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    Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins? Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a
     

 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

14 août 2026 à 09:50

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?

Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?

Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.

L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.


Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).

L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.

Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?

Une société qui sait lire, mais qui lit autrement

Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.

Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.

C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.

Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?

Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention

Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.

La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.

Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.

L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?

Et maintenant, l’IA

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.

Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.

De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis

Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.

Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.

Et au Québec?

C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.

Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.

Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.

Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.

Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».

Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.

Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.

Alexandrie à l’envers

L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?

C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.

Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.

Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?

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    Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pér
     

Les bibliothèques dans les pratiques culturelles au Québec : Une analyse critique

26 août 2025 à 14:46
Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions

À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pérennité et l’accessibilité.

En 2024, l’Institut de la statistique du Québec a mené l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement (EQLCD), une vaste étude auprès de plus de 16 000 personnes de 15 ans et plus. L’objectif est de mieux comprendre comment les Québécois et Québécoises pratiquent la culture aujourd’hui, dans un contexte caractérisé par l’essor du numérique et la diversification des usages. Ce rapport important mérite toute l’attention des acteurs et actrices œuvrant dans le milieu des bibliothèques incluant celleux qui les gouvernent.

Ce rapport attendu, qui vient d’être publié, s’inscrit dans la lignée des enquêtes réalisées depuis 1979 sur les pratiques culturelles. Il permet cette fois de capter l’ampleur des transformations numériques récentes : instantanéité, mobilité, interactivité, entre autres. Il donne à voir l’importance croissante des usages numériques, la variété des pratiques selon les secteurs (lecture, musique, audiovisuel, arts de la scène) et les déterminants sociaux, ainsi que la place des activités culturelles vécues dès l’enfance.

À travers ce portrait, se révèlent non seulement la vitalité culturelle du Québec, mais aussi les inégalités et les écarts générationnels qui continuent de structurer l’accès et la participation aux biens culturels et au capital culturel [1]. Je veux me pencher, plus particulièrement, sur les pratiques entourant les bibliothèques.

Les bibliothèques occupent une place singulière dans les pratiques culturelles des Québécois et des Québécoises. Elles se présentent à la fois comme des lieux de culture, de socialisation et d’apprentissage, mais aussi comme des portes d’entrée vers la lecture et les savoirs numériques. Plus que de simples dépôts de livres, on le répète souvent, elles constituent des espaces où se tissent des liens sociaux, des nouveaux tiers lieux (Jacobs, 1961 ; Putnam et Feldstein, 2003), où s’expérimentent des formes particulières de médiation culturelle et interculturelle (White et Martel, 2021). C’est en ce sens qu’elles peuvent être pensées comme de véritables infrastructures critiques (Mattern, 2014 ; Klinenberg, 2018), indispensables à la dynamique des communautés et à l’opérationnalisation de la justice sociale. Elles cristallisent cependant plus d’un paradoxe : très fréquentées, elles demeurent néanmoins largement invisibles dans le discours public sur la culture; conçues pour réduire les inégalités, elles tendent aussi, à certains égards, à les reproduire. Que nous apprend alors ce rapport dans ces circonstances?

Que nous apprend ce rapport au sujet des bibliothèques?

D’abord, il faut souligner que l’EQLCD jette un nouvel éclairage sur le portrait des bibliothèques déjà tracé par les données provenant du bulletin Optique culture, no 99 (décembre 2024), « Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 », rédigé par Sylvie Marceau (Observatoire de la culture et des communications du Québec) [2]. On pouvait lire dans cette étude qu’en 2022, les bibliothèques publiques québécoises, présentes dans 932 municipalités, rejoignant 97 % de la population, offraient un accès à 56 millions de documents, soit environ sept par personne habitante. Leur fréquentation a atteint 20 millions d’entrées, en hausse marquée par rapport à 2021 (+34 %), mais toujours inférieure de 30 % aux niveaux pré-pandémiques. La participation aux activités (1,1 million de personnes) suivait la même tendance, en nette reprise mais en deçà des 1,7 million de 2019. Les prêts progressaient (+19 %), avec un maintien élevé des usages numériques, preuve de leur ancrage durable. Au plan financier, les revenus et dépenses indiquaient une augmentation, traduisant des investissements accrus, mais timides, en services et en personnel. Ces résultats montraient donc que les bibliothèques sortaient progressivement de la crise sanitaire. Elles se devaient, comprenait-on dès lors, de consolider leur rôle en tant que lieux physiques de fréquentation régulière tout en tirant parti de la généralisation du numérique pour renforcer leur capacité sociale et culturelle.

Ces résultats chiffrés prennent un nouveau sens lorsqu’on les relie aux tendances dégagées par l’EQLCD : la croissance du numérique, la fracture générationnelle et sociale des pratiques culturelles, et la tension entre inclusion et distinction.

Mais que nous apprend donc ce rapport au sujet des bibliothèques?

Le numérique en plein essor

Le contexte : La quasi-totalité (96%) de la population utilise internet à des fins personnelles; 74% utilisent des outils numériques pour faire des achats en ligne. Dans les douze mois précédant l’enquête, 29 % de la population a emprunté ou réservé des livres en ligne (p. 9; p. 33). Ce chiffre grimpe à 34 % chez les femmes (c. 24%), à 34 % chez les 15-29 ans, 36 % chez les 30-44 ans et à 40 % chez les diplômés universitaires (c. 29% pour l’ensemble de la population); ce qui illustre le rôle grandissant des services numériques de bibliothèque. Derrière ces données se lit et se consolide une transformation profonde : la bibliothèque se déploie dans nos écrans, se rend accessible à distance, et touche des publics pour qui la mobilité, le temps ou la langue (peut-être plus particulièrement depuis l’application de la loi 14 dans ce dernier cas), sont des obstacles.

En parallèle, 6 % des Québécois et Québécoises ont participé à une activité culturelle en ligne offerte par une bibliothèque (p.33). Ce taux est plus élevé chez les jeunes familles, les 30-44 ans (10%) et les personnes immigrantes (11%). On explique ces résultats, entre autres, par le type d’activités proposées et visant généralement les familles, notamment en contexte interculturel : capsules vidéo, cours et jeux en ligne, ateliers de français ou de clubs de lecture virtuels, ces pratiques rappellent que la bibliothèque est aussi un espace d’intégration et d’accompagnement. On précise, de surcroît, que l’enquête ne permet pas d’observer de différence notable selon le revenu du ménage en ce qui a trait à la participation à une activité en ligne organisée par une bibliothèque ou autre (p. 34).

Avant d’aller plus loin, présentons brièvement les principales données concernant la lecture et l’écoute de livres (papier, numérique et audio), la fréquentation des bibliothèques étant encore intimement liée à la lecture.

Lecture et écoute de livres : principaux résultats de l’EQLCD

Le chapitre 4 de l’EQLCD (pp. 68-79) consacré à la lecture et à l’écoute de livres permet de mieux comprendre les pratiques actuelles, qu’elles soient liées aux formats papier, numériques ou audio. Trois volets sont abordés : le profil sociodémographique du lectorat, la lecture numérique et l’écoute de livres audio.

L’écosystème québécois du livre est à la fois vaste et diversifié : plus de 200 librairies, une centaine de maisons d’édition publiant près de 7 700 titres par an, et surtout, comme on l’a dit plus tôt, plus de 1 000 bibliothèques publiques desservant 97 % de la population (p.69). Ces institutions occupent une place stratégique dans l’accès et la démocratisation de la lecture, tout en étant confrontées à des défis et à des tensions qui viennent nuancer ce rôle.

Par « lecture de livres », on entend  « habitudes de lecture de livres (papier ou numérique) durant les temps libres, en dehors des obligations professionnelles et scolaires. Cela comprend la lecture faite à des enfants, mais exclut la lecture de journaux et de magazines » (p.69).

Le « lectorat » est défini comme « la population de 15 ans et plus qui a lu un livre (papier ou numérique) au cours des 12 mois précédant l’enquête » (p. 19).

Qui lit des livres au Québec et comment ?

Selon l’enquête, 82 % des personnes de 15 ans et plus ont lu au moins un livre papier ou numérique dans leurs temps libres au cours des 12 mois précédents (p.69). La lecture est plus fréquente chez les femmes (89 %) que chez les hommes (75 %), et elle augmente avec le niveau de scolarité : 93 % des diplômés universitaires lisent, contre 68 % des personnes sans diplôme. Les ménages à revenu élevé (89 %) et les personnes nées à l’extérieur du Québec (88 %) présentent aussi des taux plus élevés de lecture (p.69-70). À l’inverse, la lecture est moins répandue en région en dehors de la métropole (75 % contre 83–85 % en milieu plus urbain) et chez les personnes dont la langue parlée à la maison est uniquement le français (79 % contre 88–90 % pour les autres groupes linguistiques) (p.70).

Un quart de la population de 15 ans et plus (23 %) lisent tous les jours ou presque, tandis que 19 % lisent au moins une fois par semaine, 20 % une fois par mois, 18% n’ont pas lu de livre pendant cette période (p. 70). Les jeunes de 15 à 29 ans lisent proportionnellement autant que les autres groupes d’âge (86 %), mais leur lecture est moins quotidienne (17 % contre 27–30 % chez les 60 ans et plus). Les femmes et les diplômés universitaires se distinguent par une plus grande régularité de lecture (p. 70). 

Genres littéraires

Les genres les plus populaires sont les suivants :

  • Romans et nouvelles (36 % du lectorat), particulièrement chez les personnes aînées (44 % des 75 ans et plus).
  • Livres de développement personnel (17 %), surtout chez les 45–59 ans.
  • Livres pratiques (16 %), prisés par les 45–74 ans.
  • Bandes dessinées (15 %) chez les 15–29 ans.
  • Livres jeunesse (20 %) chez les 30–44 ans, en lien avec la lecture faite aux enfants.
  • Biographies (19 %) chez les 75 ans et plus (p. 71).

Ce panorama illustre bien la segmentation générationnelle des goûts littéraires : les jeunes privilégient les genres visuels et ludiques (BD, jeunesse), les personnes adultes d’âge moyen s’orientent vers des ouvrages pratiques ou de développement personnel, tandis que les personnes aînées restent attachés aux formes plus classiques (romans, biographies). On retrouve ici une structuration des préférences en fonction des cycles de vie, mais aussi des rôles sociaux associés à chaque étape (parentalité, retraite, etc.).

