de l’essai bien connu Expect More: Demanding Better Libraries, traduit en 2018 sous le titre Exigeons de meilleures bibliothèques par un collectif de bibliothécaires francophones. Dans cette
     

Don’t Look Away / Ne détournez pas le regard par R. D. Lankes

30 mars 2025 à 09:16
R. D. Lankes dans la salle de lecture de la collection nationale à la Grande bibliothèque lors de son séjour à Montréal en 2019

Le texte qui suit, Don’t Look Away, est signé par R. David Lankes, professeur, chercheur et bibliothécaire américain engagé. Il est l’auteur de The Atlas of New Librarianship et de l’essai bien connu Expect More: Demanding Better Libraries, traduit en 2018 sous le titre Exigeons de meilleures bibliothèques par un collectif de bibliothécaires francophones. Dans cette nouvelle prise de position, que nous traduisons ici, Lankes revient avec force sur les menaces qui pèsent actuellement sur les bibliothèques, la liberté intellectuelle et les institutions du savoir — et nous rappelle l’importance critique de l’engagement du corps travaillant dans les milieux documentaires.

Ne détournez pas le regard

Lors d’un récent voyage en Europe, on m’a sans cesse posé la même question : « Que pouvons-nous faire ? » La communauté des bibliothèques européennes (et sans doute aussi la communauté mondiale) observe les développements aux États-Unis avec confusion et inquiétude. Comment le gouvernement fédéral peut-il fermer des agences, s’en prendre à l’Institute for Museum and Library Services, réduire les budgets de la National Agricultural Library, stopper les recherches des National Institutes of Health, limoger l’archiviste nationale et défaire des décennies de travail dans les bibliothèques et le patrimoine culturel ? Comment un pays qui s’identifie si fortement à la liberté, et à la liberté d’expression, peut-il établir une liste de mots interdits utilisés pour purger, sans distinction, les sites web de leurs collections, données et documents ?

La première crainte était que les institutions culturelles soient fermées. La nouvelle réalité, c’est qu’elles seront transformées, une fois de plus, en instruments de propagande et d’endoctrinement. L’Institute for Museum and Library Services n’est pas fermé. En revanche, son nouveau directeur veut s’en servir pour « remettre l’accent sur le patriotisme, préserver les valeurs fondamentales de notre pays, promouvoir l’exceptionnalisme américain et cultiver l’amour de la patrie chez les générations futures ».

Au-delà du gouvernement fédéral, comment les bibliothécaires et institutions de l’UE peuvent-ils réagir, me demandait-on, face à la vague continue d’interdictions de livres, de licenciements de bibliothécaires jugés « trop libéraux », et aux poursuites judiciaires contre ceux et celles qui exercent simplement leur métier et soutiennent leurs associations professionnelles ?

Ma réponse est simple : ne détournez pas le regard.

Je comprends l’importance des déclarations institutionnelles de l’IFLA, de l’ALA, de la SLA, de l’ACRL et autres ; c’est d’ailleurs ce que nous faisons ici, au fond. Je comprends l’idée selon laquelle une pression internationale devrait, au minimum, attirer l’attention sur les attaques contre les fondements mêmes du métier de bibliothécaire. Je comprends aussi ce besoin d’agir. Continuez à publier des déclarations, continuez à poser des questions. Mais sachez que cela ne suffira pas. En réalité, l’idée que les États-Unis agissent malgré la désapprobation internationale est même au cœur du projet de l’administration actuelle.

Non, le véritable travail à accomplir, c’est celui que les bibliothécaires mènent depuis des siècles : encourager la conversation éclairée et assurer la mémoire rigoureuse de l’instant, en vue d’une action informée.

Un moment où une nation prospère et démocratique décide que son infrastructure culturelle, scientifique et intellectuelle, celle-là même qui l’a menée à sa position dans le monde moderne, est désormais suspecte, infestée d’agents porteurs de sentiments «anti-américains». Un moment où interroger l’histoire et les actions d’un pays dans une perspective de progrès devient un acte de dissidence. Un moment où les idées deviennent dangereuses. Où l’éducation devient dangereuse, où les bibliothèques deviennent dangereuses, où les mots deviennent dangereux. Où, au lieu d’un dialogue vital sur ceux qui réussissent dans la nation et sur la manière de bâtir une économie et une démocratie capables d’éliminer les désespoirs les plus profonds et de redonner une voix aux personnes exclues, nous cédons le pouvoir à des politiques du ressentiment et de la revanche.

Ne détournez pas le regard.

Aidez-nous à documenter ce nouveau maccarthysme « anti-woke ». Ouvrez des dépôts d’archives pour les documents purgés. Créez une plateforme centralisée d’articles de presse et de témoignages de bibliothécaires licenciés. Documentez les décisions de justice américaines qui tentent de contraindre les agences de l’exécutif. Proposez des canaux sécurisés et anonymisés pour les travailleurs et travailleuses des bibliothèques aux États-Unis et à l’étranger. Organisez des discussions pour réfléchir, soutenir, témoigner. Tout comme nous l’avons fait pour d’autres nations à travers le monde.

Et surtout — je ne saurais trop insister — regardez aussi chez vous, du côté de vos propres frontières. Nous vivons une époque de déstabilisation. Les alliances traditionnelles se rompent. L’idée que nous étions sur une trajectoire linéaire vers toujours plus de libertés s’effondre face au retour cyclique des idéologies politiques. L’histoire n’est pas terminée.

Sachez que malgré ces paroles, je reste optimiste. Les bibliothèques américaines, toutes catégories confondues, sont des institutions locales. Leur financement provient en majorité de taxes locales et de frais de scolarité. Les gens soutiennent encore massivement leurs bibliothèques et font confiance à leurs bibliothécaires. Le soutien aux bibliothèques, à l’éducation, aux musées n’est pas idéologique. Leur fonctionnement demeure, dans une large mesure, du ressort des communautés locales.

C’est cette ancrage local, cette orientation communautaire — acquise de haute lutte au fil des décennies — qui me donne de l’espoir. Nous devons veiller, aux États-Unis comme ailleurs, à restaurer et renforcer ces liens communautaires. Les bibliothécaires ont tout à gagner à se tourner vers l’hôtel de ville plutôt que vers le parlement ou la Maison-Blanche. Bâtir du consensus. Donner du pouvoir à ceux et celles qui se sentent marginalisés. Encourager la rencontre entre voisins. Donner l’exemple d’un débat sain.

Et ne détournez pas le regard.

Référence

Lankes, R. D. (26 mars 2025). Don’t look away. https://davidlankes.org/dont-look-away/

Ce qui se passe au sud de la frontière : des attaques répétées contre les bibliothèques, la mémoire collective et la recherche

24 mars 2025 à 10:30
Salle de lecture, Boston Public Library, Boston, 2024

Fondée en 1848, la Boston Public Library (BPL) est la première grande bibliothèque municipale gratuite aux États-Unis. Dès son origine, elle a porté une vision profondément démocratique : celle de l’accès au savoir pour toutes et tous, indépendamment du statut social ou économique. Son inscription gravée sur le fronton — « Free to all » — est devenue un emblème puissant de la mission publique des bibliothèques américaines. La BPL a non seulement servi de modèle pour les bibliothèques publiques dans le monde entier, mais elle incarne toujours aujourd’hui l’idéal d’une institution culturelle ouverte, inclusive, enracinée dans la justice sociale et la citoyenneté éclairée. J’ai eu le plaisir de revisiter cette institution inspirante l’été dernier, loin d’imaginer alors l’ampleur des menaces qui allaient émerger quelques mois plus tard.

Aujourd’hui, la mairesse de Boston, Michelle Wu, figure montante de la scène politique américaine, est l’une des voix les plus engagées dans la résistance face aux atteintes aux institutions publiques — dont les bibliothèques, en première ligne. Lors de son discours sur l’état de la ville en janvier 2025, elle déclarait sans broncher (ma traduction) : « Boston a été fondée en affrontant les tyrans. Personne ne dicte à Boston comment prendre soin des siens. Pas les rois, et pas les présidents qui se prennent pour des rois. »

Ainsi, alors que l’actualité nationale et internationale tourne souvent autour de crises géopolitiques, il est une autre forme de crise qui mérite notre attention, particulièrement au sein de notre communauté professionnelle : celle qui touche actuellement les bibliothèques, les archives et l’accès à l’information publique aux États-Unis. Depuis le retour de Donald Trump à la présidence le 20 janvier dernier, plusieurs décisions et décrets exécutifs viennent ébranler les fondements mêmes de la mission sociale et éducative de nos collègues américains.

À travers cet article, je souhaite partager avec mes collègues du Québec, du Canada et de la francophonie quelques faits récents qui, bien qu’ils puissent sembler lointains, résonnent profondément avec les valeurs que nous portons collectivement. Il s’agit ici non seulement de la liberté intellectuelle et de l’accès à l’information, mais aussi de l’intégrité professionnelle, de la recherche, de la diversité des savoirs et de la justice sociale.

Je suis bien consciente que nous évoluons dans un contexte de surcharge informationnelle, où la multiplication des nouvelles et des signaux contradictoires participe, volontairement ou non, à une forme de brouillage stratégique. Cette saturation fait d’ailleurs partie des techniques de propagande utilisées par certains gouvernements, visant à diluer la portée des enjeux réels et à noyer les alertes. C’est précisément pour cette raison qu’il devient si important, dans nos milieux — bibliothèques, archives, recherche, journalisme — de trier, colliger, organiser et analyser l’information, afin de rendre lisible ce qui tend à être fragmenté ou camouflé.

En tant que membre de l’American Library Association (ALA), je vois passer un flux constant de communications, de communiqués, de témoignages et d’alertes. Ce texte est une tentative de partager une lecture d’ensemble, une synthèse permettant de rendre perceptible la dynamique actuelle pour celles et ceux qui, d’ici ou d’ailleurs, n’en mesurent pas encore l’ampleur. Car mieux comprendre ce qui se joue au sud de la frontière est devenu un enjeu tout aussi stratégique, en réponse à la désinformation, et tant pour anticiper les répercussions possibles dans nos contrées que pour protéger nos propres institutions contre les dérives autoritaires et les atteintes à la démocratie.

