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Vue lecture

Construire une base dès aujourd’hui [en]

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Ça bouge un peu. Dans le bon sens. Je profite de ma pause de midi pour écrire quelques mots.

Vous savez ces changements progressifs que vous n’arrivez pas à attribuer à un seul facteur, mais où vous identifiez quand même des éléments spécifiques qui ont joué un rôle? Voilà, on est là-dedans.

J’ai pu passer à 60% il y a deux semaines. Ça fonctionne. Alors bien sûr, ça fonctionne parce qu’en dehors du boulot il n’y a pas grand-chose. Je fais très attention. Mais c’est plus facile maintenant de faire attention car j’identifie mieux ce qui me fatigue et quand c’est important de récupérer (merci le Groupe Energie).

Par exemple: l’interaction, ça me fatigue toujours. Je garde donc un oeil sur mes heures d’interaction quotidiennes. Je limite la durée de mes appels téléphoniques sociaux (sinon je causerais volontiers trois heures au tél) et je les programme. Si je vais à Berne une journée (ça commence à devenir réaliste d’y aller une fois par semaine), il y a beaucoup d’interaction (normal je profite), donc j’ai repéré les “salles de repos” (qu’on a la chance d’avoir) et j’agende mes moments de pause.

Nouveau sur le radar, le mouvement et les déplacements. Je vois une ORL à ce sujet vendredi, mais on dirait qu’il y a quelque chose qui se trame côté vestibulaire ou neuro-visuel. Ça explique pourquoi une balade au parc “m’étourdit”, pourquoi certaines activités physiques me fatiguent de façon étonnante, pourquoi je me retrouve parfois avec un mal des transports dans le train alors qu’avant l’accident, jamais. En attendant d’y voir plus clair, j’ai mis le frein sur la marche, j’ai récupéré un vélo d’appartement pour pouvoir activer un peu mon métabolisme sans secouer mon cerveau, et je tiens mieux compte de la fatigue liée aux déplacements. J’ai vraiment l’impression que depuis que je bouge moins, ça va mieux.

Ça fait un moment maintenant que je suis en train de réussir à mettre en place des routines (quotidiennes et hebdomadaires) qui commencent à tenir. Le sommeil est sous contrôle, de façon satisfaisante. Je ne sais plus si j’ai déjà parlé de comment j’y étais arrivée, mais ça vaudra la peine une fois que je fasse un article qui l’abord en détail. Mais globalement, la clé c’est d’avoir une routine du matin “brainless”, et une routine du soir qui démarre assez tôt et me “porte” jusque dans mon lit. Un bon livre de chevet est aussi crucial, pour moi.

Chaque dimanche, je planifie en détail la semaine à venir. Ça prend du temps, ça peut sembler contraignant, mais ça m’évite de faire de grossières erreurs “sur le moment”. Je regarde quand je vais faire mes heures de travail, je prévois mes pauses, les plages de repos, les plages où je peux faire quelque chose, je place dans l’agenda les obligations ou impératifs. Ça aussi, ça vaudrait la peine que j’en parle une fois en détail. Je fais ça avec une copine: on se fait une visio et on regarde en semble les plannings de chacune qu’on a préparés auparavant.

En toile de fond, quelque chose a bougé à un autre niveau. Je crois que je commence à accepter/intégrer la vision “long terme” de ma récupération. Qu’il ne s’agit pas de patienter en attendant un “retour à la normale” qui viendrait avec le temps et des interventions (logo, ergo, et compagnie). Comme l’a dit une participante du Groupe Energie, la vie on en a une, c’est maintenant – la vie c’est ça, là, aujourd’hui. Ce n’est pas une idée nouvelle, mais depuis j’y repense souvent, et ça m’a encouragée dans cette direction: construire aujourd’hui une vie qui me va, même avec – malgré – les limitations post-accident. Ce n’est pas se résigner à ce que ça reste comme ça. C’est la base sur laquelle le “normal-après” va pouvoir se construire. Je sens que ça me sort de l’attente, ça me donne un sentiment de satisfaction de reprendre le contrôle, même si mon train-train parfois me semble étriqué. Si j’ai “que ça”, j’en fais quoi?

J’ai écouté il y a peu cette émission dont l’invité est mon neurologue. Une chose m’est restée: l’idée qu’une blessure au cerveau (ou une maladie) impacte l’identité. Je suis bien sûre “toujours moi” et largement “la même” (surtout comparé à d’autres atteintes plus sévères), mais il y a un bout de ça. Être une personne très active, avec beaucoup d’énergie, sportive, ça faisait vraiment partie de mon identité. Et là, pour le moment en tous cas, j’ai perdu ça. J’ai justement plutôt un déficit d’énergie plutôt qu’un excès. Ma capacité à bouger est diminuée. Je ne fais plus le tiers du quart de ce que je faisais. C’est vrai, ça touche à mon identité, cette histoire.

Avec un pas ou deux de recul, je peux mettre le focus sur ma vie de maintenant. Si je suis dans une phase de ma vie où je sors moins, où je ne vais pas aller faire des randonnées, du ski, du judo, où j’ai besoin de plus de repos, de plus de calme, où je dois prendre garde à mon quota d’interactions sociales, qu’est-ce que je me construis comme vie?

Notre identité elle comporte une part de stabilité, mais aussi une part en évolution. Ça bouge au cours d’une vie. La difficulté avec un accident, c’est que ça crée un changement brutal et non maîtrisé. Là, je sens que je commence à reprendre la main dessus. Si je n’ai plus la capacité (en termes d’énergie) de faire un milliard de choses comme avant, qu’est-ce que je fais? Les pistes tournent autour de m’occuper de mon espace de vie (vu que j’y passe plus de temps, ça fait sens), de devenir la championne de l’optimisation de l’énergie plutôt que de l’optimisation de comment “tetrisser” un max de choses dans le temps fini d’une journée ou d’une semaine, d’aller à plus de spectacles et de concerts si je ne peux pas m’amuser dans les montagnes, d’avoir un vélo d’appartement pour limiter l’impact de ma sédentarisation forcée, d’écrire plus aussi, peut-être, d’apprendre des choses sur les orchidées…

Ça ne s’arrête pas là, bien sûr. Mais me construire une vie satisfaisante avec ce que j’ai pour le moment, et qui pourra ensuite s’étendre au fil du temps qui passe et du cerveau qui trouve des nouveaux chemins pour faire quelque chose qui ressemble à l’ancien, ça semble déjà pas mal pour l’instant.