Motivations et obstacles

Les principales motivations de lecture sont le plaisir et le divertissement (82 %), la détente (80 %) et l’apprentissage (71 %). Chez les 30-44 ans, la lecture revêt une dimension familiale marquée : une personne sur deux lit pour ses enfants, ce qui souligne le rôle de la lecture comme pratique de transmission intergénérationnelle (p. 72). Ici encore, la bibliothèque est susceptible d’agir comme médiatrice culturelle et éducative. 

Du côté des personnes non-lectrices (18 % de la population), les raisons évoquées sont surtout le manque d’intérêt (71 %), le prix élevé des livres (61 %) et le manque de temps (44 %). Les difficultés de lecture comme frein à la pratique sont plus souvent évoquées par les 75 ans et plus (29 %) et, dans une moindre mesure, par les 15-29 ans (21 %), comparativement aux groupes intermédiaires (13 à 21 %) (p. 73). Ce constat suggère que les obstacles liés à la lecture touchent à la fois les âges avancés, souvent en raison de facteurs physiques et/ou cognitifs, et les plus jeunes, possiblement en lien avec des enjeux scolaires ou de littératie.

Seules de faibles proportions mentionnent l’absence de bibliothèque (9 %) ou la complexité des modalités d’emprunt (14 %) (p.73). Ceci souligne la valeur du réseau public déjà largement accessible, mais dont l’utilisabilité pourrait encore être améliorée.

Langues et provenance des auteurs

La langue de lecture illustre un clivage générationnel : 64 % du lectorat lit surtout en français, mais cette proportion chute à 48 % chez les 15–29 ans, qui lisent davantage en anglais (26 %) ou de manière bilingue (23 %) (p.74).

Quant à la provenance des personnes autrices, 18 % du lectorat privilégient surtout les autrices et auteurs québécois. Cette proportion grimpe à 22–26 % chez les 60 ans et plus, mais tombe à 15 % chez les 15–29 ans, qui se tournent majoritairement vers des auteurs et autrices non québécoises (54 %). Ce décalage générationnel met en lumière la difficulté pour la littérature québécoise de s’imposer auprès des plus jeunes, malgré la vitalité de l’édition locale (p.74).

Lecture numérique et audio

Depuis les années 2000, les livres numériques ont élargi l’accessibilité à la lecture, notamment grâce aux bibliothèques publiques qui contribuent à une offre en ligne généreuse. Ils favorisent la diversité des usages et, avec leurs fonctionnalités interactives, enrichissent l’expérience des personnes usagères.

La lecture numérique a été adoptée par 24 % de la population, principalement les jeunes (32 % des 15–29 ans) et les universitaires (32 %):

« La lecture de livres numériques semble être associée au diplôme obtenu. Les personnes n’ayant aucun diplôme ou celles ayant tout au plus un diplôme de niveau secondaire sont moins nombreuses en proportion à avoir lu des livres numériques (respectivement 17 % et 18 %) que les personnes détenant un diplôme de niveau collégial (23 %) ou universitaire (32 %) » (p. 76).

Ce serait aussi le cas en ce qui concerne le revenu. En outre, les personnes immigrantes lisent proportionnellement plus en numérique (34 %) que les natives du Québec (21 %) (p.77).

L’écoute de livres audio concerne 15 % de la population, avec une surreprésentation des 15–44 ans et des ménages à revenu élevé. Cette pratique serait également associée au diplôme et au revenu (pp. 78-79). Comme pour les livres numériques, les personnes vivant dans la région métropolitaine ou nées à l’extérieur du Québec sont plus nombreuses à adopter cette pratique (23 % contre 13 % des personnes natives)(p.79).

Il semble que les bibliothèques publiques évoluent dans un contexte où la lecture demeure une pratique culturelle majeure mais socialement différenciée. Elles contribuent à atténuer les inégalités d’accès, particulièrement face au prix élevé des livres, tout en ayant à relever le défi de la diversification des publics et des supports (numérique et audio).

La fréquentation physique, entre fidélité et comparaison

Considérons maintenant les résultats du chapitre 5 sur les lieux et événements culturels (pp. 80-86). On y apprend que près d’une personne sur deux (49 %) visite une bibliothèque au moins une fois par an, et que 24 % s’y rendent plusieurs fois (voir la capture d’écran du tableau 5.1). Ce taux est légèrement inférieur à celui des musées (51 %) et nettement en deçà de celui des librairies (62 %) (p.81). 

Toutefois, les bibliothèques se démarquent par la régularité de leur fréquentation : un quart des Québécois et Québécoises y retournent plusieurs fois par an. Comparativement aux autres lieux culturels (seulement 11 % retournent plusieurs fois dans les musées par exemple), elles figurent parmi les rares institutions à maintenir une régularité d’usage « ordinaire ». Cette donnée souligne encore que les bibliothèques ne relèvent pas seulement d’une sortie culturelle ponctuelle, mais qu’elles s’imposent comme de véritables tiers lieux, des lieux de vie dont l’offre est intégrée aux routines sociales, éducatives et communautaires. Comme le rappelle l’EQLCD : « près du quart (24 %) des personnes de 15 ans et plus ont fréquenté plusieurs fois dans l’année des bibliothèques publiques, et 29 % ont visité plusieurs fois des librairies » (voir capture d’écran du tableau 5.1). Cette fidélité s’explique par l’offre particulière de ces lieux consacrés au livre et à la lecture (prêt de documents, activités culturelles et rencontres littéraires) qui contribue à ancrer durablement les bibliothèques dans leur communauté (p. 83).

En revanche, plus de la moitié des personnes répondantes déclarent ne pas avoir fréquenté une seule fois une bibliothèque au cours de cette période.

Qui fréquente les bibliothèques ?

Les profils révèlent des écarts persistants. Les femmes fréquentent davantage les bibliothèques (55 % contre 44 % des hommes), de même que les diplômés universitaires (63 % contre 36 % des personnes sans diplôme). On note, en outre, que les écarts de fréquentation liés au revenu sont nettement moins prononcés lorsqu’il s’agit des bibliothèques publiques (45 % à 53 %), contrairement à ce qu’on observe pour les librairies ou les musées. Cela met en évidence la fonction particulière des bibliothèques comme espaces culturels accessibles et inclusifs, capables d’atténuer certaines inégalités sociales dans l’accès à la culture : 

« On observe de grandes disparités entre les personnes détenant un diplôme de niveau universitaire et celles n’ayant aucun diplôme, notamment en ce qui concerne la fréquentation d’une librairie (77 % c. 40 %), d’un musée, d’un centre d’exposition ou d’une exposition (67 % c. 31 %) ou d’une bibliothèque publique (63 % c. 36 %). Les personnes vivant dans un ménage à revenu élevé sont, en proportion, plus susceptibles que celles vivant dans un ménage à faible revenu de visiter régulièrement une librairie (70 % c. 50 %) ou un musée, un centre d’exposition ou une exposition (63 % c. 39 %). Cependant, les écarts selon le niveau de revenu du ménage sont moindres quant à la fréquentation des bibliothèques publiques (proportions variant de 45 % à 53 %), ce qui illustre l’importance de ces établissements dans la réduction des inégalités en matière d’accès à la culture » (p. 81).

Les personnes immigrantes affichent des taux de fréquentation plus élevés (63 % contre 45 % des personnes natives), confirmant que les bibliothèques jouent un rôle interculturel significatif dans les parcours d’intégration. De même, les personnes en milieu urbain fréquentent davantage les bibliothèques (56 % à Montréal contre 40 % en région) (p. 82).

Revenons sur cette fréquentation régulière de la bibliothèque en considérant l’âge (voir capture d’écran du tableau 5.2). On constate que l’analyse des groupes d’âge met en évidence une courbe en U inversé : la fréquentation est particulièrement élevée chez les jeunes adultes (26 %) et les familles en âge scolaire (31,3 % chez les 30-44 ans), diminue à l’âge actif (19,3 % chez les 45-59 ans, 18,9 % chez les 60-74 ans), puis remonte chez les aînés (23,2 %). Cette variation illustre ce que Bourdieu associe à l’habitus ou à la structuration des pratiques par les rythmes sociaux  : les bibliothèques sont sollicitées différemment selon les étapes de la trajectoire de vie (études, parentalité, contraintes professionnelles, retraite).

Comparées aux librairies, qui demeurent les lieux consacrés au livre les plus fréquentés (29,2 % plusieurs fois par an), les bibliothèques se distinguent par une fonction égalisatrice. La librairie suppose un capital économique, alors que la bibliothèque repose sur la gratuité et l’accessibilité. La remontée de la fréquentation chez les aînés témoigne aussi de leur rôle de proximité et de socialisation, là où la consommation marchande du livre diminue vraisemblablement en importance.

L’EQLCD souligne aussi que le lien avec les bibliothèques s’enracine dès l’enfance : 78 % des adultes se rappellent y avoir participé entre 6 et 15 ans (p. 98). Cette expérience d’éveil culturel reste un point de passage majeur, mais elle n’assure pas à elle seule la fidélité à l’âge adulte : elle doit être relayée par le capital scolaire et social qui se transmet, s’incorpore et se consolide au fil de la vie et des trajectoires sociales.

Des défis 

Il semble donc que L’EQLCD met en lumière une transformation des pratiques culturelles au Québec, fortement influencée par le numérique et la diversification des modes de consommation. Pour les bibliothèques publiques, plusieurs défis se profilent. Sur le plan de l’accessibilité, elles demeurent des espaces stratégiques pour la  réduction des inégalités, mais elles doivent composer avec la fracture numérique, particulièrement marquée chez les personnes âgées, à faible revenu ou vivant hors des grands centres. Elles sont aussi confrontées à la concurrence des plateformes numériques, qui attirent par l’instantanéité et la personnalisation, les obligeant à repenser leur attractivité et à renforcer leur offre hybride assez fragile actuellement.

Par ailleurs, les bibliothèques jouent un rôle crucial dans la diversité culturelle et linguistique, en valorisant la production québécoise, francophone, autochtone et issue de l’immigration. Elles doivent aussi accompagner les cycles de vie, en consolidant la transmission culturelle dès l’enfance et en soutenant l’apprentissage et la lecture tout au long de la vie.

À la croisée des chemins, elles affrontent simultanément l’expansion du numérique, les attentes croissantes en matière de justice sociale et d’inclusion, ainsi que les défis environnementaux. Et, comme l’avait montré Bourdieu, l’institution culturelle, en l’occurrence ici la bibliothèque, demeure un espace à la fois d’inclusion et de distinction.

