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  • Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule
    Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025. Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices? Chaque 12 août, depuis mai
     

Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule

18 août 2026 à 14:06
Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025.

Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices?

Chaque 12 août, depuis maintenant plus d’une décennie, l’initiative J’achète un livre québécois! invite les Québécoises et les Québécois à entrer dans une librairie et à repartir avec un livre d’ici. Si on en a les moyens, le geste est simple : choisir un livre, l’acheter, peut-être le lire, le donner ou en parler. Et pourtant, cette journée dit quelque chose d’important sur la lecture : une culture du livre ne se maintient pas toute seule. Elle se construit, se transmet et s’entretient.

Cette réflexion s’est aussi nourrie des conversations que j’ai eues autour du 12 août, d’abord avec Alexandre Sirois dans La Presse, puis à ICI Côte-Nord, avec Catherine Paquette et mon collègue Mathieu Dauphinais, de la Bibliothèque de Sept-Îles. Plutôt que de rester prisonniers et prisonnières de la question spectaculaire de « la fin de la lecture », je voudrais donc déplacer le regard vers ce qui permet à la lecture de continuer à occuper une place dans nos vies : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelles conditions devons-nous collectivement préserver?

Car on ne devient pas lecteur ou lectrice par la seule force de sa volonté. On le devient parce que des livres se trouvent à portée de main. Parce que quelqu’un nous en a lu lorsque nous étions enfants. Parce que nous avons parfois grandi dans une famille où les livres étaient présents, où lire allait de soi, où certaines habitudes, dispositions et familiarités avec la culture nous ont été transmises. La lecture est aussi affaire d’héritage culturel, au sens où l’entendaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron — et cet héritage est inégalement distribué.

Mais ce qui n’est pas hérité peut aussi se construire ailleurs. Parce qu’une personne enseignante nous a fait découvrir un livre qui nous parlait. Parce qu’une bibliothécaire a su nous conseiller. Parce qu’une librairie existe dans notre quartier ou qu’une bibliothèque scolaire ou publique nous permet d’emprunter gratuitement. Parce que nous avons vu d’autres personnes lire, entendu parler de livres, reçu des recommandations, participé à une heure du conte ou à un club de lecture.

C’est là que les institutions et les communautés prennent toute leur importance : elles peuvent élargir, prolonger, parfois même compenser ce qui n’a pas été transmis dans la famille. Au contact de ces personnes, de ces lieux et de ces expériences se construisent progressivement les capacités, les habitudes, l’attention, le désir et la motivation nécessaires pour entrer dans un texte et y demeurer. Autrement dit, la lecture est une pratique sociale avant d’être seulement une compétence individuelle.

L’infrastructure de la lecture

On parle beaucoup de l’accès aux livres. Avec raison. Mais avoir des livres disponibles ne suffit pas à faire des lecteurs et des lectrices. Entre la présence d’un livre sur une tablette et son appropriation par une personne existe tout un monde de médiations : familles, écoles, bibliothèques, librairies, maisons d’édition, médias, organismes communautaires, auteurs et autrices, enseignants et enseignantes, bibliothécaires, événements littéraires, politiques culturelles et éducatives. C’est cette infrastructure de la lecture qui m’intéresse.

Le mot infrastructure peut sembler étrange lorsqu’il est question de lecture. Nous l’associons plus spontanément aux routes, aux réseaux électriques ou aux télécommunications. Mais les pratiques culturelles reposent elles aussi sur des infrastructures, certaines matérielles, d’autres sociales et institutionnelles. Elles sont souvent peu visibles, comme nous l’a enseigné Susan Leigh Star, précisément parce que, lorsqu’elles fonctionnent bien, nous finissons par les tenir pour acquises.

Une société de lecteurs et de lectrices repose ainsi sur une véritable écologie de la lecture : des livres, certes, mais également des lieux où les rencontrer, des personnes qui les font circuler, des institutions qui en garantissent l’accès, des communautés dans lesquelles on peut en parler et, chose peut-être de plus en plus précieuse, du temps et de l’attention pour les lire.

Cette manière d’envisager la lecture rejoint aussi les travaux que nous avons menés autour de la littératie communautaire. Celle-ci invite précisément à ne pas considérer la littératie comme une compétence qui se développerait uniquement dans l’individu ou dans l’école, mais à regarder l’ensemble des milieux, des relations, des acteurs et actrices qui contribuent à la rendre possible. Les pratiques de littératie sont situées : elles prennent forme dans des communautés, des institutions et des contextes sociaux particuliers, traversés par la diversité et par des conditions d’accès inégales.

Cette perspective permet alors et surtout de déplacer le regard de la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée. Familles, écoles, bibliothèques, organismes communautaires, librairies, institutions culturelles et politiques publiques ne jouent évidemment pas le même rôle, mais leurs actions sont interdépendantes et peuvent se renforcer mutuellement. Soutenir la lecture revient alors moins à demander aux individus de lire davantage qu’à construire intentionnellement et collectivement les conditions dans lesquelles lire devient possible, significatif et désirable.

Les bibliothèques : créer les conditions de la rencontre

Les bibliothèques constituent un bon observatoire de cette écologie. Selon les données de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques, qui couvre les bibliothèques publiques autonomes, les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO (CRSBP) ainsi que BAnQ, compilées par l’Institut de la statistique du Québec, les bibliothèques publiques québécoises ont enregistré en 2023 environ 52 millions de prêts de documents, dont 42 millions de livres imprimés. Le volume des prêts avait ainsi retrouvé 96 % de sa moyenne des cinq années précédant la pandémie. La même année, elles ont enregistré environ 24 millions d’entrées, soit une hausse de 21 % par rapport à 2022.

Mais un autre chiffre retient particulièrement mon attention : les activités proposées par les bibliothèques ont attiré 1,5 million de participations, soit 33 % de plus qu’en 2022. La reprise de la participation aux activités a donc été plus rapide que celle des entrées physiques — même si, dans les deux cas, les niveaux demeuraient encore inférieurs à ceux d’avant la pandémie.

Il ne faudrait pas faire dire à ces chiffres davantage qu’ils ne permettent d’établir. Ils ne prouvent pas que les Québécois et les Québécoises fréquentent désormais les bibliothèques davantage pour leurs activités que pour leurs collections. Ils nous rappellent cependant quelque chose que l’on ne peut plus ignorer : une bibliothèque ne se contente pas de mettre des livres à disposition.

Heures du conte, clubs de lecture, rencontres avec des auteurs et autrices, ateliers, conférences et autres formes de médiation littéraire sont autant d’occasions de faire découvrir des textes, d’en parler et de créer des relations entre des personnes, des œuvres et des idées. Et ces initiatives débordent souvent les murs de la bibliothèque : elles s’inscrivent dans des réseaux de littératie communautaire où bibliothèques publiques et scolaires, écoles, organismes communautaires et autres acteurs du milieu peuvent conjuguer leurs interventions dans le contexte québécois.

L’accès et la médiation sont deux choses différentes, mais complémentaires. Nous avons beaucoup travaillé, à juste titre, à démocratiser l’accès aux livres et à l’information. Le défi de notre temps pourrait être aussi de préserver — et peut-être de renforcer — les conditions sociales de leur appropriation.

Quand l’infrastructure se fragilise

Cette infrastructure n’a cependant rien d’acquis. Elle peut se fragiliser par petites ruptures, lorsque disparaissent certains des lieux, des ressources ou des médiations qui permettent aux livres de circuler et d’être lus. On vient par exemple d’annoncer la fin d’ateliers de lecture en milieu carcéral. Dans le réseau de l’éducation, les récentes décisions budgétaires en donnent une autre illustration : quelque 38 millions de dollars auparavant consacrés à l’achat de livres pourront désormais être utilisés à d’autres fins.

Les effets se font sentir au-delà des murs de l’école. Lors du récent Congrès mondial d’IBBY à Ottawa, j’ai entendu des maisons d’édition jeunesse québécoises témoigner directement des répercussions de ces mesures sur leurs ventes. J’y étais moi-même pour présenter une étude sur les contestations et la censure des livres jeunesse en matière de sexualité ainsi que de diversité sexuelle et de genre au Canada, ce qui rappelle une autre manière dont cette infrastructure peut être compromise : non seulement lorsque les ressources diminuent, mais lorsque certains livres sont retirés, déplacés, restreints ou rendus plus difficiles d’accès.

On pourrait encore allonger la liste. Un bilan critique récent fait ainsi état d’une « érosion silencieuse » de la mission de BAnQ. Il faudrait aussi parler du financement longtemps jugé insuffisant dans le milieu des CRSBP (Réseaux BIBLIO), malgré les bonifications récentes, alors que ceux-ci jouent un rôle déterminant dans l’accès aux bibliothèques sur une grande partie du territoire québécois. Ces institutions ont ceci de particulier qu’elles relèvent, à des degrés divers, d’une responsabilité nationale plutôt que strictement municipale — comme les bibliothèques scolaires — et qu’elles semblent pourtant demeurer dans l’angle mort des politiques publiques. À filer la métaphore de l’infrastructure, les nids-de-poule ne manquent pas sur la route historique de la littératie au Québec.

Ces phénomènes sont évidemment différents, mais ils invitent à regarder l’ensemble du réseau du livre et de la lecture, plutôt qu’une simple chaîne linéaire. Lorsqu’un de ses nœuds s’affaiblit, ce sont les possibilités de rencontre entre une diversité d’œuvres et leurs publics, jeunes ou moins jeunes, qui se réduisent. Le paradoxe est alors frappant. D’un côté, nous nous inquiétons du recul de la lecture chez les jeunes et cherchons des moyens de leur donner le goût des livres. De l’autre, nous fragilisons parfois les conditions mêmes qui leur permettent de les rencontrer.

Lorsque nous constatons que certains jeunes lisent moins, la question ne peut donc pas être uniquement : Pourquoi ne lisent-ils pas davantage? Elle doit également être, encore une fois : quelles conditions leur donnons-nous pour devenir lecteurs et lectrices?

Le 12 août : rendre visible une écologie du livre et de la lecture

C’est ce qui donne au 12 août une portée qui dépasse l’achat individuel d’un livre. J’achète un livre québécois! met en lumière, pendant une journée, tout un réseau : des auteurs et autrices écrivent, des maisons d’édition publient, des librairies font circuler les œuvres, des bibliothèques et des écoles les rendent accessibles, des médiateurs et médiatrices les font découvrir, des lecteurs et lectrices les lisent, les recommandent et les transmettent.

Acheter un livre québécois ne « sauvera » évidemment ni la lecture ni « la civilisation » 🙂 — ce n’est d’ailleurs pas l’ambition de l’initiative. Mais l’événement accomplit quelque chose de moins sensationnel mais peut-être de plus intéressant : il rend le livre visible et socialement désirable.

Car les pratiques culturelles ne se développent pas sur le seul mode de l’injonction : il faut lire davantage. Elles se nourrissent de désir, de curiosité, de rencontres et d’une communauté qui leur accorde de la valeur. À sa manière, le 12 août contribue à entretenir une culture dans laquelle les livres et la lecture comptent.

Et les jeunes?

La question devient particulièrement pressante lorsqu’on observe le recul de certaines pratiques de lecture chez les jeunes. Il est tentant d’en chercher la cause du côté des écrans, de TikTok, des téléphones ou du manque d’attention. L’intelligence artificielle ajoute toutefois une dimension nouvelle. La technologie peut désormais non seulement concurrencer la lecture, mais accomplir une partie de son travail à notre place.

Les outils d’intelligence artificielle générative peuvent résumer un livre, expliquer un texte difficile, répondre à des questions sur son contenu et même produire une analyse qui donne toutes les apparences de la compréhension. Ils peuvent certes soutenir l’apprentissage, mais ils rendent aussi possible quelque chose d’assez radical : obtenir certains des produits de la lecture sans avoir accompli soi-même le travail de lecture.

C’est pourquoi la lecture profonde (Deep Reading) me paraît devenir, paradoxalement, plus importante à l’ère de l’IA — cette forme de lecture attentive, réflexive et exigeante à laquelle se sont notamment intéressées Maryanne Wolf et Naomi Baron, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet. Ce qui est en jeu n’est pas tant la survie du livre comme objet que l’expérience de la lecture elle-même : entrer dans un texte complexe, y consacrer du temps et de l’attention, l’interpréter, le confronter à d’autres idées et construire son propre jugement.

L’enjeu pour les bibliothèques comme pour les différentes instances des réseaux de littératie, sera donc moins d’empêcher l’usage de ces outils que de faire en sorte qu’ils soutiennent l’apprentissage et la pensée plutôt qu’ils ne nous dispensent de penser.

Entretenir une culture de la lecture

C’est peut-être là que le diagnostic d’une société « postlittéraire » devient utile, à condition de ne pas en faire une prophétie. La lecture n’est peut-être pas en train de disparaître. Elle devient une pratique qu’il faut activement soutenir. Non pas en idéalisant un âge d’or où tout le monde aurait lu de longs romans — il n’a probablement jamais existé — ni en opposant systématiquement le livre aux écrans. Mais en nous demandant quelles expériences de lecture nous jugeons suffisamment précieuses pour vouloir les transmettre et les préserver.

Cela suppose bien sûr des livres, des lieux et des personnes qui les font circuler. Mais aussi quelque chose de plus difficile à protéger : du temps et des espaces pour lire, réfléchir et discuter sans être constamment sollicités ailleurs. Acheter un livre québécois le 12 août est un geste culturel. Faire en sorte que nous ayons encore le désir, le temps et la capacité de le lire est un projet social.

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  •  Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch
    Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins? Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a
     

 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

14 août 2026 à 09:50

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?

Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?

Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.

L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.


Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).

L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.

Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?

Une société qui sait lire, mais qui lit autrement

Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.

Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.

C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.

Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?

Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention

Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.

La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.

Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.

L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?

Et maintenant, l’IA

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.

Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.

De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis

Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.

Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.

Et au Québec?

C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.

Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.

Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.

Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.

Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».

Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.

Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.

Alexandrie à l’envers

L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?

C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.

Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.

Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?

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  • Wikipédia, écrire — et comprendre ce que l’on rend visible
    Ce billet reprend le mot d’ouverture prononcé dans le cadre du marathon d’écriture « Wikipédia – 25 ans, fière et engagée », organisé à l’Université du Québec à Montréal le 26 mars, à l’occasion du Printemps de la recherche et de la création en collaboration avec Wikimédia Canada et l’Institut de recherches et d’études féministes. Cet événement, porté aussi par le collectif Les sans pagEs – Montréal, dans lequel je suis impliquée, visait à soutenir la création et l’amélioration d’articles cons
     

Wikipédia, écrire — et comprendre ce que l’on rend visible

26 mars 2026 à 21:48

Ce billet reprend le mot d’ouverture prononcé dans le cadre du marathon d’écriture « Wikipédia – 25 ans, fière et engagée », organisé à l’Université du Québec à Montréal le 26 mars, à l’occasion du Printemps de la recherche et de la création en collaboration avec Wikimédia Canada et l’Institut de recherches et d’études féministes. Cet événement, porté aussi par le collectif Les sans pagEs – Montréal, dans lequel je suis impliquée, visait à soutenir la création et l’amélioration d’articles consacrés à des femmes chercheuses, militantes, ainsi qu’à des personnes issues de communautés encore trop peu visibles en ligne.

-> À noter que le support de présentation utilisé lors de cette intervention est disponible à la fin du billet.

Je suis très heureuse d’être avec vous aujourd’hui pour ouvrir ce marathon d’écriture Wikipédia. Je me présente brièvement : je suis Marie D. Martel, professeure à l’EBSI, à l’Université de Montréal, et impliquée dans le groupe Les sans pagEs Montréal, un collectif engagé dans l’amélioration de la représentation des personnes s’identifiant comme femmes et marginalisées sur Wikipédia. Merci pour cette invitation, merci à Simon Côté-Lapointe, bibliothécaire à l’UQAM, pour la qualité de son engagement et de l’organisation.

Fondée en 2001, Wikipédia célèbre ses 25 ans cette année. En un quart de siècle, elle est devenue une infrastructure majeure du savoir, avec plus de 60 millions d’articles, dont plus de 2,5 millions en français, dans plus de 300 langues, et des centaines de millions de consultations chaque mois. Mais il faut insister sur un point fondamental : Wikipédia ne fait pas que diffuser le savoir, elle contribue aussi à définir ce qui est visible, reconnu et documenté. Une personne sans page Wikipédia est beaucoup moins visible, moins citée, moins reconnue ; à l’inverse, le simple fait d’y être présent contribue à sa reconnaissance dans l’espace public.

Lorsque l’on regarde les données, le constat est clair. Environ 19 % des biographies dans les projets Wikimédia concernent les personnes identifiées comme femmes, et à peine plus de 20 % sur Wikipédia en français. Les autres identités de genre restent presque invisibles, autour de 0,15 %. Du côté de Wikidata, la base de données qui structure ces contenus, on observe également des écarts : environ 24% de femmes pour le Canada, contre 33 % à l’échelle globale. Ce sont des chiffres qui ne traduisent pas seulement un manque : ils révèlent un déséquilibre structurel dans la manière dont le savoir est produit et rendu visible.

Ce déséquilibre s’explique en grande partie par la composition de la communauté contributrice. Les enquêtes de la Wikimedia Foundation montrent que celle-ci reste encore largement masculine, historiquement entre 80 et 90 % de personnes identifiées comme hommes y contribuent. Cela a des effets directs : moins d’articles sur les personnes identifiées comme femmes, certains sujets moins développés, et plus largement, il y a une reproduction des hiérarchies existantes dans les sources. 

Quand on dit qu’il y a une « reproduction des hiérarchies existantes dans les sources », on veut dire que Wikipédia dépend fortement de sources déjà reconnues — comme les articles dans les médias, les articles et les ouvrages académiques ou les institutions. Or, ces sources ne sont pas neutres. Historiquement, elles ont davantage documenté : les hommes, les figures institutionnelles, les trajectoires dominantes Et beaucoup moins : les femmes, les personnes autochtones, les actrices communautaires ou certaines figures locales.

Or,  Wikipédia s’appuie sur ces sources pour l’écritute des articles… et donc, ce faisant, elle reproduit les mêmes déséquilibres. Autrement dit, Wikipédia ne fait pas que refléter le monde, elle contribue aussi à perpétuer et structurer certaines inégalités dans la production et la circulation du savoir.

Dans le cas du Québec, la situation se complexifie encore. Les contributeurs de Wikipédia en français sont majoritairement européens, et notamment français. La présence canadienne y est relativement faible : on l’estime autour de 7 %, avec environ 300 personnes contributives actives canadiennes contre près de 4000 françaises. Mais on ne dispose pas de données précises permettant d’identifier la part de la contribution québécoise, ni celle des contributrices. 

Cette absence de données est en soi révélatrice : elle rend difficile la mesure des inégalités tout en contribuant à invisibiliser des dynamiques territoriales, sociales et culturelles bien réelles. 

À cela s’ajoute une reconnaissance moindre de certaines sources québécoises dans les protocoles d’évaluation, notamment lorsque le statut de médias comme Le Devoir ou La Presse comme sources nationales est questionné. Alors, les effets sont cumulatifs : invisibilisation des personnes identifiées comme femmes, invisibilisation des figures québécoises, et sous-documentation de nombreuses trajectoires locales. Nous sommes donc face, à tout le moins, à un double biais, à la fois de genre et géographique.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet Les sans pagEs qui vise à combler le fossé des genres sur Wikipédia, notamment à travers des éditathons comme celui d’aujourd’hui, et aussi par la formation et l’accompagnement à l’écriture. Mais il ne s’agit pas seulement de produire des articles : il s’agit aussi de créer des communautés, de rendre la contribution plus accessible et de valoriser d’autres trajectoires et d’autres savoirs. 

Benjamenta, CC BY 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by/4.0, via Wikimedia Commons

Il existe plusieurs autres initiatives : Art + féminisme, WikiGap, le projet Women in Red, le marathon d’aujourd’hui. Ce sont des initiatives très fortes, mais elles ont leurs limites : elles reposent largement sur le bénévolat, elles restent ponctuelles et elles ne transforment pas automatiquement les structures qui produisent les inégalités.

C’est ici qu’intervient la notion de féminisme des données. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter des femmes dans les données, mais de transformer les conditions mêmes de production du savoir. Les travaux de Catherine D’Ignazio et Lauren Klein montrent que les données ne sont jamais neutres : elles sont produites dans des contextes sociaux et reflètent des rapports de pouvoir. Cela implique de se demander qui décide des critères, quelles sources sont reconnues, qu’est-ce qui rend visible — ou invisibilise — certains savoirs. L’enjeu n’est donc pas seulement de combler un manque, mais de transformer le système qui le produit.

Aujourd’hui, en participant à ce marathon, vous pouvez faire encore bien plus qu’écrire des articles. On peut aussi s’exercer à développer une conscience critique et envisager d’autres niveaux d’action dans une perspective de féminisme des données.

À un second niveau, nous chercherons, en outre, à analyser les biais et à rendre plus visibles les inégalités. Comment ? En mesurant les écarts, en identifiant les absences, en repérant les déséquilibres dans les contenus ou les catégories. Il s’agit également de montrer comment les systèmes de classification participent eux-mêmes à l’invisibilisation de certaines figures, afin de mieux comprendre ces mécanismes. C’est dans cette perspective que Simon Villeneuve et moi avons travaillé à quantifier le fossé des genres dans les ressources biographiques, en particulier canadiennes, en incluant notamment les projets Wikimédia.

Cette étape est cruciale, car elle permet de situer précisément les problèmes, d’en objectiver les manifestations afin de mieux les déjouer et d’orienter des pistes d’amélioration. Toutefois, elle ne suffit pas entièrement.

À un autre niveau, il devient nécessaire de chercher à transformer le système lui-même. Cela implique d’agir sur les sources, de questionner les critères de notoriété, d’accompagner activement de nouvelles contributrices, de mobiliser différents acteurs du réseau documentaire dans une forme convergence par rapport à ces enjeux, en plus d’améliorer la structuration des données afin de rendre certains contenus plus visibles. À titre d’exemple, j’ai créé il y a quelques années la catégorie « bibliothécaire québécoise », précisément pour mettre en évidence un angle mort dans la structuration des savoirs. Ce type d’intervention, à la fois modeste et stratégique, participe d’un travail plus large de reconfiguration des infrastructures informationnelles.

Et dans le contexte québécois, par exemple, cela peut vouloir dire constater le manque de biographies de personnes s’identifiant comme femmes ou issues des diversités sexuelles et de genre, mais aussi agir concrètement sur les sources : documenter ces figures dans des publications reconnues (articles scientifiques, presse nationale et régionale), soutenir la production de contenus éditoriaux (catalogues d’exposition, ouvrages collectifs), mobiliser des archives existantes souvent peu visibles, améliorer leur repérabilité (indexation, métadonnées, numérisation) et leur admissibilité selon les standards de Wikipédia. Cela implique également de traduire ou adapter certaines sources pour les rendre davantage mobilisables, de diversifier les corpus de référence en intégrant des savoirs situés ou communautaires, et de renforcer les liens entre institutions (bibliothèques, centres d’archives, milieux culturels) afin de consolider l’écosystème documentaire. Autrement dit, il s’agit d’intervenir à la fois sur la production, la reconnaissance, la structuration et la circulation des sources afin de rendre ces figures plus admissibles et visibles dans l’encyclopédie.

C’est ce que l’on entend lorsque l’on affirme qu’il ne s’agit pas seulement de combler des absences, mais de comprendre — et d’agir sur — les mécanismes qui les produisent. Le chemin est plus exigeant, mais il permet d’avoir un impact plus profond et ouvre la voie à une véritable forme de justice sociale.

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    Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pér
     

Les bibliothèques dans les pratiques culturelles au Québec : Une analyse critique

26 août 2025 à 14:46
Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions

À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pérennité et l’accessibilité.

En 2024, l’Institut de la statistique du Québec a mené l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement (EQLCD), une vaste étude auprès de plus de 16 000 personnes de 15 ans et plus. L’objectif est de mieux comprendre comment les Québécois et Québécoises pratiquent la culture aujourd’hui, dans un contexte caractérisé par l’essor du numérique et la diversification des usages. Ce rapport important mérite toute l’attention des acteurs et actrices œuvrant dans le milieu des bibliothèques incluant celleux qui les gouvernent.

Ce rapport attendu, qui vient d’être publié, s’inscrit dans la lignée des enquêtes réalisées depuis 1979 sur les pratiques culturelles. Il permet cette fois de capter l’ampleur des transformations numériques récentes : instantanéité, mobilité, interactivité, entre autres. Il donne à voir l’importance croissante des usages numériques, la variété des pratiques selon les secteurs (lecture, musique, audiovisuel, arts de la scène) et les déterminants sociaux, ainsi que la place des activités culturelles vécues dès l’enfance.

À travers ce portrait, se révèlent non seulement la vitalité culturelle du Québec, mais aussi les inégalités et les écarts générationnels qui continuent de structurer l’accès et la participation aux biens culturels et au capital culturel [1]. Je veux me pencher, plus particulièrement, sur les pratiques entourant les bibliothèques.

Les bibliothèques occupent une place singulière dans les pratiques culturelles des Québécois et des Québécoises. Elles se présentent à la fois comme des lieux de culture, de socialisation et d’apprentissage, mais aussi comme des portes d’entrée vers la lecture et les savoirs numériques. Plus que de simples dépôts de livres, on le répète souvent, elles constituent des espaces où se tissent des liens sociaux, des nouveaux tiers lieux (Jacobs, 1961 ; Putnam et Feldstein, 2003), où s’expérimentent des formes particulières de médiation culturelle et interculturelle (White et Martel, 2021). C’est en ce sens qu’elles peuvent être pensées comme de véritables infrastructures critiques (Mattern, 2014 ; Klinenberg, 2018), indispensables à la dynamique des communautés et à l’opérationnalisation de la justice sociale. Elles cristallisent cependant plus d’un paradoxe : très fréquentées, elles demeurent néanmoins largement invisibles dans le discours public sur la culture; conçues pour réduire les inégalités, elles tendent aussi, à certains égards, à les reproduire. Que nous apprend alors ce rapport dans ces circonstances?

Que nous apprend ce rapport au sujet des bibliothèques?

D’abord, il faut souligner que l’EQLCD jette un nouvel éclairage sur le portrait des bibliothèques déjà tracé par les données provenant du bulletin Optique culture, no 99 (décembre 2024), « Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 », rédigé par Sylvie Marceau (Observatoire de la culture et des communications du Québec) [2]. On pouvait lire dans cette étude qu’en 2022, les bibliothèques publiques québécoises, présentes dans 932 municipalités, rejoignant 97 % de la population, offraient un accès à 56 millions de documents, soit environ sept par personne habitante. Leur fréquentation a atteint 20 millions d’entrées, en hausse marquée par rapport à 2021 (+34 %), mais toujours inférieure de 30 % aux niveaux pré-pandémiques. La participation aux activités (1,1 million de personnes) suivait la même tendance, en nette reprise mais en deçà des 1,7 million de 2019. Les prêts progressaient (+19 %), avec un maintien élevé des usages numériques, preuve de leur ancrage durable. Au plan financier, les revenus et dépenses indiquaient une augmentation, traduisant des investissements accrus, mais timides, en services et en personnel. Ces résultats montraient donc que les bibliothèques sortaient progressivement de la crise sanitaire. Elles se devaient, comprenait-on dès lors, de consolider leur rôle en tant que lieux physiques de fréquentation régulière tout en tirant parti de la généralisation du numérique pour renforcer leur capacité sociale et culturelle.

Ces résultats chiffrés prennent un nouveau sens lorsqu’on les relie aux tendances dégagées par l’EQLCD : la croissance du numérique, la fracture générationnelle et sociale des pratiques culturelles, et la tension entre inclusion et distinction.

Mais que nous apprend donc ce rapport au sujet des bibliothèques?

Le numérique en plein essor

Le contexte : La quasi-totalité (96%) de la population utilise internet à des fins personnelles; 74% utilisent des outils numériques pour faire des achats en ligne. Dans les douze mois précédant l’enquête, 29 % de la population a emprunté ou réservé des livres en ligne (p. 9; p. 33). Ce chiffre grimpe à 34 % chez les femmes (c. 24%), à 34 % chez les 15-29 ans, 36 % chez les 30-44 ans et à 40 % chez les diplômés universitaires (c. 29% pour l’ensemble de la population); ce qui illustre le rôle grandissant des services numériques de bibliothèque. Derrière ces données se lit et se consolide une transformation profonde : la bibliothèque se déploie dans nos écrans, se rend accessible à distance, et touche des publics pour qui la mobilité, le temps ou la langue (peut-être plus particulièrement depuis l’application de la loi 14 dans ce dernier cas), sont des obstacles.

En parallèle, 6 % des Québécois et Québécoises ont participé à une activité culturelle en ligne offerte par une bibliothèque (p.33). Ce taux est plus élevé chez les jeunes familles, les 30-44 ans (10%) et les personnes immigrantes (11%). On explique ces résultats, entre autres, par le type d’activités proposées et visant généralement les familles, notamment en contexte interculturel : capsules vidéo, cours et jeux en ligne, ateliers de français ou de clubs de lecture virtuels, ces pratiques rappellent que la bibliothèque est aussi un espace d’intégration et d’accompagnement. On précise, de surcroît, que l’enquête ne permet pas d’observer de différence notable selon le revenu du ménage en ce qui a trait à la participation à une activité en ligne organisée par une bibliothèque ou autre (p. 34).

Avant d’aller plus loin, présentons brièvement les principales données concernant la lecture et l’écoute de livres (papier, numérique et audio), la fréquentation des bibliothèques étant encore intimement liée à la lecture.

Lecture et écoute de livres : principaux résultats de l’EQLCD

Le chapitre 4 de l’EQLCD (pp. 68-79) consacré à la lecture et à l’écoute de livres permet de mieux comprendre les pratiques actuelles, qu’elles soient liées aux formats papier, numériques ou audio. Trois volets sont abordés : le profil sociodémographique du lectorat, la lecture numérique et l’écoute de livres audio.

L’écosystème québécois du livre est à la fois vaste et diversifié : plus de 200 librairies, une centaine de maisons d’édition publiant près de 7 700 titres par an, et surtout, comme on l’a dit plus tôt, plus de 1 000 bibliothèques publiques desservant 97 % de la population (p.69). Ces institutions occupent une place stratégique dans l’accès et la démocratisation de la lecture, tout en étant confrontées à des défis et à des tensions qui viennent nuancer ce rôle.

Par « lecture de livres », on entend  « habitudes de lecture de livres (papier ou numérique) durant les temps libres, en dehors des obligations professionnelles et scolaires. Cela comprend la lecture faite à des enfants, mais exclut la lecture de journaux et de magazines » (p.69).

Le « lectorat » est défini comme « la population de 15 ans et plus qui a lu un livre (papier ou numérique) au cours des 12 mois précédant l’enquête » (p. 19).

Qui lit des livres au Québec et comment ?

Selon l’enquête, 82 % des personnes de 15 ans et plus ont lu au moins un livre papier ou numérique dans leurs temps libres au cours des 12 mois précédents (p.69). La lecture est plus fréquente chez les femmes (89 %) que chez les hommes (75 %), et elle augmente avec le niveau de scolarité : 93 % des diplômés universitaires lisent, contre 68 % des personnes sans diplôme. Les ménages à revenu élevé (89 %) et les personnes nées à l’extérieur du Québec (88 %) présentent aussi des taux plus élevés de lecture (p.69-70). À l’inverse, la lecture est moins répandue en région en dehors de la métropole (75 % contre 83–85 % en milieu plus urbain) et chez les personnes dont la langue parlée à la maison est uniquement le français (79 % contre 88–90 % pour les autres groupes linguistiques) (p.70).

Un quart de la population de 15 ans et plus (23 %) lisent tous les jours ou presque, tandis que 19 % lisent au moins une fois par semaine, 20 % une fois par mois, 18% n’ont pas lu de livre pendant cette période (p. 70). Les jeunes de 15 à 29 ans lisent proportionnellement autant que les autres groupes d’âge (86 %), mais leur lecture est moins quotidienne (17 % contre 27–30 % chez les 60 ans et plus). Les femmes et les diplômés universitaires se distinguent par une plus grande régularité de lecture (p. 70). 

Genres littéraires

Les genres les plus populaires sont les suivants :

  • Romans et nouvelles (36 % du lectorat), particulièrement chez les personnes aînées (44 % des 75 ans et plus).
  • Livres de développement personnel (17 %), surtout chez les 45–59 ans.
  • Livres pratiques (16 %), prisés par les 45–74 ans.
  • Bandes dessinées (15 %) chez les 15–29 ans.
  • Livres jeunesse (20 %) chez les 30–44 ans, en lien avec la lecture faite aux enfants.
  • Biographies (19 %) chez les 75 ans et plus (p. 71).

Ce panorama illustre bien la segmentation générationnelle des goûts littéraires : les jeunes privilégient les genres visuels et ludiques (BD, jeunesse), les personnes adultes d’âge moyen s’orientent vers des ouvrages pratiques ou de développement personnel, tandis que les personnes aînées restent attachés aux formes plus classiques (romans, biographies). On retrouve ici une structuration des préférences en fonction des cycles de vie, mais aussi des rôles sociaux associés à chaque étape (parentalité, retraite, etc.).

Motivations et obstacles

Les principales motivations de lecture sont le plaisir et le divertissement (82 %), la détente (80 %) et l’apprentissage (71 %). Chez les 30-44 ans, la lecture revêt une dimension familiale marquée : une personne sur deux lit pour ses enfants, ce qui souligne le rôle de la lecture comme pratique de transmission intergénérationnelle (p. 72). Ici encore, la bibliothèque est susceptible d’agir comme médiatrice culturelle et éducative. 

Du côté des personnes non-lectrices (18 % de la population), les raisons évoquées sont surtout le manque d’intérêt (71 %), le prix élevé des livres (61 %) et le manque de temps (44 %). Les difficultés de lecture comme frein à la pratique sont plus souvent évoquées par les 75 ans et plus (29 %) et, dans une moindre mesure, par les 15-29 ans (21 %), comparativement aux groupes intermédiaires (13 à 21 %) (p. 73). Ce constat suggère que les obstacles liés à la lecture touchent à la fois les âges avancés, souvent en raison de facteurs physiques et/ou cognitifs, et les plus jeunes, possiblement en lien avec des enjeux scolaires ou de littératie.

Seules de faibles proportions mentionnent l’absence de bibliothèque (9 %) ou la complexité des modalités d’emprunt (14 %) (p.73). Ceci souligne la valeur du réseau public déjà largement accessible, mais dont l’utilisabilité pourrait encore être améliorée.

Langues et provenance des auteurs

La langue de lecture illustre un clivage générationnel : 64 % du lectorat lit surtout en français, mais cette proportion chute à 48 % chez les 15–29 ans, qui lisent davantage en anglais (26 %) ou de manière bilingue (23 %) (p.74).

Quant à la provenance des personnes autrices, 18 % du lectorat privilégient surtout les autrices et auteurs québécois. Cette proportion grimpe à 22–26 % chez les 60 ans et plus, mais tombe à 15 % chez les 15–29 ans, qui se tournent majoritairement vers des auteurs et autrices non québécoises (54 %). Ce décalage générationnel met en lumière la difficulté pour la littérature québécoise de s’imposer auprès des plus jeunes, malgré la vitalité de l’édition locale (p.74).

Lecture numérique et audio

Depuis les années 2000, les livres numériques ont élargi l’accessibilité à la lecture, notamment grâce aux bibliothèques publiques qui contribuent à une offre en ligne généreuse. Ils favorisent la diversité des usages et, avec leurs fonctionnalités interactives, enrichissent l’expérience des personnes usagères.

La lecture numérique a été adoptée par 24 % de la population, principalement les jeunes (32 % des 15–29 ans) et les universitaires (32 %):

« La lecture de livres numériques semble être associée au diplôme obtenu. Les personnes n’ayant aucun diplôme ou celles ayant tout au plus un diplôme de niveau secondaire sont moins nombreuses en proportion à avoir lu des livres numériques (respectivement 17 % et 18 %) que les personnes détenant un diplôme de niveau collégial (23 %) ou universitaire (32 %) » (p. 76).

Ce serait aussi le cas en ce qui concerne le revenu. En outre, les personnes immigrantes lisent proportionnellement plus en numérique (34 %) que les natives du Québec (21 %) (p.77).

L’écoute de livres audio concerne 15 % de la population, avec une surreprésentation des 15–44 ans et des ménages à revenu élevé. Cette pratique serait également associée au diplôme et au revenu (pp. 78-79). Comme pour les livres numériques, les personnes vivant dans la région métropolitaine ou nées à l’extérieur du Québec sont plus nombreuses à adopter cette pratique (23 % contre 13 % des personnes natives)(p.79).

Il semble que les bibliothèques publiques évoluent dans un contexte où la lecture demeure une pratique culturelle majeure mais socialement différenciée. Elles contribuent à atténuer les inégalités d’accès, particulièrement face au prix élevé des livres, tout en ayant à relever le défi de la diversification des publics et des supports (numérique et audio).

La fréquentation physique, entre fidélité et comparaison

Considérons maintenant les résultats du chapitre 5 sur les lieux et événements culturels (pp. 80-86). On y apprend que près d’une personne sur deux (49 %) visite une bibliothèque au moins une fois par an, et que 24 % s’y rendent plusieurs fois (voir la capture d’écran du tableau 5.1). Ce taux est légèrement inférieur à celui des musées (51 %) et nettement en deçà de celui des librairies (62 %) (p.81). 

Toutefois, les bibliothèques se démarquent par la régularité de leur fréquentation : un quart des Québécois et Québécoises y retournent plusieurs fois par an. Comparativement aux autres lieux culturels (seulement 11 % retournent plusieurs fois dans les musées par exemple), elles figurent parmi les rares institutions à maintenir une régularité d’usage « ordinaire ». Cette donnée souligne encore que les bibliothèques ne relèvent pas seulement d’une sortie culturelle ponctuelle, mais qu’elles s’imposent comme de véritables tiers lieux, des lieux de vie dont l’offre est intégrée aux routines sociales, éducatives et communautaires. Comme le rappelle l’EQLCD : « près du quart (24 %) des personnes de 15 ans et plus ont fréquenté plusieurs fois dans l’année des bibliothèques publiques, et 29 % ont visité plusieurs fois des librairies » (voir capture d’écran du tableau 5.1). Cette fidélité s’explique par l’offre particulière de ces lieux consacrés au livre et à la lecture (prêt de documents, activités culturelles et rencontres littéraires) qui contribue à ancrer durablement les bibliothèques dans leur communauté (p. 83).

En revanche, plus de la moitié des personnes répondantes déclarent ne pas avoir fréquenté une seule fois une bibliothèque au cours de cette période.

Qui fréquente les bibliothèques ?

Les profils révèlent des écarts persistants. Les femmes fréquentent davantage les bibliothèques (55 % contre 44 % des hommes), de même que les diplômés universitaires (63 % contre 36 % des personnes sans diplôme). On note, en outre, que les écarts de fréquentation liés au revenu sont nettement moins prononcés lorsqu’il s’agit des bibliothèques publiques (45 % à 53 %), contrairement à ce qu’on observe pour les librairies ou les musées. Cela met en évidence la fonction particulière des bibliothèques comme espaces culturels accessibles et inclusifs, capables d’atténuer certaines inégalités sociales dans l’accès à la culture : 

« On observe de grandes disparités entre les personnes détenant un diplôme de niveau universitaire et celles n’ayant aucun diplôme, notamment en ce qui concerne la fréquentation d’une librairie (77 % c. 40 %), d’un musée, d’un centre d’exposition ou d’une exposition (67 % c. 31 %) ou d’une bibliothèque publique (63 % c. 36 %). Les personnes vivant dans un ménage à revenu élevé sont, en proportion, plus susceptibles que celles vivant dans un ménage à faible revenu de visiter régulièrement une librairie (70 % c. 50 %) ou un musée, un centre d’exposition ou une exposition (63 % c. 39 %). Cependant, les écarts selon le niveau de revenu du ménage sont moindres quant à la fréquentation des bibliothèques publiques (proportions variant de 45 % à 53 %), ce qui illustre l’importance de ces établissements dans la réduction des inégalités en matière d’accès à la culture » (p. 81).

Les personnes immigrantes affichent des taux de fréquentation plus élevés (63 % contre 45 % des personnes natives), confirmant que les bibliothèques jouent un rôle interculturel significatif dans les parcours d’intégration. De même, les personnes en milieu urbain fréquentent davantage les bibliothèques (56 % à Montréal contre 40 % en région) (p. 82).

Revenons sur cette fréquentation régulière de la bibliothèque en considérant l’âge (voir capture d’écran du tableau 5.2). On constate que l’analyse des groupes d’âge met en évidence une courbe en U inversé : la fréquentation est particulièrement élevée chez les jeunes adultes (26 %) et les familles en âge scolaire (31,3 % chez les 30-44 ans), diminue à l’âge actif (19,3 % chez les 45-59 ans, 18,9 % chez les 60-74 ans), puis remonte chez les aînés (23,2 %). Cette variation illustre ce que Bourdieu associe à l’habitus ou à la structuration des pratiques par les rythmes sociaux  : les bibliothèques sont sollicitées différemment selon les étapes de la trajectoire de vie (études, parentalité, contraintes professionnelles, retraite).

Comparées aux librairies, qui demeurent les lieux consacrés au livre les plus fréquentés (29,2 % plusieurs fois par an), les bibliothèques se distinguent par une fonction égalisatrice. La librairie suppose un capital économique, alors que la bibliothèque repose sur la gratuité et l’accessibilité. La remontée de la fréquentation chez les aînés témoigne aussi de leur rôle de proximité et de socialisation, là où la consommation marchande du livre diminue vraisemblablement en importance.

L’EQLCD souligne aussi que le lien avec les bibliothèques s’enracine dès l’enfance : 78 % des adultes se rappellent y avoir participé entre 6 et 15 ans (p. 98). Cette expérience d’éveil culturel reste un point de passage majeur, mais elle n’assure pas à elle seule la fidélité à l’âge adulte : elle doit être relayée par le capital scolaire et social qui se transmet, s’incorpore et se consolide au fil de la vie et des trajectoires sociales.

Des défis 

Il semble donc que L’EQLCD met en lumière une transformation des pratiques culturelles au Québec, fortement influencée par le numérique et la diversification des modes de consommation. Pour les bibliothèques publiques, plusieurs défis se profilent. Sur le plan de l’accessibilité, elles demeurent des espaces stratégiques pour la  réduction des inégalités, mais elles doivent composer avec la fracture numérique, particulièrement marquée chez les personnes âgées, à faible revenu ou vivant hors des grands centres. Elles sont aussi confrontées à la concurrence des plateformes numériques, qui attirent par l’instantanéité et la personnalisation, les obligeant à repenser leur attractivité et à renforcer leur offre hybride assez fragile actuellement.

Par ailleurs, les bibliothèques jouent un rôle crucial dans la diversité culturelle et linguistique, en valorisant la production québécoise, francophone, autochtone et issue de l’immigration. Elles doivent aussi accompagner les cycles de vie, en consolidant la transmission culturelle dès l’enfance et en soutenant l’apprentissage et la lecture tout au long de la vie.

À la croisée des chemins, elles affrontent simultanément l’expansion du numérique, les attentes croissantes en matière de justice sociale et d’inclusion, ainsi que les défis environnementaux. Et, comme l’avait montré Bourdieu, l’institution culturelle, en l’occurrence ici la bibliothèque, demeure un espace à la fois d’inclusion et de distinction.

Une conclusion : Les bibliothèques, entre démocratie, distinction et care

Ces données, en effet,  suggèrent fortement que les bibliothèques sont à la fois inclusives et sélectives. Inclusives, parce qu’elles desservent presque toute la population et réduisent certains écarts liés au revenu. Sélectives, parce que leur fréquentation demeure fortement corrélée au capital scolaire et culturel. Bourdieu rappelle, dans La Distinction (1979), que les pratiques culturelles ne sont jamais neutres : elles traduisent et reproduisent la distribution inégale des capitaux. Ce qui est une autre manière de questionner la neutralité de la bibliothèque.

L’ancrage précoce à la bibliothèque pendant l’enfance illustre également ce que Bourdieu et Passeron analysent dans La Reproduction (1970) – et aussi, mais autrement, dans Les Héritiers (1967) : les dispositions acquises tôt ne portent leurs fruits qu’en interaction avec les ressources scolaires et sociales ultérieures. Celleux qui accumulent le capital culturel nécessaire poursuivent la fréquentation, tandis que d’autres s’en éloignent.

À l’ère du numérique, l’inégalité ne disparaît pas, elle se reconfigure. L’accès aux nouvelles formes de culture suppose la maîtrise de codes et de compétences techniques spécifiques, inégalement distribuées (Bourdieu, 1989). Ainsi, si les personnes diplômées et les jeunes adoptent massivement les services numériques, ces outils ne gomment pas les hiérarchies : ils en dessinent de nouvelles.

Les bibliothèques apparaissent dès lors comme des infrastructures critiques de savoirs, mais aussi comme des institutions paradoxales prises dans une tension entre ouverture et distinction. Elles peuvent certes être vues comme des lieux de démocratisation, voire de démocratie culturelle, mais aussi comme des espaces où se rejouent les luttes symboliques du champ culturel (Bourdieu, 1992). 

S’il faut parler d’avenir, à ce point, celui-ci dépendra de la capacité des bibliothèques à retrouver leurs publics, à redéfinir les formes de capital culturel qu’elles valorisent, à reconnaître la pluralité des savoirs et à se positionner comme actrices de justice sociale et environnementale dans un monde traversé par de multiples urgences – qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle ou de la crise écologique. Redéfinir le capital culturel implique, par exemple, d’élargir la reconnaissance des pratiques légitimes en intégrant les littératies communautaires, numériques, médiatiques et informationnelles, mais aussi la culture populaire – mangas, balados ou jeux vidéo – au même titre que la littérature dite « classique » (Dufour et al., 2021). Cela suppose également de poursuivre le développement des espaces de création et de participation, tels que les fab labs ou les laboratoires citoyens, qui diversifient les pratiques reconnues et contribuent au soutien des cultures numériques. Reconnaître la pluralité des savoirs veut dire valoriser, dans la foulée des stratégies d’équité-diversité-inclusion-réconciliation en émergence (Martel et Dufour, 2024), les perspectives autochtones et interculturelles, comme celles des personnes issues de l’immigration dans les collections, mais aussi co-construire avec les communautés des ressources vivantes et accessibles, qu’il s’agisse d’archives communautaires ou de ressources éducatives libres, et ce, malgré un climat d’adversité. 

Mais cet avenir repose aussi sur la responsabilité et la responsabilisation des gouvernements locaux et nationaux, qui ne peuvent se contenter d’ajustements marginaux. Ils doivent envisager le financement des bibliothèques comme un investissement structurant, stable et conséquent – car une augmentation ponctuelle n’aboutit pas forcément à un budget suffisant et durable, même bien géré – et reconnaître politiquement leur rôle stratégique pour la société, l’éducation, la démocratie culturelle.

Enfin, le rôle des bibliothèques dans la justice sociale et environnementale s’exprime déjà, à certains égards, dans leurs fonctions d’accueil – refuges climatisés en période de canicule ou chauffés en hiver – et pourrait s’élargir à des initiatives de sobriété numérique ou à l’organisation d’ateliers citoyens sur les enjeux écologiques et technologiques. Dans cette perspective, leur mission s’enrichit d’une véritable dimension de care, telle que définie par Joan Tronto dans Un monde vulnérable (2010), fondée sur la responsabilité éthique, la réciprocité et l’attention aux interdépendances. Prendre soin des communautés, c’est non seulement répondre à leurs besoins culturels et sociaux immédiats, mais aussi reconnaître leur vulnérabilité, soutenir leur agentivité et favoriser une participation inclusive. En ce sens, les bibliothèques apparaissent comme des infrastructures critiques et résilientes, mais aussi comme des institutions attentives, capables de contribuer activement à la justice sociale et écologique.

Notes

[1] Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

[2] Les données proviennent de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques (EABP) réalisée par le MCC et BAnQ.

[3] L’article présente une parité dans les citations puisque presque autant de personnes identifiées comme hommes et femmes sont mentionnées; ce qui rappelle l’importance de la représentativité dans la production et la reconnaissance du savoir.

Références [3]

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1967). Les héritiers: Les étudiants et la culture. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1970). La reproduction: Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

Bourdieu, P. (1979). La distinction: Critique sociale du jugement. Paris: Les Éditions de Minuit.

​​Bourdieu, P. (1989). La noblesse d’État: Grandes écoles et esprit de corps. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art: Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil.

Dufour, C., Martel, M. D., Lacelle, N., Kiamé, S., Garneau-Gaudreault, L.-A. & Poulin, T. (2021). Littératie communautaire : analyse de la production documentaire et revue de la littérature. Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, 14. https://doi.org/10.7202/1086911ar

 Genêt, P. (2025). Les pratiques culturelles au Québec en 2024, [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 126 p. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/pratiques-culturelles-2024.pdf

Jacobs, J. (1961). The Death and Life of Great American Cities. New York, NY: Random House.

Klinenberg, E. (2018). Palaces for the people: How social infrastructure can help fight inequality, polarization, and the decline of civic life. New York, NY: Crown.

Marceau, S. (2024, décembre). Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 (Optique culture, no 99). Observatoire de la culture et des communications du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec et Bibliothèque et Archives nationales du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bibliotheques-publiques-quebecoises-2022.pdf

Martel, M. D., et Dufour, C. (2024, 31 octobre). Enquête RÉDI : Rapport final. Résultats des analyses des réponses au questionnaire RÉDI. Rapport préparé en collaboration avec le Comité ÉDI de la Fédération des milieux documentaires (FMD) et l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI), Université de Montréal.

Mattern, S. (2014). Library as infrastructure. Places Journal. https://doi.org/10.22269/141223

Putnam, R. D., & Feldstein, L. M. (2003). Better together: Restoring the American community. Simon & Schuster.

Tronto, J. (2010). Un monde vulnérable: Pour une politique du care (S. Laugier, Trad.). Paris: La Découverte. 

White, B. & Martel, M. D. (2021). An Intercultural Framework for Theory and Practice in Third Place Libraries, Public Library Quarterly, DOI: 10.1080/01616846.2021.1918968

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  • Exposition éphémère de l’AQRAL : un art vivant du livre
    Les impressions créées à partir de la plaque en gel (ou gel plate) lors de l’atelier offert à cette occasion par Catherine Gaumerd. J’ai eu le plaisir de participer à l’exposition éphémère de l’Association québécoise des relieurs et des artisans du livre (AQRAL) qui s’est tenue le 18 mai. Ce rendez-vous, discret mais foisonnant, a mis en lumière la richesse des savoirs manuels, des matériaux et des récits, dans une fête du livre comme objet d’art et de transmission. Chaque création ex
     

Exposition éphémère de l’AQRAL : un art vivant du livre

19 mai 2025 à 23:28
Les impressions créées à partir de la plaque en gel (ou gel plate) lors de l’atelier offert à cette occasion par Catherine Gaumerd.

J’ai eu le plaisir de participer à l’exposition éphémère de l’Association québécoise des relieurs et des artisans du livre (AQRAL) qui s’est tenue le 18 mai. Ce rendez-vous, discret mais foisonnant, a mis en lumière la richesse des savoirs manuels, des matériaux et des récits, dans une fête du livre comme objet d’art et de transmission.

Chaque création exposée témoignait d’un lien engagé et amoureux avec la matière, la mémoire et le geste. Différentes techniques utilisées en reliure artisanale, reliure d’art, restauration, reliures modernes et créatives étaient représentées au cours de cet événement qui se déroulait à la Cité-des-Hospitalières.

Une reconnaissance bien méritée

Un coup de chapeau bien mérité à Catherine Savignac, qui s’est vu attribuer le Prix de la relève Simone B. Roy. Simone Benoît Roy (1929–2017) est une figure emblématique de la reliure d’art au Québec. Originaire de la ville de Québec, pionnière dans ce domaine, elle a consacré sa vie à l’art du livre. À sa mort en 2017, elle a légué une somme importante à l’AQRAL, permettant la création du Fonds Simone Benoît Roy.

Le travail délicat et inspirée de Catherine Savignac sur le papier ne cesse d’émerveiller. Cette distinction lui permettra de poursuivre son perfectionnement auprès de Lucie Lapierre, grande spécialiste des techniques traditionnelles de papier marbré. Ce lien entre générations d’artisanes du livre, entre pratiques traditionnelles et réinventions, est au cœur de ce que célèbre l’AQRAL.

Catherine Savignac qui reçoit son prix du président de l’AQRAL, Jean-Marc Lefebvre; à droite, les papiers marbrés de la récipiendaire.

Un moment de partage personnel

J’ai profité de l’occasion pour présenter quelques créations qui me tiennent à cœur, conçues dans cet esprit de filiation.

D’abord, mon « livre des mères », un leporello (ou concertina), que j’ai imaginé en hommage aux femmes qui m’ont précédée, issues de Marie Anne Richard, fille du Roy, et donc, à partir d’une généalogie matrilinéaire. Offert récemment à mes proches, lors de la fête des mères, ce livre frise, comme on l’appelle également, évoque un héritage fragmenté, inscrit en creux dans la mémoire familiale. C’est aussi une réappropriation féministe de la forme accordéon, en clin d’œil à Leporello, le valet de Don Giovanni, qui présentait la liste des conquêtes de son maître : ici, ce sont les noms, les traces des femmes de ma lignée qui s’y déploient, déplient, dans un mouvement inversé, réparateur et poétique, mais révélateur aussi de l’ascendance coloniale.

Il a été réalisé avec un très beau papier signé Lucie Lapierre, dont la qualité artisanale confère une présence forte et une densité matérielle à cette quête intime.

J’ai également présenté un second leporello, d’une grande simplicité formelle, mais rehaussé par un papier somptueux signé Catherine Savignac. Il suggère une mise en valeur de ce dialogue sensible entre les mains, les fibres et la narration que l’on déplie lentement, page après page.

Enfin, j’ai aussi montré quelques-uns de mes carnets de voyage, créés à l’atelier de reliure de Catherine Gaumerd, un espace vibrant de création, de réflexion et de transmission. Mes carnets constituent une réinterprétation personnelle de certaines œuvres de Florent Rousseau, relieur et décorateur du livre français, reconnu pour son approche innovante de la reliure et sa production pédagogique.

Une pratique habitée et collective

Nous avons profité d’un moment de partage joyeux, où les techniques anciennes croisent les expressions plus neuves, et où le livre devient à la fois support, sculpture, archive et expérience. Un rappel aussi que le livre, au-delà de la technologie et du contenu, est un objet sensible, façonné avec soin, investi, transmis. Et, une œuvre en soi.

Merci à l’AQRAL pour cette belle initiative, et longue vie à ces pratiques artisanales qui font du livre un terrain d’exploration toujours renouvelé.

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  • La mission de la Grande Bibliothèque/BAnQ menacée par un projet d’Hydro-Québec
    Le rassemblement dans le jardin de la Grande Bibliothèque Le 10 mai 2025, un rassemblement citoyen a eu lieu dans le jardin de la Grande Bibliothèque (BAnQ) à Montréal. Organisé en opposition au projet d’Hydro-Québec d’y installer un poste de transformation électrique de 315 000 volts, l’événement a réuni des citoyen·nes, bibliothécaires, archivistes, artistes, urbanistes et personnalités politiques autour d’une même conviction : cet espace est un bien commun, culturel et mémoriel, et ne
     

La mission de la Grande Bibliothèque/BAnQ menacée par un projet d’Hydro-Québec

14 mai 2025 à 12:07

Le rassemblement dans le jardin de la Grande Bibliothèque

Le 10 mai 2025, un rassemblement citoyen a eu lieu dans le jardin de la Grande Bibliothèque (BAnQ) à Montréal. Organisé en opposition au projet d’Hydro-Québec d’y installer un poste de transformation électrique de 315 000 volts, l’événement a réuni des citoyen·nes, bibliothécaires, archivistes, artistes, urbanistes et personnalités politiques autour d’une même conviction : cet espace est un bien commun, culturel et mémoriel, et ne doit pas être sacrifié.

Un terrain stratégique, pas un terrain vague

Dès 1998, lors du choix du site de la Grande Bibliothèque, le terrain adjacent avait été réservé pour permettre une éventuelle expansion, conformément aux normes internationales en bibliothéconomie. Guylaine Beaudry, bibliothécaire chevronnée ayant œuvré dans plusieurs universités, a rappelé que le choix du terrain de la Grande Bibliothèque avait été guidé par une analyse rigoureuse. Ce site avait été retenu pour son potentiel à accueillir un lieu inspirant, tout en répondant aux besoins futurs en matière d’espaces pour BAnQ — conformément aux recommandations de la Fédération internationale des associations de bibliothèques, qui préconise une capacité d’agrandissement de 60 à 70 %.

« Le Jardin d’art n’est pas une incongruité ou une anomalie pour BAnQ. Le Jardin d’art n’est pas un actif superflu à vendre pour combler un déficit ou assurer les coûts d’un projet. Le Jardin de BAnQ n’est pas à vendre, il fait partie du tissu du Quartier latin et de l’avenir de la Grande Bibliothèque. »

Le jardin de la Grande Bibliothèque

De plus, dans ses 30 années de pratique, elle n’a « jamais vu un poste de transformation électrique à côté d’une bibliothèque ».

Plus préoccupant encore, le projet prévoit de réserver deux étages dans le poste électrique pour entreposer des collections de BAnQ. « Ahurissant ! », s’indigne Guylaine Beaudry, en rappelant que les collections de bibliothèques et les archives doivent être conservées dans des conditions strictes : « à environnement contrôlé et selon des critères de température et d’humidité très précis. » Elle affirme : « Dans toutes ces normes, rien, mais absolument rien, ne peut permettre d’aménager un centre de conservation dans un poste électrique. »

Guylaine Beaudry souligne également que les pires cauchemars des bibliothécaires et archivistes concernent « le feu, l’eau et les cyberattaques », et qu’un poste électrique adossé à une bibliothèque fait partie des risques majeurs. Des études en ingénierie démontrent que les risques d’incendie pour ce type d’installation peuvent être quatre fois plus élevés que dans un édifice public traditionnel.

« D’un point de vue urbanistique, il s’agit d’une proposition inacceptable. Aux plans archivistique et bibliothéconomique, ce projet est saugrenu, insoutenable et insensé. En augmentant les risques quant aux conditions de conservation, on met en péril une partie de la mission de

La première présidente-directrice générale, Mme Lise Bissonnette et Guylaine Beaudry, bibliothécaire

BAnQ. »

La première présidente-directrice générale, Mme Lise Bissonnette, était présente à ce « love-in » pour la Grande Bibliothèque, qui célébrait le 30 avril dernier ses 20 ans d’existence. En 2024, ce sont un million et demi de personnes qui ont franchi ses portes. Sa présence témoignait de l’attachement durable à cette institution née d’un projet visionnaire, devenu un lieu emblématique de savoir, de culture et de vie citoyenne.

Les racines d’une aberration 

Pierre MacDuff, pour sa part, rappelle que la construction du poste de transformation projetée nécessite une superficie de 80 000 pieds carrés — soit l’équivalent d’un terrain et demi de football américain. « La volumétrie de ce bâtiment sera plus imposante que celle de la Grande Bibliothèque elle-même », précise-t-il.

Comment a-t-on pu en arriver à une telle « aberration » : implanter un poste électrique massif au cœur du jardin de la Grande Bibliothèque ? Plusieurs éléments se conjuguent pour expliquer cette dérive.

MacDuff dénonce, premièrement, le « catimini » dans lequel ce projet a été développé. Il est stupéfiant de constater que « deux sociétés d’État, on ne parle pas de promoteurs privés désireux de se soustraire aux regards de la compétition, ont fait avancer ce projet dans l’ombre ». Cette absence totale de transparence soulève de sérieuses questions quant au processus décisionnel.

Deuxièmement, « l’aplaventrisme » manifeste de BAnQ et de ses instances dirigeantes. On ne peut que déplorer que « son conseil d’administration accepte sans broncher de se laisser déposséder de ce terrain et que sa présidente-directrice générale refuse incidemment toute entrevue sur le sujet ».

Troisièmement, « l’insensibilité » dont fait preuve Hydro-Québec face aux enjeux culturels et urbanistiques. La société d’État démontre une complète « insensibilité à l’égard des besoins de la Grande Bibliothèque ainsi qu’à l’égard du Quartier latin dont ce sera le plus imposant bâtiment». Cette approche technocratique ignore les dimensions patrimoniales et communautaires.

Ramon Vitesse, zinester et acteur innovant du monde des bibliothèques

Enfin, et non le moindre des aspects, « le silence » assourdissant des autorités municipales. Plutôt que de défendre les intérêts des citoyens et des citoyennes ainsi que du patrimoine culturel, « la Ville de Montréal a eu peur d’affronter Hydro-Québec ». Plus révélateur encore, « il y a un an, elle a plutôt renoncé, au profit d’Hydro-Québec, à une partie de la servitude de passage de ce terrain ». Même les récentes prises de position politiques semblent timides, préférant demander des consultations plutôt que d’opposer un refus catégorique à ce projet inapproprié.

Une lueur d’espoir: la vente du terrain nécessite encore l’autorisation gouvernementale via un décret qui n’a pas été signé.

Une mobilisation politique face à un projet opaque

Manon Massé, députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques, Québec solidaire 

La députée de Québec solidaire, Manon Massé, revient sur son implication et la mobilisation qu’elle mène contre le projet de poste électrique d’Hydro-Québec. Informée dès l’automne 2023 par un lanceur d’alerte, elle a entrepris depuis une série d’interventions soutenues auprès du gouvernement caquiste. Courriels, questions, interpellations : rien n’y fait. Les réponses tardent, ou se contentent de reprendre les arguments de la société d’État.

« Ça a été long… j’ai à peu près jamais eu de réponse, sinon mot pour mot le même discours qu’Hydro-Québec », déplore-t-elle, en évoquant ses échanges avec Christine Fréchette, ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, également responsable de la Métropole. Cette dernière la renvoie finalement à Mathieu Lacombe, ministre de la Culture, qui finit par lui répondre :


« Ce que je peux vous dire, c’est que lorsqu’il y aura transaction, ma condition, c’est que ce soit au bénéfice du milieu culturel. »

Une déclaration jugée évasive, inquiétante et largement déconnectée par rapport à l’ampleur de l’enjeu. Manon Massé prévient que la bataille citoyenne est loin d’être terminée et que les citoyennes et citoyens qui sont engagés ici sont « du bon côté de l’histoire ».

Une voix de l’intérieur contre le projet

Sylviane Cossette, représentante syndicale et travailleuse de la Grande Bibliothèque, a dénoncé à son tour avec force le projet. Elle y voit un symptôme de plus du sous-financement chronique de cette institution culturelle pourtant vitale :

« Ceci fait remonter un problème récurrent : le manque de financement chronique de cette institution et son manque d’espace pour la conservation des archives du Québec. »

Sylviane Cossette, représentante syndicale et travailleuse de la Grande Bibliothèque

Elle rappelle que cela fait vingt ans que les citoyennes et citoyens se sont approprié·es la Grande Bibliothèque et son jardin, un espace qui vit, respire et rayonne à travers des projets inspirants de médiation culturelle, comme le jardin de plantes comestibles en 2023 ou les œuvres d’art en plein air. 

Elle critique aussi l’absence de vision durable, et l’hypocrisie d’une solution qui ferait de l’espace pour les archives au cœur même d’un poste électrique : « C’est tout simplement mettre un pansement sur une plaie déjà ouverte. »

Sylviane Cossette rappelle que des institutions comme Bibliothèque et Archives Canada, confrontées aux mêmes défis, ont su obtenir des investissements majeurs pour construire de véritables centres de conservation. BAnQ, elle, voit son potentiel d’expansion compromis. « La vente des terrains empêcherait de bâtir un projet du type de celui dont a besoin BAnQ pour ses collections. » Elle conclut en lançant un appel à la transparence, à la démocratie participative, et à la protection de l’intérêt public.

Pour une culture centrale, pas périphérique

Lorraine Pintal insiste sur l’importance, pour une nation rassemblée autour de la devise « Je me souviens », de se remémorer les idéaux qui ont inspiré la création de la Grande Bibliothèque, portée avec tant de conviction par Lise Bissonnette. Aujourd’hui, ces raisons demeurent : une métropole culturelle digne de ce nom doit pouvoir compter sur une institution phare au cœur de la ville, à la fois lieu de mémoire, de savoir et de transmission.

« Ce poumon vert au cœur du Quartier Latin en pleine métamorphose, est un espace de réflexion où bon nombre de citoyens et citoyennes viennent puiser une élévation de l’esprit en lien direct avec la richesse littéraire de BAnQ. C’est aussi un lieu de rassemblement où la culture dans toute sa diversité regroupe des communautés avides de découvertes et de dialogues. »

Lorraine Pintal, metteure en scène, comédienne, autrice

L’idée d’y implanter un poste de transformation électrique d’Hydro-Québec témoigne d’une forme d’« amnésie collective », oubliant que Montréal a déjà souffert de décisions hâtives, de projets mal situés, conçus sans consultation sérieuse. Toutefois, « il est encore temps d’empêcher l’inévitable […] Nous pourrons dire avec fierté Je me souviens

Dans une adresse vibrante, Hugo Fréjabise, a proclamé que la culture n’est pas une option ni un loisir de fin de semaine, mais un besoin vital et politique :

« Nous pensons tout ce qui est art et culture comme une urgence très sérieuse, très centrale et vitale. »

Hugo Fréjabise, auteur et metteur en scène

Engagé dans la Grande mobilisation pour les arts, qui a contribué à l’obtention d’une hausse du financement public en culture, il témoigne de l’impact concret que peut avoir la résistance citoyenne planifiée et déterminée. Il dénonce le réflexe de reléguer la culture « au vendredi cinq à sept » ou « au samedi après-midi », comme si elle ne méritait pas d’être au cœur des décisions publiques. Hugo Fréjabise termine avec les mots percutants de Jean-Luc Lagarce, rappelant la mission fondamentale des lieux culturels :

« Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux de l’invention de tout ce qui n’existe pas encore… Ce sont nos maisons à tous. »

La forêt civilisée de 2005 par Robert Gaudreau dans le jardin de la Grande Bibliothèque

Pas un terrain vacant

Ce terrain n’est pas vacant. Depuis des années, il accueille des projets de médiation culturelle, des œuvres d’art en plein air, des activités communautaires et des jardins comestibles. Il constitue un refuge urbain et un tiers lieu précieux au cœur d’un quartier en transformation, marqué par la densification, la fermeture de commerces de proximité et la fragilisation du tissu social.

Face à cette situation déplorable, les attentes citoyennes que Pierre MacDuff réitère sont claires et se déclinent en trois points essentiels :

  • La Ville de Montréal, tant Projet Montréal qu’Ensemble Montréal, doit exprimer sans ambiguïté son opposition au projet, en raison de sa non-acceptabilité sociale.
  • Le gouvernement du Québec ne doit pas signer le décret autorisant la vente du terrain appartenant à BAnQ.
  • Et surtout, Hydro-Québec doit renoncer à cet emplacement, définitivement.

Pour Pierre MacDuff, l’élan citoyen qui s’est formé au fil des mois témoigne d’un refus clair et organisé. En l’espace d’un an, des lettres ouvertes ont été publiées, une page Facebook a été créée, une pétition a recueilli près de 1 300 signatures. Des citoyen·nes sont intervenu·es en conseil municipal, l’ensemble des député·es de l’Assemblée nationale ont été contacté·es, et la députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques, Manon Massé, a relayé ces préoccupations jusqu’à Québec. Le rassemblement d’aujourd’hui n’est qu’une étape. Il y en aura d’autres, affirme-t-il, tant qu’Hydro-Québec n’aura pas renoncé à ce site.

Militantisme documentaire

Un des affiches de l’auteur et artiste Clément de Gaulejac en contexte

Cet article s’inscrit dans une démarche de militantisme documentaire : il rassemble, documente et articule des prises de parole citoyennes, politiques, culturelles et professionnelles autour d’un enjeu urbain majeur, soit le projet d’implantation d’un poste électrique sur le terrain de la Grande Bibliothèque. Témoignages, citations, références médiatiques, et appels à l’action y sont consignés non seulement pour informer, mais pour nourrir la mémoire collective d’une mobilisation en cours.

En cela, le texte fonctionne comme une archive militante : il conserve les traces d’un moment de résistance civique, tout en donnant sens et portée aux gestes, aux voix et aux arguments qui s’y expriment. Il contribue à fixer une mémoire vive, ancrée dans la défense d’un bien commun culturel et environnemental.

Parmi les traces de cette mobilisation, les logos d’invitation et les illustrations des pancartes créées, entre autres, par l’auteur et artiste Clément de Gaulejac distribuées par les organisateurs et organisatrices. Un zine d’amour a aussi été partagé.

L’affiche J’aime BAnQ de Clément de Gaulejac
L’affiche N’Hydro ni Maître de Clément de Gaulejac
 Le verso d’une affiche N’Hydro ni Maître, conçu par Réjean Gagnon (à l’aide d’une IAG) 
Le feuillet du syndicat
Le zine

Pour aller plus loin : comprendre les enjeux autour de BAnQ et du projet de poste électrique

  • Album photo – Mobilisation du 10 mai 2025
    Une série de photos publiées sur Flickr documente le rassemblement citoyen en soutien à la Grande Bibliothèque et contre la vente de son terrain.
  • L’Action nationale – « BAnQ / Le saccage »
    Un dossier qui analyse en profondeur la crise institutionnelle que traverse Bibliothèque et Archives nationales du Québec et les menaces qui pèsent sur sa mission.
  • La Presse – Mobilisation contre la vente du terrain à Hydro-Québec
    Article de Gabriel Béland, 10 mai 2025
  • Le Devoir – Quartier latin unis contre le projet d’Hydro-Québec
    Article de Jean-François Nadeau, 5 février 2025
    Un reportage qui rend compte de la mobilisation locale et de l’attachement des citoyens à ce lieu emblématique.
  • Le Devoir – BAnQ à vendre, une institution de moins en moins grande et une décision sans vision pour l’avenir
    Une tribune publiée le 1er mars sur les enjeux politiques et symboliques liés à la vente du terrain et au projet de poste électrique.
  • Radio-Canada – Berri 2 : un projet d’Hydro-Québec qui suscite de l’opposition
    Article de Jérôme Labbé, 18 février 2025
    Un article de synthèse qui expose les tensions entourant le projet de poste électrique à proximité de BAnQ.
  • Actualitté – Non au béton et aux kilovolts à la place de la culture et des espaces verts
    Article de Hocine Bouhadjera, 28 avril 2025
    Un article relayant les préoccupations citoyennes et professionnelles quant à l’avenir de ce lieu public.
  • Pétition contre le projet de poste électrique
    L’appel lancé par des citoyen·nes, chercheur·es et membres de la communauté universitaire pour préserver les terrains de la Grande Bibliothèque.

Sélection d’activités de médiation culturelle proposées dans le jardin


  • Lectures pour les enfants dans le jardin. Des séances de lecture sont organisées en plein air, offrant aux enfants une expérience littéraire au milieu de la nature.

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  • Sur l’air de la liberté et de Yvonne Oddon (1902-1982), bibliothécaire et résistante
    Yvonne Oddon, bibliothécaire et résistante L’exposition « Sur l’air de la liberté : Chansons de résistantes dans les prisons nazies » offre une relecture forte et poignante de l’engagement de la bibliothécaire et résistante Yvonne Oddon. Autour de 19 chansons documentées par cette dernière à son retour des prisons et camps nazis, cette exposition musicale et documentaire révèle comment les arts populaires et la création poétique ont pu devenir des armes de survie, d’espoir et de résistance. E
     

Sur l’air de la liberté et de Yvonne Oddon (1902-1982), bibliothécaire et résistante

5 avril 2025 à 07:53
Yvonne Oddon, bibliothécaire et résistante

L’exposition « Sur l’air de la liberté : Chansons de résistantes dans les prisons nazies » offre une relecture forte et poignante de l’engagement de la bibliothécaire et résistante Yvonne Oddon. Autour de 19 chansons documentées par cette dernière à son retour des prisons et camps nazis, cette exposition musicale et documentaire révèle comment les arts populaires et la création poétique ont pu devenir des armes de survie, d’espoir et de résistance. En donnant à entendre ces voix de femmes emprisonnées et déportées, l’exposition témoigne aussi d’une part oubliée d’une histoire culturelle et mémorielle.

Sur l’air de la liberté : quand chanter devient résister

Conçue, dans le cadre de la chaire de recherche du Canada en musique et politique, sous la direction de Marie-Hélène Benoit-Otis avec la collaboration de Cécile Quesney, l’exposition réunit les tapuscrits originaux des chansons, les partitions et les airs populaires sur lesquels elles ont été chantées. Le fonds provient de la Bibliothèque La Contemporaine, Nanterre (France).

L’exposition présente également des reconstitutions vocales a cappella ou accompagnées au piano que l’on a pu entendre lors d’un récital mémorable présenté lors du vernissage à la Maison de la culture Côte-des-Neiges (Montréal, Québec). Offerte en formats physique et numérique depuis le 28 mars 2025 jusqu’au 2 mai, on peut la voir et l’entendre au Centre d’études allemandes et européennes de l’Université de Montréal (Pavillon 3744 rue Jean Brillant, 5e étage) ; elle est hébergée sur un site web dédié, enrichi de contenus analytiques et historiques.

La version itinérante est appelée à circuler dans plusieurs institutions au Québec et en France, prolongeant ainsi l’impact pédagogique et mémoriel du projet. Ce projet s’inscrit dans une démarche de recherche-création et qui a donné lieu à diverses publications scientifiques qui approfondissent le sujet des dynamiques de résistance à l’œuvre dans ces chants de détention.

Page d’accueil de l’exposition numérique « Chansons de résistance dans les prisons nazies »

Yvonne Oddon, pionnière oubliée de la bibliothéconomie

Yvonne Oddon, la plus américaine des bibliothécaires françaises, occupe une place importante dans le livre « Bâtisseuses de la lecture publique », publié en 2024 aux Presses de l’ENSSIB, sous la direction d’Isabelle Antonutti. Cet ouvrage remarquable réhabilite la mémoire de soixante pionnières de la lecture publique en France. En s’appuyant sur des archives souvent fragmentaires, cet ouvrage met en lumière le rôle fondamental joué par les femmes dans la structuration de la profession, dans un univers historiquement façonné au masculin et où les figures des bibliothécaires sont longtemps restées invisibilisées. Préfacé par Arlette Farge, cette recherche fait émerger une véritable histoire sociale des travailleuses de bibliothèque, en exposant leurs réalisations, leurs luttes pour la reconnaissance, et leur apport dans l’évolution de la lecture publique. Un article et plusieurs entrées dans cet ouvrage sont consacrés à Yvonne Oddon.

Née en 1902, Yvonne Oddon suit une formation à l’American Library School à Paris, puis part en stage à l’université du Michigan, aux États-Unis, où elle s’étonne de constater la place centrale accordée aux bibliothèques dans la vie universitaire. De retour en France, elle contribue activement au développement des bibliothèques dans les régions dévastées, notamment par la mise en place du tout premier bibliobus à Soissons en 1933. En 1929, elle est recrutée comme bibliothécaire du musée d’ethnographie du Trocadéro, devenu musée de l’Homme en 1937, où elle introduit des standards innovants inspirés des pratiques américaines : libre accès, classement méthodique, réseaux d’échange de périodiques, et une photothèque documentaire.