Un décret présidentiel qui sonne l’alarme

Le 14 mars, en soirée, le président Trump a signé un décret intitulé « Poursuivre la réduction de la bureaucratie fédérale » (Executive Order on Continuing the Reduction of the Federal Bureaucracy), ciblant directement l’Institute of Museum and Library Services (IMLS), l’agence fédérale qui soutient les bibliothèques américaines à travers les États.

Derrière un langage technocratique se cache une réalité bien plus brutale : le décret vise à éliminer de facto l’IMLS, en limitant ses demandes budgétaires aux seuls fonds nécessaires à sa fermeture. Toute autre demande de financement sera rejetée par l’Office of Management and Budget (OMB).

Ce décret s’ajoute à une loi de crédits provisoires pour l’exercice 2025, adoptée et signée le même jour, qui maintenait pourtant les fonds de l’IMLS au niveau de 2024. Mais le décret présidentiel restreint désormais leur utilisation aux seuls programmes explicitement requis par la loi, excluant ainsi potentiellement un grand nombre d’initiatives pourtant cruciales pour les bibliothèques publiques, scolaires et universitaires à travers le pays et, en premier chef, les programmes reliés à l’équité, la diversité, l’inclusion.

L’heure du conte dans le jardin, BPL, Boston, 2024

L’ambiguïté persistante sur ce qui est considéré comme « statutairement requis » laisse craindre une interprétation restrictive, voire hostile, dans la mise en œuvre. La réduction à néant de l’IMLS pourrait se concrétiser très bientôt par l’inscription d’un budget de fermeture dans la proposition présidentielle pour l’exercice 2026, attendue dans les prochaines semaines.

Pour en savoir plus, l’American Library Association (ALA) propose une FAQ détaillée sur le décret ainsi que des outils de mobilisation sur la page Protect Library Funding de sa campagne Show Up for Our Libraries.

The Plot Thickens, collection de littérature, BPL, Boston, 2024

Des répercussions bien au-delà de l’IMLS

La menace qui pèse sur l’Institute of Museum and Library Services n’est pas un cas isolé : elle s’inscrit dans un climat plus large de méfiance, voire d’hostilité, à l’égard des institutions publiques de mémoire, de savoir et de transmission culturelle. Depuis janvier 2025, plusieurs autres mesures prises par l’administration Trump viennent accentuer cette pression, transformant ce qui semblait être un conflit budgétaire en attaque idéologique systémique contre les fondements mêmes de l’accès libre et pluraliste à l’information.

Suppression de données publiques : une mémoire numérique effacée

Depuis la fin janvier, des milliers de pages web et de bases de données gouvernementales ont été altérées, rendues inaccessibles ou supprimées. Cela concerne des sujets comme la santé publique, les changements climatiques ou les inégalités sociales. Des articles de référence comme ceux publiés dans le New York Times, Wired, et The New Yorker ont documenté cette tendance alarmante.

Pour y faire face, le Data Rescue Project, un collectif d’archivistes, de bibliothécaires et d’activistes des données, coordonne les efforts de sauvegarde et de mise à disposition alternative des données effacées.

Les attaques actuelles du gouvernement Trump ne ciblent pas uniquement les bibliothèques et les archives : le secteur de la recherche scientifique est lui aussi directement visé. Plusieurs programmes de financement ont été suspendus ou redirigés, en particulier ceux liés à la diversité, à l’environnement ou à la santé publique. Des mesures préoccupantes ont également été signalées en lien avec l’indépendance des données scientifiques produites par les agences fédérales. Sur ce sujet, je vous invite aussi à consulter les interventions de mon collègue Vincent Larivière, qui suit l’évolution des politiques américaines en matière de science et de diffusion des savoirs, et qui éclaire leur impact sur la recherche canadienne.

Des licenciements ciblés dans les institutions fédérales

Des coupures budgétaires mises en œuvre par le Department of Government Efficiency (DOGE) ont conduit à une vague de licenciements, entraînant notamment la fermeture temporaire de la John F. Kennedy Presidential Library ainsi que des perturbations au sein des Archives nationales des États-Unis (NARA). D’autres bibliothèques présidentielles auraient également été touchées par des mesures similaires. Ces licenciements visent en particulier les employés en période probatoire — c’est-à-dire en poste depuis moins de deux ans —, ce qui facilite leur révocation sans obligation de justification formelle.

Le 7 février, l’archiviste nationale des États-Unis, Colleen Shogan, a été abruptement congédiée par le président Trump, comme l’ont rapporté CBS News. Son adjoint, William “Jay” Bosanko, a choisi de prendre sa retraite peu après.

En réaction, l’American Library Association (ALA) a signé une lettre ouverte adressée à la Maison-Blanche, en collaboration avec plusieurs organisations, puis rejointe par la Society of American Archivists (SAA), dénonçant une atteinte grave à la mémoire nationale et aux droits d’accès à l’information publique.

Espace de valorisation thématique, BPL, Boston, 2024

Censure idéologique dans les bibliothèques scolaires militaires

Conformément à un décret présidentiel de début 2025, les bibliothèques scolaires des bases militaires ont reçu l’ordre de retirer les livres associés à « l’idéologie du genre » ou aux « approches discriminatoires de l’équité ». Ce langage flou mais orienté vise en réalité à purger les collections de tout contenu lié aux luttes sociales ou aux enjeux actuels de justice; une avenue qui affecte aussi les activités telles que les clubs de lecture. Parmi les titres visés : No Truth Without Ruth (sur la juge Ruth Bader Ginsburg), Freckleface Strawberry (de Julianne Moore), et Hillbilly Elegy (de J. D. Vance, le vice-président!). La directive a été dénoncée par l’ALA et l’American Association of School Librarians (AASL) comme une violation du Premier amendement.

Des élèves de bases américaines en Europe et en Asie ont organisé une protestation coordonnée, comme le rapporte Stars and Stripes et PEN America.

Une offensive anticipée, une riposte organisée

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump tente d’éliminer l’IMLS : il l’avait déjà proposé à quatre reprises lors de son premier mandat dans ses propositions budgétaires annuelles (2017–2020), comme le rappelle l’American Library Association (ALA). Mais cette fois, les mesures sont plus concrètes, plus structurées et plus menaçantes.

Heureusement, la riposte s’organise. L’ALA a publié une déclaration officielle le 15 mars dénonçant sans détour cette attaque, affirmant que cette décision « coupe les jambes à l’une plus aimées et respectées des institutions américaines, en s’en prenant à son personnel et aux services qu’elle rend » (« cutting off at the knees the most beloved and trusted of American institutions and the staff and services they offer », ma traduction).

La campagne Show Up for Our Libraries, lancée en anticipation de ce scénario dès la fin de 2024, mobilise depuis des mois bibliothécaires, archivistes, élu·e·s et citoyen·ne·s autour de la défense du financement fédéral de institutions. Depuis la publication du décret, plus de 55 000 messages ont été envoyés aux membres du Congrès via le centre d’action de l’ALA. La campagne met à disposition des modèles de lettres personnalisables, ainsi que des ressources pour organiser des visites de bibliothèques avec des élu·e·s.

En parallèle, l’ALA renforce ses efforts juridiques et politiques, notamment à travers son Public Policy and Advocacy Office (PPAO). Elle prépare activement le Congrès annuel de plaidoyer à Washington, prévu les 2 et 3 avril 2025, où des représentant·e·s de l’ALA — dont la présidente Cindy Hohl, la directrice générale par intérim Leslie Burger, le président du comité législatif,Ed Garcia et la présidente élue Sam Helmick — rencontreront les bureaux des membres du Congrès responsables des budgets liés aux bibliothèques.

Enfin, dans le cadre de la Semaine nationale des bibliothèques (6 au 12 avril 2025), l’ALA offrira un webinaire qui sera accessible à tous et toutes, le 11 avril, intitulé How to Protect Federal Library Funding. Ce sera le quatrième volet de la série Show Up for Our Libraries.

« Build by the People and Dedicated to the Advancement of Learning », (BPL), Boston, 2024

Une solidarité nécessaire, une vigilance partagée

Pour les professionnel·le·s des bibliothèques et des archives d’ici et d’ailleurs, ces événements rappellent que nos institutions ne sont jamais totalement à l’abri. Ce qui se passe actuellement aux États-Unis est un signal fort : les bibliothèques deviennent des cibles dès lors qu’elles incarnent la diversité des savoirs, l’accès à la connaissance, et la résistance aux discours dominants. Le cas de l’Institute of Museum and Library Services menacé de fermeture, les licenciements aux Archives nationales, ou encore la censure dans les bibliothèques scolaires militaires, en sont autant d’exemples récents.

Ces actions ne sont pas isolées. Elles traduisent une stratégie concertée de réduction de l’espace public des savoirs, sous prétexte de simplification administrative ou de neutralité idéologique. En réalité, ce sont la pluralité des points de vue, l’autonomie des institutions de mémoire, et la liberté de chercher, d’enseigner et de transmettre qui sont visées. Ces dynamiques ont été bien analysées dans plusieurs études critiques et formations sur les effets de la désinformation et du populisme sur les institutions du savoir, notamment par Freedom to Read Foundation ou PEN America.

Pour les bibliothécaires, archivistes, enseignant·e·s, chercheur·se·s et défenseur·se·s des biens communs informationnels, il ne s’agit pas d’observer ces événements comme une simple crise américaine. Ce qui se joue là-bas peut — et doit — nous inspirer des mécanismes de vigilance, des réflexes de solidarité, et une réaffirmation de notre rôle critique, social, et éthique, notamment à travers nos engagements envers la liberté intellectuelle et la justice sociale. Au sujet de cette dernière, on se rappelera que l’American Library Association (ALA) reconnaît désormais, depuis 2022, la justice sociale comme une compétence professionnelle fondamentale et transversale, affirmant qu’elle fait partie intégrante de la pratique des bibliothécaires et des professionel·l·e·s de l’information, notamment dans leur capacité à promouvoir l’équité, la diversité et l’inclusion, à remettre en question les systèmes d’oppression, et à servir toutes les communautés avec sensibilité et engagement (ALA Core Competences of Librarianship, 2022, p. 4). On ne peut que craindre un recul important sur ces plans.