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RAMageddon

Le boom de l’IA renchérit le marché des puces… et à des conséquences bien au-delà du prix des téléphones, serveurs et ordinateurs qui s’envolent. « Les entreprises spécialisées dans l’IA accaparent autant de mémoire que possible pour leurs centres de données, provoquant une pénurie de RAM qui a fait grimper considérablement le prix des téléphones, des ordinateurs portables et de pratiquement tous les appareils électroniques grand public  ». Tant et si bien que cette pénurie qui devrait durer est appelée « RAMageddon », la bataille finale pour la mémoire vive. Et cette pénurie conduit à renchérir… le coût des voitures, explique Matteo Wong pour The Atlantic. Les puces ne servent pas seulement à alimenter les écrans de plus en plus grands que l’on trouve au tableau de bord. « La transformation des voitures en ordinateurs a débuté dans les années 1970, lorsque de nouvelles normes d’émission ont rendu nécessaires les systèmes électroniques pour gérer l’allumage et l’injection de carburant. Depuis lors, on assiste à une prolifération progressive des logiciels embarqués : vitres électriques, régulateur de vitesse adaptatif, systèmes de freinage antiblocage (ABS). » Les systèmes sont eux-mêmes de plus en plus centralisés et nécessitent des puces de plus en plus sophistiquées, à mesure que les normes de sécurité évoluent avec la technologie. A terme, les puces pourraient représenter jusqu’à 20% du coût total du véhicule. L’envolée des prix des voitures neuves conduit à l’envolée des prix des voitures d’occasion sur laquelle le public, en manque de moyen, se rabat. « Si les constructeurs automobiles continuent de privilégier la conception de véhicules dotés de davantage de logiciels, d’écrans et de fonctionnalités de conduite autonome, cela risque d’exclure de plus en plus de consommateurs… au risque d’entraver la possibilité pour beaucoup à se déplacer. »

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Today's Census News is a Big Deal

Today's Census News is a Big Deal

tl;dr: "American democracy depends on the census. Trump is undermining it" is my new op-ed at the Guardian. Check it out!

For census geeks, this summer has been one eeeek after another. Planks of the Jenga tower keep getting pulled out. First, the White House announced that the Census Bureau must stop using sophisticated techniques to protect the public's confidentiality; they were told to go back to the 1960s and suppress data or round. The result will be less data, less quality data, and/or less privacy. It's bad all around. We are starting to see the impact: critical data has been delayed.

And then a group of political operatives weaseled themselves into the bureau to produce a report that "shows" that immigrants voted in the election. Never mind that even their report shows that it had no impact on the election. Or that the quality of the data were shite. Or that they violated every norm of the Census Bureau to produce a report without names, data quality metrics, or methods. Folks were reasonably up-in-arms about what this means for the undermining of our country's data systems.

And, then today, the Census Bureau released what they had leaked a month ago... The new "residence rules" for the 2030 census. While they are following protocol in how they are releasing them, the changes are gobsmacking. The White House is ordering the bureau to not collect data about race (or ethnicity or sexual orientation) by saying that this is the way to protect the privacy of the data and to ensure that the census is "colorblind." It's also ordering the bureau to not collect data about certain categories of non-citizens, despite the Constitutional requirement to count everyone. And there are lots of other weirdo changes in there. Like counting people based on where they live during the winter rather than where they live for the majority of the year (presumably to give states with "snow bird" populations extra people).

What bugs me the most about all of this is that the Constitution gave Congress the responsibility to govern the census. Will they? Or have they absconded with their responsibilities entirely?

And what will it take for Congress and the public to realize that every important decision about the 2030 census is about to take place NOW. Whenever I talk to people about the census, their eyes glaze over. And when I push, they tell me that it can all be fixed in 2029. It can't be. This piece of data infrastructure is the core of American democracy - and the critical questions are happening now.

Oh, how I wish that more people would care to learn about what's happening with the census. (Of course I do - I wrote a whole book about it.) It's just sooooo important. But it's also so infrastructural. And infrastructures are boring. But they shouldn't be!

Want to learn more?

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De l’opposition d’extrême-droite aux data centers en Amérique

Molly Taft pour Wired revient sur la lutte d’extrême-droite contre les data centers aux Etats-Unis. Ces dernières décennies, des centres de données ont été construits en toute discrétion aux 4 coins des Etats-Unis sans vraiment déclencher de contestations, rappelle-t-elle. Discrets, on pouvait habiter à côté d’un centre de données sans jamais en entendre parler. Ils étaient construits dans des zones bénéficiant à la fois d’une connexion par fibre optique et d’un accès à l’énergie, comme la Silicon Valley et la région de Washington DC. Mais, avec l’arrivée de l’IA, les data centers ont changé : désormais, on parle de versions gigantesques, qui se construisent rapidement après avoir obtenu des dérogations environnementales. Les gens ont commencé à se poser des questions sur ces constructions qui devenaient visibles par leur gigantisme même. Avec la montée de la contestation, de nombreux Etats ont introduit des moratoires voire interdit leur construction (sans compter les villes et comtés qui ont également pris des décisions en ce sens, y compris dans des zones très conservatrices comme le comté de Hill, au Texas). Des personnes ont été arrêtées, placées en détention ou expulsées alors qu’elles manifestaient contre des centres de données lors de réunions publiques dans le New Jersey, en Californie, dans le Wisconsin et dans l’Indiana.

Face à ces constructions, on évoque souvent la mobilisation de gauche, menée tant par des associations et des collectifs (cf. « Aux Etats-Unis, la résistance contre les data centers s’organise »), que par des politiciens, dont les démocrates Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, inspirateurs de moratoires sur l’IA qui essaiment depuis à travers les Etats-Unis. Paris Marx remarquait d’ailleurs, pertinemment, que si Sanders et AOC étaient d’actifs fourbisseurs de critiques de l’IA, ils n’ont pas la même approche. Alors que Sanders s’inquiète des potentialités de l’IA, reprenant les arguments de nombre des entrepreneurs de la Tech, AOC, elle met plutôt en garde contre les innombrables problèmes que génère déjà l’IA et notamment contre les dommages économiques susceptibles de découler de l’éclatement de la bulle financière entourant l’IA. Elle a également joué un rôle moteur pour fournir aux victimes de deepfakes générés par IA les moyens de tenir les auteurs responsables de leurs actes.  