Résistante dès 1940, elle cofonde le réseau du Musée de l’Homme avec Boris Vildé et Anatole Lewitsky. Elle affirme, dans une archive sonore qui contient un extrait d’entretien diffusé sur France Culture en 1963, que son engagement est né d’une réaction instinctive face aux «fausses nouvelles», alors qu’elle effectuait, à titre de bibliothécaire, un travail de dépouillement de la presse. Il s’agissait donc, dès le départ, d’une posture résolument antipropagandiste, en réponse à la machine de désinformation nazie. Peu à peu, elle s’est engagée dans une résistance tous azimuts : fabrication de tracts, création du journal clandestin Résistance, contacts avec l’Angleterre pour « transmettre des renseignements nécessaires à la France libre », « transports de volontaires et d’évadés », « organisation de groupes de combat avec dépôts d’armes », etc. Suite à une dénonciation, elle arrêtée en 1941. Elle échappe à la peine de mort, mais elle est déportée et incarcérée dans plusieurs prisons et camps nazis, dont Ravensbrück et Mauthausen. C’est au cours de sa détention qu’elle compose avec ses compagnes de captivité ces chansons de résistance, rassemblées à son retour. Ce matériel constitue aujourd’hui un témoignage bouleversant de la vie culturelle au quotidien dans un contexte de violence extrême.

Après la guerre, elle reprend ses fonctions de bibliothécaire; elle participe activement à la création de l’ICOM (Internationa Council of Museums), collabore avec l’UNESCO, et réédite avec Charles-Henri Bach le Guide du bibliothécaire, devenu une référence. Elle poursuit des missions internationales en Afrique et en Haïti, où elle forme des professionnel.les de la documentation. Yvonne Oddon s’est éteinte en 1982, mais où on se souvient d’elle à la bibliothèque du Musée de l’Homme qui porte son nom.

L’exposition « Sur l’air de la liberté », devrait, à plus d’un titre, faire partie du circuit des bibliothèques et des centres d’archives, car elle appartient à l’histoire professionnelle de ces travailleuses de la mémoire et du savoir.

Nous avons besoin cette énergie de résistance que portait Yvonne Oddon, alors que nous nous abandonnons peut-être en ce moment à une forme de résignation feutrée, souvent maquillée en pragmatisme, qui banalise les reculs en matière de liberté, de justice et de mémoire collective.  Le courage d’Oddon, sa créativité, et sa vision d’une bibliothèque comme lieu vivant, solidaire et émancipateur, résonnent avec une acuité particulière dans le monde actuel. Entre démarches individuelles et actions collectives, émerge aussi une injonction à maintenir vivant et bien audible l’ espoir pour des futurs alternatifs — un appel que le parcours de Oddon vient puissamment relayer en écho.

Don’t Look Away : dans l’air du temps, un écho

Ainsi, la plus américaine des bibliothécaires françaises serait sans doute en accord avec R. David Lankes, qui, face à la vague de censure et de persécutions visant les bibliothécaires aux États-Unis, répondait avec force : « Don’t look away. » Ne détournez pas le regard. C’est exactement ce qu’Yvonne Oddon a refusé de faire et qu’il faut entendre : résister, agir et documenter.

Dans ce texte percutant, publié le 26 mars dernier et que j’ai traduit ici, Lankes s’inquiète de la dérive autoritaire actuelle aux États-Unis, où les bibliothèques et institutions culturelles, loin d’être simplement fermées, sont en voie de devenir des instruments de propagande. Il évoque les attaques contre les agences fédérales, les bibliothèques universitaires, les chercheurs et les archivistes, ainsi que la montée inquiétante de la censure, des listes de mots interdits, et des persécutions de bibliothécaires accusés d’être trop « libéraux ». Face à l’inquiétude grandissante de la communauté internationale, il appelle à ne pas détourner le regard.

Plutôt que de se contenter de déclarations officielles ou de pressions diplomatiques, l’auteur exhorte les bibliothécaires à documenter activement cette nouvelle forme de « McCarthysme anti-woke » : archiver les documents censurés, recueillir les témoignages, créer des canaux de soutien, favoriser les discussions critiques et protéger la mémoire du moment. Il insiste aussi sur la nécessité d’agir à l’échelle locale, là où les bibliothèques restent profondément ancrées dans la confiance des communautés. En cultivant des espaces de dialogue, de solidarité et de résistance, les bibliothécaires peuvent, ici comme ailleurs, défendre la démocratie. Mais pour cela : don’t look away.

Rendre visibles les invisibles, les oubliées

Dessin en cours (avant le fusain et l’encrage au stylo noir)

Yvonne Oddon faisait également partie de ces nombreuses femmes notables sans image sur Wikipédia. Pour remédier à cette absence visuelle, je me suis permis de dessiner un portrait inspiré d’un remix composite d’images disponibles (vidéo, photo… c’est toujours un défi particulier), afin de rendre hommage à sa mémoire et de contribuer à la visibilité de son engagement. Ce geste s’inscrit dans le cadre de l’initiative portée par Les sans pagEs qui lancent un appel aux illustrateurs et illustratrices pour créer des portraits de femmes dont les biographies sur Wikipédia n’ont pas d’image. Ce projet vise à réduire le biais de genre sur la plateforme en enrichissant les articles consacrés aux femmes, aux féminismes et d’autres sujets sous-représentés.

Je note, par ailleurs, que dans l’article consacré au journal Résistance sur Wikipédia, Yvonne Oddon n’est pas mentionnée parmi les créateurs de cette publication. J’en ai fait un sujet de discussion. Mais, selon le Musée de l’Homme, ce serait bien le cas; elle serait d’ailleurs à l’origine du nom du journal. C’est aussi ce qui est affirmée sur le site du Musée de la résistance en ligne.

Sources principales

Antonutti, Isabelle (dir.) (2024). Bâtisseuses de la lecture publique. Presses de l’ENSSIB.
Chapitre consacré à Yvonne Oddon, dans une étude collective sur les pionnières de la lecture publique en France.
https://books.openedition.org/pressesenssib/13279

Épisode SoundCloud – Se souvenir d’Yvonne Oddon
Témoignage audio retraçant le parcours et l’héritage de cette figure de la bibliothéconomie et de la Résistance.
https://soundcloud.com/contact-742433234/se-souvenir-dyvonne-oddon

Musée de l’Homme – Portrait d’Yvonne Oddon
Bibliothécaire du Musée de l’Homme et résistante, cofondatrice du réseau du Musée de l’Homme.
https://www.museedelhomme.fr/fr/yvonne-oddon-1902-1982

Musée de la Résistance en ligne – Biographie d’Yvonne Oddon
Notice complète illustrée retraçant les grandes étapes de sa vie, de sa formation à ses engagements résistants.
https://museedelaresistanceenligne.org/media10456-Yvonne-Oddon

Wikipédia – Yvonne Oddon (voir aussi la section bibliographie)
Article biographique détaillé retraçant sa carrière bibliothéconomique et son engagement dans la Résistance.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Yvonne_Oddon


🎶 Sur le projet d’exposition

Balado Sonorités – « Chansons de résistantes dans les prisons nazies »
Discussion avec Marie-Hélène Benoit-Otis, Cécile Quesney et Catherine Harrison-Boisvert sur les chansons notées par Yvonne Oddon, leur portée historique et musicale.
https://podcast.ausha.co/sonorites/chansons-de-resistantes-dans-les-prisons-nazies

Exposition « Sur l’air de la liberté : chansons de résistantes dans les prisons nazies » (2025).
Projet dirigé par Marie-Hélène Benoit-Otis avec la collaboration de Cécile Quesney. Reconstitution musicale de 19 chansons documentés par Yvonne Oddon. https://chansonsresistantes.crcmp.org/

UdeM Nouvelles – « Quand des détenues chantaient dans les prisons nazies » (2023)
Entrevue avec Marie-Hélène Benoit-Otis sur l’exposition « Sur l’air de la liberté » et le travail de mémoire autour des chansons notées par Yvonne Oddon.
https://nouvelles.umontreal.ca/article/2023/08/28/quand-des-detenues-chantaient-dans-les-prisons-nazies

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  • Don’t Look Away / Ne détournez pas le regard par R. D. Lankes
    R. D. Lankes dans la salle de lecture de la collection nationale à la Grande bibliothèque lors de son séjour à Montréal en 2019 Le texte qui suit, Don’t Look Away, est signé par R. David Lankes, professeur, chercheur et bibliothécaire américain engagé. Il est l’auteur de The Atlas of New Librarianship et de l’essai bien connu Expect More: Demanding Better Libraries, traduit en 2018 sous le titre Exigeons de meilleures bibliothèques par un collectif de bibliothécaires francophones. Dans cette
     

Don’t Look Away / Ne détournez pas le regard par R. D. Lankes

30 mars 2025 à 09:16
R. D. Lankes dans la salle de lecture de la collection nationale à la Grande bibliothèque lors de son séjour à Montréal en 2019

Le texte qui suit, Don’t Look Away, est signé par R. David Lankes, professeur, chercheur et bibliothécaire américain engagé. Il est l’auteur de The Atlas of New Librarianship et de l’essai bien connu Expect More: Demanding Better Libraries, traduit en 2018 sous le titre Exigeons de meilleures bibliothèques par un collectif de bibliothécaires francophones. Dans cette nouvelle prise de position, que nous traduisons ici, Lankes revient avec force sur les menaces qui pèsent actuellement sur les bibliothèques, la liberté intellectuelle et les institutions du savoir — et nous rappelle l’importance critique de l’engagement du corps travaillant dans les milieux documentaires.

Ne détournez pas le regard

Lors d’un récent voyage en Europe, on m’a sans cesse posé la même question : « Que pouvons-nous faire ? » La communauté des bibliothèques européennes (et sans doute aussi la communauté mondiale) observe les développements aux États-Unis avec confusion et inquiétude. Comment le gouvernement fédéral peut-il fermer des agences, s’en prendre à l’Institute for Museum and Library Services, réduire les budgets de la National Agricultural Library, stopper les recherches des National Institutes of Health, limoger l’archiviste nationale et défaire des décennies de travail dans les bibliothèques et le patrimoine culturel ? Comment un pays qui s’identifie si fortement à la liberté, et à la liberté d’expression, peut-il établir une liste de mots interdits utilisés pour purger, sans distinction, les sites web de leurs collections, données et documents ?

La première crainte était que les institutions culturelles soient fermées. La nouvelle réalité, c’est qu’elles seront transformées, une fois de plus, en instruments de propagande et d’endoctrinement. L’Institute for Museum and Library Services n’est pas fermé. En revanche, son nouveau directeur veut s’en servir pour « remettre l’accent sur le patriotisme, préserver les valeurs fondamentales de notre pays, promouvoir l’exceptionnalisme américain et cultiver l’amour de la patrie chez les générations futures ».

Au-delà du gouvernement fédéral, comment les bibliothécaires et institutions de l’UE peuvent-ils réagir, me demandait-on, face à la vague continue d’interdictions de livres, de licenciements de bibliothécaires jugés « trop libéraux », et aux poursuites judiciaires contre ceux et celles qui exercent simplement leur métier et soutiennent leurs associations professionnelles ?

Ma réponse est simple : ne détournez pas le regard.

Je comprends l’importance des déclarations institutionnelles de l’IFLA, de l’ALA, de la SLA, de l’ACRL et autres ; c’est d’ailleurs ce que nous faisons ici, au fond. Je comprends l’idée selon laquelle une pression internationale devrait, au minimum, attirer l’attention sur les attaques contre les fondements mêmes du métier de bibliothécaire. Je comprends aussi ce besoin d’agir. Continuez à publier des déclarations, continuez à poser des questions. Mais sachez que cela ne suffira pas. En réalité, l’idée que les États-Unis agissent malgré la désapprobation internationale est même au cœur du projet de l’administration actuelle.

Non, le véritable travail à accomplir, c’est celui que les bibliothécaires mènent depuis des siècles : encourager la conversation éclairée et assurer la mémoire rigoureuse de l’instant, en vue d’une action informée.

Un moment où une nation prospère et démocratique décide que son infrastructure culturelle, scientifique et intellectuelle, celle-là même qui l’a menée à sa position dans le monde moderne, est désormais suspecte, infestée d’agents porteurs de sentiments «anti-américains». Un moment où interroger l’histoire et les actions d’un pays dans une perspective de progrès devient un acte de dissidence. Un moment où les idées deviennent dangereuses. Où l’éducation devient dangereuse, où les bibliothèques deviennent dangereuses, où les mots deviennent dangereux. Où, au lieu d’un dialogue vital sur ceux qui réussissent dans la nation et sur la manière de bâtir une économie et une démocratie capables d’éliminer les désespoirs les plus profonds et de redonner une voix aux personnes exclues, nous cédons le pouvoir à des politiques du ressentiment et de la revanche.

Ne détournez pas le regard.

Aidez-nous à documenter ce nouveau maccarthysme « anti-woke ». Ouvrez des dépôts d’archives pour les documents purgés. Créez une plateforme centralisée d’articles de presse et de témoignages de bibliothécaires licenciés. Documentez les décisions de justice américaines qui tentent de contraindre les agences de l’exécutif. Proposez des canaux sécurisés et anonymisés pour les travailleurs et travailleuses des bibliothèques aux États-Unis et à l’étranger. Organisez des discussions pour réfléchir, soutenir, témoigner. Tout comme nous l’avons fait pour d’autres nations à travers le monde.

Et surtout — je ne saurais trop insister — regardez aussi chez vous, du côté de vos propres frontières. Nous vivons une époque de déstabilisation. Les alliances traditionnelles se rompent. L’idée que nous étions sur une trajectoire linéaire vers toujours plus de libertés s’effondre face au retour cyclique des idéologies politiques. L’histoire n’est pas terminée.

Sachez que malgré ces paroles, je reste optimiste. Les bibliothèques américaines, toutes catégories confondues, sont des institutions locales. Leur financement provient en majorité de taxes locales et de frais de scolarité. Les gens soutiennent encore massivement leurs bibliothèques et font confiance à leurs bibliothécaires. Le soutien aux bibliothèques, à l’éducation, aux musées n’est pas idéologique. Leur fonctionnement demeure, dans une large mesure, du ressort des communautés locales.

C’est cette ancrage local, cette orientation communautaire — acquise de haute lutte au fil des décennies — qui me donne de l’espoir. Nous devons veiller, aux États-Unis comme ailleurs, à restaurer et renforcer ces liens communautaires. Les bibliothécaires ont tout à gagner à se tourner vers l’hôtel de ville plutôt que vers le parlement ou la Maison-Blanche. Bâtir du consensus. Donner du pouvoir à ceux et celles qui se sentent marginalisés. Encourager la rencontre entre voisins. Donner l’exemple d’un débat sain.

Et ne détournez pas le regard.

Référence

Lankes, R. D. (26 mars 2025). Don’t look away. https://davidlankes.org/dont-look-away/

Ce qui se passe au sud de la frontière : des attaques répétées contre les bibliothèques, la mémoire collective et la recherche

24 mars 2025 à 10:30
Salle de lecture, Boston Public Library, Boston, 2024

Fondée en 1848, la Boston Public Library (BPL) est la première grande bibliothèque municipale gratuite aux États-Unis. Dès son origine, elle a porté une vision profondément démocratique : celle de l’accès au savoir pour toutes et tous, indépendamment du statut social ou économique. Son inscription gravée sur le fronton — « Free to all » — est devenue un emblème puissant de la mission publique des bibliothèques américaines. La BPL a non seulement servi de modèle pour les bibliothèques publiques dans le monde entier, mais elle incarne toujours aujourd’hui l’idéal d’une institution culturelle ouverte, inclusive, enracinée dans la justice sociale et la citoyenneté éclairée. J’ai eu le plaisir de revisiter cette institution inspirante l’été dernier, loin d’imaginer alors l’ampleur des menaces qui allaient émerger quelques mois plus tard.

Aujourd’hui, la mairesse de Boston, Michelle Wu, figure montante de la scène politique américaine, est l’une des voix les plus engagées dans la résistance face aux atteintes aux institutions publiques — dont les bibliothèques, en première ligne. Lors de son discours sur l’état de la ville en janvier 2025, elle déclarait sans broncher (ma traduction) : « Boston a été fondée en affrontant les tyrans. Personne ne dicte à Boston comment prendre soin des siens. Pas les rois, et pas les présidents qui se prennent pour des rois. »

Ainsi, alors que l’actualité nationale et internationale tourne souvent autour de crises géopolitiques, il est une autre forme de crise qui mérite notre attention, particulièrement au sein de notre communauté professionnelle : celle qui touche actuellement les bibliothèques, les archives et l’accès à l’information publique aux États-Unis. Depuis le retour de Donald Trump à la présidence le 20 janvier dernier, plusieurs décisions et décrets exécutifs viennent ébranler les fondements mêmes de la mission sociale et éducative de nos collègues américains.

À travers cet article, je souhaite partager avec mes collègues du Québec, du Canada et de la francophonie quelques faits récents qui, bien qu’ils puissent sembler lointains, résonnent profondément avec les valeurs que nous portons collectivement. Il s’agit ici non seulement de la liberté intellectuelle et de l’accès à l’information, mais aussi de l’intégrité professionnelle, de la recherche, de la diversité des savoirs et de la justice sociale.

Je suis bien consciente que nous évoluons dans un contexte de surcharge informationnelle, où la multiplication des nouvelles et des signaux contradictoires participe, volontairement ou non, à une forme de brouillage stratégique. Cette saturation fait d’ailleurs partie des techniques de propagande utilisées par certains gouvernements, visant à diluer la portée des enjeux réels et à noyer les alertes. C’est précisément pour cette raison qu’il devient si important, dans nos milieux — bibliothèques, archives, recherche, journalisme — de trier, colliger, organiser et analyser l’information, afin de rendre lisible ce qui tend à être fragmenté ou camouflé.

En tant que membre de l’American Library Association (ALA), je vois passer un flux constant de communications, de communiqués, de témoignages et d’alertes. Ce texte est une tentative de partager une lecture d’ensemble, une synthèse permettant de rendre perceptible la dynamique actuelle pour celles et ceux qui, d’ici ou d’ailleurs, n’en mesurent pas encore l’ampleur. Car mieux comprendre ce qui se joue au sud de la frontière est devenu un enjeu tout aussi stratégique, en réponse à la désinformation, et tant pour anticiper les répercussions possibles dans nos contrées que pour protéger nos propres institutions contre les dérives autoritaires et les atteintes à la démocratie.

Un décret présidentiel qui sonne l’alarme

Le 14 mars, en soirée, le président Trump a signé un décret intitulé « Poursuivre la réduction de la bureaucratie fédérale » (Executive Order on Continuing the Reduction of the Federal Bureaucracy), ciblant directement l’Institute of Museum and Library Services (IMLS), l’agence fédérale qui soutient les bibliothèques américaines à travers les États.

Derrière un langage technocratique se cache une réalité bien plus brutale : le décret vise à éliminer de facto l’IMLS, en limitant ses demandes budgétaires aux seuls fonds nécessaires à sa fermeture. Toute autre demande de financement sera rejetée par l’Office of Management and Budget (OMB).

Ce décret s’ajoute à une loi de crédits provisoires pour l’exercice 2025, adoptée et signée le même jour, qui maintenait pourtant les fonds de l’IMLS au niveau de 2024. Mais le décret présidentiel restreint désormais leur utilisation aux seuls programmes explicitement requis par la loi, excluant ainsi potentiellement un grand nombre d’initiatives pourtant cruciales pour les bibliothèques publiques, scolaires et universitaires à travers le pays et, en premier chef, les programmes reliés à l’équité, la diversité, l’inclusion.

L’heure du conte dans le jardin, BPL, Boston, 2024

L’ambiguïté persistante sur ce qui est considéré comme « statutairement requis » laisse craindre une interprétation restrictive, voire hostile, dans la mise en œuvre. La réduction à néant de l’IMLS pourrait se concrétiser très bientôt par l’inscription d’un budget de fermeture dans la proposition présidentielle pour l’exercice 2026, attendue dans les prochaines semaines.

Pour en savoir plus, l’American Library Association (ALA) propose une FAQ détaillée sur le décret ainsi que des outils de mobilisation sur la page Protect Library Funding de sa campagne Show Up for Our Libraries.

The Plot Thickens, collection de littérature, BPL, Boston, 2024

Des répercussions bien au-delà de l’IMLS

La menace qui pèse sur l’Institute of Museum and Library Services n’est pas un cas isolé : elle s’inscrit dans un climat plus large de méfiance, voire d’hostilité, à l’égard des institutions publiques de mémoire, de savoir et de transmission culturelle. Depuis janvier 2025, plusieurs autres mesures prises par l’administration Trump viennent accentuer cette pression, transformant ce qui semblait être un conflit budgétaire en attaque idéologique systémique contre les fondements mêmes de l’accès libre et pluraliste à l’information.

Suppression de données publiques : une mémoire numérique effacée

Depuis la fin janvier, des milliers de pages web et de bases de données gouvernementales ont été altérées, rendues inaccessibles ou supprimées. Cela concerne des sujets comme la santé publique, les changements climatiques ou les inégalités sociales. Des articles de référence comme ceux publiés dans le New York Times, Wired, et The New Yorker ont documenté cette tendance alarmante.

Pour y faire face, le Data Rescue Project, un collectif d’archivistes, de bibliothécaires et d’activistes des données, coordonne les efforts de sauvegarde et de mise à disposition alternative des données effacées.

Les attaques actuelles du gouvernement Trump ne ciblent pas uniquement les bibliothèques et les archives : le secteur de la recherche scientifique est lui aussi directement visé. Plusieurs programmes de financement ont été suspendus ou redirigés, en particulier ceux liés à la diversité, à l’environnement ou à la santé publique. Des mesures préoccupantes ont également été signalées en lien avec l’indépendance des données scientifiques produites par les agences fédérales. Sur ce sujet, je vous invite aussi à consulter les interventions de mon collègue Vincent Larivière, qui suit l’évolution des politiques américaines en matière de science et de diffusion des savoirs, et qui éclaire leur impact sur la recherche canadienne.

Des licenciements ciblés dans les institutions fédérales

Des coupures budgétaires mises en œuvre par le Department of Government Efficiency (DOGE) ont conduit à une vague de licenciements, entraînant notamment la fermeture temporaire de la John F. Kennedy Presidential Library ainsi que des perturbations au sein des Archives nationales des États-Unis (NARA). D’autres bibliothèques présidentielles auraient également été touchées par des mesures similaires. Ces licenciements visent en particulier les employés en période probatoire — c’est-à-dire en poste depuis moins de deux ans —, ce qui facilite leur révocation sans obligation de justification formelle.

Le 7 février, l’archiviste nationale des États-Unis, Colleen Shogan, a été abruptement congédiée par le président Trump, comme l’ont rapporté CBS News. Son adjoint, William “Jay” Bosanko, a choisi de prendre sa retraite peu après.

En réaction, l’American Library Association (ALA) a signé une lettre ouverte adressée à la Maison-Blanche, en collaboration avec plusieurs organisations, puis rejointe par la Society of American Archivists (SAA), dénonçant une atteinte grave à la mémoire nationale et aux droits d’accès à l’information publique.

Espace de valorisation thématique, BPL, Boston, 2024

Censure idéologique dans les bibliothèques scolaires militaires

Conformément à un décret présidentiel de début 2025, les bibliothèques scolaires des bases militaires ont reçu l’ordre de retirer les livres associés à « l’idéologie du genre » ou aux « approches discriminatoires de l’équité ». Ce langage flou mais orienté vise en réalité à purger les collections de tout contenu lié aux luttes sociales ou aux enjeux actuels de justice; une avenue qui affecte aussi les activités telles que les clubs de lecture. Parmi les titres visés : No Truth Without Ruth (sur la juge Ruth Bader Ginsburg), Freckleface Strawberry (de Julianne Moore), et Hillbilly Elegy (de J. D. Vance, le vice-président!). La directive a été dénoncée par l’ALA et l’American Association of School Librarians (AASL) comme une violation du Premier amendement.

Des élèves de bases américaines en Europe et en Asie ont organisé une protestation coordonnée, comme le rapporte Stars and Stripes et PEN America.

Une offensive anticipée, une riposte organisée

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump tente d’éliminer l’IMLS : il l’avait déjà proposé à quatre reprises lors de son premier mandat dans ses propositions budgétaires annuelles (2017–2020), comme le rappelle l’American Library Association (ALA). Mais cette fois, les mesures sont plus concrètes, plus structurées et plus menaçantes.

Heureusement, la riposte s’organise. L’ALA a publié une déclaration officielle le 15 mars dénonçant sans détour cette attaque, affirmant que cette décision « coupe les jambes à l’une plus aimées et respectées des institutions américaines, en s’en prenant à son personnel et aux services qu’elle rend » (« cutting off at the knees the most beloved and trusted of American institutions and the staff and services they offer », ma traduction).

La campagne Show Up for Our Libraries, lancée en anticipation de ce scénario dès la fin de 2024, mobilise depuis des mois bibliothécaires, archivistes, élu·e·s et citoyen·ne·s autour de la défense du financement fédéral de institutions. Depuis la publication du décret, plus de 55 000 messages ont été envoyés aux membres du Congrès via le centre d’action de l’ALA. La campagne met à disposition des modèles de lettres personnalisables, ainsi que des ressources pour organiser des visites de bibliothèques avec des élu·e·s.

En parallèle, l’ALA renforce ses efforts juridiques et politiques, notamment à travers son Public Policy and Advocacy Office (PPAO). Elle prépare activement le Congrès annuel de plaidoyer à Washington, prévu les 2 et 3 avril 2025, où des représentant·e·s de l’ALA — dont la présidente Cindy Hohl, la directrice générale par intérim Leslie Burger, le président du comité législatif,Ed Garcia et la présidente élue Sam Helmick — rencontreront les bureaux des membres du Congrès responsables des budgets liés aux bibliothèques.

Enfin, dans le cadre de la Semaine nationale des bibliothèques (6 au 12 avril 2025), l’ALA offrira un webinaire qui sera accessible à tous et toutes, le 11 avril, intitulé How to Protect Federal Library Funding. Ce sera le quatrième volet de la série Show Up for Our Libraries.

« Build by the People and Dedicated to the Advancement of Learning », (BPL), Boston, 2024

Une solidarité nécessaire, une vigilance partagée

Pour les professionnel·le·s des bibliothèques et des archives d’ici et d’ailleurs, ces événements rappellent que nos institutions ne sont jamais totalement à l’abri. Ce qui se passe actuellement aux États-Unis est un signal fort : les bibliothèques deviennent des cibles dès lors qu’elles incarnent la diversité des savoirs, l’accès à la connaissance, et la résistance aux discours dominants. Le cas de l’Institute of Museum and Library Services menacé de fermeture, les licenciements aux Archives nationales, ou encore la censure dans les bibliothèques scolaires militaires, en sont autant d’exemples récents.

Ces actions ne sont pas isolées. Elles traduisent une stratégie concertée de réduction de l’espace public des savoirs, sous prétexte de simplification administrative ou de neutralité idéologique. En réalité, ce sont la pluralité des points de vue, l’autonomie des institutions de mémoire, et la liberté de chercher, d’enseigner et de transmettre qui sont visées. Ces dynamiques ont été bien analysées dans plusieurs études critiques et formations sur les effets de la désinformation et du populisme sur les institutions du savoir, notamment par Freedom to Read Foundation ou PEN America.

Pour les bibliothécaires, archivistes, enseignant·e·s, chercheur·se·s et défenseur·se·s des biens communs informationnels, il ne s’agit pas d’observer ces événements comme une simple crise américaine. Ce qui se joue là-bas peut — et doit — nous inspirer des mécanismes de vigilance, des réflexes de solidarité, et une réaffirmation de notre rôle critique, social, et éthique, notamment à travers nos engagements envers la liberté intellectuelle et la justice sociale. Au sujet de cette dernière, on se rappelera que l’American Library Association (ALA) reconnaît désormais, depuis 2022, la justice sociale comme une compétence professionnelle fondamentale et transversale, affirmant qu’elle fait partie intégrante de la pratique des bibliothécaires et des professionel·l·e·s de l’information, notamment dans leur capacité à promouvoir l’équité, la diversité et l’inclusion, à remettre en question les systèmes d’oppression, et à servir toutes les communautés avec sensibilité et engagement (ALA Core Competences of Librarianship, 2022, p. 4). On ne peut que craindre un recul important sur ces plans.

Il importe de rester informé·e·s, mais aussi de faire écho à ces luttes dans nos propres contextes. En relayant ces informations au sein de nos réseaux professionnels et communautaires, en réfléchissant collectivement à leur portée dans nos milieux, et en cherchant à clarifier et réaffirmer nos engagements éthiques et professionnels, nous participons — fût-ce modestement et pour l’instant — à l’exercice d’une veille critique et démocratique transnationale. C’est un minimum nécessaire, pour l’instant, mais aussi une responsabilité partagée.

Les répercussions ne sont d’ailleurs plus seulement théoriques ou lointaines. Ce qui se passe actuellement du côté de la bibliothèque Haskell, située à cheval entre Derby Line (Vermont) et Stanstead (Québec), en est un signe troublant. Cette institution unique, littéralement traversée par la frontière canado-américaine, « symbole de l’amitié canado-américaine », a récemment vu ses accès restreints et ses usages surveillés, dans un contexte sécuritaire exacerbé. Les usagères et usagers canadiens désormais empêchés doivent passer par la porte de secours pour y accéder. Un prélude dystopique, peut-être, où les tensions politiques du Sud commencent déjà à se faire sentir jusqu’au Nord — jusque dans les lieux mêmes qui incarnent la coopération, la culture partagée et l’idée d’un savoir sans frontière.

Des ressources et des services en santé mentale, BPL, Boston, 2024

Pour aller plus loin

Documents officiels et contexte législatif

Réactions et outils de mobilisation

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  • Travelogue* au pays des cases : mes lectures préférées de BD en 2023
    Une personne qui m’est chère m’a récemment sollicitée pour connaître mes coups de cœur du moment. Je partage quelques-unes de mes lectures préférées de l’année 2023, mettant en lumière à la fois des bandes dessinées québécoises et internationales – principalement datées entre 2021 et 2023 en ordre alphabétique (classement continu avec une espace) : 500 ans de résistance autochtone / Gord Hill, traduit par Marie-C. Scholl-Dimanche (Prise de parole, 2023). La maison d’édition Prise de
     

Travelogue* au pays des cases : mes lectures préférées de BD en 2023

4 janvier 2024 à 22:53

Une personne qui m’est chère m’a récemment sollicitée pour connaître mes coups de cœur du moment. Je partage quelques-unes de mes lectures préférées de l’année 2023, mettant en lumière à la fois des bandes dessinées québécoises et internationales – principalement datées entre 2021 et 2023 en ordre alphabétique (classement continu avec une espace) :

  1. 500 ans de résistance autochtone / Gord Hill, traduit par Marie-C. Scholl-Dimanche (Prise de parole, 2023). La maison d’édition Prise de parole, qui est née à Sudbury, célébrait ses 50 ans en 2023, il faut le souligner.
  2. Days of Sand / Aimée de Jongh (SelfMadeHero, 2021).
  3. Environnement toxique / Kate Beaton (Casterman, 2023).
  4. Fire !! : L’histoire de Zora Neale Hurston / Peter Bagge (Nada, 2019).
  5. La bombe / Laurent-Frédéric Bollée, Denis Rodier, Didier Alcante (Glénat, 2020). Pour préparer la sortie du film Oppenheimer. 
  6. La méduse / Boum (Pow Pow, 2022). 
  7. La synagogue / Joann Sfar et Brigitte Findakly (Dargaud, 2022).
  8. La vie de mon père T.1 : Les saucisses de l’archiduchesse / Stéphane Trapier (Matière, 2023). J’ai lu une bonne partie de son oeuvre après avoir vu une chouette expo dans une bibliothèque d’Aix-en-Provence dans le cadre des Rencontres du 9e art d’Aix.
  9. Le choeur des femmes / Martin Winckler et Aude Mermilliod (Le Lombard, 2021).
  10. Le droit du sol : Journal d’un vertige / Étienne Davodeau (Futuropolis, 2021).
  11. Le fils de Taïwan, tome 1,2,3 / Jian-Xin Zhou et Pei-Yun Yu (Kana, 2023). Le tome 4 s’en vient et on l’attend avec impatience. J’ai particulièrement savouré le tome 2, un pur bijou.
  12. Leonard Cohen / Philippe Girard (Drawn & Quarterly, 2021).
  13. Le petit frère / Jean-Louis Tripp (Casterman, 2022).
  14. Le poids des héros / David Sala (Casterman, 2022).
  15. Sempé à New York / Jean-Jacques Sempé, Marc Lecarpentier (M. Gossieaux, 2022).
  16. Shortcomings / Adrian Tomine (Drawn & Quarterly, 2009). Une relecture en raison de la sortie du film de Randall Park (2023) – et dont on peut certainement dire que « The book was better ».
  17. Si on était, tome 1 et 2 / Axelle Lenoir (Front Froid, 2019, 2022). Qui a eu la triste idée de publier une édition matériellement différente du tome 1 (et cheap) pour le tome 2 ?
  18. Symptômes / Catherine Ocelot (Pow Pow, 2022).
  19. Terres d’accueil / Samuel Figuière, Philippe Valette, Emmanuel Marie (Petit à Petit, 2023).
  20. Utown / Cab (Nouvelle Adresse, 2022).

J’ai aussi pris le temps de lire des zines et de retourner vers des œuvres qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée (La série Donjon, Sin City, De cape et de crocs, Bécassine, Les Gouttes de Dieu, etc.). Je tiens à exprimer ma gratitude envers les bibliothèques qui nous offrent l’occasion de voyager au-delà des tendances éphémères et des diktats du nouveau et du populaire. À noter que j’ai lu certaines de ces BD sur pretnumerique.ca; la disponibilité de l’offre en format numérique dans le genre s’accroît et se révèle toujours plus étendue et diversifiée.

Oui, j’ai lu L’iris blanc, en tant que fan de Fabcaro, et, pour être honnête, je n’ai rien à ajouter à ce sujet; il trône désormais dans la liste intitulée « Et dire que j’aurais pu prendre ce temps-là pour lire d’autres choses ». Autres choses comme les derniers de Samuel Cantin, Julie Delporte, Julie Doucet, Pascal Girard, Chris Oliveros, Michel Rabagliati, Jillian et Mariko Tamaki et le Gaston de Delaf, etc. que j’aurai le plaisir de découvrir sous peu.

Je suis assez convaincue, malheureusement, d’avoir omis d’autres titres qui auraient pu figurer dans l’une ou l’autre liste. J’ai délaissé Goodreads; j’ai pris le parti de me distancer de Facebook et de X pendant que je maintiens une activité modérée sur Instagram. En revanche, les stories sur Instagram, qui disparaissent après 24 heures, rendent bien périlleuse la préservation du contenu pour un projet de documentation à plus long terme – c’est le moins que l’on puisse dire avant d’évoquer une crise des réseaux sociaux. Si mes lectures de 2023 ont été plus ou moins bien consignées, je fais de cette lacune une résolution pour l’année à venir. 

Pour aller plus loin :

(n.d.). Archives • FBDM. FBDM. https://www.fbdm-mcaf.ca/prix-bedelys/finalistes-et-gagnants/

NYPL Best Comics Committee. (30 novembre 2023). NYPL’S Top 10 Comics and Graphic Novels of 2023. The New York Public Library. Repéré le 04 janvier 2024. https://www.nypl.org/blog/2023/11/30/top-comics-graphic-novels-2023

Plamondon, M.-È. et Ricard, J. (8 mai 2023). Nos coups de cœur BD. BAnQ. Repéré le 04 janvier 2024. https://www.banq.qc.ca/explorer/articles/nos-coups-de-coeur-bd/

*Travelogue : Un « travelogue » est un récit ou un compte rendu narratif décrivant un voyage. (Wiktionnaire)

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    « Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès. » Voilà le titre de l’article que je publiais il y a un an suite au décès en « live » et après des années de maltraitance de Raphaël Graven. Le procès de ses deux harceleurs ou tortionnaires s’est terminé aujourd’hui. Owen C. alias Naruto (à droite) et Raphaël Graven alias Jean Pormanove (à gauche) Un an après les faits et la mort de Raphaël Graven la décision de justice vient de tomber : « Les influenceurs niçois Owen C., alias « Na
     

Owen C. et Safine H. Le procès d’une mafia ou d’un prolétariat ?

6 août 2026 à 16:30

« Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès. » Voilà le titre de l’article que je publiais il y a un an suite au décès en « live » et après des années de maltraitance de Raphaël Graven. Le procès de ses deux harceleurs ou tortionnaires s’est terminé aujourd’hui.

Owen C. alias Naruto (à droite) et Raphaël Graven alias Jean Pormanove (à gauche)

Un an après les faits et la mort de Raphaël Graven la décision de justice vient de tomber :

« Les influenceurs niçois Owen C., alias « Naruto », et Safine H., streameurs de la chaîne « JeanPormanove », sur laquelle l’influenceur est mort en direct en août 2025, ont été condamnés mercredi 5 août 2026 respectivement à vingt-quatre mois et dix-huit mois de prison avec sursis simple, des amendes de 15 000 euros pour l’un et 5 000 euros pour l’autre, et six mois de « bannissement numérique » pour tous les deux. (…) Cela signifie qu’aucun des deux influenceurs n’aura le droit de créer un compte ou de diffuser du contenu sur la plateforme australienne Kick pendant les six prochains mois, mais ils restent libres d’agir ailleurs en ligne. (…) Owen C. et Safine H. ont été reconnus tous les deux coupables de violences en réunion et de provocation à la haine, rapporte France 3, tandis que l’abus de faiblesse n’a pas été retenu. »

La peine prononcée est inférieure aux réquisitions du ministère public (qui réclamait notamment un an de prison ferme pour Naruto) et du sursis probatoire. Que l’abus de faiblesse n’ait pas été reconnu reste, de mon point de vue, assez incompréhensible. Mais la vérité du prétoire est ce qu’elle est, et la justice est passée.

La chronique médiatique fait ses gros titres d’un « bannissement numérique ». L’article 16 de la loi SREN (loi de Sécurisation et de Régulation de l’Espace Numérique) n’en fait pourtant jamais mention et indique simplement une « suspension pour une durée maximale de 6 mois des comptes d’accès à des services en ligne ayant été utilisés pour commettre l’infraction » avec obligation pour les fournisseurs de services concernés, de procéder « au blocage des comptes faisant l’objet d’une suspension » et de « mettre en oeuvre dans le respect de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, des mesures strictement nécessaires et proportionnées permettant de procéder au blocage des autres comptes d’accès à leur service éventuellement détenus par la personne condamnée et d’empêcher la création de nouveaux comptes par la même personne. »

Le terme choisi par les médias pour rendre compte du jugement – « bannissement » – et la réalité judiciaire et législative – « suspension temporaire » – sont de quasi-antagonistes. Même si le bannissement était toujours assorti d’une durée, le « banni » terminait la plupart du temps en exil. Rien à voir donc avec la « suspension temporaire » à laquelle les deux streamers ont été condamnés. Choisir de parler de « bannissement » est peut-être une manière pour les médias d’alourdir lexicalement une peine qui apparait assez légère au regard des faits reprochés.

Mais ce terme de « bannissement numérique » dit aussi un impossible. Il est impossible de « bannir » un individu d’un territoire qui serait celui du numérique. C’est très bien que cela le soit car depuis les premiers fantasmes ayant présidé à la version initiale de la loi Hadopi qui ne prévoyait rien moins qu’une coupure d’accès internet totale en cas de récidive pour des faits de téléchargement illégal (c’était en 2007 et c’est Denis Olivennes qui avait soumis cette brillante idée à Nicolas Sarkozy …), chacun s’est rendu à l’évidence que l’étendue des services numériques constituant autant de droits (au chômage, au logement, à l’assurance maladie, etc.) était difficilement compatibles avec une coupure totale desdits services.

Mais c’est aussi l’évidence d’une aporie qui tient à la définition même de l’espace numérique dont les plateformes dessinent les frontières. Interdire aux deux streamers l’accès à la plateforme de stream Kick ou même Twitch, c’est leur laisser la possibilité de faire prospérer leur business de la haine sur d’autres plateformes de streaming que les deux mentionnées (et il est hélas toujours des plateformes peu soucieuses de modération). Leur laisser également la possibilité d’amener vers ces plateformes leur audience via leurs comptes toujours actifs sur – par exemple – TikTok au Instagram.

C’est là où comme l’écrivait déjà Lessig il y a 26 ans, l’irrégulabilité du code (et donc de l’espace numérique) est autant un bienfait qu’une tare :

« Dans certains contextes, et pour certaines personnes, cette irrégulabilité est un bienfait. C’est cette caractéristique du Net, par exemple, qui protège la liberté d’expression. Elle code l’équivalent d’un Premier amendement dans l’architecture même du cyberespace, car elle complique, pour un gouvernement ou une institution puissante, la possibilité de surveiller qui dit quoi et quand. Des informations en provenance de Bosnie ou du Timor Oriental peuvent circuler librement d’un bout à l’autre de la planète car le Net empêche les gouvernements de ces pays de contrôler la manière dont circule l’information. Le Net les en empêche du fait de son architecture même.

Mais dans d’autres contextes, et du point de vue d’autres personnes, ce caractère incontrôlable n’est pas une qualité. Prenez par exemple le gouvernement allemand, confronté aux discours nazis, ou le gouvernement américain, face à la pédo-pornographie. Dans ces situations, l’architecture empêche également tout contrôle, mais ici cette irrégulabilité est considérée comme une tare.« 

 

Owen C. et Safine H. sont des justiciables comme les autres. Leur délit s’est accompli « dans » et surtout « grâce » à un espace numérique, devant ce que danah boyd appelait à la naissance des réseaux sociaux des « audiences invisibles » mais qui sont devenues aujourd’hui des audiences massivement visibles et massivement volatiles. Owen C. et Safine H. sont surtout les représentants du lumpenprolétariat de la classe vectorialiste théorisée par McKenzie Wark :

« Alors que la vieille classe dominante contrôlait les moyens de production, la nouvelle classe dominante éprouve un intérêt limité pour les conditions matérielles de la production, pour les mines, hauts fourneaux et chaînes de montage. Son pouvoir ne repose pas sur la propriété de ces choses, mais sur le contrôle de la logistique, sur la manière dont elles sont gérées. »

 

Ce jugement, cette vérité de prétoire, mérite à mon sens de rester dans l’histoire. Bien sûr pour Raphaël Graven et sa famille, mais aussi et surtout, parce qu’Owen C. et Safine H., et c’est peut-être cela que leur condamnation oublie et que leur procès a insuffisamment rappelé, parce qu’Owen C. et Safine H. sont les hommes de main, les sicaires (sicario) d’une mafia attentionnelle qui prospère sur un capitalisme de la cruauté.

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  • Tique-cat [en]
    [en] Avec la patience de la tique sur son brin d’herbeJ’attends le chat aux moustaches blanchesSon mulot s’est enfui, pas fou le rongeurNe cherchez pas, c’est l’air du ventilateurMoi je cherche, je cherche les motsQui parfois viennent et parfois pasComme quand on appelle un chatQui sait bien que la pipette l’attendIl faut chercher dedans, mais ouiDehors aussiTendre un fil entre la tripe et le lexiqueHarmoniser ou contraster, peindre ou raconterLa tique est patiente sur son brin d’herbeElle tend
     

Tique-cat [en]

3 août 2026 à 14:21
[en]

Avec la patience de la tique sur son brin d’herbe
J’attends le chat aux moustaches blanches
Son mulot s’est enfui, pas fou le rongeur
Ne cherchez pas, c’est l’air du ventilateur
Moi je cherche, je cherche les mots
Qui parfois viennent et parfois pas
Comme quand on appelle un chat
Qui sait bien que la pipette l’attend
Il faut chercher dedans, mais oui
Dehors aussi
Tendre un fil entre la tripe et le lexique
Harmoniser ou contraster, peindre ou raconter
La tique est patiente sur son brin d’herbe
Elle tend ses petites pattes vers le corps chaud qui s’approche
Souvent en vain, mais elle prendra le prochain
Elle n’a besoin de rien avant de faire le grand saut
Alors que moi je suis comme chacun
Je cherche le mot aux pattes de velours
Tic-tac tic-tac c’est l’horloge de la vie
Qui n’attend pas, elle, elle n’a pas le temps
Face aux mots qui s’effacent
Filent parmi les brins d’herbe
Emportant avec eux
La tique affamée 
Et les jours de ma vie

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  • L’arbre aux mille branches [en]
    [en] Sur mon arbre aux mille branchesTu viendras t’asseoirQuand le vent le traverseDans la chaleur du soirIl mangera tes secretsComme les feuilles d’automneEt quand tu t’envolesPour rejoindre le soleilSans chant ni fracasIl s’effondrera
     
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  • Plume et canicule [en]
    [en] Transcription IA non-vérifiée (30.07.2026): Lausanne, jeudi 30 juillet 2026, 19h J’ai du temps. J’ai mangé. C’est la canicule – de nouveau. Ce matin j’ai mis le réveil à 5h pour tout ouvrir, parce que je ne voulais pas attendre 1h du matin que la température de dehors descende enfin sous celle de dedans. Juju fait sa toilette à côté de moi, dans mon salon, que j’ai enfin réussi à rendre présentable après sa destruction lorsqu’on y a entassé le contenu de ma chambre à cou
     

Plume et canicule [en]

30 juillet 2026 à 14:10
[en]

Transcription IA non-vérifiée (30.07.2026):

Lausanne, jeudi 30 juillet 2026, 19h

J’ai du temps. J’ai mangé. C’est la canicule – de nouveau. Ce matin j’ai mis le réveil à 5h pour tout ouvrir, parce que je ne voulais pas attendre 1h du matin que la température de dehors descende enfin sous celle de dedans. Juju fait sa toilette à côté de moi, dans mon salon, que j’ai enfin réussi à rendre présentable après sa destruction lorsqu’on y a entassé le contenu de ma chambre à coucher – surtout les habits.

Je reprends la main sur ma vie depuis 10-15 jours environ. Le “groupe énergie” en ergothérapie m’a été très profitable. Quelques outils, mais surtout, une série de semaines sur ce thème, donc aussi des lectures, des réflexions en toile de fond, des choses à l’horizon de ma compréhension auparavant qui mûrissent en prises de conscience nettes.

J’ai fait une sieste, avant. Pas nouveau, mais là je comprends mieux pourquoi j’ai un coup de barre. Entre le planning dans mon calendrier avec des codes couleur qui font sens pour moi, et l’app “multi-counter” sur mon téléphone qui me permet de rendre visibles et de comptabiliser tout un tas de choses (mes rendez-vous médicaux ; mes pauses ; ce qui me coûte en termes de fatigue cognitive ; les émotions “ré-énergisantes” ; et pas des moindres, toute une série de routines et habitudes), j’ai enfin l’impression d’aller quelque part et de ne plus être dans les limbes.

Il faut que je remonte la table du salon qui est encore en bas. Ce grand cahier en équilibre sur mon ordi-sous-main, posé sur ma micro-table en canne, c’est pas idéal. J’ai compris, vraiment, que j’avais à reconstruire un nouvel équilibre. Peut-être qu’un jour il ressemblera à l’ancien. Peut-être pas. Mais dans tous les cas, tenter un raccourci vers l’ancien, ça ne le fera pas. Je me sens enfin équipée pour. J’ai trouvé un moyen de reprendre le contrôle de mon heure de coucher. Du coup, j’arrive à me lever plus tôt, ce qui est appréciable quand il fait chaud. Et ce qui permet aussi de se mettre au travail plus tôt, également appréciable quand on espère augmenter son pourcentage et déjà rajouter une heure de travail à ses journées.

Ça va bien mais je me méfie. Les dernières fois que ça “allait bien”, la semaine suivante c’était le fond du bac. Alors c’est différent, là, mais avant aussi, c’était à chaque fois différent. J’ai plus d’outils, mais est-ce que ça suffit ? Tout à l’heure, quand j’ai fini de bosser vers 16h, j’avais un gros coup de barre. Direction sieste, et petit à petit, j’ai commencé à avoir mal à la tête. Alerte rouge, donc. Est-il déjà trop tard ? Réponse dans une semaine. En tous cas, c’est clair, demain : minimum nécessaire. Pas d’extras. Le temps qui me restera entre le travail et les courses, je ne l’utilise que pour du repos ou des activités ressourçantes. Dodo tôt, attention particulière sur les routines.

Il fait trop chaud pour se promener, là, sauf tôt le matin. Je réfléchis à comment gérer les vagues de chaleur – un investissement pas juste pour la fin de cet été, mais pour tous ceux à venir. J’ai une clim mobile pour la chambre, cet hiver j’en achèterai une pour l’eclau, mais ça ne suffit pas. Il faut aussi organiser sa vie et ses activités autrement, avec la chaleur. Je n’essaie pas de faire autant de choses en Inde qu’en Suisse, et ce n’est pas juste parce que j’y vais en “vacances” et que la culture est différente. On ne mange pas aux mêmes heures en Espagne. On fait la sieste à plein d’endroits. Je me rappelle ma stupéfaction quand j’avais réalisé que tout fermait l’après-midi en Inde, et qu’on sortait faire du shopping la nuit tombée.

Le matin, je peux profiter quelques heures de mon balcon. Je travaille mieux, aussi, quand je ne suis pas en train de cuire. Je n’ai jamais été une lève-tôt (j’ai l’âme d’une grande procrastinatrice du coucher) mais je dois dire que là, j’adore me lever à 7 heures. Démarrer la journée avec quelques heures de soulagement, qu’est-ce que ça fait du bien ! Le soir il fait encore trop chaud, alors profitons du matin.

Le parapluie anti-UV, c’est une invention merveilleuse. 20.- chez Décathlon, s’ils ont encore du stock. Il faut que je m’en procure aussi un plus petit, pliable, qui rentre dans le sac. Les habits, aussi. J’ai plein d’habits que je ne porte plus depuis des années car une fois que le printemps a montré le bout de son nez, il fait déjà trop chaud. Mon duvet ne sert presque plus en été – j’ai un drap de lit indien parfait pour dormir quand il fait trop chaud, mais il montre des signes de fatigue, il va falloir que je lui cherche un binôme.

Je pense à Oscar, régulièrement, alors que Juju et moi établissons des petites routines de visite d’appartement. Je me sens assez en paix, même s’il me manque bien sûr, comme tant d’autres disparus me manquent, humains ou animaux.

J’ai un nouvel appareil photo. Deux, même. Cadeau, pour cause de non-emploi. De très jolis jouets. Je les apprivoise. Je me penche à nouveau un peu sur les entrailles de Lightroom. J’ai acheté une petite collection de succulentes, mon élevage de sempervivums m’y ayant donné goût. Je réfléchis à des arrangements. J’apprends qu’il ne faut pas les arroser quand il fait chaud. J’ai un faible pour les délospermes. Oui, j’ai trop de plantes, mais c’est comme ça. Je préfère diminuer mes rendez-vous médicaux et administratifs pour alléger ma vie, et apprendre à ne pas “intervenir” dans le monde à chaque fois que je repère un trou dans un système. Apprendre à me taire, tout un poème. Repérer quand je suis sur le point de mettre le doigt dans un engrenage, d’accomplir une petite action derrière laquelle se cache une cascade de dominos prêts à dilapider mes précieuses ressources. Identifier quand saucissonner les tâches, ou quand, au contraire, les enchaîner. Guetter mon “perfectionnisme du processus”. Faire plus de pauses. Garder mes plantes.

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  • Le parasol et l’incendie.
    C’est une photo de Maximilien Lamy pour l’AFP et dont il raconte la genèse (dans un entretien à l’Obs,mais aussi au Parisien). Elle a déjà fait le tour du monde et la Une de différents journaux dont le New-York Times. Chacun sait qu’elle gagnera probablement tous les prix de la photo de l’année et peut-être aussi d’un siècle qui ne cesse de s’ouvrir sous des feux qui refusent de s’éteindre. Par sa composition, par son sujet, par son angle et par l’histoire qu’elle raconte, elle signe qu’elle est
     

Le parasol et l’incendie.

25 juillet 2026 à 09:56

C’est une photo de Maximilien Lamy pour l’AFP et dont il raconte la genèse (dans un entretien à l’Obs,mais aussi au Parisien). Elle a déjà fait le tour du monde et la Une de différents journaux dont le New-York Times. Chacun sait qu’elle gagnera probablement tous les prix de la photo de l’année et peut-être aussi d’un siècle qui ne cesse de s’ouvrir sous des feux qui refusent de s’éteindre.

Par sa composition, par son sujet, par son angle et par l’histoire qu’elle raconte, elle signe qu’elle est immédiatement une oeuvre. Et une grande.

Maximilien Lamy pour l’AFP. Plage de Moutchic aux abords de l’étang de Lacanau, le 24 juillet 2026.

Le parasol et l’incendie.

Il ya un premier plan : celui de ce couple de vacanciers contemplant apparemment le désastre et y semblant indifférents. Un second plan qui est celui de l’incendie. Une voûte qui est celle des fumées et qui est comme un miroir apocalyptique du sable qui occupe la moitié inférieure de la photo. Un centre qui est à la fois vertical et circulaire, qui se plante et se déploie : ce parasol « Pastis 51 » tellement emblématique d’un kitsch qui raconte aussi une forme de détachement désabusé. C’est une photo du présent, avec les atours du passé, et qui préfigure le futur. Ce putain de parasol. Qui peut-être, sûrement même, fait écho à l’incendie d’en face, un incendie pareillement si ancré au sol et si déployé dans le ciel mais tellement plus dense, plus massif. Ce parasol si fragile et futile, amené là par ce couple, par-delà son kitsch, pour sa fonction première de protection, et qui est à lui seul le récit de la fragilité et du dérisoire de toutes nos protections actuelles face à un monde qui brûle à une telle vitesse, avec une telle intensité. Ce parasol qui distribue autour de lui tout l’apparat de ceux qui sont des vacanciers, de ceux qui en tout cas viennent à la plage avec parasol et fauteuils, ceux qui ont la plage confortable. On distingue aussi un sac, probablement isotherme, et trop de paire de chaussures pour eux deux seuls. Et un bodyboard. A qui est-il ce bodyboard ? A quoi sert-il ?

A l’arrière-plan il y a aussi cette ligne d’horizon que la colonne de fumée coupe en deux comme le récit d’une époque sur une ligne de temps. A gauche de la colonne, le ciel est de la couleur d’avant : clair et ouvert. A droite de la colonne et en prolongement du parasol, le ciel s’affiche comme sous cloche et avec la couleur jaunâtre et moite du temps des incendies, des grands incendies.

La composition visuelle confine ici au génie : à droite de l’image, ce ciel jaunâtre et saumâtre prolonge en creux l’image et la superficie exacte du parasol. Il annonce, il prédit, il décrit ce que seront nos prochains parasols qui ne nous protègerons plus de rien. Juste en dessous de ce second parasol métaphorique et prophétique, juste en dessous se tient un personnage, un enfant ou un adolescent. C’est le troisième et seul autre personnage visible et « identifiable » au sens de remarquable de cette composition. Il est à la fois l’ancrage au sol de ce second parasol, et il préfigure et instancie pareillement les enfants qui n’auront que ce ciel de fournaise et avec qui, déjà sous les fumées, nous suffoquons aujourd’hui.

 

A gauche la photo originale de Maximilien Lamy, à droite la même avec le parasol détouré et copié.

 

This is Fine.

Cette photo déjà faite oeuvre a donné et donnera lieu à pléthore d’analyses et de commentaires. Dans sa première circulation virale, le premier et presque seul récit de sa glose sociale qui se détache immédiatement est celui de l’écho au célèbre mème « This is Fine » dont André Gunthert racontait déjà la trajectoire d’image sociale en 2021.

Un mème que la photographie de Maximilien Lamy est venu « actualiser » tout en « l’auctorialisant », c’est à dire en en déplaçant l’autorité intellectuelle et lui donnant, ce qui est la nature propre des mèmes, un nouveau potentiel de circulation virale.

Par-delà ce mème, la première narration sociale attaché à la photo de Maximilien Lamy est donc celle de la contemplation coupable, et de la contemption que nous prêtons aux deux vacanciers qui n’auraient que dédain ou mépris pour le drame se déroulant devant eux et qui les rendrait de ce fait, à nos yeux, également méprisables. Ils sont deux, et de dos, mais ce couplage narratif d’une contemplation / contemption fait que la dynamique du récit de l’image nous autorise presque, presque, à les regarder en face, les yeux dans les yeux, et alors à tourner nous-même le dos à la réalité de l’incendie. Un retournement formidablement troublant qui ne nous laisse aucun choix : soit notre regard est aligné au leur, nous regardons par dessus leur épaule, et nous nous sentons pareillement coupables de notre indifférence et du fait d’être autant là que las ; soit nous avançons jusqu’à les regarder en face dans le chemin qui nous est proposé pour les confronter à notre jugement et alors à notre tour nous tournons le dos au réel. Dans tous les cas nous sommes impuissants. Et c’est peut-être cela que le cliché et le regard photographique de Maximilien Lamy réussit à capter avec une telle intensité sans jamais pourtant le photographier vraiment, c’est peut-être cela le vrai, le seul et le premier sujet de cette graphie en image : le récit de notre impuissance.

Et nous regardons ailleurs.

Il y a bien sûr aussi l’écho de cette phrase prononcée par Jacques Chirac en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Car « à première vue » ils regardent l’incendie, et c’est parce qu’ils le regardent avec détachement que leurs vacances et leur regard deviennent coupables. Mais le regardent-ils vraiment ? Ou regardent-ils ailleurs comme le prophétisait la phrase de Chirac ? Un léger zoom permet d’en avoir la certitude et donc aussi, de déplacer le premier récit et d’en bâtir un second, encore plus puissant.

« ils » regardent ailleurs.
« Elle » regarde ailleurs.

Oui, ils ou plus exactement « elle » regarde ailleurs. Contrairement au récit de la circulation virale, ce n’est pas l’incendie qu’elle photographie, ce n’est pas de cette mise en abîme là qu’il s’agit. Elle ne regarde pas l’incendie : elle regarde celui qui est probablement son enfant au bord de l’océan du lac**. Elle ne photographie pas l’incendie : elle photographie son enfant. Il n’y a aucun doute là-dessus. Sur cette photo, sur sa photo à elle, il n’y aura que son enfant jouant au bord de l’eau et à l’horizon une végétation encore intacte ; seule peut-être une colorimétrie plus jaune qu’à l’habitude donnera à sa photo l’indice d’un effondrement. Elle n’est plus la femme photographiée en train de photographier l’incendie et de s’en inquiéter si peu et si peu des autres qui le fuient ou s’y consument. Elle regarde ailleurs. Et c’est un tout autre récit qui s’installe. Car ce regard là, son regard, n’est plus coupable, il est simplement humain. C’est le regard d’une humanité qui tente encore de faire tenir sur l’espace d’un cliché et d’un souvenir, la photo d’un avenir dans lequel des enfants jouent simplement au bord d’un lac.

** comme on me le signale sur mastodon, « ces 2 personnes ne sont pas face à l’océan mais à l’étang (immense, 1985 ha) de Lacanau. Au bord de ce lac, sur la plage du Moutchic, on regarde vers le sud, ou le sud-ouest, donc vers les incendies, pas d’autre possibilité ! »

<Mises à jour du soir et des lendemains.Dernier Edit le 27 Juillet>  Quelques commentaires en ligne le me rappellent, il y a presque 10 ans, en septembre 2017, c’est une autre photo qui trouvait sa place tout en haut d’une actualité déjà tragique. Celle de Kristi McCluer (pour Reuters) avec ces golfeurs de Beacon Rock Golf Course in North Bonneville, à Washington. Je vous en parlais dans un article de 2022, « La guerre du Golf » qui convoquait d’autres images et d’autres réactions.

Il y a, et c’est également rappelé un peu partout, l’antériorité de cette pochette d’album de Supertramp en 1975 et qui mettait en scène un autre effondrement : « Crisis ? What Crisis ? »

 

Du côté des imaginaires et des oeuvres d’art, je découvre aussi la composition « Atomic Picnic » de Daniela Edburg (2007). Qui n’est pas une prise de vue réelle mais un montage. Mais qui raconte la même histoire de l’anthropocène (cette photo fait partie d’une série intitulée « Killing Time »).

« Atomic Picnic. » Daniela Edburg. 2007

 

Je laisse les derniers mots sur cette photographie à André Gunthert : « Faire parler une photo, c’est parler à sa place, puisqu’elle est muette. L’exemplaire plasticité de la signification des images sans paroles devient ainsi une ressource pour les récits qui se cherchent. »

Des récits qui se cherchent. Des récits politiques et citoyens bien sûr. Et qui décideront d’un futur possible et du temps qu’il nous reste pour produire autre chose que des effondrements massifs dont le nôtre.

 

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  • Thoughts on Letting AI Write For You [en]
    [en] I was planning to write another blog post. I may still write it – or not. But as I opened my computer, I had a pile of open tabs. I’d clicked on a bunch of articles of Daniel Miessler’s blog for possible further reading. Daniel is the guy behind LifeOS (previously PAI), a personal AI framework (infrastructure) I have written about and spent many (many!) hours battling with since April. It had been a pleasant surprise to discover Daniel’s blog was active, and even more that it was readable,
     

Thoughts on Letting AI Write For You [en]

22 juillet 2026 à 14:53
[en]

I was planning to write another blog post. I may still write it – or not. But as I opened my computer, I had a pile of open tabs. I’d clicked on a bunch of articles of Daniel Miessler’s blog for possible further reading. Daniel is the guy behind LifeOS (previously PAI), a personal AI framework (infrastructure) I have written about and spent many (many!) hours battling with since April.

It had been a pleasant surprise to discover Daniel’s blog was active, and even more that it was readable, as most of what I’ve seen “from him” these last months is in the GitHub repo or PAI/LifeOS documentation and rather AI-sloppy, sometimes even to the extent that it sounds like his DA (Digital Assistant) posting on his behalf. (I say this with all due respect, the thinking behind PAI/LifeOS is genius.)

Not so with the blog, clearly well-written by a human (see, by the way, his AI Influence Level system, something in the same vein as AI Labels).

So I fell in the trap of looking at the topmost open tab before closing it, and I started reading, and I was even more pleasantly (ephorically?) surprised to read this:

I value text because I see it as one step away from thought.

I believe thinking is the one thing we should be careful not to outsource, and I worry what this idea smuggles in is a major step toward making our creations opaque to humans. Not just AI’s creations, but ours as well.

The reason I value Paul Graham so much is because of the idea compression work that goes into writing super clean prose. It’s difficult to write clearly because it requires thinking clearly.

Daniel Miessler, “Text is Thought, and Thought is Holy

I worry that if we vibe-think to AI and have it spit out amazing HTML, we’re instantly disconnected from the idea. Like where did the idea go? It started as vibes and got put through a woodchipper and turned into someone else’s HTML.

I see this happen so much. A lot of writing is a way of thinking, it’s not “path to an output”. And I think that when thinking is missing in the process, we feel it, which is why AI Slop and even many “decently AI-generated texts” are so distasteful to read.

Because the “thought” they contain is not coherent, not organic, and we cannot access it comfortably through the text we’re reading. We need to do extra work to try to get at it – and sometimes it’s not even there. Just like “over-optimised” administrative processes end up outsourcing a large part of the work they’re supposed to do to the people they should be serving, “over-optimised” text production outsources part of its work to the reader.

We could maybe apply this analysis to badly constructed, hastily-written reports whose sections have been copy-pasted to death and which lack overall integrity and structure.

Jens-Christian wrote about this too in “Keep Your Voice“.

Daniel again:

I just feel like if you didn’t put the hard thinking and writing work into the original idea, and then maintain it in a format that’s easy for humans to read and edit, then you have somehow surrendered something Holy to the machines. I say this as a total AI maximalist.

This reminds me of two things that came upon my radar recently.

The first is this post by Alex Hillman about how generative AI has broken the social contract by upending the balance of effort from producing to consuming content. What used to be expensive (writing, creating a song, shooting a video, etc.) is now super cheap, in terms of effort (if not tokens). Sure, we used to have content farms and the like, but it was still a lot of manual labour. Now I can feed a one-line prompt to an AI model, leave the computer running and come back to a whole book of content. Sloppy, but a lot of words.

Over time, the world we live in has shifted more and more in the direction of “too much content, not enough brain time to absorb it”. It’s something humans have been complaining of since before the internet. But like everything, it’s speeding up like a hockey stick. The democratisation of online publishing, and social media on its heels, has brought in another height of cognitive overload and collective anguish about there being “too much stuff out there”. And now that more and more of this stuff is produced by machines that never need to sleep or eat (except a prompt or two), the overall quality of what is out there is going down as fast as its quantity is going up.

This reminds me somewhat of my thoughts about audio and video versus text, back in the day. If you record a 30-minute video and post it online, it took you 30 minutes, but it will also take each person who watches it 30 minutes. If you spend 30 minutes writing up your message, it will take the people reading it much less time.

Because what has not changed is the finitude of human existence. Not only is our time limited, but also our energy and ability to read, watch, learn, concentrate. This is, now more than ever, our bottleneck. Producing something today is pretty much worthless. Producing more is senseless. What has value is: does it enter somebody’s mind in a meaningful way?

There is a link between this and the AI brain fry explanation that I referenced some time back. AI has no limits on the concurrent projects it can work on, and no limits on how much content it can produce. But we have limits on how much delegation we can supervise, how many open loops we can stand, and how much content we can absorb.

And this brings me to the second thing: understanding cannot be outsourced. Andrej Karpathy now famously said you can outsource thinking, but not understanding. A lot of what AI produces does not help us understand anything. It gives the illusion of opening the door to that, but it’s more often than not just word froth. Reading is about understanding. It’s about meaning. There is no shortcut to that. Only you can learn and understand so that you later know.

When Karpathy says you can outsource thinking: well, some of it. But what we writers-as-thinkers know very well is that the thinking that we do when we write is the kind of thinking that leads to understanding. Saying that thinking can be outsourced is a slippery slope because it drags down a chunk of understanding with it.

Writing is thinking is understanding.

Well, that was the first open tap. 27 more to go. (Just kidding. I’m going to close them. I might write my Paléo Festival blog post tomorrow.)

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  • Transcriptions des gribouillis manuscrits [en]
    [en] Pour les personnes qui attendaient de me lire sans devoir déchiffrer mon écriture à la main, les transcriptions (merci l’IA, faites avec Claude, pas contrôlées – donc signalez-moi si vous voyez des bizarreries) ont été ajouté aux photos de mes pages de cahier. Des mots sur un carnet à Paris [en] 01.07.2026 Billet manuscrit, Paris toujours, un 4 juillet [en] 04.07.2026 Making the Bees Walk in Line [en] 11.07.2026 Who Vibecoded This Upgrade? [en] 16.0
     

Transcriptions des gribouillis manuscrits [en]

22 juillet 2026 à 08:31
[en]

Pour les personnes qui attendaient de me lire sans devoir déchiffrer mon écriture à la main, les transcriptions (merci l’IA, faites avec Claude, pas contrôlées – donc signalez-moi si vous voyez des bizarreries) ont été ajouté aux photos de mes pages de cahier.

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  • Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?
    Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations. Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’
     

Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?

22 juillet 2026 à 06:18

Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations.

Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’est le cas depuis plus de 20 ans avec le lancement de Google News en 2002, ne trouvent aucune issue au pacte attentionnel Faustien qui leur a été imposé : laissez-moi indexer et réutiliser vos contenus et en échange vous serez visibles, ou empêchez-moi de le faire et l’audience de vos sites sera quasi nulle.

L’article de Nicolas Lellouche sur Numérama résume très bien les principaux enjeux de cette arrivée et le changement de statut de celui qui était, jusqu’ici, un moteur de recherche.

Il y a, bien sûr, de quoi s’inquiéter circonstantiellement toujours davantage, mais structurellement, sur le fond, rien n’a vraiment changé depuis presqu’un quart de siècle. Google est un moteur de recherche devenu un moteur de réponses (« il n’y aura plus que des réponses » prophétisait Marguerite Duras) ; Google est un béhémot calculatoire qui a bâti son succès sur un régime de captation d’externalités (le web) qu’il a progressivement transformé en autant d’internalités. D’abord sur des sources ouvertes (le web donc, et notamment Wikipédia) puis sur des sources propriétaires ou mettant en jeu des principes de propriété intellectuelle (la presse notamment). Et toujours en pratiquant « l’Opt-Out » c’est à dire la captation / prédation par défaut, libre ensuite à chacun de faire part de sa volonté d’en sortir (il est d’ailleurs possible de sortir votre site de l’AI Overview). Et lorsque la masse de ces internalités fut suffisamment « à l’échelle », Google se trouva alors en situation de jouer à son avantage la rivalité qu’il avait lui-même créé (et arbitré) entre la qualité, l’importance et la nécessité de la production de contenus externes d’une part, et d’autre part celle de la production de réponses internes suffisamment courtes pour ne pas heurter de front la propriété intellectuelle (jouant entre l’usage « de minimis », le Fair-Use et l’exception pour courte citation) et suffisamment complètes pour satisfaire des requêtes informatives sans nécessité d’aller chercher des compléments d’information à l’extérieur du moteur ou alors en le faisant uniquement dans l’écosystème de sites tiers déjà dans le giron de la firme.

Avec AI Overviews, Google pousse donc un cran plus loin cette logique phagocyte. Et ce faisant il cesse peut-être irrévocablement d’être un « portail » (il n’en était déjà plus que l’ombre depuis longtemps mais maintenait nonobstant une fonction d’accès et d’orientation) pour devenir une simple « porte », que chaque requête sur le moteur referme derrière notre passage.

Permettez-moi alors de formuler une question volontairement provocante. Et si finalement Google était juste en train de devenir … un média ? Google dont longtemps le métier correspondant à son chiffre d’affaire fut celui d’être une régie publicitaire, et de n’être que cela (malgré ce que ses fondateurs affirmaient dans leur article séminal). Google deviendrait donc un média. Mais un média aux fonds baptismaux particuliers : entièrement construit sur la prédation d’externalités, sorte de Cronos dévorant ses enfants, il se mue aujourd’hui avec AI Overviews en média autophage qui tend à ne plus se nourrir que de lui-même. Ce « lui-même » étant permis par la volumétrie totalement inédite ainsi que par les effets de dissémination en même temps que d’opacification immanents des LLM (larges modèles de langage). La question est de savoir jusqu’où et jusqu’à quand ce principe autophage pourra être poursuivi, et la seule certitude est qu’il ne pourra pas l’être éternellement car si grande que soit l’étendue des éléments constituant aujourd’hui la ressource indexable et pouvant être générée du moteur, elle n’est pas infinie et nécessitera donc toujours et tout le temps l’appui de ressources externes (au Royaume-Uni après deux ans de déploiement le trafic vers les sites d’éditeurs à drastiquement chuté – entre 20 et 40% de baisse). Sauf … sauf à considérer pouvoir se satisfaire d’un pourrissement (ou d’une emmerdification) et à disposer des moyens pour faire croire qu’il n’est que périphérique et marginal.

Deux éléments pour conclure.

D’abord le mythe de Cronos dévorant ses enfants laisse place au scénario dans lequel ceux-ci se voient finalement régurgités et renversent leur père pour s’installer comme nouveaux dieux sur le mont Olympe.  C’est précisément pour s’en prémunir que très tôt Google a eu l’intelligence de développer son propre LLM et pouvant s’appuyer sur l’immensité des données et des textes qu’il avait déjà collectés, traités, indexés, et dont il avait, bien avant même l’invention du terme « LLM », déjà fait corpus (à ce titre le programme Google Books exploité à l’époque avec les technologies disponibles du TALN – traitement automatique du langage naturel – fut une pierre angulaire déterminante.

Ensuite j’évoquais plus haut l’article séminal de S. Brin et L. Page dans lequel après avoir décrit la formule et l’algorithme du Pagerank ils reviennent en annexe sur la toxicité du modèle publicitaire qui fait aujourd’hui leur fortune et constitue leur seul paradigme de déploiement. Notez que ce passage (ces « annexes ») a étrangement disparu de la version accessible depuis le site de la firme, mais qu’elle est heureusement toujours présente sur la page originale du laboratoire de l’université de Stanford. La seule leçon à retenir de cela est assez simple : ne faites jamais confiance à un prédateur.

Tableau de Rubens. Cronos dévorant ses enfants
(Source Wikipedia)

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  • Pas toujours dans les vieilles casseroles [en]
    [en] Transcription IA non-vérifiée (22.07.2026): Lausanne, 18 juillet 2026, 20h40 C’est clairement moins pratique de tenir en équilibre sur ses genoux un plateau et un cahier qu’un ordinateur portable. Mais bon : le soir après le souper, cuisine rangée, sur le canapé du balcon avec Juju qui dort à côté, ça commence à prendre la forme d’une petite habitude sympathique, en tous cas maintenant que la chaleur est redevenue supportable. Un point central de l’approche systémique str
     

Pas toujours dans les vieilles casseroles [en]

18 juillet 2026 à 15:34
[en]

Transcription IA non-vérifiée (22.07.2026):

Lausanne, 18 juillet 2026, 20h40

C’est clairement moins pratique de tenir en équilibre sur ses genoux un plateau et un cahier qu’un ordinateur portable. Mais bon : le soir après le souper, cuisine rangée, sur le canapé du balcon avec Juju qui dort à côté, ça commence à prendre la forme d’une petite habitude sympathique, en tous cas maintenant que la chaleur est redevenue supportable.

Un point central de l’approche systémique stratégique de l’École de Palo Alto à laquelle je me forme depuis plusieurs années maintenant à l’IGB, c’est la notion que ce qui entretient un problème qui résiste à nos tentatives de le résoudre, c’est justement ce que l’on fait, généralement sans nous en rendre compte, pour essayer de trouver la solution qui le fera s’en aller : ce qu’on appelle, dans notre vocabulaire, nos “tentatives de solution.” Le problème, en fait, c’est la solution. On va donc s’évertuer (l’idée est simple mais c’est très loin d’être facile) à mettre un terme à ces bonnes intentions (mais oui ! on cherche une solution ! on essaie !) qui pavent l’enfer du problème dans lequel on s’enfonce.

Lors de mes deux jours de formation à Paris sur le thème de l’épuisement (généralement) professionnel — une famille de problèmes couramment appelés “burnout” — j’ai compris avec une très grande clarté que nos tentatives de solution sont là parce que jusqu’ici, ou dans d’autres circonstances, elles sont ce qui fonctionne pour nous. Les problèmes, c’est donc les situations où notre façon habituelle de faire face aux difficultés et aléas de la vie ne fonctionne pas. On pourrait dire qu’on a les problèmes qu’on mérite.

Peut-être que les problématiques d’épuisement l’illustrent particulièrement bien, ou alors c’est simplement parce qu’elles me touchent de près, mais là, j’ai l’impression que ce que j’avais compris et que je savais a maintenant été intégré. Le premier exemple est celui qui m’a le plus frappée — et l’effet miroir est évident. L’entrepreneur qui au bout de 10 ou 15 ans finit par se retrouver débordé par tous ses projets, qu’il lance les uns après les autres et mène avec succès. Faire toujours plus, développer de nouvelles idées, lancer des nouveaux projets et des collaborations : ça a très très bien marché pour lui pendant des années. Jusqu’à ce que ça ne marche plus. Effet de seuil, plus d’une bonne chose n’est pas toujours mieux, etc.