Une conclusion : Les bibliothèques, entre démocratie, distinction et care

Ces données, en effet,  suggèrent fortement que les bibliothèques sont à la fois inclusives et sélectives. Inclusives, parce qu’elles desservent presque toute la population et réduisent certains écarts liés au revenu. Sélectives, parce que leur fréquentation demeure fortement corrélée au capital scolaire et culturel. Bourdieu rappelle, dans La Distinction (1979), que les pratiques culturelles ne sont jamais neutres : elles traduisent et reproduisent la distribution inégale des capitaux. Ce qui est une autre manière de questionner la neutralité de la bibliothèque.

L’ancrage précoce à la bibliothèque pendant l’enfance illustre également ce que Bourdieu et Passeron analysent dans La Reproduction (1970) – et aussi, mais autrement, dans Les Héritiers (1967) : les dispositions acquises tôt ne portent leurs fruits qu’en interaction avec les ressources scolaires et sociales ultérieures. Celleux qui accumulent le capital culturel nécessaire poursuivent la fréquentation, tandis que d’autres s’en éloignent.

À l’ère du numérique, l’inégalité ne disparaît pas, elle se reconfigure. L’accès aux nouvelles formes de culture suppose la maîtrise de codes et de compétences techniques spécifiques, inégalement distribuées (Bourdieu, 1989). Ainsi, si les personnes diplômées et les jeunes adoptent massivement les services numériques, ces outils ne gomment pas les hiérarchies : ils en dessinent de nouvelles.

Les bibliothèques apparaissent dès lors comme des infrastructures critiques de savoirs, mais aussi comme des institutions paradoxales prises dans une tension entre ouverture et distinction. Elles peuvent certes être vues comme des lieux de démocratisation, voire de démocratie culturelle, mais aussi comme des espaces où se rejouent les luttes symboliques du champ culturel (Bourdieu, 1992). 

S’il faut parler d’avenir, à ce point, celui-ci dépendra de la capacité des bibliothèques à retrouver leurs publics, à redéfinir les formes de capital culturel qu’elles valorisent, à reconnaître la pluralité des savoirs et à se positionner comme actrices de justice sociale et environnementale dans un monde traversé par de multiples urgences – qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle ou de la crise écologique. Redéfinir le capital culturel implique, par exemple, d’élargir la reconnaissance des pratiques légitimes en intégrant les littératies communautaires, numériques, médiatiques et informationnelles, mais aussi la culture populaire – mangas, balados ou jeux vidéo – au même titre que la littérature dite « classique » (Dufour et al., 2021). Cela suppose également de poursuivre le développement des espaces de création et de participation, tels que les fab labs ou les laboratoires citoyens, qui diversifient les pratiques reconnues et contribuent au soutien des cultures numériques. Reconnaître la pluralité des savoirs veut dire valoriser, dans la foulée des stratégies d’équité-diversité-inclusion-réconciliation en émergence (Martel et Dufour, 2024), les perspectives autochtones et interculturelles, comme celles des personnes issues de l’immigration dans les collections, mais aussi co-construire avec les communautés des ressources vivantes et accessibles, qu’il s’agisse d’archives communautaires ou de ressources éducatives libres, et ce, malgré un climat d’adversité. 

Mais cet avenir repose aussi sur la responsabilité et la responsabilisation des gouvernements locaux et nationaux, qui ne peuvent se contenter d’ajustements marginaux. Ils doivent envisager le financement des bibliothèques comme un investissement structurant, stable et conséquent – car une augmentation ponctuelle n’aboutit pas forcément à un budget suffisant et durable, même bien géré – et reconnaître politiquement leur rôle stratégique pour la société, l’éducation, la démocratie culturelle.

Enfin, le rôle des bibliothèques dans la justice sociale et environnementale s’exprime déjà, à certains égards, dans leurs fonctions d’accueil – refuges climatisés en période de canicule ou chauffés en hiver – et pourrait s’élargir à des initiatives de sobriété numérique ou à l’organisation d’ateliers citoyens sur les enjeux écologiques et technologiques. Dans cette perspective, leur mission s’enrichit d’une véritable dimension de care, telle que définie par Joan Tronto dans Un monde vulnérable (2010), fondée sur la responsabilité éthique, la réciprocité et l’attention aux interdépendances. Prendre soin des communautés, c’est non seulement répondre à leurs besoins culturels et sociaux immédiats, mais aussi reconnaître leur vulnérabilité, soutenir leur agentivité et favoriser une participation inclusive. En ce sens, les bibliothèques apparaissent comme des infrastructures critiques et résilientes, mais aussi comme des institutions attentives, capables de contribuer activement à la justice sociale et écologique.

Notes

[1] Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

[2] Les données proviennent de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques (EABP) réalisée par le MCC et BAnQ.

[3] L’article présente une parité dans les citations puisque presque autant de personnes identifiées comme hommes et femmes sont mentionnées; ce qui rappelle l’importance de la représentativité dans la production et la reconnaissance du savoir.

Références [3]

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1967). Les héritiers: Les étudiants et la culture. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1970). La reproduction: Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

Bourdieu, P. (1979). La distinction: Critique sociale du jugement. Paris: Les Éditions de Minuit.

​​Bourdieu, P. (1989). La noblesse d’État: Grandes écoles et esprit de corps. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art: Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil.

Dufour, C., Martel, M. D., Lacelle, N., Kiamé, S., Garneau-Gaudreault, L.-A. & Poulin, T. (2021). Littératie communautaire : analyse de la production documentaire et revue de la littérature. Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, 14. https://doi.org/10.7202/1086911ar

 Genêt, P. (2025). Les pratiques culturelles au Québec en 2024, [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 126 p. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/pratiques-culturelles-2024.pdf

Jacobs, J. (1961). The Death and Life of Great American Cities. New York, NY: Random House.

Klinenberg, E. (2018). Palaces for the people: How social infrastructure can help fight inequality, polarization, and the decline of civic life. New York, NY: Crown.

Marceau, S. (2024, décembre). Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 (Optique culture, no 99). Observatoire de la culture et des communications du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec et Bibliothèque et Archives nationales du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bibliotheques-publiques-quebecoises-2022.pdf

Martel, M. D., et Dufour, C. (2024, 31 octobre). Enquête RÉDI : Rapport final. Résultats des analyses des réponses au questionnaire RÉDI. Rapport préparé en collaboration avec le Comité ÉDI de la Fédération des milieux documentaires (FMD) et l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI), Université de Montréal.

Mattern, S. (2014). Library as infrastructure. Places Journal. https://doi.org/10.22269/141223

Putnam, R. D., & Feldstein, L. M. (2003). Better together: Restoring the American community. Simon & Schuster.

Tronto, J. (2010). Un monde vulnérable: Pour une politique du care (S. Laugier, Trad.). Paris: La Découverte. 

White, B. & Martel, M. D. (2021). An Intercultural Framework for Theory and Practice in Third Place Libraries, Public Library Quarterly, DOI: 10.1080/01616846.2021.1918968

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  • Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?
    Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations. Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’
     

Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?

22 juillet 2026 à 06:18

Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations.

Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’est le cas depuis plus de 20 ans avec le lancement de Google News en 2002, ne trouvent aucune issue au pacte attentionnel Faustien qui leur a été imposé : laissez-moi indexer et réutiliser vos contenus et en échange vous serez visibles, ou empêchez-moi de le faire et l’audience de vos sites sera quasi nulle.

L’article de Nicolas Lellouche sur Numérama résume très bien les principaux enjeux de cette arrivée et le changement de statut de celui qui était, jusqu’ici, un moteur de recherche.

Il y a, bien sûr, de quoi s’inquiéter circonstantiellement toujours davantage, mais structurellement, sur le fond, rien n’a vraiment changé depuis presqu’un quart de siècle. Google est un moteur de recherche devenu un moteur de réponses (« il n’y aura plus que des réponses » prophétisait Marguerite Duras) ; Google est un béhémot calculatoire qui a bâti son succès sur un régime de captation d’externalités (le web) qu’il a progressivement transformé en autant d’internalités. D’abord sur des sources ouvertes (le web donc, et notamment Wikipédia) puis sur des sources propriétaires ou mettant en jeu des principes de propriété intellectuelle (la presse notamment). Et toujours en pratiquant « l’Opt-Out » c’est à dire la captation / prédation par défaut, libre ensuite à chacun de faire part de sa volonté d’en sortir (il est d’ailleurs possible de sortir votre site de l’AI Overview). Et lorsque la masse de ces internalités fut suffisamment « à l’échelle », Google se trouva alors en situation de jouer à son avantage la rivalité qu’il avait lui-même créé (et arbitré) entre la qualité, l’importance et la nécessité de la production de contenus externes d’une part, et d’autre part celle de la production de réponses internes suffisamment courtes pour ne pas heurter de front la propriété intellectuelle (jouant entre l’usage « de minimis », le Fair-Use et l’exception pour courte citation) et suffisamment complètes pour satisfaire des requêtes informatives sans nécessité d’aller chercher des compléments d’information à l’extérieur du moteur ou alors en le faisant uniquement dans l’écosystème de sites tiers déjà dans le giron de la firme.

Avec AI Overviews, Google pousse donc un cran plus loin cette logique phagocyte. Et ce faisant il cesse peut-être irrévocablement d’être un « portail » (il n’en était déjà plus que l’ombre depuis longtemps mais maintenait nonobstant une fonction d’accès et d’orientation) pour devenir une simple « porte », que chaque requête sur le moteur referme derrière notre passage.

Permettez-moi alors de formuler une question volontairement provocante. Et si finalement Google était juste en train de devenir … un média ? Google dont longtemps le métier correspondant à son chiffre d’affaire fut celui d’être une régie publicitaire, et de n’être que cela (malgré ce que ses fondateurs affirmaient dans leur article séminal). Google deviendrait donc un média. Mais un média aux fonds baptismaux particuliers : entièrement construit sur la prédation d’externalités, sorte de Cronos dévorant ses enfants, il se mue aujourd’hui avec AI Overviews en média autophage qui tend à ne plus se nourrir que de lui-même. Ce « lui-même » étant permis par la volumétrie totalement inédite ainsi que par les effets de dissémination en même temps que d’opacification immanents des LLM (larges modèles de langage). La question est de savoir jusqu’où et jusqu’à quand ce principe autophage pourra être poursuivi, et la seule certitude est qu’il ne pourra pas l’être éternellement car si grande que soit l’étendue des éléments constituant aujourd’hui la ressource indexable et pouvant être générée du moteur, elle n’est pas infinie et nécessitera donc toujours et tout le temps l’appui de ressources externes (au Royaume-Uni après deux ans de déploiement le trafic vers les sites d’éditeurs à drastiquement chuté – entre 20 et 40% de baisse). Sauf … sauf à considérer pouvoir se satisfaire d’un pourrissement (ou d’une emmerdification) et à disposer des moyens pour faire croire qu’il n’est que périphérique et marginal.