Mais, si la contestation de gauche des data centers et de l’IA est bien documentée, celle de l’extrême-droite américaine l’est beaucoup moins. Elle est pourtant vive. Molly Taft raconte que les premiers politiques américains qui se sont inquiétés de ces projets étaient des politiciens d’extrême droite, Marjorie Taylor Greene et Thomas Massie. Mais pour Taft, celui qui a beaucoup dénoncé la technologie et l’IA, c’est assurément Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump. Dans son émission War Room, Bannon explique que les hyperscalers sont des « laboratoires d’armement braqués contre la population ». Mais la critique est surtout portée par l’un de ses éditorialistes, Joe Allen, auteur de Dark Aeon: Transhumanism and the War Against Humanity (auto-édité). Joe Allen s’est fait connaître par un slogan : Humans First (l’humain d’abord) devenu un cri de ralliement sur les ondes de la War Room. Le moto s’est transformée en organisation et en tournée, visant à mobiliser le grand public à l’encontre de l’IA pour exiger un encadrement fort de l’IA. Comme le raconte NBC, l’organisation incite les responsables politiques à refuser les contributions financières des grandes entreprises de l’IA… Human First se définit comme apolitique, avec des membres tant progressistes que conservateurs. Ce qui a l’air de déplaire à Musk et quelques thuriféraires de l’IA. Dans une newsletter d’extrême-droite américaine, Jordan Schachtel a affirmé que l’organisation Humans First avait été créée pour attirer des sympathisants conservateurs par des personnes entretenant des liens étroits avec « l’altruisme efficace », un mouvement visant à soutenir des causes et à allouer des ressources en se fondant sur des preuves d’impact positif, dont la base de donateurs serait entièrement composée de progressistes de la région de la baie de San Francisco… (et notamment le Center for AI Safety fondateur de l’initiative Humans First) pour en faire une sorte de cheval de Troie, visant à rendre les questions de sécurité de l’IA plus acceptables pour un public politique conservateur. Joe Allen a rejeté avec véhémence ces accusations, mais a reconnu que la publication de Schachtel soulevait des questions d’influences opaques… alimentant la paranoïa complotiste, marque de fabrique des délires des conservateurs Maga. Mais on pourrait tout autant inverser la question et se demander si la droite ultraconservatrice américaine ne serait pas en train d’essayer de récupérer le succès de la contestation de gauche contre l’IA et les data centers. 

Pour Molly Taft, la colère contre les data centers est en train de rejoindre celle contre le déploiement de l’IA partout. « La colère contre les centres de données et les inquiétudes du public concernant l’IA sont généralement traitées, dans les sondages et les politiques publiques, comme des sujets distincts : d’un côté, l’expression de préoccupations environnementales et civiques ; de l’autre, la crainte de pertes d’emplois et des inquiétudes liées aux chatbots. Pourtant, de plus en plus d’éléments indiquent que la frontière n’est pas si nette. Une étude publiée en juin, portant sur un échantillon restreint d’électeurs, montre par exemple que très peu de personnes opposées aux centres de données vivent à proximité de ces installations, et que la plupart de ceux qui s’y opposent sont également sceptiques à l’égard de l’IA » (d’autres données, dont nous avons rendu compte, montrent plutôt que la critique des data centers est au contraire, très située). 

Molly Taft s’est rendue en Georgie, lors d’une des réunions de Human First, dans un amphithéâtre de l’université Georgia Tech. « On y trouvait des étudiants, notamment des membres d’un club naissant dédié à la sécurité de l’IA qui avait invité Allen. (Deux d’entre eux m’ont avoué n’être venus que grâce aux affiches placardées sur le campus.) Un caméraman de More Perfect Union – une chaîne de contenu progressiste devenue une plateforme incontournable pour les vidéos dénonçant les centres de données – rôdait dans la salle pour filmer la scène. »

Les conférences d’Allen suivent un schéma bien connu, explique Taft : « des arguments de droite qui détonnent mêlés à des descriptions cauchemardesques et hallucinatoires de notre avenir (l’idée qu’une cabale mondialiste d’oligarques de la tech voudrait remplacer toute l’humanité par des robots). Tout cela pourrait sembler totalement délirant, jusqu’à ce que l’on se rappelle que ce sont aussi des arguments qu’ont employés la plupart des grands patrons de la tech ». « Ah oui, c’est vrai. Elon Musk possède bien une entreprise d’implantation de puces cérébrales. Sam Altman a écrit sur un blog que les humains serviraient de programme d’amorçage biologique pour l’intelligence numérique avant de s’effacer au profit d’une nouvelle branche de l’arbre de l’évolution ». 

« Même si l’on créait des machines plus intelligentes que vous, même si l’on créait des machines plus puissantes que vous, il vous faudrait continuer à vous battre ; car si vous ne le faites pas, vous êtes des mauviettes », lance Allen à l’assistance. « Si vous ne le faites pas, vous vous couchez par terre et vous laissez la machine vous écraser comme un monster truck dans une arène de beaufs, et personne – personne – ne veut de ça. Personne, sauf le plus masochiste des individus. »

Allen a conclu son discours par un cri du cœur : « Aux écolos présents dans la salle, je dis : la Terre d’abord ! Pas vrai, les écolos ? » (Je ne savais pas trop si c’était à moi qu’il s’adressait.) « Aux patriotes présents dans la salle, je dis : l’Amérique d’abord ! Et pour tous ceux qui ont du sang qui pulse dans les veines, pour tous ceux qui ont le feu au ventre et à l’esprit, n’oubliez jamais : à l’ère des machines, l’humain d’abord. »

Dans son livre, Allen raconte avec vivacité comment il est tombé sur le manifeste de Unabomber à la fin des années 1990, alors qu’il surfait sur le Web dans la salle d’écriture de son collège communautaire. Ted Kaczynski, mathématicien brisé par les travers du monde moderne, a rédigé La Société industrielle et son avenir tout en envoyant des bombes à des universités et à des dirigeants d’entreprise. « Le discours de « Oncle Ted » était plus sensé que ne veulent bien l’admettre les pacifistes ou les technophiles », écrit Allen.

« L’influence est manifeste. Dans War Room, Allen adopte l’attitude d’un prédicateur en chaire, nous mettant tous en garde contre l’ère dystopique à venir. Une grande partie de son œuvre flirte avec le « body horror » : que deviennent nos âmes, se demande-t-il, lorsque nos corps et nos environnements sont de plus en plus numérisés ? Je lui demande pourquoi, selon lui, les gens détestent les centres de données. Il répond : « Si vous observez le développement d’un fœtus, la croissance du cerveau et la formation des neurones, c’est fascinant. Les centres de données… si l’on considère qu’ils sont les neurones de l’Antéchrist, c’est bien ce à quoi nous assistons. Le faux messie ». » Le discours d’Allen, complètement claqué au sol, ressemble finalement énormément aux propos problématiques des patrons de la Tech qu’évoquait le journaliste Thibault Prévost dans Les prophètes de l’IA. Pour les soutiens de l’extrême droite américaine, le problème des centres de données n’est pas dans les injustices sociales qu’ils induisent, mais sont combattus parce qu’ils sont installés pour surveiller la population. Reste qu’ils le sont depuis une bouillie argumentative qui ressemble bien plus aux délires d’une IA qu’à un raisonnement argumentatif. 