Depuis Paris, cette idée ne me quitte plus. Moi aussi, ça m’a longtemps réussi, d’avoir plein d’idées, de faire la locomotive, d’innover, de lancer des projets, d’apprendre de nouvelles choses, de connaître plein de monde, de faire ce que les autres ne font pas. Mais pas pour récupérer d’une commotion qui traînasse, bien sûr. C’est pas un scoop, et j’œuvre depuis longtemps à réduire la voilure.

Mais ça va plus loin. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans mon fonctionnement qui est une force, qu’est-ce que je fais qui me sert bien ou m’a bien servi, mais qui peut-être maintenant contribue à paver mon petit enfer ?

Un exemple sur lequel j’ai mis le doigt : je suis celle qui intervient. Quand je vois quelque chose qui ne va pas, je ne passe pas mon chemin. Je vais chercher la vendeuse pour l’informer que quelque chose a été renversé par terre. Je vais attraper le chat errant pour le castrer. Je vais appeler le service client s’il y a un problème avec leur produit. Je vais ouvrir l’espace coworking vu que personne d’autre ne s’y colle. Je pourrais continuer, la liste est longue.

Ce qu’il y a là-derrière est multicouches. Un bout de “si personne ne bouge, ça va rester comme ça, donc je vais me mouiller pour le bien commun.” Un bout de “j’aime pas quand c’est cassé ou que ça fonctionne pas comme ça devrait.” Un bout de “moi je suis cap’, pas forcément tout le monde, donc OK, je prends.” Un bout de “la vie en société c’est s’entraider et se rendre service.”

Mon challenge : intervenir moins, laisser passer plus. Même si ce n’est pas confortable.

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  • Refuser les titres et aller à des concerts [fr]
    [fr] Ah, les titres! Ces derniers temps, prise d’une inspiration subite, j’ai fait quelques exercices d’écriture à la main. Promis, je demanderai à une IA de me les retranscrire pour que vous ne soyez pas obligés de zoomer sur les photos de mes ratures sur votre smartphone. C’est une expérience intéressante, d’autant plus que je résiste depuis des années à cette idée que l’écriture à la main possède une qualité fondamentalement différente, sur le plan cognitif, à celle où on tape sur un clavier
     

Refuser les titres et aller à des concerts [fr]

17 juillet 2026 à 16:47
[fr]

Ah, les titres! Ces derniers temps, prise d’une inspiration subite, j’ai fait quelques exercices d’écriture à la main. Promis, je demanderai à une IA de me les retranscrire pour que vous ne soyez pas obligés de zoomer sur les photos de mes ratures sur votre smartphone. C’est une expérience intéressante, d’autant plus que je résiste depuis des années à cette idée que l’écriture à la main possède une qualité fondamentalement différente, sur le plan cognitif, à celle où on tape sur un clavier (ou l’autre, où on dicte, que je connais aussi).

Une chose très claire quand on se met à écrire à la plume dans un cahier en mode “exercice d’écriture”, c’est qu’on ne part pas avec une idée préconçue de ce qu’on va dire, et surtout pas avec un titre. L’article de blog, lui, appelle haut et fort son titre, et je suis de plus en plus convaincue que ce qui pourrait sembler être un détail joue un rôle fondamental dans le fait que les blogs aient été délaissés au profit des réseaux sociaux. Juste là, j’écris sans titre. Je mettrai quelques mots au pif une fois que j’aurai fini d’écrire.

Je crois vraiment qu’il y a des démarches fondamentalement différentes dans l’écriture en ligne.

On peut avoir une intention claire, un message à faire passer. On va écrire un article avec une certaine structure, un titre réfléchi pour bien rendre compte du contenu, et être un peu efficace pour les moteurs de recherche. OK.

Mais le blog, il n’est pas né du magazine en ligne, il n’est pas l’enfant de la presse traditionnelle qui s’aventure au pays du numérique. Non, le blog est plutôt l’enfant des diaristes, des gens qui expriment quelque chose qu’ils ont sur le coeur ou dans les doigts, des gens qui écrivent parce que ça leur sert à quelque chose d’écrire et de partager, des gens qui racontent quelque chose qui leur parle. La mission d’informer le monde et d’atteindre le plus grand nombre, ce n’est pas ce sur quoi le blog s’est construit. Le blog c’est le lieu des bouteilles à la mer, de la réflexion à haute voix, de la correspondance d’avant internet qui nous tombe par hasard sous les yeux.

Et dans ce monde-là, même si le titre a son utilité pour le lecteur – pour s’y retrouver, pour avoir une vague idée de quoi sa parle, peut-être même décider si on lit ou non la première phrase – il dessert plutôt l’écriveur. Il est une première marche haute sur laquelle il faut se hisser, il enferme le texte dans une boîte, et la pensée aussi.

Je refuse les titres, de plus en plus. Vous l’avez peut-être remarqué, ces dernières semaines, ces derniers mois. Je veux écrire, surtout. Tant mieux si vous voulez me lire, aussi. Mais le titre, franchement… c’est comme la photo d’illustration. Il y a quelques années j’ai commencé à mettre presque systématiquement une photo pour illustrer mes articles de blog. Parce que quand on partage sur les réseaux, ça donne mieux. Et aussi parce qu’on aime les photos, et j’aime prendre des photos, et j’ai des tas de jolies photos, d’ailleurs. Mais vous avez peut-être remarqué que ma photo d’illustration n’a pas toujours grand-chose à voir avec ce dont je parle. Des fois oui, un peu. Mais la plupart du temps, je regarde juste dans mes photos récentes, j’en choisis une sympa. Parfois elle me parle un peu par rapport à ce que j’ai écrit, mais pas toujours. Des fois c’est juste parce qu’elle est jolie.

Je me dis que je devrais nourrir la “médiathèque” de mon WordPress avec un petit stock de photos choisies, à l’avance, au gré de mes égarements dans mes albums photos. Je pourrais par la suite piocher directement dedans quand je suis prête à publier mon article, plutôt que de scroller sur mon téléphone pour chercher quelque chose d’exploitable, entre les captures d’écran, les photos de tickets de caisse ou de plantes malades, les mauvais clichés du quotidien et de mon salon en désordre, ou ma dernière mesure de tension artérielle.

Ecrire pour écrire, un peu, sans but précis. C’est peut-être pas génial à lire, surtout si vous me connaissez pas. Mais moi ça me fait du bien.

Ces temps je réfléchis beaucoup à l’équilibre de ma vie, au système complexe d’ingrédients multiples qui me permet de fonctionner et qui s’est effondré il y a 16 mois aujourd’hui. Je reconstruis. La fatigabilité est le sable dans les rouages. Je fais des allers-retours: faut-il me reposer plus? Faire moins? Faire plus mais d’autres choses?

Le manque d’activité physique peut nourrir la fatigue. Le manque de plaisir aussi, le manque de contact. Je me demande de plus en plus si le plus gros obstacle à ma récupération en ce moment n’est pas ce qui est en trop, mais ce qui manque. J’apprends à me reposer mieux – plus tôt, plus consciemment. Il faut faire des pauses avant d’en avoir besoin. C’est pas simple pour moi, les pauses, mais je trouve des stratégies: un moment de puzzle, écouter quelques chansons, m’étendre avec un podcast ou un livre, même regarder ma série.

Mais le gros de ce qui manque juste maintenant c’est le mouvement et le plaisir. Donc je suis en train de me mettre à reprendre l’activité physique. Pas juste me promener au parc. Ramer ou pédaler et me retrouver à bout de souffle et les pulsations à 180. Il n’y a pas besoin de faire ça longtemps – ça me fait déjà un bien fou. Justement: je ne peux pas juste “reprendre” ce que je faisais avant directement. Je dois reconstruire. Alors reconstruisons. Ma vie sociale et mes loisirs ont pâti: ça aussi, il faut reprendre. En mars, j’ai tout coupé, mais peut-être était-ce trop radical? Ou nécessaire sur le moment, mais plus maintenant?

J’ai été à deux concerts ces dernières semaines. Mika et Lewis Capaldi. Ça fait un bien fou. Même pas de mal de tête le lendemain, malgré des nuits courtes. La semaine prochaine, je vais à Paléo deux soirs. Je me réjouis. Je vais remettre les pieds au judo et au chant dans les semaines qui viennent, à voir exactement quand, en mode “thérapeutique” pour commencer. Pas tout le cours, pas toute la répète – une dose limitée pour en tirer les bénéfices sans déclencher l’alerte de surcharge. Il trotte aussi dans ma tête l’idée d’organiser une après-midi par mois “sociale”: apéro ou thé, jeux de société ou puzzle. J’en ai marre de ne pas voir les gens que j’aime. Je vais aussi couper dans les rendez-vous médicaux: bien sûr qu’on ne peut pas tout envoyer balader, je dois faire mon job de patiente, mais certaines choses peuvent peut-être être espacées, ou repoussées, ou même mises sur pause “jusqu’à ce que”.

L’autre chose qui est cruciale pour moi c’est la structure, les routines, les habitudes. Pas évident, entre l’accident et le changement brutal de rythme qu’il a amené, la reprise du travail un peu par à-coups, l’alternance de congés pour cause de formation ou de festival, le décès d’Oscar aussi. Tout ça a bien mis à mal la structure de mes journées et de mes semaines qui me sert de support. Pas facile de remettre ça en place entre les coups de mou dûs à la fatigue subite que je n’avais pas vue venir, les semaines de canicule en mode survie, les gens qui meurent et les diverses petites urgences de la vie qui ne prennent pas de vacances, elles. Mais je reconstruis.

J’essaie de me lever à heure régulière, même si ça peut vouloir dire moins de sommeil. En passant, c’est moins tentant de se coucher à pas d’heure quand on sait que le réveil sonne le lendemain que quand on se dit “bah je peux dormir si besoin”. Je mets en place des petites habitudes avec Juju – monter à l’appartement pour le petit déj sur le balcon et le souper. Il pionce à côté de moi en ce moment, pendant que je pianote sur mon clavier dans le noir. Mettre en route Bob et ranger la cuisine dans la foulée quand je ramène mes assiettes — sinon, le risque est grand que je ne le fasse pas par la suite. Un épisode de Grey’s Anatomy le soir: un objectif réaliste si je prends garde de me “programmer/vacciner” (“à la fin de l’épisode je sais que je vais vouloir enchaîner avec un deuxième, c’est fait pour ça, mais je vais quand même éteindre la télé et l’ordi et m’arrêter là même si c’est frustrant”) et si j’évite de mettre en route la série quand mon moral est en berne (mieux vaut juste écrire ou lire, à ce moment-là, et faire l’impasse sur la télé). Voilà un petit aperçu, il y en a d’autres.

Sur ce, il est grand temps que je descende (avec Juju) voir ce qui se passe ce soir à Grey Sloan Memorial Hospital!

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  • Who Vibecoded This Upgrade? [en]
    [en] Unverified AI transcript (22.07.2026): Lausanne, 16th July 2026, 21:10 I’m on the balcony, Juju by my side. He’s not afraid of the storm, after all his years outside. He’s more afraid of people, moving objects, loose cloth and phone lights in the dark. It’s nice that the temperature is bearable again. It rained yesterday evening. I’m trying to figure out how to get my life back. It feels like my “life energy” is the product of a lot of moving parts, a complex dynamic syst
     

Who Vibecoded This Upgrade? [en]

16 juillet 2026 à 16:05
[en]

Unverified AI transcript (22.07.2026):

Lausanne, 16th July 2026, 21:10

I’m on the balcony, Juju by my side. He’s not afraid of the storm, after all his years outside. He’s more afraid of people, moving objects, loose cloth and phone lights in the dark. It’s nice that the temperature is bearable again. It rained yesterday evening.

I’m trying to figure out how to get my life back. It feels like my “life energy” is the product of a lot of moving parts, a complex dynamic system that feeds it, in a state of delicate equilibrium that got toppled when I had my accident, and that I’m struggling to put back in movement although almost all the individual pieces are now repaired. But it’s one of these 3D mobile puzzles which only manage to stay together when every single piece is in place and moving right.

If anything is missing, the whole thing collapses. Not because anything is fundamentally broken, but because there is no easy path to putting everything back together at the same time.

It’s a scaffolding held together by routines, habits, ongoing motivation, exercise, fun and challenges, the right amount of social contact and rest, a sprinkle of urgency and pressure.

The trap is to try to rebuild what was. That ship has sailed. As with any crisis, loss or transition, what comes after can be good, as good or even better, but it will not be copy-paste from before. “Time waits for no-one”, sang Cat Stevens, I think.

Today’s struggles and challenges look a lot like my old ones. Some I recognize from the times preceding the accident. Others — and that is a little more demoralizing — carry me back to my pre-diagnosis years, a sense of being untethered that I thought I had left behind me for good.

I can’t just pick up the pieces and put them back the way they were. I need to rebuild. Re-solve issues I thought I had dealt with. That’s where patience comes in. If my ADHD diagnosis and treatment gave me the user manual and admin rights, the accident “upgraded” the system. There are regressions. The user interface has changed. And I’m the one who has to update the manual.

Right now I’m trying to work out the new usage limits and understand which runaway processes are hogging the resources. I’m spending a lot of time using workarounds, and monitoring, and doing trial-and-error.

A few things are becoming clear: lack of physical exercise is definitely an issue. It has to be reintroduced progressively. Lack of social life and fun activities, too. These will increase available resources in time, but right now they are limited and need to be carefully allocated. Certain activities that require excessive executive function are now placing a visible burden on the system, when before, the extra expenditure was just background noise… So I need to track them more carefully and spread them out over the day and the week. I need to make sure I can exit certain activities early, press pause regularly so the system doesn’t overheat.

I’ve looked at a bunch of habit or symptom-tracking apps. No surprise, none of them does precisely what I need. I took Claude’s suggestion and set up a very simple Google form that allows me to checkbox-capture the various dimensions and signals I think are useful. It all goes in a Google spreadsheet, timestamped, data to be tortured in any way I see fit.

As I have been writing night has fallen, it has almost become cold, and rain started threatening my words of ink. I have retreated inside, escorted by rolls of thunder and discreet flashes of lightning. Juju followed close behind and is now working on his kibble.

This week has been up and down. Lewis Capaldi in Montreux two days ago. Learning the death of a young colleague yesterday. A pit of discouragement this morning. Calm and hope tonight.

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    Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus
     

Généalogies du profilage

16 juillet 2026 à 01:00

Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus riches que ceux que nous pouvons avoir aujourd’hui sur ces sujets, ont été perdus. Et plus encore, qu’ils ne semblent pas plus avoir été résolus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le profilage semble embourbé dans ses limites sans parvenir à ouvrir de voies pour les résoudre. 

La rationalité statistique est au fondement des Etats modernes, rappelle Genicot à la suite d’Alain Desrosières (La politique des grands nombres, La découverte, 1993), d’Alain Supiot (La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015) ou encore de Theodore Porter (The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900, Princeton University Press, 2020). Mais elle est également au fondement de l’intelligence artificielle. Les statistiques permettent à la fois de quantifier le social et de le prédire, de profiler chacun « sous le prisme d’attributs qu’il partage avec d’autres ». Nous sommes non seulement statistifiés, mais également comparés. Le profilage dont nous sommes l’objet, bien souvent par devers nous, consiste à prédire notre comportement depuis la comparaison avec celui des autres à partir des régularités du passé. Partout, nous sommes notés, prédits, quelque soit la marge de certitude ou d’incertitude des traitements et inférences. Le calcul est normalisé, naturalisé par un score, une note. Que ce soit pour s’assurer, emprunter, se loger, obtenir un emploi, recevoir des allocations, être mis en relation avec d’autres…  Pour Genicot, ce profilage, ce scoring, les appariements qui en découlent, sont des techniques de régulation, des outils de gouvernementalité. Mais, alors que la loi s’applique à tous de la même façon, le profilage, lui, permettrait de s’adapter aux caractéristiques de chacun. Pour le philosophe du droit, il promet d’individualiser le droit pour « pleinement réaliser le principe d’égalité », pour produire des « règles sur mesure ». Tout l’enjeu du livre consiste justement à vérifier cela. Est-ce que le profilage remplit cette promesse ? Est-ce qu’il rend la justice plus juste ? 

Des débats de calculs

Pour déplier ses constats, Genicot observe trois milieux où se déploient, presque concomitant des techniques de profilage : le travail, l’assurance et le crédit. Dans chaque secteur, Genicot révèle, extirpe des archives les débats de l’époque. Et ceux-ci sont étonnement nourris. Les calculs d’alors viennent avec des questions. La science balbutiante s’interroge, quand l’ingénierie d’aujourd’hui semble avancer comme un rouleau compresseur, sans vraiment s’interroger des défaillances que ses calculs produisent ou des limites que la statistique atteint, comme le relevait danah boyd il y a quelques années (et qui vient de donner lieu à un livre qui sera publié le 29 septembre aux presses de l’université de Chicago, Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census). 

Les pratiques de profilage, rappelle-t-il, sont antérieures à la naissance de l’informatique, même si l’informatique va leur permettre de se déployer et de s’étendre sans commune mesure. Les premières classifications sont produites pour distinguer les capacités des élèves en créant des tests mentaux et d’aptitudes avec la psychologie différentielle. Les mathématiques servent alors à mesurer l’intensité et la qualité des sensations, la vitesse de réaction… pour mesurer les différences interindividuelles et caractériser les populations en marge de la société : les aliénés, les criminels, les pauvres, les anormaux. Derrière ces tentatives pour améliorer la justice en permettant aux politiques publiques de s’adapter aux profils de chacun s’amalgame des capacités de discriminations inédites porté par tout un courant eugéniste comme le montrera le paléontologue Stephen Jay Gould dans La mal-mesure de l’homme (Odile Jacob, 1997) ou plus récemment Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’intelligence artificielle  (Zulma, 2022, voire également notre critique). Les tests mentaux visent à diagnostiquer les enfants anormaux dans le contexte de l’instauration de l’obligation scolaire, avec, pour ses promoteurs, une volonté d’améliorer la justice sociale. 

Le terme même de profilage naît pour décrire cette mise en nombre des individus, en 1909 et s’accompagne, dès l’origine, d’un mode de production graphique pour relier les résultats aux différents tests. Au-delà de l’école, les tests vont rapidement être appliqués à l’orientation et à la sélection professionnelle, pour mieux faire correspondre les profils psychologiques aux métiers. Genicot, en plongeant par exemple dans les travaux de Jean-Maurice Lahy, dans les années 30, nous montre que les ingénieurs de l’IA n’ont rien inventé. On produit des tests psychologiques sur deux groupes de travailleurs, les bons et les mauvais (selon une distinction déjà pleine de biais, puisqu’elle ne repose que sur l’appréciation de chefs de services et le nombre de fautes professionnelles recensées) pour produire des métriques distinctives. Test qu’on peut ensuite faire passer à tout requérant pour mesurer si ses caractéristiques sont plus proches de l’un ou l’autre groupe. On tente de mesurer l’énergie, l’endurance, la concentration, la capacité d’initiative… via des tests psychométriques qui ne vont cesser de s’affiner. On les fait passer à une galerie de métiers pour tenter d’identifier ce qui singularise chaque secteur… Le profilage est dès l’origine une comparaison aux attributs statistiques des autres. « L’essence du profilage consiste à prédire une variable cachée (ici : une aptitude) de manière probabiliste, c’est-à-dire sur la base de caractéristiques (ici : les résultats obtenus à des tests psychotechniques) qui sont fortement corrélées à cette variable ». On le voit, malgré leurs efforts à « désubjectiver les méthodes d’appréciation », ces techniques les réifient. Les conditions sociales sont invisibilisées dans les capacités des individus : « le profilage réduit des situations sociales à des propriétés individuelles » et les biais de l’entité qui profilent sont passés sous silence

Pas étonnant que ces tests professionnels soient donc contestés. Leur caractère discriminatoire en termes de genre, de niveau social, d’origine… se dévoile à mesure que ces profilages se répandent. Les tests d’aptitudes professionnels montrent par exemple que 58% des Américains blancs les réussissent contre seulement 6% des personnes noires. Les débats pour rétablir l’équité se démultiplient alors. Faut-il différencier ces tests selon l’âge, le genre, l’origine ? Ce n’est qu’en 1991 que les Etats-Unis tranchent en prohibant les pratiques d’ajustement des scores selon l’appartenance à un groupe protégé. Mais si le débat est tranché, il n’est pas réglé. J’ai l’impression que l’enjeu de corriger les biais reste entier. Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment comment les corriger. Comme si les débats, tranchés par le droit, les avait arrêtés, sans stopper les pratiques ni les problèmes afférents. 

Avec le développement du numérique, le profilage va s’amplifier. Le big data permettant de démultiplier le profilage psychologique, malgré toutes les limites de ces tests, comme nous le disaient il y a quelques années déjà le psychologue Alexandre Saint-Jevin. En fait, le profilage va également s’étendre, comme celui des chercheurs d’emploi, initié au prétexte de mieux les accompagner et qui va surtout servir à les sanctionner et faire peser sur eux des contraintes plus importantes (sans que ce contrôle ne produise aucun horizon, comme nous disions en disséquant Chômeurs, vos papiers (Raisons d’agir, 2023), qui soulignait l’inefficacité du contrôle du chômage). Il va conduire également à un recrutement de plus en plus automatisé, où les systèmes calculent (un peu n’importe comment il faut le dire) la correspondance d’un CV à une annonce. Pour Genicot, la « logique corrélationnelle » se répand et s’impose partout, jusque dans l’évaluation des employés sur leurs lieux de travail. L’appréciation des individus par des variables qui ne lui sont jamais propres se couple d’une comparaison statistique des résultats de chacun évalués par rapport à ceux d’un groupe. Le profilage tient tout entier dans ce rapport étrange de soi aux autres, où les limites des métriques utilisées sont invisibilisées par les ratios et indicateurs produits. Comme si finalement les chiffres pouvaient assurer d’une neutralité de façade, d’une neutralité dont les limites ne sont plus interrogées. Les scores de risques sont partout défaillants, il n’empêche qu’ils ne cessent d’être produits et utilisés, comme nous le pointions en lisant Jathan Sadowski.  

En observant les débats du monde assurantiel comme ceux du secteur bancaire, Nathan Genicot montre les mêmes ambiguïtés. 

Quelles discriminations acceptons-nous ?

La sélection des assurés et la tarification des primes sont depuis longtemps rattachées au calcul de probabilités. L’assurance va prendre son essor au XVIIIe siècle après l’essor de l’arithmétique politique qui invente un siècle plus tôt les premières tables de mortalité qui décrivent le nombre de décès par âge. Le risque assurantiel s’est longtemps apprécié au niveau du groupe, plus qu’au niveau individuel, là où la condition de chacun est affectée par la condition des autres. Il faudra néanmoins attendre la loi de 1898 qui impose au patron d’indemniser les salariés victimes d’accidents du travail, pour faire de l’assurance le gage de la réparation. Les assureurs se mettent à sélectionner les risques qu’ils veulent couvrir comme les assurés. Ils comprennent vite que « plus le profilage est affiné, c’est-à-dire plus il y a sélection et tarification différenciées, moins il y a de solidarité ». Une constance simple que tout le monde semble avoir oublié à l’ère du Big Data. 

A défaut de parvenir à identifier d’autres attributs pertinents, l’âge s’impose souvent comme une catégorie principale, notamment pour l’assurance vie. Genicot souligne que le débat a été constant entre individualisation et solidarité. L’assurance n’a cessé de chercher des variables pertinentes. Derrière ces débats, on en voit poindre un autre, plus philosophique s’il en était : quelles segmentations – et donc quelles discriminations – acceptons-nous en tant que société ? Et lesquelles refusons-nous ? Si tout le monde semble accepter celle de l’âge, la discrimination de genre ou sociale par exemple le sont bien moins. Et les débats sur la discrimination d’origine, aux Etats-Unis, décalque des rapports de domination de la société, sont nourris. L’intégration du comportement et du mode de vie aujourd’hui dans le calcul assurantiel reste souvent polémique, à raison, puisqu’il incrimine l’individu et masque les différences créées par les rapports sociaux

Comme partout ailleurs, les assureurs produisent des scores pour calculer l’assurabilité de chacun. Les assureurs ne vont cesser de développer un discours pour justifier la segmentation qui leur profite en promouvant des calculs qui seraient dénués de connotation morale, alors que nombre d’entre eux vont user et abuser de pratiques problématiques, par exemple en tenant compte de la domiciliation pour faire grimper les primes des populations racisées par rapport à celles des riches (et blanches) banlieues américaines. Pourtant souligne Genicot, malgré les critiques acerbes contre les pratiques du secteur, peu de monde interroge « la prétention à atteindre l’objectivité dans l’évaluation des risques actuariels. La pertinence du recours aux classifications ne fait, à peu de choses près, pas l’objet de débats ». Pire, comme le soulignait la sociologue Greta Krippner, l’individualisation du risque semble bien plus la conséquence de la lutte contre les pratiques discriminatoires des marchés de l’assurance plutôt que liée à l’émergence du néolibéralisme. Bon, cela ne signifie pas pour autant que l’évolution du capitalisme est absente de la segmentation assurantielle. Celle est stimulée par la liberté tarifaire, et renforcée par les progrès de l’informatique qui va permettre de démultiplier les variables et de faire disparaître les discriminations derrières la complexité des critères

La régulation va bien sûr s’inviter dans ces innombrables débats, par exemple en encadrant les tarifs pour prémunir l’exclusion de certains publics, ou en écartant certaines formes de segmentation les plus criantes et problématiques, comme celles sur la religion, le sexe, l’origine ethnique ou la génétique… mais sans remettre en cause nombre de pratiques problématiques. En fait, derrière les débats nourris, la société semble n’être pas parvenue à fourbir de règles claires ne permettant pas les contournements. L’interdiction de faire des distinctions de genre par exemple n’a pas conduit à limiter les possibilités de segmentations, mais à conduit à utiliser des critères plus précis, comme s’y essaie l’assurance avec la prise en compte des comportements, à l’image de la conduite automobile elle-même. Une personnalisation dans laquelle l’assurance oublie sa fonction initiale : celle de mutualiser les risques. 

Genicot rappelle pourtant que l’assurance, pour fonctionner, doit reposer sur une segmentation modérée. Même constat quant au calcul du crédit et de son risque, né lui aussi avec l’essor des techniques statistiques. Dès l’origine, portés par les grands magasins pour faciliter la consommation, ceux-ci déploient des formulaires standardisés pour classer les performances de remboursements des clients. Là encore, « l’apparente objectivité de la classification n’empêche pas la présence d’une large part d’arbitraire dans l’attribution de la note ». Si la standardisation s’impose pour réduire le pouvoir discrétionnaire des agents, la statistique va s’y imposer dès les années 50 en développant des scores pour évaluer les capacités de remboursements de chacun. Enfin, pas seulement. A mesure qu’ils se déploient, là encore, les scores se complexifient, cachant dans leurs critères leurs innombrables jugements moraux et sociaux. En 1963 par exemple, les variables d’un fournisseur de score prennent en compte toute information disponible : le taux de crédit déjà engagé et les revenus bien sûr, mais aussi le statut marital et la profession, en passant par le fait d’être syndiqué. Derrière cette complexification des scores, c’est assurément notre compréhension commune qui s’éloigne, et avec elle, notre capacité à les réguler. Les innombrables facteurs pris en compte servent à obfusquer la discrimination raciale ou de classe à l’oeuvre. On apprend à utiliser des variables très éloignées des nécessités, simplement parce qu’elles peuvent être de bons prédicateurs, comme le fait d’avoir déjà un compte bancaire, ce qui est le cas de 87% de ceux qui paient leurs échéances de crédits… au risque que ces calculs accentuent les biais inhérents. Pas étonnant que, désormais, les économistes eux-mêmes estiment que les banques ne savent plus prêter à ceux qui en ont besoin. C’est comme si, à mesure qu’ils se perpétuent, les calculs se radicalisaient d’eux-mêmes. Comme l’IA semble s’écrouler à mesure qu’elle s’entraîne sur les données qu’elle produit, les calculs de la société semblent s’effondrer sur eux-mêmes à force d’être usés. Les scores de crédits, dont le célèbre Fico Score qui naît en 1956, se développent pourtant dans un contexte de compétition forte, promettant d’élargir le crédit aux plus pauvres. Il s’impose vite comme une métrique universelle… et immuable.

L’informatisation va permettre de renchérir le score de nouvelles variables, notamment cette des cartes de paiements électroniques qui permet de rendre les notes de risques dynamiques. Genicot rappelle que les notes ont une fonction disciplinaire. Elles font penser qu’elle dépend du comportement de chacun quand elles masquent d’abord des enjeux sociaux et de classe. Pire, malgré leurs lacunes intrinsèques, elles sont désormais utilisées pour d’innombrables autres services au prétexte d’un « besoin commercial légitime » : pour louer un logement, pour assurer une voiture, pour être embauché… « Tous utilisent la note de crédit comme un proxy, un indictateur du trait de comportement qu’ils cherchent à évaluer (tel que le fait d’être un bon locataire ou un bon employé) ». Le score de crédit devient un « outil de mesure de la moralité », alors qu’il est surtout, comme le disait Frank Pasquale dans Black Box Society (Fyp, 2015) opaque, arbitraire et discriminatoire. Les scores ne servent pas tant à clarifier les choses, disait-il, mais à les rendre plus obscures. 

Or, les scores modifient le réel qu’ils entendent décrire. Et à mesure que leur usage s’étend, radicalisent leurs effets. « Une mauvaise note entraînera un taux d’intérêt plus élevé, c’est-à-dire des conditions de remboursement plus difficiles pour la personne débitrice, ce qui accroîtra sa précarité économique. Si la note est prise en compte par des bailleurs ou des employeurs, l’incidence de cet effet de boucle sera d’autant plus significative. Une personne qui, à cause d’une mauvaise note, ne trouve pas d’emploi ou ne parvient pas à se loger, aura du mal à rembourser ses crédits et verra sa note diminuer encore davantage ». C’est en cela que les calculs se radicalisent, qu’ils renforcent le « lumpenscoretariat » qu’évoquaient Marion Fourcade et Kieran Healy

Là encore, des régulations seront votées pour encadrer les pratiques, mais sans vraiment parvenir à agir autrement qu’en limitant les pratiques les plus discriminantes. Derrière la neutralité des scores se cache l’accélération des biais. Même un score qui ne reposerait que sur les capacités financières des individus, serait foncièrement problématique puisque les capacités à rembourser sont loin d’être équitablement distribuées. Si l’enjeu est bien de prêter de l’argent aux gens, le score, par nature, vise bien plus à limiter le prêt qu’autre chose. Pas étonnant qu’on se retrouve donc avec des organismes bancaires incapables de faire leur métier : prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin ! L’information sur les décisions de crédits prises par les organismes, sur leur distribution, la mesure de leur équité… elle est bien souvent inaccessible. Les critères des scoring ou l’étendu des situations où ils sont utilisés également. Les innombrables données peuvent être désormais utilisées comme des prédicteurs de votre capacité de remboursement, également. Partout, l’opacité du scoring est la règle. Quand on voit par exemple le nombre de gens débancarisés, on se dit que les scores de crédit semblent surtout avoir appris, eux, à masquer leurs lacunes. 

Le risque d’un droit… sur mesure

L’essai de Nathan Genicot est bien plus sage que ma lecture énervée. Il souligne néanmoins combien les modèles statistiques et algorithmiques s’imposent dans tous ces secteurs « pour optimiser la prise de décision en se substituant au jugement humain ». Ils imposent l’idée que l’individu est seul responsable de ses notes, faisant fi du contexte social. Mais plus encore, il estime que le risque de ces calculs, de ces profilages, consiste à produire des règles de plus en plus individualisées, au risque d’altérer notre conception du droit lui-même, pour remplacer la règle qui s’applique à tous, par un droit sur mesure, calculé selon le profil de chacun

Dans la dernière partie du livre, il revient sur la critique d’une conception mécanique du droit : les peines similaires, impersonnelles, uniformes, à tous ont longtemps été considérées comme un idéal d’objectivité et de justice. L’impersonnalité des processus décisionnels étant vu comme un rempart contre l’arbitraire et un gage de prévisibilité. Mais là encore, au début du XXe siècle, cette conception est critiquée au prétexte que les conditions et le contexte sont toujours significatifs. A l’égalité succède le principe d’équité, et avec lui, l’idée d’une individualisation des peines pour que le droit soit le même pour tous, à l’image de la critique de la TVA ou des contraventions et amendes, qui s’appliquent à tous au même taux, même à Bernard Arnault, alors que leur impact ne sont pas les mêmes selon les revenus des justiciables. Bon, il existe bien sûr des moyens d’y remédier, en fixant par exemples des critères ou des seuils. Car, comme le souligne très justement le philosophe, le problème de l’individualisation est qu’elle n’a pas de limite. On peut personnaliser selon d’innombrables variables, comme nous le montre le marketing numérique. 

Dans les revues académiques du droit, actuellement, le débat est visiblement vif sur ces questions. La rêve d’automatisation invite certains à imaginer d’adapter la loi aux situations au grès des circonstances, à ajuster et calibrer les standards. Mais comment trouver le bon niveau pour traiter à la fois « les mêmes situations de la même manière » et « traiter différemment des situations différentes » ? « Un consommateur impulsif qui réalise régulièrement des achats en ligne pourrait par exemple se voir imposer des conditions plus strictes avant de pouvoir renvoyer un produit et se faire rembourser qu’un consommateur qui aurait, au contraire, un tempérament responsable et prudent ». Certes, mais sur quelles données, quelles inférences serait produit ce jugement comportemental ? Et serait-il lui-même juste, opposable, redevable ? On a un peu l’impression que ces perspectives oublient toutes les limites pointées par les débats passés que l’auteur a mis en avant dans sa généalogie. 

Pour Genicot, « la substitution des systèmes normatifs classiques par des dispositifs de profilage est déjà à l’œuvre », notamment dans les rapports de l’Etat à ses administrés. C’était le cas notamment, dans les années 70 avec le système GAMIN, un des premiers dispositif public de profilage pour conditionner le versement d’allocation familiales. C’est également le cas avec le profilage des bénéficiaires de la CAF et nombre d’autres outils de gestion du social que nous évoquons souvent sur danslesalgorithmes.net. Du profilage des chômeurs aux contrôles des frontières, l’individualisation et le profilage sont partout, mais ils produisent assez peu d’équité et encore moins d’égalité, au contraire. Le profilage produit surtout des conditions plus dures pour les plus vulnérables. L’optimisation prédictive partout où elle se déploie fonctionne mal, cela n’empêche hélas pas le développement d’innombrables formes de notations sociales. 

Pour Genicot, l’interdiction des notations sociales dans ce contexte par l’IA Act est le bienvenue, mais c’est oublier que le texte les rend licite plus qu’elle ne les interdit. Le RIA ne propose que de les encadrer, que de veiller à ce que les notes ne soient ni disproportionnées ni dissociées du contexte de leur production. Le fait que certains soient à haut risque ne fait peser sur eux qu’une surveillance accrue. Il ne vise pas à rendre les notes plus justes qu’elles ne sont. Ils ne nous invitent finalement pas à questionner la société. Il ne nous invite pas à changer la manière dont on calcule, ni ne nous aide à nous défier de l’enkystement des calculs. Il ne nous invite pas à changer la société, alors que demain, pour changer la société, il faudra assurément changer la manière dont elle est calculée. La personnalisation du droit, le profilage administratif, nous invite seulement à continuer la société telle qu’elle est. « Le profilage est profondément conservateur », rappelle le philosophe. « Le profilage conduit donc à créer des traitements différenciés dont il prétend cependant qu’ils sont conformes à l’égalité », sans offrir à la société les moyens de le vérifier. Ce n’est là que la parole des profileurs. Les innombrables enquêtes sur le sujet, notamment sur le profilage social, depuis les travaux pionniers de Virginia Eubanks, montrent toutes l’exact inverse. Aucun n’est conforme à l’égalité. En reposant sur l’individualisation et la responsabilisation de chacun, il est « l’exact inverse de la solidarité ». Le profilage « conduit à l’oblitération des relations et, plus largement du social. Le rapport de l’individu aux autres n’est jamais compris comme celui d’une interdépendance, mais uniquement comme une comparaison à une classe, à une collection d’individus ». « Les notes obscurcissent la dimension structurelle des inégalités sociales ». Et en s’imposant, elles nous empêchent finalement de les remettre en question. 

Au final, l’enquête historique de Nathan Genicot nous rappelle que pour changer la société, il va falloir changer la manière dont elle calcule. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Nathan Genicot aux éditions Amsterdam.
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  • Maven, l’impérialisme guerrier… sans limites 
    La journaliste de Bloomberg, Katrina Manson, a publié en mars un livre consacré au Project Maven : A Marine Colonel, his Team, and the Dawn of AI Warfare (Norton & Company, 2026, non traduit). Maven est le nom du programme d’IA développé par l’armée américaine pour faire la guerre (l’équivalent des programmes israélien que nous avons longuement évoqué dans DLA, notamment dans L’IA, ça sert, d’abord, à faire la guerre). Le livre raconte la bataille d’un officier des Marines, Drew Cukor, pour
     

Maven, l’impérialisme guerrier… sans limites 

15 juillet 2026 à 01:00

La journaliste de Bloomberg, Katrina Manson, a publié en mars un livre consacré au Project Maven : A Marine Colonel, his Team, and the Dawn of AI Warfare (Norton & Company, 2026, non traduit). Maven est le nom du programme d’IA développé par l’armée américaine pour faire la guerre (l’équivalent des programmes israélien que nous avons longuement évoqué dans DLA, notamment dans L’IA, ça sert, d’abord, à faire la guerre). Le livre raconte la bataille d’un officier des Marines, Drew Cukor, pour imposer le projet et convertir l’armée américaine aux promesses de la guerre automatisée. 

On regrettera vivement que le livre soit parfois peu précis sur ce que fait et ne fait pas Maven. Si on y apprend toute son histoire, on n’apprend pas comment le système fonctionne concrètement, ce qu’il arme ni comment. Si le livre évoque longuement le travail sur certaines données, notamment les images et vidéos satellitaires et de drones, c’est au détriment de toutes les autres qui nourrissent aussi le tableau de bord pour faire la guerre, et notamment les données provenant des écoutes téléphoniques, de la surveillance et du renseignement. Son interface qui semble la plus grande réussite du programme à en croire Manson ne nous est jamais montrée. 

Il faut comprendre que l’enquête de la journaliste porte plutôt sur le développement de projet agile au sein d’une bureaucratie contrainte et retorse. Si le livre propose une solide chronologie, Manson semble parfois rater certains enjeux au profit d’une ode à la persévérance et à l’innovation, comme fascinée par ce que Cukor et son équipe sont parvenus à imposer, dans l’adversité. 

Lancé en 2017, le projet Maven est désormais pleinement opérationnel. Il est le projet fondateur du ciblage automatisé. S’il n’est que l’un des 800 projets IA de l’armée américaine utilisés sur les champs de bataille, Maven est devenu son système phare, déployé dans toutes les branches militaires américaines. Plus qu’un outil de ciblage sans précédent, Maven est une plateforme qui concentre les dispositifs de renseignement et d’opérations. 

L’obsession de l’IA

Drew Cukor était officier dans les Marines à Kandahar en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. C’est là qu’il découvre les ordinateurs sur le terrain d’opération. Autant dire que sa déception est grande. A l’époque, les listes de cibles produites par le renseignement étaient enfermées dans des fichiers Excel. Chaque service avait ses propres outils d’analyse. Mais ces outils étaient inexploitables sur le terrain. Dès sa thèse dans le corps des marines en 97, Cukor défend que l’intelligence des machines est inutile si les soldats de terrain n’y ont pas accès. Pour lui, les ordinateurs doivent aider à transformer la donnée en intelligence pour l’action. En Afghanistan, puis à Bagdad en Irak, il constate que les ordinateurs sont inutiles aux soldats. Quand il devient le responsable du département du renseignement des Marines en 2010, son objectif est de réparer le renseignement et pour lui, cela signifie y déployer la plateforme de gestion de données proposée par une startup américaine, Palantir, dont il a apprécié la démonstration en 2009. In-Q-Tel, le fond d’investissement de la CIA a investi en 2005, 2 millions de dollars dans Palantir. A l’époque, Palantir n’est qu’un démonstrateur pourtant : il affiche des données provenant de nombreux silos du renseignement et permet de voir quel analyste y accède. Il garde la trace des changements et des indications que portent sur ces informations les agents. Une forme de wiki du renseignement permettant de discuter des informations, de les valider ou de les écarter. Parmi les données disponibles, il y a des appels téléphoniques et leurs transcriptions, des rapports d’interrogatoires, des images et vidéos… Et un système de requête permettant de trouver la trace d’informations dans toutes les informations disponibles pour les recouper. Palantir n’est qu’une interface qui permet d’afficher les données et de coopérer entre analystes sur des données qui proviennent du renseignement. Un tableau de bord.  

Le rapport de la commission du 11 septembre a pointé les défaillances du renseignement et plus encore de matériel pour l’exploiter. Cukor partage le même avis. Pour Cukor, comme pour Thiel et Karp, les fondateurs de Palantir, les attentats de 2001 ont été un choc. Pour eux, le renseignement américain a échoué à empêcher le drame. Pour eux, l’IA est la réponse à apporter : elle a pour mission de transformer le renseignement et les opérations. Mais, les Marines, où Cukor travaille, est le plus petit des services de la Défense américaine et son département spécialisé dans le renseignement est encore plus insignifiant. Cukor décide néanmoins d’utiliser Palantir sur le terrain en Afghanistan, en 2011. Très rapidement, les officiers de terrain le trouvent utile. La Marine l’utilise pour déterminer des routes et des zones d’atterrissage. L’outil est pourtant très imparfait, mais il fait vite la démonstration de ses possibilités. Pour Cukor, comme il le défendra dans une note, la modernisation du renseignement militaire est clé : à l’avenir, l’analyse déterminera qui l’emportera sur le champ de bataille. Le but est d’accélérer et d’améliorer la décision avec l’aide de l’IA. A l’heure où Google fait rouler des voitures autonomes, pourtant, l’armée n’a pas ces outils dans son catalogue. Pas même de système cloud. Et ce quand bien « même si l’internet a été une création du Pentagon et qu’il dépense 38 milliards de dollars par an dans les nouvelles technologies »…. Pour Cukor, tout est à faire. Mais pour convaincre, estime le soldat, il faut des applications concrètes, qui collent au terrain, utiles sur site.

Cukor propose d’utiliser l’IA pour analyser les données des drones et améliorer l’information satellitaire. Cukor va visiter les entreprises qui produisent des voitures autonomes. En 2017, il rencontre IDenTV, une startup qui construit un modèle de vision par ordinateur pour drones, capable de repérer des objets sur une image. Le Congrès valide les fonds. Le projet Maven est lancé. Son ambition est tout de suite de faire du ciblage. Pour lui, l’IA doit aider à sélectionner et prioriser les cibles et aider à apparier la réponse appropriée. Pour lui, le département de la Défense ne devrait plus jamais acheter de systèmes d’armement sans IA intégrée. Son idée fixe est de créer une application de ciblage révolutionnaire et démontrer que l’IA peut « réduire la durée de la chaîne d’engagement entre la détection d’une cible et son traitement : repérer, localiser, neutraliser ». Pour lui, le département de la Défense doit fonctionner bien plus comme une entreprise logicielle que comme une usine d’armement pour être capable de traiter la donnée, actif capital du terrain. 

Pour cela, Cukor se dote d’une équipe dédiée bien sûr. Tous semblent des avoir des profils atypiques, si l’on en croit Katrina Manson. Cukor, plus qu’un visionnaire, est plutôt décrit comme un psychopathe par certains d’entre eux. Un bourreau de travail, obsédé par sa vision. Manson délaye les commentaires des uns sur les autres… 

Du côté de la création de Maven, elle explique que l’enjeu a été d’intégrer peu à peu des informations provenant de différents types de drones et notamment les images qu’ils produisaient, qu’il a fallu faire parler, analyser, pour que les systèmes reconnaissent des formes. Une gageure pas si simple, notamment pour les drones qui volent le plus haut, qui renvoient des images où les informations sont difficiles à identifier du fait même de l’éloignement. Certains motifs ne font parfois que quelques pixels. L’étiquetage des images pour l’entraînement des systèmes n’était pas simple, d’autant que ces images sont produites selon différents angles, altitudes… L’autre enjeu de Maven a consisté à construire l’infrastructure pour sécuriser ces données tout en donnant accès aux agents assermentés comme aux logiciels des entreprises privées. Dès le début Maven se conçoit comme un projet en partie ouvert aux industries de l’IA, notamment aux entreprises capables d’apporter les capacités de traitement et de sécurisation, celles capables d’apporter les logiciels d’analyses des flux vidéos, etc. Manson montre surtout que les capacités du renseignement américain ne reposent pas seulement sur les capacités techniques des agences, mais visent surtout à agencer des infrastructures sécurisées, capables de traiter les volumes de données et l’information, et délimiter les capacités d’action de chacun. La structuration a consisté à ce que le gouvernement s’occupe des données et loue les licences d’usages des systèmes, à charge de les intégrer sans que ceux-ci n’accèdent aux données et les intégrer aux lourds systèmes sécurisés de l’armée. Ces travaux ne se sont pas menés avec les grandes entreprises du secteur, mais plutôt avec de petits acteurs, comme Clarifai.ai ou Xnor… Peu à peu, les entreprises fourbissent des dizaines d’algorithmes d’analyses, certains pour identifier les visages, d’autres pour les images de drones ou satellitaires. Faire apprendre la reconnaissance de formes aux systèmes prend du temps. 

L’enjeu pour Cukor était d’obtenir un démonstrateur utile sur le terrain, même si imparfait. Les premières démonstrations ont lieu en Somalie, 8 mois après le lancement de Maven. La démonstration n’est pourtant pas totalement concluante. L’écran se peuple d’indications de détection et toutes ne sont pas exactes (la moitié sont mêmes complètement fausses). La détection est lente. Mais l’IA montre qu’elle est capable de compter des humains sur un marché, de suivre des convois de véhicules en mouvement, de suivre des individus ciblés. Et puis, elle pointe des individus cachés dans des buissons qu’aucun humain n’avait détectés. L’IA venait de faire la démonstration de son utilité. Malgré ses défauts, l’exemple était saisissant. 

Cukor va tenter de rallier nombre d’acteurs à ses projets. Notamment Google et sa filiale, DeepMind, forte de son succès au jeu de Go, alors que son patron, Demis Hassabis a signé une lettre ouverte en 2015 contre les périls à utiliser l’IA pour la guerre. Les approches de Cukor pour inviter à rallier son projet sont difficiles. Partout, des déclarations s’en prennent au déploiement de l’IA, à l’image des plus actifs et radicaux, les acteurs de Stop Killer Robots, lancé dès 2012. Alors que les dépenses militaires soutiennent des entreprises de la Silicon Valley depuis longtemps, les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont refroidi l’ambiance. Une entité de Google finira par signer un contrat avec Maven, pour le stockage d’infrastructure, pour aider l’armée à construire son propre cloud. En mars 2018, ce contrat entre Google et Maven est rendu public, déclenchant une vaste contestation dans l’entreprise… jusqu’à ce que Google annonce son retrait du projet (ou son implication semblait surtout anecdotique, mais symbolique). Microsoft prendra sa place. Puis bien d’autres. En février 2025, Google remisera ses principes. Peu à peu, les entreprises vont se joindre au projet, au prétexte de prêter leur concours à la sécurité nationale. En 2025, Hassabis lui-même affirmera que « les valeurs démocratiques de l’occident sont menacées ». La plupart de ceux qui ont dénoncé les dangers de l’IA se sont rangés pour se mettre au service du marché des armées. Après le retrait de Google d’ailleurs, le projet Maven est renforcé : le programme obtient « l’exemption de sécurité nationale », lui permettant de ne pas répondre de ses actions. Son budget passe de 16 millions de dollars en 2018 à 93 en 2019. Sous la gouvernance de Cukor, le programme Maven aura englouti 1 milliards de dollars.

Un long processus d’amélioration

Maven de son côté étend son projet à d’autres enjeux que l’analyse des images de drones, pour y intégrer des contenus de caméras de sécurité et surtout, des analyses de textes, de contenus audios provenant de l’écoute des communications, de fichiers provenant de documents capturés à l’ennemi. La labellisation permet aux algorithmes de progresser et d’identifier de plus en plus correctement de plus en plus d’objets. Ses équipes se déplacent d’un terrain d’opération l’autre pour tester ses outils, notamment en Afghanistan, où l’équipe se rend compte qu’il faut améliorer les modèles car les données d’entraînement utilisées en Somalie ne fonctionnent pas aussi bien ailleurs. Pour l’instant Maven ne fait que de la détection, mais pour Cukor, l’enjeu est déjà de passer à la phase suivante : cibler. Quand les algorithmes de détection s’améliorent en Afghanistan, ils s’effondrent aux Philippines : les véhicules à détecter ne sont pas les mêmes, l’environnement non plus… À mesure que l’outil s’étend, le travail s’étend. L’enjeu à suivre des cibles est plus complexe que la simple détection… Malgré l’effort de détection, les frappes de drones sont loin d’être parfaitement sécurisées, les erreurs et les dommages collatéraux sont élevés. Mais surtout, Maven va peu à peu devenir ce pourquoi il est peut-être vraiment créé : pas seulement optimiser l’information, mais peut-être plus encore optimiser les ressources militaires, c’est-à-dire concentrer la puissance de feu pour qu’elle ait plus d’effets. L’IA pour faire la guerre est aussi, si ce n’est d’abord, un outil pour optimiser les ressources, décider de quelle arme employer… Maven semble un tableau de bord comme les autres : utilisé pour optimiser et contrôler les dépenses !

Au détour de son histoire, Mason raconte souvent l’obsession chinoise de l’armée américaine. A tous les niveaux, l’armée US semble convaincue que le prochain terrain d’opération sera une confrontation avec la Chine. Les américains sont convaincus que la Chine va reprendre Taïwan, plateforme de la construction des puces électroniques mondiales. Et l’armée américaine est convaincue que l’IA peut les aider à détecter l’offensive chinoise qu’ils attendent et contre laquelle ils se préparent. 

Manson évoque bien sûr Palantir et son PDG, Alex Karp, « le dealer d’armes IA du XXIe siècle ». En quelques années, Palantir est devenu le premier fournisseur de systèmes de Défense au monde. « La seule façon d’être en sécurité pour les Américains, est de s’assurer que ses adversaires aient peur », clame Karp. Pour lui, les activistes de la paix sont une infection. Ses systèmes savent agréger comme nul autre toutes les données, tous les détails sur une carte permettant aux systèmes d’IA et aux analystes de tout voir et de tout planifier. En s’imposant peu à peu comme l’acteur incontournable des systèmes de Défense, Palantir a décroché un accord de 10 milliards de dollars avec l’armée américaine pour les multiples licences à utiliser ses outils. Elle est devenue l’une des entreprises les plus rentables du monde. En 2018, alors que Maven se déploie timidement, Cukor veut déjà aller plus loin. Il voudrait que Maven incorpore tous les systèmes que l’armée utilise pour devenir la plateforme unique, le tableau de bord de la guerre, et notamment, incorporer les vidéos dans sa carte pour permettre aux analystes d’avoir accès à toujours plus d’informations, simplement ou leur permettre de cliquer sur une cible pour que le système la trace et la détruise. Pour cela, Cukor estime qu’il faut intégrer l’IA plus avant, dans le flux de ciblage lui-même. Le problème, c’est qu’à l’époque, l’argent de Maven est destiné à l’intelligence, pas à l’opérationnel. L’armée dispose d’innombrables options logicielles et intégrer l’IA est encore hautement controversé. En avril 2018, Cukor rencontre Palantir et déploie sa vision des systèmes de Défense pour les 10 prochaines années. Il imagine une sorte de Google Earth appliqué à la guerre. Un tableau de bord rassemblant toutes les informations, les structurant, les rendant disponibles… et les analysant. Il demande à Palantir de réimaginer l’interface utilisateur qu’ils proposent avec Gotham, l’un de ses logiciels. De faire quelque chose sur mesure. Cukor va initier des discussions avec nombre de start-ups. En octobre, l’équipe de Maven installe Palantir sur ses serveurs. La communauté militaire est rapidement convaincue de l’apport, malgré les coûts, même si l’installation de Palantir rend Maven moins essentiel. Cukor insiste pour que tout soit profondément séparé, aucune donnée n’est autorisée à passer d’un système à l’autre. Si la protection des données semble assurée, d’autres critiquent le fait que le Pentagon construise des services en couches, comme des tranches de cake superposées. Mais Palantir ajoute une couche d’analyse sur Maven : « La nouvelle plateforme de Palantir superposait de la réalité augmentée aux flux vidéo, traçant des lignes de planification de mission aux couleurs vives sur les images pour désigner les itinéraires comme étant sûrs ou dangereux. Des cercles concentriques, appelés cercles de portée, rayonnaient depuis un site d’attaque potentiel sur la carte pour indiquer la zone où des victimes pourraient subir des dommages collatéraux. Cette superposition attribuait également des numéros à des bâtiments spécifiques, facilitant grandement la communication entre des équipes disparates. » L’interface rend le tableau de bord et les cartes plus lisibles. Dans l’équipe de Maven, plusieurs pensent que l’intégration de Palantir est problématique. Cukor fait entrer nombre d’autres entreprises dans Maven, bien avant les grands acteurs de l’IA que seront OpenAI ou Anthropic, pour développer des modèles pour analyser les images et les données. 

Mason égraine les relations partenariales entre Maven et d’innombrables startups de la Valley. Leur flux, leurs reflux… Les avancées, les reculs, les hésitations.. Les luttes internes dans l’armée pour piloter les programmes d’IA, les guerres de territoires autour du partage de données qui permettent aux programmes de fonctionner. Beaucoup estiment que les protections imposées par Cukor sur les données restent son pire échec, empêchant leur partage entre différents services plutôt qu’empêchant les startups d’y accéder. La dernière partie du livre est toute entière autour de cette guerre de territoire entre différents services de l’armée. Derrière cette bataille interne, tout l’enjeu est de permettre non seulement de repérer, mais plus encore d’éliminer, de raccourcir la kill chain, comme l’ânonne chacun.

Reste que les débuts de ces intégrations n’en sont pas moins laborieux. « Les détections par IA semblaient initialement encore plus laborieuses avec le nouveau système de Palantir. Les détections apparaissaient sous forme de points si volumineux qu’ils masquaient les objets, rendant impossible la distinction entre adultes et enfants par exemple ». En octobre 2019, Maven est sur le front pour éliminer Abu Bakr al-Baghdadi…Trump est ravi de voir l’assassinat en direct, comme s’il regardait un film. 35 000 frappes contre l’Etat islamique sont déclenchées en même temps que le raid. Maven remplit son contrat. A nouveau, le système détecte des problèmes que les analystes n’avaient pas vu. « L’IA apparaît enfin capable de déchirer le brouillard de la guerre ». Même si les frappes sont loin d’être sans erreurs, comme le pointait la presse à l’époque. Entre 1437 et 8000 civiles seront tués en 5 années d’opération contre l’Etat islamique en Irak et Syrie, comme le révéleront les investigations de la NPR et du New York Times. L’armée américaine sera contrainte à mener une deuxième enquête après les contestations de la première pour éclaircir ce point, mais ses résultats ne seront jamais publiés. 

Les défaillances de l’IA sont pour l’instant passées sous silence, mais nombre de civiles sont souvent confondus avec des combattants. L’IA ne distingue pas les bons des mauvais. Ce qu’il voit devient souvent une cible puisqu’il est conçu pour en produire. Pour les défenseurs de la généralisation de l’IA, l’IA n’est pas toujours en cause, renvoyant la responsabilité aux humains. Pour les prosélytes de ces systèmes, ils permettent d’accéder à plus de données que jamais pour mieux décider. Pour les journalistes, les victimes civiles sont toujours plus nombreuses que comptées dans les rapports de l’armée. Lors de l’opération Tempête du désert en 1991, 90% des bombardements manquaient leur cible, faute de précision. Désormais les erreurs proviennent bien plus des biais des systèmes, du défaut de contexte ou de l’ignorance. Pas sûr que ce soit plus rassurant. En 2015, l’armée américaine a bombardé un hôpital en Afghanistan faisant 42 morts : la faute à de mauvaises coordonnées et à des erreurs humaines, reconnaîtra l’armée. 

Pour s’améliorer, Maven a capitalisé sur l’étiquetage des données pour mieux aider à entraîner ses systèmes et améliorer leur performance. La labellisation coûte de l’argent et prend du temps. En septembre 2020, avec l’aide de Palantir, Scale AI puis Enabled Intelligence, la labellisation devient un gros business pour ses acteurs : elle représente 708 millions de dollars de contrats pour l’armée, sans compter les 400 étiqueteurs de données, des militaires  employés directement par Maven, qui disposerait désormais de quelques 100 millions d’images étiquetées. Une arme sur une épaule ne se distingue bien souvent que sur deux ou trois pixels. Mais une fois entraînés, les systèmes se révèlent meilleurs que les humains, puisqu’ils peuvent voir ce que les analystes ne peuvent pas voir. En fusionnant les données provenant d’innombrables sources (images, signal radio et électromagnétique…), tout l’enjeu est d’améliorer la détection d’objets qui ne sont pas visibles aux humains et de les faire apparaître sur la carte. Pour l’armée, l’IA n’identifie pas toujours des objets mieux que l’humain, mais elle les identifie avant et plus vite que l’humain. 

La journaliste évoque encore la difficulté à sélectionner les armes appropriées, qui doit répondre à des contraintes nombreuses, de disponibilité, de temporalité et de communications. Ou encore, la difficulté à distinguer les combattants de ceux qui ne le sont pas. La Défense américaine se dote de documents de cadrage sur le ciblage, sans les publier. 

Maven, la puissance brute

Alors que Drew Cukor a quitté le programme en octobre 2021, en février 2022, Maven est déployé en soutien à l’Ukraine en Allemagne. Ses capacités de détection, confrontées à un nouvel environnement, nécessitent à nouveau une mise à jour pour s’améliorer. A nouveau, les algorithmes doivent s’adapter aux données et les données être labellisées pour s’adapter aux terrains et aux objets de guerre locaux. L’Ukraine n’est pas le désert. Il faut identifier les systèmes russes, comme les Tracteur-érecteur-lanceurs russes. Cela ne prendra que deux semaines seulement. Maven fait la demonstration que son système est capable de s’adapter très rapidement. 

L’armée américaine va très vite partager des informations avec l’Ukraine, mais sans leur donner accès à ses systèmes pour ne pas être accusée de participer à la guerre. Elle aide les analystes urkrainiens à regarder aux bons endroits. Depuis son QG allemand, Maven améliore son infrastructure cloud et sa connectivité pour éviter nombre de problèmes de latence. L’équipe transmet des cibles détectées à l’Ukraine, une trentaine par jour, 3 fois plus que ce qu’elle n’en voyait en Irak 5 ans plus tôt. La vitesse de la guerre a triplé en 5 ans, souligne Manson. Le nombre de détections ne va cesser de s’améliorer… Notamment en intégrant toujours de nouvelles données par exemple les interceptions de communications téléphoniques et radios russes, les explosions de missiles entendus via ces communications, les réseaux sociaux, comme les informations provenant de TikTok ou Twitter… « Les Etats-Unis deviennent les yeux de l’Ukraine ». Ils signalent également des points d’intérêts (jusqu’à 267 par jour en 2022) grâce à Maven. Mais l’enjeu n’est déjà plus l’identification de cibles, que les ressources en armes, missiles, munitions, drones… 

La guerre devient une question de puissance brute. Alors que l’armée américaine envoie des ressources sur le terrain, Maven teste et évalue plus de 1500 algorithmes pour améliorer son système. L’Ukraine va permettre à Maven de s’améliorer encore. Maven permet à l’armée ukrainienne de voir plus loin que le front. Après avoir progressé sur les cibles fixes, Maven s’améliore sur les cibles dynamiques. La communication s’améliore. Les ukrainiens sont désormais capables de détruire des cibles 18 minutes après que les Américains les leur aient communiqué. En 2024, l’Ukraine a détruit plus de 2600 tanks russes et plus de 5000 véhicules armés. Pour l’armée US, le soutien à l’Ukraine a permis d’engranger d’innombrables progrès. Le succès de Maven ne repose pas seulement sur ses algorithmes, mais bien plus sur ses données et la façon dont les flux s’interconnectent. Les systèmes sont désormais capables d’identifier un objet dès qu’une seule image se présente. Ils font encore des erreurs, peuvent ne pas tout voir, mais savent désormais repérer des objets, même avec peu de données d’entraînements. En 2024, l’armée américaine ne fait plus passer qu’une douzaine de points d’intérêts par jour à l’armée ukrainienne. Mais c’est d’abord parce que celle-ci a également énormément progressé et a bien moins besoin de l’aide américaine. Les taux d’erreurs se réduisent selon les chiffres de l’armée. La précision s’améliore. L’armée russe a utilisé des faux marqueurs sur le terrain, pour tromper les modèles de détection satellitaires, mais Maven a vite appris à les distinguer. Les données sont devenues le nerf de la guerre. Leur intégration de plus en plus rapide fait la différence. Maven est un système adaptable, qui se met à jour rapidement, comme un logiciel, explique Manson. « Il peut produire ce dont le commandement a besoin ». Sous le commandement de Whitworth, Maven est devenu un projet public, qui a quitté le secret. Le tir est désormais prêt à être entièrement automatisé. Au printemps 2025, le contrat du Pentagon pour Maven Smart System est passé à 1,3 milliards de dollars. Celui de Palantir à 480 millions de dollars. 

Les machines combattent les machines. La NSA écoute le monde entier. Et désormais, la NGA le regarde. Elle observe le globe en permanence. « En 2024, le commandement alimentait le système intelligent Maven avec 179 flux de données en temps réel provenant des domaines terrestre, maritime, aérien, spatial et cybernétique. » Désormais, les opérateurs qui utilisent Maven approuve ou désapprouvent le ciblage depuis le tableau de bord de ciblage fourni par Palantir, déterminent les priorités, hiérarchisent les ciblages, et envoient directement des messages aux systèmes de tirs. La kill chain est effectivement devenue bien courte. « Une cible peut désormais passer de détectée à engagée en quelques minutes, contre plusieurs heures auparavant ». Maven sait désormais détecter et tracer les missiles ennemis en temps réel et travaille à prévoir là où ils vont frapper. 32 entreprises différentes travaillent sur le programme Maven, 25 000 personnes l’utilisent. Il a accumulé plus d’un milliard de détection d’objets. Depuis 2024, Northcom et le Norad l’utilisent. 

L’adoption de Maven est totale. Il est utilisé pour faire de la détection de franchissement de frontières aux Etats-Unis ou pour surveiller le trafic de drogue dans les Caraïbes. La garde nationale l’utilise pour surveiller les départs de feux. Les promoteurs de Maven comme ceux de Palantir estiment que Maven n’est pas un système d’armement, que valider une cible ne déclenche pas le largage d’une munition sur celle-ci. Mais cette défense semble de plus en plus une parade argumentative. Le système apparie les munitions aux cibles et propose une priorisation des cibles que les analystes peuvent certes aménager… 

Pour certains militaires, Maven nécessiterait une doctrine d’usage. Ce que montre Katrina Mason dans ses conclusions, c’est que pour l’instant, la seule doctrine consiste à l’utiliser. « L’IA dotée d’une capacité d’action autonome va non seulement complexifier le projet Maven et l’usage général de l’IA dans la guerre, mais aussi la rendre plus opaque pour l’utilisateur. Elle va également accélérer le rythme des conflits et en amplifier l’ampleur ; par ailleurs – et en dépit des arguments vantant le potentiel de désescalade de l’IA – elle risque de rendre la guerre plus probable. »

L’ajout de LLM dans Maven, via Palantir et d’autres entreprises, comme OpenAI ou Anthropic, a pris du temps. Les premières tentatives ont été déceptives. Elles semblent surtout utilisée pour développer des prototypes de campagne et pour planifier des décisions militaires. Mais leur usage est pour l’instant observé avec défiance, estime Mason, notamment par crainte qu’ils empoisonnent les systèmes. Cela n’empêche pas leur intégration de s’étendre, même si on connaît fort mal la manière dont l’IA générative est utilisée. 

L’obsession de l’autonomie, la réalité de l’escalade

Katrina Mason termine son livre en revenant sur les propos d’Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations Unies, qui souhaite interdire le recours aux armes autonomes et qui s’inquiète du développement de l’IA dans le domaine militaire. La balance est pour l’instant difficile à faire, par manque d’information sur les systèmes et leurs conséquences. L’IA dans la guerre permet-elle de limiter les dommages collatéraux et les victimes civiles ou de les étendre ? Toutes les armées qui déploient ces systèmes assurent garder la main : qu’il y a toujours un humain pour valider les décisions de l’IA, mais on sait que cela tient d’une fable plus que d’une réalité. Le contrôle humain tient d’un slogan vague et mal conçu. Les systèmes embarquent les biais du renseignement avec eux et peuvent mal identifier les personnes depuis les lacunes des systèmes de reconnaissance. La Convention sur le contrôle des armes (CCW GGE) discute depuis 2014 du problème des armes autonomes. Pour Mary Wareham, longtemps responsable de la question de l’armement à Human Rights Watch, l’une des initiatrices de Stop Killer Robots, nous devrions pousser les Etats à signer un traité pareille à celui de la réduction des mines antipersonnelles. Mais pour Cukor, comme pour l’armée américaine, le risque vient bien plus du risque de développement d’armes autonomes par ses ennemis. L’armée est plus inquiète de sa capacité à neutraliser une attaque que de réguler les siennes. Pour l’administration Trump, l’IA est une contribution essentielle et positive à la guerre en tout point, comme si les critiques n’avaient aucune voix au chapitre. Si la Chine semble plus modérée sur le développement d’armes autonomes, c’est certainement pour ralentir l’avancée américaine, explique Katrina Manson, qui semble avoir été contaminée par la perspective de guerre avec la Chine. Mais plus encore que l’autonomie, le déploiement de l’IA dans les conflits risque de conduire à l’escalade, comme l’expliquait un groupe d’experts de l’ONU

Pourtant, au terme du livre de Manson, on ne sait toujours pas très bien comment les résultats sont générés. Pour cela, nous ne disposons que d’une poignée d’images très rarement distillées, comme dans cette vidéo récente, relayée par le journaliste Dan Israel dans un article pour Mediapart soulignant l’emprise de Palantir sur l’armée américaine. 

Captures d’écrans d’images de Maven. Source

Ce que l’on y voit semble tenir d’une forme de jeu vidéo, un outil de simulation qui ne simule pas, où chaque paramètre semble appréciable, mais où nombre de décisions sont automatisées, proposées pour validation, choisies par le système.  

En mai 2025, le directeur de l’unité d’innovation pour la Défense américaine, Doug Beck, expliquait que l’Ukraine consommait 4000 drones par jour (autant que ce que le département de la défense achetait en un an). L’Ukraine a produit 3 millions de drones en 2025, un million de plus de ce qu’elle produisait en 2024 (voir notre article sur le sujet). Pour chaque drone commercial fabriqué aux Etats-Unis, la Chine en produit 100 de plus, rappelle Manson. Dans son budget 2026, le Pentagon prévoit de dépenser 13,4 milliards pour des systèmes autonomes, dont le Replicator, un avion de chasse sans pilote. Face à ces perspectives, les Etats-Unis souhaitent reconstruire leurs capacités industrielles militaires. Plus facile à dire qu’à faire. 

Chez JP Morgan, Drew Cukor ne s’intéresse plus à mettre de l’IA dans les armes, mais dans la finance (pas sur que ce soit plus rassurant). Les modèles d’IA vont permettre de redéfinir le fonctionnement des prêts, des hypothéques, des cartes de crédit, des placements, s’apprêtant à « turbocharger » l’économie, tout en contournant la conformité et les régulations établies, au risque là encore des biais, des erreurs et de l’injustice. 

Le débat sur la moralité de la guerre reste entier. Pas sûr que l’autonomie ne nous aide à la faire progresser, bien au contraire. Si l’armée semble prendre l’éthique au sérieux, il y a de quoi être cynique. L’IA renforce la distance des combattants à l’acte de tuer, mais risque également de les éloigner de la décision de tuer. Ce double mouvement échoue à reconnaître l’humanité de l’opposant, qui est de plus en plus mise à distance. « Les outils d’IA risque d’abord de désensibiliser les combattants et l’armée, d’actes dont nul ne sera plus responsable », s’inquiète la journaliste. L’IA devrait pouvoir minimiser les erreurs et les dommages collatéraux, mais ce qu’on en voit pour l’instant, c’est qu’elle fait surtout s’envoler le volume de dommages plutôt qu’elle ne le réduit. La technologie rejoue le paradoxe de Jevons : « les technologies qui améliorent l’efficacité et abaissent les coûts conduisent invariablement à l’augmentation de leur consommation ». Les systèmes d’IA produisent plus de cibles, plus vites et rendent plus facile leur élimination. Les cibles générées par une boîte noire rendent le commandement trop sûr de lui. Ces systèmes transforment la guerre en jeu vidéo. De partout, il simplifie la destruction. L’ennemi est désormais plus facile à tuer qu’à capturer. Ces systèmes ne font aucun prisonnier. Ils ne proposent aucune clémence. Le paradoxe de Jevons nous le dit depuis longtemps : « plus quelque chose est efficace, plus vous allez avoir tendance à l’accomplir ». Pire, termine-t-elle. Non seulement cette technologie peut faire des choses horribles, mais les garde-fous peuvent également être facilement ajustés voire enlevés, comme le montrait Lavender, l’équivalent de Maven pour l’armée israélienne, où le nombre de victimes collatérales d’un tir pouvait être abaissé ou relevé, au gré des besoins de la guerre. Pour Mark Milley, l’ex chef d’Etat major de l’armée américaine, le champ de bataille sous IA ouvre une boîte de pandore… Les atrocités ne vont pas disparaître avec l’IA, rappelle Manson. Pour un autre gradé américain, le champ de bataille prend le tournant de l’autonomie, mais ce n’est pas parce qu’on est capable de le faire que nous devrions y aller. Trump a renommé le ministère de la Défense en ministère de la Guerre. En septembre 2025, Pete Hegseth, secrétaire de la Défense américain, devant tous les généraux de l’armée US, a affirmé vouloir plus d’IA partout et plus du tout de contraintes d’engagement excessives.

40 millions de personnes sont mortes durant la Première Guerre mondiale. 85 durant la seconde. Maven est désormais partout. Dans tous les services sur tous les continents. Jusqu’aux outils des alliés de l’Amérique. L’IA est désormais au cœur de toutes les opérations militaires américaines. Les mavenites sont pour la plupart partis dans d’autres entreprises du complexe techno-militaire américain, et notamment les entreprises d’IA qui rend Maven désormais puissant : Palantir, Microsoft, Anduril, OpenAI. La Maven mafia est partout. 

Mais surtout, ces systèmes reposent d’abord sur une surveillance invisible et sans limite aucune, au prétexte d’obtenir toujours plus de données pour optimiser toujours plus ses cibles et ses frappes. Le succès de l’IA repose sur une surveillance toujours plus totale, sans limite ni garde-fous. C’est l’éléphant dans la pièce de l’autonomie. Celle d’une surveillance de tous sans limite. 

C’est à nouveau la grande limite du livre pourtant très documenté de Katrina Mason. La journaliste semble passer à côté de ce à quoi elle n’a pas eu accès, malgré la profondeur de son enquête. C’est pourtant dans ce qu’on ne voit pas dans ce livre que se cache le monstre à venir. Un monde qui rêve d’assurer sa sécurité sans plus aucune limite quand bien même pour cela il serait finalement surtout prêt à se détruire lui-même, dans un impérialisme sans limite, dans un autoritarisme sans plus aucune contrainte. 

Hubert Guillaud

Couverture du livre de Katrina Manson.

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    La capteur de chute est en passe d’être remplacé par un micro sous IA pour surveiller les petits vieux dépendants, raconte Steven Blum pour Wired. Qui a équipé son vieux père d’un dispositif de ce type, Sensi.ai qui informe les aidants du moindre problème. Le fils a fini par regarder les transcriptions des enregistrements effectués. « En lisant ses conversations intimes, je me suis soudain senti comme un espion, avec l’appareil pour complice silencieux. C’est moi qui avais insisté pour l’install
     

Le panoptique du soin : la bienveillance de la surveillance

13 juillet 2026 à 01:00

La capteur de chute est en passe d’être remplacé par un micro sous IA pour surveiller les petits vieux dépendants, raconte Steven Blum pour Wired. Qui a équipé son vieux père d’un dispositif de ce type, Sensi.ai qui informe les aidants du moindre problème. Le fils a fini par regarder les transcriptions des enregistrements effectués. « En lisant ses conversations intimes, je me suis soudain senti comme un espion, avec l’appareil pour complice silencieux. C’est moi qui avais insisté pour l’installer, mais je me sentais désormais mal à l’aise. De son côté, mon père ne se souvenait pas qu’on l’avait informé que Sensi écoutait ses conversations. » « Contrairement à Alexa, ces appareils n’attendent pas que quelqu’un prononce le mot « à l’aide » pour fonctionner. Ils commencent plutôt à enregistrer après certains événements précis : des bruits tels que des chocs sourds, des quintes de toux ou des cris, ainsi que des mouvements comme une chute du lit. Dans le cas de Sensi, l’appareil ne prévient même pas la personne âgée qu’il enregistre, ce qui explique en partie la confusion de mon père. »

« Sensi se présente aussi comme un outil de suivi du déclin cognitif, capable de repérer des anomalies dans les « schémas de parole, le ton, l’activité et les mouvements » des patients. Ihab Hajjar, neurologue spécialisé dans la détection de la démence par IA, doute de l’utilité du dispositif à cet égard. Il explique avoir vu des modèles cliniques identifier 60 à 70 % des patients comme souffrant de troubles cognitifs, alors que la prévalence réelle se situe plutôt entre 10 et 15 %. « Je n’ai vu aucune preuve solide issue d’un protocole d’analyse qui m’inciterait, en tant que clinicien, à recommander [des dispositifs comme Sensi] à mes patients », déclare-t-il. Sensi n’a pas sollicité l’homologation de la FDA (l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux) pour ces allégations, bien que sa PDG affirme que l’entreprise a entamé la procédure. »

Ça n’a pas empêché l’entreprise de lever 100 millions de dollars, un succès qui s’explique tant le public américain se méfie des maisons de retraites au coût prohibitif. Des dispositifs comme Sensi promettent de résoudre le dilemme de l’autonomie, en offrant sécurité sans contraintes physiques et surveillance sans contrôle institutionnel. Reste, explique Blum, que le discours de l’entreprise à l’intention des familles diffère de ce qu’indiquent clairement les documents destinés aux investisseurs : « les véritables clients sont ici les agences de soins à domicile, et Sensi affirme que l’utilisation de ses services leur permet d’accroître leurs revenus et de mieux fidéliser leur clientèle. Le témoignage d’une agence, publié sur le site de Sensi, faisait état d’une augmentation de 88 % du nombre de clients et d’une hausse de 85 % des heures facturables après l’installation des dispositifs de l’entreprise. »

Alors que la pénurie d’aide-soignante s’aggrave, des dispositifs de ce type sont en passe de devenir la norme. Pour Clara Berridge, professeure associée à l’École de travail social de l’Université de Washington, les dispositifs de ce type donnent l’impression que la surveillance est une condition sine qua non de la prise en charge. « Il peut y avoir consentement, mais cela ne rend pas pour autant le processus éthique lorsque les choix sont aussi restreints — du type : “Soit on vous place en maison de retraite, soit vous acceptez cet appareil” », explique-t-elle. « Placer les gens face à deux options indésirables est une situation très difficile. »

Ici, les personnes ne peuvent même pas évacuer leur émotion sans que cela déclenche une alarme. L’association américaine des personnes retraitées rapporte que 25 % des aidants américains surveillent déjà leurs proches à distance grâce à des applications, des plateformes vidéo, des objets connectés et d’autres systèmes — soit près du double du nombre de personnes utilisant ces technologies en 2020. Bien que Sensi soit utilisé pour détecter les chutes dans le cas de du père de Steven Blum, il est aussi capable de déceler la solitude. Un client cachait sa souffrance à ses enfants mais confiait à un ami de passage : « Je regarde davantage la télévision en ce moment, je me sens seul » ou « Peu de gens viennent me voir. Je me sens un peu triste. » Les mots ont alerté l’agence d’aides-soignants qui s’occupe de lui. Mais l’histoire ne nous dit pas quel remède ceux-ci ont administré.