Il importe de rester informé·e·s, mais aussi de faire écho à ces luttes dans nos propres contextes. En relayant ces informations au sein de nos réseaux professionnels et communautaires, en réfléchissant collectivement à leur portée dans nos milieux, et en cherchant à clarifier et réaffirmer nos engagements éthiques et professionnels, nous participons — fût-ce modestement et pour l’instant — à l’exercice d’une veille critique et démocratique transnationale. C’est un minimum nécessaire, pour l’instant, mais aussi une responsabilité partagée.

Les répercussions ne sont d’ailleurs plus seulement théoriques ou lointaines. Ce qui se passe actuellement du côté de la bibliothèque Haskell, située à cheval entre Derby Line (Vermont) et Stanstead (Québec), en est un signe troublant. Cette institution unique, littéralement traversée par la frontière canado-américaine, « symbole de l’amitié canado-américaine », a récemment vu ses accès restreints et ses usages surveillés, dans un contexte sécuritaire exacerbé. Les usagères et usagers canadiens désormais empêchés doivent passer par la porte de secours pour y accéder. Un prélude dystopique, peut-être, où les tensions politiques du Sud commencent déjà à se faire sentir jusqu’au Nord — jusque dans les lieux mêmes qui incarnent la coopération, la culture partagée et l’idée d’un savoir sans frontière.

Des ressources et des services en santé mentale, BPL, Boston, 2024

Pour aller plus loin

Documents officiels et contexte législatif

Réactions et outils de mobilisation

  • ✇bibliomancienne
  • Travelogue* au pays des cases : mes lectures préférées de BD en 2023
    Une personne qui m’est chère m’a récemment sollicitée pour connaître mes coups de cœur du moment. Je partage quelques-unes de mes lectures préférées de l’année 2023, mettant en lumière à la fois des bandes dessinées québécoises et internationales – principalement datées entre 2021 et 2023 en ordre alphabétique (classement continu avec une espace) : 500 ans de résistance autochtone / Gord Hill, traduit par Marie-C. Scholl-Dimanche (Prise de parole, 2023). La maison d’édition Prise de
     

Travelogue* au pays des cases : mes lectures préférées de BD en 2023

4 janvier 2024 à 22:53

Une personne qui m’est chère m’a récemment sollicitée pour connaître mes coups de cœur du moment. Je partage quelques-unes de mes lectures préférées de l’année 2023, mettant en lumière à la fois des bandes dessinées québécoises et internationales – principalement datées entre 2021 et 2023 en ordre alphabétique (classement continu avec une espace) :

  1. 500 ans de résistance autochtone / Gord Hill, traduit par Marie-C. Scholl-Dimanche (Prise de parole, 2023). La maison d’édition Prise de parole, qui est née à Sudbury, célébrait ses 50 ans en 2023, il faut le souligner.
  2. Days of Sand / Aimée de Jongh (SelfMadeHero, 2021).
  3. Environnement toxique / Kate Beaton (Casterman, 2023).
  4. Fire !! : L’histoire de Zora Neale Hurston / Peter Bagge (Nada, 2019).
  5. La bombe / Laurent-Frédéric Bollée, Denis Rodier, Didier Alcante (Glénat, 2020). Pour préparer la sortie du film Oppenheimer. 
  6. La méduse / Boum (Pow Pow, 2022). 
  7. La synagogue / Joann Sfar et Brigitte Findakly (Dargaud, 2022).
  8. La vie de mon père T.1 : Les saucisses de l’archiduchesse / Stéphane Trapier (Matière, 2023). J’ai lu une bonne partie de son oeuvre après avoir vu une chouette expo dans une bibliothèque d’Aix-en-Provence dans le cadre des Rencontres du 9e art d’Aix.
  9. Le choeur des femmes / Martin Winckler et Aude Mermilliod (Le Lombard, 2021).
  10. Le droit du sol : Journal d’un vertige / Étienne Davodeau (Futuropolis, 2021).
  11. Le fils de Taïwan, tome 1,2,3 / Jian-Xin Zhou et Pei-Yun Yu (Kana, 2023). Le tome 4 s’en vient et on l’attend avec impatience. J’ai particulièrement savouré le tome 2, un pur bijou.
  12. Leonard Cohen / Philippe Girard (Drawn & Quarterly, 2021).
  13. Le petit frère / Jean-Louis Tripp (Casterman, 2022).
  14. Le poids des héros / David Sala (Casterman, 2022).
  15. Sempé à New York / Jean-Jacques Sempé, Marc Lecarpentier (M. Gossieaux, 2022).
  16. Shortcomings / Adrian Tomine (Drawn & Quarterly, 2009). Une relecture en raison de la sortie du film de Randall Park (2023) – et dont on peut certainement dire que « The book was better ».
  17. Si on était, tome 1 et 2 / Axelle Lenoir (Front Froid, 2019, 2022). Qui a eu la triste idée de publier une édition matériellement différente du tome 1 (et cheap) pour le tome 2 ?
  18. Symptômes / Catherine Ocelot (Pow Pow, 2022).
  19. Terres d’accueil / Samuel Figuière, Philippe Valette, Emmanuel Marie (Petit à Petit, 2023).
  20. Utown / Cab (Nouvelle Adresse, 2022).

J’ai aussi pris le temps de lire des zines et de retourner vers des œuvres qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée (La série Donjon, Sin City, De cape et de crocs, Bécassine, Les Gouttes de Dieu, etc.). Je tiens à exprimer ma gratitude envers les bibliothèques qui nous offrent l’occasion de voyager au-delà des tendances éphémères et des diktats du nouveau et du populaire. À noter que j’ai lu certaines de ces BD sur pretnumerique.ca; la disponibilité de l’offre en format numérique dans le genre s’accroît et se révèle toujours plus étendue et diversifiée.

Oui, j’ai lu L’iris blanc, en tant que fan de Fabcaro, et, pour être honnête, je n’ai rien à ajouter à ce sujet; il trône désormais dans la liste intitulée « Et dire que j’aurais pu prendre ce temps-là pour lire d’autres choses ». Autres choses comme les derniers de Samuel Cantin, Julie Delporte, Julie Doucet, Pascal Girard, Chris Oliveros, Michel Rabagliati, Jillian et Mariko Tamaki et le Gaston de Delaf, etc. que j’aurai le plaisir de découvrir sous peu.

Je suis assez convaincue, malheureusement, d’avoir omis d’autres titres qui auraient pu figurer dans l’une ou l’autre liste. J’ai délaissé Goodreads; j’ai pris le parti de me distancer de Facebook et de X pendant que je maintiens une activité modérée sur Instagram. En revanche, les stories sur Instagram, qui disparaissent après 24 heures, rendent bien périlleuse la préservation du contenu pour un projet de documentation à plus long terme – c’est le moins que l’on puisse dire avant d’évoquer une crise des réseaux sociaux. Si mes lectures de 2023 ont été plus ou moins bien consignées, je fais de cette lacune une résolution pour l’année à venir. 

Pour aller plus loin :

(n.d.). Archives • FBDM. FBDM. https://www.fbdm-mcaf.ca/prix-bedelys/finalistes-et-gagnants/

NYPL Best Comics Committee. (30 novembre 2023). NYPL’S Top 10 Comics and Graphic Novels of 2023. The New York Public Library. Repéré le 04 janvier 2024. https://www.nypl.org/blog/2023/11/30/top-comics-graphic-novels-2023

Plamondon, M.-È. et Ricard, J. (8 mai 2023). Nos coups de cœur BD. BAnQ. Repéré le 04 janvier 2024. https://www.banq.qc.ca/explorer/articles/nos-coups-de-coeur-bd/

*Travelogue : Un « travelogue » est un récit ou un compte rendu narratif décrivant un voyage. (Wiktionnaire)

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  • Owen C. et Safine H. Le procès d’une mafia ou d’un prolétariat ?
    « Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès. » Voilà le titre de l’article que je publiais il y a un an suite au décès en « live » et après des années de maltraitance de Raphaël Graven. Le procès de ses deux harceleurs ou tortionnaires s’est terminé aujourd’hui. Owen C. alias Naruto (à droite) et Raphaël Graven alias Jean Pormanove (à gauche) Un an après les faits et la mort de Raphaël Graven la décision de justice vient de tomber : « Les influenceurs niçois Owen C., alias « Na
     

Owen C. et Safine H. Le procès d’une mafia ou d’un prolétariat ?

6 août 2026 à 16:30

« Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès. » Voilà le titre de l’article que je publiais il y a un an suite au décès en « live » et après des années de maltraitance de Raphaël Graven. Le procès de ses deux harceleurs ou tortionnaires s’est terminé aujourd’hui.

Owen C. alias Naruto (à droite) et Raphaël Graven alias Jean Pormanove (à gauche)

Un an après les faits et la mort de Raphaël Graven la décision de justice vient de tomber :

« Les influenceurs niçois Owen C., alias « Naruto », et Safine H., streameurs de la chaîne « JeanPormanove », sur laquelle l’influenceur est mort en direct en août 2025, ont été condamnés mercredi 5 août 2026 respectivement à vingt-quatre mois et dix-huit mois de prison avec sursis simple, des amendes de 15 000 euros pour l’un et 5 000 euros pour l’autre, et six mois de « bannissement numérique » pour tous les deux. (…) Cela signifie qu’aucun des deux influenceurs n’aura le droit de créer un compte ou de diffuser du contenu sur la plateforme australienne Kick pendant les six prochains mois, mais ils restent libres d’agir ailleurs en ligne. (…) Owen C. et Safine H. ont été reconnus tous les deux coupables de violences en réunion et de provocation à la haine, rapporte France 3, tandis que l’abus de faiblesse n’a pas été retenu. »

La peine prononcée est inférieure aux réquisitions du ministère public (qui réclamait notamment un an de prison ferme pour Naruto) et du sursis probatoire. Que l’abus de faiblesse n’ait pas été reconnu reste, de mon point de vue, assez incompréhensible. Mais la vérité du prétoire est ce qu’elle est, et la justice est passée.