Les contestations de gauche, comme celle initiée par Gage Bailey au sud d’Atlanta, qui documente les problèmes énergétiques et les tensions sur les ressources que font peser les projets de data centers géants sur les populations locales, sont de plus en plus rejointes par de nouveaux gens également en colère, mais pas pour les mêmes raisons. Les militants de gauche font le travail de terrain pour faire adopter des arrêtés locaux, quand les arguties de droites brodent sur les visions cauchemardesques de notre avenir robotisé. Mais, si le groupe Facebook de Bailey n’a cessé de s’agrandir, les tensions politiques semblent rester minimes. « De droite comme de gauche, tous les membres s’opposent aux centres de données et la plupart d’entre eux sont très sceptiques quant à l’IA. Ces coalitions improbables semblent également tenir bon en dehors du comté de Bailey. Lors d’une récente manifestation contre les centres de données dans le New Jersey, j’ai interrogé un manifestant masqué – qui m’a dit accepter « tous » les pronoms et se préoccuper vivement de l’« éthique » de l’IA – au sujet de l’influence de la droite sur le mouvement. Il a haussé les épaules, visiblement mal à l’aise. « Tout ennemi de mon ennemi est, au moins, un allié temporaire », a-t-il répondu.»

Taft relit Kaczynski et se rappelle que celui-ci était particulièrement remonté contre la gauche moderne, celle de la défense des droits des homosexuels, du féminisme et autres causes similaires. S’il en avait autant après les conservateurs (qu’il qualifie « d’imbéciles, qui se lamentent sur le déclin des valeurs traditionnelles tout en soutenant avec enthousiasme le progrès technologique et la croissance économique »), pour Kaczynski, le gauchisme était un sous-produit inévitable de la société moderne, laquelle dresse l’être humain contre l’ordre naturel du monde ; une situation à laquelle il fallait résister. D’ailleurs, celui-ci est autant célébré à droite qu’à gauche de l’échiquier politique. 

Pour Taft, les confusions politiques sont innombrables. On trouve des échos de la pensée de Kaczynski dans les résistances, nombreuses, aux énergies renouvelables. Dans le Vermont, cette opposition a même dressé des écologistes radicaux contre le solaire et l’éolien. Une étude de 2025 a révélé que plus de 450 comtés et municipalités, répartis dans la quasi-totalité des États, avaient mis en place des restrictions concernant l’énergie solaire ou éolienne, soit une augmentation de 16 % par rapport à l’année précédente. Le mouvement conservateur et complotiste, « Make America Healthy Again », « peut lui aussi être perçu comme l’expression d’un écologisme à la Kaczynski (qui tient surtout d’un anti-industrialisme radical, NDT) : l’idée que la société moderne empoisonne nos terres, notre air et notre eau, et que les inventions contemporaines telles que les vaccins ou les antidépresseurs sont en réalité néfastes pour nous. Bon nombre de ces idées se rejoignent parfois dans des contextes inattendus. Actuellement, l’un des auteurs les plus populaires de la catégorie « Climat et Environnement » sur la plateforme Substack est un agriculteur adepte d’un mode de vie écologique qui, ces derniers mois, s’en est pris aux installations solaires dans le nord de l’État de New York, affirmant (à tort) que les panneaux peuvent empoisonner les sols et détruire les terres agricoles. »

Le livre d’Allen est une lecture plus déconcertante encore que La Société industrielle et son avenir, confie Taft. « L’annexe, intitulée « Mon plan en 55 points pour rester humain » – qui propose notamment de « dire bonjour à ses voisins » ou d’« acheter un téléphone à clapet » – ferait pourtant un tabac lors de n’importe quelle lecture publique organisée par la gauche », ironise la journaliste, tout en soulignant la grande confusion dans laquelle il baigne. 

Les centres de données, qui rapprochent des voisins aux profils très disparates dans toutes les régions du pays, pourraient offrir l’occasion de mener un combat véritable et unifié contre les oligarques de la tech. Un rêve se dessine ici, perceptible jusque dans les colonnes du New York Times qui, début mai, qualifiait les centres de données de sujet « faisant le plus consensus entre les deux partis depuis la bière ». 

En tout cas, souligne la journaliste, la droite radicale est en train de s’emparer totalement du débat sur les centres de données. Des personnalités comme Tucker Carlson et Matt Walsh publient des vidéos virales remettant en question la construction de projets spécifiques. Nancy Mace, candidate au poste de gouverneure de Caroline du Sud, annonce qu’elle soutient un moratoire d’un an. Le gouverneur de Floride, Ron DeSantis – devenu un critique virulent de l’IA et des centres de données -, promulgue une loi inédite visant notamment à garantir « que les autorités locales conservent le pouvoir de refuser l’implantation de centres de données sur leur territoire ».

La politique a finit par rattraper Humans First également. Fin mars, une vive altercation éclate en ligne : des alliés de la Maison Blanche favorables à l’IA, comme Marc Andreessen et David Sacks, retweetent un article critique à l’égard de Humans First. Peu après, l’organisation se scinde selon des clivages partisans. L’aile conservatrice conserve le nom Humans First et nomme à sa tête Amy Kremer, militante politique d’ultra-droite, figure du Tea Party ayant contribué à l’organisation du rassemblement Save America du 6 janvier à Washington et ayant fondé les mouvements Women for Trump et Women for America First. Allen quitte le groupe. « Lorsque je l’interroge sur ce changement, il se montre curieusement évasif (tout en restant fidèle à son goût pour les métaphores liées aux horreurs corporelles) : le groupe était en train de « subir une mitose », dit-il. « Je suis désormais un organite solitaire flottant dans le cytoplasme résiduel. » (sic)

Convergence ou confusionnisme des luttes ?

La journaliste Shira Ovide pour le Washington Post, dresse le même constat. L’ampleur de la contestation des centres de données fait converger des Américains bien différents, qui s’en prennent aux symboles concrets d’un système politique et économique qu’ils perçoivent comme leur étant défavorable. « Les centres de données incarnent physiquement toute l’anxiété que les gens ressentent face à l’IA et à l’économie », a déclaré le gouverneur de l’Utah, Spencer Cox (Républicain), lors d’une interview. M. Cox, qui a essuyé des critiques pour son soutien à un projet de centre de données, a ajouté que les gens ont le sentiment de pouvoir combattre ces installations. « Le mouvement de contestation contre les centres de données estompe les clivages politiques et sociaux traditionnels. Le sénateur Bernie Sanders (indépendant, Vermont) souhaite interdire les centres de données, et Humans First, mouvement dirigé par Amy Kremer, ancienne figure du Tea Party, organise des manifestations nationales contre ces centres ce samedi. Le comté de Hill, au Texas, où Donald Trump a recueilli 82 % des voix en 2024, a interdit la construction de centres de données cette année. Les habitants de Monterey Park, en Californie, ville ouvrière à prédominance asiatique et latino-américaine située à l’est de Los Angeles, ont fait de même. »

Scott Babwah Brennen, directeur du Centre de politique technologique de l’université de New York, s’est dit stupéfait de la rapidité avec laquelle l’indignation populaire suscitée par les centres de données influence les politiques publiques. Pendant 15 ans, a-t-il déclaré, les collectivités locales ont déroulé le tapis rouge pour la construction de centres de données dans des régions comme l’est de l’État de Washington et le nord de la Virginie. Des entreprises telles que Google, Amazon, Meta et Microsoft ont souvent bénéficié d’allégements fiscaux, les élus estimant qu’ils garantiraient des recettes fiscales futures stables. La contestation depuis deux ans se focalise beaucoup sur le fait que les factures énergétiques des habitants à côté de centres de données s’envolent. L’opposition, tant dans les régions républicaines que démocrates, s’est envolé. « Il y a ici un clivage partisan bien plus marqué que l’an dernier », explique Babwah Brennen.