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    Le (Large) langage (Model) de la guerre. « Il faut désarmer l’IA » écrit le pape Léon XIV dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas« , publiée le lundi 25 Mai 2026. De fait et à l’occasion des récents conflits, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, les technologies d’IA sont des puissances d’armement. En première intention et sous les feux de la rampe autant que de ceux de la guerre, on a beaucoup parlé, ces derniers mois, de l’injonction faite par le gouvernement Trump aux grandes
     

La stratégie Ender de l’IA : le monde comme délégation et comme simulation.

11 juillet 2026 à 05:34

Le (Large) langage (Model) de la guerre.

« Il faut désarmer l’IA » écrit le pape Léon XIV dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas« , publiée le lundi 25 Mai 2026. De fait et à l’occasion des récents conflits, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, les technologies d’IA sont des puissances d’armement.

En première intention et sous les feux de la rampe autant que de ceux de la guerre, on a beaucoup parlé, ces derniers mois, de l’injonction faite par le gouvernement Trump aux grandes sociétés d’intelligence artificielle (IA) de se soumettre et d’accepter que leurs technologies soient utilisées dans le cadre de programmes militaires. Rien de vraiment nouveau car toutes les technologies et la plupart des industries (automobile par exemple) ont toujours été utilisées et mobilisées dans le cadre de guerres déclarées, ou en anticipation de celles pouvant l’être, y compris les fondements d’internet qui fut pour partie un projet de la DARPA.

Là où un changement de paradigme s’opère c’est qu’il s’agit cette fois de se plier (pour Anthropic et les autres) à l’utilisation de leur technologie d’IA, y compris pour la décision non-supervisée d’offensives et de ciblages à dimension létales, donc en clair pour tuer des gens de manière automatisée sur la base de choix dans lesquels la décision humaine n’est plus qu’un cadre de raisonnement parmi d’autres, ni déterminant ni déterministe, une variable d’ajustement de moins en moins requise, et de plus en plus systématiquement exclue de toute action ou réaction « en temps réel ».

Le patron d’Anthropic (Dario Amodei) a refusé de se plier à l’injonction qui lui était faite (refusant à la fois le cadre d’une utilisation létale et celui d’une surveillance de masse des populations). Trump l’a donc banni et mis sur liste noire, le privant notamment de juteux et décisifs financements étatiques. Dario Amodei a probablement vécu son moment « San Bernardino », à la manière dont Tim Cook (patron d’Apple) avait en 2015 refusé de baisser le niveau de sécurité de l’iPhone pour permettre au FBI d’accéder aux données du meurtrier de la tuerie de San Bernardino (à l’époque, il y a donc 10 ans, c’est pas rien à l’échelle des sujets dont on parle, j’avais pris un positionnement un peu … dissonant en posant la question suivante « un terroriste est-il un client Apple comme les autres ?« )

Dans une enquête de Bloomberg notamment relayée par une journaliste de la RTS sur X, on apprenait plus précisément ceci (je souligne) :

« L’image publique d’Anthropic repose sur une IA conçue pour servir l’humanité. L’entreprise refuse de franchir certaines lignes rouges, notamment celles des armes entièrement autonomes et de la surveillance de masse. Mais au début de l’année 2026, alors qu’Anthropic engageait un bras de fer avec le Département de la Défense sur les principes de son contrat en cours à 200 millions de dollars, l’entreprise soumettait une proposition pour remporter un concours du Pentagone doté de 100 millions de dollars.

L’objectif du programme était de produire une technologie permettant de superviser, par la voix, des essaims de drones létaux. Claude devait comprendre l’ordre vocal d’un opérateur humain et le convertir en instructions numériques pour coordonner la flotte de drones. Dans ce cas, l’humain donne une instruction globale. Une fois l’ordre transmis, les drones, grâce à leur propre intelligence artificielle en réseau, calculent leurs trajectoires d’approche et se répartissent les cibles sans intervention humaine.

Selon les sources internes citées par Bloomberg, la direction d’Anthropic estimait que cette utilisation respectait ses conditions d’utilisation car l’IA de ciblage létal est embarquée dans les drones eux-mêmes, pas dans Claude. Par conséquent, tant que l’opérateur conserve le pouvoir théorique d’interrompre le système, l’entreprise considère que l’arme n’est pas « entièrement autonome ».

Mais sur le terrain opérationnel, cette distinction relève davantage de la philosophie que de la balistique. Même si l’opérateur conserve la supervision et le pouvoir d’interrompre le système, il est techniquement impossible pour un humain de traiter assez d’informations pour l’utiliser à temps, face à la rapidité de calcul d’un essaim de drones propulsés par une intelligence artificielle en réseau. Le temps que l’opérateur comprenne que l’essaim a fait une erreur d’identification, la cible est déjà détruite. Dans l’imaginaire collectif, une armée de robots tueurs se représente souvent sous la forme d’androïdes humanoïdes lourdement armés, marchant au pas sur un champ de bataille. Or, le Pentagone ne cherche pas à reproduire le soldat humain, mais à le dépasser par la logique de l’essaim. (…) Il faut imaginer des centaines de petits drones, furtifs et peu coûteux. Animés par un modèle d’IA, ils communiquent entre eux en temps réel. Ils fonctionnent en réseau et se comportent comme une ruche. Si des drones sont abattus par l’ennemi, l’essaim recalcule instantanément sa géométrie et poursuit sa mission.

Leur objectif tactique est de saturer la cible. Ils sont conçus pour submerger les radars, épuiser les défenses anti-aériennes, traquer une cible sous une multitude d’angles simultanés et frapper de façon synchronisée.Cette stratégie s’inscrit dans le programme Replicator, annoncé en 2023 avec une promesse opérationnelle pour août 2025. Son objectif est de contrer l’avantage du nombre de l’armée chinoise en produisant des milliers de systèmes autonomes coordonnés par intelligence artificielle, sacrifiables et peu coûteux. C’est pour devenir le cerveau de ce type de chorégraphie qu’Anthropic avait proposé Claude.

Comme les sources de Bloomberg le rapportent, Anthropic n’était donc fondamentalement pas opposée au développement de systèmes autonomes, tant que la définition de l’autonomie s’alignait sur ses propres standards. L’impasse est survenue lorsque la direction d’Anthropic a exigé de maintenir l’humain dans la boucle de décision d’élimination de la cible, tout en refusant d’accorder au Pentagone un accès complet et sans restriction au modèle. Or, le Pentagone n’achète pas de boîtes noires. Perdant patience face à une entreprise qui plaçait sa gouvernance au-dessus des impératifs étatiques, le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth a ordonné l’interdiction pour les sous-traitants du Pentagone de mener toute activité commerciale avec Anthropic, la classant de facto comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement.

C’est une condamnation à mort commerciale qui excommunie la firme de tout l’écosystème de défense : désormais, aucun sous-traitant de l’armée n’a le droit d’interfacer ses systèmes avec Claude. Y compris Palantir. Anthropic a parié que ses capacités de raisonnement la rendraient indispensable. C’était une erreur d’appréciation. Pour l’armée américaine, un modèle capable à 95 % qui obéit est infiniment plus précieux qu’un modèle à 99 % qui discute les ordres.

Le Pentagone a immédiatement redistribué les cartes. Toujours selon Bloomberg, pour faire avancer son projet d’essaims de drones autonomes, l’armée s’est tournée vers une coalition de remplaçants incluant SpaceX, xAI, et des firmes de technologie de défense partenaires d’OpenAI.

 

D’autres, comme Sam Altman le patron d’OpenAI, se sont rapidement mis en mode carpette et plié à l’ensemble des demandes de l’administration Trump (avant de récemment rétro-pédaler partiellement sur la question de la surveillance de masse). Pourtant de fait et malgré la position de son patron, l’IA Claude d’Anthropic a largement été utilisée pour l’offensive actuelle contre l’Iran, un délai de 6 mois étant nécessaire avant son bannissement « effectif » et que l’entreprise est pour l’instant liée par contrat à l’administration US.

Toujours dans le cadre de la guerre en Iran, on apprenait dans The Independant que Grok avait été mobilisé pour une opération de lancement de plus de 2000 missiles :

« Selon un haut responsable de la Défense, l’administration de Donald Trump aurait fait appel au chatbot Grok d’Elon Musk pour lancer des milliers de missiles en Iran. Dans une déclaration sous serment visant à défendre le « trillionaire » contre un procès alléguant que les centres de données de xAI polluent illégalement les communautés noires, le responsable de l’intelligence artificielle au Pentagone a déclaré que le maintien en service du chatbot était « une question de sécurité nationale primordiale » — et qu’il avait été utilisé pour tirer plus de « 2 000 missiles sur 2 000 cibles distinctes en 96 heures ».

Grok, un chatbot d’intelligence artificielle générative développé par xAI, fait partie des quatre modèles d’IA « actuellement capables de prendre en charge des applications liées à la sécurité nationale », selon Cameron Stanley, directeur du numérique et de l’intelligence artificielle au Pentagone. »

War (is not a) Game.

Dans cette affaire et par-delà les singularités de la gouvernance actuelle des USA, c’est, dans le champ social le retour d’une imagerie de l’IA agissant en Terminator avec la crainte d’un soulèvement des machines. Certes les IA et les « machines » ne déclarent pas encore la guerre, mais sur les terrains de guerre, l’automatisation de décisions leur appartenant désormais entièrement peut engager de nouvelles forces, de nouveaux déterminismes du conflit, y compris dans son extension possible. Ce scénario – d’un soulèvement des machines – est aujourd’hui une médiane paradoxale dans le champ de la prospective : il n’est en effet ni pleinement ni actuellement crédible sur le plan technologique, mais il n’est pas non plus totalement exclu sur un plan politique (qui serait celui d’un emballement, une « furie épique » par exemple …). Ce paradoxe s’explique principalement par le fait que les IA « générales » ou « autonomes » n’existent pas mais qu’une autonomie de décision peut en revanche parfaitement leur être confiée, accordée ou déléguée et qu’à ce stade là, plus personne n’est actuellement en capacité de tracer les décisions qui seront alors prises : c’est le scénario de l’IA battant les meilleurs joueurs d’échec puis les meilleurs joueurs de Go. Dans ces derniers cas, la rapidité de calcul peut-être mise exactement sur le même plan que la capacité de décision puisqu’elle n’aura d’autre inférence, quoi qu’il advienne, que celles circonscrites au plateau de jeu et à détermination de la fin de partie. Sauf qu’on ne parle plus ici d’une activité récréative mais de terrains de guerres. Et sur des terrains de guerre (mais également sur des terrains médicaux, éducatifs, juridiques, etc.), la rapidité de calcul des machines entre en concurrence directe avec la capacité de décision humaine. Or prétendre déléguer aux machines une capacité décisionnelle au motif qu’elles calculent plus vite que nous est à la fois imbécile et dangereux. On m’objectera que les terrains de guerre moderne impliquent la prise de décisions à la milliseconde tout comme les terrains spéculatifs modernes (nos bourses) ont vu l’arrivée du High-Frequency Trading (trading à haute fréquence). Relire Virilio à ce stade n’est plus une option mais une impérieuse nécessité.

Image extraite du film War Games.

D’autres accélérations surviennent. En à peine 30 ans nous avons connu la première guerre entièrement télévisée, en Irak. En Irak encore les drones de combat (Predator) après l’attentat sur les tours jumelles. Hier toujours, la guerre par écran interposé. Aujourd’hui donc les frappes assistées par IA (notamment après le 7 Octobre). Et sous nos yeux la première guerre assistée par des LLM (notamment pour cibler des populations et des individus mais aussi pour permettre à des drones de se coordonner avec une autonomie décisionnelle alignée sur un objectif militaire).

Je reprends ici ce qu’Olivier Tesquet écrivait sur LinkedIn (et je souligne) :

« Je lis dans The Wall Street Journal que l’armée américaine aurait – encore – utilisé Claude pour frapper l’Iran. Puisque ces informations sont classifiées, impossible de savoir à ce stade comment les États-Unis se servent précisément des IA génératives dans le cadre d’opérations militaires. Mais ça m’inspire quelques réflexions générales à chaud.

Tout d’abord, peut-être que le conflit de cette semaine entre Anthropic et le Pentagone – avec cet ultimatum très serré lancé par Hegseth – était lié à des considérations beaucoup plus opérationnelles que ce qu’on imaginait.

Ensuite, quand je travaillais spécifiquement sur les questions de surveillance, j’étais hanté par cette phrase de Michael Hayden, ancien patron de la NSA et de la CIA, évoquant les « assassinats ciblés » par drone : « Nous tuons les gens sur la base de métadonnées ». C’était il y a plus de dix ans.

Désormais, la guerre à Gaza l’a cruellement mis en lumière, l’armée utilise des LLM pour profiler la population (palestinienne) et des systèmes d’IA pour automatiser ses bombardements. Le continuum répressif est évident. Il faut lire à ce sujet le travail capital de +972 Magazine.

Dans les deux cas, on tue en se basant sur des inférences probabilistes, qui prédisent des comportements. On prend la vie de quelqu’un qui ressemble statistiquement à une menace, pas quelqu’un dont on a établi la culpabilité. Les dommages collatéraux ? Les civils tués ? Des variables d’ajustement.

Mais avec l’IA, on franchit un seuil supplémentaire : celui de l’intelligibilité. On ne peut plus retracer le chemin logique qui mène du signal à la décision.
Conséquence : tout principe de responsabilité – y compris pénale – disparaît. Et c’est peut-être ce qui attire tant le pouvoir américain. »

 

Au milieu de tout cela, ne jamais oublier que comme tant d’autres, cette guerre en Iran, « du signal à la décision« , a commencé par un tir sur une école. « Du signal à la décision« . Une école primaire. L’école primaire Shajareh Tayyebeh à Minab, dans le sud de l’Iran.

Et qu’en plus de tout cela, nous nous éloignons toujours davantage de ce qu’écrivaient Bostrom et Yudowsky (deux théoriciens de l’intelligence artificielle) dont je cite souvent ici l’article de 2011, « The Ethics of Artificial Intelligence » :

« Les algorithmes de plus en plus complexes de prise de décision sont à la fois souhaitables et inévitables, tant qu’ils restent transparents à l’inspectionprévisibles pour ceux qu’ils gouvernent, et robustes contre toute manipulation. »

 

L’infanterie des données.

Si l’IA (et les LLM) sont la nouvelle artillerie des guerres modernes, alors les données (et métadonnées) sont leur nouvelle infanterie. Or ces données sont des armes de contact à la volatilité extrême. Capables de se retourner contre l’assaillant autant que vers l’assailli. On ne peut en effet que constater aujourd’hui avec autant d’inquiétude que d’effarement la multiplication, la massification et la récurrence des leaks, piratages et autres immenses fuites et vols de données : personnelles, fiscales, médicales, depuis des sources privées, des institutions publiques ou des ministères régaliens, pas une semaine, pas un jour parfois sans un nouveau scandale. A un point que cela en devient presque une sorte de routine et donne naissance à des arnaques de plus en plus nombreuses mais surtout de plus en plus efficaces.

Parmi les plkus récentes rendues publiques on notera celles de l’ANTS (11,7 millions d’usagers), de Almeris (15 millions de patients concernés et autant de données critiques dans le domaine médical), celle de la Banque Postale (11 millions d’usagers), celle de l’opticien Atol (5,9 millions de clients) ou de la chaîne Pierre & Vacances (4,5 millions de clients), sans oublier jusqu’à la DGFIP (direction générale des finances publiques) où les données de plus d’1,2 millions de comptes fiscaux ont été volées.

Ces fuites, ces leaks, ces vols, ces actes de cyber-piraterie ou de cyber-guerre sont aussi bien menés par des pirates agissant en collectifs « autonomes » que par des corsaires au service d’états voyous ou de puissances impériales. Et là encore, le scénario d’un effondrement oscille entre celui de l’impact d’un Armageddon planétaire et le ressenti d’une patate de forain en sortie de boîte de nuit à Arma-sur -Guédon dans la Creuse.

La stratégie Ender.

Dans ce roman de science-fiction, après des années à l’entraîner via de gigantesques simulations, on présente à un humain (Ender) un acte de commandement en temps de guerre et pour une bataille décisive, comme celui d’une énième « simple » simulation alors qu’il s’agit en fait de la réalité et qu’il est vraiment en train de commander des armées sur un terrain tout à fait réel.  Nous vivons aujourd’hui une stratégie Ender en miroir. Des IA prennent des décisions en temps de guerre dont certaines s’apparentent à du commandement, et elles le font sans en avoir de quelconque « conscience » tout comme Ender, persuadé d’être dans une simulation, n’éprouvait un quelconque sentiment de responsabilité sur des pertes humaines y compris lorsque celles-ci deviennent critiques. Et nous, nous les humains spectateurs de ces guerres, avons à la fois l’impression terrible d’observer une grande simulation qui nous échappe, tout en mesurant l’atrocité de ce qui s’y joue en temps réel, mais en la mesurant de si loin et via des images si artefactuelles et calquées sur la culture populaire (super-héros et autres reprises de codes de la pop-culture)  que la frontière entre le réel et la simulation n’est désormais plus qu’un vague continuum.

Plus rien n’appartient au réel qui ne puisse être simulé et donc simulacre. Et plus aucune simulation ou aucun simulacre ne nécessite d’être ramené au réel pour être éprouvé en tant que tel.

Depuis le début de la guerre faite par les USA et Israël à l’Iran, le compte de la Maison Blanche multiplie les publications qui mêlent images de films (Top Gun, Predator, Mission Impossible …) et images réelles de missiles frappant des cibles ; et quand il ne s’agit pas de films, ce sont les codes des jeux vidéos familiaux (les sports de la Wii U récemment) qui sont associés à ces mêmes images hyper-réalistes de frappes aériennes ou maritimes. De son côté le régime iranien des Mollahs répondait avec les vidéos du sacre de leur nouvel ayatollah où ce sont des personnages Lego qui sont filmés en stop motion (voir l’excellent Dessous des images consécré à « La guerre en Lego »). L’idée n’est pas de vendre une guerre « pop » : l’idée c’est d’anecdotiser complètement l’existence même de la guerre à l’échelle de certains espaces médiatiques.

Après que la guerre a été éloignée des médias à l’exception d’images et de discours qui n’étaient que de propagande, après qu’elle a été filmée au plus près et télévisée en temps réel, après que les témoignages et images qui la constituent se sont réfugiés dans les réseaux sociaux en en empruntant les codes (comme ce fut le cas souvenez-vous en Ukraine ou les témoignages sous les bombes adoptaient le codes des comptes Tiktok de l’âge des premières victimes), aujourd’hui ce qui se joue dans l’économie médiatique de la guerre c’est l’écartèlement permanent entre le réalisme de la disponibilité d’images et de témoignages insoutenables d’un côté, et la réalisation d’images et de récits totalement irréalistes et fantasmés de l’autre côté. Le tout arbitré en visibilité par des algorithmes relais de pouvoir et totalement inféodées à la volonté de leurs maîtres.

Et il ne s’agit pas pour nous de choisir mais d’accepter de prendre tout cela ensemble, car l’architecture de circulation de ces discours est en forme d’arène dans laquelle ces spectacularisations s’enchaînent et se répondent sans cesse et sans que nous puissions ne serait-ce que dire que nous aimerions choisir.

Stratégie Ender (suite) : Attrapez-les tous !

Certains peut-être se souviennent du phénoménal engouement autour du jeu Pokémon Go décliné en réalité augmentée. Il s’agissait de chasser les Pokémon un peu partout dans le monde réel, en passant par une application de réalité augmentée qui « superposait » sur notre géographie classique l’environnement ludique du jeu. Je m’étais de mon côté interrogé sur ces nouvelles affordances et j’avais publié plusieurs articles sur le sujet que vous retrouverez par ici. Dans le premier de ces articles, je proposais même le concept de « schizo-haptie » que je définissais comme suit :

Quand nombre d’entre nous sont aujourd’hui incapables de se passer de leurs smartphones, de « lâcher » cet objet, quand et surtout comment serons-nous demain capables de s’affranchir de nos corps-interfaces pour revenir à plus naturelles synesthésies qui risquent de nous apparaître comme « dégradées » puisque non-augmentées ? Le hold-up du haptique sur tout autre mode d’interfaçage avec le monde et les objets techniques pourrait également donner naissance à de passionnantes études sur l’interface … des faux-mouvements. Aux pathologies actuelles du numérique, à la nomophobie, à la FOMO, à l’algorithmophobia, faudra-t-il rajouter une nouvelle forme de schizophrénie (du grec « schizein = fendre » et « phrên = esprit ») dénommée « schizo-haptie », une schizophrénie du mouvement et de l’ensemble de la panoplie des « gestes-contrôle » ? »

 

Nous étions alors en 2016. Dix ans plus tard, nous venons d’apprendre, dans un article du MIT repris notamment dans Le Devoir, que derrière cette ludification se tramait en parallèle (et sans un quelconque consentement de notre part), un entraînement pour permettre … de créer une carte du monde en réalité augmentée. Laquelle carte est notamment utilisée pour permettre à des robots de livrer des pizzas. La préméditation n’est pas établie mais le fait est que la société Niantic (qui développait le jeu) dispose aujourd’hui d’une nouvelle branche baptisé Niantic Spatial et dont l’objectif est – je reprends leur slogan – « de construire un LGM (Large Geospatial Model), un modèle vivant du monde auquel les êtres humains et les machines pourront s’adresser » (« Niantic Spatial is building a Large Geospatial Model, a living model of the world that people and machines can talk to« ).

Or y compris avec la localisation GPS et notamment dans de grands centres urbains, on manque de précision au mètre près pour opérer un certain nombre de transactions et autres livraisons. Parce que la distribution sur le dernier kilomètre représentait  il y a 10 ans de cela la logistique la plus complexe, Amazon avait lancé en 2015 le service « Flex », pour « uberiser » ce dernier bastion, cette dernière proximité, et nous permettre de récupérer des colis et de les livrer sur le trajet nous (r)amenant chez nous ou à notre travail. Dix ans plus tard, c’est la conquête des derniers mètres qui est devenue la grande bataille logistique. Et il ne s’agit plus d’embaucher des humains mais de permettre à des robots autonomes d’effectuer ces derniers mètres avec la plus grande précision possible. Comme l’explique très bien Camille Coirault sur Presse-Citron :

« Ce qui distingue ce système de tout ce qui existait avant, c’est sa nature : un GPS fonctionne grâce à des coordonnées mathématiques abstraites : une latitude, une longitude et une altitude. Pour les entreprises clientes, l’intérêt est de remplacer le calcul de probabilité du signal satellite par une identification visuelle instantanée des environnements réels.« 

 

Du côté des usages civils, on a donc cette technologie du dernier mètre qui est mise à disposition de robots livreurs de pizzas : des glacières sur roues de la société « Coco Delivery ».

Cette glacière autonome sur roues peut contenir 8 pizzas (y compris à l’ananas) et se déplace à 8 km/h.
On vit une époque formidable. Pour les pizzas.

Jamais à l’abri d’un excès, dans l’article du MIT qui a révélé l’utilisation des données Pokemon Go pour ce nouvel usage, le patron de Niantic Spatial, John Hanke, parle carrément d’une « nouvelle explosion Cambrienne dans le domaine de la robotique. » Pour celles et ceux qui comme moi auraient séché les cours de paléontologie au lycée, l’explosion Cambrienne c’est lorsque (merci Wikipédia) :

Les sédiments cambriens révèlent l’extension de mers peu profondes recouvrant des plates-formes continentales, et une brusque multiplication de nouveaux groupes animaux (animaux à parties dures notamment). Cette « explosion cambrienne » n’a pas encore d’explication. Elle peut avoir plusieurs causes : des modifications climatiques, l’activité accrue de prédateurs ou encore les sels marins favorisant l’absorption de substances chimiques et le dépôt de couches dures sur la peau. Le développement de squelettes externes (exosquelettes) peut avoir été une réaction adaptative à l’apparition de nouvelles niches écologiques. Il pourrait également s’agir d’organismes des grandes profondeurs nouvellement acclimatés aux habitats de surface ou inversement, mais aussi d’une évolution vers des espèces capables d’exploiter des ressources alimentaires nouvelles.

 

Alors pas sûr que les glacières sur roues soient une nouvelle branche de l’évolution des espèces robotiques, mais la métaphore réussit à nous interpeller. Et comme souvent dans le secteur de la tech et du numérique, il faut lire ces usages métaphoriques pour ce qu’ils sont : la nécessité d’installer rapidement un imaginaire favorable à la naissance ou au maintient de nouvelles rentes économiques (par ailleurs souvent sur fonds publics). Si chacun peut voir dans cette supposée explosion cambrienne robotique des éléments de réel (oui il y a de plus en plus de robots et de dispositifs autonomes, mais non il n’y a aucune logique évolutive derrière), l’enjeu est de convaincre des financeurs, des industriels et des responsables de politiques publiques que cette explosion est en train d’advenir et qu’il serait de bon ton de ne pas se laisser dépasser.

Du côté des usages militaires, car oui Pokemon Go avait également été utilisé par des militaires engagés sur des terrains de guerre et cela avait fait immensément débat, je vous laisse imaginer ce qui peut-être fait de cette maîtrise des derniers mètres. Et s’il faut parler un peu de géopolitique et de terrains de guerre, Le Devoir rappelle qu’en mars 2025, « le jeu a été vendu à Scopely, une entreprise détenue par le fonds d’investissement saoudien contrôlé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. La transaction incluait toutes les données des utilisateurs. »

Il y a quelques jours (19 Mai 2026), Google annonçait le lancement de « Gemini Omni », une IA multimodale capable de manipuler nativement le texte, l’audio et la vidéo avec des résultats une fois de plus tout à fait sidérants de vraisemblance. La génération de ces vidéos peut notamment s’appuyer sur les données captées depuis des années par Google Earth, Google Maps et Google Street View permettant par exemple de générer le film hyperréaliste d’un personnage marchant, courant, volant, roulant ou naviguant dans à peu près n’importe quel endroit de la planète.

Le problème de disposer d’une carte à l’échelle du territoire est entièrement résolu. Nous sommes complètement sortis de l’âge où comme l’écrivait en 1931 le mathématicien et philosophe Alfred Korzybski, « la carte n’est pas le territoire », et où il il existait une différence entre la réalité et la représentation que l’on s’en faisait. Le problème est que l’alignement, la superposition au réel ne peut-être résolu ou « exercé » sans recours à une simulation qui, dès lors, prend le pas sur le réel lui-même.

Par-delà tout un ensemble d’autres sujets connexes, la multiplication de ces outils d’IA génératives, leur « fluidité » et leur disponibilité immédiate, s’accompagne aussi d’un retour en grâce (ou d’une nouvelle offensive marketing en tout cas) pour nous réimposer des appareillages sensoriels installant la prééminence de réalités simulées ou virtuelles, Google annonçant ainsi le retour de ses lunettes connectées. Face à des artefacts génératifs désormais presque tous capables de simulations multimodales, s’aligne la conception d’une humanité sensoriellement appareillée non pour s’augmenter mais pour s’aligner avec la carte que dessinent ces Béhémots calculatoires plutôt qu’avec le territoire que nous arpentons chacune et chacun avec nos propres focales.

Apostille.

Si Ender remporte sa guerre, c’est parce qu’il n’a jamais conscience d’être ailleurs que dans une simulation ; c’est parce que les choix qu’il met en oeuvre se subordonnent entièrement à la conscience – en réalité une croyance – qu’il a d’évoluer dans une réalité simulée. La « stratégie Ender » c’est le pari immensément risqué d’un groupe d’adultes face à une guerre d’extermination imminente et qui vont faire le choix de confier l’avenir d’une civilisation à l’habilité et à la ruse d’un enfant habitué à ne prendre de décisions vitales que dans le cadre de simulations virtuelles. Par-delà même les guerres qui traversent aujourd’hui directement nos vies ou nos voisinages, il n’est pas totalement vain de s’interroger sur la stratégie Ender dans laquelle entrent actuellement l’essentiel de nos modes de conflits et de nos modes d’existence.

Et s’il faut trouver un dessein à cette stratégie Ender, il est à coup sûr dans la mise en fragilité ou en effondrement de l’ensemble de nos formes collectives de gouvernance. C’est en tout cas ce qui m’est apparu comme une évidence à la lecture d’un article: « Comment l’IA détruit les institutions. »

IA : Institutions Apocryphes.

Cet article traite de la percolation des technologies d’IA dans l’ensemble de nos institutions au sens régalien comme symbolique. Et du mal que cela leur fait. En d’autres termes la manière dont l’IA détruit nos institutions.

Depuis que je m’intéresse à ces sujets et notamment à l’IA générative, par-delà l’enthousiasme légitime que l’on peut avoir pour des usages grégaires, par-delà l’inquiétude tout aussi légitime qui nous oblige à repenser presque totalement nos heuristiques de preuve, je cherchais ce qui dans ces artefacts génératifs était le point nodal des risques qu’ils font peser aujourd’hui sur nos sociétés. Et ce point est circonscrit et formidablement argumenté sous la plume de deux collègues juristes, Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey de la faculté de droit de l’université de Boston, dans leur article : « How AI Destroys Institutions« , article dont voici le résumé (je souligne et traduis avec l’aide partielle de Deepl) :

Les institutions civiques – l’État de droit, les universités et la liberté de la presse – constituent l’épine dorsale de la vie démocratique. Elles sont les mécanismes par lesquels les sociétés complexes encouragent la coopération et la stabilité, tout en s’adaptant à l’évolution des circonstances. La véritable superpuissance des institutions réside dans leur capacité à évoluer et à s’adapter au sein d’une hiérarchie d’autorité et d’un cadre de rôles et de règles, tout en conservant leur légitimité dans les connaissances produites et les actions entreprises. Les institutions axées sur des objectifs et fondées sur la transparence, la coopération et la responsabilité permettent aux individus de prendre des risques intellectuels et de remettre en question le statu quo. Cela se produit grâce aux mécanismes des relations interpersonnelles au sein de ces institutions, qui élargissent les perspectives et renforcent l’engagement commun envers les objectifs civiques.

Malheureusement, les affordances des systèmes d’IA anéantissent ces caractéristiques institutionnelles à chaque tournant. Dans cet essai, nous avançons un argument simple : les systèmes d’IA sont conçus pour fonctionner d’une manière qui dégrade et risque de détruire nos institutions civiques essentielles. Les affordances des systèmes d’IA ont pour effet d’éroder l’expertise, de court-circuiter la prise de décision et d’isoler les individus les uns des autres. Ces systèmes sont contraires à l’évolution, à la transparence, à la coopération et à la responsabilité qui donnent leur raison d’être et leur durabilité aux institutions vitales. En bref, les systèmes d’IA actuels sont une condamnation à mort pour les institutions civiques, et nous devons les traiter comme tels.

 

De mon côté je souligne depuis longtemps à quel point ces outils d’IA excellent dans 2 domaines : primo la simulation d’expertise (en se présentant comme des systèmes experts en capacité de nous leurrer sur la base de notre propre ignorance tout en favorisant par ailleurs des effets Dunning-Kruger de plus en plus problématiques), et deuxio la dissimulation d’expertise (notamment en opacifiant et en dissimulant d’une part la valeur ajoutée des travailleurs de l’ombre, et d’autre part l’ensemble des sources couvertes par le droit d’auteur qui sont captées de manière extractiviste et prédatrice sans égard ni considération).

L’autre point qui m’a frappé dans l’approche des auteurs de l’article « Comment l’IA détruit nos institutions » c’est la question des affordances qu’ils posent à l’échelle de ces systèmes anthropo-techniques que sont les IA, notamment génératives. L’affordance c’est le titre éponyme de mon blog depuis près d’un quart de siècle, et c’est aussi le projet que j’entretiens de documenter les affordances des systèmes numériques que nous utilisons pour mieux comprendre comment ils modifient nos propres comportements et habitus informationnels, cognitifs, relationnels, etc.

Autre extrait de leur article :

« Les premiers théoriciens, comme Émile Durkheim, considéraient les institutions — telles que la famille, la religion et l’éducation — comme des « représentations collectives » qui
soutiennent les normes sociales et assurent la cohésion dans des sociétés de plus en plus complexes. Max Weber s’est intéressé au développement des institutions bureaucratiques, telles que les systèmes judiciaires, qu’il considérait comme fondamentales pour les États-nations modernes. Les spécialistes du « nouvel institutionnalisme » de la seconde moitié du XXe siècle mettent l’accent sur les dimensions culturelles, cognitives et historiques des institutions, y compris leur dynamisme institutionnel par opposition à leur immobilisme. Ces théoriciens expliquent que les institutions sont des constructions sociales et acquièrent leur légitimité en s’ancrant dans les pratiques sociales et en étant façonnées par le comportement humain, reproduisant et maintenant les normes institutionnelles à travers les interactions quotidiennes. En conséquence, la légitimité institutionnelle n’est pas simplement imposée aux individus, mais découle du comportement humain et des interactions »

 

Et c’est tout cela que viennent miner les IA telles qu’elles se déploient en tout cas majoritairement aujourd’hui.

Tout cela se noue dans une matrice au sein de laquelle les développements technologiques dans leur logique de massification, ont toujours eu pour principal objet une « économie de l’attention » au sein de laquelle il nous faut toujours davantage faire l’économie de notre propre attention aux choses et aux êtres, c’est à dire fonctionner à coût cognitif nul. Sans friction. La marche d’après, lorsqu’il n’est plus d’économie possible car l’essentiel de nos interactions sont déjà réduites à des activités de pousse-bouton ou de défilement infini, la marche d’après consiste à progressivement et entièrement déléguer un ensemble de tâches à la machine et aux technologies. C’est à dire à nous faire entrer dans des phases de déprise à la fois opérationnelles et symboliques, à la fois rationnelles et affectives. Et à ce titre l’essor des artefacts conversationnels fonctionne comme un paradigme téléologique. Et une nouvelle forme de stratégie Ender.

 

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Cet article a été rédigé fin mai 2026, dans une actualité où les débats autour du positionnement de Dario Amodei et de l’encyclique du Pape occupaient le devant de la scène.
Il devait initialement paraître sur un autre média que ce blog. .

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  • Making the Bees Walk in Line [en]
    [en] Unverified AI transcript (22.07.2026): Lausanne, 11th July 2026 It’s too hot. Is this the second or the third heat wave? I’m losing count. I think it’s the third, because we’re already hearing about the fourth, right on the heels of the third. So it’s the third, but it’s also just a blur of trying to function day after day in a building that definitely wasn’t designed for this type of weather. Between seven and eight I can enjoy my balcony with Juju. Before it got too hot, I
     

Making the Bees Walk in Line [en]

11 juillet 2026 à 04:01
[en]

Unverified AI transcript (22.07.2026):

Lausanne, 11th July 2026

It’s too hot. Is this the second or the third heat wave? I’m losing count. I think it’s the third, because we’re already hearing about the fourth, right on the heels of the third. So it’s the third, but it’s also just a blur of trying to function day after day in a building that definitely wasn’t designed for this type of weather. Between seven and eight I can enjoy my balcony with Juju. Before it got too hot, I tidied the kitchen, but by the time I was done, somewhere between 8:30 and 9:00, it was already too hot to move. Check the various temperature sensors, close windows, head downstairs for a more static activity.

In addition to figuring out how to function with less energy — still a problem following my accident — I have to figure out dealing with heatwaves. We’ve had them all these last years of course, but this year is way worse. I am so thankful I don’t have an old, sick cat to care for right now, and that Juju is self-maintaining.

Writing on paper is a more linear experience than writing on-screen. Although I’ve always very much been a “first draft” kind of person (even at school, I never made that many changes in between the first “pencil draft” and the “copied copy” I handed in), when typing I am more concerned about the structure of what I’m writing. Not overly, but more. I generally don’t proofread my blog posts, but I do pause whilst writing to read back up and sometimes make some changes as I go along.

Here, I’m approaching writing much more as a “handwriting exercise” (let’s see what it does to my brain!) and so I don’t start writing with a clear intention. It’s stream-of-consciousness, to a large extent. I sometimes write blog posts like that, but less often. A blog post (nowadays) has a TITLE, it’s supposed to be about SOMETHING. Not this. This is about getting legible words on paper with a pen. So I might as well talk-write about something.

The linear experience of lining up words on a page is funneling my scattered hyperactive mind into one direction. Left to → right (write?), the next word can be written in only one place, and once it is written it cannot be taken back. Lines above this one are dead and gone, set in ink, nothing more can be done about them. The only thing that counts is the next word I will write, following the sentence that is taking shape in my head, with the brakes on, because writing by hand is a slow process. As soon as I try to speed up to catch up with my brain, words become scribbles and hand muscles start to cramp.

So it’s interesting. Slowing down is the point. One can train a lot of things, including things our brain does, and “training”, repeating an exercise again and again, is how you train.

I have a lot of trouble resting, stopping, taking a break — not to mention “doing nothing”. Post-accident, I am trying to learn. Actually, I was already trying before (half-heartedly), but now I HAVE to, or the consequences are severe. Lying down and closing my eyes for just five minutes is often impossible, because it’s just too uncomfortable. Try staying still and “doing nothing” when your head is a beehive of thoughts, ideas, emotions, intentions, and desires. Sadly, I often end up scrolling. It gives the illusion of “stopping”, but it doesn’t help the beehive.

So I have a collection of “rest activities”. Jigsaw puzzles. Listen to a podcast or watch a TV series. Read a book. Listen to a song. Physical activity of course, but that’s off the table, particularly with this heat. I’m going to add writing. Not for the content, but for giving my brain a linear experience without input. Because input feeds the bees.

Bees are good. They produce honey. (Can you see I’m tiring?) But when they’re just buzzing around, agitated or angry, no honey is being made. And that helps no one, especially not me.

I will be the queen bee.

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  • Être patient, un job à mi-temps [en]
    [en] Ma vie commence à ressembler à un sketch médico-dystopique. Deux angles pour raconter: Quand on veut rendre les administrations plus efficaces, à un moment donné on finit par outsourcer une partie du travail qu’elles seraient supposées faire à ceux qu’elles sont censées servir (sans leur dire bien entendu, et sans les payer). Vient un moment où prendre soin “correctement” (à définir et discuter) de sa santé finit par avoir un impact négatif sur celle-ci (“faire plus” de quelque chos
     

Être patient, un job à mi-temps [en]

10 juillet 2026 à 12:51
[en]

Ma vie commence à ressembler à un sketch médico-dystopique. Deux angles pour raconter:

  1. Quand on veut rendre les administrations plus efficaces, à un moment donné on finit par outsourcer une partie du travail qu’elles seraient supposées faire à ceux qu’elles sont censées servir (sans leur dire bien entendu, et sans les payer).
  2. Vient un moment où prendre soin “correctement” (à définir et discuter) de sa santé finit par avoir un impact négatif sur celle-ci (“faire plus” de quelque chose qui est “bon” peut à un moment devenir “pas bon”).

Vis ma vie de patiente, quelques éclairages.

J’ai eu un accident. Ça implique des assurances. C’est bien qu’il y ait des assurances: ça veut dire que je ne perds pas mon job, ça veut dire que je continue à recevoir un salaire, ça veut dire que mes frais médicaux sont payés, ça veut dire que si j’ai des séquelles durables qui résultent en un manque à gagner, il y a un filet de sécurité.

Les assurances ont besoin de rapports médicaux. Elles les demandent aux médecins. Les médecins sont noyés sous toujours plus de paperasse, eux qui ont fait des études probablement pour soigner de gens plutôt que faire de l’administratif.

Je me retrouve au milieu d’un bal comprenant la SUVA, l’AI, le médecin-conseil de l’assurance de mon employeur, mon case manager, mes médecins, les secrétaires, réceptionnistes, et interlocuteurs divers et variés, à passer des heures au téléphone (étalé sur des mois, parce que non, si c’était juste l’affaire de perdre une après-midi ce serait pas drôle) pour tenter de comprendre pourquoi d’un côté on me dit qu’on attend un rapport depuis six mois malgré moult relances, de l’autre que les rapports ont été envoyés et réenvoyés, et que les choses seront faites sans faute et qu’on me tiendra au courant (scoop: c’est rare que ça suive – pas pour jeter la pierre aux individus concernés, c’est un problème systémique, quand on surcharge les gens et qu’on crée des systèmes où chacun est supposé s’occuper de son petit rouage et plus personne n’a la responsabilité réelle de l’ensemble, ça fait des trous).

Ensuite, ça se transforme en courriers administrativement polis mais inquiétants quand même (“si on n’a pas le rapport, on va devoir arrêter l’instruction”) ou en conséquences peu alléchantes (“si on n’a pas de rapport, va falloir venir à Berne pour être évaluée là-bas”). Tout le monde est très gentil et compréhensif mais à un moment donné faut quand même faire son job et il y a des procédures à suivre.

Et quand on pense que le bal des rapports est terminé et que tout est en ordre, ça repart pour un tour, pour plus de fun.

Ensuite, rien à voir avec l’accident de ski, je mets le pied dans un tas de briques de verre. J’essaie de limiter un peu ma “consommation” médicale, parce que je n’en peux plus de voir la moitié de ma semaine disparaître dans les rendez-vous médicaux et paramédicaux (et l’administratif qui les accompagne inévitablement). Donc dans l’immédiat, appel à la centrale des médecins, décision commune que c’est pas très utile que j’aille passer 3h à attendre à la permanence pour me faire entendre que j’ai tout fait juste et “wait and see”. Fière de moi.

Avance rapide, quelques semaines plus tard: quelques douleurs intermittentes suspectes font soupçonner qu’il reste un fragment de verre. Une radio le confirme. Bon, on va faire ôter ça, n’est-ce pas?

Evidemment, la copie du rapport et des radios que j’avais expressément demandée et pour laquelle j’avais donné mon adresse e-mail n’arrive pas, dix jours plus tard. J’appelle. On me renvoie ça. J’attends. Ça n’arrive pas. Je rappelle. Ah, mon adresse e-mail a été mal notée. Bon, on me renvoie ça, cette fois ça arrive. Je raccroche, je suis contente. J’ouvre le mail: juste le rapport, pas les radios. Je rappelle: ah, ok, on va m’envoyer ça. J’attends. J’attends… ah, voilà un mail sécurisé. Je clique pour ouvrir. Je mets mon numéro pour recevoir le SMS avec le code. OK, je rouvre, je rentre le code. Ah, maintenant on va m’envoyer un mail avec un mot de passe. Qu’à cela ne tienne. J’attends, je copie le mot de passe, je rouvre, je rentre le mot de passe… page grise, rien. Bon, je refais toute la manip deux fois histoire d’être sûr que c’est pas “moi” le problème. Je rappelle. On pourrait pas juste m’envoyer les images par mail normal? Ah non, c’est pas possible. On peut m’envoyer un CD. (C’est cool, j’ai plus de quoi lire un CD, et le médecin qui me voit demain aimerait bien voir les radios avant mon pied en chair et en os.) Ah oui, c’est possible d’envoyer directement au médecin. Merci. J’écris quand même au secrétariat du médecin pour qu’ils me confirment qu’ils ont bien reçu les fameuses radios.

Bon, alors, ce morceau de verre, on fait quoi? On le sort du pied, on le laisse? Mon père m’a gentiment proposé de s’en occupé lui-même. Quand j’étais petite, je me souviens, je m’étais enfilé dans le gros orteil une aiguille cassée qui s’était méchamment installée sans qu’on la voie. Si mes souvenirs sont bons j’avais fait une semaine de camp d’été avec l’aiguille dans le pied, sans qu’on sache. A mon retour, ça faisait vraiment mal, ça s’infectait. Mon père s’était improvisé chirurgien et à force d’aller grailler dedans il avait fini par extraire l’aiguille, triomphalement. On n’en revenait pas de la taille de ce machin invisible qui m’avait pourri mon camp. Bon, tout ça pour dire qu’il m’a gentiment proposé de s’occuper de ma brique de verre. J’ai poliment décliné.

Deux options selon le spécialiste du pied: attendre que ça sorte tout seul, ou l’aider à sortir. Je prends l’option aider. Je veux être libérée de ce truc qui vient inopinément se rappeler à mon bon souvenir alors que j’essaie juste de vivre ma vie. J’ai pas mal sauf quand ça fait mal, et ça finit par me tendre. Si le verre était dans son pied, il prendrait l’option scalpel, ça me conforte dans mon envie de faire de même. C’est pas une anesthésie locale, c’est une “vraie chirurgie” avec un anesthésiste et tout, parce que dix injections d’anesthésie locale dans la plante du pied, ça fait mal mal mal. Ça me semble un bon plan, tant qu’on évite de me mettre sous propofol, vu mes mésaventures post-accident avec en décembre.

Bon, ça veut quand même dire une journée entière “off” pour l’intervention, 2-3 jours en béquilles (ça j’imaginais bien), deux semaines en chaussure spéciale et pied lever avec déplacement minimaux… gloups. Mais bon, faut ce qu’il faut.

Direction secrétariat pour organiser ça. Plus ça avance, plus je pâlis. Rendez-vous préop (OK), auquel s’ajoute le rendez-vous avec l’anesthésiste. J’ai quand même plein de petites histoires de santé (vous savez, l’opération cardiaque à six ans, le méthylphénidate, les histoires post-commotion qui font que j’aimerais éviter le propofol, un peu d’asthme). Faut faire une prise de sang, aussi – ah non j’en ai une récente, ça va aller. Et un électrocardiogramme.

L’offre de mon père commence à sembler attirante.

L’option “attendre” aussi.

Et la formule “dix injections dans le pied, mais pas d’anesthésiste et juste deux-trois heures au lieu d’une journée entière”.

Jeudi j’avais mon groupe d’ergothérapie. Le groupe “énergie”. Sujet de la séance: simplifier ou adapter certaines activités pour qu’elles nous prennent moins d’énergie. On a parlé de trucs comme faire la cuisine, etc. Chez moi, ce qui me bouffe de l’énergie: l’organisation, la planification, les rendez-vous médicaux.

Et donc ça me trotte dans la tête: comment faire en sorte que la gestion de ma santé me prenne moins d’énergie.

Sérieux, je sais que c’est un truisme, mais si je ne croulais pas sous tous ces rendez-vous médicaux et l’admin qui les accompagne, je pourrais bosser à 80% dès maintenant.

D’un côté:

  • un rendez-vous pré-op
  • un rendez-vous avec l’anesthésiste
  • aller voir ma généraliste pour faire un electrocardiogramme
  • une journée entière à l’hôpital pour l’intervention
  • un bloc qui d’après mon expérience précédente marche pas top chez moi
  • trois jours en béquilles
  • deux semaines limitée dans mes déplacements
  • retour chez le médecin pour ôter les fils

Et de l’autre:

  • attendre, et avoir mal (ou: aller voir papa).

Bon, je me renseigne quand même pour la version “anesthésie locale”. Quitte à morfler, autant que ça dure moins longtemps.

Quelqu’un a de l’expérience avec les injections d’anesthésiant local sous le pied?

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  • Il nous faut mieux prendre en compte l’économie politique de l’IA
    La quête à attribuer des responsabilités techniques aux entreprises de l’IA nous leurre, expliquent les chercheurs Janet Vertesi, danah boyd, Alex Taylor et Benjamin Shestakofsky dans un article de recherche pour FAccT’26, la Conference on Fairness, Accountability, and Transparency qui se tenait à Montréal. Le Projet d’IA – comme ils l’appellent – est une entreprise de construction mondiale, dans laquelle ceux qui financent et développent des systèmes d’IA cherchent à maintenir des réseaux de po
     

Il nous faut mieux prendre en compte l’économie politique de l’IA

9 juillet 2026 à 01:00

La quête à attribuer des responsabilités techniques aux entreprises de l’IA nous leurre, expliquent les chercheurs Janet Vertesi, danah boyd, Alex Taylor et Benjamin Shestakofsky dans un article de recherche pour FAccT’26, la Conference on Fairness, Accountability, and Transparency qui se tenait à Montréal. Le Projet d’IA – comme ils l’appellent – est une entreprise de construction mondiale, dans laquelle ceux qui financent et développent des systèmes d’IA cherchent à maintenir des réseaux de pouvoir et de richesse. Ils configurent nos conditions sociotechniques tout en leurrant les universitaires, les décideurs, les journalistes et le public qui seraient invités à plus ou moins co-construire un avenir qui leur donne du pouvoir, sans que celui-ci ne soit jamais vraiment partagé. Ces leurres donnent souvent à ces acteurs l’illusion d’une responsabilité, tout en masquant les transformations profondes de l’économie politique à l’œuvre. En réalité, notre attention collective portée à ces leurres soutient, stabilise et renforce le projet IA des grandes entreprises de la tech. Pour les chercheurs, l’invitation à cadrer la technologie qu’entrouvrent ceux qui portent le projet d’IAification du monde tient d’une distraction qui brouille les enjeux de pouvoirs à l’œuvre. Les leurres nous détournent de la compréhension de l’accaparement qui se déploie.     

« Pour faire progresser une équité ou une responsabilité significative dans l’IA, il faut : 1) reconnaître quand et comment les leurres servent de distraction, et 2) s’attaquer directement à l’économie politique matérielle du projet d’IA. Il faut s’intéresser aux réseaux de pouvoir qui rendent l’IA possible », expliquent les chercheurs. « Nous ne parviendrons pas à instaurer une obligation de rendre des comptes en bricolant les fonctionnalités techniques ; il nous faut nous pencher sur les enjeux politiques et économiques », synthétise danah boyd sur son blog

Les chercheurs invitent à mieux s’intéresser à l’économie politique qui interroge les relations entre les forces complexes et imbriquées de la politique, des marchés et de la société. A observer leurs évolutions constantes, comment les capacités d’action évoluent avec l’accumulation de pouvoir et de ressources matérielles. Et comment ils réorganisent et configurent les ordres matériels, sociaux et économiques à leur avantage. Des acteurs capitalistes hétérogènes ont su tirer parti de l’incertitude ambiante pour mobiliser à leur avantage les technologies de communication et les relations financières. Ce faisant, ils restructurent les marchés en leur faveur et orientent les flux ainsi que l’appropriation de capitaux, de ressources, de données, de matériaux et de main-d’œuvre entre différents sites. Comme le disait déjà le sociologue Manuel Castells à propos du projet de façonnage du monde porté par l’empire médiatique de Rupert Murdoch dans les années 1990 et 2000 (notamment dans son livre, Communication et pouvoir, 2013), les nouvelles architectures des technologies de l’information et de la communication offrent des opportunités de consolidation du pouvoir au sein d’élites interconnectées – ce qu’il nomme des « réseaux de pouvoir ». Pour Castells, les élites configurent les réseaux à leur avantage et le pouvoir de création de réseaux, représente la forme de pouvoir suprême dans une société de l’information. La constellation émergente d’individus, d’organisations et de structures financières qui façonnent actuellement l’IA telle que nous la connaissons était déjà en pleine ascension dans la Silicon Valley au lendemain de l’éclatement de la bulle Internet. Elle s’est renforcée avec la crise financière de 2008 et la crise pandémique de 2020. Le lancement public de ChatGPT par OpenAI en décembre 2022 a ouvert la voie à la restructuration du marché, après l’échec à concrétiser les promesses des cryptomonnaies et du métavers (autres tentatives à renforcer le pouvoir).

Le marché de l’IA est construit et vise à convaincre voire contraindre régulateurs comme clients à adhérer à leur vision. « Les entreprises dominantes peuvent consolider leur position en influençant les politiques publiques et en incitant les États à lever des réglementations, à accorder des subventions, à faire respecter (ou pas) les droits de propriété ou à instaurer de nouvelles règles imposant des coûts prohibitifs aux concurrents désireux de pénétrer le marché. » Derrière les entreprises du secteur, le pouvoir de réseau se consolide autour de technologies qui reposent avant tout sur la manipulation de matériaux, d’idées, de fonctionnalités et de capitaux, c’est-à-dire des éléments peu techniques, foncièrement capitalistes, dirait Romaric Godin. Rien ne vient freiner la course à l’établissement d’une élite d’acteurs dominants, constatent également les chercheurs. Pire, les géants de la tech consolident actuellement leur contrôle sur chaque maillon de la chaîne d’approvisionnement de l’IA – énergie, puces, modèles fondamentaux, puissance de calcul et outils de développement logiciel… sans compter l’investissement financier – afin de garantir leur position centrale. Tout l’enjeu consiste désormais à nouer des partenariats entre eux, dans une collaboration inter-entreprises mutuellement avantageuses, comme le font Microsoft et OpenAI. 

Face à ces développements, la régulation joue souvent à la marge. Pour les chercheurs, celle-ci s’intéresse bien trop à des leurres, plutôt qu’à la construction du pouvoir. Mais, « les leurres ne sont pas qu’une simple distraction ; ils constituent un outil essentiel pour façonner un environnement ». « Pendant que nous nous concentrons à débattre des spécificités techniques de l’IA, les grands acteurs de l’IA établissent des flux pour accroître leur richesse et leur pouvoir. » « De cette manière, même les critiques contribuent à rallier des soutiens au projet d’IA. Les leurres constituent donc des pièges de responsabilisation qui, paradoxalement, renforcent plutôt qu’ils ne contraignent le puissant réseau qui sous-tend le projet d’IA. » Et le projet d’IA regorge de leurres. Certains sont délibérément construits ou exploités par les intermédiaires de l’IA pour attirer l’attention sur des aspects spécifiques du projet (et la détourner d’autres). 

Les leurres de l’IA

Les chercheurs distinguent 5 leurres dans lesquels la critique se perd parfois : le leurre ontologique, le leurre de l’inévitabilité, le leurre de la rupture, le leurre de la sécurité et le leurre réglementaire. 

Il y a d’abord le leurre ontologique. Le terme IA s’efforce d’échapper à toute définition afin de maximiser son pouvoir suggestif. « Cette ambiguïté peut s’avérer puissante car elle incite souvent différents acteurs à s’obséder sur la manière de délimiter ce qu’est ou devrait être l’IA, plutôt que de se concentrer sur le travail accompli par le Projet d’IA dans le monde.» Cette ambiguïté sert donc profondément les intérêts des acteurs. « Ce leurre ontologique déplace les termes du débat vers la définition de l’IA, détournant l’attention de son action concrète : permettre l’expansion du Projet d’IA. » Les chercheurs prennent comme exemple, les transformations du financement de la recherche ou des entreprises, qui depuis 2023, s’orientent de plus en plus exclusivement vers des projets d’IA au détriment de tous les autres. Partout, la réorganisation des flux financiers est profonde, expliquent-ils. « Le leurre ontologique constitue une forme de piège. Il attire sans cesse les acteurs vers des questions insolubles concernant la détermination et la clarification de la nature de l’IA, alors même que l’on constate que le dévoilement des spécificités techniques ne parvient pas à rendre ces questions plus ou moins certaines. » « L’instabilité ontologique persistante entourant l’IA permet aux intermédiaires d’introduire l’IA dans des secteurs et des pratiques toujours plus nombreux. De petites entreprises qualifient leurs technologies d’IA pour capter des ressources financières et acquérir une influence au sein du réseau. De telles pratiques nous amènent nécessairement à nous demander : « S’agit-il vraiment d’IA ? » ou même « Est-ce un usage pertinent de l’IA ? ». »

Plutôt que de nous laisser enfermer dans des débats sur « ce qu’est l’IA et comment elle devrait fonctionner », nous gagnerions à élargir notre perspective pour comprendre comment l’IA accapare toute l’attention et l’espace du débat. L’ambiguïté vise surtout à garantir que l’IA  reste suffisamment flexible pour s’adapter à mesure que se déploie leur stratégie de création et de concentration du marché. « Il nous faut donc résister au leurre ontologique et à l’impératif qu’il impose de définir la « véritable » nature ou le potentiel réel de l’IA. Une critique efficace doit ébranler le pouvoir du réseau plutôt que de l’alimenter.»

Le leurre de l’inévitabilité. L’industrie technologique recourt souvent à la rhétorique de l’inévitabilité pour justifier ses développements. « L’utilité de ce leurre de l’inévitabilité réside notamment dans sa capacité à permettre aux acteurs de modifier constamment les temporalités, en proposant de nouvelles projections quant au moment où la promesse future de l’IA se concrétisera enfin. Que cet avenir concerne l’avènement de l’IA générale, l’informatique quantique ou d’autres avancées technologiques majeures, les acteurs qui promeuvent l’IA tirent parti de discours qui rapprochent ou éloignent l’horizon de ces événements, tout en maintenant l’idée de leur inéluctabilité. » L’inéluctabilité permet surtout de bâtir des monopoles. Il permet de présenter les investissements comme nécessaires, même quand ils sont entravés par les contestations, comme c’est le cas dans les luttes contre les datacenters. « La rhétorique de l’inéluctabilité normalise aussi divers types de risques, notamment économiques et technologiques : dès lors que l’avenir est perçu comme prédéterminé, des décisions commerciales risquées sont requalifiées en nécessités. Ce discours sur l’inéluctabilité offre ainsi une forme de clôture discursive susceptible d’accélérer l’avènement de certains futurs tout en empêchant d’autres de se concrétiser. » 

« La répétition de discours futuristes similaires au sein de nombreuses entreprises crée une apparence de cohérence », une forme d’alignement où tout le monde semble d’accord sur l’horizon à atteindre. L’inévitabilité crée un ensemble de conditions qui rendent l’IA trop importante pour échouer, et permet d’assurer du pouvoir au projet IA sur les marchés. La course entre les grandes puissances mondiales pour construire une intelligence artificielle générale (IAG) alimente ce discours sur l’inévitabilité, en dressant des parallèles avec la course au nucléaire ou la course à l’espace. Le discours selon lequel « l’IA est inévitable » perpétue ainsi un imaginaire sociotechnique qui mêle pouvoir étatique et pouvoir des entreprises à des récits partagés sur les promesses à venir. Ces discours séduisent notamment parce qu’ils suggèrent la nécessité d’un soutien matériel des gouvernements aux niveaux fédéral, étatique et local, tout en occultant les préoccupations susceptibles d’entraver la réalisation de ce bien prétendument indispensable. L’alliance de considérations géopolitiques et du discours sur « l’inévitabilité » contribue également à justifier des engagements politiques et économiques, tels que la persistance de l’antagonisme entre les États-Unis et la Chine, et les investissements stratégiques. Enfin, l’inévitabilité embarque également les usagers, et alimente le projet d’IA au lieu de le freiner. Elle renforce également l’influence des acteurs de l’IA, leur permettant de consolider leurs réseaux de pouvoir que ce soit l’affectation des capitaux, l’extraction des ressources comme la création des marchés.  

Le leurre de la disruption. L’innovation de rupture formalisée notamment par Clayton Christensen, est souvent perçue comme une célébration inconditionnelle de toute forme de perturbation du marché, considérée comme intrinsèquement constructive. Pourtant, la nature exacte de cette rupture et sa valeur est bien souvent loin d’être aussi évidente qu’annoncée. « Les dirigeants du secteur technologique célèbrent par exemple le bouleversement du marché du travail en promettant des entreprises plus efficaces, tout en exprimant publiquement leurs inquiétudes quant aux risques de pertes d’emplois massives. Ce faisant, ils confortent leur conviction que l’innovation doit être poursuivie sans égard à ses conséquences sociales. Mais tandis que les dirigeants du secteur technologique, les universitaires et les experts débattent de l’ampleur des pertes d’emplois dues à l’IA – et de la manière dont elle transformera plus largement le monde du travail -, ils occultent la manœuvre de rupture que cherchent à opérer les promoteurs du Projet d’IA ». Cette stratégie de diversion vise précisément cet objectif : présenter les perturbations locales comme une forme de normalité (naturalisant l’optimisation ou la recherche d’efficacité par exemple), tout en orchestrant des changements massifs dans la concentration du pouvoir à travers les secteurs industriels, voire au-delà des frontières nationales. 

En fait, le terme rupture revêt une importance culturelle considérable, estiment les chercheurs. L’essentiel des études démontrent pourtant que les nouvelles technologies ne bouleversent pas l’ordre social et les inégalités existantes : elles ont plutôt tendance à renforcer ou à consolider les intérêts établis. « En sociologie économique, rappellent les chercheurs, la notion de « rupture » (disruption) renvoie d’ailleurs à une configuration de marché où, tant les nouveaux entrants que les acteurs en place, saisissent les moments d’incertitude pour instaurer un ordre de marché favorisant leurs intérêts. Derrière, la disruption, il faut surtout lire une accumulation et une concentration de capital et de pouvoir autour de quelques entreprises phares de l’IA. » Et les acteurs qui oeuvrent à favoriser leur marché n’aiment rien de moins que la rupture quand elle vient s’en prendre à leurs intérêts, à l’image des barrières érigées à l’encontre de Deepseek venu défier leur concentration. Les grands acteurs de l’IA utilisent également le concept de « rupture » pour détourner l’attention de leurs efforts visant à réorganiser les entreprises et à capter les flux de capitaux à leur profit. « S’il est indéniable que l’introduction de l’IA modifie les tâches des travailleurs, il est tout aussi vrai que, dans de nombreux secteurs, les entreprises utilisent ce prétexte pour mener des restructurations classiques. Parallèlement, elles transfèrent des activités clés vers des pôles de main-d’œuvre à moindre coût, où des outils automatisés visent à accroître la productivité de travailleurs éloignés et difficiles à suivre. Invoquer le caractère « disruptif » de l’IA permet de justifier aussi bien des licenciements – obligeant les salariés restants à « faire plus avec moins » – que le transfert de pans entiers de la main-d’œuvre vers des environnements réglementaires différents, échappant aux statistiques fédérales sur l’emploi et au contrôle des pouvoirs publics. »

Là où l’IA est une rupture, c’est parce qu’elle permet bel et bien de requalifier la main d’œuvre, comme l’expliquait le sociologue américain Henry Braverman, en favorisant la concentration du pouvoir et en éloignant le travail dans les zones éloignées et peu réglementées… « Le projet de l’IA commande et dissimule un bouleversement infrastructurel profond touchant la circulation du capital, la réorganisation et la répartition du travail à l’échelle mondiale, ainsi que la concentration de ressources stratégiques (données, puces, centres de données) entre les mains d’un petit nombre d’acteurs puissants.» En invitant le public à débattre de la manière dont l’IA pourrait bouleverser le marché du travail ou des progrès qu’elle pourrait engendrer, ce leurre du bouleversement nous détourne de la nécessité de voir et de discuter des agissements des acteurs de l’IA à leur profit. 

Le leurre de la sécurité.Tant dans les milieux universitaires que dans le discours public, la sécurité de l’IA renvoie à la nécessité de garantir que les systèmes d’IA soient fiables, ne causent pas de dommages et soient conçus pour refléter des valeurs sociales plus larges. La critique du féminisme des données va plus loin en exigeant une réflexion sur la durabilité, le pouvoir et le pluralisme. Les communautés prônant une IA sûre et responsable mettent souvent l’accent sur des engagements tels que l’équité, la responsabilité et la transparence ; les développeurs de projets IA évoquent plus couramment l’alignement, une forme de sécurité intégrée à l’IA elle-même. Mais la question de la sécurité renvoie surtout à un discours existentiel sur l’arrivée inéluctable de l’intelligence artificielle générale qui menacerait l’humanité (voir notre article). Ces discours sur la super-intelligence et ses risques réduisent la sécurité à des menaces lointaines, « tout en occultant les conséquences de la reproduction du réseau de pouvoir propre au Projet IA ». D’une manière paradoxale, il favorise le projet IA, au prétexte que seules les meilleures entreprises sauraient atténuer ce danger. Ces orientations permettent en fait de cadrer le discours sur la sécurité, en le déconnectant des problèmes de sécurité plus immédiat ou des considérations éthiques plus adaptées. 

Ces orientations axées sur la sécurité sont déconnectées de considérations éthiques plus larges. En qualifiant l’IA de « technologie ordinaire », les informaticiens Arvind Narayanan et Sayash Kapoor soulignent comment la question de la superintelligence détourne l’attention des problèmes bien réels qui émergent à l’ère de l’IA. 

En fait, constatent les chercheurs, la notion de sécurité n’a cessé d’évoluer : d’un cadre porteur de sens, elle s’est transformée en une construction mêlant dimensions ontologiques, inéluctabilité et leurres réglementaires. « Les entreprises utilisent désormais le langage de la sécurité pour envoyer des messages différents à des communautés distinctes ». Les acteurs clés du secteur de l’IA exploitent l’ambiguïté de ce terme pour égarer les critiques préoccupés par les répercussions sociétales. Si ils affirment que celle-ci est leur priorité absolue, en vrai, ils poursuivent leur course, concevant et déployant des modèles et des outils dépourvus de garde-fous efficaces, « tout en cherchant à les aligner sur des valeurs et des normes contestables » : les leurs ! « Or, ce leurre de la sécurité ne constitue ni une conséquence ni une retombée fortuite du Projet de l’IA : il fait partie intégrante de la constitution des réseaux de connaissances et de capitaux nécessaires à son déploiement. Comme tout leurre, il détourne l’attention des enjeux réels tout en consolidant les réseaux de pouvoir indispensables à la pérennité et à l’expansion du Projet IA. En atténuant les inquiétudes du public à l’égard des entreprises d’IA, ce leurre favorise même l’émergence d’opportunités commerciales. » Le discours sur la sécurité renforce le Projet IA, limitant ainsi toute possibilité de se prémunir contre les conséquences de son adoption. 

Le leurre de la régulation. Depuis les années 90, les leaders du secteur technologique n’ont cessé d’affirmer que la régulation était l’ennemi de l’innovation, alors que leurs critiques soutenaient qu’elle était le seul moyen de responsabiliser l’industrie. Paradoxalement, nombre d’acteurs de l’IA semblent demander aux autorités d’élaborer des règles de régulation, à l’image de Sam Altman réclamant au Congrès américain de créer une agence gouvernementale dédiée. En fait, les dirigeants du secteur technologique ont compris que la régulation pouvait s’avérer stratégiquement avantageuse, « surtout s’ils disposaient d’une place à la table des décisions ». Leur but est bien plus de consolider leur position que de la menacer. Le managérialisme réglementaire des organismes de réglementation américains est facilement récupéré par les entreprises qui ont appris à s’adapter à des évolutions réglementaires qui ne les menacent jamais. Même l’IA Act européen, qui pense que les entreprises technologiques pourraient remédier aux préjudices complexes qu’elles mettent en place grâce à une meilleure conception de leurs produits sous la contrainte, se leurre, expliquaient déjà danah boyd et Maria Angel (voir notre article, la responsabilité ne suffit pas), alors que la faiblesse des mécanismes d’application du règlement sur l’IA conduit, dans de nombreux cas, à confier aux entreprises elles-mêmes l’évaluation des risques posés par leurs systèmes, renforçant de fait leur position dominante.

Or, « si l’IA semble nécessiter une régulation urgente à une époque où les structures de pouvoir de l’après-guerre sont sur le déclin, ce n’est pas parce que ses capacités techniques sont à l’origine de l’instabilité. C’est plutôt parce que le mot d’ordre de l’IA, rend possible et concrétise la reconfiguration mondiale en faveur des acteurs de l’IA et de leur pouvoir. » Le problème n’est pas de réguler chaque chatbot, chaque technologie, que l’influence totale du projet IA sur le monde. Pour les chercheurs, les travaux existants dans les domaines social et réglementaire « doivent s’orienter vers le cœur du problème : la financiarisation, les possibilités de restructuration des entreprises et les nouvelles formes de monopole, de création et de capture de marché. Si nous voulons exiger que les systèmes d’IA rendent des comptes sur les relations et les infrastructures de la vie sociale et publique, nous devons remettre en question les conditions de possibilité de la construction de ce puissant réseau. Parmi les actions pertinentes, on peut citer l’augmentation de l’impôt sur les plus-values, le renforcement de l’application du droit de la concurrence et la suppression des failles juridiques permettant aux investisseurs d’accumuler des richesses. »

Réguler l’économie plutôt que l’IA ?

« L’IA est devenue le vecteur de transformations sociales majeures, non pas parce qu’une technologie engendrerait des résultats inédits, mais plutôt parce que des acteurs du marché disposant d’importantes ressources financières saisissent cette occasion pour restructurer les opportunités et les infrastructures à leur propre avantage sous l’étiquette IA ». Ce ne sont pas les capacités de chatbots bavards qui permettent au projet IA de s’imposer comme un phénomène tangible, mais bien la construction d’un réseau de pouvoir recelant le potentiel d’un « impact immense et durable sur la société ». Si l’IA semble tout bouleverser à l’heure actuelle, c’est précisément parce qu’elle offre une « occasion de structuration » sans précédent des réseaux de pouvoirs et d’infrastructure. 

Pour les chercheurs, la transparence algorithmique par exemple n’est pas la composante la plus efficace, stable ou influente de ce projet qui mérite d’être encadré.  Que l’intelligence artificielle générale apparaisse ou non, ou que les robots prennent nos emplois ou non, nous devrons composer avec des conditions structurelles durables et les infrastructures résiduelles d’une course entre les grandes entreprises et les gouvernements pour reconstruire les rouages ​​du pouvoir à leur avantage. Même si notre attention se porte sur des enjeux moralement urgents (comme les biais algorithmiques ou l’influence délétère des chatbots sur les plus fragiles…), nous devons abandonner une approche centrée sur les correctifs, sur les détails techniques, pour passer à un contrôle sur le développement du réseau de pouvoir du projet IA dans son ensemble.

« Nous ne souhaitons pas dénigrer le travail important mené au sein de cette communauté sur les questions liées à l’IA et à la société », modèrent les chercheurs. « Notre crainte est que, justement lorsque nous pensons responsabiliser les entreprises d’IA, nous risquions de nous laisser berner par un leurre et de passer à côté de la véritable source de responsabilité. Il est de notre devoir de prendre du recul et d’analyser les mécanismes complexes de ces systèmes. La transparence des outils algorithmiques n’est pas synonyme de responsabilité lorsque l’objectif est de construire une infrastructure de gouvernance incontestable pour maintenir le pouvoir d’une élite. L’équité d’un résultat algorithmique ou d’un ensemble de données particulier importe peu dans un monde où certaines des inégalités les plus massives et persistantes depuis l’ère féodale sont perpétuées par un système d’influence antidémocratique. » 

Mais chercher des points d’entrée pour exiger des comptes ou de la transparence au sein d’un réseau se heurte à sa capacité caractéristique à changer de forme, au risque de rendre le point d’intervention aussi insaisissable que le réseau lui-même. Les grands PDG ne sont pas même la cible idéale d’une intervention, quand c’est dans les coulisses que se joue l’essentiel : lors d’accords conclus entre dirigeants, membres de conseils d’administration, sociétés de capital-risque, gestionnaires d’actifs, responsables politiques et financiers de Wall Street. Le pouvoir de décision est réparti au sein d’une élite en réseau, dotée de ses propres mécanismes de consolidation du pouvoir qui agit partout en fonction du retour sur investissement. 

« La constitution de réseaux visant la conquête de marchés s’accompagne également de formes inédites de métamorphose organisationnelle et sociotechnique. Les entreprises peuvent aisément déplacer des éléments tels que la main-d’œuvre, le capital, le financement, les données et les infrastructures vers d’autres parties du réseau afin d’échapper à toute surveillance », comme l’expliquait Fred Turner récemment, en expliquant que nous étions passé de l’idéologie californienne à l’idéologie texane, de la contre-culture au conservatisme. La capacité d’agir comme la responsabilité sont devenues plastiques et peuvent être très facilement redistribué à travers le réseau, passant d’un data center l’autre, d’un travailleur du clic asiatique à un autre africain… 

Les entreprises d’IA reproduisent des stratégies de métamorphose bien établies, utilisées par des géants influents comme Facebook ou Uber qui n’ont cessé d’échapper et de contourner les réglementations. Même la réglementation environnementale exige de caractériser les formes de contamination industrielle, que les entreprises cherchent à occulter en recourant à des techniques éprouvées consistant à semer le doute et à entretenir l’ignorance. Des ressources telles que les puces électroniques, l’accès aux centres de données ainsi que les données ou l’entraînement de modèles ne sont pas réglementées en tant que monnaies à proprement parler, alors qu’elles sont devenues des actifs dont les échange cimentent les partenariat entre un groupe restreint d’élites, formant un circuit socio-économique propre à l’IA. « La recherche de cette responsabilisation exige de nouveaux cadres d’analyse qui abordent directement la constitution du réseau et ses dérives. »

Mais l’avenir n’est pas inéluctable, rappellent les chercheurs. « Si le projet d’IA est extraordinairement puissant, son pouvoir dépend de l’adhésion continue du public et des institutions à ce projet. À cette fin, il est impératif de reconnaître quand et comment nous pouvons exercer notre pouvoir d’action en ces temps tendus, et de résister aux leurres trompeurs entretenus par les acteurs de l’IA pour façonner l’avenir selon leurs conditions. » Pour cela, les chercheurs invitent à réorienter l’analyse vers l’économie politique de l’IA et à prendre au sérieux le pouvoir politique que le Projet IA laisse présager. Ils invitent à orienter la recherche vers quatre cadres d’analyses : 

Les lieux matériels d’assemblage des réseaux. Le Projet d’IA exige de tisser d’importantes infrastructures en des alignements inédits et souvent instables, en composant de manière créative des relations et des modèles d’échange entre des acteurs hétérogènes. Il nous faut mieux comprendre ces assemblages, les associations que les entreprises tissent entre elles, les « fonctionnalités » inédites qu’elles lancent, les financements qu’elle obtiennent et mobilisent… Et examiner comment les mécanismes d’assemblage, d’acquisition de capitaux et de mise en œuvre limitent la transparence et la responsabilité.

Le financement comme action technopolitique. Des travaux récents à l’intersection de la sociologie économique et des études sociales des sciences et des techniques démontrent comment le travail technique est imbriqué dans les structures financières. C’est le cas notamment du travail de Benjamin Shestakofsky et son livre, Behind the startup: how venture capital shapes work, innovation, and inequality (university of California press, 2024 – voir aussi le travail de Marlène Benquet dont nous rendions compte). Il nous faut mieux comprendre les mécanismes de capture du marché et comprendre pourquoi une réglementation axée sur la technologie tend à négliger les arrangements économiques et politiques qui sous-tendent le projet IA

Des objets aux flux mondiaux. Nous ne devons pas considérer l’IA comme un objet, mais mieux nous concentrer sur les flux circulant entre les sites qui participent à l’agencement mondial de l’IA, comme le montrait l’anthropologue Anna Tsing dans Friction (La découverte, 2020). Nous devons mieux saisir l’infrastructuration, c’est-à-dire comment les connexions entre les nœuds sont concentrées, fragmentées et maintenues de manières spécifiques pour reproduire des rapports de force. Comment les flux de données, de personnes et de capitaux sont-ils facilités ou entravés ? 