La chronique médiatique fait ses gros titres d’un « bannissement numérique ». L’article 16 de la loi SREN (loi de Sécurisation et de Régulation de l’Espace Numérique) n’en fait pourtant jamais mention et indique simplement une « suspension pour une durée maximale de 6 mois des comptes d’accès à des services en ligne ayant été utilisés pour commettre l’infraction » avec obligation pour les fournisseurs de services concernés, de procéder « au blocage des comptes faisant l’objet d’une suspension » et de « mettre en oeuvre dans le respect de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, des mesures strictement nécessaires et proportionnées permettant de procéder au blocage des autres comptes d’accès à leur service éventuellement détenus par la personne condamnée et d’empêcher la création de nouveaux comptes par la même personne. »

Le terme choisi par les médias pour rendre compte du jugement – « bannissement » – et la réalité judiciaire et législative – « suspension temporaire » – sont de quasi-antagonistes. Même si le bannissement était toujours assorti d’une durée, le « banni » terminait la plupart du temps en exil. Rien à voir donc avec la « suspension temporaire » à laquelle les deux streamers ont été condamnés. Choisir de parler de « bannissement » est peut-être une manière pour les médias d’alourdir lexicalement une peine qui apparait assez légère au regard des faits reprochés.

Mais ce terme de « bannissement numérique » dit aussi un impossible. Il est impossible de « bannir » un individu d’un territoire qui serait celui du numérique. C’est très bien que cela le soit car depuis les premiers fantasmes ayant présidé à la version initiale de la loi Hadopi qui ne prévoyait rien moins qu’une coupure d’accès internet totale en cas de récidive pour des faits de téléchargement illégal (c’était en 2007 et c’est Denis Olivennes qui avait soumis cette brillante idée à Nicolas Sarkozy …), chacun s’est rendu à l’évidence que l’étendue des services numériques constituant autant de droits (au chômage, au logement, à l’assurance maladie, etc.) était difficilement compatibles avec une coupure totale desdits services.

Mais c’est aussi l’évidence d’une aporie qui tient à la définition même de l’espace numérique dont les plateformes dessinent les frontières. Interdire aux deux streamers l’accès à la plateforme de stream Kick ou même Twitch, c’est leur laisser la possibilité de faire prospérer leur business de la haine sur d’autres plateformes de streaming que les deux mentionnées (et il est hélas toujours des plateformes peu soucieuses de modération). Leur laisser également la possibilité d’amener vers ces plateformes leur audience via leurs comptes toujours actifs sur – par exemple – TikTok au Instagram.

C’est là où comme l’écrivait déjà Lessig il y a 26 ans, l’irrégulabilité du code (et donc de l’espace numérique) est autant un bienfait qu’une tare :

« Dans certains contextes, et pour certaines personnes, cette irrégulabilité est un bienfait. C’est cette caractéristique du Net, par exemple, qui protège la liberté d’expression. Elle code l’équivalent d’un Premier amendement dans l’architecture même du cyberespace, car elle complique, pour un gouvernement ou une institution puissante, la possibilité de surveiller qui dit quoi et quand. Des informations en provenance de Bosnie ou du Timor Oriental peuvent circuler librement d’un bout à l’autre de la planète car le Net empêche les gouvernements de ces pays de contrôler la manière dont circule l’information. Le Net les en empêche du fait de son architecture même.

Mais dans d’autres contextes, et du point de vue d’autres personnes, ce caractère incontrôlable n’est pas une qualité. Prenez par exemple le gouvernement allemand, confronté aux discours nazis, ou le gouvernement américain, face à la pédo-pornographie. Dans ces situations, l’architecture empêche également tout contrôle, mais ici cette irrégulabilité est considérée comme une tare.« 

 

Owen C. et Safine H. sont des justiciables comme les autres. Leur délit s’est accompli « dans » et surtout « grâce » à un espace numérique, devant ce que danah boyd appelait à la naissance des réseaux sociaux des « audiences invisibles » mais qui sont devenues aujourd’hui des audiences massivement visibles et massivement volatiles. Owen C. et Safine H. sont surtout les représentants du lumpenprolétariat de la classe vectorialiste théorisée par McKenzie Wark :

« Alors que la vieille classe dominante contrôlait les moyens de production, la nouvelle classe dominante éprouve un intérêt limité pour les conditions matérielles de la production, pour les mines, hauts fourneaux et chaînes de montage. Son pouvoir ne repose pas sur la propriété de ces choses, mais sur le contrôle de la logistique, sur la manière dont elles sont gérées. »

 

Ce jugement, cette vérité de prétoire, mérite à mon sens de rester dans l’histoire. Bien sûr pour Raphaël Graven et sa famille, mais aussi et surtout, parce qu’Owen C. et Safine H., et c’est peut-être cela que leur condamnation oublie et que leur procès a insuffisamment rappelé, parce qu’Owen C. et Safine H. sont les hommes de main, les sicaires (sicario) d’une mafia attentionnelle qui prospère sur un capitalisme de la cruauté.

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  • Tique-cat [en]
    [en] Avec la patience de la tique sur son brin d’herbeJ’attends le chat aux moustaches blanchesSon mulot s’est enfui, pas fou le rongeurNe cherchez pas, c’est l’air du ventilateurMoi je cherche, je cherche les motsQui parfois viennent et parfois pasComme quand on appelle un chatQui sait bien que la pipette l’attendIl faut chercher dedans, mais ouiDehors aussiTendre un fil entre la tripe et le lexiqueHarmoniser ou contraster, peindre ou raconterLa tique est patiente sur son brin d’herbeElle tend
     

Tique-cat [en]

3 août 2026 à 14:21
[en]

Avec la patience de la tique sur son brin d’herbe
J’attends le chat aux moustaches blanches
Son mulot s’est enfui, pas fou le rongeur
Ne cherchez pas, c’est l’air du ventilateur
Moi je cherche, je cherche les mots
Qui parfois viennent et parfois pas
Comme quand on appelle un chat
Qui sait bien que la pipette l’attend
Il faut chercher dedans, mais oui
Dehors aussi
Tendre un fil entre la tripe et le lexique
Harmoniser ou contraster, peindre ou raconter
La tique est patiente sur son brin d’herbe
Elle tend ses petites pattes vers le corps chaud qui s’approche
Souvent en vain, mais elle prendra le prochain
Elle n’a besoin de rien avant de faire le grand saut
Alors que moi je suis comme chacun
Je cherche le mot aux pattes de velours
Tic-tac tic-tac c’est l’horloge de la vie
Qui n’attend pas, elle, elle n’a pas le temps
Face aux mots qui s’effacent
Filent parmi les brins d’herbe
Emportant avec eux
La tique affamée 
Et les jours de ma vie

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  • L’arbre aux mille branches [en]
    [en] Sur mon arbre aux mille branchesTu viendras t’asseoirQuand le vent le traverseDans la chaleur du soirIl mangera tes secretsComme les feuilles d’automneEt quand tu t’envolesPour rejoindre le soleilSans chant ni fracasIl s’effondrera
     
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  • Plume et canicule [en]
    [en] Transcription IA non-vérifiée (30.07.2026): Lausanne, jeudi 30 juillet 2026, 19h J’ai du temps. J’ai mangé. C’est la canicule – de nouveau. Ce matin j’ai mis le réveil à 5h pour tout ouvrir, parce que je ne voulais pas attendre 1h du matin que la température de dehors descende enfin sous celle de dedans. Juju fait sa toilette à côté de moi, dans mon salon, que j’ai enfin réussi à rendre présentable après sa destruction lorsqu’on y a entassé le contenu de ma chambre à cou
     

Plume et canicule [en]

30 juillet 2026 à 14:10
[en]

Transcription IA non-vérifiée (30.07.2026):

Lausanne, jeudi 30 juillet 2026, 19h

J’ai du temps. J’ai mangé. C’est la canicule – de nouveau. Ce matin j’ai mis le réveil à 5h pour tout ouvrir, parce que je ne voulais pas attendre 1h du matin que la température de dehors descende enfin sous celle de dedans. Juju fait sa toilette à côté de moi, dans mon salon, que j’ai enfin réussi à rendre présentable après sa destruction lorsqu’on y a entassé le contenu de ma chambre à coucher – surtout les habits.

Je reprends la main sur ma vie depuis 10-15 jours environ. Le “groupe énergie” en ergothérapie m’a été très profitable. Quelques outils, mais surtout, une série de semaines sur ce thème, donc aussi des lectures, des réflexions en toile de fond, des choses à l’horizon de ma compréhension auparavant qui mûrissent en prises de conscience nettes.

J’ai fait une sieste, avant. Pas nouveau, mais là je comprends mieux pourquoi j’ai un coup de barre. Entre le planning dans mon calendrier avec des codes couleur qui font sens pour moi, et l’app “multi-counter” sur mon téléphone qui me permet de rendre visibles et de comptabiliser tout un tas de choses (mes rendez-vous médicaux ; mes pauses ; ce qui me coûte en termes de fatigue cognitive ; les émotions “ré-énergisantes” ; et pas des moindres, toute une série de routines et habitudes), j’ai enfin l’impression d’aller quelque part et de ne plus être dans les limbes.