Deux éléments pour conclure.

D’abord le mythe de Cronos dévorant ses enfants laisse place au scénario dans lequel ceux-ci se voient finalement régurgités et renversent leur père pour s’installer comme nouveaux dieux sur le mont Olympe.  C’est précisément pour s’en prémunir que très tôt Google a eu l’intelligence de développer son propre LLM et pouvant s’appuyer sur l’immensité des données et des textes qu’il avait déjà collectés, traités, indexés, et dont il avait, bien avant même l’invention du terme « LLM », déjà fait corpus (à ce titre le programme Google Books exploité à l’époque avec les technologies disponibles du TALN – traitement automatique du langage naturel – fut une pierre angulaire déterminante.

Ensuite j’évoquais plus haut l’article séminal de S. Brin et L. Page dans lequel après avoir décrit la formule et l’algorithme du Pagerank ils reviennent en annexe sur la toxicité du modèle publicitaire qui fait aujourd’hui leur fortune et constitue leur seul paradigme de déploiement. Notez que ce passage (ces « annexes ») a étrangement disparu de la version accessible depuis le site de la firme, mais qu’elle est heureusement toujours présente sur la page originale du laboratoire de l’université de Stanford. La seule leçon à retenir de cela est assez simple : ne faites jamais confiance à un prédateur.

Tableau de Rubens. Cronos dévorant ses enfants
(Source Wikipedia)

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  • Caméra(i) Café. Sucré à l’IA.
    Longtemps le numérique fut envisagé et traité comme ce qu’il était en première intention : un moyen de stockage. Et à ce titre la possible et pratique externalisation de nos mémoires, mémoires documentaires d’abord, mémoires intimes ensuite. Je suis récemment tombé sur un article expliquant comment le recours à l’IA allait permettre de redonner vie à la série Caméra Café, notamment en clonant – avec leur accord – les deux acteurs principaux et en les rajeunissant, mais aussi je cite : dans l’opt
     

Caméra(i) Café. Sucré à l’IA.

22 juillet 2025 à 12:30

Longtemps le numérique fut envisagé et traité comme ce qu’il était en première intention : un moyen de stockage. Et à ce titre la possible et pratique externalisation de nos mémoires, mémoires documentaires d’abord, mémoires intimes ensuite.

Je suis récemment tombé sur un article expliquant comment le recours à l’IA allait permettre de redonner vie à la série Caméra Café, notamment en clonant – avec leur accord – les deux acteurs principaux et en les rajeunissant, mais aussi je cite : dans l’optique de « moderniser la série » et de « faire revivre [le] catalogue [de la maison de production]. »

On s’était habitué aux suites menant à Rocky 5 ou à Rambo 4 ou plus récemment à Fast And Furious 10, on vit également l’émergence des séries, reboots, préquels et autres déclinaisons « d’univers » ou de tonneaux des Danaïdes scénaristiques baptisés « multivers », mais aujourd’hui avec l’IA ce à quoi nous assistons c’est à l’industrialisation de ces multivers comme autant de répliques d’univers à moindre coût. Et ce pour permettre de doper de vacuité d’anciennes têtes de gondole d’audience en leur donnant une nouvelle et artificielle jeunesse, mais aussi et surtout une nouvelle surface et amplitude de diffusion.

Têtes de clones.

 

L’article de Marina Alcaraz dans Les Échos explique ainsi que l’IA sera utilisée dans 4 objectifs distincts :

« D’abord, pour reprendre tout le catalogue français du programme tourné au début des années 2000 (environ 700 épisodes) et le passer au format actuel en 16/9 et 4K. L’IA sert à reconstituer les images manquantes et à moderniser le rendu.

Ensuite, les nouvelles technologies sont utilisées pour indexer les épisodes et analyser les textes. Exit les termes de l’époque, comme Walkman, les références à l’actualité ou à la politique du début du millénaire. « Quand les dialogues parlent de choses que les jeunes ne connaissent pas, l’IA va les remplacer par des mots ou des expressions plus d’actualité », explique Jean-Yves Robin, président de Robin & Co.

Enfin, l’IA va créer des deepfakes des comédiens, dont ceux Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h, pour les insérer dans les versions issues de l’international. On estime qu’il y a 5.000 à 6.000 épisodes produits dans le monde, dont environ la moitié d’originaux, reprend le producteur. On pense pouvoir au moins doubler le catalogue français. C’est une façon de faire revivre les catalogues sur des fictions comme celle-ci, où des comédiens sont trop âgés. »

 

Cet exemple est particulièrement intéressant car il mobilise en effet les quatre ressorts actuels des enjeux de l’IA dans le contexte des industries culturelles. Un enjeu d’abord technique d’optimisation et de « modernisation » (pour autant que l’idée de modernisme ait un sens lorsque l’on parle d’IA). Un enjeu ensuite « éthique » qui mobilise la question de l’intégrité documentaire des oeuvres (et d’une forme de « cancel culture », j’y reviendrai). Un enjeu juridique qui touche à la fois au droit d’auteur, au droit à l’image et à la propriété intellectuelle ; ici les comédiens ont accepté d’être clonés contre rémunération et il serait d’ailleurs intéressant de voir quel type de contrôle ils ont accepté de céder sur leur image, et jusqu’à quand. Et enfin un enjeu économique de saturation et de maximisation des logiques d’exploitation par procédé de duplication dans un univers médiatique déjà passablement saturé et qui vient encore alourdir le poids de ce que l’on appelait « les étagères infinies », c’est à dire l’immensité de catalogues de contenus dans lesquels on passe davantage de temps à choisir quoi regarder plutôt qu’à simplement … regarder.

Désormais, il semble qu’aucun contenu culturel ayant eu ne serait-ce qu’une once de succès d’audience ou critique ne puisse et ne doive mourir ou être oublié. Tout doit être fait pour le maintenir artificiellement en circulation médiatique. C’est une sorte de palimpseste à l’envers, dans lequel on partirait de la version la plus aboutie de l’oeuvre originale pour ensuite la recouvrir de couches affadies de ses propres extensions, dérivations, réécritures et copies.

[Mise à jour du 23 Juillet]

Autour de ce sujet on pourra également se référer au concept de « Foreverism » de Grafton Tanner, ainsi qu’aux pages de Deleuze sur la question de la répétition.

[/Mise à jour]

Dans un tout autre registre, je m’étais il y a quelques années intéressé au fait que les profils Facebook de personnes décédées continuaient d’être une manne d’interaction (et donc de revenus) pour la plateforme ; plateforme qui avait ainsi tout intérêt à nous inciter à transformer ces comptes en autant de « mémorial » et à nous rappeler de souhaiter les anniversaires de nos amis morts. Il s’agissait et il s’agit toujours de se payer, encore et encore, jusqu’au bout du cynisme.

C’est un peu le même type de processus auquel nous assistons aujourd’hui avec ces maisons de production qui veulent encore se payer sur des contenus culturels (ici des séries) pourtant déjà au bout de toutes les logiques de rentabilité existantes : en l’occurence, pour la série Caméra Café, elle a déjà été vendue et exploitée dans plus de 60 pays, et tous les produits dérives possibles et imaginables ont également été exploités et surexploités.

Intégrité documentaire.

C’est pour moi le grand sujet des années qui s’ouvrent devant nous. Car avec l’IA, et comme cela est relaté dans l’article de Marina Alcaraz pour Les Échos, vient aussi la tentation d’effacer toute forme de référence à l’actualité de l’époque de production du contenu concerné. On parle ainsi de gommer le « walkman » pour le remplacer par autre chose qui parle à la nouvelle « cible » envisagée. Toujours d’après le prodicteur de la série, grâce à l’IA, exit aussi les références à l’actualité politique de l’époque. Ce qui vient nourrir encore le débat sur une forme de Cancel Culture. Ou comment réécrire des contenus culturels qui ne peuvent être autre chose que le reflet d’une époque avec tout ce que cette époque comportait de tolérance qui nous semble aujourd’hui relever légitimement de formes d’abus condamnables.

De mon côté, plutôt que de m’enferrer dans le débat souvent glissant de la « cancel culture » je préfère parler et questionner le thème de l’intégrité documentaire.

Je vous en ai souvent parlé sur ce blog, mais la première fois que j’ai commencé à réfléchir à la notion « d’intégrité documentaire » c’était lorsque j’écrivais beaucoup sur « l’affaire » Google Books et la manière dont le moteur s’était soudainement mis à numériser à très large échelle des livres du domaine public mais aussi des ouvrages sous droits, et où avaient émergé, pour l’ensemble des contenus culturels, les offres de streaming allant avec une forme manifeste de dépossession des anciens supports physiques (CD, DVD, etc.) qui nous privaient ce faisant de certains de nos droits de propriété (j’avais même appelé cela « l’acopie« ). Bref c’était il y a plus de 20 ans. Pour expliquer cette notion d’intégrité documentaire auprès de mes étudiants j’utilisais et j’utilise encore souvent l’exemple des éditions des grands classiques en version « digest » disponibles aux USA du type « la bible en 20 pages » ou « les misérables en 50 pages. » Je leur explique que si l’on n’est confronté qu’à la version « courte » des misérables, version dont on a expurgé non seulement différents niveaux de l’intrigue mais dont on a aussi modifié, pour les atténuer, les aspects paraissant les plus « choquants », le référent culturel que l’on construit et les comportements et les repères sociaux communs qu’il permet d’inscrire dans un horizon culturel partagé changent alors de manière radicale. En modifiant et en édulcorant « Les misérables » comme oeuvre littéraire (ou fait culturel) on influe nécessairement sur la perception que nous aurons de « la misère » comme réalité sociale. De la même manière et en prolongement, le fait de choisir, sur telle ou telle édition ou réédition, numérique ou non, d’enlever, de gommer ou de réécrire certains aspects de l’oeuvre sont une atteinte claire à son intégrité documentaire et constitue donc aussi un trouble à la diachronie et à la synchronie dans lesquelles toute oeuvre s’inscrit.