Résister au solutionnisme social. Il nous faut enfin résister au solutionnisme tant technologique que juridique, disciplinaire. Ne saisir l’IA que sous l’angle informatique ou juridique par exemple ne nous aide pas à interroger le Projet IA dans sa globalité. « Aucun domaine pris isolément n’apportera la solution face au Projet IA ». Nous devons élaborer des approches bien plus transdisciplinaires, afin qu’elles soient capables d’interrompre les flux et les reconfigurations de réseaux sur lesquels repose le Projet de l’IA. 

La recherche critique « a consacré beaucoup de temps à disséquer les paramètres techniques, dans une volonté sincère de bâtir un avenir plus juste et plus équitable ». Se faisant, elle a été bien plus enrôlée dans le projet IA par des acteurs ayant un intérêt économique et politique direct à façonner l’avenir selon leurs propres termes. « Nous devons trouver d’autres modalités pour exercer la transparence, l’équité et la responsabilité que nous n’arrivons pas à obtenir ». Il est temps de changer de braquet… Et finalement, de finir de politiser la question technologique.

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    [en] In the spirit of shortening things, I’m taking a few moments during my lunch break to share some thoughts I’ve been having recently. Various things have contributed to these thoughts: my permanent struggle with “too many ideas” and “too many things I want to do” (which predates my accident, but is now exacerbated given my reduced energy) pondering on how to manage my energy (already underway since my accident, but now fed by the occupational therapy programme for energy management t
     

Less Input [en]

8 juillet 2026 à 07:37
[en]

In the spirit of shortening things, I’m taking a few moments during my lunch break to share some thoughts I’ve been having recently. Various things have contributed to these thoughts:

  • my permanent struggle with “too many ideas” and “too many things I want to do” (which predates my accident, but is now exacerbated given my reduced energy)
  • pondering on how to manage my energy (already underway since my accident, but now fed by the occupational therapy programme for energy management that I’m in the middle of)
  • my training at IGB, and the two-day course I just did in Paris (the recurring focus is “how something that works for the person at some point becomes the thing that feeds the problem”)
  • my exploration of AI and in particular the framework/project/took that was previously called PAI (now LifeOS) (output is cheap now: feed a genAI model a few lines and it can spit out thousands of words for you).

I’m not going to be able to reconstruct how my ideas around this have shifted in a chronological or well-organised way, but here’s more or less where I’m at: I’m somebody who believes that “knowledge is power”, that “more information is better”, that by learning and analysing and understanding, I can find answers.

That works a lot of the time, for me. It has worked very well for me. But I’m starting to see how this is part of what is trapping me, right now.

At some point in my struggles with my AI infrastructure (trying to get the PAI Digital Assistant up and running correctly, fixing bugs, making sure it learns correctly, setting up workflows for the things I want it to do for me) I realised that it had a built-in bias (the model, most probably) towards “producing more is better”. LLMs are verbose, we all know that by now. The more you feed them, the more words they spit out – but not necessarily the more useful information.

I kept giving instructions for concision. I would provide examples of how to write things up. I would set up guardrails, have it self-correct, hunt for fluff and filler content. At some point I realised that “the system” was just growing and growing in terms of content (the number of words and files that contained the instructions), and the output was not improving – more like the contrary. This is nothing new, right. We know that complex systems balloon up and lose efficiency. And I’ve seen more than once in my dealings with AI that I pretty much always end up spending more time “fixing the system” than actually using it. This, actually, is something I’d noticed about myself in general; but it’s easier for me to rein in when I don’t have an LLM at the other end of the keyboard. So here, it became even more visible.

So here it is. The mantra I keep repeating to people in all sorts of context: “less is more”; “better is the enemy of good” (that’s what we say in French). If I feed my AI system less input, I get less bloated output in the system. I read somewhere (can’t remember the source, probably have it stashed away somewhere) that in the age of generative AI, the bottleneck was shifting from content production to content consumption. What we can “ingest” is the limiting factor, now that we have machines that can spew out words and sentences and paragraphs and essays and reports like there’s no tomorrow. But it’s worthless unless we can read it and understand it and do something with it. Just feeding that AI output to another AI is just going to magnify errors and biases and produce more slop, unless there is a humain mind in charge that understands what it’s doing and what it’s asking.

Early on, in 2024, I remember reflecting at some point that the AI I was using seemed “more ADHD than me”. And what my more recent experiences have helped me understand about myself is this:

  1. My problem, my “slop/bloat” is ideas and things I want to do. I am somebody for whom ideas are cheap. I have ideas all the time. I can come up with stuff I’d like to do all day. My problem (bottleneck) lies in selecting what I run with, and that is a difficult exercise – even more difficult since my accident.
  2. The more “input” I get, the more – just like the LLM – I produce ideas and desires. I read an article, there are 5 more I want to read. I have a discussion on a topic, I want to read more stuff or write articles or create a community around it. I learn about something new, oooh it’s nice and shiny and I want to do it.

Having a large capacity for input and lots of ideas, followed by enough energy to take a handful of them and run with them (OK, frustrating to have to leave so many aside, but at least I’m busy doing something useful/interesting with some of them) has, as I said above, served me very well in life. But trees don’t grow to the sky. At some point, what has worked well becomes the source of the problem.

And I’m realising that the way out of this, at least now, is not better prioritising. First of all, it’s reducing input.

Less input, less ideas, less “oh I want to do this thing”, less slop to sort through, less frustration with everything I’m not doing.

Exactly how to achieve that is still a thought in progress. But that’s what I’ve been thinking of this last week or so.

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  • Vers la montée des préjudices d’inférences
    Derrière le grand récit de l’IA se cache une profonde transformation de la nature même des informations personnelles, explique le chercheur à Harvard, Ikenna Ogbogu, dans une série de concours d’essais organisée par le Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard et Tech Policy Press. « Plutôt que de simplement stocker des données, les modèles de langage apprennent des représentations statistiques latentes à partir de vastes quantités d’informations générées par l’huma
     

Vers la montée des préjudices d’inférences

8 juillet 2026 à 01:00

Derrière le grand récit de l’IA se cache une profonde transformation de la nature même des informations personnelles, explique le chercheur à Harvard, Ikenna Ogbogu, dans une série de concours d’essais organisée par le Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard et Tech Policy Press. « Plutôt que de simplement stocker des données, les modèles de langage apprennent des représentations statistiques latentes à partir de vastes quantités d’informations générées par l’humain, transformant ainsi les données en capacités d’inférence. Ces capacités permettent aux systèmes d’IA de générer des inférences sensibles sur les individus à partir d’informations qui n’ont jamais été explicitement divulguées. »

« Un modèle peut agréger les comportements d’achat, l’activité sur les réseaux sociaux et les schémas conversationnels pour prédire avec fiabilité l’état de santé mentale, l’affiliation politique ou le niveau de revenu d’une personne. Même si cette personne n’a jamais consenti à divulguer ces informations sensibles, une préoccupation plus fondamentale se pose : des données apparemment anodines concernant autrui peuvent être agrégées pour générer des inférences sensibles sur n’importe quel individu, d’une manière difficilement prévisible, contrôlable ou contestable. Ceci remet en question les cadres de protection de la vie privée classiques, fondés sur la collecte, le stockage, la diffusion et la gestion d’enregistrements distincts et identifiables pour chaque individu. » 

Si les atteintes à la vie privée découlent le plus souvent d’informations identifiables, cela risque de n’être plus le cas à l’avenir. L’inférence ne relève plus de données auxquelles les utilisateurs peuvent accéder, qu’ils peuvent corriger ou supprimer, « mais tiennent à la capacité d’un modèle à générer des inférences sensibles que les utilisateurs ne peuvent raisonnablement ni prévoir ni contrôler, les cadres actuels de la vie privée numérique commencent à s’effondrer ». La protection de la vie privée doit évoluer pour mieux encadrer les capacités d’inférence, explique le jeune chercheur (voir ce que nous disions nous-mêmes en nous inquiétant non seulement des inférences mais de leurs défaillances, car celles-ci ne sont pas toutes fiables, tant s’en faut : Inférences, comment les outils nous voient-ils ?). 

Aron West, pour la lettre Café IA, montrait récemment l’impossibilité à anonymiser un prompt en pointant notamment vers le travail (ainsi que le site dédié) de chercheurs de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich montrant la grande facilité des outils à réidentifier des individus ou leur localisation et à inférer des informations, comme le genre, le niveau culturel ou social, ou l’origine ethnique des individus depuis les questions et indications qui sont présentes dans des prompts. Une étude de 2024 avait déjà abouti à cette même conclusion en démontrant comment les modèles de langage modernes sont capables d’inférer avec précision des informations personnelles identifiables à partir de textes apparemment anodins, comme la possibilité de déduire la localisation exacte d’un individu à partir d’un simple message anodin, comme celui-ci : « il y a ce carrefour infernal sur mon trajet quotidien, je suis toujours coincé là-bas à attendre un virage à droite ». En utilisant bien d’autres éléments comme la langue, le style… et le fait que le terme « virage à droite » désigne une manœuvre de circulation courante dans la région de Melbourne que le modèle a intégré dans ses données…

« Les LLM posent un profond dilemme éthique, car les individus peuvent être profilés, catégorisés et ciblés à grande échelle sur la base d’informations sensibles qu’ils n’ont jamais eu l’intention de partager », souligne Ikenna Ogbogu. Dans Privacy in context (Stanford university Press, 2009), Helen Nissenbaum rappelait que la protection de la vie privée est régie par ses contextes et son intégrité. Par exemple, un patient peut légitimement divulguer des informations médicales à son médecin, mais pas à son employeur. De même, les informations partagées avec un conseiller financier sont généralement censées rester confidentielles dans le cadre de cette relation de conseil. Mais l’inférence perturbe ces deux types de normes. « S’il est approprié de partager des pensées et des expériences dans le cadre d’une discussion sur Reddit par exemple, les utilisateurs ne s’attendent généralement pas à divulguer des informations démographiques sensibles à quiconque capable d’analyser leurs publications. Ils ne s’attendent pas non plus à ce que leur publication contribue à l’entraînement d’un modèle capable de déduire leur niveau de revenu ou leur situation matrimoniale à partir d’interactions courantes sur le site web.»

« Le problème de fond n’est pas seulement la possibilité de déduire des informations sensibles, mais plutôt l’exploitation des interactions ordinaires pour développer des capacités d’inférence servant des fins très éloignées du contexte dans lequel l’information, aussi anodine soit-elle, a été initialement partagée. Ces capacités d’inférence érodent les contextes de formation des normes et des attentes en matière de confidentialité, exacerbant les inquiétudes persistantes quant au pouvoir des entreprises technologiques de profiler, prédire et influencer les comportements à des fins lucratives.»

Or, rappelle Ogbogu, les lois sur la protection de la vie privée estiment que les atteintes à la vie privée résultent de la collecte, du stockage, du transfert ou de la divulgation d’informations identifiables. Elles estiment également que les individus peuvent raisonnablement anticiper l’utilisation qui sera faite de leurs informations. Ce n’est plus le cas. Les lois sur la protection des données personnelles renforcent le contrôle des individus sur leurs informations personnelles. Or l’inférence n’agit pas sur la sécurité des données, mais dépendent des capacités des modèles d’IA et leurs déploiements. 

Les droits à la vie privée numérique, tels que l’accès, la rectification et la suppression, sont également mis à rude épreuve le déploiement de l’inférence. Ces droits présupposent que les informations peuvent être localisées, modifiées et supprimées. Or, avec l’IA, les informations sont distribuées à travers des représentations internes plutôt que stockées sous forme d’enregistrements distincts. Les capacités d’inférence, une fois développées, ne peuvent être annulées de manière fiable par la seule correction des données, ce qui rend les droits individuels a posteriori inadaptés au problème. 

« La législation actuelle sur la protection de la vie privée repose également largement sur des cadres de notification et de consentement qui présupposent que les individus peuvent évaluer de manière pertinente les risques associés au traitement des données. Cependant, les modèles de langage modernes développent des capacités d’inférence dont les applications futures peuvent même être inconnues de leurs concepteurs, rendant le consentement éclairé impossible à obtenir en pratique. » Comme l’observe le spécialiste de la protection de la vie privée Daniel Solove, la gouvernance de la vie privée fondée sur le consentement demande souvent aux individus de prendre des décisions dans des conditions de forte asymétrie d’information. Dans le contexte de l’IA générative, ces asymétries sont amplifiées car les risques les plus importants reposent sur des capacités et des usages difficiles à prévoir a priori.

Pour remédier à ces préjudices, il est nécessaire de dépasser une réglementation purement axée sur les données. Ikenna Ogbogu propose de réfléchir à plusieurs dispositions. « La législation sur la protection de la vie privée devrait élargir la définition des données couvertes afin d’y inclure les informations inférées et les attributs probabilistes dérivés des systèmes d’IA. Cependant, les données inférées ne représentent qu’une manifestation d’un problème plus vaste : les modèles de base développent des capacités permettant de générer des inférences sensibles à partir de représentations latentes, même lorsque ces inférences ne sont jamais stockées sous forme d’enregistrements distincts. Par conséquent, l’élargissement des données couvertes est une première étape nécessaire, mais insuffisante à elle seule.

Deuxièmement, les autorités de réglementation devraient adopter une approche de gouvernance fondée sur les capacités. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les informations stockées, la surveillance devrait évaluer les informations qu’un modèle est capable d’inférer. Les organisations déployant des modèles de base à grande échelle devraient être tenues d’auditer leurs systèmes afin de vérifier leur capacité à inférer des caractéristiques démographiques, financières, politiques, sanitaires ou comportementales sensibles à partir des interactions courantes des utilisateurs. De tels audits permettraient de mieux aligner la réglementation sur la protection de la vie privée sur les réalités du déploiement de modèles de base, où les préjudices découlent souvent des capacités plutôt que des enregistrements.

Troisièmement, les organisations déployant des systèmes d’IA devraient réaliser des évaluations d’impact publiques divulguant l’étendue de l’inférence d’attributs sensibles, le risque de résultats discriminatoires et le potentiel d’utilisation abusive des résultats du modèle. Plutôt que de simples exercices de conformité, ces évaluations devraient être contraignantes, soumises à un examen indépendant et intégrées tout au long du cycle de vie du développement et du déploiement des systèmes d’IA. Contrairement aux cadres de notification et de consentement qui font peser la responsabilité sur les individus, les audits de capacités et les évaluations d’impact rendus publics transfèrent la responsabilité aux organisations les mieux placées pour comprendre et atténuer ces risques. »

Pas sûr que ces propositions soient toutes valides, comme le montraient déjà Paul Bouchaud et Pedro Ramaciotti. La question de l’inférence, comme on le voyait dans notre exemple, repose aussi et beaucoup sur les capacités à croiser les modèles, les fonctions, dans des architectures explicitement prévues pour cela. Une autre réponse serait aussi de limiter certaines formes d’inférences, voire mieux, de les interdire ou d’interdire leurs usages à nombres d’acteurs. Mais la possibilité d’inférer tout ou n’importe quoi depuis les modèles d’IA pose effectivement des problèmes insolubles. Et le fait de mieux révéler ce qui est inféré, comme nous l’évoquions aussi, ne suffira pas à limiter l’exploitation. 

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    Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation.  Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, cl
     

Le piège de l’authenticité

7 juillet 2026 à 01:00

Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation. 

Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, classé, trié pour être apparié. « C’est grâce à leur capacité à observer, juger et gérer les individus dans différents contextes sociaux que les ordinateurs exercent leur influence la plus significative sur la société. Partout, la logique bureaucratique des organisations fusionne avec la logique calculatoire des machines. Partout les ordinateurs produisent des scores qui créent des différences, définissent des priorités, organisent les files d’attente et constituent une base d’action extrêmement utile et puissante. Ils instaurent l’ordre en catégorisant les personnes, les choses et les idées, puis en les associant entre elles, à des positions sociales, à des biens, des services et des prix. »

« Les schémas qui en résultent constituent ce que nous appelons structure sociale – une sorte de société ordinale où les données générées par ordinateur servent de repères pour nos choix. Dans le domaine économique, par exemple, ces méthodes contribuent à fixer les salaires et les horaires de travail. Elles calculent les loyers, le prix des assurances et déterminent l’admissibilité aux services sociaux. Elles facilitent de nouvelles formes de recherche de rente et accélèrent le développement de nouvelles classes d’actifs négociables sur les marchés financiers. Elles ont également modifié la relation entre les individus et les groupes qu’ils forment et auxquels ils appartiennent. Elles organisent la circulation de l’information, la distribution de l’influence sociale et les moyens de mobilisation politique. Notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en est trouvée profondément altérée. » L’ordonnancement algorithmique a une conséquence expliquent-ils : il transforme en retour notre perception de nous-même. Ce nouveau rapport semble libérer les personnes des affiliations sociales et les juger selon leurs qualités. « Il promet l’intégration aux exclus, la reconnaissance aux créatifs et une juste récompense aux entrepreneurs.» 

« Pourtant, cette promesse d’émancipation s’accomplit par des systèmes qui classent, trient et, surtout, hiérarchisent les individus avec une précision toujours plus grande et à une échelle auparavant inimaginable. L’ordre social qui en résulte est une sorte de paradoxe, caractérisé par des tensions constantes entre liberté individuelle et contrôle social, entre l’élan subjectif de l’authenticité intérieure et les forces objectives de la validation externe. Il donne naissance à une certaine manière d’être, à un nouveau type de soi, dont les expériences sont définies par la quête d’autonomie personnelle et l’attrait de la dépendance aux plateformes. » Derrière l’individualisation, la personnalisation du calcul, se cache en fait une catégorisation toujours plus élastique, granulaire. Comme nous le disions déjà il y a près de 10 ans, la personnalisation n’a rien de personnel : « les algorithmes ne cherchent pas à nous distinguer, mais à nous catégoriser. » Mais les effets de ces catégorisations, produites à la volée, inférées, recomposées ou profondes, sont bien réelles, tant d’un point de vue personnel que collectif. C’est ce que montrait par exemple la pertinente note de Melkom Boghossian pour la fondation Jean Jaurès quand il expliquait comment les algorithmes accentuent les clivages de genre. Mais, pour Marion Fourcade et Kieran Healy, les conséquences sont plus profondes encore, car ces catégorisations « exacerbent l’individualisme et la compétition interpersonnelle  à un point tel que notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en trouve profondément altérée ». Les sociologues parlent d’individualisme exacerbé

Polarisations identitaires

« Aux débuts d’Internet, être en ligne offrait certaines libertés. Non seulement l’anonymat ou le pseudonymat en ligne étaient courants, mais ils étaient célébrés comme une forme de libération. » Nous pouvions alors avoir plusieurs versions de nous-mêmes, plusieurs identités et naviguer dans leurs interstices, entre des profils qui ne communiquaient pas entre eux. « Vous bénéficiez d’une forme de confidentialité qui repose moins sur des protections juridiques explicites que sur les limitations techniques de systèmes connectés en théorie, mais non intégrés en pratique », votre profil de joueur ne communiquait pas avec votre profil sur tel ou tel forum. Un peu comme la séparation administrative, qui permettait aux Etats-Unis, aux immigrants sans papiers de payer leurs impôts en toute sécurité. « Cette séparation administrative délibérée permettait aux entreprises et aux gouvernements américains de tirer profit de la main-d’œuvre immigrée tout en créant un véritable sanctuaire où des millions de personnes pouvaient s’acquitter de leurs obligations fiscales (grâce à leur numéro d’identification fiscale individuel) sans craindre d’être expulsées. » 

Mais pour les sociologues, c’est là ce qui est en train de changer. Le Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) a changé la donne et les informations fiscales sont désormais utilisées pour retrouver les sans-papiers. En fait, les espaces d’expression se réduisent quand d’innombrables agences utilisent les données des courtiers en données, ou quand les agences gouvernementales acquièrent le droit d’examiner les profils sur les réseaux sociaux. A mesure que les croisements de données sont rendues possibles entre institutions étatiques et privées, la surveillance devient non seulement omniprésente, mais surtout bien plus puissante

Mais plus encore que la possibilité d’identifiabilité, l’exploitation des profilages renvoie à chacun des questions sur son identité même. Qui sommes-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas de plus en plus celle ou celui que nous renvoient l’exploitation de nos profils ? En exploitant notre soif de sociabilité et nos idéaux d’épanouissement personnel, les réseaux sociaux nous incitent à afficher nos convictions et à rallier des alliées pour les valider, dans une quête d’authenticité qui se retourne souvent contre ses auteurs. Dans un livre à paraître à l’automne sur les influenceurs (Gurus, Hucksters, Entertainers, Chicago university press, 2026), la sociologue Angèle Christin montre par exemple comment la nécessité de se distinguer peut conduire à la polarisation. « La dynamique des plateformes pousse les artistes du divertissement et les gourous à produire des contenus extrêmes et incendiaires pour maintenir l’engagement de l’audience, tandis que les marques et les spécialistes du marketing incitent les vendeurs à des prestations commerciales répétitives et convenues. Les inquiétudes concernant la manipulation algorithmique et les conflits entre créateurs engendrent par ailleurs des scandales nuisibles à la réputation, souvent marqués par le harcèlement. Angèle Christin révèle comment le travail sur ces plateformes favorise, de manière répétée et structurelle, la précarité et les inégalités, ainsi que les clashs destructeurs et la diffusion de contenus incendiaires en ligne. » 

Pour Fourcade et Healy, le piège de l’authenticité génère d’autres chausses-trappes encore. Ce que l’on y affiche devient la preuve de son identité. « Dans son ouvrage Ballad of the Bullet (Princeton university press, 2020), l’ethnographe Forrest Stuart a montré le décalage important entre les performances que les musiciens hip-hop de Chicago mettent en scène sur les réseaux sociaux et la réalité plus banale de leur vie. Les jeunes qui se donnent des airs de durs pour vendre leur musique sur YouTube risquent d’apprendre à leurs dépens que les forces de l’ordre et les juges ont tendance à interpréter ces signes au pied de la lettre, sans y voir les jeux de pouvoir et les affirmations identitaires dont ils surjouent. De même, le recours par l’administration Trump aux tatouages ​​comme preuve facilement mesurable et accessible d’appartenance à un gang transforme un marqueur souvent superficiel en un simple critère d’évaluation pour les expulsions. Dans un pays où le gouvernement s’arroge le droit d’instrumentaliser les opinions déclarées des citoyens dans les procédures d’immigration, l’effet est glaçant »

L’expressivité en ligne, renforcée par les contraintes algorithmiques, qui produisait des liens sociaux, s’apprête bien plus à générer des obstacles pour chacun d’entre nous.  

De l’authenticité à l’authentification

Les contenus génératifs viennent renforcer encore le phénomène en déstabilisant encore un peu plus l’authenticité, en floutant la distinction entre le vrai et le faux. « Tout cela a pour effet de déplacer l’accent de l’authenticité vers l’authentification, de la démonstration de la véracité de son identité vers la preuve de la véracité de son témoignage. La question n’est plus de savoir si les marqueurs d’identité sont authentiques (« Est-ce que ces données sont vraiment vous ? ») ni même sincère (« Qui êtes-vous vraiment ? »), mais si chaque élément de votre présence numérique est exempt de toute médiation artificielle (« Est-ce vraiment vous ? »). Ce nouveau régime d’authentification transforme les interactions, d’une série de performances à juger, en une succession d’actions à vérifier par des machines à chaque étape. Être légitime exige désormais d’être publiquement identifiable, authentique et, de plus en plus, pleinement authentifié. » 

« Ce qui a commencé comme une célébration de l’unicité individuelle, encourageant la production de preuves numériques, évolue vers un système de vérification complexe qui considère toute trace comme potentiellement suspecte. » Avec la circulation de fausses versions de nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver pris dans un cycle sans fin de démonstration et de défense de notre existence, nous soumettant toujours davantage à un mécanisme de scepticisme institutionnalisé, venant renforcer (s’il en était besoin) la conviction administrative que chacun est coupable, fraudeur, bonimenteur… L’image que l’on donne de soi est à la fois perçue comme la réalité et comme un mensonge, nécessitant d’être toujours interrogée pour être utilisée à son encontre.  

De l’individualisation du savoir à la construction de croyances

« Ces crises politiques et techniques de l’authentification dépassent largement le cadre de l’individu. Avec l’avènement d’internet, le savoir s’est considérablement étendu et diversifié. Mais il est aussi devenu plus personnalisé et plus étriqué, car les internautes interagissent avec le web en s’appuyant sur leurs convictions personnelles et leurs conceptions de la réalité, et en les développant. L’arrivée de l’IA générative aggrave peut-être ce défi épistémique : quand tout doit être authentifié, mais que les contrefaçons sont de plus en plus sophistiquées, comment être sûr de quoi que ce soit ? » 

Nous vivons à l’ère de la désintermédiation du savoir. En un clic, nous pouvons consulter des documents juridiques originaux, télécharger de vastes ensembles de données, bénéficier de l’aide d’un assistant IA pour écrire le code nécessaire à leur analyse et rédiger rapidement les résultats. « Il ne faut pas sous-estimer à quel point cette transformation a été stupéfiante et incroyablement enrichissante à bien des égards. Malgré ses problèmes, si l’on demandait à un chercheur s’il reviendrait à un monde entièrement pré-numérique et pré-réseau pour le partage des connaissances, la communication académique et l’accès aux données, la réponse serait massivement « non ». Mais cette transformation du quotidien professionnel s’accompagne d’autre chose. La propension à la recherche est devenue, sans qu’on s’en rende compte, une seconde nature. » Aujourd’hui, « faire ses propres recherches » est plus qu’une simple habitude chez les universitaires. C’est un impératif moral, un devoir civique et, un peu comme être un bon conducteur, une compétence que chacun s’imagine posséder. Les individus capables d’explorer le réseau et d’interroger les bases de données de modèles de langage à grande échelle (LLM), et qui ont la confiance en eux et les moyens de diffuser leurs découvertes, tendent à devenir une source d’opinion faisant autorité. Du moins, c’est ainsi qu’ils le perçoivent. On comprend dès lors pourquoi les connaissances ainsi produites sont souvent si chargées d’émotion. Plus on s’investit dans la recherche et le développement de sa propre compréhension, plus cette quête de savoir prend de l’ampleur. »

« Le savoir se transforme en une forme de révélation personnelle, où chacun est à la fois celui qui cherche et celui qui interprète sa propre vérité ». « Ce qui a commencé comme un exercice de raisonnement autonome devient une question de croyance – une croyance défendue avec d’autant plus de ferveur qu’elle semble avoir été découverte par soi-même plutôt qu’imposée de l’extérieur. » Le problème est que cette quête individualisée de sens renforce la polarisation. « L’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits semble de plus en plus hors de portée ». « En conséquence, les hiérarchies traditionnelles du savoir et les sources d’expertise sont contournées au profit de recherches algorithmiques autoguidées, qui génèrent une réponse précisément pertinente à une requête ou à une consigne, qu’il s’agisse d’une liste de liens ou d’un paragraphe de synthèse. Dans le meilleur des cas, cette pratique tend vers une forme d’idéal démocratique cher à John Dewey : elle semble revitaliser la production de savoir en tant qu’entreprise participative, animée par un esprit démocratique d’enquête ouverte et de recherche collective de la vérité. »… Tout en demeurant très individualisée et individualisante. C’est ce qu’espéraient beaucoup d’observateurs aux débuts du World Wide Web, y compris lors des premières vagues des réseaux sociaux, des blogs jusqu’à Twitter. Toutefois, dans le pire des cas, la diffusion du savoir finit par transiter par des plateformes qui personnalisent les résultats à grande échelle et favorisent l’engagement envers des contenus extrêmes ou trompeurs, car le sensationnalisme et la complaisance sont les moteurs des revenus publicitaires

Lorsque, en 2023, le gouvernement canadien a exigé des entreprises du numérique qu’elles rémunèrent les médias pour les liens renvoyant vers des actualités publiées sur leurs plateformes, Meta a tout simplement bloqué ces liens sur Facebook et Instagram. Le vide informationnel qui en a résulté a été rapidement comblé par des contenus non vérifiés et orientés à droite, ce qui a contribué à soutenir le candidat local de mouvance trumpiste. « Nous sommes désormais submergés d’exemples de plateformes technologiques usant de leur puissance de marché pour modeler les écosystèmes de l’information selon leurs impératifs commerciaux, au mépris des conséquences sociétales ». Google a révolutionné la recherche en traitant, de fait, les pages web comme un vaste réseau de réputation. L’autorité relative des sites était déterminée par une multitude de décisions indépendantes : celle de créer ou non un lien vers eux. Cependant, la volonté d’adapter les résultats aux préférences individuelles a été de plus en plus dictée par l’efficacité des titres accrocheurs (clickbait) ou du placement publicitaire. Il en a résulté une fragmentation des connaissances accessibles au public, désormais produites pour faciliter la manipulation du marché en confortant des croyances préexistantes. Si la perception de la recherche en ligne comme une forme de pensée critique et active a perduré, il peut s’avérer difficile, pour certains, de trouver des informations fiables. Cette situation rend d’autant plus ardue la construction d’une réalité partagée. Et l’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits – quelle que soit leur teneur – semble s’éloigner toujours davantage. 

L’illusion de l’individu souverain : une identité centrée sur le soi

« C’est dans ces gouffres de la connaissance que se façonne le sentiment d’une identité centrée sur le « soi » nourri par la conviction que l’individu est l’unique source véritable de sa propre illumination ». La conjonction d’un égocentrisme épistémologique et de l’hyperconnectivité rend les individus perméables à des formes diffuses de construction de « super-sens » (pour reprendre une expression de Hannah Arendt). « En quête d’une vérité porteuse de sens, ils traquent des indices significatifs disséminés sur Internet, s’appuyant sur des algorithmes commerciaux et des systèmes de recommandation pour assembler des bribes d’information disparates en une vision du monde cohérente. Ce qui commence souvent comme une quête existentielle ludique peut aisément se cristalliser en croyances déformant la réalité » ; celles-ci prospèrent en favorisant l’émergence de nouveaux types sociaux et de regroupements politiquement influents. À son apogée, le mouvement QAnon a illustré l’interaction entre cette disposition à la quête de sens, les médiations numériques et le ciblage à but lucratif. Ses membres se percevaient comme des esprits critiques, seuls capables de mettre au jour des vérités cachées et de décrypter des indices complexes. Ils rejetaient avec véhémence l’idée d’appartenir à une secte, arguant – comme l’a expliqué l’un d’eux au chercheur Peter Forberg – qu’« aucune secte ne vous incite à penser par vous-même »

Le risque est fort que les grands modèles de langages (LLM) ne puissent résoudre le problème de la fiabilité des connaissances au sein d’une sphère publique fragmentée. « Tout comme les impératifs commerciaux ont engendré des contenus fallacieux et des bulles de filtres, les LLM seront probablement soumis aux mêmes pressions dans un contexte de rendement décroissant ». Les entreprises qui les entraînent ayant un besoin impérieux de rentabilité, les logiques commerciales classiques – telles que la personnalisation et la segmentation des services – risquent fort de s’imposer à nouveau, donnant lieu à des univers épistémiques sur mesure, générés par des modèles adaptés aux goûts et aux capacités financières de publics distincts. 

« En tant qu’individu, notre plus grande crainte culturelle est d’être englouti par la société de masse, tout comme votre plus grande crainte politique est celle d’une surveillance exercée par un État autoritaire ». Ces peurs sont toujours bien présentes. Toutefois, dans un monde saturé de catégories et d’identités, de nouveaux dilemmes surgissent, estiment les chercheurs.« Sur le plan individuel, tout – comportements publics, déclarations, mesures chiffrées – peut potentiellement devenir un facteur de différenciation et, par conséquent, une source d’identité. Du côté des organisations, les données générées par les utilisateurs conduisent à les regrouper ou à les segmenter selon des modalités de plus en plus spécifiques, éphémères et souvent incompréhensibles. Plus les classifications sociales (ou pseudo-sociales) se font précises, plus les occasions de distinctions et de jugements moraux se multiplient. La principale victime de cette évolution est la possibilité de nouer des alliances politiques stables et de grande envergure. Plus les citoyens sont traités individuellement comme des cibles d’interventions commerciales, plus la vie politique se fragmente. »

« Les méthodes traditionnelles de ciblage électoral partaient d’un message politique pour rechercher les individus susceptibles d’y adhérer. L’essor du big data inverse cette logique : on part des dispositions culturelles de l’électorat pour élaborer, en partant de la base, des messages qui résonnent avec ces attentes. »

Fourcade et Healy rappellent d’ailleurs que bien avant Cambridge Analytica, le Mouvement 5 étoiles (M5S) italien a sans doute été le pionnier de cette approche politique fondée sur les données, comme le raconte Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (2019). Tout a commencé en 2005, lorsque Gianroberto Casaleggio, spécialiste du marketing numérique féru de démocratie directe, a recruté l’humoriste et satiriste populaire Beppe Grillo pour lancer un blog éponyme, destiné à partager avec le public sa désillusion et son indignation politiques. Ce blog encourageait la participation citoyenne, permettant ainsi à Casaleggio – auquel a succédé son fils Davide après son décès en 2016 – de repérer les griefs et les propositions suscitant le plus d’écho grâce aux « j’aime », aux commentaires et aux retours des utilisateurs, tout en testant, adaptant et affinant le discours politique de Grillo. Il en a résulté la naissance du premier « parti algorithmique », dont l’idéologie chaotique a été façonnée à partir des enseignements tirés des données. Très vite, le peuple du blog a été invité à descendre dans la rue, soutenu par l’infrastructure des réseaux sociaux d’un autre outil numérique : l’application Meetup. En 2018, le M5S est devenu le premier parti d’Italie, contribuant à former un gouvernement de coalition de courte durée. Un petit groupe d’hommes ultra-riches a repris le contrôle de l’État en s’adressant directement aux masses. 

Les campagnes politiques modernes ont fait évoluer cette approche vers une forme plus sophistiquée et, sans doute, plus manipulatrice encore, soulignent les chercheurs. Les données issues des réseaux sociaux – concernant les pratiques culturelles, les émotions et les dispositions d’esprit sur une vaste gamme de sujets – permettent d’élaborer de nouveaux récits et de nouvelles esthétiques, de remodeler l’environnement informationnel et les liens sociaux des individus, et de susciter leur vote à des moments stratégiques. « L’objectif politique visé est généralement atteint grâce à une « architecture de persuasion » élaborée, reposant sur des messages personnalisés et une exposition répétée. Par exemple, les algorithmes publicitaires identifient des schémas d’actions efficaces (dons, « j’aime », achats, partages) et ciblent des utilisateurs similaires susceptibles de reproduire ces comportements ». Chaque itération exploite des données de réponse en temps réel pour dresser une cartographie toujours plus fine des cibles manipulables. « La mobilisation politique est, de fait, régie de manière cybernétique par des algorithmes. Sa logique opérationnelle émerge de constellations de variables difficiles à appréhender dans leur ensemble, conférant aux formations politiques qui en résultent un caractère émergent et ad hoc, relativement indépendant des instances de médiation traditionnelles telles que les partis politiques et les mouvements sociaux. L’affaiblissement de ces structures conventionnelles et la possibilité de personnaliser les messages politiques engendrent également des formes de domination sociale hautement individualisées. Les dirigeants populistes prospèrent grâce à l’idée qu’ils entretiennent un lien direct avec le public – bien que ce lien soit souvent entretenu par tout un écosystème, une « boucle de rétroaction de propagande » soigneusement élaborée. Les propriétaires de réseaux sociaux peuvent même imposer ce lien aux utilisateurs par le biais de manipulations algorithmiques servant leurs propres intérêts, comme l’auraient fait Elon Musk et Donald Trump sur leurs plateformes respectives. Grisés par l’idéal de l’« individu souverain », affranchi des frontières nationales, des normes sociales ou de la loi, quelques hommes ultra-riches ont réussi à reconquérir le pouvoir sur l’État et les élites traditionnelles en faisant appel directement aux masses et à la liberté du marché. » 

Trump lui-même semble s’être transformé en simple token, offrant son propre statut et sa réputation comme une opportunité d’investissement à ses abonnés enthousiastes… ironisent les chercheurs. Mais en réalité, pour la plupart d’entre nous, l’économie numérique exige de nous de travailler plus dur, même pour en tirer une célébrité rapide et en tirer profit. Les règles du jeu sont biaisées puisque nul ne maîtrise les catégories qui le propulsent ou l’invisibilisent, et l’argent, le temps et le capital social jouent un rôle majeur pour propulser certains individus au-dessus des autres. L’économie numérique repose de plus en plus sur la capacité à accéder et à payer des « accélérateurs algorithmiques » (publicité, comptes certifiés, cercle relationnel de personnes déjà visibles, affaiblissement des contenus pour booster leur viralité, usage des bots). L’essor du « personal branding » (la mise en scène de soi) témoigne en partie d’un désespoir, d’un écran de fumée idéologique masquant une réalité sociale bien plus sombre sur le terrain. 

« Alors que le déploiement des technologies numériques continue de générer des concentrations de richesse toujours plus stratosphériques, les masses s’enfoncent davantage dans le vide laissé par le démantèlement de la solidarité sociale et la montée de l’automatisation. Ce que l’on oublie souvent au sujet des « individus souverains », c’est que tout le monde ne peut pas en devenir un. »

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    Dans le New York Times, l’historien canadien Quinn Slobodian et l’essayiste militant Ben Tarnoff qui ont fait paraître Muskism : A Guide for the Perplexed (Harper Collins, 2026 non traduit, mais le livre est annoncé au Seuil pour début 2027) discutent de l’impact d’Elon Musk sur la société. Pour eux le muskisme n’est pas tant un fascisme que l’équivalent contemporain du fordisme, un mode d’organisation et de développement d’entreprise… mais qui n’agit plus seulement sur l’entreprise, mais sur to
     

Vous préférez le muskisme ou le fordisme ?

6 juillet 2026 à 01:00

Dans le New York Times, l’historien canadien Quinn Slobodian et l’essayiste militant Ben Tarnoff qui ont fait paraître Muskism : A Guide for the Perplexed (Harper Collins, 2026 non traduit, mais le livre est annoncé au Seuil pour début 2027) discutent de l’impact d’Elon Musk sur la société. Pour eux le muskisme n’est pas tant un fascisme que l’équivalent contemporain du fordisme, un mode d’organisation et de développement d’entreprise… mais qui n’agit plus seulement sur l’entreprise, mais sur toute la société (c’était le cas du fordisme aussi d’ailleurs). Reste que quand Ford proposait son modèle de développement, celui-ci venait avec un contrat pro-social parce qu’il payait bien ses ouvriers et souhaitait qu’ils puissent s’offrir ce qu’ils produisaient (tout en promouvant un ouvrier plus discipliné, comme le rappellent d’ailleurs Slobodian et Tarnoff dans un article pour le LPE Project). Toute la question est donc de savoir quel avenir Musk propose-t-il à l’humanité ? 

Musk, une souveraineté à son profit

Pour Tarnoff et Slobodian, Musk est l’un des grands défenseurs de « l’autonomie électrique ». C’est-à-dire qu’il défend l’idée que les énergies renouvelables peuvent renforcer l’autosuffisance d’un pays. C’est ainsi qu’il a positionné Tesla, qui n’est pas seulement un producteur de véhicules autonomes, mais d’abord un fournisseur de batteries. Trump aussi, à sa manière, est un fervent défenseur de l’autonomie électrique. Ses actions offensives en Iran ou au Venezuela, ses politiques tarifaires imprévisibles, le démantèlement des normes et institutions qui stabilisaient le système mondial sous l’égide américaine, incitent le pays à investir dans l’autonomie électrique. Des mesures qui pourraient accélérer la démondialisation amorcée au moins depuis la pandémie, les pays percevant de plus en plus l’intégration mondiale comme une source de risques et privilégiant l’autosuffisance et la résilience (même si cette démondialisation n’en est peut-être pas une, l’enjeu étant certainement plus d’étendre l’impérialisme de la tech…, la souveraineté visant peut-être bien plus le renforcement de la logique impériale que son abandon, comme le rappelle pertinemment la journaliste Célia Izoard en introduction du livre Anatomie d’une puce, Le monde à l’envers, 2026). 

Pour Musk, « l’usine est une enclave, un refuge face à l’instabilité d’un monde hostile », rappelle Tarnoff. La souveraineté énergétique de Musk s’étend sous la forme d’une souveraineté stratégique que l’IA accomplit. « L’introduction de nouveaux produits de la Silicon Valley, de Claude à Maven ou Palantir dans les opérations militaires ou ceux promus par le Doge dans le champ fédéral, montrent qu’ils sont bien plus une réussite qu’un échec ». Ils ne sont peut-être pas une réussite sur le fond, mais ils le sont sur la forme : « ils rendent le gouvernement dépendant d’une nouvelle suite d’outils d’IA pour exercer ses fonctions étatiques fondamentales », explique Slobodian. Musk défend ce que les auteurs appellent la « souveraineté en tant que service », une symbiose, une fusion du pouvoir public et du pouvoir privé. 

Pour Slobodian et Tarnoff, malgré ses déclarations, Musk ne serait pas libertarien. « Plutôt que de chercher à supplanter l’État, les grands acteurs de l’IA souhaitent surtout fusionner avec lui ». C’est notamment le cas de Space X, né en 2002 comme sous-traitant pour le Pentagon à une époque où le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld souhaitait une nouvelle approche militaire pour gagner la guerre contre le terrorisme. En 2024, SpaceX contrôlait plus de 95 % des lancements orbitaux américains. Musk est devenu de facto le garant de l’accès à l’orbite pour le gouvernement américain. Ce constat est encore plus flagrant pour Starlink, la branche satellitaire de SpaceX qui tente de prendre le contrôle, par la masse, sur les communications orbitales. L’intégration récente et totale de toutes ses entités (X qui a fusionné avec xAI, qui a fusionné avec SpaceX qui vient d’entrer en bourse en 2026 en incarnant le niveau le plus totalement déconnecté du marché qui soit, comme l’explique FakeTech), montrent que pour Musk, matériel, logiciel et idéologies se renforcent mutuellement. Pour lui, il y a peu de différence entre les matériaux de son empire et les moyens pour propager ses idées. 

Si Tesla pourrait sembler le miroir de Ford, le passage du roadster au Cybertruck illustre la transition d’un avenir radieux de consommation carbone sans limite à un avenir sombre marqué par le dérèglement climatique et le survivalisme. « Dans sa forme la plus aboutie, le muskisme exploite un désir de protection territoriale face aux chocs extérieurs, aux ennemis et aux indésirables. Dans un monde de relocalisation et de réarmement, le muskisme offre une infrastructure mondiale pour les projets nationaux », expliquent les deux chercheurs. 

« Les sociologues décrivent généralement le fordisme non seulement comme un mode d’organisation de l’usine, mais aussi comme un mode d’organisation de la société en dehors de l’usine. En simplifiant, on peut le décrire comme une production de masse et consommation de masse. Les nouvelles technologies et les nouvelles techniques, telles que celles mises au point par Henry Ford dans les années 1910, comme la chaîne de montage mobile, ont permis aux industriels de produire des biens à une échelle inédite. Mais, tout aussi important, les ouvriers pouvaient se permettre d’acheter ces biens grâce à une relative sécurité de l’emploi et à un salaire décent, garantis par les institutions de la négociation collective et l’État-providence. Dans les années 1970, le fordisme a commencé à s’effriter, laissant place à ce que l’on appelle généralement le « post-fordisme ». Le post-fordisme est associé aux nouvelles pratiques de production agiles développées au Japon, à l’externalisation et à la délocalisation, à la mondialisation des marchés, au déclin des syndicats, à l’essor de la finance et à l’affaiblissement de l’État-providence », rappelle Tarnoff. Pour Slobodian, les entreprises de Musk suivent le modèle d’intégration verticale de Ford. Les activités de production sont intégrées, contrairement au modèle d’Apple (conçu en Californie, assemblé en Chine). Musk acte d’un monde de relocalisation et de réarmement, il parie sur la déglobalisation de l’impérialisme, mais pas sur la fin de l’impérialisme.

Le contrat de fans, un contrat social… pour la guerre sociale

Le fordisme n’était pas uniquement, ni même principalement, un modèle de production industrielle, mais également un contrat social qui assurait de la participation active des populations à la production et à la consommation industrielle… Le muskisme, lui, ne propose qu’un « contrat de fans » à des investisseurs et quelques fidèles. A l’image de la coche bleue de X, devenue un symbole de dévotion, récompensée par une meilleure visibilité des publications de ses fans et clients grâce à l’algorithme. 

Pourtant, avec l’échec du Doge, Musk a montré qu’il a été incapable de convaincre le reste de la société que sa réussite profitera également à tous. Depuis il a fini d’embrasser le pire fascisme. Ses publications quotidiennes sont inondées d’hystéries sur le déclin démographique blanc et le tsunami étranger. Musk ne propose aucune prospérité partagée : seulement de la violence. « Le contrat de fans pour ceux qui vivent à l’intérieur des murs d’un Occident fortifié, et l’expulsion pour ceux considérés comme illégitimes. Après le déclin des modèles d’industrialisme fordiste et de sous-traitance et mondialisation post-fordistes, le muskisme offre la perspective d’une communauté purifiée de survivants. » Mais là encore, Musk peine à élargir ses soutiens. Ses alliances avec les partis d’extrême droite en Europe restent tendus, personne ne souhaitant donner l’impression que leur souverainisme est compatible avec l’ingérence américaine. Et elle a été contestée également par la mobilisation populaire à l’encontre de l’ICE aux Etats-Unis.

Comme l’expliquent Slobodian et TArnoff pour le LPE project« Musk et ses pairs ont la chance d’évoluer à une époque où aucun acteur structurel n’est en mesure de contester leur domination. La classe ouvrière a pratiquement cessé d’exister en tant que force organisée. En l’absence de pression venant de la base, les partis politiques eux-mêmes n’opposent aucune résistance significative au muskisme. La situation engendre un paradoxe. D’un côté, la vie des capitalistes est facilitée lorsqu’ils peuvent intensifier l’exploitation de leurs travailleurs et acheter de l’influence politique sans rencontrer d’opposition majeure. Mais cela signifie aussi qu’ils ne sont nullement incités à réfréner leurs pulsions les plus antisociales ni à prendre en compte les conséquences à long terme de leurs actes. 

Le muskisme illustre parfaitement cette tendance : alors que le fordisme et le post-fordisme étaient tous deux organisés, selon des modalités différentes, pour garantir la paix sociale, le muskisme s’inscrit dans une logique de guerre sociale. La fragilité relative du mode de régulation muskiste est révélatrice : l’antagoniste ouvrier est si affaibli, et la guerre sociale si asymétrique, qu’il n’est plus nécessaire de conclure une paix négociée. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits. Musk, déjà l’homme le plus riche du monde, devrait devenir le premier « trillionnaire ».

Toutefois, un capitalisme sans contraintes n’est pas toujours bénéfique pour les capitalistes eux-mêmes. Tout au long de son histoire, le capitalisme a sans cesse transformé la nature et la société, engendrant des bouleversements considérables. Or, les entreprises ont également besoin d’un environnement politique ordonné et prévisible pour mener leurs activités. Un enseignement majeur de l’école de la régulation est que la résistance de la classe ouvrière a, paradoxalement, contribué à stabiliser le processus d’accumulation en imposant la création d’un tel environnement. En l’absence de contrepartie capable d’arracher des concessions, les capitalistes risquent de générer un tel chaos qu’ils finissent par compromettre leur propre capacité d’accumulation. Si le « muskisme » représente le triomphe de la domination de classe, ce triomphe pourrait bien finir par se dévorer lui-même. »

C’est la grande faiblesse du muskisme, estime Tarnoff. Mais, « si comme Musk et les grands patrons de la Silicon Valley, vous pensez que « l’intelligence artificielle générale est imminente, alors vous croyez que, dans un avenir très proche, la plupart des gens se retrouveront au chômage. Ils seront considérés comme une composante de la société et n’auront plus la possibilité d’influencer son cours. Dans ce cas, leur consentement n’est plus nécessaire. » 

Les entrepreneurs de la Tech, comme Musk, ne croient même pas à une perspective de révolte populaire, estiment les deux chercheurs (selon les estimations, le One Big Beautiful Bill Act de Trump prévoit que 10 millions d’Américains vont perdre leur couverture santé… ce qui risque d’ouvrir un nouvel espace de colère sociale). D’ailleurs, ces gens ne conçoivent pas la politique comme avant. Musk dépense des millions de dollars dans les élections américaines et soutient nombre de politiciens nationalistes et souverainistes. Pour eux, la politique n’est pas un enjeu de délibération, de persuasion, de compromis, mais uniquement une question de programmation où la vérité n’est que d’un côté. 

« Autre point commun entre Musk et Ford : la concentration impressionnante de leur fortune dans leurs propres entreprises. Pour Musk, si Tesla et SpaceX disparaissent, il disparaît avec elles. C’est sans doute l’une des motivations qui le poussent à agir. » « En multipliant les promesses toujours plus grandes – la colonisation de Mars, 10 milliards de robots humanoïdes à des centres de données dans l’espace… –, Musk ne cesse d’aller de l’avant. Cette dynamique est une condition sine qua non de son fantasme financier. En ce sens, sa vulnérabilité réside dans sa dépendance à l’égard du « nous » – c’est-à-dire les consommateurs du monde entier et, plus important encore, les investisseurs institutionnels – qui doivent continuer à croire en sa vision du futur. » D’où l’importance à la renouveler sans arrêt, à promettre et promettre sans fin, même si ce sont les mêmes promesses qu’il y a 10 ans.

Même constat pour Henry Farrell, à la lecture du livre. « La mythologie du futur (que déroule Musk) qui est en réalité une promesse convertible en capital financier et politique dès aujourd’hui. » Pour Farrell cependant, le Muskisme est plus fragile qu’il n’y paraît. « De toute évidence, nombre de pays peuvent percevoir les infrastructures de Musk comme dangereuses, craignant qu’elles ne soient utilisées contre eux. » « Le Muskisme repose sur une idéologie qui semble actuellement à son apogée. L’introduction en bourse de SpaceX marque l’apogée d’une inflation expansionniste colossale, propre à un univers totalement imaginaire. À ma connaissance, personne ne croit réellement que SpaceX va conquérir son « marché potentiel total » d’environ 23 000 milliards de dollars, qui, comme le souligne Matt Levine, représente « peut-être 20 % de la production économique mondiale et peut-être 40 % du chiffre d’affaires des entreprises mondiales ».

Pour Farrell, d’autres entreprises incarnent le muskisme que les auteurs questionnent. C’est le cas bien sûr de Palantir et de nombre de sociétés de technologies de défense financées par Peter Thiel, l’adversaire de Musk. Le « thielisme » part de bon nombre des mêmes prémisses que le « muskisme », avec le même fatras d’élucubrations fascisantes. L’un comme l’autre, derrière leur protectionnisme défendent un impérialisme sans limite. 

Enfin, rappellent Tarnoff et Slobodian, le muskisme résulte d’une emprise quasi mortelle, entre la finance et la tech, jusqu’à l’aporie. Tesla et Musk sont par exemple très impopulaires en Norvège, et pourtant, le fonds de pension norvégien est l’un des 10 principaux actionnaires de l’entreprise et agit en ce sens comme un pilier de la prospérité du pays.

Il semble y avoir quelque chose de très paradoxal entre la réussite économique de Musk et le fait que beaucoup le considèrent comme profondément dérangé. Aucune critique de gauche dans les années 20 ne considéraient Ford comme un idiot. A croire que c’est peut-être le capitalisme lui-même qui est devenu idiot, cerné par ses contradictions, en roue libre… vers sa propre destruction.

Hubert Guillaud

La couverture de Muskism.
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  • Billet manuscrit, Paris toujours, un 4 juillet [en]
    [en] Je me demande si l’invasion de nos écrans par l’IA va redonner une place à l’écriture manuscrite. Transcription IA non vérifiée (22.07.2026): Paris, le 4.7.2026, 8h45 Ce cahier est immense. Je l’ai acheté pour écrire. J’ai un doute en écrivant la date, pourtant je ne devrais pas, c’est le 4, l’anniversaire de Delphine, mais je vérifie quand même. Ce n’est pas ça que j’avais prévu d’écrire. Mais je repense à elle, je repense à il y a un an. Je mange à midi avec une
     

Billet manuscrit, Paris toujours, un 4 juillet [en]

4 juillet 2026 à 04:15
[en]

Je me demande si l’invasion de nos écrans par l’IA va redonner une place à l’écriture manuscrite.

Transcription IA non vérifiée (22.07.2026):

Paris, le 4.7.2026, 8h45

Ce cahier est immense. Je l’ai acheté pour écrire. J’ai un doute en écrivant la date, pourtant je ne devrais pas, c’est le 4, l’anniversaire de Delphine, mais je vérifie quand même. Ce n’est pas ça que j’avais prévu d’écrire. Mais je repense à elle, je repense à il y a un an. Je mange à midi avec une de ses amies, que je n’aurais sans doute jamais connue si Delphine était encore là aujourd’hui pour fêter ses 42 ans. J’ai cherché sur Facebook, “Delphine anniversaire”, parce que j’ai un doute alors que je sais — c’est bien le 4, son anniversaire, c’est juste ? Je sais mais je vérifie quand même. Pas parce que c’est Delphine, parce que ma mémoire et ma vie sont faites de ces milliers de petites vérifications, chaque jour, tout le temps, avant l’accident aussi. Elles sont efficaces, mes vérifications, même moi je ne les remarquais généralement pas. Elles évitent oublis et erreurs.

J’écris moins bien que l’autre soir. Parce que c’est le matin ? Les lignes du cahier ? La fatigue ? J’ai dormi huit heures et j’émerge avec peine. Les mots sur une page sont plus visiblement ancrés dans un instant précis du temps que ceux sur un écran, plus facilement retravaillés, malaxés et transformés. Le temps de la production n’est pas différent de celui de l’impression.

Je pense à Delphine, il y a un an et un jour, seule dans sa voiture. La tristesse m’envahit en tombant sur un des nombreux avis de recherche qu’on avait lancés sur Facebook. Je me souviens la peur au ventre, les appels à la police, les échanges avec ceux et celles qui l’aimaient, chaque nouvelle personne amenant malgré elle plus de fermeté à la certitude que personne n’avait de nouvelles, que personne ne savait rien, que le pire était à craindre. L’angoisse, l’urgence, l’impuissance, se soutenir comme on pouvait, les maux de tête qui ne me quittaient plus, l’attente, l’espoir sous perfusion mais le cœur qui a déjà sombré…

L’incompréhension — alors, depuis, maintenant. Chacun tente de construire du sens comme il peut, ou supporte son absence, plus ou moins bien.

L’intensité extraordinaire, au sens premier, entre le 5 et le 12 juillet, entre la prise de conscience de sa disparition et son enterrement, le cauchemar de réaliser qu’elle avait laissé des instructions de suppression de son compte Facebook après son décès lorsque j’ai demandé sa mémorialisation, peine redoublée que ma santé ne me permette pas de garder le lien avec ceux et celles qui partageaient cette peine du départ abrupt de Delphine. Encore maintenant, j’aurais voulu, mais je ne peux pas, et ça me pèse, de ne pas être en mesure d’honorer sa vie et sa mémoire comme je le voudrais.

Ce n’est pas nouveau, mais c’est criant depuis mon accident : ma vie n’a pas la place pour tout ce que je voudrais. Voilà donc de quoi je voulais parler à ce cahier tout à l’heure quand j’ai commencé à écrire, avant qu’une date m’envoie sur un chemin de traverse.

“Les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel”, métaphore évoquée dans la discussion d’un cas servant de support à ma formation sur l’épuisement professionnel. Évidemment qu’au-delà de ce que cette formation m’a apportée en tant qu’intervenante systémicienne, j’en ai aussi tiré plein d’idées enrichissantes sur le plan personnel. Entre une hyperactivité marquée qui m’a déjà amenée plus d’une fois à l’épuisement ou à ses portes, et une fatigabilité accrue durant cette trop longue période post-accident, ce n’est pas surprenant.

Ce n’est pas parce que quelque chose marche bien et a du succès qu’en faire toujours plus sera toujours mieux. Il y a des effets de seuil. L’entrepreneur qui développe encore et encore son projet finira un jour par ne plus réussir à suivre, même si jusqu’ici ça a toujours bien marché pour lui, de développer toujours encore de nouvelles idées. Et moi alors ?

Moi aussi, j’ai des idées, je lance des choses, je fais. Je n’aime pas l’idée que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Je pense qu’en optimisant on peut toujours plus que ce qu’on croit. J’adore Tetris. Quand la voiture semble pleine et qu’il faut encore y glisser un sac, j’y parviens. Idem avec la cave, la valise, le frigo, et l’agenda. Mais l’agenda est trompeur, car il ne dessine que le temps, pas “l’énergie”. Je sais depuis longtemps la nécessité de freiner, sans en être persuadée dans ma chair. Je vois ma fatigue comme un échec d’optimisation, pas l’atteinte d’un seuil.

L’accident a changé ça, et continue de le changer. Je ne vais pas retracer toutes les étapes ici, mais l’accident a l’avantage de balayer l’excuse du défaut d’optimisation.

Le problème avec les idées et les envies, pour moi, c’est que ça coûte en énergie de ne rien en faire. Mais j’ai mis le doigt sur une chose qui les amène : l’input. Tout ce qui rentre chez moi a tendance à générer une réponse multibranches. L’IA m’a mise sur la piste. J’ai pas mal bidouillé avec l’IA ces derniers mois (et aussi avant). Et ce qui m’a frappée, c’était la tendance qu’avait mon assistant IA, quand il mettait à jour un fichier (l’état d’avancement d’un projet, une idée à développer, une liste de modifications faites…) à toujours ajouter un peu plus de texte que la fois d’avant. Il a clairement tendance à être verbeux — si c’est moi qui le dis ! J’ai mis énormément d’énergie à essayer de corriger ce travers. J’ai donné plus d’instructions. Mais rien ne parvenait à réduire l’usine à gaz. C’est une défaillance de fond : un biais vers un peu plus de production, dans le doute. Mieux vaut en faire un peu plus, produire plus de mots. Et ce qui amène à cette production de mots, c’est mon input, mes prompts, ce que je fais entrer dans le système. Si je ne donne rien à manger à mon assistant IA, les fichiers cessent de se multiplier et de s’allonger.

Hier, sur LinkedIn, je vois passer des conseils pour prompter Fable, le dernier et plus puissant modèle de Claude : il faut lui en donner moins. Moins de détails, moins d’instruction. Si on construit nos instructions comme pour les anciens modèles, il sous-performe.

L’IA m’intéresse en tant qu’outil, bien sûr, mais aussi en tant que support de réflexion (possiblement modèle et métaphore) pour appréhender ce qu’on appelle le langage, l’intelligence, le sens, et même la vie. La façon dont nous observons et réagissons, en tant qu’humains, à une production “mécanique”, est fascinante et riche de considérations philosophiques.

L’IA nous amène dans un monde où produire du contenu est devenu plus facile qu’avant — tellement facile que la production n’est plus le facteur limitant, et que notre monde, qui n’est pas prévu pour y faire face, s’y noie.

Moi, ça ne me coûte rien de produire des idées. Mon cerveau est comme l’IA qui crache des mots dès qu’on appuie sur un bouton. En plus de ça, malgré (grâce à ?) mon TDAH, j’ai assez de facilité à en faire quelque chose de tangible, de ces idées. Je suis orientée vers l’action, le faire. Je pense à un truc, je suis prête à démarrer avec.

Tout ça m’a été très bénéfique au cours de ma vie, et l’est encore, dans plein de circonstances. Je me dis qu’il faudrait peut-être une prise en charge logo pour mes symptômes linguistiques, quelques semaines plus tard j’ai trouvé quelqu’un. J’ai eu une carrière entrepreneuriale et je fonctionne encore comme ça. Ma capacité à avoir des idées, à vouloir des choses, et à les réaliser : tout ça m’a amené beaucoup de succès et est très valorisé. Mais c’est aussi ce qui me fait souffrir car il y a non seulement une limite au nombre d’heures dans une journée et au nombre d’années dans une vie, mais aussi à la capacité de notre corps et de notre cerveau à travailler et à fournir des efforts. La route vers l’épuisement et la surcharge est toute tracée. Et dans un contexte comme le mien maintenant, où “l’énergie” est objectivement limitée, où je veux réellement me ménager pour récupérer, c’est extrêmement frustrant, au point d’être douloureux, d’être assaillie en permanence d’idées et d’envies “réalisables” mais impossibles. Alors oui : prendre du recul, accepter la frustration, tout ça c’est très bien. Mais ne pourrait-on pas freiner cette production spontanée et effrénée d’envies et d’idées ? Oui : en étant plus sélectif avec ce qui rentre, et fait leur terreau et leur engrais.

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  • Les coopératives de nounous pour lutter contre les plateformes
    On a déjà pointé ici la piste stimulante des coopératives pour renverser l’asymétrie de pouvoir des plateformes, en prenant l’exemple du secteur du ménage. Mais ce n’est pas le seul secteur où les plateformes déploient leurs méfaits. Le site d’information sur les coopératives de plateforme vient de publier un rapport sur les plateformes destinées aux nounous françaises, confrontées au déploiement d’innombrables sites, comme Bébé Nounou, Yoopies ou Nounou Top… qui sont en passe de supplanter le b
     

Les coopératives de nounous pour lutter contre les plateformes

2 juillet 2026 à 01:00

On a déjà pointé ici la piste stimulante des coopératives pour renverser l’asymétrie de pouvoir des plateformes, en prenant l’exemple du secteur du ménage. Mais ce n’est pas le seul secteur où les plateformes déploient leurs méfaits. Le site d’information sur les coopératives de plateforme vient de publier un rapport sur les plateformes destinées aux nounous françaises, confrontées au déploiement d’innombrables sites, comme Bébé Nounou, Yoopies ou Nounou Top… qui sont en passe de supplanter le bouche à oreille pour relier parents et garde d’enfants. Pour Maïmonatou Mar, fondatrice de l’association Gribouilli, première association professionnelle du secteur, les nounous sont de plus en plus contraintes à utiliser ces plateformes qui exigent de savoir rédiger des profils, de consulter des messages, de céder des frais aux plateformes… sans qu’il soit claires pour les professionnels de l’enfance de comprendre les classements et recommandations opaques que génèrent ces plateformes. Pour de nombreuses nounous, en particulier les femmes migrantes, cette évolution fragilise les réseaux informels qui leur permettaient autrefois de trouver du travail grâce aux enfants, aux collègues, aux anciens employeurs et aux liens communautaires. Sur les plateformes, l’enjeu consiste à maîtriser la communication écrite, alors que ce n’était pas un critère de la recherche d’emploi hors ligne par exemple. Maïmonatou Mar qualifie ces ruptures de « failles de solidarité » dans un secteur historiquement façonné par des hiérarchies de genre, de race et de classe. Pour elle, les plateformes entravent la solidarité en y ajoutant des inégalités numériques d’accès et de littératie. Pour les nounous, les plateformes transforment et remodèlent les relations de confiance employés/employeurs. 

Le rapport soutient que des coopératives de plateforme comme Gribouilli pourraient rétablir la confiance, réduire l’isolement et bâtir des systèmes d’embauche fondés sur l’entraide plutôt que sur l’extraction de valeur par les plateformes. Mais la difficulté à accéder à de l’investissement limite le déploiement de plateformes alternatives par rapport aux plateformes privées. Les plateformes privées « méconnaissant l’intersectionnalité inhérente au travail du soin, conçoivent des plateformes qui exacerbent le racisme et la misogynie faute de prendre réellement en compte les personnes concernées », dénonce Maïmonatou Mar, au risque de produire des services inadaptés aux besoins. Pour elle aussi nous avons besoin de plateformes de travail en open source, de coopératives de plateformes pour produire des technologies solidaires.

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  • Des mots sur un carnet à Paris [en]
    [en] C’est moche pour l’accessibilité, je sais. Transcription IA non vérifiée (22.07.2026): 1er juillet 2026, 21h15 Ça fait longtemps que je n’écris plus à la main. Encore plus longtemps que je n’écris plus à la main avec soin. Depuis mes TMS en 2002 ou 2003, ce n’est pas confortable. Ça crampe, ça tétanise. Je regarde un peu de haut ces exercices qui disent de faire à la main. Je tape à l’aveugle plus vite que mon ombre. Bref : se passe-t-il vraiment autre chose d
     

Des mots sur un carnet à Paris [en]

1 juillet 2026 à 16:10
[en]

C’est moche pour l’accessibilité, je sais.

Transcription IA non vérifiée (22.07.2026):

1er juillet 2026, 21h15

Ça fait longtemps que je n’écris plus à la main. Encore plus longtemps que je n’écris plus à la main avec soin. Depuis mes TMS en 2002 ou 2003, ce n’est pas confortable. Ça crampe, ça tétanise. Je regarde un peu de haut ces exercices qui disent de faire à la main. Je tape à l’aveugle plus vite que mon ombre. Bref : se passe-t-il vraiment autre chose dans mon cerveau quand j’écris à la main ? Avec mes “petits problèmes linguistiques” depuis mon accident, je me pose la question, à nouveau, de l’utilité de ce genre d’exercice. Pourquoi pas. Écrire à la main, c’est me reconnecter à un rapport plus primitif de mon rapport à l’expression écrite : le seul que j’avais jusqu’au milieu de mon adolescence, quand j’ai appris à taper ; et le principal, jusqu’à la fin de mes études, justement autour de 2002-2003. C’est moins rapide et moins confortable, mais en ces temps post-commotion, je me réconcilie — tant bien que mal — avec le temps lent.

Je suis à Paris. Une semaine pour deux journées de formation à l’IGB. La dernière était aujourd’hui. Mon cerveau est cuit [?], et c’était fascinant et ultra riche, comme toujours à l’IGB. C’est le genre de formation où je prends des notes à la main, relativement illisibles, parce que les schémas de boucles interactionnelles entre les différents protagonistes des situations abordées, c’est quand même assez galère à faire à l’ordi. Avec ma logo la semaine dernière, j’ai évoqué ce que je ressens un peu comme une récalcitrance à l’effort cognitif, parfois. Il y a des articles un peu pointus que je veux lire, mais je rechigne à la perspective de cet effort. Un peu peur d’en faire trop, aussi, bien sûr. On s’est dit que ce serait peut-être un exercice utile de m’y mettre, de façon contrôlée : limité dans le temps, lentement, et — sa suggestion — en surlignant les points clés ou prenant des notes. Ça m’a parlé — et travaillé.

J’ai passé une décennie de ma vie à lire en prenant des notes — quand j’étais aux études. Je prenais aussi des notes de livres que je lisais “en plus”, par intérêt. Prendre des notes m’aide à comprendre. Quand j’écoute aussi, d’ailleurs. C’est ce qui m’a amenée à live-bloguer, en fait. Je peinais à rester concentrée sur des conférences (le TDAH était très loin d’être sur mon radar !) et j’ai fait l’expérience, un peu par hasard, qu’en prenant des notes ça allait beaucoup mieux. Pas très étonnant en fait, après avoir fait ça quasi quotidiennement sur les bancs de l’uni.

Alors oui, si on se dit que je dois peut-être “ré-entraîner” mon cerveau à certaines choses, lire en prenant des notes pourrait être une pratique intéressante à revisiter.

Ce qui est marrant, c’est que je n’ai pas arrêté de lire des choses “difficiles”, après mes études. Mais j’ai lâché la discipline de la prise de notes, en partie je pense car elle n’était plus forcément nécessaire en vue des raisons par lesquelles je lisais, aussi un peu en partie parce que c’est un effort en plus, et parce qu’avec les supports numériques dans lesquels on peut “rechercher”, les notes semblent un peu moins utiles — en tant que résumé permettant d’accéder au contenu.

Mais le travail cognitif de tri de l’information, de synthèse, d’organisation des idées, il se produit. Et au fil de toutes ces dernières années, j’ai parfois senti, en toile de fond, que je pourrais perdre un peu en rigueur, que les choses que j’avais lues et comprises finissaient par manquer de précision, qu’avec le temps il me manquait quelques bouts — rien de très grave — et qu’évidemment je n’allais que rarement replonger dans la source (si tant est que j’étais capable de la retrouver, malgré les miracles de la loupe et des images…)

Alors oui, écrire comme exercice, prendre des notes, pourquoi pas. Je me dis que je pourrais mettre au propre mes notes IGB par exemple. Il y a quelques articles écrits par un psychologue français sur la question de “l’énergie” dans le TDAH qui m’intéressent et qui méritent une lecture attentive, d’autant plus que je suis aux prises avec ces questions de “gestion de l’énergie” de façon criante depuis mon accident — je suis d’ailleurs au milieu d’un programme en ergothérapie sur la gestion.

“Journaler”, c’est aussi une pratique que je souhaite reprendre. Ma mémoire épisodique est souvent un peu confuse, et c’est pire depuis mon accident. Prendre quelques notes en fin de journée m’aide à ne pas me sentir en dérive temporelle. Il y a dix-huit mois, quand j’ai pris deux semaines de vacances pour réaménager mon chez-moi, j’ai eu envie de me mettre au scrapbooking. Peut-être qu’il y a une idée à creuser là. Écrire à la main, c’est peut-être aussi quelque chose qui pourrait être pour moi une forme de “repos”. Le rythme plus lent, la linéarité, je sens en effet que c’est différent de taper ou dicter sur l’ordi ou le tél. Chaque mot écrit est écrit.

On verra.

J’étais partie pour faire une page. J’en ai fait cinq. J’arrête là pour aujourd’hui.

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  • « Laissez-nous filtrer ces inepties générées par l’IA, bande de lâches ! »
    Pour The Verge, Jess Weatherbed s’énerve. Si nombre de plateformes se mettent à étiqueter les contenus IA, cela ne suffit pas. L’étiquetage ne change rien à la submersion en cours, alors qu’un filtre résoudrait facilement ce problème. Il suffirait d’une case à cocher « IA » afin que chacun puisse s’en débarrasser s’il le souhaite. Les rares plateformes qui proposent un filtre pour masquer l’IA, comme DeviantArt ou Pinterest, le rendent difficile d’accès. Mais même activés, les filtres n’ont pas
     

« Laissez-nous filtrer ces inepties générées par l’IA, bande de lâches ! »

1 juillet 2026 à 01:00

Pour The Verge, Jess Weatherbed s’énerve. Si nombre de plateformes se mettent à étiqueter les contenus IA, cela ne suffit pas. L’étiquetage ne change rien à la submersion en cours, alors qu’un filtre résoudrait facilement ce problème. Il suffirait d’une case à cocher « IA » afin que chacun puisse s’en débarrasser s’il le souhaite. Les rares plateformes qui proposent un filtre pour masquer l’IA, comme DeviantArt ou Pinterest, le rendent difficile d’accès. Mais même activés, les filtres n’ont pas grande efficacité. Il est probable que si d’autres plateformes finissent par proposer ce genre de fonctionnalités, elles ne fonctionneront pas correctement. Au mieux, « cela révélerait l’inefficacité des « solutions » dont se parent nos « empereurs de l’IA ». Elles existent, sur le papier, pour apaiser les régulateurs et les critiques, mais elles ne contribuent guère à résoudre le véritable problème : distinguer les trucages de l’IA des photographies et des œuvres créatives authentiques.» 

Sundar Pichai, PDG de Google, convenait pourtant lui-même dans une interview à Decoder de l’emmerdification que l’IA génère : « il y a beaucoup de contenu de piètre qualité généré par l’IA »… mais les internautes doivent « s’y adapter »

« Les entreprises, y compris des fournisseurs d’IA comme OpenAI, présentent ces solutions d’étiquetage comme une solution pour empêcher les utilisateurs d’être dupés par les deepfakes et autres contenus trompeurs. Si les autorités de régulation prenaient conscience de leur inefficacité, les plateformes en ligne et les fournisseurs d’IA seraient contraints de trouver une solution réellement efficace, au lieu de ce qui ressemble actuellement à un écran de fumée. » « Une alternative à l’étiquetage des contenus générés par l’IA serait d’étiqueter plutôt les créateurs humains vérifiés. Cela n’identifierait pas forcément les contenus synthétiques publiés par ces créateurs, mais cela pourrait nous aider à réduire la présence de contenus provenant de comptes non vérifiés qui produisent en masse des productions de piètre qualité. »

Or, rappelle la journaliste, « Meta, Spotify et Google ne se contentent pas d’héberger des images, des publicités et de la musique générées par l’IA ; ils sont également responsables de la création des outils qui permettent leur génération. C’est pourquoi ils insistent sur le fait que tout le contenu généré par l’IA n’est pas de la camelote et que c’est surtout une question de qualité : si le contenu devient suffisamment convaincant, ils espèrent que vous ne vous en apercevrez pas et que vous continuerez à le consommer sans scrupules. Permettre aux utilisateurs de le filtrer, quoi qu’il arrive, irait à l’encontre de tous les efforts déployés par ces plateformes pour tirer profit de l’IA : elles veulent que vous vous laissiez séduire par cette production de piètre qualité. » Sans compter que ces productions leur assurent des revenus automatisés pour demain, tant pour les produire que pour les diffuser.

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  • Pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?
    Mais pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?, demande le sociologue Ori Schwarz dans un passionnant article pour Big Data & Society, en observant l’usage qu’en a fait l’armée israélienne à Gaza (voir notre dossier L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre). Qu’apporte-t-elle, que permet-elle que les techniques de guerre traditionnelle n’apportent pas ?  Pour le chercheur, l’IA a été utilisée pour accélérer la génération de cibles, car l’armée israélienne a adopté une doctrin
     

Pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?

30 juin 2026 à 01:00

Mais pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?, demande le sociologue Ori Schwarz dans un passionnant article pour Big Data & Society, en observant l’usage qu’en a fait l’armée israélienne à Gaza (voir notre dossier L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre). Qu’apporte-t-elle, que permet-elle que les techniques de guerre traditionnelle n’apportent pas ? 

Pour le chercheur, l’IA a été utilisée pour accélérer la génération de cibles, car l’armée israélienne a adopté une doctrine axée sur la « létalité » (visant à maximiser le nombre de victimes) tout en intégrant le droit international humanitaire (qui impose de distinguer les cibles militaires des civils). L’IA n’était pas tant requise pour personnaliser le traitement, que pour justifier d’un traitement uniforme en créant des justifications adaptées, explique-t-il. Elle a été instrumentalisée pour légitimer tueries et destructions de masse en fusionnant et en analysant automatiquement des données pour transformer des milliers d’individus et de bâtiments en cibles légitimes assorties de scores de probabilité individuels. 