Il faut que je remonte la table du salon qui est encore en bas. Ce grand cahier en équilibre sur mon ordi-sous-main, posé sur ma micro-table en canne, c’est pas idéal. J’ai compris, vraiment, que j’avais à reconstruire un nouvel équilibre. Peut-être qu’un jour il ressemblera à l’ancien. Peut-être pas. Mais dans tous les cas, tenter un raccourci vers l’ancien, ça ne le fera pas. Je me sens enfin équipée pour. J’ai trouvé un moyen de reprendre le contrôle de mon heure de coucher. Du coup, j’arrive à me lever plus tôt, ce qui est appréciable quand il fait chaud. Et ce qui permet aussi de se mettre au travail plus tôt, également appréciable quand on espère augmenter son pourcentage et déjà rajouter une heure de travail à ses journées.

Ça va bien mais je me méfie. Les dernières fois que ça “allait bien”, la semaine suivante c’était le fond du bac. Alors c’est différent, là, mais avant aussi, c’était à chaque fois différent. J’ai plus d’outils, mais est-ce que ça suffit ? Tout à l’heure, quand j’ai fini de bosser vers 16h, j’avais un gros coup de barre. Direction sieste, et petit à petit, j’ai commencé à avoir mal à la tête. Alerte rouge, donc. Est-il déjà trop tard ? Réponse dans une semaine. En tous cas, c’est clair, demain : minimum nécessaire. Pas d’extras. Le temps qui me restera entre le travail et les courses, je ne l’utilise que pour du repos ou des activités ressourçantes. Dodo tôt, attention particulière sur les routines.

Il fait trop chaud pour se promener, là, sauf tôt le matin. Je réfléchis à comment gérer les vagues de chaleur – un investissement pas juste pour la fin de cet été, mais pour tous ceux à venir. J’ai une clim mobile pour la chambre, cet hiver j’en achèterai une pour l’eclau, mais ça ne suffit pas. Il faut aussi organiser sa vie et ses activités autrement, avec la chaleur. Je n’essaie pas de faire autant de choses en Inde qu’en Suisse, et ce n’est pas juste parce que j’y vais en “vacances” et que la culture est différente. On ne mange pas aux mêmes heures en Espagne. On fait la sieste à plein d’endroits. Je me rappelle ma stupéfaction quand j’avais réalisé que tout fermait l’après-midi en Inde, et qu’on sortait faire du shopping la nuit tombée.

Le matin, je peux profiter quelques heures de mon balcon. Je travaille mieux, aussi, quand je ne suis pas en train de cuire. Je n’ai jamais été une lève-tôt (j’ai l’âme d’une grande procrastinatrice du coucher) mais je dois dire que là, j’adore me lever à 7 heures. Démarrer la journée avec quelques heures de soulagement, qu’est-ce que ça fait du bien ! Le soir il fait encore trop chaud, alors profitons du matin.

Le parapluie anti-UV, c’est une invention merveilleuse. 20.- chez Décathlon, s’ils ont encore du stock. Il faut que je m’en procure aussi un plus petit, pliable, qui rentre dans le sac. Les habits, aussi. J’ai plein d’habits que je ne porte plus depuis des années car une fois que le printemps a montré le bout de son nez, il fait déjà trop chaud. Mon duvet ne sert presque plus en été – j’ai un drap de lit indien parfait pour dormir quand il fait trop chaud, mais il montre des signes de fatigue, il va falloir que je lui cherche un binôme.

Je pense à Oscar, régulièrement, alors que Juju et moi établissons des petites routines de visite d’appartement. Je me sens assez en paix, même s’il me manque bien sûr, comme tant d’autres disparus me manquent, humains ou animaux.

J’ai un nouvel appareil photo. Deux, même. Cadeau, pour cause de non-emploi. De très jolis jouets. Je les apprivoise. Je me penche à nouveau un peu sur les entrailles de Lightroom. J’ai acheté une petite collection de succulentes, mon élevage de sempervivums m’y ayant donné goût. Je réfléchis à des arrangements. J’apprends qu’il ne faut pas les arroser quand il fait chaud. J’ai un faible pour les délospermes. Oui, j’ai trop de plantes, mais c’est comme ça. Je préfère diminuer mes rendez-vous médicaux et administratifs pour alléger ma vie, et apprendre à ne pas “intervenir” dans le monde à chaque fois que je repère un trou dans un système. Apprendre à me taire, tout un poème. Repérer quand je suis sur le point de mettre le doigt dans un engrenage, d’accomplir une petite action derrière laquelle se cache une cascade de dominos prêts à dilapider mes précieuses ressources. Identifier quand saucissonner les tâches, ou quand, au contraire, les enchaîner. Guetter mon “perfectionnisme du processus”. Faire plus de pauses. Garder mes plantes.

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  • Le parasol et l’incendie.
    C’est une photo de Maximilien Lamy pour l’AFP et dont il raconte la genèse (dans un entretien à l’Obs,mais aussi au Parisien). Elle a déjà fait le tour du monde et la Une de différents journaux dont le New-York Times. Chacun sait qu’elle gagnera probablement tous les prix de la photo de l’année et peut-être aussi d’un siècle qui ne cesse de s’ouvrir sous des feux qui refusent de s’éteindre. Par sa composition, par son sujet, par son angle et par l’histoire qu’elle raconte, elle signe qu’elle est
     

Le parasol et l’incendie.

25 juillet 2026 à 09:56

C’est une photo de Maximilien Lamy pour l’AFP et dont il raconte la genèse (dans un entretien à l’Obs,mais aussi au Parisien). Elle a déjà fait le tour du monde et la Une de différents journaux dont le New-York Times. Chacun sait qu’elle gagnera probablement tous les prix de la photo de l’année et peut-être aussi d’un siècle qui ne cesse de s’ouvrir sous des feux qui refusent de s’éteindre.

Par sa composition, par son sujet, par son angle et par l’histoire qu’elle raconte, elle signe qu’elle est immédiatement une oeuvre. Et une grande.

Maximilien Lamy pour l’AFP. Plage de Moutchic aux abords de l’étang de Lacanau, le 24 juillet 2026.

Le parasol et l’incendie.

Il ya un premier plan : celui de ce couple de vacanciers contemplant apparemment le désastre et y semblant indifférents. Un second plan qui est celui de l’incendie. Une voûte qui est celle des fumées et qui est comme un miroir apocalyptique du sable qui occupe la moitié inférieure de la photo. Un centre qui est à la fois vertical et circulaire, qui se plante et se déploie : ce parasol « Pastis 51 » tellement emblématique d’un kitsch qui raconte aussi une forme de détachement désabusé. C’est une photo du présent, avec les atours du passé, et qui préfigure le futur. Ce putain de parasol. Qui peut-être, sûrement même, fait écho à l’incendie d’en face, un incendie pareillement si ancré au sol et si déployé dans le ciel mais tellement plus dense, plus massif. Ce parasol si fragile et futile, amené là par ce couple, par-delà son kitsch, pour sa fonction première de protection, et qui est à lui seul le récit de la fragilité et du dérisoire de toutes nos protections actuelles face à un monde qui brûle à une telle vitesse, avec une telle intensité. Ce parasol qui distribue autour de lui tout l’apparat de ceux qui sont des vacanciers, de ceux qui en tout cas viennent à la plage avec parasol et fauteuils, ceux qui ont la plage confortable. On distingue aussi un sac, probablement isotherme, et trop de paire de chaussures pour eux deux seuls. Et un bodyboard. A qui est-il ce bodyboard ? A quoi sert-il ?

A l’arrière-plan il y a aussi cette ligne d’horizon que la colonne de fumée coupe en deux comme le récit d’une époque sur une ligne de temps. A gauche de la colonne, le ciel est de la couleur d’avant : clair et ouvert. A droite de la colonne et en prolongement du parasol, le ciel s’affiche comme sous cloche et avec la couleur jaunâtre et moite du temps des incendies, des grands incendies.

La composition visuelle confine ici au génie : à droite de l’image, ce ciel jaunâtre et saumâtre prolonge en creux l’image et la superficie exacte du parasol. Il annonce, il prédit, il décrit ce que seront nos prochains parasols qui ne nous protègerons plus de rien. Juste en dessous de ce second parasol métaphorique et prophétique, juste en dessous se tient un personnage, un enfant ou un adolescent. C’est le troisième et seul autre personnage visible et « identifiable » au sens de remarquable de cette composition. Il est à la fois l’ancrage au sol de ce second parasol, et il préfigure et instancie pareillement les enfants qui n’auront que ce ciel de fournaise et avec qui, déjà sous les fumées, nous suffoquons aujourd’hui.

 

A gauche la photo originale de Maximilien Lamy, à droite la même avec le parasol détouré et copié.

 

This is Fine.

Cette photo déjà faite oeuvre a donné et donnera lieu à pléthore d’analyses et de commentaires. Dans sa première circulation virale, le premier et presque seul récit de sa glose sociale qui se détache immédiatement est celui de l’écho au célèbre mème « This is Fine » dont André Gunthert racontait déjà la trajectoire d’image sociale en 2021.

Un mème que la photographie de Maximilien Lamy est venu « actualiser » tout en « l’auctorialisant », c’est à dire en en déplaçant l’autorité intellectuelle et lui donnant, ce qui est la nature propre des mèmes, un nouveau potentiel de circulation virale.

Par-delà ce mème, la première narration sociale attaché à la photo de Maximilien Lamy est donc celle de la contemplation coupable, et de la contemption que nous prêtons aux deux vacanciers qui n’auraient que dédain ou mépris pour le drame se déroulant devant eux et qui les rendrait de ce fait, à nos yeux, également méprisables. Ils sont deux, et de dos, mais ce couplage narratif d’une contemplation / contemption fait que la dynamique du récit de l’image nous autorise presque, presque, à les regarder en face, les yeux dans les yeux, et alors à tourner nous-même le dos à la réalité de l’incendie. Un retournement formidablement troublant qui ne nous laisse aucun choix : soit notre regard est aligné au leur, nous regardons par dessus leur épaule, et nous nous sentons pareillement coupables de notre indifférence et du fait d’être autant là que las ; soit nous avançons jusqu’à les regarder en face dans le chemin qui nous est proposé pour les confronter à notre jugement et alors à notre tour nous tournons le dos au réel. Dans tous les cas nous sommes impuissants. Et c’est peut-être cela que le cliché et le regard photographique de Maximilien Lamy réussit à capter avec une telle intensité sans jamais pourtant le photographier vraiment, c’est peut-être cela le vrai, le seul et le premier sujet de cette graphie en image : le récit de notre impuissance.