Shaena Crossland, originaire de Virginie-Occidentale, s’inquiète de voir les centres de données reproduire le schéma d’industries telles que l’extraction du charbon et l’exploitation forestière, qui ont exploité les ressources de Virginie-Occidentale tandis que l’État restait majoritairement pauvre. « J’espère que ce cycle d’exploitation et de manipulation des populations prendra fin », a déclaré Crossland. Avec une autre habitante, Amy Margolies, elle est à la pointe de l’opposition à un projet de complexe de centres de données dans l’est de l’État.

Partout aux États-Unis, la population se montre de plus en plus sceptique quant aux promesses de création d’emplois locaux et d’avantages technologiques offertes par les centres de données, explique Abre’ Conner, directrice du Centre pour la justice environnementale et climatique de la NAACP, l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur, l’une des organisations ayant intenté une action en justice contre le projet d’expansion du complexe de centres de données d’Elon Musk dans la région de Memphis.

Les centres de données incitent désormais les citoyens à résister aux influences économiques et politiques. « C’est l’une des plus importantes manifestations de la prise de conscience du pouvoir citoyen », affirme Conner.

Katherine Levine Einstein, politologue à l’Université de Boston et spécialiste des résistances locales à la construction de nouveaux logements, explique que l’opposition aux centres de données partage certains points communs avec cette résistance de longue date, mais seulement jusqu’à un certain point. Comme les décisions en matière de zonage et de permis de construire sont généralement prises au niveau local aux États-Unis, explique-t-elle, « une vingtaine de voisins mécontents » peuvent bloquer la construction de maisons ou de centres de données à proximité, même si ces nouvelles constructions pourraient profiter à beaucoup d’autres. Mais si l’opinion à l’égard de nouveaux logements consiste à y être favorable sans en vouloir à proximité, « l’opinion publique sur les centres de données est différente : les gens n’en veulent nulle part.»

Pour la journaliste Gaby Del Valle de The Verge, dans le comté d’Hernando, en Floride, c’est Carole, une femme de 71 ans, qui mène la lutte contre le projet local. Animatrice de radio spécialisée dans la musique country, elle est une conservatrice convaincue et anime l’une des 150 manifestations liées au mouvement Humans First. Mais loin d’un mouvement rationnel, les contestations de Carol sont toutes plus hallucinantes les unes que les autres. « Elle a affirmé que les vaches élevées dans des fermes situées à proximité de ces installations mettaient bas des veaux mort-nés. Les infrastructures à très grande échelle (« hyperscale ») s’approvisionnent en composants auprès de la Chine – un adversaire des États-Unis -, ce qui menacerait la sécurité nationale. « Nous courons au désastre », m’a dit Carol. « Savez-vous ce que contiennent ces puces ? » Je lui ai répondu que non. « Nous faisons aveuglément confiance aux Chinois ? » a-t-elle poursuivi, incrédule. « Pour nous fournir des puces ? » De leur côté, les partisans conservateurs des centres de données soutiennent que la Chine finance des campagnes anti-IA aux États-Unis. » 

Si les Américains sont peut-être plus polarisés que jamais, la levée de boucliers contre ces installations transcende les clivages partisans, au point de pouvoir sceller des alliances politiques inédites et surprenantes. Car malgré les délires dans lesquelles baignent les arguments de la contestation ultra-conservatrice, elles rejoignent celles des progressistes sur certains points : le coût environnemental de la construction et de la maintenance des centres de données ; les enjeux éthiques liés à l’IA, allant de son utilisation pour une surveillance gouvernementale de masse à ses répercussions sur la santé mentale des utilisateurs ; ainsi que la crainte des habitants de voir leur qualité de vie dégradée par la proximité d’une telle installation.

Toutefois, la levée de boucliers de la droite contre les centres de données est également motivée par des préoccupations partisanes, notamment la menace d’une infiltration chinoise dans les technologies américaines, dans un délire sinophobe qui traverse toute l’Amérique, des militaires aux milieux de la Tech.

Patti Zirhut, organisatrice de la rencontre et du groupe No Data Center de Hernando County, se confie : « « Je suis très conservatrice et je n’adhère absolument pas aux idées des démocrates », m’a expliqué Zirhut. Toutefois, elle se sent également trahie par la direction républicaine de la Floride. Elle soutenait ardemment le gouverneur Ron DeSantis – au début. Mais durant son second mandat, a-t-elle déploré, « il n’a fait que favoriser le développement immobilier, invitant tout le monde à s’installer ici et défigurant notre État ». DeSantis s’est positionné comme un sceptique vis-à-vis de l’IA et a promulgué, en mai, une loi obligeant les centres de données à prendre en charge leurs propres coûts énergétiques, tout en autorisant les autorités locales à réglementer la consommation d’eau pour ces projets. Cependant, son administration a accordé des millions de dollars d’allégements fiscaux aux promoteurs de centres de données, selon le Tampa Bay Times. » De quoi le faire détester de sa base, rapporte The Verge. « Zirhut s’inquiète également d’un amendement soutenu par DeSantis, qui viserait à supprimer la taxe foncière pour la plupart des propriétaires ; une telle mesure priverait les comtés de recettes indispensables, rendant potentiellement plus attrayants des projets tels que les centres de données. » Le favori Républicain local pour le poste de gouverneur, Byron Donalds, est lui aussi un fervent partisan de la construction de centres de données en Floride et souhaite attirer davantage d’investissements extérieurs en Floride. « Ce n’est pas du tout ce que nous voulons ici en Floride », explique Zirhut. Le soutien de Donalds aux centres de données lui fait désormais perdre des partisans au sein de son propre parti. « De récentes publicités hostiles ont mis l’accent sur le soutien qu’il a reçu du secteur technologique, notamment plus de 5 millions de dollars de dons de la part de « Leading the Future » – un super PAC pro-IA doté de 100 millions de dollars et financé entre autres par Andreessen Horowitz et Joe Lonsdale de Palantir. Or, « en Floride, l’opposition aux centres de données est généralisée dans tout l’État ». Plus de 20 comtés et municipalités ont débattu de moratoires sur la construction de centres de données ou les ont adoptés, rapporte Politico. « Dans certaines localités, la levée de boucliers a été suffisamment forte pour dissuader les promoteurs. En juin, le porteur d’un projet controversé de centre de données dans le comté de Citrus a abandonné son projet. « Les moratoires locaux sur les centres de données envoient le signal que la région est fermée aux affaires, tant pour les centres de données que pour d’autres projets de développement économique importants », a déclaré à The Verge Dan Diorio, vice-président exécutif chargé des politiques étatiques et des relations gouvernementales au sein de la Data Center Coalition, un groupe de pression du secteur ».