Pour le chercheur, le profilage, la « singularisation automatisée » (que proposait le sociologue allemand Andreas Reckwitz dans son livre, The Society of Singularities, Polity, 2020), c’est-à-dire le fait que chacun soit traité différemment selon les données récoltées sur lui, est utilisée avec succès dans tous les domaines que le numérique transforme (marketing, médecine, tarification…). Mais, alors que le profilage ne cesse de promettre une distinction plus précise, il permet finalement de générer des effets de masses désastreux, comme dans le cas des destructions lors de la guerre à Gaza, brouillant la distinction entre cibles militaires et populations protégées. « Plus de 71 000 Palestiniens ont été tués, selon les chiffres officiels palestiniens et les estimations de l’armée israélienne. Mais seuls 20 % d’entre eux seraient des militants du Hamas alors que près de la moitié des victimes seraient des femmes et des mineurs. Des milliers d’autres sont portés disparus et d’autres encore sont morts de maladie et de malnutrition. Près de 2 millions de personnes ont perdu leur logement, la plupart des bâtiments résidentiels de Gaza ayant été détruits ou gravement endommagés. L’ampleur des pertes civiles a conduit la Cour internationale de Justice à saisir Israël pour violation présumée de la Convention sur le génocide. » 

Une grande partie de ces victimes et destructions visait des cibles identifiées par les services de renseignement israéliens grâce à une utilisation sans précédent de technologies numériques sophistiquées. Schwartz y voit un paradoxe. D’un côté, l’armée israélienne s’est vantée d’effectuer la sélection des cibles à l’aide d’outils d’IA et d’analyse de données les plus sophistiqués pour identifier des cibles humaines et des infrastructures liées au Hamas ; pourtant, le résultat de cet investissement sans précédent dans un ciblage sophistiqué donne l’impression d’une destruction et de tueries massives et indiscriminées. « Si l’objectif est de tuer sans distinction, pourquoi une technologie aussi avancée est-elle nécessaire ? » 

Pour Schwarz, si l’IA est utilisée pour procéder à des tueries de masse, c’est justement en raison de sa capacité de distinction : « en singularisant les justifications de tueries indiscriminées, elle produit de la distinction au service de l’indiscrimination ». Cela se produit parce que les effets sociaux de l’IA ne sont pas prédéterminés par les caractéristiques technologiques, mais façonnés par les contextes juridique, structurel, culturel, politique et moral dans lesquels la technologie s’inscrit. En particulier, les tueries et les destructions indiscriminées découlent de la construction politique de « cibles ». À une époque où le droit international humanitaire ainsi que les normes éthiques et professionnelles militaires exigent de ne viser que des « cibles » légitimes, l’impact du big data sur la guerre ne consiste pas nécessairement à réduire les massacres et les destructions en trouvant « l’aiguille dans la botte de foin », comme on l’affirme généralement. Mais, tout le contraire : « il s’agit de transformer le foin en aiguilles, en « incriminant » presque tous habitants ou tous les immeubles résidentiels par l’élaboration d’un récit singulier les associant exclusivement à l’ennemi, légitimant ainsi une destruction indiscriminée. » Pour le chercheur, les massacres et les destructions ne s’expliquent pas uniquement par ces développements technologiques bien sûr, mais la justification technique a permis de renforcer les dynamiques politiques en cours. 

Les raisons du succès de l’élimination ciblée

Longtemps, les assassinats extrajudiciaires se limitaient à de rares opérations clandestines visant des opposants de haut rang, rappelle le chercheur. Puis l’élimination ciblée s’est transformée en une politique déclarée, systématiquement mise en œuvre à une échelle toujours plus vaste. 

Cette politique s’appuie sur trois principes. Premièrement, l’individualisation de la guerre : l’affrontement est requalifié en une action de police ou de poursuite judiciaire visant des individus. Les individus deviennent des cibles non pas en raison de leur statut (appartenance à une force armée ennemie), mais en raison de leur comportement ou de la menace qu’ils représentent. Chaque individu reçoit un score qui détermine son implication quelque soit les biais du calcul. Et la valeur que l’on attribue à cette implication peut varier. 

Deuxièmement, la juridicisation de la guerre : face à la complexité croissante du droit international humanitaire, les armées ont intégré des juristes à leurs équipes pour protéger leurs personnels des poursuites. Désormais, il faut pouvoir établir la légalité des attaques, au regard de principes de nécessité, de proportionnalité et de distinction. Tout en trouvant des modalités pour interpréter le droit international de manière extensive… La juridicisation a conduit à devoir collecter des données pour établir la légalité des ciblages

Troisièmement, le transfert de risque vise à minimiser le risque pour les soldats en les transférant aux civils ennemis, par exemple en recourant à des bombardements aériens, de préférence par drones, plutôt qu’à des combats terrestres ou à des arrestations. « Depuis 2000, l’ampleur des « assassinats ciblés » a connu une croissance spectaculaire, passant de quelques dizaines à plusieurs milliers de victimes. Cette augmentation est due à l’élargissement controversé de la définition des cibles légitimes », qui a inclus les membres non combattants d’organisations terroristes, puis les civils ayant contribué indirectement aux hostilités. Cet élargissement a engendré un nouveau défi que les systèmes d’IA ont cherché à relever par le scoring : prouver le lien de la cible avec l’organisation ennemie. Si ce lien était évident lorsqu’il s’agissait de cibler des commandants de haut rang, il est devenu de plus en plus difficile à prouver à mesure que le nombre de cibles augmentait. Ce n’est qu’au cours de la guerre de Gaza de 2023, avec la décision d’attaquer des dizaines de milliers de jeunes militants du Hamas, que la nécessité de vérifier si la cible envisagée pour un assassinat avait un lien quelconque avec une organisation terroriste, s’est imposée. « L’utilisation du big data a transformé les cibles d’exécutions extrajudiciaires, passant d’individus isolés (des personnes importantes et connues) à des cas regroupés en clusters dynamiques calculés par des algorithmes. Si les « assassinats ciblés » requièrent certaines technologies de renseignement et de surveillance, l’analyse des mégadonnées a été progressivement introduite, d’abord pour réduire le taux élevé d’erreurs d’identification humaine, puis, à plus grande échelle, pour rationaliser les opérations d’assassinat, en réduire les coûts et en étendre la portée ». Bien que l’utilisation de l’IA pour « incriminer » des cibles repose sur l’individualisation et la juridicisation de la guerre, la quantification automatique des risques entre en conflit avec des principes juridiques fondamentaux tels que le raisonnement, la réflexion et la prise de décision contextualisée. Les chercheurs critiques Nicola Perugini et Neve Gordon affirment que les assassinats ciblés reposent sur un « dispositif de distinction » conçu pour désigner des cibles humaines à des fins militaires en identifiant des « anomalies » dans les relations entre les données, c’est-à-dire en surveillant les comportements et en repérant les irrégularités. Les écarts statistiques sont alors considérés comme des écarts normatifs passibles de la peine de mort, comme l’expliquait le politologue Hendrik Huelss

Avant même leur automatisation, les assassinats se fondaient déjà sur l’identification de schémas de vie associés au terrorisme. La surveillance et les données permettent de requalifier des individus, auparavant considérés comme des « civils » protégés, en cibles ennemies jugées moralement et légalement abattables, même lorsqu’ils ne participent pas directement aux hostilités. Eric Bonds a qualifié ce phénomène de « violence humanisée », une nouvelle forme de violence qui se manifeste à la fois par une pratique (fondée sur la surveillance et les technologies d’élimination de précision) et par un discours de légitimation (qui s’appuie sur le langage des droits de l’homme et qui, comme le présente ses partisans, paraît rationnel, mesuré et humain, car ils s’efforcent de minimiser les dommages causés aux civils innocents en évaluant les dommages collatéraux prévus de chaque frappe par rapport à son avantage militaire). Ceci produit un « effet paradoxal » : le strict respect des procédures et des critères juridiques (qui interdisent de cibler les civils ne participant pas aux hostilités et exigent que les dommages causés aux civils soient minimaux) tout en permettant de les contourner

Le scoring pour renforcer la tolérance à l’intolérable

Le paradoxe, c’est que la justification par le calcul renforce la tolérance à l’égard des meurtres de civils. « L’utilisation de technologies avancées visant à réduire les dommages causés aux civils (par exemple, la reconnaissance faciale pour éviter les erreurs d’identification et l’imagerie satellitaire pour estimer les dommages collatéraux et calculer la proportionnalité avec une précision actuarielle) et le recours à des calculs proportionnels à l’avantage militaire renforcent la légitimité et la tolérance à l’égard des meurtres de civils »

En effet, ces calculs rendent chaque attaque juridiquement justifiée et les décès de civils regrettables, mais légitimes. Les efforts déployés pour minimiser les « dommages collatéraux » (en avertissant les civils avant les attaques et grâce aux calculs de proportionnalité) présentent les incidents ayant entraîné de nombreuses victimes civiles comme des accidents involontaires comme l’explique Craig Jones dans son livre The War Lawyers (Oxford University Press 2020 ou Yael Levy, dans le sien Shooting without crying: The new militarization of Israel in the 2000s, 2023). Et la numérisation renforce considérablement cette légitimation : les scores calculés par algorithme bénéficient d’une aura d’objectivité et de confiance en raison de la confiance bien documentée accordée aux chiffres – notamment par l’historien des sciences Theodore Porter dans son livre, La confiance dans les chiffres (Les Belles lettres, 2017). En convertissant l’incertitude quant aux dommages potentiels causés aux citoyens en « risques » mesurables, les algorithmes transforment les dilemmes moraux en procédures technico-informatiques et finalement réduisent les doutes moraux et la réflexivité, comme le montrait Lucy Suchman dans un article de recherche. Finalement, le ciblage automatisé permet de légitimer les frappes, qu’importe les dégâts qu’elles causent. Or, la violence « humanisée » tue principalement des civils (60 % à 90 % des décès sont des « dommages collatéraux » expliquaient déjà Perugini et Gordon, rappelant également qu’elle est imprécise et surtout qu’elle restreint les catégories protégées tout en légitimant le meurtre). 

Contrairement aux tirs des chars, les frappes aériennes contres des cibles spécifiées par le renseignement sont soumises aux principes du droit international humanitaire qui définit les conditions de la légitimité de la violence militaire et doivent donc être traduit en procédures formelles qui encadrent la définition des cibles. Le droit humanitaire repose notamment sur des principes de distinction (ne cibler que les cibles militaires dont l’attaque procure un avantage militaire, et non les civils ou les infrastructures civiles), de proportionnalité (interdire les attaques qui causent des dommages disproportionnés aux civils par rapport à l’avantage militaire obtenu) et de précaution. Mais une autre doctrine est venue également changer le cours de la guerre : la doctrine de la létalité. Plus que le contrôle du terrain, le nombre de morts ennemis est devenu le principal critère d’évaluation des opérations militaires ou des performances des unités. L’industrialisation de l’extermination de précision, défendue par Aviv Kokhavi, chef d’état major de l’armée israélienne, exigeait la production en masse de cibles pour les frappes aériennes. Mais la cible, même légitime, est une construction politique et sociale, comme le montrait l’article de +972 Magazine, qui évolue selon le contexte, à l’image des dommages collatéraux afférents autorisés ou du niveau du scoring qui transforme un soupçon en cible. 

En effet, les procédures utilisées pour transformer des personnes ou des bâtiments en cibles impliquent divers acteurs s’intégrant à un réseau : non seulement les définitions juridiques, les concepts moraux et les agents de renseignement, mais aussi les documents de renseignement, les technologies de surveillance qui les produisent et les technologies utilisées pour les traiter et les analyser. La construction des cibles n’étant pas uniquement un processus social, les évolutions technologiques peuvent la transformer. Et le scoring est justement en passe de devenir le facteur d’accélération. 

Comment l’IA a-t-elle modifié la construction des cibles, qui n’est pas uniquement un processus social ? Lors de la guerre de Gaza, Israël a utilisé deux types de systèmes d’IA distincts, l’un pour les cibles d’infrastructure et l’autre pour les cibles humaines, explique Schwarz. Ces systèmes avaient des historiques différents, mais présentaient de nombreux points communs. Les personnes interrogées ont souligné que ces deux systèmes ne prenaient pas de décisions à la place des humains, mais accéléraient la production de cibles de deux manières : en fusionnant les informations provenant de sources multiples et en rendant accessibles aux analystes toutes les informations pertinentes concernant chaque cible potentielle ; et en classant les cibles potentielles selon leur probabilité estimée. Ainsi, les analystes humains peuvent se concentrer exclusivement sur les cibles les plus susceptibles d’être approuvées : « [Supposons] que vous disposiez d’un milliard d’informations et que (…) vous n’ayez que 100 cibles alors que vous avez 10 000 candidats. Alors, à quoi sert l’IA ? À une seule chose : les trier par ordre de priorité. (…) [L’ordinateur] a pris les 10 000 suspects, a examiné quelques milliers de cas avérés et [a reçu l’instruction de trier] tout ce qui se ressemble sur tous les points. Ensuite, la machine établit les priorités, c’est tout. Une fois les priorités établies, elle indique aux services de renseignement : vérifiez ceci, cela et cela. Attribuez une file d’attente. (…) Cela signifie que le travail est rationalisé. Mais aucune machine ne décide », déclarait un officier de l’armée israélienne. 

Ce discours humaniste et anthropocentrique, également fréquent dans les déclarations de Tsahal sur l’IA, minimise le rôle de la technologie, la réduisant à un simple outil au service d’objectifs humains. L’armée israélienne a décrit le système d’IA « Gospel » comme un simple « outil technique destiné aux analystes du renseignement », car sa traçabilité et son intelligibilité permettent aux analystes d’examiner eux-mêmes les éléments de renseignement sur lesquels reposent ses recommandations. Cependant, même une délégation partielle du ciblage peut avoir des conséquences plus importantes : d’une part, les pressions organisationnelles de niveau intermédiaire en faveur de l’efficacité et les biais d’automatisation de niveau micro peuvent conduire les analystes humains à approuver les recommandations du système de manière quasi automatique (comme nous le disions dans la seconde partie de notre dossier) ; d’autre part, les outils ne se contentent pas de réaliser les objectifs des utilisateurs, mais les façonnent également en proposant de nouvelles pistes d’action permettant l’accélération. Yossi Sariel, ancien commandant de l’unité de renseignement 8200 de Tsahal, a soutenu que l’accélération est l’une des deux principales contributions de l’automatisation informatique au renseignement. Selon lui, la production d’un plus grand nombre de cibles est nécessaire pour exercer une pression constante sur l’ennemi et le vaincre, mais l’intervention humaine constitue un goulot d’étranglement, car la création d’un tel nombre de cibles exigerait des milliers d’enquêteurs traitant et analysant les données pendant des années. Pour lever cet obstacle, il faudrait une « équipe homme-machine » capable de constituer une base de données de dizaines de milliers de cibles et d’en générer des milliers d’autres chaque jour de combat, comme il l’expliquait dans son livre éponyme. La seconde contribution identifiée par Sariel est la prédiction, définie comme le fait de « compléter les informations manquantes » à partir des tendances observées dans les données massives. La prédiction n’est donc pas seulement orientée vers l’avenir (prédire qui commettra un attentat-suicide), mais surtout vers le présent et le passé (prédire où des armes ont été dissimulées). Les prédictions revêtent alors une importance épistémologique : « elles permettent d’incriminer des personnes et des lieux sur la base d’informations incriminantes inconnues, déduites d’éléments non incriminants connus ». L’IA sert à la production d’inférences, de décisions probabilistes que leur niveau de probabilité valide. 

La probabilité sert à générer les cibles et intensifier les frappes

La génération par IA de cibles d’infrastructures (de bâtiments) s’effectue au sein de la Direction du ciblage de l’armée israélienne, créée en 2019, explique Schwarz. Cette création faisait suite à un rapport du Contrôleur de l’État indiquant que la banque de cibles disponible au début de la guerre de 2014 entre Israël et le Hamas était bien inférieure au potentiel réel. Une personne interrogée a expliqué les raisons de la création de cette direction en ces termes : « On veut disposer d’une banque de cibles de qualité, que l’on peut frapper pour contraindre le Hamas à capituler » ; or, en 2014, « cela ne s’est pas passé ainsi : il a fallu envoyer des troupes au sol ». L’armée et les médias israéliens ont présenté cette direction et le système d’IA « Gospel » comme la solution. 

Lors des conflits précédents, la banque de cibles s’épuisait après quelques jours ou semaines de bombardements intensifs, limitant le volume de tirs. La direction a promis de remédier à ce problème en accélérant et en rationalisant la génération de cibles, tant avant que pendant les hostilités, afin de « transformer la capacité de destruction de Tsahal en un système industriel » capable de « détruire des milliers de cibles chaque jour », explique un article de Ynet, l’un des journaux en ligne hébreu. Pour y parvenir, Gospel fusionne des milliards de données provenant de sources variées (et notamment du renseignement, telles que des appels téléphoniques interceptés et des photographies aériennes), identifie des cibles potentielles grâce à l’apprentissage automatique (en se fondant sur leur ressemblance avec des cibles précédemment validées) et les classe selon la probabilité qu’il s’agisse de cibles légitimes et de qualité. Ces recommandations classées sont ensuite transmises à des analystes humains pour décision, puis à des officiers supérieurs pour approbation.

Cette automatisation partielle accélère considérablement la génération de cibles. Un officier supérieur du renseignement a noté : « Gospel dispose d’une interface utilisateur très simple qui organise la file d’attente des cibles en fonction de la probabilité et de l’importance. Ainsi, l’opérateur humain reçoit simplement une liste établie par la machine, indiquant la probabilité qu’il s’agisse d’une cible valide ainsi que son importance. Le système fonctionne par scores. Par exemple, il s’agit d’une cible avec une probabilité de 80 % ou de 30 %. La machine émet donc une recommandation : « À mon avis, c’est une cible. » L’opérateur prend alors le relais, vérifie le processus suivi par la machine, exerce son jugement – car la machine peut parfois commettre des erreurs – et décide finalement s’il s’agit bien d’une cible. »» Un autre officier a expliqué que la priorisation automatisée était devenue nécessaire en raison de la « croissance exponentielle » du volume de données (consécutive à la numérisation, à la « datafication » et à l’impératif de collecter et d’analyser toutes les données), rendant l’analyse humaine impossible : « Que faire ? Recruter 50 000 agents de renseignement ? Nous ne les avons pas. Alors, utilisons un bon ordinateur pour effectuer la priorisation à notre place. En somme, c’était la mission assignée à la Direction du ciblage. » Un juriste impliqué dans l’élaboration des cibles a affirmé que la cadence de production du système était 50 fois supérieure à celle d’une équipe de 20 officiers de renseignement. Les personnes interrogées ainsi que les déclarations officielles de l’armée ont souligné que la Direction du ciblage avait pour vocation de « constituer de vastes banques de données » afin de permettre l’attaque de « milliers de cibles en une seule journée », industrialisant ainsi l’extermination. Comme souvent, cette industrialisation s’est accompagnée d’une intensification du travail : dès 2019, les soldats de cette direction nouvellement créée ont fait état de pressions visant à accélérer la production de cibles en faisant l’impasse sur un examen approfondi, avec des mesures incitatives – telles que des jours de congé – pour les équipes les plus « productives ». La durée de validité limitée des cibles a été prolongée grâce à une modification des procédures, autorisant le bombardement de cibles plusieurs mois après leur identification, sans nouvel examen, expliquait Haaretz. 

« L’accélération de la production de cibles est jugée cruciale en temps de guerre et l’IA permet justement d’accélérer la production ». Cette accélération a atteint son paroxysme lors de la guerre contre Gaza : au 27e jour du conflit, Tsahal a annoncé avoir frappé 12 000 cibles tout en générant simultanément 1 200 nouvelles cibles grâce à son « usine à cibles » fonctionnant 24 heures sur 24. 

Mais l’utilisation de l’IA pour identifier des listes de personnes à cibler plutôt que des lieux relève d’une autre dynamique, explique Schwarz. Une dynamique qui a débuté avec le recours à l’IA pour des arrestations préventives.

À l’automne 2015, Israël a dû faire face à une vague d’attaques spontanées, perpétrées principalement par des adolescents. Il était difficile de déjouer ces attaques, car les auteurs n’étaient affiliés à aucun réseau terroriste ou de guérilla. En conséquence, les services de renseignement israéliens ont mis au point un modèle visant à prédire quels adolescents étaient les plus susceptibles de commettre des attaques, en analysant les schémas d’activité sur les réseaux sociaux (publications, « like », commentaires, émojis, nouveaux liens) ainsi que des données provenant d’autres sources (par exemple, les données de localisation), en attribuant à chaque adolescent palestinien un score de risque. Le modèle s’appuyait sur des schémas prédictifs identifiés à la fois par l’apprentissage automatique (analyse de mégadonnées) et par des analystes humains (par exemple, de nouvelles coupes de cheveux, les auteurs d’attentats-suicides adoptant souvent une nouvelle coiffure peu avant de passer à l’acte). Ce modèle a conduit à l’arrestation préventive de centaines d’adolescents palestiniens

D’autres systèmes ont été développés par la suite pour identifier des membres d’organisations terroristes en vue de leur arrestation et de leur interrogatoire. Lors de la guerre à Gaza, cette stratégie a été étendue pour dresser des listes de cibles à éliminer d’une longueur sans précédent, appliquant les principes de la police prédictive pour produire des cibles à éliminer. Le système d’IA « Lavender » attribuait à presque tous les habitants de Gaza un score de probabilité d’appartenance au Hamas, en se fondant sur des facteurs couramment utilisés dans la police prédictive comme le montre la sociologue Sarah Brayne dans son livre, Predict and surveil (2021, Oxford university Press), notamment les réseaux personnels, les habitudes de vies comme les lieux fréquentés et les déplacements. 37 000 Palestiniens ont été identifiés par algorithme comme étant probablement des membres du Hamas comme le montrait Abraham dans son article pour +972 Magazine.

« Les scores de probabilité transforment la distinction entre terroriste et civil, passant d’une catégorie binaire à un continuum statistique ». Les individus classés par l’IA comme membres probables du Hamas étaient alors ajoutés aux listes de cibles à éliminer sans réel examen supplémentaire. D’autres rapports font état d’une certaine forme de supervision humaine ; par exemple, des officiers auraient corrigé une erreur d’interprétation de l’IA qui avait pris une liste d’élèves du secondaire pour une liste de militants potentiels, une erreur qui aurait pu conduire à désigner à tort 1 000 adolescents comme cibles. 

Reste que l’accélération n’a pas été que technologique, elle a aussi été politique.  Le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait reproché au chef d’état-major Herzi Halevi de n’avoir bombardé « que » 1 500 cibles au cours des 48 premières heures du conflit ; il a rejeté l’explication de Halevi, qui indiquait ne pas disposer de 5 000 cibles, en déclarant : « Je m’en fiche ». Sans l’IA, estime Schwarz, « il aurait été difficile d’atteindre une telle ampleur de morts et de destructions ».

L’armée israélienne a assoupli son interprétation du droit international humanitaire pendant la guerre sans pour autant abandonner totalement ce cadre, par exemple en relevant les seuils de « dommages collatéraux » et en autorisant des attaques ciblées contre chacun des 37 000 membres présumés de rang inférieur du Hamas, à condition que le nombre de décès civils anticipés reste inférieur au seuil. La pratique du « roof-knocking » (bombardements d’avertissement) a été abandonnée et des cibles présentant une probabilité moindre ont été prises en compte. En conséquence, le taux de mortalité civile s’est envolé. L’approche vis-à-vis des infrastructures civiles a également évolué pour maximiser la destruction : des immeubles de grande hauteur et des bâtiments universitaires par exemple ont été désignés comme des cibles essentielles et visés en raison de la présence d’un objectif militaire légitime à un seul étage, mais détruits par un armement provoquant l’effondrement de l’édifice tout entier.

Au regard du droit international, cela pourrait être considéré comme une violation des principes de proportionnalité et de précaution. Mais cette proportionnalité et ces précautions, on le voit, permettent aussi de faire varier les classement en ajustant les justifications, sur la base de données singulières et spécifiques l’associant au Hamas avec une certaine probabilité. Tout l’enjeu consiste à fourbir des probabilités et les compléter de narratifs adaptés afin de produire des explications. La destruction des infrastructures civiles, quelle que soit la raison, est devenu l’objectif derrière les justifications : toutes les cibles détectées sont devenues un moyen pour raser Gaza. 

L’IA : l’outil pour légitimer la guerre

Pour Ori Schwarz, « les systèmes d’IA ont épargné les dilemmes moraux en légitimant les attaques. Le rôle de l’IA a donc consisté à ériger le général en singulier, transformant presque tout en cible ». Pour Schwarz, avec la guerre à Gaza, l‘IA est devenue un outil de légitimation : l’automatisation permet le respect des procédures. Elle est un moyen  pour « préserver les normes éthiques en les inscrivant dans le code, les transformant de règles réglementaires en règles génératives inviolables ».

Comme c’est le cas depuis longtemps, l’automatisation est censée garantir l’éthique. Mais ce n’est pas si vrai. D’abord parce que le système permet d’abaisser le seuil de confiance du ciblage et donc faire que la machine contourne la règle. Et surtout que l’opacité et la complexité du calcul permettent de faire disparaître ses défaillances et la surveillance par les opérateurs humains. 

Le statut moral dépend désormais des procédures et non des résultats. Mais surtout, en validant les dommages collatéraux, l’IA a servi de mécanisme de légitimation des massacres de civils. Tactiquement, le rasage des zones urbaines avant les manœuvres terrestres permettait aussi de protéger les soldats israéliens. Enfin, le ciblage fournit un prétexte pour la destruction, une « couverture morale »

Certains officiers souhaitaient que l’IA puisse générer elle-même les attaques depuis les scores produits. Cette proposition ne s’est pas encore concrétisée, mais les digues sont prêtes à lâcher, estime Schwarz. Notamment parce que les humains dans la boucle de la vérification ne servent déjà plus que d’agents d’enregistrement, chargés de validés les cibles en quelques secondes, sans avoir le temps d’examiner les données ni de comprendre les calculs qui les produisent. Pour Schwarz, si l’armée israélienne n’a pas franchi le pas, c’est notamment parce que le droit international humanitaire exige qu’un humain réponde de chaque décision. Mais plus encore, parce que garder un humain dans la boucle donne l’apparence d’une décision issue d’une délibération humaine.

C’est oublier que l’IA n’organise pas seulement la file d’attente des cibles, elle les désigne. Ce sur quoi les humains ont encore le contrôle reste surtout les critères pris en compte par les données et les seuils. Pour Schwarz, l’élaboration des cibles n’est pas un processus purement social, mais elle n’est pas non plus purement technologique. Le ciblage doit pouvoir être expliqué, contre-interprété. Les opérateurs ne font pas nécessairement confiance aux scores produits, tant qu’ils ne pensent pas les comprendre « et après l’avoir testé sur la durée, en constatant qu’il est cohérent avec le scénario qu’il a en tête » (même constat pour les radiologues confrontés aux résultats de l’IA). La validation d’une cible repose toujours sur une preuve, c’est à dire un récit. Et les analystes doivent souvent défendre leurs choix et validation, comme s’ils étaient face à un tribunal. Ils doivent défendre la cohérence des éléments qu’ils ont sous les yeux. Le risque à terme, suggère Schwarz, c’est que l’IA produise aussi les récits, quand bien même ils seraient aussi faux que les éléments cohérents que valident les humains. Un système d’IA pourrait identifier un lieu fréquenté par plusieurs militants et lui attribuer une priorité élevée, sans envisager qu’il puisse s’agir d’un restaurant, ou qu’une conversation interceptée évoquant le terrorisme provienne en réalité d’un film diffusé à la télévision. Les systèmes d’IA servent « à trouver des corrélations (…) entre toutes sortes de variables que vous ne jugiez pas intéressantes jusqu’alors (…) Évidemment, je présente aux analystes du renseignement une grande quantité de données et de corrélations en leur disant : « Regardez, c’est intéressant ». » Les analystes tentent ensuite d’ouvrir la « boîte noire » et d’élaborer un récit expliquant le fonctionnement du modèle et les raisons de son efficacité, une étape nécessaire pour que le modèle inspire confiance et soit mis en service. « Je leur montre des points de données très précis, [des variables prédictives] », explique un officier chargé de la formation des agents aux outils. Toutefois, il souligne que dans ces situations, les prédictions du système ne servent pas à désigner des cibles tant que les analystes n’ont pas ouvert la boîte noire et expliqué pourquoi ces variables spécifiques intégrées au modèle permettent de prédire les résultats. Pour Schwarz, ces débats contredisent la promesse épistémologique de l’IA – fondée sur un empirisme radical – selon laquelle la prédiction rendrait l’explication superflue, ou qu’il n’y aurait plus besoin de théorie. 

Reste, rappelle Schwarz, que même si vous faites confiance à vos experts en science des données et que vous avez collecté et testé les données avec soin, vous ne pouvez pas juger de leur qualité. Vous devez expliquer le plus précisément possible ce que les variables indiquent et pourquoi le modèle prédit ce qu’il prédit. Par conséquent, l’analyste ne renoncera pas à comprendre la signification des corrélations et les raisons des choix du modèle. Les développeurs débattent souvent de la meilleure façon de représenter ces corrélations sans induire les utilisateurs en erreur. Si la classification algorithmique des individus comme cibles à forte probabilité est effectuée automatiquement, sans récit, les agents de renseignement en construisent, à la fois en amont, lors du développement du système, et ultérieurement, afin de conférer sens et légitimité aux recommandations algorithmiques (même si cette dernière dimension a pu s’éroder en raison de l’accélération de la production de cibles en temps de guerre). 

Instaurer la confiance : camoufler l’IA 

La confiance dans les chiffres n’est pas aussi omniprésente et automatique que la littérature pourrait le laisser croire. Dans notre cas, les utilisateurs finaux des systèmes de mégadonnées (analystes du renseignement) étaient initialement méfiants à l’égard de l’automatisation et des probabilités calculées algorithmiquement. Un développeur que Schwarz a interviewé leur a reproché de se méfier des systèmes d’IA en raison de leur « peur de l’erreur » et de leur prudence excessive (« Ils ont besoin d’un niveau de certitude non pas de 100 %, mais de 200 %, et une telle chose n’existe pas »). Face aux soupçons et à la nécessité de « faire confiance aux chiffres », les developpeurs du système ont entrepris un travail de sensibilisation et élaboré une stratégie sophistiquée : dissimuler le rôle de l’IA et insister sur l’implication humaine. « Les agents du renseignement n’utilisent pas l’IA, ils utilisent des outils conçus pour eux, et de leur point de vue (…), s’il y a de l’IA, d’après mon expérience, ils ne lui font pas confiance. En fait, pour les inciter à l’utiliser, nous n’avons pas dit “c’est de l’IA pure”, mais nous nous sommes assurés que l’agent qui examine une cible puisse voir que Sharon l’a déjà examinée, qu’il puisse voir le nom de la personne qui l’a fait, et qu’il connaisse Sharon. » Ils doivent savoir que Sharon est la meilleure pour identifier les cibles et, par conséquent, ils peuvent lui faire confiance. Dans cet exemple, ils ont tiré parti de la confiance que le personnel du renseignement accordait à une ancienne agente de renseignement très appréciée (« Sharon »), promue et mutée au sein de l’équipe technique. Elle y étiquette les données et valide les cibles générées par algorithme avant leur transmission aux services de renseignement et juridiques pour approbation. La confiance personnelle en Sharon peut faire toute la différence : « Nous avons constaté que lorsqu’une personne comme Sharon est présente, ils font confiance au système ; en revanche, lorsqu’on leur dit “ce n’est qu’un modèle”, ils n’y croient pas [et recommencent le processus manuellement depuis le début]. » Paradoxalement, la confiance dans l’IA (nécessaire à la délégation partielle du travail de renseignement aux algorithmes) exigeait la confiance envers les personnes qui faisaient confiance à l’IA, camouflant ainsi le rôle de cette dernière.

Nous savons que l’IA n’est pas une magie sans intervention humaine ; elle repose sur le travail humain, parfois dissimulé sous l’apparence de décisions de la machine, rappelle Schwarz en évoquant les travaux relatifs au Digital Labor. Or, ici, c’est l’inverse qui se produit : lors du développement des modèles, les décisions des machines doivent être expliquées par des experts humains qui en reconstituent la logique ; et plus tard, lorsque ces systèmes sont utilisés pour produire des cibles, leurs recommandations doivent être camouflées en décisions d’experts humains. Enfin, en temps de guerre, lorsque les analystes du renseignement consacrent à peine 20 secondes à approuver les recommandations de l’IA, le travail de cette dernière est une fois de plus dissimulé sous l’apparence de délibérations humaines. 

C’est peut-être à cela que sert encore l’humain dans la boucle : valider les procédures humaines plus que juger du travail des systèmes d’IA. 

En examinant de près l’utilisation de l’IA pendant la guerre de Gaza, l’article de Ori Schwarz montre que l’IA était nécessaire non pas pour personnaliser le traitement, mais pour justifier un traitement uniforme en créant des justifications personnalisées pour le ciblage de presque chaque bâtiment ou agent présumé du Hamas, et pour accélérer l’incrimination et la production de cibles à des niveaux sans précédent sans s’écarter complètement du cadre du droit international humanitaire, légitimant ainsi des massacres et des destructions de masse effroyables en s’appuyant sur des calculs et des procédures de probabilité prétendument objectifs, inscrits dans le code

L’article de Schwarz, montre également que les études critiques sur les impacts sociaux des algorithmes doivent aller au-delà de la simple critique de leurs erreurs et de leurs biais. Ces derniers ont constitué jusqu’à présent le cœur des critiques, et ce pour une bonne raison : malgré leur prétention à la neutralité, les systèmes d’IA sont sujets aux erreurs en général et, en particulier, à la reproduction d’inégalités découlant de biais, dans la mesure où les données utilisées pour leur entraînement consignent et reflètent des préjugés humains. Plus précisément, les erreurs et les biais sont au centre des débats sur l’usage de l’IA dans la guerre, y compris lors du conflit à Gaza.

Mais, estime-t-il, un système d’IA parfait, sans erreur ni biais, « pourrait aboutir aux mêmes conséquences effroyables, simplement en accélérant considérablement la production de cibles et en en réduisant le coût » : le fait de cibler des dizaines de milliers d’objectifs identifiés par le renseignement – une tâche dont la réalisation était pratiquement impossible avant l’IA – conduit presque inévitablement à des destructions et à des tueries de civils à grande échelle. Pire, l’IA permet bien plus de produire des justifications, même de ses erreurs et errements, en les recouvrant d’une complexité et d’un vernis d’explication.

Si la destruction de Gaza répondait à des motivations politique, l’IA a été indispensable pour inscrire la destruction dans le cadre du droit international humanitaire (tout comme les ciblages sociaux s’inscrivent également dans le cadre du droit, malgré leurs défaillances manifestes). Ce potentiel de légitimation pourrait être exploité au-delà du contexte israélien, alors que des systèmes similaires sont adoptés par d’autres armées officiellement attachées au respect du droit humanitaire international. « Si l’accélération peut sembler relever d’un simple changement quantitatif, elle a en réalité engendré une transformation qualitative majeure. Le rôle joué par l’IA dans la légitimation de ces massacres nous rappelle que les caractéristiques et les affordances ne définissent pas les technologies de manière isolée : elles sont façonnées par les contextes juridiques, structurels, culturels et moraux, ainsi que par les réseaux ou dispositifs hétérogènes au sein desquels les technologies opèrent. Il est crucial de prendre en compte ce contexte pour comprendre comment il a pu engendrer des effets effroyables, mais aussi pourquoi il s’est avéré impossible d’éliminer l’humain de la boucle, et pourquoi le travail culturel de production de sens effectué par les humains était nécessaire pour légitimer l’automatisation partielle ayant conduit à cette accélération sans précédent de la production de cibles.» 

*

La possibilité d’accéder à toutes les données disponibles bouleverse comme nulle autre le rapport des armées à leurs missions. Sans limites, ce sont les valeurs mêmes de leurs missions qui seront transformées. Et c’est ce que produit le score d’appartenance à l’ennemi et les seuils de dommages collatéraux autorisés. La guerre de demain se joue sur les données, leurs croisements sans limites et les seuils adaptables. Des éléments sur lesquels le droit international n’a pour l’instant pas défini de pratiques et qui, sans encadrement,  risquent de permettre tous les glissements moraux du calcul, comme on le constate partout où le scoring se déploie.  

Hubert Guillaud

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  • Ne leur donnez jamais votre visage
    C’est un texte anonyme. Parmi les rares liens qu’il propose, une référence aux arguments de l’EFF contre la vérification d’âge. Les images qui l’illustrent semblent faites à l’IA. Il est probable que le texte lui-même soit produit avec de l’IA. Reste que ses arguments marquent.  « Ils veulent votre visage. Ils appelleront cela « sécurité », « vérification » ou « confirmation de l’âge ». Un petit pas pour protéger les enfants, diront-ils. Mais si l’on écarte les beaux discours, l’exigence est
     

Ne leur donnez jamais votre visage

29 juin 2026 à 01:00

C’est un texte anonyme. Parmi les rares liens qu’il propose, une référence aux arguments de l’EFF contre la vérification d’âge. Les images qui l’illustrent semblent faites à l’IA. Il est probable que le texte lui-même soit produit avec de l’IA. Reste que ses arguments marquent. 

« Ils veulent votre visage. Ils appelleront cela « sécurité », « vérification » ou « confirmation de l’âge ». Un petit pas pour protéger les enfants, diront-ils. Mais si l’on écarte les beaux discours, l’exigence est claire : avant de pouvoir parler, publier ou lire, vous devez d’abord prouver qui vous êtes. Et la seule méthode qu’ils ont trouvée consiste à utiliser votre pièce d’identité officielle ou à placer votre visage face à une caméra qui décidera si vous êtes assez âgé pour mériter leur confiance. C’est le dispositif actuellement inscrit dans la loi sur trois continents, et l’on attend de vous que vous l’acceptiez sans broncher. Ne le faites pas.»

« Ils ne cherchent pas à connaître votre âge. Ils cartographient votre visage. (…) Il ne s’agit pas d’une vérification de l’âge. Il s’agit d’une vérification de l’identité. (…) Observez le glissement sémantique. Tout ce système a été présenté comme un moyen de confirmer l’âge — une simple question binaire : avez-vous plus de dix-huit ans ? Or, presque aucun de ces systèmes n’est conçu pour répondre uniquement à cette question. Ils sont conçus pour savoir qui vous êtes : votre nom, votre date de naissance, le numéro de votre document, votre visage. Ce n’est absolument pas une vérification de l’âge. C’est un suivi d’identité imposé. (…) Nous avons passé une génération à enseigner aux gens la règle d’or d’Internet : ne jamais divulguer sa véritable identité à des inconnus. Il existe un terme, le *doxxing*, pour désigner le fait d’exposer ainsi quelqu’un contre son gré. Et voilà que ces mêmes gouvernements et plateformes demandent à chaque citoyen de le faire lui-même, volontairement, comme condition pour se connecter. (…) 

Un scan facial n’est pas une simple photographie. C’est une cartographie en trois dimensions de votre personne, un gabarit biométrique suffisamment précis pour être comparé ultérieurement aux images d’une caméra de surveillance au coin d’une rue. Une fois que vous l’avez transmis, il finit stocké sur le serveur d’un tiers — souvent un prestataire que vous n’avez pas choisi, que vous ne pouvez pas nommer et que vous ne pouvez pas tenir pour responsable. (…) 

L’organisme vérificateur promet que vos documents sont supprimés dès qu’ils ont été contrôlés. Or, ils ne le sont pas toujours, et cette promesse ne vaut plus rien le jour où l’entreprise subit une intrusion. (…) 

Pire encore, l’architecture conçue pour « protéger » les enfants peut finir par les mettre en danger. En regroupant les utilisateurs dans des enclos étiquetés par âge, non seulement on échoue à arrêter les prédateurs, mais on crée un véritable répertoire d’enfants, un annuaire permettant de les cibler directement. (…) Les enfants ne sont pas sauvés. Seule la surveillance demeure intacte. 

(…) La base de données que vous aidez à constituer pour un gouvernement digne de confiance ne restera pas nécessairement entre des mains fiables. Les administrations changent. Un registre qui se contente de répertorier qui vous êtes aujourd’hui devient, sous un gouvernement futur, une carte indiquant qui traquer. Nous savons déjà que les agences fédérales américaines espionnent les citoyens à grande échelle : qui a participé à telle manifestation, qui a consulté tel forum, qui appartient à tel groupe. Les gens ont raison de craindre ce qu’un régime hostile pourrait faire d’une liste toute prête. Les données n’oublient rien et ne prennent pas parti ; elles attendent simplement de passer entre les mains de leur prochain détenteur. Internet tout entier finit par ressembler au bureau : tout le monde a trop peur pour dire autre chose que ce qui est politiquement correct, de peur qu’une opinion réelle associée à un nom réel ne leur coûte un emploi réel. 

(…) L’objectif du refus n’est pas de convaincre une majorité avant d’agir, mais de priver le système de la coopération universelle dont il a besoin pour fonctionner. Vous n’avez pas besoin de gagner le sondage. Il suffit de ne pas télécharger votre photo. Ne leur donnez jamais votre visage. 

(…) Si Starbucks vous demandait de scanner votre pièce d’identité pour l’intégrer à une base de données nationale en échange d’un latte, le feriez-vous ? Non, car vous accordez plus de prix à votre identité qu’à votre latte. N’accordez-vous pas plus de valeur à votre identité qu’à la possibilité de voir un cousin éloigné publier des opinions politiques répugnantes ou la photo du chien de quelqu’un ? 

(…) En théorie, nous, simples internautes, pouvons stopper tout ce système en refusant d’y participer, en boycottant le processus. Imaginez un « Mois national du choix de l’identité », durant lequel personne n’utiliserait de plateforme exigeant votre visage, personne ne se connecterait, personne ne regarderait de publicités et personne ne financerait de projets sponsorisés. Les plateformes subiraient une chute massive de leurs revenus et feraient l’objet d’un intense lobbying pour faire abroger ces lois désastreuses. Nous en sommes capables. Le seul mot qu’ils ne peuvent pas contourner, c’est « non ». 

(…) Ces systèmes reposent sur la soumission. Ils partent du principe que vous allez soupirer, télécharger votre photo et passer à autre chose. Tout leur modèle économique en dépend. C’est aussi là que réside leur faiblesse. Une barrière de vérification devant laquelle personne ne se présente est une barrière sans gardien. 

(…) Alors, refusez. Refusez le scan. Refusez le téléchargement. Fermez les comptes qui l’exigent et expliquez-leur, par écrit, la raison exacte de votre départ. Les plateformes ont bien plus besoin de vous que vous n’avez besoin d’elles. Vous pouvez vivre sans le flux d’actualités, mais elles ne peuvent pas survivre sans la foule. Ne vous soumettez pas par anticipation. Le visage figurant sur votre pièce d’identité est ce que vous possédez de plus immuable. Ne leur livrez jamais votre visage »

PS : une traduction intégrale est disponible sur Developpez.

PS : Sur son blog, Cory Doctorow déploie le même argumentaire : « Ce que l’on appelle vérification de l’âge s’apparente en réalité à une surveillance de masse, si intrusive et omniprésente qu’elle fait passer la surveillance commerciale du secteur de la publicité en ligne pour une sorte d’utopie pirate cypherpunk sur le darknet »

« Cela dépasse la farce. Après tout, quels que soient les préjudices que l’Internet infligerait aux enfants — et il est indéniable que certains enfants souffrent de leur usage d’Internet —, tout commence par la surveillance. Vos enfants ne peuvent pas être ciblés par des algorithmes sans les données de surveillance utilisées pour les cibler. Ils ne peuvent pas être orientés vers des contenus faisant l’apologie de l’anorexie ou des forums d’une misogynie extrême sans que ce mécanisme d’orientation ne soit amorcé par l’espionnage commercial. Pourquoi les entreprises technologiques espionnent-elles vos enfants ? Pour la même raison que votre chien se lèche les testicules : parce qu’elles le peuvent, et que personne ne les en empêche. »

« Toute tentative de protéger les enfants contre les dangers du numérique devrait commencer par les préserver de la surveillance en ligne ; or, nous faisons exactement l’inverse aujourd’hui. Après avoir échoué pendant des décennies à adopter et faire respecter des mesures de protection de la vie privée sur Internet, ces mêmes gouvernements battent tous les records de vitesse pour faire adopter des lois de « vérification de l’âge » qui rendent la protection de la vie privée illégale. » 

La surveillance en ligne nuit à tous, rappelle Doctorow. Elle sert à vous fourbir de la désinformation, vous refuser un prêt, un emploi, augmenter les prix que vous payez et réduire les salaires qu’on vous propose. « On ne peut pas protéger les enfants de la surveillance en ligne en les espionnant. »

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  • Post-Accident Packing and Travel Anxiety [en]
    [en] I’m on the train to Paris. I’ll be coming back a week on Monday. It’s a comfortable, easy trip. The reason for my travel is I’m attending a two-day course on burnout – part of my training at the Gregory Bateson Institute. I’d planned on postponing this module until next year or the year after, given that my main priority now is building my working capacity back up following last year’s accident. But earlier this year, the whole curriculum was redesigned (it’s a good thing!), and the materi
     

Post-Accident Packing and Travel Anxiety [en]

28 juin 2026 à 09:03
[en]

I’m on the train to Paris. I’ll be coming back a week on Monday. It’s a comfortable, easy trip. The reason for my travel is I’m attending a two-day course on burnout – part of my training at the Gregory Bateson Institute. I’d planned on postponing this module until next year or the year after, given that my main priority now is building my working capacity back up following last year’s accident. But earlier this year, the whole curriculum was redesigned (it’s a good thing!), and the material on burnout will be incorporated into a longer module which is largely redundant with the courses I’ve already taken. So: now or never.

Following my relapse/brain crash earlier this year, I took the decision in March to pretty much clear out anything that was in my calendar. It was a tough decision, but it was the right one (people who have experience with chronic fatigue will know what I’m talking about). For those few plans I held on to, I « cleared the decks » around them to ensure they would not interfere with getting my work done, and that work would not jeopardise them. This means I took the whole week off for these two days of training, just like I took the whole week off a fortnight ago to go and see Mika live at the Caribana Festival. It worked.

In my pre-accident life, I might have travelled on Monday, attended the training on Tuesday and Wednesday, and travelled home Thursday. The « recovery » version of this is to add at least a day of padding in between training and travel, with nothing planned, so I can rest/stock up on « energy »/recover, and reduce the risk of (for example) travelling on a maxed out brain. I figured I might as well add on a few extra days (particularly as Oscar is not around anymore – something I’m really thankful for to be honest, with the awful heat wave that hit us over the last week), and catch up with a couple of people, if I’m in good enough shape.

This is my fourth « real trip » since my accident. I went to France twice for extended week-ends with family or friends last year. Each time was absolutely exhausting (but nice). Then after Christmas I went to spend some time at the chalet – first time I was going back since my accident – and we know what a disaster that turned out to be. This time, I think I’ve planned and organised things well enough and with a lot of caution.

As I was packing and preparing for departure yesterday, I realised I was really stressed out. More than usual. Packing and preparing to travel has always been stressful for me. It’s not the actual travel or being in a strange place or away from home. Or maybe just a little. What it is mainly is all the executive function acrobatics required in dealing with travel-related logistics:

  • making sure I do the things that need to be done before leaving
  • deciding what to bring with me (this is a huge one)
  • organising cat- and plant-sitting
  • inserting these « unusual activities » into my days at the right time, in the right order, and with enough time to carry them out
  • leaving wherever I’m at to go “somewhere else” – the transition itself.

Putting things in the suitcase is actually a part I like. It’s real-life Tetris: fun. Once I’ve locked the door behind me and am heading out with my luggage, I’m good. But before that, it’s complicated. I have got much better at dealing with it over the years, and with the clearer view on my executive function challenges that my ADHD diagnosis brought me a few years ago (and meds!) it’s even better.

I don’t have a very clear memory of how preparation for my two France trips went last year (only that I overpacked, a sign that making decisions regarding what to take or not was difficult, so in doubt, pack more). But I do know that packing for the chalet in December was a nightmare.

OK, I had already « crashed » during the previous week, but I’d taken rest to recover and felt functional enough to tackle it. And yes, it was also the first time back to the chalet since my accident, but I was really looking forward to heading back. I was aware there was maybe a little (normal) underlying apprehension that I might not be perceiving.

What apprehension I could feel was not about going to the chalet, but about the possibility of an unexpected emotional reaction to being there again. It was the same thing when I went back on the ski slopes: not scared of skiing, just worried I might have misjudged my readiness and have some kind of PTSD-like reaction to being back on my skis or where the accident took place. Nothing like that happened, by the way. Everything was fine.

This illustrates where most of my post-accident anxiety lies. I am normally pretty good, in general, in predicting how I’ll react, what will be challenging, what I can and can’t deal with. I know myself well, including my biases, and of course I know that when you expect something to do this way or that, it does have an influence on the outcome – I do my best to correct for that. Since my accident however, I have been blindsided by my brain more times than I can count. At times I feel like I do not know myself anymore, though of course I’m still me and very much feel me, but when it comes to “what I can take”, whether mentally, physically or emotionally, I’ve had a lot of bad surprises.

I am repeatedly finding myself in the situations where my brain does not deliver in the way I expect it to, and where I misjudge what I’m able to do. In my accident-recovery-life, the consequences of these prediction errors are swift: I crash. I don’t know if it hits everybody this hard, but for me in any case, it’s pretty traumatising to have my brain brutally and unexpectedly go on strike like that. Both the “brain not working” and the “didn’t see that coming” aspects are really scary.

So now, as time goes on and my recovery stretches out way longer than I initially imagined, as the clock of certain administrative deadlines regarding my return to full work capacity start audibly ticking, as I fail again and again to know my fluctuating limits, I can feel my underlying confidence in my abilities and self-awareness slowly erode, leaving place to self-doubt and increased anxiety about dealing with life and the world. It sucks: the anxiety is not crippling, it’s just a nuisance and an energy-drain at this stage, but I can see the process and the slope I’m on, and I do not like it one bit. Breathe. Relax. Deal with today. Be patient. Hang in there. Keep at it. Trust the recovery process. All this works, and I don’t feel in danger, but it’s more and more work to not let myself be dragged down.

Right. So there’s that. My trust in my ability to manage myself and deal with life is weaker than it was. So my baseline anxiety is higher, my executive function is struggling more, and I tire quickly. But as I was walking to my neighbourhood station to catch the local train a few hours ago, I understood that something else was probably coming into play in terms of post-accident travel and packing anxiety.

You see, my accident happened on the very day I travelled to the chalet for my holidays. I hadn’t been there for a while, I’d actually emptied the chalet of all my stuff and Oscar’s when I had last departed, so it was already an “increased stress” packing and travel operation. Nothing disastrous, still quite within the realm of ordinary, but not a walk in the park.

I got to the chalet (later than I had intended), got Oscar settled, dumped my unopened luggage in a corner and headed off immediately to get a couple of hours of skiing in on this first day. When I fell, I was heading back to unpack and enjoy the evening. I didn’t make it back: I spent the night at the hospital, in the haze and stress you can imagine, worried about my shoulder and my old diabetic cat who was alone at the chalet, trying to make decisions and organise logistics (How can I get back to the chalet? Should I go back to Lausanne? Who has a good shoulder specialist? Who can help me with my car as I can’t drive? That’s just the start of them). The next day a friend picked me up at the hospital and drove me back to the chalet, and another one came to help me empty the chalet and drive me back home. It was horribly stressful. I was in pain, I was freaked out, and instead of resting my concussed brain I was in full crisis management mode. It didn’t get better over the next two weeks.

I wouldn’t be surprised if my accident taking place just on the heels of travelling to the chalet didn’t add an extra layer of “negative association” to a transition that was never that easy for me to begin with.

Say you have a pet who always stressed out when heading to the vet’s. You do stuff to make it smoother: stay calm yourself, get your pet used to the carrier or the car, add treats, maybe a mild sedative, maintain usual routines as much as possible… It’s not great, but it’s not a disaster anymore, it’s manageable. And then, one fateful vet visit, something “bad” happens there. Not on purpose, of course. An exam that’s longer or more intrusive. A different vet. A loud noise at the wrong time. The pet freaks out, has a really bad experience.

Well, chances are that the next time you prepare to take your pet to the vet, it’s going to be more complicated.

That’s how I feel it’s playing out for me. I’m not actively scared of travelling or having an accident. But I’m clearly more stressed when preparing to travel, and some part of that could very well be the proximity of my accident to travel which has left a negative association. Not PTSD of course, but maybe on that continuum, probably closer to normal than pathological.

In 2019 I had a bad car accident (which resulted in surgery on my right wrist six months later). I was in a roundabout when a car entering it hit the back of my car right from the side. I didn’t see anything – there was a loud bang and choc and suddenly I was heading off the road right onto a big metal signpost solidly anchored in the ground. The car flattened it, ripped it out of the ground, and in turn it bent the car frame into a right angle. The car was totalled, we were lucky. I drove quickly afterwards with a rental, without issues. I’ve always liked driving and never been afraid at the wheel. But for months afterwards I felt a tiny surge of apprehension when going through roundabouts (it even still happens sometimes now when I’m on the precise spot of the accident). Nothing huge, but a clear signal – and this was on the backdrop of an activity (driving) that was very positive in terms of associations, compared to packing/traveling which was already fraught.

We’ll see how things play out over the next months and years. But I think I’ve put my finger on something that wasn’t on my radar. You know how sometimes you have an insight that just feels like it’s the missing piece? That’s what this feels like. In my experience, it’s often enough for me to just understand this kind of mechanism to defuse it. Like when I understood that a huge amount of my anxiety over Oscar’s impending death was the possible consequences this loss would have on my recovery timeline, given the post-accident uncharted territory I described higher up when it comes to my ability to “deal with life” in these times.

I typed this on my phone, with an external keyboard. Pretty comfortable I have to say, but not quite enough that I feel like adding links (there would be a good handful to add). I’d also like to say more regarding continuums between normal and pathological, and also on the somewhat related question of normality: when it comes to living beings, normal/average is a mathematical abstraction (or a bell curve), which should make us think real hard about how we frame certain realities (e.g. “neurodiversity”).

Anyway, I’m going to leave things there. I’m starting to feel a bit of motion-sickness and I feel just about ready for a nap in my comfy train seat.

  • ✇Made Not Found (by danah boyd)
  • New Paper on Political Economy of AI (plus a fun talk involving youth + AI)
    The Project of AI is a world-building endeavor, wherein those who fund and develop AI systems both operate through and seek to sustain networks of power and wealth. Janet Vertesi, Alex Taylor, Ben Shestakofsky, and I teamed up to try to disentangle the technical systems we call “AI” from the political-economic project that is sustaining this effort. Today, at FAccT, Janet presented our new paper: “Reckoning with the Political Economy of AI: Avoiding Decoys in Pursuit of Accountability.” (also av
     

New Paper on Political Economy of AI (plus a fun talk involving youth + AI)

26 juin 2026 à 14:44
New Paper on Political Economy of AI (plus a fun talk involving youth + AI)

The Project of AI is a world-building endeavor, wherein those who fund and develop AI systems both operate through and seek to sustain networks of power and wealth. Janet Vertesi, Alex Taylor, Ben Shestakofsky, and I teamed up to try to disentangle the technical systems we call “AI” from the political-economic project that is sustaining this effort. Today, at FAccT, Janet presented our new paper: “Reckoning with the Political Economy of AI: Avoiding Decoys in Pursuit of Accountability.” (also available on arxiv). We do a few things in this paper that might be appealing. First, we try to map out how to understand AI, not as a set of technical artifacts, but the culmination of various economic and political forces, organizational logics, and interpersonal networks. (To anchor this, we draw on four distinct theoretical traditions, recognizable to scholars through Manuel Castells, Neil Fligstein, Donald Mackenzie, and Anna Tsing.) Then, we speak directly to scholars and practitioners interested in accountability and highlight how important it is to avoid “decoys” that distract our attention from the political economic agendas at play. Put most bluntly: we won’t create accountability by futzing with the technical affordances; we need to attend to the political and economic agendas.

If watching a video is more your jam, Janet presented a preview of this work at CITP Princeton a month ago and that video is now online.

While I’m not at FAccT (saaaad panda), I have been out and about. Ten days ago, I gave a talk at the Oxford Internet Institute to celebrate their 25th anniversary. Since I had given three co-authored paper talks at OII’s 10th (the ones that turned into Critical Questions for Big Data, It’s Just Drama, and Networked Privacy), I decided that it only made sense to give a 25th anniversary talk that wove together the past, present, and future of the internet that mixed together stories of social media, AI, and teenagers. “Dreaming of a Networked World” picks up themes from the FAccT paper, but the second half also includes new data from the Project Vibes team (led by Michele Ybarra) about teens’ attitudes towards AI. (Hint: it’s a doozy!)

It’s hard to believe that I’ve now been at Cornell for a year. It’s been an adventure! I taught three classes (Data & Society, Trust & Safety, and Theories to Think With). I have lots of irons in the oven, but I’m also now prepping for the launch of Data Are Made, Not Found. Book talks are confirmed in DC, Cambridge, Seattle, Boulder, and NYC. (Berkeley and Toronto are almost locked too.) I’m also talking with people about other cities. I can’t wait to share more. In the meantime, I would be ever so grateful if you could take the time to either pre-order the book or reserve a copy with your local library. 

Have an amazing summer! More soon!

  • ✇Dans les algorithmes
  • L’algorithme a encore gagné
    Dans une tribune pour le Guardian, la chercheuse suédoise, Charlotta Kronblad, professeure à l’université de Gothenburg, raconte comment elle a tenté de se battre contre un algorithme d’affectation. En 2020, la ville de Göteborg a déployé un algorithme pour attribuer des places dans les collèges et optimiser les distances, les préférences et les capacités d’accueil. Mais voilà, « des centaines d’enfants ont été affectés à des écoles situées à des kilomètres de chez eux – de l’autre côté de riviè
     

L’algorithme a encore gagné

26 juin 2026 à 01:00

Dans une tribune pour le Guardian, la chercheuse suédoise, Charlotta Kronblad, professeure à l’université de Gothenburg, raconte comment elle a tenté de se battre contre un algorithme d’affectation. En 2020, la ville de Göteborg a déployé un algorithme pour attribuer des places dans les collèges et optimiser les distances, les préférences et les capacités d’accueil. Mais voilà, « des centaines d’enfants ont été affectés à des écoles situées à des kilomètres de chez eux – de l’autre côté de rivières et de fjords, par-delà de grands axes routiers, dans des quartiers qu’ils n’avaient jamais visités et auxquels ils n’avaient aucun lien. Les parents, incrédules, ont constaté ces décisions. Avait-on seulement vérifié si un enfant de 13 ans pouvait raisonnablement parcourir ce trajet à pied en hiver ? Quel était le raisonnement derrière ces décisions ? Leurs préférences exprimées avaient-elles tout simplement été ignorées ? Personne au sein de l’administration scolaire ne semblait capable – ni disposé – à expliquer ce qui s’était passé ni à corriger les erreurs.»

Le fils de Charlotta était parmi les enfants désavantagés par l’algorithme. L’administration scolaire a indiqué que les parents pouvaient faire appel en cas de problème, comme si le problème n’était qu’une question d’insatisfaction individuelle et non pas un dysfonctionnement du système. Il a fallu près d’un an avant que les responsables municipaux ne confirment ce que beaucoup de parents soupçonnaient : « l’algorithme avait reçu des instructions erronées. Il calculait les distances à vol d’oiseau, et non celles des trajets piétonniers réels. »

Suite au tollé des familles, les procédures ont été améliorées pour l’année scolaire suivante. Mais pour environ 700 enfants déjà pénalisés par l’algorithme défectueux, rien n’a changé. Ils allaient passer toute leur scolarité au collège dans des établissements loin de chez eux.

L’injustice algorithmique qui en résulte n’est pas un problème abstrait, ni un problème propre au contexte suédois ; elle fait douloureusement écho à de récents scandales en Europe. Que ce soit celui de la Poste au Royaume-Uni ou celui des allocations familiales aux Pays-Bas, rappelle la chercheuse. Charlotta Kronblad a donc intenté un procès à la ville. Elle n’a pas contesté le placement individuel de son fils, mais la légalité de l’ensemble du système décisionnel et de ses résultats. « J’ai soutenu que la conception de l’algorithme violait la législation en vigueur.» 

Faute d’accès aux algorithmes du système, elle n’a pu les présenter au tribunal. Elle a fourni une analyse des affectations problématiques pour reconstituer son fonctionnement… Les services de la ville, eux, ont estimé que le système n’était qu’un simple outil d’aide à la décision qui n’a commis aucune faute, sans en fournir la moindre explication. 

« Ils n’ont pas eu à le faire. Le tribunal a fait peser la charge de la preuve sur moi. Il était de ma responsabilité, ont déclaré les juges, de démontrer que le système était illégal. L’analyse des décisions ne suffisait pas. Sans preuve directe du code, je ne pouvais pas atteindre le seuil de preuve requis. » Et sans communication du code, il était impossible de rien prouver. « L’affaire a été classée sans suite. » 

Nous savons que les algorithmes ne sont pas parfaits. C’est la raison d’être des tribunaux : contraindre à la divulgation, examiner et corriger. « Mais lorsque les cadres procéduraux restent obstinément analogiques et que les juges n’ont ni les outils, ni la compétence, ni le mandat pour interroger les systèmes algorithmiques, l’injustice triomphe. » Alors que nos autorités publiques déploient à grande échelle des systèmes opaques, les citoyens, confrontés à des conséquences bouleversantes, sont invités à faire appel individuellement. 

La charge de la preuve ne peut pas reposer sur les victimes, rappelle la chercheuse. Nous devons élaborer des règles de procédure permettant des recours qui ne soient pas individuels et qui exigent la transparence technique.

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  • Pourquoi risquons-nous de rester coincés dans la désinformation ?
    Lila Shroff s’inquiète. A raison. ChatGPT Images 2.0 qui vient de sortir permet de créer des visuels photoréalistes nettement plus convaincants que ceux produits par ses prédécesseurs. Elle l’a utilisé pour créer une image de Trump en train de donner des conseils de maquillage comme une capture d’écran de TikTok. Amusant. « Mais les deepfakes les plus réalistes que j’ai pu créer n’impliquaient ni politiciens ni célébrités. La plupart ne représentaient même pas de personnes. Sans trop d’efforts,
     

Pourquoi risquons-nous de rester coincés dans la désinformation ?

25 juin 2026 à 01:00

Lila Shroff s’inquiète. A raison. ChatGPT Images 2.0 qui vient de sortir permet de créer des visuels photoréalistes nettement plus convaincants que ceux produits par ses prédécesseurs. Elle l’a utilisé pour créer une image de Trump en train de donner des conseils de maquillage comme une capture d’écran de TikTok. Amusant. « Mais les deepfakes les plus réalistes que j’ai pu créer n’impliquaient ni politiciens ni célébrités. La plupart ne représentaient même pas de personnes. Sans trop d’efforts, j’ai pu créer plus de 100 images falsifiées, notamment des ordonnances d’opioïdes et de médicaments contre le TDAH, des alertes bancaires, des publications sur les réseaux sociaux, de fausses images de cartes d’identité et de passeports », de faux documents financiers (factures, reçus et déclarations fiscales), fausses captures d’écran (pour falsifier une confirmation de virement bancaire), fausses notes de frais, fausse capture d’écran d’un site de presse… Les modèles d’images ont longtemps peiné à produire des images intégrant du texte. Ce n’est plus du tout le cas avec cette version ci. Bien sûr, en y regardant de plus près, tous ces faux ne sont pas encore parfaits. Dans son dernier rapport annuel sur la cybercriminalité, le FBI a inclus une section sur les escroqueries à l’IA, qui auraient coûté près d’un milliard de dollars aux Américains l’an dernier. 

Fake, ça accélère

« En théorie, je n’aurais pas dû être capable de créer la plupart de ces images. OpenAI interdit l’utilisation de sa technologie à des fins de fraude ou d’escroquerie » … mais souhaite laisser une liberté créative totale à ses utilisateurs. De la à permettre de reproduire des logos de banque ou des documents officiels… Même constats chez Google dont les IA permettent également de générer ce genre de faux. Les entreprises d’IA se défendent en estimant que les images générées le sont avec des filigranes comme SynthID ou des métadonnées, mais encore faut-il que les gens aient des outils pour analyser les images qu’ils voient. « Malgré la fragmentation de notre écosystème médiatique, une simple recherche Google suffit généralement à vérifier si ces images sont fausses. Ce sont les deepfakes ciblés et omniprésents – ceux qui escroquent vos proches plutôt que de simplement perturber les réseaux sociaux – qui sont peut-être les plus inquiétants. » Et pour lesquels les mesures de protection s’annoncent encore très perfectibles.

Pour le New York Times, Stuart Thompson a testé les détecteurs d’IA. Plus d’une douzaine d’outils en ligne affirment pouvoir faire la différence entre le vrai et le faux en recherchant des filigranes cachés, des erreurs de composition et d’autres indices numériques. « Les résultats suggèrent que ces détecteurs peuvent aider à confirmer les soupçons concernant les contenus générés par l’IA, mais il est difficile de s’y fier pour établir un diagnostic définitif. » Thompson réalise plusieurs tests ne produisant pas toujours des résultats adaptés auprès d’une galerie d’outils comme Hive Detect, Resemble.ai, AI or Not, Reality Defender, Copyleaks, BrandWell, Sensity, Sightengine et les grands outils d’IA qui ont tous intégré ces fonctions, de Gemini à Claude, ChatGPT ou SuperGrok.

Le NYTimes a fait passer des tests à tout ces outils. « Nombre d’entre eux ont pu détecter les contrefaçons les plus simples ». Parfois, certains outils ne parviennent même pas à détecter les images qu’ils ont eux-mêmes créé. Les propriétaires de ces outils estiment néanmoins que les mises à jour de ceux-ci seront plus efficaces qu’ils ne sont, sans parvenir à la perfection. La détection de vidéo est plus difficile que celle des images et les résultats de ces outils sont tous moins bons, mais semblent plus performants pour détecter les sons générés. Ils réussissent mieux à détecter comme réels des images et vidéos réels, par contre les images réelles modifiées demeurent les plus difficiles à détecter… tant pour les outils que pour les humains. 

Deepfakes : pourquoi ça marche ?

Dans sa newsletter, Rob Horning tente de comprendre pourquoi les images génératives rencontrent un tel succès. Par rapport aux images réelles, « les versions générées par l’IA sont souvent plus spectaculaires, plus cinématographiques et optimisées pour générer des clics sur les réseaux sociaux ». Toutes les images ne sont pas propagandistes, rappelle le philosophe, elles sont surtout « opportunistes ». Elles visent à produire du contenu. C’est une propagande pour l’information elle-même, qui soutient l’idée que « toute information peut et doit être vécue comme un divertissement ». « Elles encouragent plutôt une approche post-narrative où l’appréciation des mèmes ne dépend plus de la compréhension des enjeux globaux ni de la recherche de contexte ». « Les spectateurs sont pris en étau entre deux systèmes algorithmiques : l’un génère le contenu et l’autre nous le présente, notre attention étant captée pour les entraîner à converger.» 

Ces images et vidéos cherchent plus à être émotionnellement compréhensibles qu’à être authentiques. Le contenu ne fait que nourrir et renforcer notre soif de spectacle. « La confusion entre preuves et contenu dans les flux d’information a engendré une confusion entre les deux. Les éléments présentés comme des preuves deviennent un alibi pour le spectacle ; ils imitent la vérifiabilité tout en nous incitant à nier tout besoin de vérification. » Mais, s’inquiète Horning, « ces contenus renforcent également l’idée qu’il est plus amusant d’être dupé que d’être informé, et que l’indifférence à la vérité procure des récompenses émotionnelles immédiates ». Ils nous disent autre chose encore de notre monde, souligne-t-il. Ces contenus de piètre qualité alimentent l’idée que tout devrait être visible, surtout dans un monde aussi saturé de surveillance que le nôtre. A l’heure où tout est accessible, nous avons l’impression que tout est désormais visible, comme quand le journalisme lui-même utilise la reconstitution fictive pour nous montrer ce qui n’a pas été enregistré. Il existe de fausses images sur tout ce qui peut susciter des réactions. Et ces images et vidéos permettent de montrer ce qu’il se passe réellement, sans que ce soit réel. « Ces vidéos ne fournissent pas d’informations factuelles, mais une idéologie, nous épargnant ainsi l’effort de la réflexion. » 

Si ces fausses images prolifèrent, c’est parce qu’elles offrent des illustrations claires de problèmes perçus comme réels, explique la chercheuse Claire Wilmot sur son blog pour la London Review of Books, qui montre que les deepfakes racistes offrent à ceux qui les utilisent la confirmation de leurs diagnostics. Les gens qui les partagent savent très bien que ces images sont fausses, mais elles permettent de montrer ce que ces gens pensent qu’il se passe réellement. « Ces vidéos répondent au désir du public de voir ses croyances se manifester sous forme de preuves et de consommer ce qu’il croit déjà comme si cela était irréfutablement établi par des événements réels. Elles nous offrent des explications simplistes, nous dispensant ainsi de tout effort de réflexion ou de toute responsabilité. Ces types de vidéos et d’images nous permettent de vivre ces croyances comme un contenu sans avoir à y croire « réellement ». Elles apparaissent simplement sous nos yeux pour nous rassurer. Ces contenus s’auto-valident pour leur public car ils présentent une idée qu’il tient déjà pour acquise. »  

« Le flux constant de ces contenus normalise l’idée que l’information sera immédiatement remaniée pour nous satisfaire, et que nous pouvons compter sur nos flux d’actualités pour moduler nos émotions et nous apporter une forme de clarté, voire de soulagement. » Les fausses images permettent finalement de neutraliser le flux des images réelles qui sont peu commodes à comprendre. Elles apaisent l’anxiété de l’actualité en permettant de mieux la maîtriser, de la rendre plus lisible qu’elle n’est, plus conforme à ce qu’elle devrait être ou ce qu’on voudrait qu’elle soit. 

« Le caractère facilement rejetable de ces images obséquieuses fait partie de leur attrait ; il rend la tromperie apparente et contenue, grâce à l’incrédulité délibérément suspendue du spectateur. La désinformation nous flatte en nous laissant entrevoir la supercherie tout en savourant la vision du monde qu’elle propose. Elle offre un discours facile à suivre, qui procure un sentiment constant de réussite, de reconnaissance, d’obtention sans effort. Elle flatte comme un chatbot obséquieux. Son mal ne réside pas dans le fait de nous persuader de choses fausses, mais dans l’érosion du sens des responsabilités collectives face à l’information partagée. » C’est un peu comme si ces images permettaient d’enlever de l’actualité sa complexité. « C’est le message sous-jacent de tout contenu : nous devrions pouvoir voir ce que nous voulons croire sans avoir à investir d’efforts pour construire cette réalité. »

Horning pointe un autre effet de la désinformation partagée : celle de nous isoler finalement. « Au lieu de rechercher l’information en reconnaissant notre ignorance nous ingérons des quantités massives d’informations simulées et de propagande maladroite qui nous donne l’illusion d’être imbus de nous-mêmes. Si le devoir civique, en tant que raison de s’informer, s’est atrophié, la diffusion de désinformation vise à l’anéantir complètement. »

L’industrie médiatique a subordonné la vérité au spectacle, éliminant les points de vue marginalisés et les voix divergentes. Or, ce que nous voyons, entendons, lisons… ne devrait jamais suffire à dicter nos croyances, rappelle Horning. La « crise de la vérité » ne provient pas d’un nouveau pouvoir des médias de nous tromper, « mais de la conviction que la simple consommation de médias suffit à nous faire vivre dans le monde réel ». Or, « aucune image ne peut nous conférer un rapport privilégié à la vérité, une conscience automatique de la réalité objective, une empathie accrue ou un sens moral plus sûr. Aucun média ne peut nous affranchir de la médiation. S’engager avec les médias ne signifie pas « surveiller la situation » ; cela implique de participer à la guerre de la propagande, et non de se complaire dans la médiocrité »

Nous sommes de plus en plus soumis à une pure consommation d’information. Et en cela, les fausses images nous invitent à rester dans une pure consommation, en n’ayant plus qu’à circuler parmi elles, en naviguant parmi celles qui nous complaisent le mieux. Or, consommer l’information ne suffit pas, rappelle Horning. Les militants du Minnesota, face à l’ICE, ont montré l’importance à documenter ensemble, les pratiques de la milice, pas seulement en invitant les gens à regarder leurs vidéos, mais à les produire collectivement, en filmant la réalité des exactions de l’ICE sous tous les angles possibles, à témoigner. Une pratique qui devient plus forte à mesure que plus de gens y participent. Une pratique qui produit de la solidarité et qui participe à la production d’une réalité partagée. Tout l’inverse de la production politique traditionnelle qui amplifie de plus en plus les pires outrages, les pires dénis, les pires mensonges. Trump est assurément le pire menteur et affabulateur de tous les temps, et pourtant, il reste perçu comme plus honnête et plus authentique que ses adversaires, se désole la journaliste Zoe Williams dans The Guardian. Le risque est bien que les images génératives empruntent le même chemin : qu’elles semblent honnêtes et plus authentiques que la réalité. 

Hubert Guillaud

Cet édito a été originellement publié pour la lettre d’information Café IA du 13 mai 2026.

MAJ du 25/06/2026 : En janvier, dans la Technology Review, le journaliste James O’Donnell avait révélé que le Département américain de la Sécurité intérieure, qui gère les services d’immigration, utilisait des générateurs vidéo IA de Google et d’Adobe pour créer du contenu destiné au public. Si certains commentateurs n’étaient pas surpris (le président Trump lui-même étant coutumier du fait), de nombreux autres justifiaient la pratique en estimant qu’il fallait combattre la désinformation par de la désinformation. Au grand damne du journaliste qui, dans un autre article où il raconte les conséquences, constate que l’enjeu n’est plus la vérité. Et le journaliste de pointer vers un article de recherche de la revue Communications Psychology de Nature. Dans cette étude, les participants ont visionné une « confession » truquée et les chercheurs ont constaté que même lorsqu’on leur disait explicitement que la preuve était fausse, les participants s’y fiaient pour juger de la culpabilité d’un individu. « Autrement dit, même lorsque les gens apprennent que le contenu qu’ils consultent est entièrement faux, ils restent influencés émotionnellement par celui-ci ». Nous avons réagi à la crise de la vérité en nous préparant à un monde où le principal danger serait la confusion, conclu O’Donnell. « Or, nous entrons dans un monde où l’influence survit à la révélation, où le doute est facilement instrumentalisé et où établir la vérité ne permet pas de repartir à zéro. Et les défenseurs de la vérité sont déjà largement distancés. » Face à la submersion par le faux, même rétablir la vérité ne semble plus avoir d’effets

MAJ du 25/06/2026 : Il reste des éléments qui permettent encore de distinguer les images réelles des images générées, estime Hany Farid, pionnier de la criminalistique numérique, qui à la tête de l’entreprise GetReal Security, est l’un des plus grands experts mondiaux en matière de détection de manipulation de photos et de vidéos. Dans Science, il explique que les images génératives peinent à reproduire fidèlement les lois de la physique. Même constat pour Darren Linvill, codirecteur du Media Forensics Hub de l’université de Clemson : les images génératives sont plus saisissantes que la réalité. « En termes de contenu à partager et à regarder, une grande partie du contenu généré par l’IA surpasse la réalité », explique-t-il. Les explosions sont plus impressionnantes, le point de fuite des perspective n’est pas unique, les différences d’éclairages perceptibles… Farid cherche surtout les traces laissées par certains types de manipulation, notamment en analysant les pixels des images. « L’IA générative ignore tout de la physique et de la géométrie ». Pour vérifier les images, Hany Farid contrôle souvent si la géométrie de la scène est réaliste. Il a développé également un logiciel de lecture labiale automatique capable de repérer quand les mouvements de la bouche ne correspondent pas pas aux paroles… Mais reconnait-il, ces problèmes évoluent vite et les systèmes s’améliorant, la détection est de plus en plus difficile. « Le monde réel est incroyablement complexe à simuler, et les entreprises d’IA n’ont guère intérêt à pousser leurs modèles aussi loin. Après tout, leur objectif n’est pas de tromper les experts en criminalistique numérique comme Farid, mais simplement l’utilisateur lambda, un critère bien moins exigeant. « Le système visuel tolère toutes sortes d’absurdités sur les photos, car il n’y prête pas attention », explique-t-il. » Un de ses étudiants, Lyu, a développé deepfake-o-meter un système pour estimer la crédibilité des images. Mais un des principaux problèmes est que ces détecteurs fonctionnent mal avec des contenus très différents de leurs données d’entraînement. « Il n’existe pas de détecteur d’apprentissage automatique unique permettant aux utilisateurs de télécharger tous types de vidéos, photos, fichiers audio et d’obtenir une réponse fiable. » 

Bien sûr, même l’enquête la plus approfondie et la plus rigoureuse ne convaincra pas toujours les sceptiques. Farid l’a appris à ses dépens en 2009, lorsqu’il a analysé une photo de 1963 montrant Lee Harvey Oswald tenant le fusil qu’il utiliserait plus tard pour assassiner le président John F. Kennedy. Les théoriciens du complot – et Oswald lui-même – affirmaient depuis longtemps que la photo était truquée, pointant du doigt des détails inhabituels comme les ombres sur le visage d’Oswald. Mais l’analyse de Farid n’a rien révélé d’anormal. Cela ne l’a pas empêché d’être accusé d’être partie prenante dans la dissimulation de la vérité ! 