Et nous regardons ailleurs.

Il y a bien sûr aussi l’écho de cette phrase prononcée par Jacques Chirac en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Car « à première vue » ils regardent l’incendie, et c’est parce qu’ils le regardent avec détachement que leurs vacances et leur regard deviennent coupables. Mais le regardent-ils vraiment ? Ou regardent-ils ailleurs comme le prophétisait la phrase de Chirac ? Un léger zoom permet d’en avoir la certitude et donc aussi, de déplacer le premier récit et d’en bâtir un second, encore plus puissant.

« ils » regardent ailleurs.
« Elle » regarde ailleurs.

Oui, ils ou plus exactement « elle » regarde ailleurs. Contrairement au récit de la circulation virale, ce n’est pas l’incendie qu’elle photographie, ce n’est pas de cette mise en abîme là qu’il s’agit. Elle ne regarde pas l’incendie : elle regarde celui qui est probablement son enfant au bord de l’océan du lac**. Elle ne photographie pas l’incendie : elle photographie son enfant. Il n’y a aucun doute là-dessus. Sur cette photo, sur sa photo à elle, il n’y aura que son enfant jouant au bord de l’eau et à l’horizon une végétation encore intacte ; seule peut-être une colorimétrie plus jaune qu’à l’habitude donnera à sa photo l’indice d’un effondrement. Elle n’est plus la femme photographiée en train de photographier l’incendie et de s’en inquiéter si peu et si peu des autres qui le fuient ou s’y consument. Elle regarde ailleurs. Et c’est un tout autre récit qui s’installe. Car ce regard là, son regard, n’est plus coupable, il est simplement humain. C’est le regard d’une humanité qui tente encore de faire tenir sur l’espace d’un cliché et d’un souvenir, la photo d’un avenir dans lequel des enfants jouent simplement au bord d’un lac.

** comme on me le signale sur mastodon, « ces 2 personnes ne sont pas face à l’océan mais à l’étang (immense, 1985 ha) de Lacanau. Au bord de ce lac, sur la plage du Moutchic, on regarde vers le sud, ou le sud-ouest, donc vers les incendies, pas d’autre possibilité ! »

<Mises à jour du soir et des lendemains.Dernier Edit le 27 Juillet>  Quelques commentaires en ligne le me rappellent, il y a presque 10 ans, en septembre 2017, c’est une autre photo qui trouvait sa place tout en haut d’une actualité déjà tragique. Celle de Kristi McCluer (pour Reuters) avec ces golfeurs de Beacon Rock Golf Course in North Bonneville, à Washington. Je vous en parlais dans un article de 2022, « La guerre du Golf » qui convoquait d’autres images et d’autres réactions.

Il y a, et c’est également rappelé un peu partout, l’antériorité de cette pochette d’album de Supertramp en 1975 et qui mettait en scène un autre effondrement : « Crisis ? What Crisis ? »

 

Du côté des imaginaires et des oeuvres d’art, je découvre aussi la composition « Atomic Picnic » de Daniela Edburg (2007). Qui n’est pas une prise de vue réelle mais un montage. Mais qui raconte la même histoire de l’anthropocène (cette photo fait partie d’une série intitulée « Killing Time »).

« Atomic Picnic. » Daniela Edburg. 2007

 

Je laisse les derniers mots sur cette photographie à André Gunthert : « Faire parler une photo, c’est parler à sa place, puisqu’elle est muette. L’exemplaire plasticité de la signification des images sans paroles devient ainsi une ressource pour les récits qui se cherchent. »

Des récits qui se cherchent. Des récits politiques et citoyens bien sûr. Et qui décideront d’un futur possible et du temps qu’il nous reste pour produire autre chose que des effondrements massifs dont le nôtre.

 

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  • Thoughts on Letting AI Write For You [en]
    [en] I was planning to write another blog post. I may still write it – or not. But as I opened my computer, I had a pile of open tabs. I’d clicked on a bunch of articles of Daniel Miessler’s blog for possible further reading. Daniel is the guy behind LifeOS (previously PAI), a personal AI framework (infrastructure) I have written about and spent many (many!) hours battling with since April. It had been a pleasant surprise to discover Daniel’s blog was active, and even more that it was readable,
     

Thoughts on Letting AI Write For You [en]

22 juillet 2026 à 14:53
[en]

I was planning to write another blog post. I may still write it – or not. But as I opened my computer, I had a pile of open tabs. I’d clicked on a bunch of articles of Daniel Miessler’s blog for possible further reading. Daniel is the guy behind LifeOS (previously PAI), a personal AI framework (infrastructure) I have written about and spent many (many!) hours battling with since April.

It had been a pleasant surprise to discover Daniel’s blog was active, and even more that it was readable, as most of what I’ve seen “from him” these last months is in the GitHub repo or PAI/LifeOS documentation and rather AI-sloppy, sometimes even to the extent that it sounds like his DA (Digital Assistant) posting on his behalf. (I say this with all due respect, the thinking behind PAI/LifeOS is genius.)

Not so with the blog, clearly well-written by a human (see, by the way, his AI Influence Level system, something in the same vein as AI Labels).

So I fell in the trap of looking at the topmost open tab before closing it, and I started reading, and I was even more pleasantly (ephorically?) surprised to read this:

I value text because I see it as one step away from thought.

I believe thinking is the one thing we should be careful not to outsource, and I worry what this idea smuggles in is a major step toward making our creations opaque to humans. Not just AI’s creations, but ours as well.

The reason I value Paul Graham so much is because of the idea compression work that goes into writing super clean prose. It’s difficult to write clearly because it requires thinking clearly.

Daniel Miessler, “Text is Thought, and Thought is Holy“

I worry that if we vibe-think to AI and have it spit out amazing HTML, we’re instantly disconnected from the idea. Like where did the idea go? It started as vibes and got put through a woodchipper and turned into someone else’s HTML.

I see this happen so much. A lot of writing is a way of thinking, it’s not “path to an output”. And I think that when thinking is missing in the process, we feel it, which is why AI Slop and even many “decently AI-generated texts” are so distasteful to read.

Because the “thought” they contain is not coherent, not organic, and we cannot access it comfortably through the text we’re reading. We need to do extra work to try to get at it – and sometimes it’s not even there. Just like “over-optimised” administrative processes end up outsourcing a large part of the work they’re supposed to do to the people they should be serving, “over-optimised” text production outsources part of its work to the reader.

We could maybe apply this analysis to badly constructed, hastily-written reports whose sections have been copy-pasted to death and which lack overall integrity and structure.

Jens-Christian wrote about this too in “Keep Your Voice“.

Daniel again:

I just feel like if you didn’t put the hard thinking and writing work into the original idea, and then maintain it in a format that’s easy for humans to read and edit, then you have somehow surrendered something Holy to the machines. I say this as a total AI maximalist.

This reminds me of two things that came upon my radar recently.

The first is this post by Alex Hillman about how generative AI has broken the social contract by upending the balance of effort from producing to consuming content. What used to be expensive (writing, creating a song, shooting a video, etc.) is now super cheap, in terms of effort (if not tokens). Sure, we used to have content farms and the like, but it was still a lot of manual labour. Now I can feed a one-line prompt to an AI model, leave the computer running and come back to a whole book of content. Sloppy, but a lot of words.

Over time, the world we live in has shifted more and more in the direction of “too much content, not enough brain time to absorb it”. It’s something humans have been complaining of since before the internet. But like everything, it’s speeding up like a hockey stick. The democratisation of online publishing, and social media on its heels, has brought in another height of cognitive overload and collective anguish about there being “too much stuff out there”. And now that more and more of this stuff is produced by machines that never need to sleep or eat (except a prompt or two), the overall quality of what is out there is going down as fast as its quantity is going up.

This reminds me somewhat of my thoughts about audio and video versus text, back in the day. If you record a 30-minute video and post it online, it took you 30 minutes, but it will also take each person who watches it 30 minutes. If you spend 30 minutes writing up your message, it will take the people reading it much less time.

Because what has not changed is the finitude of human existence. Not only is our time limited, but also our energy and ability to read, watch, learn, concentrate. This is, now more than ever, our bottleneck. Producing something today is pretty much worthless. Producing more is senseless. What has value is: does it enter somebody’s mind in a meaningful way?

There is a link between this and the AI brain fry explanation that I referenced some time back. AI has no limits on the concurrent projects it can work on, and no limits on how much content it can produce. But we have limits on how much delegation we can supervise, how many open loops we can stand, and how much content we can absorb.

And this brings me to the second thing: understanding cannot be outsourced. Andrej Karpathy now famously said you can outsource thinking, but not understanding. A lot of what AI produces does not help us understand anything. It gives the illusion of opening the door to that, but it’s more often than not just word froth. Reading is about understanding. It’s about meaning. There is no shortcut to that. Only you can learn and understand so that you later know.

When Karpathy says you can outsource thinking: well, some of it. But what we writers-as-thinkers know very well is that the thinking that we do when we write is the kind of thinking that leads to understanding. Saying that thinking can be outsourced is a slippery slope because it drags down a chunk of understanding with it.

Writing is thinking is understanding.

Well, that was the first open tap. 27 more to go. (Just kidding. I’m going to close them. I might write my Paléo Festival blog post tomorrow.)