Patti Zirhut, elle, n’est pas opposée à la croissance, mais elle ne veut pas que les pouvoirs publics accordent des avantages à de grands promoteurs n’ayant aucun lien avec la communauté. « Si l’on pouvait privilégier le niveau local, avec des constructeurs de la région, ce serait très bien, car ils savent comment gérer les spécificités de la Floride ». Elle s’inquiète de la façon dont l’IA peut alimenter la surveillance de masse, une question devenue particulièrement brûlante après que le bureau du shérif du comté de Hernando a commencé à installer des dispositifs Flock sur les routes locales. « Nous ne voulons pas que les gens perdent leur emploi, que notre pays soit dirigé par l’IA, ni vivre comme en Chine, où notre argent est contrôlé et chacun de nos faits et gestes surveillé ». Bien que Mme Zirhut soit républicaine de longue date, la question du centre de données – et celle, plus vaste, du développement – l’a amenée à faire des choix politiques inattendus. « Si Byron Donalds remporte la primaire, je voterai pour les démocrates. Je ne voterai pas pour lui » a-t-elle confié. « Je pense que beaucoup de gens sont dans ce cas. Ce n’est pas une question de parti. Vraiment pas. C’est une question de vie humaine. » 

Pour Ben Green, explique-t-il dans une tribune pour Tech Policy Press, « ce qui rend la question des centres de données particulièrement intéressante pour les démocrates, c’est sa capacité à séduire des électeurs au-delà de leur base électorale habituelle. De nombreuses contestations liées aux centres de données surviennent précisément dans les zones rurales et les États républicains ou disputés où les démocrates cherchent désespérément à gagner du terrain. Des communautés se sont mobilisées pour s’opposer à ces installations dans des États aux profils politiques très variés, tels que l’Indiana, le Michigan, le Missouri, le Nebraska, l’Ohio et la Virginie. Électeurs comme élus ont constaté que les centres de données constituent l’un des rares sujets capables d’amener les citoyens à voter en s’affranchissant des clivages partisans habituels. » Mais constatait-il également : « certains responsables républicains commencent eux aussi à adopter des positions fermes contre les centres de données. Si les démocrates n’agissent pas rapidement sur ce dossier, ils risquent de se faire devancer par leurs adversaires. » 

Reste que les délires de la droite Maga sur les data centers ne vont pas disparaître demain. Comme s’en moque Cory Doctorow sur son blog dans un billet édifiant sur les risques de l’éclatement de la coalition trumpiste après Trump, toute cette sphère de droite réactionnaire est saisit d’une paranoïa folle. « Ils baignent dans les théories du complot et sont en permanence intoxiqués par leurs propres délires. Ils croient dur comme fer aux conneries sur le grand remplacement ou sur le fait que la Chine pousse l’Amérique à détester les centres de données.» Trump n’a pas inventé ces délires, il leur a simplement donné de l’assurance. Et les délires semblent n’avoir plus besoin de leur grand ordonnateur pour s’épancher. Trump peut tenter d’apaiser sa base électorale en renouvelant son soutien à l’industrie de l’IA, il est peu probable que cela permette aux délires complotistes Maga de s’éteindre.

Hubert Guillaud

PS : The Verge propose également un long et édifiant reportage sur ce qu’on appelle le Data Center Alley, le comté de Loudoun en Virginie, où les data centers sont arrivés il y a plus de 20 ans et où l’on trouve plus de 250 data centers. « En quelques années, les centres de données sont passés du statut d’élément banal du quotidien à celui de sujet de préoccupation quotidienne pour de nombreux résidents. » La contestation a fini par grimper en flèche, et si les data centers ont permis une certaine prospérité, les nuisances finissent par l’emporter. « L’expansion des centres de données à Loudoun a pris une telle ampleur qu’elle semble désormais échapper à tout contrôle ». Car si le comté annonce ne pas vouloir davantage de centres de données, de nouvelles installations voient le jour, malgré tout. L’opposition quant à elle, se constitue tardivement. Mais désormais, les propriétaires locaux sont confrontés non seulement au bruit des générateurs électriques mais également aux pylônes électriques en tout sens quand ce n’est pas à l’expropriation pour l’extension des projets. « On entend à peine les oiseaux désormais » confie une habitante et nombre d’arbres ont été abattus pour permettre aux fils électriques à haute tension de passer sans encombre.

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La gauche doit-elle céder au chant de l’IA générative ? Non ! 

« Depuis que le camp de l’émancipation a renoncé à combattre l’aliénation et a adopté les « innovations » du capital en les saluant comme des progrès, il ne cesse de multiplier les défaites. Parce que, précisément, ces innovations garantissent une passivité face à la réalité capitaliste qui sape les bases de toute tentative sérieuse d’émancipation. » Pour le journaliste Romaric Godin de Mediapart, l’IA générative ne conduira la gauche nulle part. « Le capital est le principe dominant de cette technologie qui est à son service. » « Si l’État prenait le contrôle de l’IA aujourd’hui, il la mettrait au service de la société capitaliste comme une matière première. Il en assurerait donc l’abondance bien davantage que la sobriété. Cela changerait certes les rapports de force au sein du capital, mais cela ne changerait rien à la centralité du capital dans la société. »

Mais surtout, rappelle le journaliste, à quoi sert l’IAG dans la lutte pour l’émancipation ? « En réalité, cette technologie n’est pas qu’un simple outil que l’on pourrait aisément retourner. La gestion de l’économie du capitalisme tardif passe par le déni des crises économiques, anthropologiques et écologiques. Et l’IAG est l’outil conçu pour organiser ce déni. Son développement est un choix du capital qui a investi et continue d’investir dans cette technologie au détriment d’autres technologies qui pourraient davantage répondre aux besoins de l’humanité. »

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Flock : quel niveau de surveillance êtes-vous prêts à tolérer ?

Aux Etats-Unis, la fronde contre le développement des détecteurs automatiques des numéros de plaques d’immatriculations est forte. Si quelques caméras Flock ont été vandalisées, ce sont surtout nombre de conseils municipaux abonnés au système qui rejettent et résilient leurs contrats avec l’entreprise qui les installe, suite notamment aux révélations de l’utilisation du système par l’ICE, la police qui de l’immigration américaine, qui s’en sert pour traquer les étrangers sans lien avec des infractions de circulations. 