Farid a également participé du développement de PhotoDNA qui repère les contenus pédopornographiques en ligne (voir notre article sur la modération automatisée depuis le livre de Tarleton Gillespie de 2019, Custodians of the internet, Yale, 2018). Développé en 2009 en collaboration avec Microsoft, cet outil analyse les contenus mis en ligne sur Google, Facebook, Reddit et d’autres plateformes, en comparant les fichiers à une base de données de contenus pédopornographiques connus. Le Centre canadien de protection de l’enfance (C3P) utilise ce logiciel dans le cadre du Projet Arachnide qui explore activement l’internet à la recherche de correspondances. 

Mais Farid reconnaît qu’il est désormais submergé par le flot : au début de sa carrière, il recevait une ou deux demandes de vérification par mois, se souvient-il. Puis, chaque semaine. « Maintenant, c’est tous les jours. Sans blague, chaque matin, je me réveille avec une dizaine de courriels de journalistes du monde entier. » 

Il est possible que quelqu’un parvienne à créer un faux document indétectable, explique-t-il. Mais son objectif est de rendre la tâche si difficile qu’elle reste hors de portée de la grande majorité des personnes mal intentionnées. « Chaque fois que je quitte ma maison, je verrouille ma porte d’entrée », explique Farid. « Cela empêche 99,99 % des gens de s’introduire chez moi, mais pas un serrurier. » 

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  • Réguler l’IA ? Non ! 
    Le journaliste économique de Mediapart, Romaric Godin, estime que les appels à la régulation de l’IA ne proposent rien. « Ces textes sont tous sur une ligne de crête : ils refusent de rejeter l’IA, et ce refus est lié à la volonté de ne pas s’opposer au « progrès scientifique ». Il faut donc accepter les évolutions technologiques tout en cherchant à s’en prémunir. »  En fait, ces appels à la régulation estiment que les technologies sont neutres, qu’elles ne seraient que les produits de la sci
     

Réguler l’IA ? Non ! 

24 juin 2026 à 01:01

Le journaliste économique de Mediapart, Romaric Godin, estime que les appels à la régulation de l’IA ne proposent rien. « Ces textes sont tous sur une ligne de crête : ils refusent de rejeter l’IA, et ce refus est lié à la volonté de ne pas s’opposer au « progrès scientifique ». Il faut donc accepter les évolutions technologiques tout en cherchant à s’en prémunir. » 

En fait, ces appels à la régulation estiment que les technologies sont neutres, qu’elles ne seraient que les produits de la science. Mais c’est oublier que la technologie n’est pas neutre et qu’elle n’est pas qu’une simple réalisation de la science, « c’est une utilisation de la science pour un but social donné ». L’IA vient d’abord répondre non pas à un besoin de la société, mais à un besoin du capital : « celui d’une nouvelle vague d’automatisation du travail afin de relancer le taux de profit ». La logique de la régulation vise alors à nous faire croire que l’IA aurait une utilité autre que celle du capital qui la déploie. Or, rappelle Godin : « ce pour quoi elle a été développée et financée, c’est de permettre un rebond des gains de productivité, notamment par l’automatisation des services et par l’accélération de l’automatisation de l’industrie. » La capacité de l’organisation économique à générer des gains de productivité est pourtant plus affaiblie que jamais. « Comme l’avait déjà perçu en 2015 l’économiste Robert Gordon, le coût en matière d’innovation est désormais considérable pour faire remonter le taux de productivité. Le gigantisme de l’IA et des financements qu’elle mobilise traduit précisément cette situation. Ce gigantisme s’accompagne donc d’une rentabilité fantôme mais qui reste le but du secteur. » « C’est sans doute l’angle mort de ces demandes de régulation : l’IA est un besoin du capital, et pour satisfaire ce besoin, la fuite en avant technologique n’est pas une « dérive » ou un « effet indésirable » que l’on pourrait contrôler, c’est une nécessité centrale. »

« Qui peut réguler ? Celui qui déciderait de freiner le développement technique et financier de l’IA perdrait immédiatement toute pertinence sur le marché, il serait balayé par ses concurrents. Et comme, par ailleurs, l’IA est loin d’avoir atteint son but, une régulation venant de l’ensemble du secteur est impossible : les financements engagés ne peuvent espérer devenir rentables que si la fuite en avant se poursuit. C’est aussi pour cette raison que les cauchemars apocalyptiques de l’IA sont alimentés par les acteurs eux-mêmes. Il est indispensable de continuer à donner envie aux investisseurs de financer l’IA et il faut donc maintenir la « hype », la frénésie.» Les Etats ne sont pas de meilleurs régulateurs non plus. D’abord parce qu’ils « sont en voie de fusion et de confusion avec le capital privé, précisément parce qu’ils sont dépendants pour leurs financements de la production générale de valeur de l’économie ». Ensuite parce qu’ils sont tous en soutien de la course à l’IA. « Tous tentent d’attirer les investissements de l’IA sur leurs sols. Tous s’efforcent « d’adapter » leur population à cette technologie et de la convaincre que son usage est indispensable ». « La volonté régulatrice se berce encore d’une illusion dangereuse, selon laquelle la croissance pourrait continuer à assurer le bonheur.» 

« En voyant l’IA comme un progrès humain alors qu’il n’est qu’un progrès du capital, on refuse de voir l’essentiel : le prix de la production de richesse capitaliste est désormais celui de la destruction. Et on ne régule pas la destruction, on la combat.» 

Dans son livre, Le problème à trois corps du capitalisme (La découverte, 2026), Romaric Godin, expliquait déjà que l’IA est une technologie « conçue pour préserver le capitalisme ».  Il déployait en avril la même idée dans deux articles pour Mediapart, expliquant combien le gigantisme des investissements promettait des gains de productivité que l’économie ne peut plus assurer. L’automatisation est l’ultime promesse pour assurer la poursuite de l’accumulation par une prédation totale et sans limite qui vise à continuer le capitalisme pour lui seul, avec une innovation, un progrès, qui ne propose ni une amélioration de la science ni une amélioration de la société, mais seulement la poursuite du profit.

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  • LLM : vers un « monopole radical »
    Dans un texte critique riche, ample et pertinent, le sociologue Dominique Boullier, ancien coordonnateur scientifique du Médialab de Sciences Po, revient sur les enjeux de l’IA générative. L’auteur de Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales (Armand Colin, 2023) et de Déshumanités numériques (Armand Colin, 2025) ne mâche pas ses mots pour décrire comment l’IA transforme notre rapport au monde. Tribune. On croit encore souvent que la meilleure innovation gagne toujours.
     

LLM : vers un « monopole radical »

23 juin 2026 à 01:00

Dans un texte critique riche, ample et pertinent, le sociologue Dominique Boullier, ancien coordonnateur scientifique du Médialab de Sciences Po, revient sur les enjeux de l’IA générative. L’auteur de Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales (Armand Colin, 2023) et de Déshumanités numériques (Armand Colin, 2025) ne mâche pas ses mots pour décrire comment l’IA transforme notre rapport au monde. Tribune.

On croit encore souvent que la meilleure innovation gagne toujours. Dans de nombreux cas comme dans celui des LLM, c’est le contraire : la pire des IA est en train de gagner au point de s’imposer comme monopole radical au sens d’Illich. Monopole radical pour la classe vectorialiste dans la génération de code avec l’apparition de Claude Code, monopole radical pour le grand public dans les interactions à travers la diffusion des IA compagnons. Entre les deux, les usages professionnels restent toujours aussi incertains et ne fonctionnent qu’à la condition d’y injecter suffisamment de sémantique et de contrôle expert pour éviter des catastrophes industrielles.

Reconnaissons-le : toute expérience ordinaire d’interaction avec une IA générative se révèle toujours impressionnante et, lorsque les compétences augmentent, des outils encore plus bluffants sont désormais à disposition, comme l’ont expérimenté tous les utilisateurs de Open Claw, agrégateur d’agents. Et pourtant, dès que l’on veut réellement prendre en main ces outils, contrôler leurs opérations, les vérifier ou valider leurs résultats, les mêmes utilisateurs se retrouvent déçus, inquiets voire en colère, à moins d’adopter une tolérance inusitée dans l’univers des produits et services de ce type. [Précisons d’emblée que je n’évoquerai pas ici les éventuelles craintes à propos d’un futur d’IA générale souvent fantasmé mais seulement les constats issus des pratiques ordinaires.]

Ni science, ni industrie, ni éthique mais de l’ingénierie, de la finance et du buzz

Je résumerais cette ambivalence de cette façon, en termes d’éthos ou de posture : si l’on possède une culture, des principes et exigences à la fois scientifiques, industrielles et éthiques, on ne peut qu’être inquiet de voir l’emballement en faveur de ces IA fondées sur les LLM. A l’inverse, si l’on est fasciné par l’ingénierie, les performances financières et si l’on vit dans le monde du buzz permanent, l’IA produit une excitation inédite et sans cesse renouvelée malgré ou à cause des incertitudes qu’elle emporte avec elle.

Et l’on peut systématiser cette opposition terme à terme : science vs ingénierie, industrie vs finance, éthique vs buzz pour mesurer à quel point nous sommes en train de bifurquer, collectivement certes mais sous la houlette de quelques très grandes plateformes technologiques. L’époque moderne s’est caractérisée par la puissance d’une alliance entre science et industrie en y ajoutant depuis la seconde guerre mondiale, un contrôle moral progressif des finalités et des méthodes (la révision écologique principalement). Mais les LLM sortent totalement de cette trajectoire au profit d’un saut postmoderne radical fondé sur leur ingénierie toute-puissante, leur attractivité financière sans limites et leur capacité à générer du buzz, de l’alerte et de l’incertitude permanente.

On pourrait pourtant parier avec Yann Le Cun que ces LLM sont des impasses conceptuelles. On pourrait aussi considérer avec la plupart des grandes entreprises industrielles que les LLM n’offrent pas de fiabilité suffisante, ce qui explique leur adoption très réservée dans les process critiques notamment. On pourrait aussi soutenir avec quelques fondateurs du deep learning (Hinton, Bengio) que l’on risque trop de perdre le contrôle pour laisser se développer une telle technologie. Et pourtant, malgré toutes ces réserves, que je vais documenter et soutenir, ce sont bien ces LLM qui sont en train de former l’architecture technique d’un nouveau mode de production.

Quand les pires technologies sont pourtant les gagnantes

Car, rappelons-le , après des décennies de travaux sur les dynamiques de l’innovation, il est rare que la meilleure technologie gagne. Songeons au clavier Qwerty, cette machine de guerre ergonomique, encore présente dans nos PC, et même sur des smartphones tactiles. 150 ans de résistance à toute transformation malgré les tentatives nombreuses (cf. Dvorak) pour améliorer un système aussi nocif pour les muscles et aussi coûteux à apprendre. Sur ce plan d’ailleurs, les interfaces conversationnelles sont à elles seules une révolution durable qui va modifier la relation ordinaire à la technologie des systèmes d’information, plus encore que ne l’avait fait le Wysiwyg de la fin des années 70 qui a permis le Personal Computer.

De même, la domination de Windows sur tous les systèmes d’exploitation des PC (72% du marché) est le contre-exemple type opposable à l’argument selon lequel « le meilleur gagne ». Tout le monde le reconnaît, Windows a copié Apple (lui-même issu de Xerox) pour l’apparence de son interface, tout en reposant sur son système d’exploitation MS-DOS catastrophique en matière de fiabilité, de sécurité et de performances. Et pourtant, Microsoft l’a imposé au monde entier, grâce à des patchs successifs mais surtout grâce un marketing devenu un cas de figure canonique du « lock-in » (Shapiro et Varian), ce verrouillage d’une clientèle dans un système total. Dans le même temps, Linux (1991) est devenu incontournable pour tous les systèmes techniques critiques ou pour ceux qui exigent une véritable fiabilité mais c’est seulement en 2026 que le gouvernement français fait le choix d’abandonner Windows pour Linux pour les postes de travail de l’administration.

Un processus analogue se déroule ainsi sous nos yeux qui voit une innovation très approximative gagner des parts de marché et créer des habitudes d’usage quasi irréversibles. Les critiques pleuvent sur les systèmes d’IA génératives, sur leurs hallucinations d’abord, sur leurs consommations d’énergie ensuite, sur la collecte de leurs sources, sur leurs principes formels même, et cela sans parler des pratiques de certaines des firmes que j’ai qualifiées ailleurs de voyous (Open AI et X/ Grok) (Boullier, 3 février 2026 , AOC). Mais rien n’y fait, l’IA pénètre dans tous les interstices de la vie ordinaire plus vite que dans la vie professionnelle même, grâce à cette innovation horizontale, imitative, sans barrière d’accès (dont la gratuité, qui constitue un coup de force très convaincant pour les adopteurs). Quitte à avoir la pratique de l’IA honteuse, dans ce qu’on appelle la shadow AI, ces pratiques non déclarées au travail (Ferguson), dans les écoles ou à la maison. Processus d’innovation technique assez rare dans les organisations (Gaglio) qui ont souvent pratiqué plutôt le top-down en devant se battre plus contre les « résistances » des personnels que contre leur enthousiasme débridé et leur volonté de tout tester « pour voir » et finalement pour adopter.

L’heure du bilan n’a cependant pas sonné car tous les ans à peu près une nouvelle version ou couche d’innovation rebat les cartes, au point même de disqualifier les savoir-faire acquis, qu’on avait annoncé comme décisifs pour l’avenir (savoir prompter). Les agents sont déjà là, des systèmes comme Open Claw, même s’il est bridé désormais par Claude, permettent d’organiser des batteries d’agents en parallèle pour réaliser quantité de tâches ou de séquences de tâches, le vibe coding est mis à la disposition de tous, la production de vidéos (dont les deep fakes) est désormais opérationnelle pour des utilisateurs ordinaires. La seule limite constatée pour un certain niveau de performance reposait sur la compétition féroce pour les puces GPU de NVidia qui elles-mêmes changent de version souvent, mais désormais Google et Deep Seek utilisent leurs propres processeurs (TPU notamment) conçus spécialement pour leurs IA. Dans cette effervescence, la question du coût était restée jusqu’ici ignorée comme toujours avec la méthode classique du dealer de techno qui amorce les usages en offrant la gratuité, mais le coût des abonnements à ces services commence à augmenter sérieusement selon le nombre de tokens traités. Au point que l’optimisation de l’usage des tokens fait désormais partie des services de Anthropic, sous forme de « adaptative thinking », terme inadapté mais significatif de l’emphase qui caractérise ces firmes.

Disons-le franchement : j’espère quand même que cette hubris financière et technologique va conduire à une crise majeure, répétant la crise financière de 2008 car c’est sans doute la seule chance de rebattre les cartes et de rouvrir les possibles. Mais il faudra alors posséder cette boussole que je propose pour s’orienter radicalement différemment dans nos choix socio-techniques. A condition qu’il existe encore un espace politique démocratique pour passer à une « démocratie socio-technique » (Lascoumes, Callon, Barthe, 2001) pour inventer un autre avenir. Or, la domination des plateformes d’IA se fait désormais à l’échelle mondiale (Chine et USA) en étroite collaboration avec les régimes les plus autoritaires prêts à favoriser leurs monopoles en échange de services de surveillance omniprésents.

Au-delà des monopoles des plateformes IA, nous devons plus encore nous inquiéter d’un « monopole radical » de l’IA générative et des LLM sur les connaissances, pour utiliser les concepts d’Ivan Illich. Toute son analyse de la mobilité et de l’énergie (Energie et équité, 1975) montrait comment l’industrie pétrolière avait installé un monopole radical de l’automobile supposée solution unique pour traiter nos demandes de mobilité. Alors même que le calcul de la vitesse généralisée (Dupuy, Robert) montrait qu’en intégrant tous les coûts de production et d’utilisation d’une voiture, sa performance en termes de vitesse devenait inférieure à celle d’un vélo. J’expliquerai dans un livre à venir pourquoi la comparaison des LLM avec le coup de force du moteur à explosion et de l’automobile est la plus pertinente en matière de monopole radical, entraînant toutes les dérives sociales, urbaines et environnementales que l’on connaît. C’est pourtant l’avenir qui nous attend dès lors qu’on laisse les entreprises d’IA le façonner pour nous.

Reprenons chacun des dyptiques proposés pour comprendre comment une ambivalence attraction/répulsion finit pourtant par engendrer ce monopole radical.

1/ Absence de science mais ingénierie géniale

J’ai conscience de surprendre ainsi beaucoup de chercheurs qui travaillent sur l’IA et sur certains principes qui ont guidé tout ce courant de recherche, souvent fondé sur des mathématiques de haut niveau. Certains n’accepteront pas de voir disqualifier leurs prétentions scientifiques. Précisons que ce n’est pas parce qu’on dispose de disciplines, de revues et de postes académiques qu’on fait de la science (nous autres chercheurs en sciences humaines et sociales sommes quotidiennement disqualifiés pour cela précisément). L’ingénierie est une activité très noble qui mobilise des rapports parfois étroits avec la science, de même que la médecine, mais ni l’une ni l’autre ne sont des sciences mais plutôt des sciences appliquées, dit-on parfois, et surtout des arts. Le soin est un art plus qu’une science malgré toutes les tentatives de « evidence-based medecine » qui autoriserait les transferts de décision à des systèmes d’IA, au prix d’une ignorance de ce que la relation de soin et la maladie possèdent de multidimensionnel. L’ingénierie, de ce point de vue, peut être géniale et on ne le contestera pas, depuis Léonard de Vinci au moins ! Mais c’est son art de l’assemblage de connaissances, plus ou moins modélisées, dans la résolution d’un problème opérationnel qui produit l’émerveillement. Il faut que ça marche, voilà l’impératif. Or, les observations in situ sur le travail des ingénieurs, comme celles effectuées par les STS et tout le courant de l’ANT (théorie de l’acteur-réseau, Vinck), ont bien montré que quantité de décisions opérationnelles relèvent du pari, de l’opportunité et surtout du tissage d’un réseau multidimensionnel pouvant mobiliser des compétences et des ressources extrêmement diverses. C’est le cas avec les LLM et avec l’IA générative.

Quand l’absence de théorie du langage est productive pour l’ingénierie

En effet, zéro science dans ces IA et on pourrait même dire que c’est grâce à cela que ça marche. C’est ce que disait ce CEO d’une firme de NLP (traitement automatique du langage naturel) il y a plus de quinze ans qui affirmait avec provocation que les performances de ses modèles s’amélioraient à chaque fois qu’il virait un linguiste. Et en effet, les LLM n’ont aucune théorie du langage et se débrouillent très bien pour éviter d’en avoir une, puisqu’ils reposent sur une tokenisation et une vectorisation de tout le matériel linguistique, qui n’a strictement rien à voir avec une analyse du langage, structurale ou même générative à la Chomsky. Le texte fondateur des « Transformers » publié par Google en 2017, l’annonçait d’ailleurs explicitement : « All you need is attention ». Ce qui veut dire en clair que dès lors que l’on veut détecter des patterns, des régularités dans des corpus linguistiques pour prédire les segments suivants, tout ce qui compte c’est la fenêtre de mémoire disponible au moment de l’entraînement sur des corpus par ailleurs toujours plus énormes, de façon à réduire les erreurs. Pas de théorie, pas de concepts, seulement un exploit technique réductionniste à l’extrême et pour cette raison très opérationnel, qui permet de traiter tout token dans un espace latent vectorisé pour pondérer ses probabilités de combinaison et donc d’apparition dans un « contexte » toujours plus grand, cette fenêtre d’attention. Evidemment, l’astuce technique, élémentariste comme toute l’informatique depuis Turing, nécessite des capacités de calcul rarement disponibles, surtout dans un laboratoire académique, et des capacités de collecte de données d’entraînement qui s’affranchissent des règles académiques de sourcing ou de droits d’auteurs (nous verrons cela plus loin dans le chapitre moral).

Cependant, reconnaissons que les résultats de cette simulation de production linguistique à partir de ces matériaux et de ces « astuces » techniques sont prodigieux pour un observateur neutre ou même critique. J’ai moi-même, il y a bien longtemps, développé des chatbots et des méthodes d’ingénierie linguistique en milieu industriel puis académique et la performance ne m’échappe pas. Mais je sais aussi par expérience, tout ce qui a été nécessaire de bricolage, de patch, de tâches aveugles, et de risques pris pour faire tenir un système technique après quantité d’arbitrage faits souvent à la volée et sans justification et sans vérification possible de leurs conséquences sur tout le système. Expliciter tout cela serait considéré comme indécent pour un utilisateur lambda dont on veut par ailleurs faire un utilisateur convaincu et capté dès la première requête puisque l’adoption fonctionne désormais dans l’instant (et non à la décision éclairée).

La boite noire n’est jamais acceptable dans une visée scientifique

Pourtant, cet effet boîte noire reste totalement antinomique avec des exigences scientifiques. Car adopter une visée scientifique (Gagnepain), c’est s’obliger à contester méthodiquement ses propres énoncés pour les vérifier, les discuter dans une communauté de pairs, ce qui suppose de les publier pour pouvoir les répliquer et ensuite les réviser. La chaîne de la référence (Latour) est très longue et doit être explicite. Ce qui n’a rien à voir avec les méthodes de production de l’IA générative qui fonctionne aux résultats simulés et produits en toute opacité. On se trouve alors plus proche de la visée mythique qui doit nous faire croire aux résultats par une simulation merveilleuse et ces IA génératives produisent en effet des merveilles.

Et lorsque les LLM se soumettent à une vérification, c’est à travers des benchmarks et non des expériences réplicables qui permettraient de suivre toutes les pondérations faites automatiquement, ou les méthodes d’apprentissage supervisé et de constitution d’une ground truth (« vérité de terrain », Jaton), qui posent tant de problèmes éthiques occultés. Aucun process explicite donc, contrairement au mouvement existant depuis plus de dix ans d’ « explainable AI » car depuis l’IA connexionniste, dans sa version réseaux de neurones puis deep learning, on sait qu’il n’est plus possible de vérifier tous ces processus, même quand on en est le concepteur. La démarche scientifique ne peut en aucun cas se satisfaire de ces boîtes noires puisque toute la construction des énoncés qui font science a reposé depuis des siècles sur des communications de protocoles et de résultats permettant une éventuelle réplication. Exigence qui se perd, il est vrai, même dans les sciences dures soumises elles aussi au culte du « résultat-positif-à-diffuser » pour améliorer ses scores de publication. On peut se dire alors que le ver était dans le fruit, et que tous les impératifs de publication délirants désormais exigés par les politiques publiques de recherche n’ont pas attendu l’IA pour dégénérer.

L’espace latent probabiliste ne peut pas produire une ontologie

Plus spécifiquement il faut noter la déstructuration délibérée de toute l’articulation du langage, de cette combinatoire analytique de son et de sens, productrice d’un potentiel infini d’expressions. Avec les LLM, il ne s’agit plus que de découpages de matériel langagier écrit optimisés pour leur calculabilité : tout peut devenir token, jusqu’à des signes de ponctuation, sans rapport avec le sens ni avec l’expression orale par ailleurs. Les relations ou vecteurs ne sont plus structurées (pas de lexique, de champ sémantique, de lemmes, de phonèmes, etc… tous articulés entre eux) mais seulement pondérées par leur fréquence d’apparition commune dans un corpus donné.

Sur ce plan, il faut veiller à ne pas confondre l’ingénierie linguistique qui était réalisée au temps du Machine Learning. Si l’objectif de calculer les distances entre entités linguistiques d’un corpus peut sembler voisin de ce qui est actuellement pratiqué par les LLM, ce serait oublier la torsion complète de ces principes par les LLM. Car à cette époque, les entités calculées étaient encore des lemmes, issus d’une racine qu’on pouvait organiser en relations sémantiques via des flexions, syntagmes et variations de tous types, au-delà des simples cooccurrences dans un même environnement. Les corpus étaient eux-mêmes limités car thématiques, présélectionnés ou identifiables par leurs origines. Désormais on parle de tokens qui décomposent tout matériel graphique (et non verbal) en élément dont on va estimer la fréquence d’apparition dans un corpus infini, non indexé ni identifiable (effet boite noire). Un token n’a plus besoin de relation sémantique avec son environnement, seulement sa co-occurrence statistique suffit à produire un vecteur qui sera pondéré (et désormais non révisable puisque tout se passe dans l’opacité la plus totale).

C’est ici qu’une coupure avec la sémantique s’est introduite définitivement dans la méthode même de décomposition par token et de vectorisation. Le coup de force des LLM tient au fait qu’ils prétendent traiter toute une langue, grâce à une collecte d’un corpus infini, ce que leur permet en effet leur prédation systématique de tous les contenus disponibles. Tout ce traitement s’effectue dans une langue donnée, qu’on doit ensuite traduire dans d’autres langues qui n’auraient pas les corpus suffisants, d’où d’autres distorsions introduites dans ce corpus supposé universel.

La puissance statistique de ces probabilités reposant sur des corpus toujours plus vastes leur permet de simuler en effet des effets de langue très plausibles et de masquer totalement leur absence totale de sémantique, de référence au monde perçu, et d’attributions de valeur systémique aux relations/vecteurs calculés. Il s’agit bien d’un artifice d’ingénierie tout-à-fait prodigieux dans ses résultats, même s’il a la particularité d’être totalement incontrôlable ou inauditable dès lors que l’espace latent où tout se calcule n’a plus aucune relation avec le sens et combine tellement de dimensions que personne ne peut plus rendre compte des pondérations effectuées (the curse of dimensionality, Bellman, 1957). L’opacité du système est le prix à payer pour sa performance.

Le maquillage sémantique indispensable pour sauver le soldat LLM à tout prix

Cependant, ses faiblesses structurelles d’accès au sens engendrent tant d’erreurs qu’il faut là encore mobiliser des correctifs sans cesse plus ingénieux mais qui demeurent des expédients. C’est ce que l’on a nommé au début des LLM des « hallucinations », en fait des erreurs, des inventions de toutes pièces et sans aucun sens, présentées de plus sans aucune précaution sur les limites du système et sur le principe même des probabilités. L’obligation de réponse à tout prix, qui n’a rien à voir avec une exigence scientifique ni avec une garantie industrielle (voir chapitre suivant), relève en fait de la promesse commerciale et de la captation de dépendance d’un public sans aucun recul critique.

Pour réduire ces effets pervers – mais en fait constitutifs même des choix techniques d’ingénierie effectués contre toute exigence scientifique -, un certain nombre de méthodes sont employées pour réintroduire par la bande de la sémantique que l’on a exclue au départ pour optimiser la vectorisation généralisée des contenus d’entraînement. Ainsi, tout le travail d’annotation réalisé par les travailleurs du clic et les petites mains des plateformes (Casilli, 2019) sert avant tout à cela : produire une supervision de départ qui ne dit pas son nom mais qui permet de générer une ground truth qui limitera les dégâts, ce que Mechanical Turk d’Amazon offre comme service par exemple. C’est pourquoi le travail précaire et sous-payé de tout ce nouveau prolétariat des pays du sud, plus proche du péonage que du salariat (Moulier-Boutang), ne peut être occulté comme fondation sémantique des systèmes d’IA génératives. Certes, les modèles auto-apprennent ensuite, mais un contrôle reste nécessaire pour éviter de voir la qualité se dégrader de façon trop visible. Aucune science dans cette affaire, seulement la reconnaissance par l’ingénierie des patchs nécessaires pour corriger les défauts des choix initiaux. En l’occurrence, « attention is NOT all you need », il faut aussi celle d’humains enchainés à leurs écrans et à leurs micro tâches qu’on ne saurait montrer ni reconnaître.

De même, en raison de la spécificité sémantique de la plupart des domaines professionnels, avec ces LLM, il reste quasiment impossible d’assister correctement des processus de décision ou de création de contenus lorsque les documents sources sont noyés dans le corpus général des modèles centralisés. Il faut réintroduire du « contexte » dit-on parfois de façon erronée alors qu’il s’agit en fait de réintroduire du sens, articulé en sémantique, avec des termes spécifiques organisés en ontologies comme on le fait toujours avec l’IA symbolique. Tout process industriel qui ne se fonderait pas sur ces bases robustes courrait à la catastrophe.

Patches en tous genres : RAG, Chains of Thought, MCP

Mais là encore, l’ingénierie des firmes de l’IA se débrouille pour vanter l’intervention des experts du domaine sur des modèles réduits de LLM que seront les RAG (Retrieval Augmented Generation). Les experts d’un domaine injectent leurs contenus contrôlés, validés et pertinents pour leur secteur dans les données d’apprentissage du modèle général ou dans une version plus locale et restreinte, et réduisent ainsi considérablement les risques de non-pertinence ou d’erreurs. On entraîne ainsi le modèle sur des corpus de documents administratifs ou techniques issus de l’entreprise ou de l’administration et on s’assure ainsi qu’il effectuera les tâches demandées avec plus de fiabilité. Comme on le voit, il s’agit là encore d’une astuce d’ingénierie qui ne corrige en rien les défauts structurels des LLM mais qui réduit leur impact dès lors qu’il existe des experts capables d’alimenter les corpus d’apprentissage en contenu contrôlé. Il faut donc à nouveau des humains qui réintroduisent de la sémantique pour obtenir des résultats fiables. Pourtant, tout cela est présenté comme un additif normal et ingénieux aux LLM et non comme reconnaissance d’une faille constitutive de leur architecture stupidement probabiliste.

Un autre patch consiste à équiper ces systèmes d’IA générative à base de LLM de « chaînes de pensée » (Chain of Thought) leur permettant de construire un raisonnement en décomposant un problème en séquences. Le terme de « pensée » peut être trompeur car il ne s’agit que d’étendre les capacités élémentaires de tout système informatique à décomposer en procédures et en séquence opérationnelle toute résolution de problèmes, ce qui est au fond à la base de toute compétence technique. Fournir cette capacité n’a rien d’un raisonnement. Alors qu’il existe des systèmes d’IA effectivement raisonnante, mais de type symbolique et totalement explicable, comme Xtractis, produit par Intellitech (Zalila). Dans ce cas, toutes les pondérations et décisions sont traçables car elles sont fondées sur de solides armatures logiques que toutes les IA symboliques mobilisent depuis des décennies.

Dernier épisode en date de la même opération de sauvetage des systèmes d’IA génératives asémantiques : le passage à l’IA agentique, capable d’effectuer des tâches de commande, de gestion, faites de séquences complexes et adaptées aux infinies variations du monde réel. On comprend bien le défi. Des systèmes automatisés, ne disposant d’aucune représentation significative du monde mais seulement d’une capacité infinie de pondération des vecteurs linguistiques pour engendrer des prédictions, se trouveront en difficulté face à la complexité du monde réel, et aux ambiguïtés sans fin de toute langue et de toute situation. Une astuce supplémentaire de l’ingénierie des entreprises d’IA permet de simuler une réduction de ces aléas. On dispose désormais en effet d’un protocole pour harmoniser la description du monde : serait- ce une ontologie ? Certes non, seulement une simulation limitée au monde des interactions entre machines : le MCP, Model Context Protocol, se contente de standardiser les API que devront utiliser les systèmes d’IA pour devenir vraiment des agents « dans le monde », en fait des agents bien limités au monde des systèmes d’information normalisés pour devenir interopérables par des IA agentiques. Une nouvelle fois, la question du rapport au monde, de la sémantique nécessaire pour en construire la représentation est évacuée par une opération d’ingénierie. Cela permet cependant de construire ainsi un début de standardisation du secteur, ce qui est industriellement non négligeable.

Mais il en sera autrement dans les secteurs industriels critiques comme nous le verrons. Lorsqu’on voit que Palantir, dans sa fourniture de systèmes de décisions de frappes militaires létales, présente explicitement la couche d’ontologies qu’elle ajoute aux LLM qu’elle utilise, en parlant d’une nomenclature pré-encodée (c’est-à-dire contrôlée et validée par les humains selon un schéma cohérent sémantiquement), on comprend mieux ce qui se déroule et se déroulera dans les autres industries, qui ont des exigences encore plus sévères que dans les industries de défense dont la précision n’est pas l’impératif prioritaire, comme on l’a constaté récemment. Les benchmarks récents pour tester ces systèmes d’agents ont cependant produit des résultats très inquiétants quant à leur fiabilité et à leur sécurité (Shapira et al., 2026).

La mutation du mode de production du code, étape essentielle vers le monopole radical

Il faut cependant admettre que les limites asémantiques des LLM ont été particulièrement bien exploitées pour la production du code informatique. Ce qui peut se comprendre aisément, puisque précisément le code n’est pas le langage ni la langue et que son univocité le rend opérationnel sans risque de contre-sens comme on dit, puisqu’il ne s’agit plus de sens mais de commande pour l’action. Cette réduction du langage des propositions logiques au code du programme fut la force du pari initial de Turing (Lassègue et Longo, 2025) qui continue d’être exploité. La production de code entraîne pourtant des erreurs nombreuses variables selon les systèmes d’IA mais désormais bien réduites avec l’avancée apportée par Claude Code. On mesure alors la productivité potentielle d’une telle performance d’ingénierie puisque ces systèmes peuvent générer du code pour générer du code pour générer du code, à plusieurs niveaux. Cela a entraîné la fascination des milieux des développeurs pour Open Claw qui génère, lui, des agents organisés en système dans des délais d’une rapidité inouïe par rapport aux tâches séquentielles précédentes.

C’est ainsi dans ce domaine du code que les LLM sont en train de modifier le mode de production informatique en général et de ce fait d’un grand nombre de process industriels. De l’autre côté, pour le grand public, c’est la mutation des compagnons à travers des interfaces conversationnelles performantes qui est en train de s’installer comme routine ou comme évidence dans la vie quotidienne. Notre mode de production des interactions quotidiennes va s’en trouver clairement affecté radicalement. Le problème, dans les deux cas, industrie ou interaction, tient à l’absence totale de traçabilité et d’explicabilité de tous ces systèmes, si performants et si opaques à la fois. Les erreurs, bugs ou hallucinations sont inévitables et l’expertise pour les détecter aura tendance à se raréfier puisque seules des IA pourront éventuellement réauditer de telles boîtes noires. Et lorsqu’on se réjouit de voir que Claude a détecté avec Mythos des bugs jusqu’ici ignorés qui sont en fait de vraies failles de sécurité, on accepte d’ignorer que l’on ne sait pas si ces failles étaient vraiment critiques (d’où le peu d’intérêt pour les détecter avant), quelle est la proportion de bugs existants non détectés par l’IA (par définition !), et si l’IA ne détectera pas de faux bugs (faux positifs) que personne ne saurait contredire (Schneier, 2026). Il faut donc accepter les miracles et continuer à avancer à l’aveugle.

Mais plus on s’oriente vers cette transformation en profondeur du mode de production, plus cela tend à réduire les LLM à des systèmes d’exploitation, dont nous ne connaissons toujours pas les applications adaptées à DES environnements toujours spécifiques. Or, dès qu’on veut implémenter une application robuste dans le vrai monde, il faut y rajouter une couche sémantique. Certains plaidaient depuis longtemps pour cette hybridation symbolique/ génératif mais le débat porte rarement explicitement sur cela : on se contente de patchs sémantiques ( et donc à base d’IA symbolique) dès qu’on veut installer des process fiables. Nous pourrions donc évoluer ainsi vers un équivalent de MS-DOS. On interagit avec un Windows qui est en fait une copie de Mac OS, pertinente et conviviale, mais toujours plaquée sur un OS antique et inadapté, ce qui a duré pendant 40 ans environ. Par analogie, nous accepterions donc les défauts intrinsèques de ces LLM en acceptant de les corriger sans cesse, de les camoufler pour éviter d’interroger la nullité scientifique des LLM. Alors qu’il serait possible de concevoir dès maintenant une IA hybride dans son cœur même, en s’appuyant sur les IA symboliques raisonnantes déjà disponibles pour leur ajouter quand c’est nécessaire les capacités génératives issues des méthodes des LLM. Mais tout cela sans développer toute l’usine à gaz énorme que sont les data centers et la collecte en masse de données pour l’apprentissage. Philosophie totalement différente mais qui ne gagnera pas forcément comme je l’explique dans la seconde partie sur l’industrie. Pourtant, d’autres acteurs tentent d’explorer une sortie de cette impasse.

En sortir par une extension de l’automatisation avec les « modèles du monde » ?

En effet, peut-être devrait-on confier notre sort à ceux qui, comme Yann Le Cun, nous fixent des objectifs de pertinence nettement plus robustes en sortant des limites des LLM. On peut comprendre l’ambition de ne plus faire reposer les modèles sur du matériel uniquement linguistique, même si cela pouvait fonctionner assez aisément pour des visées de génération de contenus. L’idée de descendre au niveau de la perception et d’entraîner désormais ces systèmes sur des vidéos qui démultiplient les indices en les situant dans des univers réalistes qui fournissent une connexion de fait avec le monde (même si médiées par le support vidéo) paraît ambitieuse en termes de capacités de calcul et de temps d’entrainement mais cohérente pour dépasser les limites des LLM. En réalité, malheureusement, il s’agit là encore d’une ingénierie magnifique et prometteuse, mais qui échoue à caractériser scientifiquement ce qu’est l’expérience du monde du point de vue cognitif et qui de plus ne fournit comme horizon industriel et moral qu’une automatisation toujours étendue.

L’expérience du monde n’est pas faite seulement des inputs de signaux très riches fournis par nos sens. En premier lieu, elle est construite dans une boucle qui suppose une interaction effective avec le monde : les gestes, les actes doivent être éprouvés et avoir un effet sensoriel au-delà de leur visionnage sur un écran de vidéo pour pouvoir constituer une base d’apprentissage robuste. Cela nécessiterait alors de doter ces systèmes d’IA d’un équivalent de corps, et donc de pousser l’automatisation encore plus loin vers une robotique étendue et sans limite a priori. Cependant, le principal manque de la vision des « modèles du monde » de Le Cun, c’est la dimension collective de l’apprentissage du monde, ne serait-ce qu’à travers le regard d’un autre humain, souvent un parent nourricier. Ce couplage étroit, plus ou moins satisfaisant mais déterminant pour le psychisme, semble demeurer extérieur aux modèles du monde. Or, l’expérience du monde est intersubjective par définition ou même distribuée car on doit penser en termes de « cognition distribuée » (avec des humains et des non-humains) (Hutchins). On n’inventera pas une compréhension du monde qui ne soit fondamentalement dialogique, et donc psycho-sociologique.

On pourrait alors prolonger juste un peu plus loin la saga de l’ingénierie de l’IA et annoncer : « qu’à cela ne tienne, nous allons modéliser aussi tous les comportements psychosociologiques et nous aurons ainsi atteint le but ultime de l’IA générale, totalement équipée des compétences humaines ». Voilà où la question morale revient en force, avec cette tendance lourde de la classe vectorialiste à s’en passer allègrement. Pour rester pertinente, l’IA la plus enrichie socialement doit se fonder sur une théorie de la technique qui sorte du fantasme de simulation totale et d’automatisation sans limite. La technique est une compétence humaine qui se combine sans cesse avec les autres compétences inhérentes à la condition humaine et ne peut jamais être désencastrée des rapports sociaux, politiques, désirants, émotionnels qui obligent de ce fait à inclure les humains dans la boucle. Ils le sont comme experts en premier lieu pour la valeur indicielle irremplaçable de leurs connaissances mais aussi et surtout comme sujets de désirs et de droits et comme collectifs coopératifs. Une IA qui s’affranchirait de toute connaissance et de toute théorie de toutes les compétences humaines pour remettre la technique à sa place serait en fait atteinte d’hubris et profondément dangereuse. C’est ce que certains prophètes proclament d’ailleurs, un peu vite et avec des arguments tordus parfois, pour à la fois réduire la vitesse et l’accélérer pour aboutir à l’étape suivante de l’automatisation totale plus rapidement.

Pourtant, il reste possible de faire bifurquer ce train lancé à toute vitesse et qui semble inarrêtable sur cette voie unique, celle des LLM fournie par les plateformes. Pour cela, il convient de sortir de la fascination pour l’ingénierie en exigeant de réintroduire des impératifs scientifiques et donc une exigence de compte-rendu explicite de tous ces systèmes, une auditabilité que les impératifs industriels avaient pourtant installé comme convention sociale bénéfique à tous. Comment se fait-il que non seulement les LLM peuvent se passer des impératifs scientifiques mais aussi des impératifs industriels ?

2/ Abandon des impératifs industriels, triomphe des performances financières

Les prouesses d’ingénierie que l’on vient de souligner devraient normalement entraîner des qualités industrielles équivalentes si l’on vivait encore dans le capitalisme industriel. Or, n’oublions jamais que c’est désormais un régime de capitalisme financier qui nous gouverne (Orléan, 2011). Le secteur du numérique est totalement dépendant des principes, des méthodes et des puissances fournies par la finance qui adore l’IA, quand bien même les performances industrielles de ces systèmes d’IA sont à proprement parler catastrophiques. C’est ce paradoxe qui doit être pensé pour comprendre à quel point nous allons dans le mur en tant que société dite « moderne » en confiant notre avenir à ces systèmes d’IA. La domination financière sur l’allocation de ressources accélère encore ce processus malgré l’inconséquence industrielle qui la sous-tend.

Les qualités industrielles attendues des systèmes d’IA devraient être de deux types : une fiabilité la plus élevée possible, à défaut de totale qui serait un fantasme (Gérard Berry), et une architecture efficiente, c’est-à-dire la plus économe possible de toutes ses ressources. Il ne suffit plus de faire preuve d’ingéniosité pour obtenir le meilleur résultat possible une fois : dans un système industriel, il faut pouvoir assurer la répétition, le passage à l’échelle, la maintenance, et la fiabilité dans des circonstances totalement différentes. Or, aucun des LLM sur le marché ne peut assurer cela et d’autant moins que ce sont des systèmes opaques non réglables avec précision, contrairement à ce qu’on prétend faire avec du fine-tuning (qui revient en fait à réinjecter de l’expertise humaine et donc de la sémantique au cas par cas, ce qui n’a rien d’industriel précisément).

L’étrange acceptation de l’absence de fiabilité industrielle des LLM

Lorsque l’utilisateur ordinaire constate des hallucinations ou des réponses trop évasives, trop bavardes ou incompréhensibles de systèmes d’IA conversationnelles qu’il utilise, il s’agit souvent de situations individuelles, de communication, sans grandes conséquences, avec de plus une propension des utilisateurs à s’auto-incriminer pour leur incapacité à faire les prompts corrects tant le mythe de « l’intelligence » de la machine finit par s’imposer. Cette tolérance n’a rien à voir avec celle qu’on peut avoir aussi dans l’industrie pour des systèmes de production et de services qui doivent assurer une qualité permanente du produit et une traçabilité très exigeante. Comment se fait-il d’ailleurs qu’on n’exige jamais de la part des plateformes d’IA génératives des démarches qualité, des audits et de la documentation comme on le fait dans tout secteur industriel ? Car tous les secteurs sont soumis à des réglementations, à des standards, à des responsabilités légales et pénales dans les cas de non-respect de normes, de procédures ou de contrôles. Ce fut tout du moins tout l’effort des années après-guerre où l’industrie se trouva régulée par les Etats ou par ses propres conventions entre concurrents.

Rien de tout cela dans les firmes de l’IA qui se sont totalement affranchies des exigences devenues communes dans l’industrie. On peut arguer que le secteur étant en construction, il faudrait attendre un peu avant que cela se stabilise. Or, la pénétration de l’IA dans tous les secteurs, ou tout au moins les efforts des vendeurs d’IA dans ce sens, exige que les processus IA soient soumis aux mêmes degrés d’exigence que tous les autres composants d’un secteur donné qui peut aller de la comptabilité à la logistique en passant par les matières premières, les machines, etc. et cela pour les produits, les process et les personnes, les 3P de toute démarche qualité. Cette façon désinvolte de disqualifier les procédures industrielles au nom de la disruption éclair est très choquante pour ceux qui connaissent cet univers. Aucune autre industrie ne pourrait s’autoriser une fiabilité aussi faible, fut-ce au bénéfice de l’accélération et du gain de temps supposé. Certes, certains secteurs critiques parviennent à exploiter des briques de LLM pour amplifier les performances de leur activité de façon limitée et à condition d’y rajouter leurs propres données validées comme pour le RAG ou une couche de sémantique comme je l’ai indiqué. Mais cela indique bien l’absence de fiabilité intrinsèque de ces LLM et le surcoût induit par la nécessaire intervention des experts dans la boucle, ce qui invalide la promesse fantasmée des vendeurs de LLM.

L’un des moyens classiques de l’industrie pour pousser à l’augmentation de la qualité et rétablir les conditions de la concurrence plus équitables a toujours reposé sur la standardisation, sur la production de normes (et non seulement de la part des Etats contrairement au roman libéral anti-bureaucratique qu’on nous sert en permanence). En effet, la compatibilité entre produits et services et la comparabilité des performances et des qualités servent la stabilisation des marchés, et donc la viabilité d’investissements de long terme comme l’exige tout appareil de production tangible. Il semble que, en l’absence de cet aspect tangible puisque le numérique est éminemment plastique, même s’il n’est en rien immatériel, ce secteur puisse s’affranchir de cet impératif d’organisation du marché.

La disparition de la culture des tests

L’un des indices de cette compétition sans règle industrielle peut être observé dans la disparition de la culture des tests. Dès lors qu’il n’existe plus de normes ni de standards, pourquoi se préoccuper d’étalonner avec des mesures fiables ses propres produits et services ? A défaut de ces normes, on pourrait penser que ces tests seraient cependant utiles pour anticiper la satisfaction du client et éviter des retours consommateurs parfois destructeurs de réputation. Et pourtant non, les nouveaux entrants sur le secteur de l’IA générative, comme Open AI, ont au contraire tout fait pour court-circuiter les entreprises en place, soucieuses de leur réputation, et ont mis sur le marché des systèmes non validés, sans fiabilité aucune, à charge aux utilisateurs adopteurs précoces de faire remonter leurs retours et d’attendre la nouvelle version.

Ce principe du chantier du code qui court (le rough consensus and running code de J.P. Barlow) qui se corrige de lui-même constitue une rupture avec les impératifs industriels qui ont mis du temps à s’installer durant tout le XXe siècle mais qui ont produit des systèmes techniques plutôt fiables et de moins en moins insécures, avec l’appui des réglementations étatiques contraignantes dans certains domaines, il faut bien le dire. Le seul étalonnage des systèmes d’IA disponible en public reste donc les benchmarks effectués soit par les universitaires soit par des cabinets, à intervalles très fréquents puisque les versions se succèdent sans cesse, ce qui permet d’ailleurs de disqualifier les benchmarks dont les remarques critiques ont été déjà corrigées dans des versions nouvelles sorties quasiment avant la publication critique.

Les tests de validation du code existent toujours cependant. Mais ils permettent seulement d’éviter les principales erreurs mais non de relever ou de comprendre les décisions effectuées. Pire encore, la rapidité de génération du code est désormais telle que les générations de seniors chargées de l’auditer n’ont plus le temps de le faire. Cela renforce ce qu’on appelle désormais même chez les développeurs une « dette cognitive », c’est-à-dire une perte de compétence pour interpréter le code que l’IA permet de générer. Et Anthropic a vérifié son augmentation dans les dernières versions qu’il appelle « the compréhension debt » (Osmani, 2026) : « AI generates code far faster than humans can evaluate it ».

Ces benchmarks ont-ils un rapport avec l’expérimentation scientifique ? En rien. Avec les tests normalisés des industries classiques ? En rien ! Avec les tests ergonomiques ou fonctionnels pour anticiper la qualité de services et l’acceptation par les utilisateurs ? En rien. Ce sont en fait des repères flous et instables pour s’orienter dans une compétition d’opinion sans aucun référent industriel stable qui rendrait ces systèmes commensurables. Et pourtant des décisions majeures sont prises dans les boards et les gouvernements sur la base de ces appréciations qui créent la rumeur, qui disqualifient sans démonstration sérieuse ou qui vantent des performances jamais comparables. L’effondrement d’un sens pratique de la mesure et de son rôle régulateur n’est pas le moindre des paradoxes de cette emprise de la finance sur un secteur productif qui rend le travail des régulateurs particulièrement difficile.

La réglementation européenne récente prend acte de ces risques en matière de fiabilité mais limite les exigences de haut niveau aux systèmes les plus critiques, à risque, alors qu’on ne peut jamais savoir a priori les conséquences d’une absence de fiabilité et de traçabilité. Les exigences d’auditabilité sont quasiment inapplicables par définition à ce degré de complexité lorsque tant de couches de neurones sont concernées. La seule prétention à une amélioration de cette fiabilité repose sur l’augmentation permanente des données, leur renouvellement, leur mise à jour et l’augmentation des performances probables dans l’espace latent de ces vecteurs totalement incontrôlables.

Le culte de la brute force et de la taille si séduisantes pour la finance

On comprend mieux dès lors la course à l’installation de gigantesques centres de données partout dans le monde, conçus comme la base stratégique d’une robustesse industrielle. Or, cette dépendance à la taille des centres de données indique avant tout la faillite industrielle du modèle des LLM, leur efficience ne faisant que diminuer pour maintenir la croissance de leur efficacité. Toujours plus gros devient la seule solution pour réduire l’absence de fiabilité. La demande de vitesse des réponses et des calculs ajoute encore à cette exigence mais on perçoit alors à quel point les performances d’ingénierie sont obtenues au prix d’un gâchis industriel invraisemblable. On sait que les effets d’échelle peuvent jouer un rôle dans certaines industries pour augmenter la fiabilité dès lors qu’on peut réaliser des investissements conséquents pour effectuer tous les contrôles nécessaires et obtenir une standardisation plus avancée. A la condition d’avoir des procédures, des dispositifs de contrôle et de pilotage fin et des métriques permettant de rendre compte de ces améliorations et de détecter en continu les baisses de qualité en faisant par exemple de la maintenance préventive.

Mais rien de tout cela dans les centres de données qui sont nécessaires à l’augmentation de puissance des systèmes d’IA, non pour leur fonctionnement technique opérationnel au quotidien (les serveurs doivent fonctionner correctement !) mais pour leurs performances sur leur service de base. Cette culture de la taille, cette course à la masse de données, constituent sans doute les faiblesses principales du modèle extractiviste du modernisme industriel, du point de vue même de la performance industrielle, comme on l’a vu avec les conséquences de la dépendance au pétrole. Et pourtant, c’est ce qui est réactivé avec les centres de données surdimensionnés qu’on installe désormais uniquement pour tenter de réduire les insuffisances intrinsèques de modèles de langue purement statistiques.

La corruption financière de toute exigence de qualité industrielle

On ne peut comprendre cette carence de qualité industrielle si l’on n’inscrit pas le secteur de l’IA générative (et tout le numérique avec elle) dans une économie financiarisée. En effet, les investissements exigés pour ces centres de données, leurs puces, leurs ressources énergétiques, semblent totalement décorrélés de leur efficience industrielle, d’un bilan comptable sérieux, d’un équilibre entre investissements et retours sur investissements. Car les liquidités pleuvent sur ce secteur (et les Etats abondent, qui plus est : 500 milliards de Trump, 100 Milliards de Macron, etc. !) seulement en raison de la promesse spéculative que les plateformes d’IA soulèvent, sans aucun égard pour la rationalité industrielle et comptable d’un bilan d’une entreprise ordinaire. Nous avons quitté non seulement les critères de gestion d’un « bon père de famille » comme on disait autrefois mais aussi ceux de la gestion prudente d’une entreprise quelconque, et même celle de la gestion d’une trajectoire innovante à risque, qui suppose malgré tout quelques garanties.

Pour continuer à entretenir le narratif attracteur d’investisseurs, les firmes comme Open AI sont capables d’effectuer des montages financiers tout aussi opaques que leurs algorithmes, à travers des prises de participation croisées avec Nvidia par exemple indexés sur des promesses d’achat de puces, le tout sans aucune garantie, sans traçabilité comme on sait très bien le faire dans la finance. Le but est ici de faire des effets d’annonce en permanence (d’où l’importance du buzz que nous traiterons dans la troisième partie) pour maintenir en vie la promesse de monopole qui attire avant tout les investisseurs (parier sur le gagnant final comme ce fut le cas pour Amazon) et qui constitue le B A BA de l’idéologie libertarienne professée par Peter Thiel. Le capitalisme financier n’a que faire de la compétition, de la « concurrence libre et non faussée » et encore moins de l’industrie et de ses exigences de fiabilité et de standardisation. Il faut disrupter sans cesse et la succession invraisemblable des versions toutes aussi époustouflantes, et cela sans vérification possible, constitue un enjeu permanent. Les nouvelles versions peuvent même être moins performantes que les précédentes, chose incroyable d’un point de vue industriel (ce fut le cas pour Chat GPT 5o), mais les lancements s’expliquent alors par l’agenda d’un nouveau tour de table financier ou par la réponse urgente aux annonces des compétiteurs pour cette position de monopole.

Responsabilité sociale et environnementale ? Dans les poubelles de l’histoire IA

On comprend bien que dans une telle frénésie spéculative, les impératifs industriels de fiabilité ou de qualité ne soient perçus que comme des vestiges d’un vieux monde. Ces tenants du vieux monde ne supportent pas l’incertitude intrinsèque imposée par la disruption permanente présentée comme loi de l’innovation, alors qu’elle n’est qu’une loi de finance spéculative. Il n’est guère étonnant alors que toute politique de RSE (responsabilité sociale des entreprises étendue depuis plusieurs années à la responsabilité environnementale), soit totalement hors du champ de perception de ces entrepreneurs sans limites. Or, il a pourtant fallu du temps, de l’énergie, des procédures pour faire aboutir une convention sociale plus ou moins partagée par les entreprises de tous secteurs en faveur de cette cotation RSE qui doit être inscrite dans toutes les dimensions d’une activité industrielle. C’est ainsi que la lutte contre l’exploitation des personnes, contre les discriminations, a pu avancer dans le monde. Pour toutes les entreprises de l’IA désormais, tout cela n’est que bureaucratie et frein à l’innovation disruptive. Le droit social, comme le reste du droit, mais en particulier celui-là, se trouve démantelé, en bas de la hiérarchie de la chaine de production avec les travailleurs du clic mais aussi en haut avec la pression sans limite imposée aux travailleurs du code, qui le produisent de moins en moins par ailleurs.

Mais c’est surtout en matière environnementale que les conséquences de cet extractivisme de la donnée sont impressionnantes et devraient entraîner dès maintenant des blocages réglementaires. Les centres de données dont on vient de parler consomment une énergie énorme (eau et électricité avant tout) qui met des communautés et des états sous pression avec des risques de pénurie ou de dégradations des conditions de vie et des ressources. Mais il suffit de prévoir des centrales nucléaires dédiées à ces centres pour que tout redevienne propre, miracle du greenwashing nucléaire, à échéance encore lointaine cependant. Dans un monde supposé se caler sur l’accord de Paris pour réduire sa consommation d’énergie et les gaz à effets de serre, le numérique et en particulier les firmes de l’IA s’affichent totalement indifférentes au problème, puisque la puissance de calcul et de stockage des données devient une priorité pour la compétition sans avoir à remettre en cause la performance industrielle des choix effectués. Et comme les data centers sont des attracteurs à investisseurs et que les liquidités sont abondantes, pourquoi s’autocensurer, sans rien savoir de la rentabilité financière même de ces opérations ? Car le déni de mesure de la performance industrielle s’étend à la finance. Tous les avertissements sur la bulle financière en cours de constitution autour des entreprises d’IA, pourtant endettées et sans rentabilité prévisible avant des années, ne valent rien face à la promesse spéculative d’une position de monopole qui récompensera les audacieux indifférents aux risques.

La complicité de gouvernements devenus des obligés des plateformes

Or, aucun autre secteur ne bénéficie ainsi d’une telle mansuétude de la part des autorités financières et des pouvoirs publics, tous fascinés par ces annonces et ces transformations qui attirent tant les autres pays qu’il faut donc imiter au plus vite. L’Europe pourrait prétendre rétablir un peu de rationalité industrielle et exiger des firmes d’IA européennes des choix alternatifs en matière de responsabilité sociale et environnementale, facteur de durabilité, de gain à long terme et diversité de l’écosystème technique. Mais les institutions européennes et les Etats accourent au contraire pour abonder tous les projets de financement de ces data centers, sans aucun respect pour les engagements pris. La finance a pris le pouvoir dans les têtes des décideurs et empêche toute vision alternative, malgré les lamentations rituelles sur la désindustrialisation. Le gaspillage énergétique devrait déjà alerter au moment où les crises énergétiques mondiales révélées et aggravées par toutes les guerres deviennent des sujets clés de la vie quotidienne et donc des choix politiques. Mais tous ces soucis ne franchissent pas le seuil de l’attention des plans et sommets IA, des boards des firmes et des plateaux télé d’experts économiques ad hoc. Cette incapacité à déterminer des objectifs autonomes pour les états a déjà été documentée à propos des plateformes numériques financées par la publicité et bénéficiant d’une impunité quasi-totale de la part d’Etats devenus des obligés dans un système de firmes transanationales affranchies de toute dépendance à un territoire (Boullier, 2020). La promesse de l’IA a encore renforcé cette incapacité des états à l’examen critique des stratégies et à toute vigilance réglementaire, malgré les tentatives timorées comme l’AI Act européen.

Les externalités ont toujours été évacuées dans les modèles économiques standards mais cette fois-ci, l’externalité énergétique devient tellement évidente et coûteuse qu’on pourrait espérer une contre-tendance, des voies alternatives, si l’on avait affaire à une culture industrielle qui vise à optimiser sa consommation énergétique sans la considérer comme une ressource infinie et gratuite. Mais dans une culture financière, ce type de calcul est inutile sauf s’il affecte la perception des investisseurs sur les chances de démultiplier leur mise. C’est pourquoi les enjeux de réputation (voir le chapitre suivant) sont aussi importants et bien perçus par les firmes de l’IA.

3/ Buzz partout, éthique nulle part

Dans un tel environnement sans exigence scientifique ni industrielle quant à la validité des concepts ou à la fiabilité des produits, il devient presque hallucinant d’espérer trouver des préoccupations éthiques. J’entends par là une éthique aristotélicienne, une éthique de la vertu qui manifeste une capacité à s’autolimiter, à s’autocontrôler et à « ne pas faire », quand bien même c’est possible, non risqué, non coûteux. Cela supposerait des personnalités de la classe vectorialiste formées à ce sens des limites, intégré comme principe de conduite et non seulement comme contrainte externe, comme risque à mesurer. Or, les génies de l’ingénierie comme les prestidigitateurs de la finance n’ont que mépris pour ce type de freins. Ce qui conduit à reprendre cette supposée maxime fataliste de la technique « si c’est possible, ce sera fabriqué ». Or, la maxime elle-même est empiriquement fausse car une grande quantité de combinaisons possibles techniquement ne sont jamais testées car les effets de dépendance au sentier ou plus simplement de manque d’imagination sont omniprésents. D’autres possibles techniques peuvent être développées dans les labos ou dans les garages mais ne trouvent jamais de conditions pour exister socialement, pour des raisons juridiques, commerciales, financières ou autres. Car il n’existe jamais de technique hors-sol ou désencastrée d’un univers social spécifique, celui d’une époque, d’un voisinage et d’un réseau. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’IA générative est en train de gagner la partie, grâce à sa connexion directe avec la finance et ses impératifs et non en raison de ses qualités propres dont on connaît désormais les limites.

Et l’un des atouts de cette « solution LLM » utilisée dans toutes les situations réside dans l’absence de limites à son utilisation, dans sa versatilité qui permet en effet à chaque prétendant innovateur de s’emparer des briques pour forger des applications toujours plus improbables quand bien même elles seraient moralement inacceptables. Car leurs concepteurs n’ont qu’une exigence de performance technique et financière en tête sans aucun souci déontologique du bien commun ou de la responsabilité sociale et morale, d’autant moins qu’ils sont incapables de s’empêcher, fascinés par la toute-puissance à laquelle ils ont été éduqués. Les considérations sur les conséquences sociales et environnementales de leurs pratiques sont considérées dans leur formation même comme très périphériques et de toutes façons traitées comme des externalités inévitables pour le succès de leurs projets, qui pourraient à la rigueur être compensées par une nouvelle couche de solutions techniques, technosolutionnisme toujours efficace pour clore le débat (Morozov, 2012).

La conception de l’éthique qui est dispensée à ces ingénieurs relève largement de l’utilitarisme, qui est tout sauf une éthique, et avant tout un calcul coût-avantage, coûts de la non-conformité aux règles vs avantages financiers ou de puissance. Cette vision revient à apprendre à rester dans les clous légaux, avec toutes les manœuvres et maquillages que savent mettre en place toutes les plateformes du numérique et leurs armées de juristes. Ainsi, la conformité au RGPD reste à géométrie variable mais choisir d’adopter une éthique de la collecte de la donnée serait faire preuve d’une sainteté étrange, alors que l’on peut se servir discrètement dans la masse de traces fournies par les utilisateurs des plateformes ou dans les bases de données non sécurisées des administrations et organisations. La prédation des données hétérogènes n’est pas seulement une performance technique de tous les systèmes fondés sur des LLM, c’est même une obligation d’affaires, que l’éthique ne peut en rien freiner. Il en est de même pour les droits d’auteurs alors que les contenus sont disponibles et non préservés par les ayant-droits, qu’ils soient artistes ou journalistes. Lorsque l’affaire est trop risquée pour la réputation de la firme, lorsque ce sont des médias, les firmes de l’IA consentent à des accords léonins avec ces médias pour exploiter leurs contenus contre des miettes financières ou des services qui les piègent encore plus.

Tout pour la réputation

Car le seul risque qui mérite d’être pris en compte pour s’afficher soudain avec des prétentions éthiques, c’est le risque réputationnel. On le comprend uniquement dans le cadre de ce formatage par le capitalisme financier qui ne fonctionne qu’à la réputation, à la manipulation des perceptions et des attentes des investisseurs, sans aucune référence à de quelconques fondamentaux. Dès lors, aucune éthique ne peut calmer la frénésie d’annonces qui inondent le secteur de l’IA, épuisant tous ceux qui tentent de faire une veille raisonnée et de comprendre des stratégies là où il n’y a qu’annonces et intoxications (à vocation interne, médiatique ou financière, le tout se mêlant allègrement). Les versions, les fusions-acquisitions-prises de participation, les tours de table, les débauchages, les benchmarks, les alertes à la catastrophe finale de l’IA générale, les polémiques entre leaders, les keynotes médiatiques, les combats pour la liberté d’innover contre les Etats, tout est exploité pour faire monter encore la pression de l’opinion, celle des investisseurs avant tout, pour affoler les décideurs et les persuader de la fatalité de la victoire de ces firmes spéculatives (et donc à haut niveau d’incertitude). L’éthique suppose précisément l’inverse, à savoir de se focaliser soit sur sa capacité de jugement intrinsèque et de régulation pour s’interdire ou s’autoriser de soi-même des actions quand bien même elles ne sont pas conformes aux attentes sociales, soit sur ses valeurs (dans une approche qu’on dit déontologique) pour promouvoir ou refuser certains choix techniques ou commerciaux. Lorsqu’Open AI lance Sora, son générateur de vidéo qui met le deep fake à portée de tous ou sa version érotique de son compagnon, on se doute bien que le comité d’éthique éventuel n’a pas dû se poser trop de questions. Le buzz était assuré, l’attractivité financière aussi, on peut donc se lancer. Heureusement, le business lui-même fait office de réel parfois et l’on s’y cogne, ce qui a entraîné Open AI à abandonner ces applis périphériques, non pas pour des raisons d’éthique évidemment mais parce qu’il fallait réorienter ses investissements pour contrer – et ainsi copier – Anthropic dans son offensive vers les entreprises.

Les prétentions stratégiques qui font assaut de visions éclairées pour les dix ans à venir sont en fait extrêmement éphémères et dépendantes des conjonctures médiatiques, concurrentielles et financières avant tout. On ne peut que s’étonner alors de voir les gouvernements se caler sur ces agendas, vouloir y répondre et les copier, et ignorer à quel point toutes ces entreprises financiarisées sans exception sont des faussaires en matière d’information, de qualité de service et de promesses stratégiques. Le fake est leur monde, le fake est leur culture, celle de la tromperie permanente des investisseurs qui pensent toujours être le dernier plus malin que les autres, comme on le sait dans toutes les bulles financières qui se succèdent depuis des décennies désormais. Qui pourrait alors attendre une once d’éthique dans la finance spéculative ? Il convient de débrancher rapidement tous ces pseudo comités d’éthique qui contribuent à créer du buzz pour embrouiller la perception du capitalisme financier numérique pour ce qu’il est : une gigantesque extorsion de valeur fondée sur l’extorsion de l’attention des investisseurs, des utilisateurs et des gouvernants.

Cette technologie des LLM consacrée à la génération de contenus semble donc la plus adaptée pour les impératifs de communication permanente et intoxicante du capitalisme financier. On peut alors parler d’alignement entre une ingénierie qui repose sur une manipulation de texte sans sémantique mais à base de pures probabilités, une finance qui repose sur des paris (probabilités) à partir de signaux artefacts, un buzz qui repose sur des effets d’alerte permanente qui engendre l’incertitude en prétendant la monitorer. L’intelligence artificielle générative engendre ainsi la prolifération et la désorientation qu’elle est supposée réduire pour le grand public comme pour les investisseurs, dans une gigantesque machine à laver qui détruit consciencieusement tout repère stable et toute institution anti-délire.

Extension du fake et techniques d’emprise : les IA compagnons

Cette éducation au fake que la finance a intégrée par définition (Alexandre Laumonier, 2013, 2014) a percolé dans toute la culture ordinaire et comporte cette accoutumance à l’absence de limites et de repères fondés en vérité. Lorsque les firmes d’IA lancent des versions compagnons de leurs IA conversationnelles, aucune règle ni mode d’emploi ne sont proposés ni installés dans le code de la machine. Cependant, on pourrait les traiter à la légère comme on le faisait avec les assistants personnels à domicile, Siri, Alexa ou Home/Nest, considérés parfois comme de simples enceintes connectées un peu plus « intelligentes ». Pourtant la généralisation du mode d’interaction conversationnel pour tous types d’activité sur son PC ou son smartphone constitue un changement d’échelle qui devient un tournant médiologique. Là aussi, le médium est le message, pour reprendre McLuhan.

Car, au-delà des commandes vocales, ce sont bien des interactions riches, personnalisées, permanentes qui sont ainsi simulées. L’utilisateur n’a plus affaire à une interface, à un panneau de contrôle, à des paramètres qu’il peut régler, il est immergé dans l’univers de simulation créé par le système d’IA. Il ne peut plus avoir aucune distance avec le système ni aucune « image du système », ce qui selon Don Norman, favorisait l’appropriation d’un système, même complexe, par l’utilisateur. Car le système d’IA n’a rien de transparent comme on qualifie par erreur cette interaction, il est au contraire opaque, totalement incontrôlable malgré son apparente docilité à toutes les requêtes. La fin des frictions dans les transactions, rêve de tout libéral, atteint ici un tel point qu’on ne sait plus qui demande et qui répond. La demande est précisément ce statut détourné du désir, comme le dit Lacan, qui vous fait prendre les attentes de l’autre pour les vôtres, ce que le marketing a toujours tenté de faire, mais en se limitant jusqu’ici à des messages externes. Désormais, c’est une forme de petite voix intérieure que les IA compagnons installent, une forme de dialogue avec soi-même puisque ce compagnon connaît toute l’histoire personnelle et est alimenté par toute l’expérience quotidienne.

Cette offre technologique prétend ainsi changer son statut de prothèse pour devenir une conscience double, et cela sans disposer d’aucune capacité morale ni même de consignes de sécurité, sans parler de son absence de fiabilité déjà documentée. La confusion des sentiments et du sentiment de soi peut alors devenir extrême et s’apparente en fait à une emprise (Francis Chateauraynaud). Les risques sont d’ores et déjà avérés avec des cas de suicides accompagnés par ces IA compagnons. Car l’empathie qui devient ici sycophantie par flatterie commerciale et absence de principe moral encapsulé dans les systèmes peut devenir facteur de risque pour beaucoup de personnalités affectées par la solitude, la désorientation et en recherche de guide. L’attachement qui se noue ainsi qui peut aller jusqu’à l’amour comme le racontait le film Her, entraîne des conséquences que les firmes d’IA ne sont pas prêtes à assumer car l’absence d’éthique et leur allergie au droit les rend hermétiques à ces responsabilités. On le sait notamment depuis les Facebook Papers de Frances Haugen, ce n’est pas la méconnaissance de ces risques qui est en cause, c’est leur refus explicite de restreindre les potentiels d’emprise de leurs applications qui entraîne ces dégâts.

Pourtant, Gemini de Google a dû se positionner en Avril 2026 pour éviter des effets réputationnels désastreux, au moment précis où la firme était mise en cause devant les tribunaux états-uniens. Google a ainsi proposé de placer un numéro de téléphone d’aide dès que des propos associés au suicide apparaissent. Il a aussi annoncé qu’il régulait ses IA compagnons pour installer “des protections d’identité conçues pour empêcher Gemini d’agir comme un compagnon, y compris des garde-fous l’empêchant de prétendre être un humain ou de posséder des attributs humains, et des protections destinées à prévenir la dépendance affective, en évitant un langage qui simule l’intimité ou exprime des besoins.” Toutes choses dont il ne donne pas de définitions scientifiques, de détails de procédures ni d’indicateurs. Il faut donc croire Google sur parole, mais on apprend au moins ainsi qu’il peut injecter une couche de sémantique, à caractère éditorial, et qui entraîne donc sa responsabilité légale. Il n’existe donc pas fatalité à l’opacité de ces systèmes dès lors qu’ils deviennent hybrides, avec des régulations à caractère sémantique ajoutées que les LLM ne peuvent fournir nativement. Mais tout repose encore sur des solutions techniques alors que l’on sait que dans ces situations, c’est la qualité relationnelle d’accompagnants humains qui constitue la seule sécurité. Il faut donc se préparer à mener des actions en justice pour faire reconnaître que les effets immersifs de ces IA compagnons sont délibérément implémentés par les firmes, sans pour autant avoir été sérieusement testés avant d’être mis sur le marché.

L’attente d’habitèle détournée en emprise

La demande « d’habiter le numérique » est selon moi constitutive de notre relation à ces systèmes et j’ai nommé cette attente dès 1999, une attente « d’habitèle » (Boullier), toujours démentie par les asymétries constantes installées par les plateformes et par l’opacité de leurs captations de nos données et de notre attention. Pourtant, avec les IA compagnons, une forme de réponse est offerte qui prend les traits d’une personnalisation aboutie, d’une « intimité » protégée. Certes, elle est totalement fake, fabriquée, calculée et opaque, mais ses effets seront analogues à ce qu’on peut attendre d’une habitèle : filtrage, ancrage et arbitrage, c’est-à-dire des conseils permanents qui fonctionnent comme filtrage, comme ancrage dans des repères supposés robustes, qui créent un climat de protection empathique et une « tension dans la chambre intérieure » (Peter Sloterdijk). Cette mutation est anthropologiquement majeure, car les médiateurs de nos vies intérieures qu’étaient les prêtres, les sorciers, les astrologues ou les psy en tous genres sont désormais uberisés par les IA compagnons, toutes entières aux mains de firmes toutes puissantes. Comment peut-on laisser cette mutation s’engager sans exiger des garde-fous, sans évaluer tous les risques psychiques et sociaux et réguler l’offre avant toute mise sur le marché ? Le passage à l’acte est cependant devenu la règle de l’innovation digitale désormais et il sera bien difficile de neutraliser l’urgence financière d’une nouvelle promesse encore plus disruptive. Cette dimension du compagnon est en effet si confortable et si attractive, qu’elle constitue le pendant, côté grand public, de la toute-puissance de calcul désormais offerte aux développeurs avec Claude Code. Dans les deux cas, l’offre des LLM et des IA génératives prétend être irrésistible et installe ainsi un « monopole radical ».

Conclusion provisoire

Ce qu’on perd en même temps, la sémantique, l’industrie et l’éthique ne sont pas des effets de mode, des vestiges d’un monde ancien, c’est avant tout ce qui fait tenir nos civilisations, dans leurs diversités, que l’IA prétend ignorer et niveler statistiquement, et avec leurs institutions qui garantissent à chacun sa place. Le sable sur lequel se construit cette technologie est mouvant par définition, ce qui profite aux vers de sable mais guère aux humains, à qui l’on promet la terre ferme en étendant la surface du désert, qui reste pourtant de sable et sur lequel ne poussera plus rien de vivant.

Dominique Boullier

Ce texte est paru pour la première fois sur le compte Medium de Dominique Boullier, le 15 mai 2026.

Supplément :  S’orienter dans le maëlstrom génératif

Face à ce rouleau compresseur du « monopole radical », il est très difficile de maintenir un éveil critique et surtout une capacité de propositions alternatives. Pourtant lorsque Illich analyse le monopole radical de l’automobile, c’est en référence à une solution de mobilité déjà présente, la bicyclette, qui, du point de vue de l’efficience en matière de mobilité, est imbattable. Il oublie cependant de parler de ce qui fait l’équivalent des IA compagnons, de ces enveloppes qui fonctionnent comme habitèle (perverties de mon point de vue), l’habitacle de l’automobile. Cette enveloppe là aussi produit un attachement fort analysé par Laurent Fouillé (2011) qui explique largement pourquoi toutes les solutions alternatives en matière de mobilité ne parviennent pas à gagner les publics en masse. Mais les solutions existent aussi pour les LLM et surtout plusieurs stratégies se présentent lorsqu’on n’adhère pas au culte moderniste des LLM. Ils sont en effet la quintessence même de la geste moderne comme la qualifiait Bruno Latour : certitudes inébranlables dans le « progrès » supposé encapsulé dans toute innovation technique, surplomb total par rapport aux organisations sociales, à leurs traditions et à leurs valeurs (le calcul désencastré), illimitisme écologique sourd aux lanceurs d’alerte pourtant scientifiques eux aussi.

Lorsqu’on sort de ces rails supposés tracer le destin de toute l’humanité, soit on bifurque, soit on s’arrête pour mieux regarder le train, soit on descend de la machine et on marche ailleurs. J’ai présenté ces pistes récemment à l’ENS Ulm sous la forme d’une boussole que j’ai créée en 2003 pour penser nos possibles sur le mode cosmopolitique.