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  • Transcriptions des gribouillis manuscrits [en]
    [en] Pour les personnes qui attendaient de me lire sans devoir déchiffrer mon écriture à la main, les transcriptions (merci l’IA, faites avec Claude, pas contrôlées – donc signalez-moi si vous voyez des bizarreries) ont été ajouté aux photos de mes pages de cahier. Des mots sur un carnet à Paris [en] 01.07.2026 Billet manuscrit, Paris toujours, un 4 juillet [en] 04.07.2026 Making the Bees Walk in Line [en] 11.07.2026 Who Vibecoded This Upgrade? [en] 16.0
     

Transcriptions des gribouillis manuscrits [en]

22 juillet 2026 à 08:31
[en]

Pour les personnes qui attendaient de me lire sans devoir déchiffrer mon écriture à la main, les transcriptions (merci l’IA, faites avec Claude, pas contrôlées – donc signalez-moi si vous voyez des bizarreries) ont été ajouté aux photos de mes pages de cahier.

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  • Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?
    Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations. Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’
     

Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?

22 juillet 2026 à 06:18

Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations.

Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’est le cas depuis plus de 20 ans avec le lancement de Google News en 2002, ne trouvent aucune issue au pacte attentionnel Faustien qui leur a été imposé : laissez-moi indexer et réutiliser vos contenus et en échange vous serez visibles, ou empêchez-moi de le faire et l’audience de vos sites sera quasi nulle.

L’article de Nicolas Lellouche sur Numérama résume très bien les principaux enjeux de cette arrivée et le changement de statut de celui qui était, jusqu’ici, un moteur de recherche.

Il y a, bien sûr, de quoi s’inquiéter circonstantiellement toujours davantage, mais structurellement, sur le fond, rien n’a vraiment changé depuis presqu’un quart de siècle. Google est un moteur de recherche devenu un moteur de réponses (« il n’y aura plus que des réponses » prophétisait Marguerite Duras) ; Google est un béhémot calculatoire qui a bâti son succès sur un régime de captation d’externalités (le web) qu’il a progressivement transformé en autant d’internalités. D’abord sur des sources ouvertes (le web donc, et notamment Wikipédia) puis sur des sources propriétaires ou mettant en jeu des principes de propriété intellectuelle (la presse notamment). Et toujours en pratiquant « l’Opt-Out » c’est à dire la captation / prédation par défaut, libre ensuite à chacun de faire part de sa volonté d’en sortir (il est d’ailleurs possible de sortir votre site de l’AI Overview). Et lorsque la masse de ces internalités fut suffisamment « à l’échelle », Google se trouva alors en situation de jouer à son avantage la rivalité qu’il avait lui-même créé (et arbitré) entre la qualité, l’importance et la nécessité de la production de contenus externes d’une part, et d’autre part celle de la production de réponses internes suffisamment courtes pour ne pas heurter de front la propriété intellectuelle (jouant entre l’usage « de minimis », le Fair-Use et l’exception pour courte citation) et suffisamment complètes pour satisfaire des requêtes informatives sans nécessité d’aller chercher des compléments d’information à l’extérieur du moteur ou alors en le faisant uniquement dans l’écosystème de sites tiers déjà dans le giron de la firme.

Avec AI Overviews, Google pousse donc un cran plus loin cette logique phagocyte. Et ce faisant il cesse peut-être irrévocablement d’être un « portail » (il n’en était déjà plus que l’ombre depuis longtemps mais maintenait nonobstant une fonction d’accès et d’orientation) pour devenir une simple « porte », que chaque requête sur le moteur referme derrière notre passage.

Permettez-moi alors de formuler une question volontairement provocante. Et si finalement Google était juste en train de devenir … un média ? Google dont longtemps le métier correspondant à son chiffre d’affaire fut celui d’être une régie publicitaire, et de n’être que cela (malgré ce que ses fondateurs affirmaient dans leur article séminal). Google deviendrait donc un média. Mais un média aux fonds baptismaux particuliers : entièrement construit sur la prédation d’externalités, sorte de Cronos dévorant ses enfants, il se mue aujourd’hui avec AI Overviews en média autophage qui tend à ne plus se nourrir que de lui-même. Ce « lui-même » étant permis par la volumétrie totalement inédite ainsi que par les effets de dissémination en même temps que d’opacification immanents des LLM (larges modèles de langage). La question est de savoir jusqu’où et jusqu’à quand ce principe autophage pourra être poursuivi, et la seule certitude est qu’il ne pourra pas l’être éternellement car si grande que soit l’étendue des éléments constituant aujourd’hui la ressource indexable et pouvant être générée du moteur, elle n’est pas infinie et nécessitera donc toujours et tout le temps l’appui de ressources externes (au Royaume-Uni après deux ans de déploiement le trafic vers les sites d’éditeurs à drastiquement chuté – entre 20 et 40% de baisse). Sauf … sauf à considérer pouvoir se satisfaire d’un pourrissement (ou d’une emmerdification) et à disposer des moyens pour faire croire qu’il n’est que périphérique et marginal.

Deux éléments pour conclure.

D’abord le mythe de Cronos dévorant ses enfants laisse place au scénario dans lequel ceux-ci se voient finalement régurgités et renversent leur père pour s’installer comme nouveaux dieux sur le mont Olympe.  C’est précisément pour s’en prémunir que très tôt Google a eu l’intelligence de développer son propre LLM et pouvant s’appuyer sur l’immensité des données et des textes qu’il avait déjà collectés, traités, indexés, et dont il avait, bien avant même l’invention du terme « LLM », déjà fait corpus (à ce titre le programme Google Books exploité à l’époque avec les technologies disponibles du TALN – traitement automatique du langage naturel – fut une pierre angulaire déterminante.

Ensuite j’évoquais plus haut l’article séminal de S. Brin et L. Page dans lequel après avoir décrit la formule et l’algorithme du Pagerank ils reviennent en annexe sur la toxicité du modèle publicitaire qui fait aujourd’hui leur fortune et constitue leur seul paradigme de déploiement. Notez que ce passage (ces « annexes ») a étrangement disparu de la version accessible depuis le site de la firme, mais qu’elle est heureusement toujours présente sur la page originale du laboratoire de l’université de Stanford. La seule leçon à retenir de cela est assez simple : ne faites jamais confiance à un prédateur.

Tableau de Rubens. Cronos dévorant ses enfants
(Source Wikipedia)

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  • Pas toujours dans les vieilles casseroles [en]
    [en] Transcription IA non-vérifiée (22.07.2026): Lausanne, 18 juillet 2026, 20h40 C’est clairement moins pratique de tenir en équilibre sur ses genoux un plateau et un cahier qu’un ordinateur portable. Mais bon : le soir après le souper, cuisine rangée, sur le canapé du balcon avec Juju qui dort à côté, ça commence à prendre la forme d’une petite habitude sympathique, en tous cas maintenant que la chaleur est redevenue supportable. Un point central de l’approche systémique str
     

Pas toujours dans les vieilles casseroles [en]

18 juillet 2026 à 15:34
[en]

Transcription IA non-vérifiée (22.07.2026):

Lausanne, 18 juillet 2026, 20h40

C’est clairement moins pratique de tenir en équilibre sur ses genoux un plateau et un cahier qu’un ordinateur portable. Mais bon : le soir après le souper, cuisine rangée, sur le canapé du balcon avec Juju qui dort à côté, ça commence à prendre la forme d’une petite habitude sympathique, en tous cas maintenant que la chaleur est redevenue supportable.

Un point central de l’approche systémique stratégique de l’École de Palo Alto à laquelle je me forme depuis plusieurs années maintenant à l’IGB, c’est la notion que ce qui entretient un problème qui résiste à nos tentatives de le résoudre, c’est justement ce que l’on fait, généralement sans nous en rendre compte, pour essayer de trouver la solution qui le fera s’en aller : ce qu’on appelle, dans notre vocabulaire, nos “tentatives de solution.” Le problème, en fait, c’est la solution. On va donc s’évertuer (l’idée est simple mais c’est très loin d’être facile) à mettre un terme à ces bonnes intentions (mais oui ! on cherche une solution ! on essaie !) qui pavent l’enfer du problème dans lequel on s’enfonce.

Lors de mes deux jours de formation à Paris sur le thème de l’épuisement (généralement) professionnel — une famille de problèmes couramment appelés “burnout” — j’ai compris avec une très grande clarté que nos tentatives de solution sont là parce que jusqu’ici, ou dans d’autres circonstances, elles sont ce qui fonctionne pour nous. Les problèmes, c’est donc les situations où notre façon habituelle de faire face aux difficultés et aléas de la vie ne fonctionne pas. On pourrait dire qu’on a les problèmes qu’on mérite.

Peut-être que les problématiques d’épuisement l’illustrent particulièrement bien, ou alors c’est simplement parce qu’elles me touchent de près, mais là, j’ai l’impression que ce que j’avais compris et que je savais a maintenant été intégré. Le premier exemple est celui qui m’a le plus frappée — et l’effet miroir est évident. L’entrepreneur qui au bout de 10 ou 15 ans finit par se retrouver débordé par tous ses projets, qu’il lance les uns après les autres et mène avec succès. Faire toujours plus, développer de nouvelles idées, lancer des nouveaux projets et des collaborations : ça a très très bien marché pour lui pendant des années. Jusqu’à ce que ça ne marche plus. Effet de seuil, plus d’une bonne chose n’est pas toujours mieux, etc.

Depuis Paris, cette idée ne me quitte plus. Moi aussi, ça m’a longtemps réussi, d’avoir plein d’idées, de faire la locomotive, d’innover, de lancer des projets, d’apprendre de nouvelles choses, de connaître plein de monde, de faire ce que les autres ne font pas. Mais pas pour récupérer d’une commotion qui traînasse, bien sûr. C’est pas un scoop, et j’œuvre depuis longtemps à réduire la voilure.

Mais ça va plus loin. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans mon fonctionnement qui est une force, qu’est-ce que je fais qui me sert bien ou m’a bien servi, mais qui peut-être maintenant contribue à paver mon petit enfer ?