C’est d’ailleurs ce que l’historienne Laure Murat rappelle encore dans son dernier essai (que je n’ai pas encore lu) « Toutes les époques sont dégueulasses » mais dont j’ai pu entendre une interview sur France Inter dans laquelle elle expliquait ceci :

Faut-il corriger les textes pour qu’ils soient lisibles à nos yeux contemporains ? Laure Murat : « Je crois que la question pose un gros problème. Parce que si vous nettoyez les textes des sujets qui fâchent, des mots qui fâchent, vous aboutissez à une falsification et un mensonge historique, qui a pour conséquence très grave de priver les opprimés de l’histoire de leur oppression. Donc, supprimez les remarques misogynes de James Bond et ses actions – parce qu’il faut aussi toucher à l’intrigue – ça devient quand même nettement plus compliqué. Faites-en un proto-féministe, il y a beaucoup de travail, et vous ne comprendrez plus rien à la misogynie des années 1950-60. Et je crois que ce n’est pas une bonne idée. »

 

Alors on pourra certes arguer que la suppression d’un Walkman dans Caméra café n’a pas la portée symbolique de la réécriture d’une oppression, mais quid des blagues machistes ou sexistes de la série qui, à l’époque déjà, jouaient d’une ambiguïté sur la « beaufitude » de celui qui les énonçait ?  Faut-il également les réécrire au risque, en effet, de ne plus rien comprendre au sexisme et à la misogynie du début des années 2000 ?

« Celui qui oublie ou qui méprise l’histoire est condamné à la revivre » écrivait le philosophe George Santayana. La seule promesse d’une Cancel Culture qui au prétexte de l’IA, finirait par faire système à l’échelle de nombre de biens et produits culturels, c’est le retour en plus violent de ce passé effacé.

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  • Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.
    Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage. Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence. Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fiction
     

Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.

1 avril 2025 à 12:06

Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage.

Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence.

Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fictionné pour servir ses seuls intérêts pour autant qu’il soit lui-même en capacité de les identifier comme tels. Salut Nazi hier, chapeau fromage aujourd’hui, et demain quoi d’autre ?

On a beaucoup parlé de l’ère des Fake News et de celle des faits alternatifs. En 2018 dans l’article « Fifty Shades of Fake » publié un 1er Avril, je vous parlais de la manière dont les architectures techniques toxiques des grandes plateformes numériques se mettaient au service presque « mécanique » de cette amplification du faux et de son écho dans nos sociétés. Je martelais que « la propagation de Fake News est davantage affaire de topologie que de sociologie » ; en d’autres termes que la capacité de circulation des contenus relevant des Fake News ou des faits alternatifs, leur capacité également de percoler dans tous les espaces sociaux conversationnels, massifs ou intersticiels, médiatiques ou dialogiques, cette capacité s’explique d’abord et avant tout par la topologie et l’organisation (le « dispositif ») des espaces numériques. Et que ce n’est qu’à la marge ou en tout cas dans un second temps que l’on peut caractériser de manière causale ces circulations en les rattachant à des catégories sociologiques liées à l’âge, au niveau d’éducation ou à tout autre variable.

Sept ans plus tard, ce 1er Avril 2025, ce qui se joue est de l’ordre de la tension désormais explosive entre un écosystème numérique bâti sur la question documentaire de la trace (traces de nos données, de nos comportements, de nos navigations, de nos opinions, etc.), et un saisissement technologique et politique qui ajoute un déterminisme de l’emballement à un extractivisme souche. Et ce que l’on nomme IA  – et qui est plus précisément un ensemble d’artefacts génératifs nourris d’une incommensurable quantité de données sans considération aucune pour leur origine, leur appartenance ou leur(s) propriété(s) – ce que l’on nomme IA n’est que le dernier (et peut-être ultime) avatar à la fois de cet extractivisme et de cet emballement. Avec un point nouveau qui est celui de l’alignement total de ces technologies avec les agendas politiques de régimes tous au mieux illibéraux.

« It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. »
(Macbeth. Shakespeare.)

Poisson (mort) d’Avril. Il y a de cela quelques années, la plupart des grands groupes technologiques de la trace (de Google à Facebook) se livraient à quelques « poissons » en ce jour particulier du 1er Avril. Aujourd’hui cette pratique s’est pour l’essentiel perdue et lorsqu’elle subsiste, elle ne suscite que peu ou pas d’écho médiatique tant le rapport que nous entretenons au quotidien avec la tromperie, la duperie, le décalage, de faux et l’irréel s’est totalement transformé. Ce qui était hier une stratégie éditoriale d’exception (dire le faux) est devenu aujourd’hui un régime éditorial courant, une routine.

Le monde façon studio Ghibli. Que chacun se soit emparé de la possibilité de faire « mème » dès lors que quelques-uns se sont saisis de la nouvelle opportunité offerte de créer des images, de soi ou du monde, à la manière du studio Ghibli dans ChatGPT, n’a rien d’inédit ou d’étonnant. Chaque époque numérique a pu documenter la manière dont ces productions documentaires particulièrement fécondes étaient massivement reprises lorsqu’elles présentaient la double capacité de se mettre en scène soi-même et/ou de s’attacher à des représentations culturelles déjà prégnantes. Ainsi certains et certaines se souviendront avec moi de ces générateurs permettant de « vieillir » une photo de nous, ou de chez nous, comme à l’argentique des premiers temps photographiques ; se souviendront aussi de la reprise du portrait « Hope » d’Obama par l’artiste Shepard Fairey et de la manière dont on vit presque partout se multiplier les copies de ce portrait avec nous à la place d’Obama. Et de tant d’autres choses encore.

Aujourd’hui des biotopes numériques tout entiers sont exclusivement bâtis sur leur capacité à faire « mème », à conditionner la production de contenus à leur alignement avec des ritournelles préenregistrées, des « trends ». « Trends » ou « tendances » : des formes de facilitations virales qui devraient nous interroger non pas par leur capacité à être suivies en tant que telles dès lors qu’elles ont été « amorcées », mais par l’assignation à l’identique qu’elles produisent et qui est une forme de prophylaxie paradoxalement mortifère de diversités, d’altérités et de dissemblances. En un mot : TikTok.

Que dire d’un monde dans lequel l’esthétisation de soi (et du monde) fait aussi fonction de bascule dans d’autres régimes de vérité ? Comment « être au monde » quand la plupart des « corporations du filtre » (pour reprendre une expression d’Umberto Eco désignant les journalistes, éditeurs, bibliothécaires, etc.) qui jusqu’ici faisaient fonction d’assignation, de rappel et de construction du réel sont en train de s’effondrer pendant qu’à l’autre bout de la chaîne documentaire de l’énonciation prospère une vision du réel qui n’est plus qu’essentiellement filtrée, et ce, des filtres de déguisement que chaque application ou biotope numérique propose ou superpose à chaque dialogue ou interaction jusqu’aux filtres de travestissement qui s’accolent aux paroles politiques publiques quand elles sont portées « sous couvert » de décalage, d’humour, de cynisme ou plus simplement de … programme.

Je fais ici une différence entre la question du filtre comme « déguisement » et dans lequel l’enjeu est précisément que le destinataire puisse repérer et identifier l’effet de décalage soit par l’exagération soit par le grotesque soit par l’irréalisme produit (par exemple les filtres « oreilles de chien » dans Snapchat), et la question des filtres comme « travestissements » dans lesquels l’enjeu est cette fois de produire un effet de réel authentifiable sinon authentique, travestissements qui « agissent » de manière performative autant chez l’émetteur (avec des troubles pouvant aller jusqu’à la dysmorphophobie) que chez le récepteur devenu incapable de discernement ou propulsé dans une vallée de l’étrange dont il ne sait à quelle part de son réel rattacher l’expérience ressentie.

Se confronter à l’information sur et dans les médias sociaux numériques (mais pas uniquement) c’est donc pour beaucoup se confronter à des surimpressions permanentes et rémanentes qui oscillent entre l’esthétique Ghibli, les chapeaux fromage d’Elon Musk, ou les pulsions d’un président élu pour envahir le Groenland. Non seulement plus grand-chose ne prête à sourire mais la tentation de faire des blagues se trouve totalement distancée par le réel lui-même. Par-delà la réalité sourde de l’état réel de notre monde, de ces effondrements climatiques et de ses guerres en cours en Ukraine, à Gaza, au Yémen et ailleurs, l’actualité géopolitique internationale est une oscillation permanente entre une version documentaire d’Idiocracy et des faits totalement en phase avec la ligne éditoriale du Gorafi.

Tout cela est irréel par intention ; tout cela contribue à déréaliser pour partie notre rapport au monde et aux autres ; tout cela nous installe dans une sorte d’a-réalité, une privation de réel, une douce torpeur ; tout cela produit des formes instrumentales et instrumentalisées de tech-réalité, c’est à dire d’une réalité qui ne serait sensible qu’au travers des politiques éditoriales ou des interfaces des grandes sociétés technologiques et de leurs filtres.

Le rêve avorté du Métavers imaginé par Zuckerberg n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de rester en capacité de discernement sur des formes avérées d’univers sociaux et informationnels qui déjà peuplent, filtrent, habitent nos univers quotidiens et qui s’y superposent en évidence.

Le monde version studio Ghibli. Et le chapeau fromage d’Elon Musk. Irréel. Déréaliser. A-réalité. Tech-réel. Et la suite. Déjà là. Tescreal.

[Mise à jour du 6 Avril] I’ve got my Ghibli. And the World is filtered-reality.

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    C’était il y a 24 ans. Le 15 Janvier 2001 naissait Wikipédia. dans un monde numérique où Google était lui-même né en 1998 et le web encore quelques années avant (disons vers 1991 pour faire simple même si sa date de naissance officielle est plutôt en Mars 1989). Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui. A l’image d’une chanson de Cabrel, elle a en effet dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui. Et aujourd’hui encore elle est la cible d’une offensive co
     

World Wide Wikipedia. Pourquoi il faut à tout prix défendre Wikipedia.

23 février 2025 à 07:35

C’était il y a 24 ans. Le 15 Janvier 2001 naissait Wikipédia. dans un monde numérique où Google était lui-même né en 1998 et le web encore quelques années avant (disons vers 1991 pour faire simple même si sa date de naissance officielle est plutôt en Mars 1989).

Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui.

A l’image d’une chanson de Cabrel, elle a en effet dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui. Et aujourd’hui encore elle est la cible d’une offensive coordonnée qui va des USA jusqu’à la France. Une offensive d’une violence et d’une portée rarement atteinte. Avec en tête un Musk qui rêve de sonner l’Hallali de l’encyclopédie.