Le zero LLM

Le premier quart sud-est consiste à se débrancher totalement et à sortir marcher dans un pays sans rails technologiques. Je l’appelle la voie de la « sécession sémantique ». Et c’est l’analogie avec la conversion en bio de certains agriculteurs qui me paraît la plus parlante, donc je l’appelle la « sécession bio-sémantique ». L’ajout du terme bio me convient particulièrement puisqu’il réintroduit ce qui jusqu’à présent manque à tous les systèmes d’IA, un corps, une existence biologique qui relève d’autres déterminants.

Cette idée n’est pas nouvelle, plusieurs auteurs et mouvements parlent d’objection de conscience, de pause, souvent pour des raisons et des objectifs différents. Je m’intéresse ici à ceux qui tentent de développer un monde sans LLM, comme on le dirait d’un monde sans OGM. Il faut parler de monde et non seulement de technique car les LLM tendent à envahir tous les domaines de la vie de façon pervasive, comme une contamination qui se propage sous les radars. C’est ailleurs ce qui rend l’expérience exigeante et difficile car garantir qu’il n’existe pas un soupçon de LLM glissé dans votre relation au médecin, au taxi, au fisc, aux médias, aux supermarchés, devient très difficile. Il faudra donc être indulgent et non puriste, d’autant plus que des alternatives n’existent et n’existeront pas dans tous les domaines. On peut vouloir manger bio mais parfois il sera difficile de s’assurer que le champ qui respecte un cahier des charges bio n’est pas atteint par les épandages de pesticides du champ voisin (dit agriculture conventionnelle, avec une litote qui atténue bien le risque). On doit au moins faire confiance aux labels, aux certifications que d’autres organismes mettent en place, ce qui peut là aussi entrainer des critiques, des rivalités, des soupçons, comme dans toute phase de construction de convention. Une fois le Nutriscore installé et rendu visible sur les emballages, on peut s’orienter plus facilement en tant que consommateur ordinaire. Il est donc temps de contribuer à créer ces labels, ces certifications pour valoriser, selon un gradient (et non selon un principe binaire du tout ou rien), les pratiques les plus indépendantes des logiques monopolistes des plateformes des IA génératives.

Cette sécession repose principalement sur le constat énoncé précédemment que dès lors qu’on se débarrasse de la sémantique (référentielle pour être plus précis), tout est permis et tous les risques sont amplifiés. Ils ne sont pas tous activés, ni tous catastrophiques, ni tous dépendants de l’avènement d’une IA Générale, tant vantée comme épouvantail. Mais ils sont tous là, identifiés, malgré (ou à cause) des boites noires que l’on offre à tout public et aux experts. Le principe de précaution doit alors être activé et le catastrophisme éclairé (Dupuy) doit nous donner le courage de renoncer.

Etant cependant averti du monopole radical qui se met en place avec l’appui démesuré de la finance et des gouvernements du monde entier, il faut sans doute se replier sur l’exigence de pluralisme pour obliger les Etats à prendre les mesures pour préserver une “zone à défendre” en réseau où les développeurs puissent travailler à une innovation responsable, explicite et contrôlable. Cela supposera des écoles, des spécialistes, des soutiens financiers adaptés, des réseaux d’entraide que les communs numériques ont déjà mis sur pied, des chaînes de traitement entièrement préservées des plateformes du capitalisme financier numérique. Le rôle d’un gouvernement démocratique n’est pas de tirer toujours dans le sens d’une innovation sans frein qui absorbe soutiens, déductions fiscales et profits en copiant les autres pays. S’impose à lui un impératif de diversité écologique en faveur des orientations les plus responsables.

Il ne sert à rien de disqualifier ces tendances et ces aspirations qui montent en les assimilant aux luddites, qui ne faisaient pas que casser des machines d’ailleurs et qui luttaient contre un projet politique d’obligation de salariat. Sans doute que si ces techniques des LLM n’étaient pas poussées par les grandes plateformes, les oppositions ne seraient pas aussi franches car il serait encore possible d’espérer un débat de démocratie socio-technique. On sait en revanche désormais qu’avec toutes ces plateformes aucun débat ne sera possible et qu’il faudra des coups de force imprévus à la Trump qui produit le blocage du service d’Anthropic le 12 juin, pour mesurer qu’il est vraiment possible de freiner l’ubris de ces firmes et pour les faire rentrer dans le droit.

L’important consiste à préserver l’avenir pour toute la planète en préservant des ressources, des savoirs et savoir-faire plus autonomes. Les temps de guerre et de réchauffement climatique qui sont les nôtres devraient d’ailleurs nous entrainer à encourager ces démarches résilientes, qui pourraient bien sauver nos existences en cas de crise grave, de sabotages, de pannes. Plus encore, ce sont nos savoirs qui doivent demeurer hors des prédateurs-pollueurs que sont les plateformes d’IA. De la même façon qu’on construit des silos sous la banquise pour préserver les graines d’une diversité biologique menacée, il faut organiser les silos de préservation des savoirs non contaminés, identifiables, traçables, comme le fait Wikipédia, qui devra bientôt devenir une forteresse pour résister à la contamination générale.

Nulle tentative d’imposer ce régime d’abstinence à tous, de prétendre redresser la barre d’un navire sans pilote, mais nécessité politique et morale d’assurer que d’autres possibles seront maintenus ouverts par cette préservation de techniques, de savoirs, de pratiques prêts pour les temps de guerre et de rareté.

 Le bac à sable créatif

Cette option du zero LLM qui s’appuie sur les certitudes des connaissances, des pratiques et des organisations constituées depuis des siècles et sur les attachements à des valeurs qui ont constitué nos démocraties, devient désormais très défensive et peu attractive à l’exception des résistants convaincus, qu’il faut soutenir à tout prix cependant.

Elle ne conviendra pas du tout à ceux qui, tout en s’opposant aux plateformes, à leurs logiques financières et à bon nombre de choix techniques effectués, restent persuadés qu’il faut expérimenter des détournements, et explorer des possibles qu’on ne connaît pas encore. Ce constat provient de la puissance incroyable de ces LLM, qui, par pure simulation statistique, parviennent pourtant à produire des effets de sens, des effets de créativité, des effets émergents comme on les qualifie savamment si on ne les balaie pas en les traitant d’hallucinations (ce qu’ils sont aussi par ailleurs). On peut trouver cette tendance chez beaucoup d’artistes qui sont spontanément prêts à explorer ces frontières, comme le font Gregory Chatonsky ou Alain Damasio. Ou chez des chercheurs comme Marc Cavazza qui sont intrigués de voir émerger des processus qu’ils décrivent en sémantique distributionnelle, des convergences qui méritent d’être explorées. Il est vrai que dès lors qu’on connaît l’incertitude et les approximations acceptées par les développeurs de ces LLM, qui ne peuvent pas rendre compte des pondérations effectuées ni de chaînes d’opérations qui ressemblent à des raisonnements, on peut se dire qu’ils ont peut-être fait apparaitre des processus de calcul, de génération, de détection, qui sont des indices d’autres processus que seuls les artistes ou d’autres disciplines que les data sciences peuvent percevoir, sans parler de les expliquer.

J’appelle cette posture et ce quadrant nord-ouest (celui du passage!), le bac à sable créatif. Tout en étant, on l’a compris, très critique des LLM en général et plus encore de leur exploitation par les plateformes de l’IA, je me dois d’écouter ceux qui restent ébahis par les performances de tels systèmes de simulation, au point de penser qu’ils sont en train de dépasser nos capacités de compréhension (sans parler du contrôle que les firmes IA ont de toutes façons abandonnés). Tous les utilisateurs ordinaires font cette expérience d’excitation ou de sidération devant des réponses, des productions, des solutions fournies avec une rapidité inédite et très déstabilisante. L’innovation peut en effet se transformer en rouleau compresseur moderne sous la houlette de l’illimitisme des plateformes et de la classe vectorialiste mais il n’est pas définitivement dit qu’il n’existe pas d’autres voies à explorer.

J’ai moi-même tenté de jouer ce jeu avec le Big Data des plateformes en considérant Twitter comme la drosophile des sciences sociales des propagations. C’est-à-dire un laboratoire à ciel ouvert pour tester des hypothèses à partir de masses de données qu’on ne trouve nulle part ailleurs, sur une plateforme (avant Musk) où la traçabilité atteint une granularité inédite et où la viralité est amplifiée par les algorithmes. Alors même que je montrais les effets délétères d’un tel système de viralité sur les conditions du débat public, je pensais pouvoir profiter de ce terrain quasi expérimental pour tester des hypothèses sur les patterns des propagations. Et cela à condition d’accepter que Twitter ne peut pas servir d’équivalent d’un sondage d’opinion, dispositif construit pendant des dizaines d’années avec ses propres règles et ses limites. 

Pour les LLM, ce sont ces limites qu’il faut pouvoir établir pour rester dans le cadre du bac à sable et éviter toute contamination à la société. Ainsi, tout ce qui a pu être  produit en matière d’image IA ne poserait pas de problème, dès lors qu’un protocole strict et une étanchéité sont installées vis-à-vis de la sphère médiatique ou ordinaire de la vie sociale. Produire des deepfakes est fascinant à condition de se limiter à une expérience de laboratoire hautement contrôlée, à peu près avec les mêmes critères que ceux appliqués aux laboratoires qui testent les gains de fonction des virus. Oui les LLM sont du gain de fonction, et sont extrêmement dangereux de ce point de vue mais peuvent aussi permettre d’explorer des pistes inédites, à condition de trouver les problèmes significatifs que l’on veut y résoudre. On peut accepter certaines expériences pour les artistes, qui doivent eux-mêmes éviter la contagion de tous les systèmes de production d’œuvres fake qui détruiraient leurs propres conditions d’existence. On peut accepter certaines expériences pour les sciences cognitives et sociales sous des conditions strictes vis-à-vis des populations concernées comme on le fait en sciences cognitives expérimentales. On peut même donner des possibilités de créer des échantillons de populations synthétiques pour tester certaines hypothèses avec des modèles et des entités très riches, à condition de ne pas prétendre en tirer des leçons sur les sociétés réelles ni des méthodes de gouvernement immédiates, ce qu’on attend déjà trop de l’économie expérimentale par exemple.

Sans doute que d’autres domaines professionnels peuvent vouloir eux aussi tester avant leur mise en œuvre opérationnelle quantité d’applications à base d’IA. Ce serait ainsi l’occasion de redonner ses lettres de noblesse à la culture industrielle des tests, dont j’ai critiqué plus haut la disparition avec les passages à l’acte observées dans les développements d’IA contemporains.

Dans tous les cas cependant, il faut assurer une étanchéité avec le monde social à l’air libre pour éviter toute pollution et captation d’attention par des utilisateurs ordinaires comme par des acteurs mal intentionnés, qui auraient perçu rapidement les bénéfices commerciaux à tirer de ces innovations. Le bac à sable est donc à la fois l’acceptation de la créativité et le ralentissement de sa pénétration du corps social. Toutes les techniques ultrasensibles et à haute propagation sont gérées de cette façon, que ce soit dans la chimie, la pharmacie, ou le nucléaire. Ce que l’on déplore, c’est plus souvent une incapacité à contrôler ces essais et les tentatives de se dérober à ces protocoles de sécurité. 

Pour l’IA, le moins que l’on puisse faire n’est donc pas d’abaisser le seuil de vigilance mais bien de le renforcer car ses pratiques actuelles sont totalement irresponsables. On pourrait donc au moins exiger des plateformes d’iA qu’elles atteignent le niveau d’exigence en matière de sécurité et de qualité que l’on trouve dans le nucléaire, voire dans la chimie (qui comporte pourtant déjà beaucoup de failles) ou dans la biologie.  Tout plaidoyer pour une expérimentation à ciel ouvert au nom du « running code » et de la spécificité du numérique est une opération de lobbying éhontée et irresponsable. Dès lors qu’on leur propose d’effectuer toutes les expériences qu’ils souhaitent dans des environnements classifiés au même niveau que les laboratoires de gain de fonction des virus, on fournit les conditions de la créativité tout en respectant des impératifs de contrôle, certes très inhabituels pour les adeptes du libertarianisme, de John Perry Barlow et du Far-West réunis mais nécessaires à leur propre survie et à leur créativité.

L’intelligence collective augmentée

Dès lors que ces deux possibles sont préservés, soutenus et contrôlés, la sécession sémantique et le bac à sable créatif, pourquoi encore vouloir imaginer un quatrième quadrant au nord-est ? En réalité, il décrit la pratique la plus courante observée dans les organisations. Face à la pression à l’usage de l’IA générative et face à l’absence de résultats convaincants dans l’industrie (en dehors donc de la comm et du code), la désorientation est forte mais chacun apprend à composer avec les injonctions, les avantages réels et un contrôle face à des boites noires. Ce compositionnisme que Bruno Latour avait problématisé dans un manifeste n’est guère attractif comme programme politique général mais il rend très bien compte des pratiques des collectifs immergés de fait dans des environnements d’IA générative. 

Ce qui devient clé alors pour éviter d’être totalement embarqué dans l’hubris du tout IA, c’est la qualité du couplage entre technique et organisation, son caractère explicite et donc discutable de façon contradictoire. Ce n’est certes pas la qualité principale du management néo-libéral que l’on subit et qui relève plus de la disruption quasi sadique que de la bienveillance et du soin pour relancer l’intelligence collective. L‘intelligence collective augmentée doit en effet devenir l’horizon de toute composition avec des éléments de systèmes d’IA appropriés. Ce couplage affiné avec précaution avec les traditions, les valeurs, les savoir-faire spécifiques des métiers permet de réencastrer les systèmes d’IA dans les organisations, dans le social en général. L’IA ne devient une réponse qu’aux problèmes que l’on veut traiter en priorité et que l’on redéfinit à cette occasion mais elle ne constitue qu’une brique d’une réponse globale et non la solution magique de l’alchimie LLM. Reprendre la main sur ces définitions des problèmes, c’est reconnaitre aussi les liens complexes de toute organisation sociale et son irréduction à un paramétrage surplombant. Cela peut comporter cependant des indicateurs et du calcul mais un calcul qui oblige à expliciter et donc à discuter et qui permet à toutes les parties concernées de participer à la discussion.

Sur ces principes, il existe des solutions qu’on appelle hybrides c’est-à-dire qui introduisent beaucoup de sémantique par les experts métiers et même les publics concernés et qui reposent de ce fait sur des briques issues de l’IA symbolique (toujours très présente avec des arbres de décisions par exemple) ou avec des versions floues comme le propose Xtractis développé par Zyed Zalila. Ces systèmes d’IA nécessitent une injection de connaissances formalisées de la part des experts du métier et c’est en cela que ces IA décisionnelles peuvent prétendre aider à des décisions fiables, ce que ne pourra jamais un agent conversationnel conçu pour répondre avec des approximations satisfaisantes pour l’utilisateur mais non robustes. Ce que j’ai décrit plus haut à propos des RAG relève de ces méthodes de maquillage sémantique indispensable pour faire marcher les LLM en situation réelle, mais on peut pousser la logique des RAG plus loin en formalisant les documents et les connaissances ainsi injectées, en abandonnant carrément le principe probabiliste des LLM.

D’autres resteront plus proches des principes des LLM mais en fournissant tous les outils de contrôle pour les rendre robustes, comme le fait par exemple Pleias, dirigée par Pierre-Carl Langlais. Il a pu mettre ainsi à disposition du public et en Open Source une base de connaissances de textes administratifs qui se transforme en outil de génération de contenus situés dans le même domaine (Guillaume Tell). Dans tous les cas, ces modèles sont plus petits, plus contrôlés avec injection de lemmatisation souvent (et non une simple tokenisation).

D’autres enfin tentent de penser le rôle direct que peut jouer le service public dans un tel environnement. Bernie Sanders propose que l’Etat prennent des parts dans les grandes entreprises de l’IA jusqu’à 50% pour pouvoir les orienter et les contrôler autrement que par la régulation qui vient toujours trop tard. Bruce Schneier comprend l’intérêt de la proposition de Sanders mais considère que cela veut dire que l’Etat se retrouvera contraint d’accompagner des stratégies gouvernées par la profitabilité sans pouvoir réellement exiger les garde-fous nécessaires, comme on l’a vu avec la propriété étatique des firmes pétrolières en Norvège. Il propose avec Nathan Sanders, en plus d’une taxation des profits ou de l’énergie consommée par ces firmes, de construire dans chaque pays une « AI Public Option » , à l’image du système de santé public ou du projet Apertus en Suisse. Les chercheurs académiques à partir de données dont ils respectent les licences ont développé un modèle LLM qui fonctionne sur une infrastructure locale suisse. Mais ce n’est pas l’enjeu de souveraineté qui est ici avancé car il peut être détourné par des firmes nationales comme on le voit avec Mistral, sans que cela change grand-chose à leur absence d’éthique et à leurs principes techniques. Il s’agit bien d’une alternative publique de ressources de base, sur lesquelles on peut imaginer des services gratuits d’origine des communs mais aussi des services commerciaux locaux dont l’usage est identifié comme socialement utile (ce qui interdirait les IA compagnons toxiques et les deepfakes par exemple).

En réalité chacun tente de surnager dans ce flux d’influences qui se propagent chaque matin avec de nouvelles annonces qui nous somment de réagir et dire si l’on adopte, si l’on s’oppose ou si l’on compose. Le drame social qui se joue dans les organisations est aggravé par l’isolement, l’expérience clandestine de l’IA dans l’ombre, de l’IA honteuse, alors que l’intelligence collective demande le partage des expériences, les plus naïves comme les plus sophistiquées. Nous manquons de cette arène de débat constitutive d’une démocratie socio-technique. Non pas pour se vanter comme sur LinkedIn de sa dernière prouesse dans la maitrise de la dernière version du modèle XYZ. Mais pour rendre compte précisément des conditions d’usage d’un dispositif technique et organisationnel (et donc aussi légal et commercial souvent) avec toutes les réinventions nécessaires, les ratages et aussi les émerveillements engendrés par ces partages d’expérience. 

J’ai pratiqué longtemps cela notamment dans le domaine de la Tech éducative ou encore des méthodes numériques en sciences sociales, sans jamais céder aux diktats des offres marchandes et en fixant avec les collectifs concernés les cahiers de charges auxquels les techniques sur l’étagère ou les développeurs maisons devaient se plier. Les réseaux des communs procèdent ainsi très souvent et ils doivent désormais intégrer tous les retours d’expérience de pratiques de l’IA hybride en environnements standards (et non seulement dans des niches alternatives). Les organisations, l’Etat, les institutions, les entreprises sont en demande pour continuer à respirer malgré la pression démesurée mise par les lobbys de la tech pour la tech.

Ainsi, face au rouleau compresseur du monopole radical qui est en train de s’installer, plusieurs modes de survie sont possibles que j’ai présentés dans cette boussole. Sans doute d’autres inventeront d’autres combinaisons encore, mais l’intelligence collective que nous devons construire nécessite sans cesse d’échanger et de capitaliser sur nos expériences.

Dominique Boullier

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  • Il fait trop chaud [en]
    [en] Tellement trop chaud que mes neurones sont liquéfiés. Je sais, c’est comme ça pour tout le monde dans cette vague de chaleur caniculaire. Faites attention à vous. Je voulais écrire des trucs, ces derniers temps. Mais j’ai dû faire plus attention à économiser mon énergie. Je suis en train d’apprendre, encore. Je suis dans un programme d’ergo (quelques séances en individuel, quelques séances en groupe) sur la gestion de l’énergie, et je suis déjà en train de comprendre des trucs utile
     

Il fait trop chaud [en]

22 juin 2026 à 15:08
[en]

Tellement trop chaud que mes neurones sont liquéfiés. Je sais, c’est comme ça pour tout le monde dans cette vague de chaleur caniculaire. Faites attention à vous.

Je voulais écrire des trucs, ces derniers temps. Mais j’ai dû faire plus attention à économiser mon énergie. Je suis en train d’apprendre, encore. Je suis dans un programme d’ergo (quelques séances en individuel, quelques séances en groupe) sur la gestion de l’énergie, et je suis déjà en train de comprendre des trucs utiles et nouveaux.

Comme par exemple: ça vaut la peine d’économiser l’énergie, comme l’argent. Le but c’est pas juste de ne pas se retrouver dans le rouge (batterie à zéro ou réservoir d’essence vide). C’est plutôt de rester dans le vert et de recharger dès que le orange fait mine de se pointer à l’horizon.

Ça me fait penser au diabète félin. Un chat diabétique peut entre en rémission, c’est-à-dire ne plus avoir besoin d’insuline. C’est pas garanti mais c’est réaliste. Ce qui va aider, c’est de maintenir la glycémie du chat quasi tout le temps dans des valeurs de glycémie “non-diabétique” (dans le vert). Et si on fait ça pendant assez de temps, on peut réduire l’insuline, petit à petit, prudemment, en prenant garde de toujours rester “dans le vert”… jusqu’à pouvoir complètement arrêter l’insuline.

Ça change ma façon de voir les choses. C’est pas parce que là, je me sens assez en forme pour m’activer et faire quelque chose, que c’est une bonne idée. Il vaut peut-être mieux me reposer et “mettre de côté”.

Une autre chose que je remarque, en remplissant un tableau journalier de mes activités et de mon “niveau d’énergie” (estimé, entre 0 et 10, au début on fait ça n’importe comment, avec l’entrainement on devient plus précis). Alors oui, ça fluctue le long de la journée. Mais j’observe déjà des choses intéressantes. Par example, c’est bête, hein, mais manger, ça me redonne du jus. Je vais remettre en place mes snacks entre les repas.

Aussi, quand je suis active, j’ai de l’énergie, ma fatigue disparaît – et du coup, je ne peux pas me fier à ce “signal” pour savoir si c’est trop ou pas. S’écouter, c’est pas toujours la solution. Des fois il faut se connaître et se calculer. Prévoir des pauses même si on n’en ressent pas le besoin, pour s’extraire de l’activité et pouvoir évaluer où on en est. Ça paraît bête, aussi, je sais. Mais c’est en train de rentrer. C’est comme boire et manger, au fond: on n’attend pas de crever la dalle ou de crever de soif. On a des heures de repas, ou quelque chose qui y ressemble. On sait ce qu’on a besoin de manger pour tenir jusqu’au repas suivant. On sait qu’on a besoin d’un snack – ou pas.

Donc voilà, c’est intéressant, déjà utile, et ça me donne de l’espoir.

L’autre truc cool: demain j’ai mon premier rendez-vous de logo. Je sais que je n’ai pas l’air d’avoir des soucis de langage, comme ça, mais j’en ai. Ils sont légers, je les compense. Mais certainement que ça me fatigue. C’est ce qui fait, aussi, que “boire un verre” ou “s’appeler” ou “se voir”, ces activités sociales que j’apprécie tant et qui paraissent si banales, ce sont maintenant des choses que je dois bien prévoir, à côté des rendez-vous médicaux, des séances du boulot. J’ai un quota interactionnel. Frustrant, mais je ne peux pas me permettre de l’ignorer. Se voir pour papoter, c’est un truc qui me coûte plus d’énergie que ce qu’on pense, même si c’est de la discussion légère. Je dois rationner.

Il fait chaud, donc mes bonnes intentions de reprendre mes balades quotidiennes, elles ont fondu. J’ai réinstallé ma clim dans la chambre tout à l’heure, même si je n’ai pas de vieux chat malade, parce que la nuit passée il faisait tellement chaud que j’ai dû dormir avec tout ouvert, et qu’à 5h30 du matin la lumière et les oiseaux m’ont réveillée, la chambre même pas tellement plus fraîche qu’au coucher. Donc tant pis, c’est chiant, mais j’ai installé ma clim.

Un truc au sujet duquel je dois écrire, et dont je parlais hier avec ma binôme de planification hebdomadaire, c’est l’idée de “programmer sa tour de contrôle”. (Oui, stratégie TDAH répertoriée, qui mérite sa propre publi, et que j’appelle dans ma tête le “si… alors…”) La tour de contrôle, c’est la partie de nous qui nous observe pendant qu’on vit, et aussi pendant qu’on s’enlise ou bien qu’on fait des trucs qu’on sait qu’on ne devrait pas faire, mais on ne peut pas s’en empêcher. C’est probablement pas présent la même chose chez tout le monde, évidemment. Mais si c’est là, on peut l’utiliser, en préparant à l’avance des instructions ou des “vaccins” pour parer à nos travers récurrents.

Un exemple: je regarde une série télé, le soir. Un épisode. Oui, je vous entends, rire, là-bas au fond. Un épisode, c’est l’objectif. Oui, oui. On sait comme c’est: oh, allez, juste un autre. Tout est construit pour nous faire céder et regarder le suivant. Alors que faire? Parce que quand j’arrive à m’en tenir à un épisode par soir, c’est un très bon élément de mon rituel du soir. Mais quand j’arrive pas… et que j’enchaîne jusqu’à bien trop tard… c’est pas bon du tout.

Donc ce que je fais, c’est la chose suivante: avant de lancer mon épisode, je me rappelle (je ne le fais pas à haute voix, mais on pourrait) que je veux regarder un seul épisode, et qu’à la fin de l’épisode, soit ça va se terminer sur un cliffhanger qui me donne envie de connaître la suite, soit il y aura des tensions pas résolues entre les personnes ou dans l’histoire, qui me laisseront frustrée et désireuse de continuer pour ne pas rester sur ça, et que je vais quand même arrêter là, malgré tout ce qui est mis en place pour me donner envie de continuer, même si c’est frustrant et pénible, je vais cliquer sur la pomme en haut à gauche et déconnecter ma session télé.

En gros, je me prépare moralement à faire face à la difficulté que va représenter pour moi de m’en tenir à ma décision de regarder un seul épisode. (Pourquoi un et pas deux? on pourrait se poser la question. J’ai réalisé que si j’en ai regardé deux, je suis trop prise dans l’histoire et c’est encore plus difficile d’arrête qu’après en avoir regardé juste un. Un, j’arrive. OK stop bye.)

Ça peut s’appliquer à des tas de choses, qui méritent donc d’être détaillées correctement dans un autre article.

Il fait trop chaud, mon ordinateur a trop chaud, mon téléphone a trop chaud, mon chat a trop chaud. L’immeuble a trop chaud. Bref, trop chaud.

Hier j’avais deux ou trois choses à cuisiner. J’ai déclaré “soirée fournaise à la cuisine”, j’ai fermé la porte, et j’ai cuisiné tout en parallèle. Les poivrons à la poêle, la tarte tatin à la tomate, et l’aubergine (“popbergine”) dans le air fryer. Assez contente de mon organisation. Là je suis bonne pour un bout sans avoir besoin d’allumer une plaque.

Comme chaque année en période de canicule, je suis effarée-consternée de voir à quel point, même après toutes ces années (on devrait être rôdés maintenant quand même) les gens continuent à laisser des fenêtres ouvertes (à l’imposte ou normalement, peu importe) en plein après-midi quand les presque 35 degrés à l’ombre vous assomment contre le bitume dès que vous faites un pas dehors. Je pige pas, les gens. Quand l’air du dehors est plus chaud que dedans, ouvrir, ça réchauffe l’air de dedans. Physique élémentaire. Si vous voulez un bain frais et que vous rajoutez de l’eau chaude dedans parce que vous trouvez qu’il se réchauffe trop vite, il ne va pas devenir plus frais… Si vous voulez de l’air (c’est bien l’air), y’a des trucs qui s’appellent des ventilateurs.

Et en passant, les animaux domestiques, comme ils ne transpirent pas comme nous, et que le ventilateur nous rafraîchit en favorisant notre transpiration, ils profitent pas tant du ventilateur. Le seul truc qui leur importe, c’est la vraie température de l’air. Et pouvoir se poser sur un truc frais: les catelles, un tapis refroidissant…

Je vais arrêter là, histoire de ne pas entraîner votre cerveau dans la fonte du mien. Il fait vraiment trop chaud.

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  • Conception de produits : le boom de l’automatisation
    Il n’y a pas que le marketing qui bénéficie du boom de l’automatisation. Connaissez-vous Accio, l’une des IA du géant chinois, Alibaba ? Les entrepreneurs basés aux États-Unis l’utilisent pourtant pour optimiser leurs recherches de produits et de fournisseurs pour faire fabriquer leurs produits en Chine, raconte la Technology Review. C’est le cas de Mike McClary qui a fait fortune en vendant une lampe torche lumineuse et durable, pendant des années. Mais, en décidant de relancer et mettre à jour
     

Conception de produits : le boom de l’automatisation

22 juin 2026 à 01:00

Il n’y a pas que le marketing qui bénéficie du boom de l’automatisation. Connaissez-vous Accio, l’une des IA du géant chinois, Alibaba ? Les entrepreneurs basés aux États-Unis l’utilisent pourtant pour optimiser leurs recherches de produits et de fournisseurs pour faire fabriquer leurs produits en Chine, raconte la Technology Review. C’est le cas de Mike McClary qui a fait fortune en vendant une lampe torche lumineuse et durable, pendant des années. Mais, en décidant de relancer et mettre à jour son modèle en 2025, il a utilisé des outils d’IA qui rendent l’approvisionnement plus accessible et raccourcissent considérablement le délai entre l’idée de produit et son lancement. « Accio lui a alors suggéré plusieurs modifications : la rendre plus petite et légèrement moins lumineuse, et la recharger sur batterie. L’entreprise a également identifié un fabricant à Ningbo, en Chine, capable, selon McClary, de réduire le coût de fabrication de 17 $ à environ 2,50 $ par unité.

McClary a alors pris le relais, contactant directement le fournisseur pour discuter de la conception révisée. Un mois plus tard, la nouvelle version de la lampe torche était de nouveau disponible à la vente sur Amazon et sur le site web de sa marque.» 

« Passer commande auprès d’un fabricant ne se résume généralement pas à cliquer sur « Acheter ». Les vendeurs passent souvent des jours, voire des semaines, à consulter les annonces, à comparer les avis et les capacités de production des fournisseurs, à se renseigner sur les quantités minimales de commande, à demander des échantillons et à négocier les délais et les options de personnalisation.

Accio a connu un essor considérable en révolutionnant cette approche de l’approvisionnement. Lancée en 2024, Accio a dépassé les 10 millions d’utilisateurs actifs mensuels en mars 2026, selon l’entreprise. Cela signifie qu’environ un utilisateur d’Alibaba sur cinq consulte une IA pour trouver des produits. Lorsqu’il s’agit de produits, l’outil fournit plus que du texte : il propose des graphiques, des liens et des visuels, et pose des questions complémentaires pour préciser les besoins de l’acheteur. Il restreint ensuite la sélection à un ou quelques fournisseurs apparemment capables de répondre à la demande. Après cela, le travail humain commence : les utilisateurs doivent encore contacter eux-mêmes les fournisseurs et négocier les détails ». 

L’outil utilise des modèles de langage open source développés par l’entreprise. Le système exploite les millions de profils de fournisseurs du site et est entraîné sur 26 ans de données transactionnelles propriétaires. Pour des tâches telles que la recherche de produits et l’analyse des sources d’approvisionnement, l’outil « surpasse largement » les outils d’IA généralistes estime un autre entrepreneur américain dans les cosmétiques.

Pour l’instant, Accio n’intègre pas de publicité et ne permet pas à des fournisseurs de mieux se positionner sur les résultats, mais nombre d’entre eux se sont mis à améliorer leurs descriptions de produits et de services. Reste à savoir ce que cette conception de produit dopée à l’IA va produire ! Si on en croit l’exemple, plutôt que de suggérer une lampe de qualité, l’IA a plutôt orienté la conception vers l’optimisation des coûts et la rentabilité ! Pas sûr que ce soit forcément ce dont nous ayons besoin, demain.

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  • L’heure de l’IA au lycée. Buvez des données et mangez des tokens.
    Le 1er Ministre Lecornu vient d’annoncer, au coeur des épreuves du bac et de la canicule, que tous les lycéens bénéficieraient à la rentrée prochaine, en classe de 2nde, d’une heure d’enseignement par semaine sur l’IA. Le même gouvernement qui a aussi annoncé l’interdiction des téléphones portables au lycée dès la rentrée prochaine. Le même gouvernement qui veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le même gouvernement qui veut faire pousser des Data Center partout en mode « Viva
     

L’heure de l’IA au lycée. Buvez des données et mangez des tokens.

20 juin 2026 à 06:08

Le 1er Ministre Lecornu vient d’annoncer, au coeur des épreuves du bac et de la canicule, que tous les lycéens bénéficieraient à la rentrée prochaine, en classe de 2nde, d’une heure d’enseignement par semaine sur l’IA.

Le même gouvernement qui a aussi annoncé l’interdiction des téléphones portables au lycée dès la rentrée prochaine.

Le même gouvernement qui veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans.

Le même gouvernement qui veut faire pousser des Data Center partout en mode « Viva Tech et Balek ».

En pleine canicule. Ne cherchez pas la cohérence vous n’en trouverez pas. Mais eux, bah oui :

Le chef du gouvernement souligne que «former à l’IA» et «réduire l’exposition aux écrans», comme avec le projet d’interdire les réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans, «participent d’une même ambition : faire de nos élèves des citoyens libres, autonomes. Condition de notre souveraineté collective».

 

« Participent d’une même ambition » … Alors comment te dire, Seb. Y’a rien qui va. Rien. Ces trois éléments pris successivement peuvent à la rigueur faire illusion de cohérence à la manière dont trois chansons de Michel Sardou font illusion de patriotisme mais franchement … « Les écrans », « l’IA », « les réseaux sociaux ». Rien que ça déjà. Qui partagent autant de points communs que le taboulé, la mayonnaise et le nutella.

Prétendre tout aligner pour faire oublier que l’on a tout mélangé. Là où l’immensité des enjeux et des urgences nécessite une approche systémique, c’est à dire articulée au plus près des conditions d’enseignement (y compris et surtout pratiques et matérielles) et des modalités de ce qu’est l’expérience lycéenne de l’apprentissage singulier et collectif, on a une bouillie de mesures à effet médaille, c’est à dire qui ont pour principale vocation de décorer le torse des egos qui auront été les premiers à les brandir. Le lycée (surtout) est devenu un immense fourre tout d’opportunismes politiques dans lequel chaque ministre se rêve en Derrida de chez Wish confondant la déconstruction et la reconstruction. Ce qui se déconstruit ce sont les collectifs, enseignants comme lycéens. Ce qui se déconstruit ce sont les espaces de classes et de groupe. Ce qui se déconstruit ce sont les choix que l’on multiplie de manière totalement artificielle et de plus en plus tôt pour mieux masquer les impasses et complexifier les rares lisibilités de futurs envisageables.

Toutes les enseignantes et tous les enseignants vous le diront : cette idée de mettre une heure par semaine sur l’IA en classe de 2nde qui sort comme ça pif paf pouf sans concertation à quelques jours des vacances d’été, on appelle ça une mesure fantôme (qui s’ajoute aux précédentes, EVARS, pix, e3d, etc). Ce n’est pas financé, ça sort de nulle part, on ne sait même pas qui va faire les cours et quel en sera le contenu et on a un mois et demi (de vacances) pour être prêts à la rentrée et tout doit être prêt pour la rentrée 2027 alors même que les prochains au pouvoir déferont à leur tour probablement l’essentiel de ce qui aura été fait. Ce qui compte ce n’est pas la temporalité de la mesure, ce qui compte c’est la temporalité de l’annonce de la mesure. Viva Tech et Balek. Si le foutage de gueule était un doctorat, ces gens là seraient tous Honoris Causa.

Oui bien sûr il faut former à l’IA. Bien sûr. Mais là et dans les conditions exposées ci-dessus, on ne construit pas : on sabote, on dynamite, on vaporise. C’est la méthode des vieux pubards : « Spray and Pray ». Vaporisez et priez. Mettez-en partout et attendez que ça prenne. Et si ça ne prend pas bah au moins vous en aurez foutu un peu partout.

Franchement ? Ce serait presque rigolo. Si le contexte n’était pas ce qu’il est, notamment depuis la mise à sac des réformes Blanquer qui est à l’éducation nationale ce que Patrick Bruel est à la lutte contre les violences faites aux femmes ; si une génération n’était pas en train d’étouffer sous la canicule avec en face d’elles une dynastie d’immacescibles tanches qui s’interrogent encore pour savoir si mettre des épreuves que le matin ce serait pas une bonne idée ; si la place des mathématiques n’avait pas changé tous les ans sur le cycle lycée depuis (au moins) 5 ans en dépit de toute forme de bon sens et en débit de toute forme de rationalité ; si toutes ces conditions et quelques autres n’étaient pas réunies, alors oui ce serait presque risible mais ça ne l’est pas. Et c’est un fait acquis que Lecornu, à l’instar de tous ceux qui, osera tout.

Je me permets donc de lui suggérer de pousser un cran plus loin. Une heure de cours sur l’IA par semaine en 2nde ? D’accord mais on regroupe tous ces cours sur le mois de Juin. De toute façon en Juin à part mourir en stage, les élèves de 2nde ils ne branlent rien. Et on hydrate les lycéennes et lycéens en leur faisant boire de l’eau issue de Data Centers. Et on leur fait bouffer des tokens.

 

Comme ça on est bien. Vous vous souvenez de Chirac et de son « mangez des pommes » ? Bah on on garde la même DA mais on va la glow up niveau expert et on leur dira : « Buvez des Datas et mangez des tokens ». Parce que c’est notre projet.

<Mise à jour du 21 Juin> Suite à la publication de cet article, pas mal de réactions donc je précise un peu. Non il ne faut pas à tout prix « former à l’IA », par contre il est vital de former à la culture numérique et de former de manière politique à la culture numérique (donc en gros et pour faire simple, travailler autour de tout le catalogue sur ce sujet de C&F Editions 🙂

L’autre point sur lequel il y a débat c’est sur l’idée de cette supposée « même ambition« , de ce point commun in abstentia entre réseaux sociaux, écrans et IA. Là encore je maintiens ce que j’écrivais et je précise. « Les écrans » c’est avant tout une question sociale, une question d’organisation sociale, de la manière dont nos sociétés, nos vies et nos rythmes (familiaux, professionnels, amicaux) créent ou empêchent des temporalités dans lesquelles le recours aux écrans devient une clé comme l’était hier le recours à la télé ou à l’ordinateur familial du salon. « Les réseaux sociaux » c’est une question médiatique et éditoriale, et ce n’est que cela. Enfin, « l’IA » c’est une question technologique, et oui bien sûr toute technologie est politique surtout quand elle met à mal l’une des ressources actuellement les plus rivales entre un accélérationnisme industriel et notre propre survie, c’est à dire la ressource en eau.

Ce qu’il nous manque et ce que les annonces de Macron n’ont jamais permis de penser et d’installer depuis qu’il s’est fantasmé en président de la start-up nation, ce qu’il nous manque c’est une pensée politique capable d’articuler la question des temporalités et des rythmes sociaux avec celle des instances médiatiques qui les donnent à voir dans des prismes toujours plus ambivalents et des régimes de vérités désormais structurellement mouvants, et avec ce que chaque nouvelle technologie peut changer ou prendre comme place dans l’accélération ou la dilatation de ces temps et dans les choix de politiques publiques qui les mettent à leur service ou qui nous y asservissent.

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  • Data centers : une résistance populaire
    L’historien Brian Merchant nous montrait il y a peu que la résistance à l’IA était multiple et notamment le fait des plus jeunes. Elle est aussi majoritairement le fait des quartiers populaires. Le mouvement de protestation contre les centres de données aux Etats-Unis a pris une ampleur nationale, mais cette protestation n’est pas équitablement distribuée selon le profil sociologique de la population. « Les quartiers populaires résistent cinq fois plus aux centres de données que les quartiers ai
     

Data centers : une résistance populaire

17 juin 2026 à 01:00

L’historien Brian Merchant nous montrait il y a peu que la résistance à l’IA était multiple et notamment le fait des plus jeunes. Elle est aussi majoritairement le fait des quartiers populaires. Le mouvement de protestation contre les centres de données aux Etats-Unis a pris une ampleur nationale, mais cette protestation n’est pas équitablement distribuée selon le profil sociologique de la population. « Les quartiers populaires résistent cinq fois plus aux centres de données que les quartiers aisés ». « Les démocrates, les habitants des zones rurales et les jeunes sont particulièrement opposés à ces implantations : 80 % des personnes interrogées âgées de 18 à 35 ans se sont déclarées contre les centres de données », souligne un sondage. Selon l’analyse proposé par le philosophe des sciences Geoff Holtzman (voir sa newsletter), qui a utilisé des données sur les projets de centres de données pour les croiser avec ceux du recensement, le chercheur montre que le taux de résistance n’est pas uniforme : « les quartiers les plus pauvres ont opposé une résistance aux centres de données près de cinq fois supérieure à celle des quartiers les plus riches (19,0 % contre 3,8 %) ». Cela contredit l’idée que l’opposition aux data centers serait une opposition de Nimby aisés. « Les communautés pauvres ou ouvrières se mobilisent bien plus fréquemment que les quartiers riches ».

Aux Etats-Unis, les projets de centres de données récemment proposés et ayant rencontré une forte opposition ont été annulés ou suspendus cinq fois plus souvent que ceux qui n’ont pas rencontré une forte opposition. Celle-ci donc compte.  « Les taux d’annulation sont les plus élevés dans les quartiers défavorisés, ce qui s’explique par une plus forte mobilisation ». « Les chances d’annulation sont six fois plus élevées dans les quartiers qui se mobilisent que dans ceux qui ne le font pas ».

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    [en] Je suis au chalet. Juste pour deux nuits. Ma chambre à coucher est en train d’être repeinte, donc je ne peux pas y dormir. Donc je profite. Les deux nuits d’avant, entre le vidage de la chambre et l’arrivée des peintres, j’ai dormi sur le canapé à l’eclau. Le pauvre Juju était tout perturbé! Je suis donc au chalet, juste pour deux nuits, sans chat, sans projets, juste moi et la végétation que mon frère va venir tenter de dompter un peu cet après-midi. En temps “normal”, je m’y serais dé
     

Balcon méditatif au chalet [en]

16 juin 2026 à 05:02
[en]

Je suis au chalet. Juste pour deux nuits. Ma chambre à coucher est en train d’être repeinte, donc je ne peux pas y dormir. Donc je profite. Les deux nuits d’avant, entre le vidage de la chambre et l’arrivée des peintres, j’ai dormi sur le canapé à l’eclau. Le pauvre Juju était tout perturbé!

Je suis donc au chalet, juste pour deux nuits, sans chat, sans projets, juste moi et la végétation que mon frère va venir tenter de dompter un peu cet après-midi. En temps “normal”, je m’y serais déjà attaquée. Mais plus rien n’est normal. Des fois j’ai peur que ce soit un nouveau normal. Que ça va être ça, ma vie, pour de bon. Il y a plein de gens qui vivent ce genre de chose – que ce soit suite à une maladie, un accident, une casse. Il se passe un truc, et l’après n’est plus jamais comme l’avant.

On peut dire, trivialement, que c’est vrai de tout ce qui nous arrive. La vie, c’est une succession d’expériences, au sens large, qui nous transforment, certaines durablement. Mais toutes les transformations ne se valent pas. Toutes les transitions n’occupent pas la même temporalité. L’écart entre les après et les avant peut prendre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

C’est marrant, parce que pendant toute une partie de ma vie, les premières décennies, je ne me serais jamais décrite comme une optimiste. Plutôt une pessimiste qui aime penser qu’elle est réaliste. Parce que je pense pas mal aux risques, aux scénarios possibles, à ce qui peut arriver et ne peut pas arriver. A partir du moment présent, je déroule des films, certains probables, certains moins.

J’ai toujours dit qu’une de mes forces c’est que je sais “penser les probabilités et les statistiques” mieux que la grande majorité des gens. Je comprends l’incertitude et la contingence. Sûrement que le décès brutal (pour moi qui n’avais pas vu venir, mais finalement pour tout le monde, six mois c’est rien) de ma mère quand j’étais enfant a enfoncé ce clou. Il y a des trucs qui arrivent, ça n’a pas toujours de sens, il n’y a pas toujours de bonne raison, pas toujours de coupable, pas toujours même d’explication. On peut pas tout prévoir. Mais j’essaie quand même, parce que c’est désagréable, le ciel qui tombe sur la tête.

Je me suis donc longtemps vécue comme pessimiste, avec mon poste télé intérieur souvent allumé sur le canal catastrophe. Mais bon, ça, on le sait, c’est surtout le résultat de l’anxiété. Moins d’anxiété, moins de canal catastrophe. Reste que j’ai de l’expérience pour ce qui est de “penser le pire”.

A côté de ça, paradoxalement ou non (je vous laisse choisir), je suis plutôt du genre à penser que ça va marcher, à m’accrocher. J’ai tendance à avoir la conviction profonde qu’en essayant assez fort, qu’en cherchant suffisamment, ça va finir par marcher. C’est pas une foi aveugle mais plutôt une confiance en mes capacités, ma créativité, mon intelligence. Si je n’arrive pas, ça doit être parce que je n’ai pas encore trouvé la solution, qui doit être là quelque part.

Mais tout problème n’a pas forcément une solution. Et vouloir ne suffit absolument pas pour pouvoir. Il y a des tas de choses dont je ne me sens pas capable. Des tas de situations où je “pars perdante”. C’est un peu on/off (les gens qui s’y connaissent un peu en TDAH, je sais que ça commence à vous parler, là). Soit je ne vois pas de chemin, ou les probabilités semblent trop faibles, et je laisse tomber, ou alors j’essaie et je me noie. Soit je “sais” qu’il y a une solution, ou que ça doit marcher, et alors je persiste, je cherche, j’analyse, je décortique, je m’accroche. C’est ça aussi, je crois, qui fait mon côté “moteur”, que ce soit dans ma vie professionnelle ou dans ma vie personnelle. Je reste pragmatique, je réévalue périodiquement, mais globalement, je garde un “ça va le faire” qui me tire en avant – et parfois les autres avec moi.

Une convalescence c’est un peu (quand même) un problème à résoudre. C’est une période où il faut faire des choses autrement, trouver des solutions, s’adapter, essayer, s’encourager. On me donne un pronostic: je le prends comme hypothèse de travail. Ça va le faire. Cette “certitude de travail”, elle me sert à être patiente, à ne pas renoncer même quand c’est dur, à faire l’effort de faire autrement. Bref, on me dit “tu peux arriver là-bas, en haut de la montagne, on estime que c’est faisable pour toi et on est les pros de ce genre d’estimation.” Donc moi je prends mon sac et je mets un pied devant l’autre.

C’est utile, ça.

Je suis toutefois parfaitement consciente (les statistiques et les probabilités, vous vous souvenez?) que personne n’a de boule de cristal. Que même les experts peuvent se tromper. Qu’il y a des mauvaises surprises dans la vie, des exceptions qui confirment les règles, que 0.01% de chances que quelque chose se passe ne signifie pas que ça ne peut pas nous arriver.

Pendant que je gravis cette montagne qui me semble parfois hors de ma portée mais dont on m’a assuré le contraire, il y a des moments où je doute. En nage, essoufflée, le sac qui scie les épaules, je me demande si je ne suis pas embarquée dans un projet impossible.

De deux choses l’une: soit c’est possible, soit ça ne l’est pas. Si c’est possible et que je pense que ça ne l’est pas, je vais abandonner à un moment donné, découragée, et je n’atteindrai jamais ce sommet que j’avais les capacités de rejoindre. Et si c’est le contraire, si je persiste alors que c’était impossible, à un moment donné je vais me retrouver à ne même plus pouvoir ramper en avant, à ne physiquement plus pouvoir avancer, à être au bout de mes forces et de mes vivres, à avoir tout donné de ce qu’il était possible de donner, le sommet encore hors d’atteinte. Dans le monde de cette métaphore, un hélicoptère de la Rega vient me secourir, les sponsors de l’expédition et les experts qui ont donné leur feu vert s’excusent, et je ne meurs pas. (Mais si au lieu d’être dans le monde de la métaphore, on parlait d’une expédition en montagne dans le vrai monde, on ne raisonnerait pas comme ça: car justement, présumer de ses capacités en montagne, c’est réellement risquer la mort, et chaque année nous le rappelle.)

Il faut donc continuer à y croire, sans quoi on court le risque de renoncer face à quelque chose qui aurait été possible. Il faut croire qu’on va se remettre, il faut croire qu’on va guérir, il faut croire que c’est possible. Mais pas envers et contre tout: il vient un moment où il faut aussi faire le deuil de cet espoir, le deuil de la vie d’avant, de la vie tout court aussi, lorsque l’on sait qu’on va mourir, quoi qu’on fasse. Parfois, l’espoir n’est pas un allié qui nous tire en avant, mais un poids mort qui nous retient – ou nous isole, lorsqu’il s’agit de celui des autres. Je suis très consciente de tout ça.

Aujourd’hui, je suis toujours sur le chemin vers mon sommet. Il y a des passages difficiles. Mais je reste convaincue, au fond de moi, que c’est faisable. Mais je doute. Pour moi, le doute est un processus actif. Douter, c’est envisager qu’on puisse être en train de se tromper. C’est faire taire un moment l’espoir et l’optimisme et regarder honnêtement s’ils ne sont pas en train de nous aveugler ou de nous cacher quelque chose. Douter, c’est entrouvrir la porte qui nous sépare de ce qu’on ne veut pas voir, de là où on ne veut pas aller. C’est réévaluer, c’est remettre en question, c’est faire le point – et repartir en direction du sommet, tirée par mon attelage d’espoir et d’optimisme, parce que je pense toujours que c’est la bonne direction, pas parce que je ferme les yeux et serre les dents pour avancer coûte que coûte.

Mais c’est effrayant, de douter, car le résultat du processus n’est pas déterminé d’avance. L’espoir peut en ressortir affaibli. On peut décider – à tort ou à raison – de ne pas repartir. Et plus le chemin a été long, plus l’escalade d’engagement est grande, engagement dans l’espoir et la conviction que l’objectif est atteignable, escalade dans l’effort fait jusque-là, et qui nourrit d’ailleurs cet espoir. Donc plus le doute coûte, plus il est chargé, plus il est insistant parfois, et plus c’est un exercice difficile et douloureux. Mais nécessaire, je crois.

Je suis au chalet. Je ne m’occupe plus du jardin. Je repense à tout ce que je fais, normalement, au chalet. A quoi ressemblaient mes séjours ici. A ce dont je suis capable aujourd’hui. Et je doute, un grand coup. Je doute. Vais-je retrouver ça? J’y crois, mais j’ai peur de mon tromper. Je doute, j’émerge du doute, je retrouve ma conviction et mon optimisme.

Quand j’ai eu mon accident, c’était mon premier séjour au chalet de tout l’hiver. Je n’y ai même pas passé une nuit. La nuit, je l’ai passée à l’hôpital de Rennaz. J’y suis remontée cet hiver, entre Noël et Nouvel An. Ça n’a pas été une grande réussite, en termes de séjour. J’y ai ensuite fait un saut rapide quelques semaines (mois?) plus tard pour récupérer mes affaires. J’ai annulé le séjour que j’avais prévu en mars. Et me voici sur le balcon, deux nuits, une journée, je m’étais dit que je pourrais aller faire un peu de marche, mais entre ma fatigue et un trou malencontreux et douloureux dans le talon, on oublie.

Parlant de baisser la barre, c’est pas mal: monter (sans chat), dormir, ne rien faire que passer dire bonjour à mes adorables voisins de chalet que je n’ai pas pu voir depuis l’accident, dormir encore, rentrer.

N’empêche que j’ai le coeur serré.

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  • « C’est de l’IA, je ne l’ai pas lu ! »
    À DLA, on connaît bien l’acronyme TL;DR (too long, didn’t read, « trop long ; pas lu ») que de bien peu aimables personnes nous envoient parfois après avoir pris connaissance de notre lettre d’information. Il est peu probable pourtant que l’on passe à l’étape suivante : TL;DW (too long, didn’t write : « c’est trop long à écrire, alors je ne l’ai pas écrit moi-même »), qui consiste à faire écrire ses contenus par une IA générative… Quoique, les articles seraient peut-être plus clairs, les circonv
     

« C’est de l’IA, je ne l’ai pas lu ! »

16 juin 2026 à 01:00

À DLA, on connaît bien l’acronyme TL;DR (too long, didn’t read, « trop long ; pas lu ») que de bien peu aimables personnes nous envoient parfois après avoir pris connaissance de notre lettre d’information. Il est peu probable pourtant que l’on passe à l’étape suivante : TL;DW (too long, didn’t write : « c’est trop long à écrire, alors je ne l’ai pas écrit moi-même »), qui consiste à faire écrire ses contenus par une IA générative… Quoique, les articles seraient peut-être plus clairs, les circonvolutions moins alambiquées ? Allez savoir !

Mais c’est d’un autre mème dont je voulais parler. Un mème qui devrait lui aussi beaucoup moins nous être adressé, mais qu’on utilise souvent : AI;DR (AI, didn’t read) : « c’est de l’IA, je ne l’ai pas lu » ! Un jugement qu’on énonce couramment et qui décrit la transformation de notre rapport aux textes, à l’heure où tout doit aller si vite, qu’on n’a plus le temps d’écrire ni de lire. Un refus face au déferlement : « c’est de l’IA, je ne veux même pas le lire » !

A qui profite le verbiage ? 

AI;DR donc. L’acronyme exprime quelque chose entre la lassitude et l’hostilité à voir des textes génératifs envahir le web. Qu’ils soient très formatés, énergiques ou lénifiants, l’expression nous dit que nous serions capables de repérer la prose des LLM à leur tiédeur, à leur style, à leurs effets (qu’importe si en vérité, nous nous trompons souvent, comme c’est le cas des enseignants qui peinent à identifier les productions génératives de leurs étudiants). Un peu comme si nous étions dotés d’un système de repérage, une boussole infaillible, alors que les textes génératifs sont souvent corrigés, amendés, modifiés par leurs auteurs, et qu’ils tiennent bien plus d’une forme de coproduction qu’autre chose. Non seulement l’acronyme nous dit que ces productions n’ont finalement pas grande importance, mais il nous dit aussi que nos erreurs d’attribution peuvent être aussi péremptoires que les réponses des chatbots à la confiance survitaminée. Il nous dit que ces productions n’ont finalement pas grande importance au risque de renvoyer avec elles des propos bien humains, un peu comme ceux qui étaient trop longs finalement, trop humains. AI;DR nous dit que ce qui est écrit n’a pas grand intérêt, qu’il soit le fait de robots ou d’humains. Ce que ça fait est bien plus important : même si ce que ça fait (écrire) devient en même temps qu’on l’énonce bien peu important puisqu’on ne lui prête plus aucune attention.

Rapidement, on est saisi d’un vertige : à quoi peuvent bien servir des outils pour produire du texte que les gens ne souhaitent pas lire ? AI;DR semble mettre en abîme le grand vide des machines à verbiage, comme pour rendre béant le vortex qui s’ouvre sous nos mots. Un peu comme vient de le proposer le moteur de traduction Kagi en permettant de traduire (après le Dothraki, le Haut Valyrien ou le Klingon quand même !) n’importe quel texte en « Linked-in speak », c’est-à-dire dans le jargon de Linked-in. En permettant de transformer n’importe quel texte en post de motivation entrepreneuriale, truffé d’emojis, de hashtags et de déconvenues transformées en leçons de vie. « Le traducteur de Kagi ne fabrique pas cette langue, il la révèle. Il en expose la mécanique, la pauvreté, le vide soigneusement emballé dans du vocabulaire managérial », s’amusait la chroniqueuse de Radio France, Constance Vilanova. Elle pointait d’ailleurs vers une étude d’un chercheur en linguistique qui a mis au point une échelle pour mesurer la réceptivité au jargon d’entreprise. Une étude qui montrait que plus on est sensible aux formules creuses, moins on performe soi-même aux tests de pensée analytique et aux tests de prise de décision. « Les grands amateurs de Linked-in speak seraient donc aussi les moins capables de repérer le vide. Ce qui crée un cercle vicieux parfait : les patrons sont récompensés pour leur langue de bois, et les équipes se peuplent progressivement de gens qui n’y voient que du feu. » Mais surtout, les personnes les plus réceptives au jargonnage ont aussi plus tendance à percevoir leurs leaders comme visionnaires, à être plus inspirées par les homélies d’entreprises et à faire plus confiance à leurs managers. « Pour certaines personnes, un discours abstrait et vaporeux peut donner l’impression de profondeur, de vision et de compétence et parfois suffit à produire de la crédibilité. Il peut aussi fonctionner comme un signal de leadership », s’amuse David Gateau… Pire, « plus la réceptivité au bullshit corporate est élevée, plus la qualité des décisions diminue ». « Les personnes les plus sensibles aux discours creux en entreprise ont tendance à choisir systématiquement les pires solutions aux problèmes », explique l’auteur de l’étude, Shane Littrell. Pourtant, l’étude montre aussi finalement que le jargon persuade et impressionne certains publics, explique The Guardian, tout comme le verbiage des LLM finalement. « N’importe qui peut se laisser berner, et nous sommes tous, selon les circonstances, susceptibles d’être influencés par des discours creux présentés de manière à flatter nos préjugés. »

Les contenus produits par l’IA sont-ils faits pour être lus ?

Le hashtag #AI;DR entérine la dépréciation des contenus génératifs, dénigrés depuis leur apparition. Comme le disait John Hermann dans le New York Mag dès 2024 : alors que l’IA est associée au summum des réalisations humaines, pour tout à chacun, elle désigne d’abord des choses assez pauvres, assez communes. Dans le langage courant, dire d’un texte qu’il a été réalisé par ChatGPT qualifie toujours un document sans grand intérêt. Aujourd’hui encore. « Pourquoi devrais-je me donner la peine de lire quelque chose que personne d’autre n’a daigné écrire ? », remarque pertinemment un développeur, relayé par Futurism. Quand on lit le propos de quelqu’un, c’est pour comprendre ce qu’il pense, perçoit et appréhende du monde. Ecrire, c’est penser. Et penser, c’est exister. Mais que signifie lire la prose d’un LLM ? QUI sommes-nous censés comprendre ? Et donc QUE sommes-nous censés comprendre ? Quelque part, les gens qui dénoncent ces contenus, disent que ce qui est écrit par l’IA ne nous est pas adressé. Que ces contenus ne sont pas vraiment pour les humains puisqu’ils ne sont pas humains.

Dans le New York Mag, John Hermann (encore lui), dénonçait récemment le cauchemar de l’e-mail piloté à l’IA : « Êtes-vous impatient de voir vos collègues devenir beaucoup plus bavards, transformant chaque simple « Ça me va » en une lettre de trois paragraphes ? Êtes-vous ravi que le genre d’e-mails de masse semi-personnalisés que vous avez l’habitude de recevoir des grandes marques dotées de services marketing (ou des spammeurs et des auteurs de phishing) soit désormais accessible à toute personne possédant un compte Google ? Avez-vous hâte de vous demander si cette charmante lettre de condoléances d’un ami perdu de vue depuis longtemps a été entièrement générée par un logiciel ou s’il a simplement cliqué sur le bouton pour rendre le contenu « plus sincère » avant de l’envoyer ? » Ce dernier exemple n’est même pas une blague, le mois dernier, l’administration de l’université Vanderbilt a dû présenter ses excuses après avoir envoyé un e-mail de condoléances aux étudiants suite à la fusillade de l’université d’État du Michigan. En bas du message il était indiqué qu’il avait été rédigé par ChatGPT !

Le Financial Times rapporte que le volume des plaintes aux services juridiques et RH des entreprises est en augmentation et que celles-ci sont plus documentées et complexes qu’avant. Ce ne sont plus de simple e-mail à traiter, mais des pièces jointes volumineuses, qui évoquent parfois des législations qui n’existent pas. La raison ? Le recours à l’IA. De plus en plus de plaintes leur arrivent « incompétentes mais sûres d’elles », « superficiellement persuasives », « excessivement juridiques sans être pertinentes »… de gens pouvant avoir des attentes irréalistes, désorientés par les réponses des IA à leurs problèmes. Le volume de récriminations augmente et le temps pour les vérifier également, au risque de ralentir les réponses des employeurs.

Reste que le besoin de formalisation que traduit le passage à un argumentaire structuré par l’IA dit peut-être autre chose du rapport employés-employeurs, où les discussions ne suffisent pas pour être écoutés…

Le New York Times, récemment, expliquait que la romance générative était en pleine explosion et que l’IA était l’avenir du genre. Pas si sûr, contestait Gita Jackson pour Aftermath, les défenseur(e)s de l’IA dans la littérature n’ont pas d’autre but que de gagner de l’argent, en produisant beaucoup de contenus et en vendant des formations pour apprendre à d’autres comment faire. L’une des autrices interviewées par le NYT prétend que ses 200 livres publiés par IA ont totalisé 50 000 ventes… soit en moyenne 250 exemplaires par livre. Ce modèle économique n’est viable que si l’on se fiche de la qualité des livres et de leur popularité, assassine Jackson. Bref, il n’est pas sûr que les romances dopées à l’IA soient l’avenir du genre, comme le défendent les autrices qui le proposent parce qu’elles y ont doublement intérêt. Pas sûr que les contenus dopés à l’IA soient finalement meilleurs que les romances incarnées par leurs autrices.

Deux exemples qui montrent que les contenus génératifs viennent s’intercaler dans les situations de blocages et viennent toujours avec les intérêts de ceux qui les portent, même s’ils ne sont pas toujours faciles à percevoir.

Pour qui écrivons-nous ?

Le mot-clé AI;DR rejoint également celui de sloppers, désignant les producteurs de slop, les producteurs de contenus qui ne produisent plus qu’avec les robots conversationnels (à l’image de la proposition parodique de sloppers.ai, qui se présente comme un service d’IA pour produire… des contenus parfaitement inutiles). Entre résistance et lassitude, le point-virgule, qui à l’origine séparait la cause de l’effet – plus vous écrivez, moins je lis – sépare désormais la production de la machine du refus de lui accorder la moindre attention.

Comme le souligne Alberto Romero, nous passons d’un monde où la longueur d’un texte constitue un obstacle à la lecture, à un monde où le manque d’implication humaine devient un obstacle supplémentaire. Nous sommes passés de « je ne finirai pas ça » à « personne n’a commencé ça ». « La première attitude suppose que l’on est responsable de ses propres limites, tandis que la seconde incite à externaliser sa responsabilité », comme si ce n’était pas à nous de lire, de vérifier, d’agréer aux productions générées. La perspective de notre submersion par les contenus génératifs, par l’intensification des productions, risque de nous laisser plus épuisé que jamais, disions-nous la semaine dernière. Non seulement nous sommes cernés par plus de contenus que jamais, mais nous sommes en même temps confrontés à une forme de post-alphabétisation où l’écrit lui-même semble de plus en plus décrédibilisé par son automatisation.

Pour Romero, l’IA;DR fait écho à son exact inverse : WF;AI (What the fuck; AI, « bordel, écrire pour l’IA ») où nous sommes confrontés au vide de sens qu’exige d’écrire pour l’IA plutôt que pour d’autres humains. Nous sommes en train de passer du pourquoi écrivons-nous à pourquoi lisons-nous, comme si le cœur même de la connaissance n’avait plus de sens, ni pour les autres ni pour nous. « Doit-on consacrer vingt minutes de son attention déjà si sollicitée à un texte qui n’a coûté à son auteur fantôme que quarante-cinq secondes et une consigne maladroite ? »

Perdus au milieu de contenus de plus en plus fantomatiques, comment s’orienter ? « La lecture, comme tout ce que nous faisons, repose sur un contrat social implicite : je vous offre ma réflexion, vous me donnez votre temps. Or, lorsque l’une des parties automatise sa part du marché, l’autre se sent légitimement flouée. Et comme déléguer la lecture n’a aucun sens pour la plupart des gens, ils ne le font tout simplement pas », constate pertinemment Romero. Le contrat de lecture exige une intention et une relation que l’IA ne peut pas produire. Le contrat de lecture est donc profondément rompu, quelles que soient ses conséquences. D’autant que dans la roue du hamster de la lecture/écriture, l’IA a tendance à exclure de plus en plus l’humain. Dans le biais anti-humain de l’IA, l’IA se nourrit de l’IA et récompense plus facilement les contenus IA faisant gonfler plus encore les contenus génératifs qu’on ne veut pas lire. Et pourtant, se moque Romero en conclusion, son texte a été écrit avec une IA. Nous même avons été pris au piège. Le contrat de lecture n’est donc pas totalement rompu, il est flouté au risque de nous abuser en continue. 

C’est toute l’aporie où nous sommes réduits, comme l’illustre le dessinateur Tom Fishburne avec un de ses délicieux dessins : l’IA permet de transformer une liste à puce en un long mail qu’on peut prétendre avoir écrit et où son récepteur peut le transformer en liste à puce qu’il peut prétendre avoir lu. Tom Fishburne rappelle qu’il va falloir du temps pour apprendre quand et comment bien utiliser ces outils et surtout quand ne pas les utiliser. L’acronyme AI;DR nous rappelle que nous sommes face à des contenus dont le statut n’est pas clair, des contenus que nous ne savons pas vraiment utiliser. Peut-on vraiment en vouloir à des gens de refuser de lire des contenus qui sont produits par personne et destinés à personne, de refuser de lire des propos d’une machine, aussi séduisants ou creux puissent-ils être ?

Le risque d’une parole sans conséquence

IA;DR nous dit autre chose pourtant. Que ces mots produits sont produits. Que ce qui devait être fait est fait et que la réception est finalement un autre enjeu, comme s’il dépendait d’autres métriques.

« Pour la première fois, la parole est dissociée de ses conséquences. Nous vivons désormais aux côtés de systèmes d’IA qui conversent avec assurance et persuasion – débitant des affirmations sur le monde, des explications, des conseils, des encouragements, des excuses et des promesses – sans jamais assumer la responsabilité de leurs propos. Des millions de personnes utilisent déjà des chatbots, alimentés par de vastes modèles de langage, et ont intégré ces interlocuteurs synthétiques à leur vie personnelle et professionnelle. Les mots d’un chatbot façonnent nos croyances, nos décisions et nos actions, sans qu’aucun locuteur ne les cautionne », explique Deb Roy dans The Atlantic.

Deb Roy est professeur d’arts et de sciences des médias au MIT, où il dirige le Centre pour la communication constructive au Media Lab. Il est également cofondateur et président de Cortico, une organisation à but non lucratif qui se consacre à la construction de réseaux civiques plus forts, notamment en analysant les échanges vocaux de groupes de discussions pour en dégager liens et tendances.

Dans nos échanges avec les chatbots, ceux-ci s’excusent, corrigent, mais débitent une chose puis son contraire, vide de sens, rappelle le professeur. Pour Roy, « il ne s’agit pas d’une simple nouveauté technique, mais d’un bouleversement de la structure morale du langage ». Lorsque nous parlons, nos mots nous engagent dans un contrat social implicite. Ils nous exposent au jugement, aux représailles, à la honte et à la responsabilité. Dire ce que l’on pense, c’est prendre un risque. Le chercheur en intelligence artificielle Andrej Karpathy a comparé les LLM à des fantômes humains : ils ne sont pas des créatures, leur parole est sans conséquence, tout en étant capable de nous hanter. Pour Deb Roy, spécialiste de l’apprentissage du langage, les mots acquièrent du sens en relation avec le monde. Reste que le sens ne découle pas seulement de la fluidité ou de l’incarnation, mais aussi des enjeux sociaux et moraux que nous prenons lorsque nous parlons. Le langage a une dimension morale et sociale. Il nous engage. Il nous rend digne ou indigne, responsable. « Parler, c’est simultanément s’exposer à un jugement moral, encourir des conséquences sociales et parfois juridiques, assumer la responsabilité de la vérité et contracter des obligations qui perdurent au sein des relations. » Avec les chatbots, la parole n’est plus que procédurale. « Les chaînes causales s’obscurcissent. La responsabilité se dilue. L’autorité épistémique s’exerce sans obligation. Les engagements relationnels sont simulés sans persistance. » Cela produit non seulement un obscurcissement des responsabilités, mais plus encore un affaiblissement progressif des attentes. Le risque est de ne plus rien attendre des textes, quels qu’ils soient.

Norbert Wiener l’avait bien compris, dans ses mises en garde à l’encontre de l’automatisation : l’accroissement des capacités des machines entraînerait une perte de responsabilité humaine. Et l’efficacité elle-même éroderait la dignité humaine, nous poussant à devenir des intrants, des opérateurs ou des superviseurs de processus dont les humains ne contrôleraient plus la logique. « Ce qui rend ces systèmes moralement déstabilisants, ce n’est pas leur dysfonctionnement, mais leur capacité à fonctionner exactement comme prévu tout en se soustrayant à toute responsabilité », explique Roy.

L’histoire moderne regorge de technologies médiatiques qui ont transformé la circulation de la parole : l’imprimerie, la radio, la télévision, les réseaux sociaux. Mais aucune de ces technologies ne possédait les propriétés que les systèmes d’IA actuels réunissent simultanément. Aucune ne permettait de dialoguer et donc d’activer une vulnérabilité psychologique inédite. Avec Eliza, Joseph Weizenbaum a compris que les humains projetaient sur la machine du sens, des intentions et une responsabilité qu’elle n’avait pas. Le philosophe J.L Austin affirmait qu’utiliser le langage, c’est agir. « Tout énoncé significatif accomplit une action : il affirme une croyance, formule une revendication, formule une demande, fait une promesse, etc. Dire « oui » lors d’une cérémonie de mariage donne naissance à l’acte de mariage. Dans ce cas, l’acte n’est pas accompli par des mots puis décrit ; il est réalisé dans l’acte même de prononcer ces mots, dans les conditions appropriées. » Pour Roy, pour combattre l’effet Eliza, il ne suffit pas de savoir que ces systèmes sont des machines, car leur efficacité est amplifiée par leur fluidité. Et c’est leur fluidité qui nous conduit à déléguer nos responsabilités, à la faire glisser de l’utilisateur vers l’outil. Nous demandons désormais aux autres de prêter attention à des mots que nous n’avons pas écrits, pas pensés. Ce que nous perdons, c’est notre dignité même. « Dans le cadre d’un usage privé (comme le proposent les chatbots compagnons), l’érosion est plus subtile, mais non moins lourde de conséquences. Les jeunes décrivent leur utilisation de chatbots pour rédiger des messages qu’ils hésitent à envoyer, pour déléguer des réflexions qu’ils estiment devoir mener eux-mêmes, pour obtenir des assurances sans s’exposer, pour répéter des excuses sans rien débourser. Un chatbot dit « Je suis désolé » sans faute, mais est incapable de regret, de réparation ou de changement. Il admet ses erreurs sans conséquence. Il exprime de l’attention sans rien perdre. Il utilise le langage de la bienveillance sans rien risquer. Ces affirmations sont fluides. Et elles habituent les utilisateurs à accepter un langage moral déconnecté des conséquences. Il en résulte un réajustement discret des normes. Les excuses deviennent gratuites. La responsabilité devient théâtrale. La bienveillance devient simulée. » 

Les mots eux-mêmes n’ont plus de portée. Ceux des chatbots, bien sûr, mais derrière, les mots de tous ceux qui en portent, et d’abord ceux que les autres humains nous adressent.

« Certains affirment que la responsabilité des propos de ces machines peut être externalisée : vers les entreprises, les réglementations, les marchés. Mais la responsabilité se dilue entre développeurs, déployeurs et utilisateurs, et les boucles d’interaction restent privées et inobservables. L’utilisateur en subit les conséquences ; la machine, non. »

Ceci n’est pas sans rappeler le problème éthique posé par les armes autonomes, estime Roy. En 2007, le philosophe Robert Sparrow soutenait que de telles armes violent le principe de la guerre juste, selon lequel lorsqu’un dommage est infligé, quelqu’un doit répondre de la décision de l’infliger. Le programmeur est protégé par conception, ayant délibérément construit un système dont le comportement est censé se dérouler sans contrôle direct. Le commandant qui déploie l’arme est lui aussi protégé, incapable de contrôler les actions spécifiques de l’arme une fois en mouvement, et cantonné aux rôles prévus pour son utilisation. Quant à l’arme elle-même, elle ne peut être tenue responsable, car elle est dépourvue de toute qualité morale d’agent. Les armes autonomes modernes produisent ainsi des résultats mortels pour lesquels aucun responsable ne peut être identifié de manière pertinente. Les chatbots compagnons, ces « systèmes de gestion de la vie humaine » fonctionnent différemment, mais la logique morale est la même : ils agissent là où les humains ne peuvent pas pleinement superviser, et la responsabilité se dissout dans ce vide.

« La parole sans conséquence contraignante sape le contrat social. La confiance, la coopération et la délibération démocratique reposent toutes sur le principe que les locuteurs sont tenus par leurs propos. » Notre immersion dans un monde de contenus génératifs, de propos sans conséquences, risque de nous habituer à prendre toute parole comme étant sans conséquence, même celle de nos contemporains.

« Nous avons besoin de structures qui réancrent la responsabilité : des contraintes limitant l’utilisation de l’IA dans divers contextes, tels que les écoles et les lieux de travail, et préservant la paternité des travaux, la traçabilité et une responsabilité clairement définie. L’efficacité doit être encadrée lorsqu’elle porte atteinte à la dignité », défend Roy.

Avant de pointer un autre enjeu encore : « Alors que l’idée d’« avatars » IA s’impose dans l’imaginaire collectif, elle est souvent présentée comme un progrès démocratique : elle repose sur des systèmes qui nous connaissent suffisamment bien pour parler en notre nom, délibérer à notre place et nous épargner le fardeau d’une participation constante. Il est facile d’imaginer que cela puisse se transformer en ce que l’on pourrait appeler un « État-avatar » – un système politique où des représentants artificiels débattent, négocient et décident pour nous, efficacement et à grande échelle. Mais cette vision oublie que la démocratie non plus n’est pas simplement l’agrégation de préférences. C’est la pratique de la parole ouverte. S’exprimer politiquement, c’est prendre le risque de se tromper, d’être responsable, d’assumer les conséquences de ses paroles. Un État avatar – fluide, infatigable et parfaitement malléable – simulerait la délibération, mais sans conséquence. De loin, il ressemblerait à un gouvernement autonome. De près, ce serait tout autre chose : la responsabilité rendue facultative, et avec elle, la dignité de devoir assumer ses paroles devenues obsolètes. Wiener avait compris que le tourbillon ne viendrait pas de machines malveillantes, mais de l’abdication humaine. » C’est au bord de ce précipice que nous conduit l’IA.

Ce que traduit AI;DR, c’est qu’à mesure que nous sommes cernés par ces contenus génératifs, la résistance se fait jour, estime Fast Company. Qui souligne que le terme rencontre du succès à un moment où le sentiment anti-IA se développe. Les inquiétudes concernant l’IA chez les adultes américains se sont accrues depuis 2021, selon le Pew Research Center. Plus de la moitié (51 %) se disent plus inquiets qu’enthousiastes face à l’essor de cette technologie. « C’est de l’IA, je ne l’ai pas lu ! », ne traduit-il pas d’abord que tout cela n’est pas de notre responsabilité. Que cet avenir n’est peut-être pas celui que nous avons voulu. « C’est de l’IA, je ne l’ai pas lu ! » est peut-être notre dernier semblant de résistance face à un nouveau web qui va nous submerger

Même constat pour la journaliste Eve Fairbanks dans The Atlantic. « Travailler sur un texte généré par l’IA, en tant que correcteur, revient à opérer un corps dont la peau, les muscles, les veines, les os et les organes sont tous endommagés. Il n’y a rien à préserver, aucun point de départ », explique-t-elle confrontée à la prose des machines. « L’infltration du non sens est partout, inéluctable. Même ceux qui n’utilisent pas l’IA finiront par lui ressembler. »

Hubert Guillaud

La version originelle de ce texte est paru pour la lettre Café IA le 3 avril 2026.

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