Un exemple sur lequel j’ai mis le doigt : je suis celle qui intervient. Quand je vois quelque chose qui ne va pas, je ne passe pas mon chemin. Je vais chercher la vendeuse pour l’informer que quelque chose a été renversé par terre. Je vais attraper le chat errant pour le castrer. Je vais appeler le service client s’il y a un problème avec leur produit. Je vais ouvrir l’espace coworking vu que personne d’autre ne s’y colle. Je pourrais continuer, la liste est longue.

Ce qu’il y a là-derrière est multicouches. Un bout de “si personne ne bouge, ça va rester comme ça, donc je vais me mouiller pour le bien commun.” Un bout de “j’aime pas quand c’est cassé ou que ça fonctionne pas comme ça devrait.” Un bout de “moi je suis cap’, pas forcément tout le monde, donc OK, je prends.” Un bout de “la vie en société c’est s’entraider et se rendre service.”

Mon challenge : intervenir moins, laisser passer plus. Même si ce n’est pas confortable.

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  • Refuser les titres et aller à des concerts [fr]
    [fr] Ah, les titres! Ces derniers temps, prise d’une inspiration subite, j’ai fait quelques exercices d’écriture à la main. Promis, je demanderai à une IA de me les retranscrire pour que vous ne soyez pas obligés de zoomer sur les photos de mes ratures sur votre smartphone. C’est une expérience intéressante, d’autant plus que je résiste depuis des années à cette idée que l’écriture à la main possède une qualité fondamentalement différente, sur le plan cognitif, à celle où on tape sur un clavier
     

Refuser les titres et aller à des concerts [fr]

17 juillet 2026 à 16:47
[fr]

Ah, les titres! Ces derniers temps, prise d’une inspiration subite, j’ai fait quelques exercices d’écriture à la main. Promis, je demanderai à une IA de me les retranscrire pour que vous ne soyez pas obligés de zoomer sur les photos de mes ratures sur votre smartphone. C’est une expérience intéressante, d’autant plus que je résiste depuis des années à cette idée que l’écriture à la main possède une qualité fondamentalement différente, sur le plan cognitif, à celle où on tape sur un clavier (ou l’autre, où on dicte, que je connais aussi).

Une chose très claire quand on se met à écrire à la plume dans un cahier en mode “exercice d’écriture”, c’est qu’on ne part pas avec une idée préconçue de ce qu’on va dire, et surtout pas avec un titre. L’article de blog, lui, appelle haut et fort son titre, et je suis de plus en plus convaincue que ce qui pourrait sembler être un détail joue un rôle fondamental dans le fait que les blogs aient été délaissés au profit des réseaux sociaux. Juste là, j’écris sans titre. Je mettrai quelques mots au pif une fois que j’aurai fini d’écrire.

Je crois vraiment qu’il y a des démarches fondamentalement différentes dans l’écriture en ligne.

On peut avoir une intention claire, un message à faire passer. On va écrire un article avec une certaine structure, un titre réfléchi pour bien rendre compte du contenu, et être un peu efficace pour les moteurs de recherche. OK.

Mais le blog, il n’est pas né du magazine en ligne, il n’est pas l’enfant de la presse traditionnelle qui s’aventure au pays du numérique. Non, le blog est plutôt l’enfant des diaristes, des gens qui expriment quelque chose qu’ils ont sur le coeur ou dans les doigts, des gens qui écrivent parce que ça leur sert à quelque chose d’écrire et de partager, des gens qui racontent quelque chose qui leur parle. La mission d’informer le monde et d’atteindre le plus grand nombre, ce n’est pas ce sur quoi le blog s’est construit. Le blog c’est le lieu des bouteilles à la mer, de la réflexion à haute voix, de la correspondance d’avant internet qui nous tombe par hasard sous les yeux.

Et dans ce monde-là, même si le titre a son utilité pour le lecteur – pour s’y retrouver, pour avoir une vague idée de quoi sa parle, peut-être même décider si on lit ou non la première phrase – il dessert plutôt l’écriveur. Il est une première marche haute sur laquelle il faut se hisser, il enferme le texte dans une boîte, et la pensée aussi.

Je refuse les titres, de plus en plus. Vous l’avez peut-être remarqué, ces dernières semaines, ces derniers mois. Je veux écrire, surtout. Tant mieux si vous voulez me lire, aussi. Mais le titre, franchement… c’est comme la photo d’illustration. Il y a quelques années j’ai commencé à mettre presque systématiquement une photo pour illustrer mes articles de blog. Parce que quand on partage sur les réseaux, ça donne mieux. Et aussi parce qu’on aime les photos, et j’aime prendre des photos, et j’ai des tas de jolies photos, d’ailleurs. Mais vous avez peut-être remarqué que ma photo d’illustration n’a pas toujours grand-chose à voir avec ce dont je parle. Des fois oui, un peu. Mais la plupart du temps, je regarde juste dans mes photos récentes, j’en choisis une sympa. Parfois elle me parle un peu par rapport à ce que j’ai écrit, mais pas toujours. Des fois c’est juste parce qu’elle est jolie.

Je me dis que je devrais nourrir la “médiathèque” de mon WordPress avec un petit stock de photos choisies, à l’avance, au gré de mes égarements dans mes albums photos. Je pourrais par la suite piocher directement dedans quand je suis prête à publier mon article, plutôt que de scroller sur mon téléphone pour chercher quelque chose d’exploitable, entre les captures d’écran, les photos de tickets de caisse ou de plantes malades, les mauvais clichés du quotidien et de mon salon en désordre, ou ma dernière mesure de tension artérielle.

Ecrire pour écrire, un peu, sans but précis. C’est peut-être pas génial à lire, surtout si vous me connaissez pas. Mais moi ça me fait du bien.

Ces temps je réfléchis beaucoup à l’équilibre de ma vie, au système complexe d’ingrédients multiples qui me permet de fonctionner et qui s’est effondré il y a 16 mois aujourd’hui. Je reconstruis. La fatigabilité est le sable dans les rouages. Je fais des allers-retours: faut-il me reposer plus? Faire moins? Faire plus mais d’autres choses?

Le manque d’activité physique peut nourrir la fatigue. Le manque de plaisir aussi, le manque de contact. Je me demande de plus en plus si le plus gros obstacle à ma récupération en ce moment n’est pas ce qui est en trop, mais ce qui manque. J’apprends à me reposer mieux – plus tôt, plus consciemment. Il faut faire des pauses avant d’en avoir besoin. C’est pas simple pour moi, les pauses, mais je trouve des stratégies: un moment de puzzle, écouter quelques chansons, m’étendre avec un podcast ou un livre, même regarder ma série.

Mais le gros de ce qui manque juste maintenant c’est le mouvement et le plaisir. Donc je suis en train de me mettre à reprendre l’activité physique. Pas juste me promener au parc. Ramer ou pédaler et me retrouver à bout de souffle et les pulsations à 180. Il n’y a pas besoin de faire ça longtemps – ça me fait déjà un bien fou. Justement: je ne peux pas juste “reprendre” ce que je faisais avant directement. Je dois reconstruire. Alors reconstruisons. Ma vie sociale et mes loisirs ont pâti: ça aussi, il faut reprendre. En mars, j’ai tout coupé, mais peut-être était-ce trop radical? Ou nécessaire sur le moment, mais plus maintenant?

J’ai été à deux concerts ces dernières semaines. Mika et Lewis Capaldi. Ça fait un bien fou. Même pas de mal de tête le lendemain, malgré des nuits courtes. La semaine prochaine, je vais à Paléo deux soirs. Je me réjouis. Je vais remettre les pieds au judo et au chant dans les semaines qui viennent, à voir exactement quand, en mode “thérapeutique” pour commencer. Pas tout le cours, pas toute la répète – une dose limitée pour en tirer les bénéfices sans déclencher l’alerte de surcharge. Il trotte aussi dans ma tête l’idée d’organiser une après-midi par mois “sociale”: apéro ou thé, jeux de société ou puzzle. J’en ai marre de ne pas voir les gens que j’aime. Je vais aussi couper dans les rendez-vous médicaux: bien sûr qu’on ne peut pas tout envoyer balader, je dois faire mon job de patiente, mais certaines choses peuvent peut-être être espacées, ou repoussées, ou même mises sur pause “jusqu’à ce que”.

L’autre chose qui est cruciale pour moi c’est la structure, les routines, les habitudes. Pas évident, entre l’accident et le changement brutal de rythme qu’il a amené, la reprise du travail un peu par à-coups, l’alternance de congés pour cause de formation ou de festival, le décès d’Oscar aussi. Tout ça a bien mis à mal la structure de mes journées et de mes semaines qui me sert de support. Pas facile de remettre ça en place entre les coups de mou dûs à la fatigue subite que je n’avais pas vue venir, les semaines de canicule en mode survie, les gens qui meurent et les diverses petites urgences de la vie qui ne prennent pas de vacances, elles. Mais je reconstruis.

J’essaie de me lever à heure régulière, même si ça peut vouloir dire moins de sommeil. En passant, c’est moins tentant de se coucher à pas d’heure quand on sait que le réveil sonne le lendemain que quand on se dit “bah je peux dormir si besoin”. Je mets en place des petites habitudes avec Juju – monter à l’appartement pour le petit déj sur le balcon et le souper. Il pionce à côté de moi en ce moment, pendant que je pianote sur mon clavier dans le noir. Mettre en route Bob et ranger la cuisine dans la foulée quand je ramène mes assiettes — sinon, le risque est grand que je ne le fasse pas par la suite. Un épisode de Grey’s Anatomy le soir: un objectif réaliste si je prends garde de me “programmer/vacciner” (“à la fin de l’épisode je sais que je vais vouloir enchaîner avec un deuxième, c’est fait pour ça, mais je vais quand même éteindre la télé et l’ordi et m’arrêter là même si c’est frustrant”) et si j’évite de mettre en route la série quand mon moral est en berne (mieux vaut juste écrire ou lire, à ce moment-là, et faire l’impasse sur la télé). Voilà un petit aperçu, il y en a d’autres.

Sur ce, il est grand temps que je descende (avec Juju) voir ce qui se passe ce soir à Grey Sloan Memorial Hospital!

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