L’histoire de Wikipedia est indissociable de celle du web et du numérique plus largement ; elle en a toujours constitué un point nodal. Elle est une Babel moderne, elle a changé le périmètre de ce que l’on nommait encyclopédisme (pour un « encyclopédisme d’usage » comme je le qualifiais en 2008), elle en a aussi changé certains codes et certaines valeurs. A l’échelle du monde numérique et un peu au-delà, elle est le dernier espace commun non-marchand, entièrement dédié à la connaissance. Un espace dont le fonctionnement reste ouvert et transparent, tant dans sa gestion administrative (c’est une fondation, Wikimedia, qui préside aux destinées de l’encyclopédie) que dans sa matérialité documentaire (chaque page de l’encyclopédie propose d’accéder à son historique de modifications et aux débats qui en sont à l’origine).

Contrairement à ce que l’on lit souvent dans les arguties de ses détracteurs, non, il n’y a aucun anonymat sur Wikipedia mais un toujours possible pseudonymat. C’est à dire que concrètement il est toujours possible via différents moyens techniques de rattacher un pseudonyme à une identité civile. Et c’est aussi la raison pour laquelle les « proxys ouverts » (qui eux, permettraient en effet un anonymat réel) sont interdits sur Wikipedia. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que globalement, cette règle du pseudonymat prévaut dans la quasi-totalité des médias sociaux grands publics, c’est à dire que oui, bien sûr, Facebook, X et d’autres ont toujours la possibilité de retrouver les auteurs de propos condamnables par la loi ou à l’origine de phénomènes de harcèlement. Le fait qu’ils ne le fassent pas systématiquement, le fait qu’ils n’appliquent même pas leurs propres règles, dit tout de leur cynisme fondé sur l’optimisation de la circulation des discours de haine. Je ne vous réexplique pas tout ça en détail, j’ai déjà écrit des centaines d’articles sur ce sujet (et quelques livres aussi). Flemme de tout réexpliquer, l’archive du blog est aussi là pour cela. Je vous en mets quand même un parmi tant d’autres, qui synthétise l’essentiel.

Au commencement il y a la haine de Musk.

Musk qui n’est pas à un revirement près, et qui après avoir par le passé à de nombreuses reprises « loué » Wikipedia pour les services qu’elle rendait, prend aujourd’hui la tête d’une croisade réactionnaire internationale.

Musk, c’était mieux avant.

Très tôt dans la dynamique de l’installation de Trump à la Maison Blanche, Elon Musk appelait au boycott de Wikipedia. Au motif qu’elle serait – selon lui – une entreprise partisane entièrement vouée au Wokisme et à l’extrême gauche. Pour rappel, absolument aucune étude scientifique sérieuse depuis que Wikipedia existe n’a permis de prouver une telle assertion. A la différence de toutes les études scientifiques démontrant en revanche que globalement l’écosystème des plateformes penchait plutôt à droite et que dans le cas particulier de Twitter puis de X les discours conservateurs et d’extrême-droite étaient, pour le coup, délibérément mis en avant. Et que oui globalement « internet » et « les algorithmes » sont très clairement de droite, et que cela s’explique tout à fait rationnellement.

Ces derniers jours encore, une étude de Global Witness notamment reprise sur Techcrunch et sur Nieman Lab, démontrait que concernant X et TikTok et à l’occasion des élections de ce week-end en Allemagne, tout était fait pour favoriser la place du parti d’extrême-droite AfD, parti qui ne fait aucun mystère ni tabou de son affiliation néo-nazie.

« 78 % du contenu politique recommandé algorithmiquement par TikTok aux comptes testés, et provenant de comptes que les utilisateurs testés ne suivaient pas, soutenait le parti AfD. (…) Sur X, Global Witness a constaté que 64 % des contenus politiques recommandés soutenaient l’AfD. En testant le biais politique général de gauche ou de droite dans les recommandations algorithmiques des plateformes, ses conclusions suggèrent que les utilisateurs de médias sociaux non partisans en Allemagne sont exposés à des contenus de droite plus de deux fois plus que des contenus de gauche à l’approche des élections fédérales dans le pays. » (Traduit par moi avec l’aide de DeepL)

 

D’autres études, chroniquées récemment sur Arte (« Comment Elon Musk manipule les élections allemandes« ), abondent dans ce sens et en décrivent quelques-uns des principaux mécanismes.

On pourrait donc presque sourire que l’homme qui adresse des saluts nazis à la foule (il a été particulièrement vexé que ce salut soit enregistré comme tel dans Wikipédia), qui rétablit les pires comptes complotistes et antisémites sur sa plateforme, qui oriente délibérément à l’extrême-droite l’ensemble de ce qu’il lui est possible d’orienter à l’extrême-droite, que cet homme là vienne dénoncer le fait que Wikipedia penche un peu à gauche (ce qui je le rappelle, est factuellement faux), le tout dans un paysage numérique qui non seulement penche très clairement du côté conservateur, et dans lequel depuis le scandale « fondateur » de Cambridge Analytica, on peut désormais documenter à presque chaque élection dans presque chaque pays du monde le fait que des partis ou des candidats d’extrême-droite sont non seulement soutenus mais parfois directement conduits au pouvoir par le jeu des plateformes numériques (dernier épisode en date, l’élection en Roumanie). Mais naturellement rien de tout cela ne prête à sourire.

Musk lance donc la meute à l’assaut de Wikipedia. Et comme attendu, la meute le suit. La meute des conservateurs américains, la meute des trumpistes convaincus, la meute des influenceurs MAGA, la meute de Fox News, et la meute de l’ensemble de l’écosystème médiatique qui leur sert de relai. Cet appel au boycott fonctionne sur deux points.

Premier point, une ânerie totale : Wikipedia ne pencherait politiquement que dans un seul sens, Musk la baptise d’ailleurs régulièrement « Wokepédia » en référence à sa névrose obsessionnelle commune avec Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer. Faites ici un petit détour chez Authueil pour lire sa courte mais éclairante synthèse : « Wikipédia est-il de gauche ? » (spoiler alert : bah non)

Second point : un axe économique. Musk recommande s’assécher la fondation Wikimedia qui gère entre autres l’encyclopédie Wikipedia en cessant de la financer par des dons. « Coupez les financements à Wikipédia tant que l’équilibre n’est pas restauré ! » écrivait-il le 21 Janvier sur son compte X. Il faut ici savoir qu’au-delà des dons de particuliers, on trouve aussi nombre des « Big Tech » qui financent Wikipedia (Apple, Google, Microsoft, Cisco, etc) Et que par-delà l’impact qu’il espère avoir sur les donateurs particuliers, c’est surtout sur cet écosystème de la Tech qu’Elon Musk entend peser de tout son mortifère poids. Et malheureusement au regard des derniers ralliements et reniements de la plupart des géants de la tech américaine, il est a minima raisonnable d’être très inquiets.

Comme rappelé également par Damien Leloup dans Le Monde :

« à la fin du mois de décembre 2024, sur X, il appelait déjà ses abonnés à ne pas donner d’argent à l’encyclopédie, alors en pleine campagne de financement de fin d’année, pour protester contre une supposée dérive à gauche du site, qualifié de « Wokepedia ». A l’origine de cette saillie : un message d’un compte de la droite dure américaine affirmant, à la suite d’une mauvaise lecture des bilans financiers de la Fondation Wikimédia, qu’elle consacre 50 millions de dollars (48 millions d’euros) par an à des projets de « diversité et inclusion », honnis d’Elon Musk et des républicains américains. En réalité, cette somme finance principalement le développement de l’encyclopédie, les salaires d’avocats et des mesures de cybersécurité. »

 

Lors de l’un de ses derniers meeting électoraux, Donald Trump qualifiait Elon Musk de « plus grand capitaliste de l’histoire de l’Amérique« . Pour donner un point de comparaison sur la menace financière que Musk est en situation d’exercer sur Wikipedia si le modèle économique de cette dernière venait à vaciller ou à n’être plus garanti, un article de Lila Shroff dans The Atlantic rappelle que « la fondation Wikimedia a un budget annuel de 189 millions de dollars. A côté de cela, Musk a dépensé près de 288 millions de dollars rien que pour supporter Trump et d’autres candidats républicains dans cette élection présidentielle. »

Comme le précise le titre de l’article de Lila Shroff, « Elon Musk veut ce qu’il ne peut pas avoir : Wikipedia. »  On peut en effet considérer qu’il est dans la nature de ces personnalités toxiques de désirer en premier ce qui leur résiste le plus ou leur semble le plus inaccessible. Mais l’histoire a également montré que ce qui nous semblait hier tout à fait improbable devenait aujourd’hui tout à fait possible. L’exercice de pensée auquel nous devons nous astreindre est donc de nous figurer un monde dans lequel Elon Musk pourrait un jour racheter Wikipedia. Ou la détruire. Ce qui revient de toute façon au même. Exactement comme il l’a fait pour Twitter. Pour l’instant le fonctionnement de la fondation Wikimedia n’offre à Elon Musk aucune prise directe pour une quelconque forme d’OPA hostile. Mais s’interdire d’imaginer que cela puisse un jour advenir revient à baisser notre garde et à créer les conditions pour rendre cela possible.

La meute Française contre Wikipedia prendra ses quartiers résidentiels dans le journal Le Point, qui en l’espace de quelques semaines réussit un double tour de force. Primo en menaçant de livrer à la vindicte populaire les noms et coordonnées d’un contributeur régulier de Wikipedia dont le principal tort avait été de participer à la mise à jour de la page Wikipédia dudit journal en y rappelant de manière factuelle un certain nombre d’éléments. Et deuxio de publier une « tribune » signée par la fine fleur du printemps républicain et de la réacosphère (plus quelques malheureuses et malheureux égarés et le lot habituel de signataires de métier, qui ont vu de la lumière et se sont offert à moindre frais ce qu’ils croient toujours être un petit moment de gloire, plus celles et ceux qui regrettent déjà), tribune intitulée : « Halte aux campagnes de désinformation et de dénigrement menées sur Wikipedia. » Je ne vous mets même pas le lien tellement la litanie d’approximations, de contre-vérités et de mauvaise foi qu’elle contient** est pénible à lire.  Le principal problème de la majorité des signataires de cette tribune, en tout cas de celles et ceux qui en sont à l’initiative, est qu’ils et elles ne sont pas contents de certains points mentionnés dans leur propre page Wikipédia et n’ont pas la possibilité de les enlever ou de les modifier (et je vous garantis que certain.e.s ont pourtant vraiment tout essayé ;-). Leur autre point commun, et il est bien plus inquiétant et signifiant, c’est de partager avec Elon Musk un agenda illibéral et, à la manière d’une Blanche-Neige sous extas, de voir des Wokes partout et de se sentir investis de la mission de les éradiquer. Et sans offense pour les femmes qui en sont signataires, cette tribune est avant tout une belle collection de tristes burnes.