Pour faire face à la fronde, Flock a fini par réagir et a annoncé une série de changements dans les modalités de partage d’information avec les forces de l’ordre américaine. Des changements surtout cosmétiques, ironise Gizmodo. L’entreprise, en effet, propose désormais que par défaut, la durée de conservation des informations passe de 30 à 7 jours. Mais en fait, précise l’entreprise, « les forces de l’ordre peuvent prolonger ou réduire cette période. Chaque collectivité continuera de choisir la durée de conservation adaptée à sa stratégie de sécurité publique et conforme aux politiques locales ou étatiques. » Elle annonce également un dispositif supplémentaire (le mode « Preuve ») qui permettra à la police de conserver « des données LAPI (systèmes de Lecture automatisée de plaques d’immatriculation) spécifiques à titre de preuve pour une enquête en cours, dans un stockage à long terme ». L’ACLU (American Civil Liberties Union) a publié une réponse moqueuse (« Flock semble davantage viser à résoudre un problème d’image qu’à s’attaquer aux atteintes majeures à la vie privée et aux autres préjudices engendrés par ses produits ») et maintient sa campagne invitant les citoyens à agir pour « se débarrasser du Flock » (Get the Flock out). L’Institut pour la Justice a pour sa part publié une base de données pour recenser les abus d’utilisation des systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation. L’ACLU rappelle que si Flock souhaite évaluer l’efficacité de son outil et notamment mieux surveiller les usages abusifs qu’en fait la police, l’entreprise devrait le soumettre à l’analyse d’un évaluateur indépendant. Flock a déjà par le passé annoncé des mesures de sécurité liées au motif de recherche, mais elles n’ont produit aucune amélioration, bien au contraire. Comme, le rappelle Gizmodo, « il est difficile d’imaginer qu’une personne prête à détruire une caméra Flock changera d’avis simplement parce que la durée recommandée de conservation des données passe de 30 à 7 jours ». 

Dans un entretien à la BBC, le PDG de Flock, Garrett Langley, ajoute qu’il s’est rallié à l’idée d’organisations telles que l’ACLU et l’Electronic Frontier Foundation (EFF), selon lesquelles la police devrait disposer d’un numéro de dossier en cours pour pouvoir consulter les données de Flock. Pour Cooper Quentin, de l’EFF, « les requêtes dans les bases de données [de lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation], devraient impérativement faire l’objet d’un mandat judiciaire ». Ce n’est pas le cas. 

Alors que le gouvernement américain surveille activement sur les réseaux sociaux les publications anti-Flock devenues virales, rapporte 404 media, et menace le site DeFlock, qui cartographie la présence des caméras, son initiateur, Will Freeman, rappelle qu’il n’a jamais appelé à neutraliser les caméras ni à masquer les plaques d’immatriculation, contrairement à ce qu’affirment les récents bulletins des forces de l’ordre. Le vandalisme montre surtout que les gens sont mécontents de voir ces systèmes installés à leur insu ou sans leur consentement. Mais le sabotage semble surtout assez anecdotique, bien moindre en tout cas que la contestation qui pousse les citoyens à demander des comptes aux autorités locales qui tissent des partenariats avec l’entreprise Flock. 

Comme l’explique une enquête de New Republic sur la montée de la contestation contre les systèmes de caméras LAPI, « Flock constitue un système de surveillance de masse d’une puissance – et d’une rentabilité – stupéfiante. Ses caméras LAPI sont utilisées par plus de 1 000 entreprises et environ un tiers des 18 000 services de police des États-Unis ». L’ACLU l’estime à le nombre de caméras de surveillance des plaques d’immatriculations déployées aux Etats-Unis à 90 000. Quant à l’entreprise, elle a généré un chiffre d’affaires de 285 millions de dollars en 2024. Le géant du capital-risque Andreessen Horowitz a récemment valorisé l’entreprise à 7,5 milliards de dollars. 

Alors qu’il valorise son entreprise en promettant rien de moins que l’élimination de la criminalité des Etats-Unis d’ici une décennie, l’année dernière, Garrett Langley a qualifié DeFlock d’« organisation terroriste ». A l’heure où les actions de résistance anti-tech sont devenues, aux Etats-Unis, une menace terroriste, Will Freeman répond que son site, DeFlock, est surtout un outil de transparence. 

Les études (2019 et 2024), jusqu’à présent, montrent surtout que l’efficacité des caméras à prévenir le crime est plus que douteuse. « En 2022, l’entreprise s’est vantée que ses caméras à San Marino, en Californie, avaient entraîné une baisse de 80 % des cambriolages en cinq mois ; Forbes a révélé par la suite que les cambriolages avaient en réalité augmenté dans les années suivant l’installation des caméras de Flock ». « Même si les caméras et le réseau de surveillance de Flock contribuent à élucider certains crimes, les critiques estiment que le prix à payer en matière de vie privée est trop élevé. La police a été prise en flagrant délit d’utilisation illégale des données de Flock pour localiser une femme cherchant à avorter, pour traquer et harceler des individus, surveiller des manifestations ou prêter main-forte aux services d’immigration de l’ICE pour arrêter des individus depuis de simples suspiscions. » 

« Au minimum, cette surveillance de masse implique le suivi, sans mandat, de toute personne circulant sur la voie publique », a averti l’ACLU. « Au pire, elle instaure un État policier numérique où les forces de l’ordre […] peuvent traquer manifestants, opposants politiques, immigrés, patients et autres personnes non soupçonnées de crime, et utiliser ces informations pour leur nuire. »

Une contestation de droite comme de gauche

Sous la pression populaire d’opposants à Flocks, locaux et actifs, « Austin, au Texas, a suspendu son programme Flock en juin dernier face à la contestation locale, tandis qu’Evanston, dans l’Illinois, y a mis fin en août. Selon la NPR, au moins 30 localités « ont soit désactivé leurs caméras Flock, soit annulé leurs contrats depuis le début de l’année 2025 ». » A Ithaca, les manifestations ont fait reculer la police. Par des pétitions, des interventions publiques et des tribunes dans la presse locale, le collectif local, Flock Off, a quelque peu freiné les activités de l’entreprise. En octobre, le bureau du shérif du comté a cessé de partager les données Flock avec les comtés collaborant avec l’ICE. En février, suite à une  manifestation devant l’hôtel de ville, la police locale a réduit le nombre de services avec lesquels elle partageait les données. « À bien des égards, cela prouve qu’au niveau local, la démocratie peut encore fonctionner », estime le responsable du groupe Flock Off local. Le prochain objectif de Flock Off est de faire résilier purement et simplement le contrat passé avec la ville.