** Mais si vous aimez vous faire du mal vous pouvez toujours retaper son titre dans Google, ou mieux, aller lire le debunking point par point de Tsaag Valren (doctorante en sciences de l’information et Wikipédienne), enchaîner avec l’article de Jean-Noël Lafargue « Le Point contre Wikipedia », et terminer avec le billet de Daniel Schneidermann, « Wikipedia : leur mauvaise conscience. »

Alors attention et entendons-nous bien.

Oui il y a eu et il y aura probablement encore des opérations de désinformation et de dénigrement dans Wikipédia. Oui il y a eu et il y aura toujours ce que l’on appelle des « guerres d’édition » dans Wikipédia, et il en fut d’anthologie comme celle de 2007 opposant les partisans de Ségolène Royal à ceux de Nicolas Sarkozy lors du débat d’entre deux tours et sur le sujet des EPR, Celle également des équipes de Trump pour tenter de déstabiliser la campagne d’Hillary Clinton juste avant sa première accession à la Maison Blanche, Celle aussi de la cellule lancée par Eric Zemmour lors de sa campagne présidentielle, cellule baptisée WikiZedia (sic) et qui avait pour objet de modifier un nombre substantiel d’articles de l’encyclopédie pour y mettre en avant ou en tout cas les rendre favorables à certaines thèses défendues par le candidat néo-fasciste.

Donc oui, il y a en effet de la désinformation et du dénigrement dans Wikipedia. Oui mais primo il y en a bien moins que dans les écosystèmes et plateformes socio-médiatiques traditionnelles. Oui mais deuxio ces opérations de désinformation et de dénigrement sont bien mieux repérées, identifiées, combattues et rapidement signalées ou corrigées que dans tous les autres écosystèmes sus-mentionnés. Et oui tertio l’essentiel de ces campagnes de désinformation et de dénigrement ne viennent pas du camp de l’amicale LGBTQIASGW (Lesbiano-Gay-Bi-Trans-Queer-Intersexuée-Anarcho-Syndicalo-Gauchisto-Wokiste) mais viennent du camp de la droite conservatrice et de l’extrême-droite (et là aussi cela s’explique rationnellement pour les mêmes raisons que l’internet et les algorithmes penchent globalement à droite, relire notamment ce qu’écrit Jen Schradie à ce sujet).

Et oui bien sûr Wikipedia n’est pas exempte de biais. Mais là encore comme l’indiquent les chercheurs et chercheuses interviewées par Damien Leloup dans Le Monde :

 « il y a surtout un biais de diplôme » parmi les contributeurs de l’encyclopédie en ligne, explique Nicolas Jullien, professeur à l’IMT Atlantique, directeur de recherche au sein du groupement d’intérêt scientifique Marsouin et coauteur de plusieurs études à grande échelle sur les utilisateurs de Wikipédia. « Si vous êtes titulaire d’une licence, vous avez statistiquement beaucoup plus de chances d’avoir essayé de contribuer à Wikipédia ; pour contribuer, il faut notamment se sentir légitime à le faire.« 

« Il y a des biais sur l’encyclopédie, et ils sont bien connus : un biais de genre, notamment, avec une très grande majorité d’hommes parmi les contributeurs, et une surreprésentation assez spectaculaire des populations très fortement diplômées, enseignants, journalistes, informaticiens » abonde Jeanne Vermeirsche.

 

Des biais que non seulement la fondation Wikimedia reconnaît (depuis 2011), qui sont documentés et explicités dans l’encyclopédie elle-même, et sur lesquels travaillent nombre d’associations et de militantes et militants pour tenter de les réduire et de les atténuer.

Et puis il y a les histoires singulières et les débats d’admissibilité, souvent un peu kafkaïens au premier abord, mais toujours heuristiquement passionnants dès lors que l’on s’y plonge en détail. Et à la fin ce qu’il peut advenir de pages de gens qui ne sont ni ne prétendent à la célébrité. Ainsi il y a peu de temps le collègue et camarade Francis Mizio relatait comment et pourquoi il avait fait « vider » sa page Wikipédia. Et souvenez-vous, il y a de cela presqu’exactement 10 ans, je vous racontais l’histoire du débat d’amissibilité de ma propre page Wikipedia (qui d’ailleurs mériterait une sérieuse mise à jour, jdcjdr 😉

Et oui bien sûr le modèle encyclopédique de Wikipédia est particulier puisqu’il repose sur la « vérifiabilité » plutôt que sur la « vérité », mais là encore il faut se souvenir de Foucault et de ce qu’il écrivait à propos des régimes de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité: c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. »

 

Ce qui déplaît à Elon Musk comme aux signataires de la tribune des tristes burnes, ce qui les hérisse et leur semble inacceptable, c’est qu’ils ne soient pas et ne soient plus les seuls en charge de dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est dicible et ce qui doit être dissimulé. Ce qu’ils omettent enfin de signaler, c’est que pour une bonne moitié des signataires de la tribune du Point, ils et elles ont été non pas les victimes mais les initiateurs et initiatrices de campagnes de désinformation et de dénigrement. Campagnes de désinformation et de dénigrement dont cette tribune est la forme aussi pathétique qu’évidente d’une prétérition en miroir.

L’autre grand déplaisir de Musk et de ses affidés, l’autre grande raison de sa croisade contre Wikipedia, c’est précisément qu‘elle est l’un des derniers espaces numériques dans lequel il est possible, quelque soit le sujet, d’avoir un débat politique (relativement) apaisé en ce sens qu’il s’inscrit toujours dans le contexte de règles éditoriales communes et transparentes, règles dont l’applicabilité peut cependant être contestée, critiquée et débattue par chacun, et le tout dans un espace toujours par essence rendu public (et « la démocratie« , comme le disait et l’écrivait Bernard Stiegler « c’est d’abord un exercice de rendu public« ).

Là encore ce point est rappelé dans le papier de Damien Leloup dans Le Monde :

Or Wikipédia reste l’une des rares grandes plateformes où des débats politiques peuvent avoir lieu de façon à la fois intense et apaisée, y compris sur les sujets les plus polémiques, note Jeanne Vermeirsche. « Un exemple parmi d’autres : sur la page Wikipédia de [l’influenceuse antiféministe] Thaïs d’Escufon, il y a des débats quotidiens lancés par des contributeurs qui souhaitent enlever le qualificatif “d’extrême droite” de sa présentation. (…) Les discussions restent très cordiales par rapport à ce qu’on peut voir sur d’autres plateformes, avec des références constantes aux règles et aux sources, ce qui cadre le débat. A mon sens, les critiques qu’adresse Elon Musk à Wikipédia montrent surtout une méconnaissance de son fonctionnement. »

 

Or Musk veut tout sauf des débats politiques apaisés, sereins et équilibrés dans l’obligation faite à chacun de respecter les mêmes règles et de s’offrir aux mêmes arbitrages. C’est l’exacte antithèse de ce pourquoi il a (entre autres) racheté Twitter et de ce qu’il y a déployé depuis. C’est aussi ce qui explique qu’après avoir supprimé la modération au profit des « Community Notes », il veut maintenant entièrement revoir ou supprimer les Community Notes qu’il juge « instrumentalisées par des activistes et des gouvernements. » En réalité il s’est lui-même fait régulièrement « corriger » par ces Community Notes et ne le supporte pas. Musk ne méconnaît pas le fonctionnement de Wikipedia : il s’en contrefout. Et il s’en contrefout précisément parce que ce fonctionnement l’exaspère et l’entrave dans l’ambition politique qu’il s’est désormais assignée.

« Projet 2025. » Viens-voir le Doxxer non n’aie pas peur.

Le « Projet 2025 » est porté par « l’Heritage Foundation« , un lobby (notamment) climato-dénialiste qui milite (notamment) pour l’effondrement des politiques publiques. Et le cadre de ce « Projet 2025 » c’est une doctrine qui s’étale sur 900 pages et qui a pour objet (en gros) de conférer à Trump les pleins pouvoirs et à faire en sorte qu’en effet, au bout de son second mandat, il ne soit plus utile ou nécessaire de voter (comme il l’a lui-même annoncé). Dans ce cadre déjà plus que délétère et creepy (sur ce sujet, allez lire l’article d’Olivier Petitjean sur l’Observatoire des Multinationales), il est donc prévu, au titre du « Projet 2025 », de s’attaquer en mode « doxxing » (c’est à dire en faisant de la dénonciation et de la divulgation publique de données personnelles), d’identifier et de cibler les principaux contributeurs et contributrices de Wikipedia sur des pages diffusant des idées et des faits contraires à l’idéologie illibérale, conservatrice et climato-dénialiste de l’Heritage Foundation. Rien que ça. Oui oui, un peu comme la récente tentative d’intimidation d’un contributeur francophone par un journaliste du Point. Mais là où Le Point y va en mode « on défend la boutique par tous les moyens, y compris ceux d’authentiques salopards qui ont fumé toute leur déontologie journalistique« , les moyens colossaux mobilisés par l’Heritage Foundation sont d’une toute autre nature et d’une toute autre ambition.

L’angle affiché par l’Heritage Foundation est officiellement de lutter contre l’anti-sémitisme et donc de cibler en priorité les principaux contributeurs et contributrices des pages qui traitent du conflit Israëlo-Palestinien. En réalité il s’agit de s’assurer par ce biais de garantir les intérêts Israëliens dans l’expression de sa doctrine, et d’écraser toute parole issue de la défense de la cause Palestinienne. Et derrière ce combat d’apparence contre l’anti-sémitisme, il s’agit de cibler par tous les moyens (y compris ceux plus ou moins légaux) les principaux contributeurs de pages en lien avec les libertés civiles et religieuses, le droit à l’avortement, le réchauffement et le dérèglement climatique, etc.

Là aussi il faut savoir que Wikipedia a déjà pris un grand nombre de mesures sur des sujets politiques sensibles, au premier rang desquels, justement, le conflit Israëlo-Palestinien (décisions qui concernant aussi les pages ou sujets pour lesquels peuvent être mobilisés des intérêts pro-russes, pro-chinois, etc.) Je cite ici la fin de l’article de Stephen Harrison sur Slate à ce sujet :

« Depuis des mois, les juges bénévoles du comité d’arbitrage de Wikipédia [« Wikipedia’s Arbitration Committee » ou ArbCom] (une sorte de « cour suprême » de Wikipedia) examinent les actions des rédacteurs très impliqués dans les articles sur Israël et les Palestiniens. Le 23 janvier, l’ArbCom a rendu son verdict dans l’affaire PIA5, un procès virtuel dans lequel il a examiné la conduite de 14 éditeurs très prolifiques dans ce domaine. Après avoir entendu les déclarations préliminaires des parties et constaté les faits (notamment le fait que certains rédacteurs utilisaient des comptes fictifs trompeurs), l’ArbCom a finalement banni plusieurs rédacteurs pro-palestiniens et pro-israéliens pour « édition non neutre ».

En plus de ces interdictions, la commission a introduit une nouvelle mesure punitive, la « restriction d’édition équilibrée », qui stipule que les utilisateurs sanctionnés ne peuvent consacrer qu’un tiers de leurs éditions à ce sujet controversé. En substance, ces wikipédiens sont contraints d’élargir leur champ d’action. (Le verdict a déjà suscité la controverse au sein de la communauté Wikipédia, certains se demandant si ces rédacteurs trouveront des moyens créatifs de contourner la règle). »

 

Et Stephen Harrison de conclure (et moi de souligner) :

Quelle que soit son efficacité, la dernière décision de Wikipédia est conforme à ses principes quasi-démocratiques. Elle reflète un engagement en faveur du débat en ligne plutôt que les tactiques autoritaires proposées par Heritage Foundation. Mais si le groupe de réflexion réussit à identifier et à cibler les éditeurs, les conséquences pourraient être profondes. Face au risque de harcèlement ou de représailles dans le monde réel, de nombreux rédacteurs bénévoles – en particulier ceux qui couvrent des sujets politiquement sensibles – pourraient tout simplement cesser de contribuer. Ceux qui resteront seront probablement les voix les plus idéologiquement orientées, ce qui érodera encore plus l’objectif déclaré de neutralité de Wikipédia. (Traduit avec Deepl et moi-même)

 

Se souvenir de ce que Dorothy Allison écrivait dans « Peau. A propos de sexe, de classe et de littérature ».

« J’ai appris à travers de grands chagrins que tous les systèmes d’oppression se nourrissent du silence public et de la terrorrisation privée.« 

 

World Wide Wikipedia (against Fascism).

Wikipedia est aujourd’hui l’exemple de tout ce que Musk abhorre. Elle est surtout devenue l’exemple de tout ce que l’extrême-droite et les mouvements conservateurs détestent : une agora réelle, transparente, publique, indépendante financièrement sans avoir à passer par la publicité, et peut-être surtout, surtout, l’un des derniers espaces collectifs international dans lequel la liberté d’expression est correctement encadrée et définie et où elle n’est pas directement corrélée à une liberté d’exposition et de circulation elle-même fabriquée et orientée de manière exogène (c’est à dire où le Free Reach ne décide pas entièrement du Free Speech). C’est aussi, comme l’écrivait Alexis Madrigal, « le dernier bastion d’une réalité partagée ».

A l’heure où les saluts Nazis se multiplient et où des fous furieux pourtant démocratiquement élus s’offrent des tronçonneuses plaquées or, il n’est pas vain de réaffirmer que Wikipedia dans son histoire et dans évolution est une rempart de résistance à l’essentiel des 14 signes qu’Umberto Eco pointait comme ceux permettant de reconnaître le fascisme. Et que c’est aussi et peut-être d’abord pour cela que les apprentis fascistes et les extrêmes-droites réunies l’ont toujours combattue et la combattront toujours. Et que toujours nous devrons la défendre et en prendre soin. Parmi ces 14 signes, voici les 9 qui semblent particulièrement d’actualité dans ce que représente aujourd’hui Wikipedia pour lutter contre la dérive fasciste et révélateurs des motivations de l’offensive qu’elle subit.

  • 1 – « La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur. »  Wikipedia se définit par l’idée même que les progrès dans la connaissance sont constants et doivent être constamment documentés. 

  • 2 – « Le conservatisme implique le rejet du modernisme. (…) » Wikipedia est évidemment moderne.  

  • 3 – « Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. (…) » Est-il vraiment besoin que je développe en quoi Wikipedia est à l’opposé de tout cela ?

  • 4 – « Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison. » Là encore, à l’évidence, Wikipedia en constitue l’antithèse.

  • 5 – « En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition. » Trump et Musk et toutes les grandes entreprises de la Tech ont mis fin aux politiques de diversité et d’inclusion (DEI). Wikipedia (sans être un absolu de perfection) contribue à continuer de les faire vivre et exister, et ne nie pas les évidences concernant ses propres marges de progression ou d’empêchement sur ces sujets. Elle demeure aussi un lieu où en termes de contenus encyclopédiques, l’ensemble des minorités peuvent exister et être documentées dans l’ensemble de leurs revendications.

  • 6 – « Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs. » Là aussi toute la critique adressé par Musk et l’extrême-droite à Wikipédia repose précisément sur l’effroi de la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs », c’est à dire sur ce qu’Eco aurait pu appeler, si le terme avait été disponible à l’époque de la parution de son texte, le Wokisme.

  • 7 – « Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur. » Ici encore l’essentiel des critiques adressées à Wikipedia par le camp réactionnaire et néo ou proto-fasciste s’inscrivent dans le registre étendu du complotisme.

  • (…)
  • 13 – « Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple. » Dans l’ensemble des dispositifs discursifs sur lesquels Musk à la main, ou ceux sur lesquels il donne son avis, cette « expression populaire » ne lui sied que tant qu’elle sert ses intérêts propres ou cible ses adversaires et ennemis personnels. Toute autre expression populaire l’insupporte (expliquant ses revirements sur les questions de modération, de notes de communauté, de « transparence » des choix algorithmiques, et bien sûr son combat contre Wikipedia).

  • 14 – « Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe. » Wikipedia est complexe. La langue de Trump (et celle de Musk) sont une novlangue et un néoparler, vocabulaire extrêmement limité, syntaxe et phrases très courtes compréhensibles par un enfant de 9 ans

Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Grasset, 2017 (publication originale italienne en 1997). Extrait disponible.

 

Le web s’est aujourd’hui réduit comme peau de chagrin. Les conversations qui l’éclairaient et les controverses qui l’animaient ont toutes progressivement et aujourd’hui presqu’entièrement migré sur des plateformes désormais totalement emmerdifiées. Alors oui, et aux côtés d’un autre immense géant et bien commun qui se nomme l’Internet Archive (si utile dans le grand effacement mis en place par l’administration Trumpiste), oui aujourd’hui la part non-marchande du World Wide Web est presqu’entièrement soluble dans un World Wide Wikipedia.

Il nous faut défendre, toujours, ce bien commun qu’est Wikipedia. Et par-delà ce combat, il nous faut aussi partir à la reconquête de tous ces espaces discursifs abandonnés aux plateformes ; il nous faut retrouver des espaces d’expression singuliers et liés par autre chose que la mathématique d’un calcul algorithmique entièrement inféodé à des intérêts politiques et économiques partisans ; que chacun et chacune puisse disposer de sa page et de son adresse ; il y a longtemps aux débuts du web on appelait cela des « Homepages » ; il y a un peu moins longtemps on appelait cela des Blogs. Peu importe comment on appellera ces espaces demain. Mais il faut qu’ils existent. Et il est impératif qu’ils résistent.

 

One Three More Thing(s).

D’abord la parole à Tim Berners Lee, le boss, l’inventeur du World Wide Web, qui le rappelait sur son compte Twitter à l’occasion du 20ème anniversaire de Wikipedia, elle est le web que nous voulons : « un espace ouvert et collaboratif permettant un libre accès au savoir pour toute la planète. » Rien de plus, mais rien de moins. « Toute la planète » n’a pas encore accès a ce savoir, c’était (et cela reste) le combat qu’il fallait mener. Aujourd’hui s’ajoute un autre combat, qui est que la partie de la planète qui y a accès, puisse continuer de pouvoir en jouir dans toute la plénitude de cet accès.

Ensuite mon histoire préférée et qui résume et représente le mieux ce qu’est Wikipédia dans sa dimension collective, c’est celle du griot.

« J’ai rencontré un jour un griot, un homme âgé, circulant de village en village, racontant depuis toujours des histoires interminables, notamment sur les épopées des familles nobles de son pays, des histoires fourmillant de détails. Et je lui demandai comment il faisait pour se souvenir de cet ensemble de détails, pour n’en oublier aucun. Il me dit alors qu’il y avait toujours dans l’assistance, quelqu’un qui lui-même avait été bercé avec ces mêmes histoires, les avait entendues depuis son enfance, et le corrigeait dès qu’il faisait une erreur ou oubliait quelque chose.« 

 

Enfin, je me suis promis de ne jamais terminer un article sur Wikipédia sans remettre cette citation d’une magnifique interview de Michel Serres en 2007. Alors je vous la remets. Cadeau.

« C’est une entreprise qui m’enchante parce que, pour une fois, c’est une entreprise qui n’est pas gouvernée par des experts. J’ai une grande grande confiance dans les experts, bien entendu. A qui voulez-vous que je fasse confiance sinon à des experts ? Mais cette confiance envers les experts est limitée puisque les experts, qu’ils soient mathématiciens, astronomes ou médecins ne sont que des hommes. Par conséquent, ils peuvent se tromper et il y a là dans cette entreprise de liberté, de communauté, de vérification mutuelle, quelque chose qui, dans la gratuité, la liberté, m’enchante complètement et me donne une sorte de confiance dans ce que peut être un groupement humain.« 

 

 

One (last) More Thing (promis).

Si vous êtes parvenu au bout de la lecture de cet article, et si vous en partagez l’essentiel, alors il reste encore une chose à faire. Oui bien sûr vous pouvez chacune et chacun contribuer à Wikipedia. Mais il y a une autre chose. Également importante. Également essentielle. Également déterminante. Pour l’avenir de Wikipedia et donc pour une part de notre avenir commun de connaissances. Cette chose, je vous la laisse découvrir et vous la glisse sous ce lien. Elle est à la portée de chacune et chacun d’entre nous. C’est aussi le plus beau bras d’honneur que vous pouvez adresser à Elon Musk, à Donald Trump et à l’ensemble de l’internationale du salut Nazi et des tronçonneuses en argent. Cliquez ici.

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