« Si les groupes opposés à Flock émergent généralement de bastions progressistes, certains États dirigés par des républicains ont également pris des mesures pour restreindre la surveillance par ces systèmes. Les libertariens, en particulier, s’opposent à Flock : le magazine libertarien Reason a publié plusieurs articles critiquant l’entreprise, qu’il accuse de mener un programme de surveillance de masse orwellien », rapporte New Republic. 

Le New York Times s’est également intéressé à « ces caméras que la police adore et que les citoyens détestent ». Au Texas, rapportent les journalistes Fernando Alfonso III et Kashmir Hill, « il est un point sur lequel progressistes et conservateurs s’accordent : ils ne veulent pas de caméras braquées sur leurs voitures ». Pourtant, les Américains sont habitués à la vidéosurveillance. « Ils en installent sur leurs sonnettes et les acceptent au coin des rues, dans les bureaux et les restaurants ». Mais, ce qui distingue les caméras Flock, rappellent les journalistes, « c’est qu’elles sont connectées entre elles, formant un vaste réseau national interrogeable ; cette situation surprend souvent les habitants – qui ignoraient que leurs autorités locales avaient souscrit à ce service – et suscite des craintes d’une surveillance digne de « Big Brother ». De plus, il est difficile de ne plus les voir une fois qu’on a commencé à les remarquer. » Le Texas est devenu un baromètre, estiment les journalistes. « Flock a commencé à vendre ses services aux services de police début 2020, en installant quelques dizaines de caméras dans une banlieue de Houston. Six ans plus tard, 700 services de police texans ont passé contrat avec l’entreprise. L’opposition regroupe des progressistes inquiets de la surveillance gouvernementale, des conservateurs méfiants à l’égard de l’extension du pouvoir de l’État, ainsi que des citoyens et des élus soucieux de leur vie privée et préoccupés par les possibles dérives du réseau. » A l’image de Hannah Foust, qui vit à Carrollton (Texas), qui a commencé à publier des messages sur les lecteurs de plaques d’immatriculation dans des groupes Reddit et a lancé une pétition en ligne pour obtenir le retrait de ces caméras de sa commune. Devant le conseil municipal, elle explique : « Je ne commets aucun délit, mais je ne veux pas nécessairement que quiconque – et encore moins des agences gouvernementales ou une entreprise privée – puisse voir où je dépose mes enfants, quel itinéraire je privilégie pour me rendre au travail, si je préfère H-E-B ou Kroger, ou quel lieu de culte je fréquente. » À travers le Texas, l’opposition à ces caméras transcende les clivages partisans. Les contrats de Flock ont ​​été résiliés aussi bien à Austin, ville progressiste, qu’à Bandera, une localité conservatrice de la région de Hill Country comptant environ 900 habitants. « Au Congrès, Keith Self, un républicain dont la circonscription se situe au nord de Dallas, a déposé un projet de loi en juillet. Ce texte imposerait aux agences fédérales chargées de l’application de la loi d’obtenir un mandat avant d’accéder aux données collectées par les systèmes de surveillance étatiques et locaux – notamment les lecteurs de plaques d’immatriculation – ou de les interroger. » Pour un colonel de l’armée à la retraite et ancien juge de comté, « nous sommes en train de basculer vers un État de surveillance », estime-t-il, en flirtant avec des dénonciations que l’on retrouve dans les pire propos conspirationnistes d’extrême-droite, comme ceux que colporte, à longueur d’émission, la War Room de Steve Bannon.

Flock, la plateforme d’hypersurveillance des déplacements

« Flock facture environ 3 000 dollars par caméra et par an, a précisé M. Langley. En contrepartie, l’entreprise installe et entretient les caméras, fournit une base de données consultable répertoriant tous les véhicules qui passent devant elles et envoie des alertes si les caméras repèrent des voitures figurant sur une liste de surveillance prioritaire – comme la base de données du FBI recensant les véhicules volés et les plaques d’immatriculation associées à des personnes disparues ou recherchées. Ces dernières années, grâce aux progrès de l’intelligence artificielle, Flock a ajouté une fonctionnalité permettant de rechercher des voitures en fonction de leur marque, de leur type, de leur couleur ou de détails spécifiques, tels que des autocollants sur le pare-chocs ou des dommages visibles.» 

« Pour effectuer une recherche, les agents précisent le type de délit, allant de la cruauté envers les animaux à l’homicide. Ils saisissent ensuite un numéro de plaque d’immatriculation ou une description du véhicule ainsi qu’un lieu, ou optent simplement pour l’option par défaut : « Tous les réseaux sélectionnés ». La recherche affiche les images des voitures correspondantes, en indiquant précisément l’heure et le lieu où elles ont été repérées, ainsi que le service de police auquel appartenaient les caméras. Par défaut, les photos prises par les caméras sont supprimées au bout de 30 jours, bien que les services de police puissent modifier la durée de conservation.

Si un service de police souhaite accéder à d’autres caméras ailleurs dans l’État ou dans le pays, il doit partager l’accès aux siennes. La plupart des organismes effectuent des recherches et partagent des informations à l’échelle nationale. » 

L’éditorialiste et animateur de télévision de droite radicale américain Tucker Carlson, qui pourrait être candidat à la prochaine élection présidentielle américaine, s’est récemment moqué de l’assimilation faite par M. Langley entre un projet de cartographie participative et le terrorisme. Carlson a déclaré n’avoir pris conscience que récemment de l’ampleur du réseau Flock après avoir consulté le site de DeFlock ; il a confié au New York Times que cette découverte l’avait « horrifié ». Il s’est dit surpris qu’un système de surveillance aussi vaste ait pu se développer en suscitant si peu d’attention de la part du public… Tant et si bien que le PDG de Flock a depuis présenté ses excuses pour ses propos assimilant le site DeFlock au terrorisme. 

« Que l’on soit libertarien, conservateur, partisan du mouvement MAGA ou progressiste, tout le monde a des objections à l’encontre de Flock », a déclaré Chad Marlow de l’ACLU. Reste que si l’opposition au Texas attire peut-être l’attention, elle n’a pas freiné la croissance de Flock. À travers l’État, de nouvelles villes signent des contrats plus rapidement que d’autres ne les résilient, a indiqué Jennifer Szimanski, porte-parole de la Combined Law Enforcement Associations of Texas, un syndicat de police représentant plus de 28 000 agents. Selon elle, la raison repose sur les résultats impressionnants du réseau. Certains services de police texans ont retrouvé des centaines de véhicules volés après avoir installé ces caméras, a-t-elle précisé, et dans les petites municipalités, les vols dans les véhicules ont pratiquement cessé. Pour elle, le risque d’utilisation abusive du système par les policiers texans n’était pas plus élevé qu’avec les autres bases de données auxquelles ils ont accès, et que Flock fournissait un historique de chaque recherche, précisant qui l’avait effectuée et pour quel motif.

La possibilité de rechercher n’importe quel véhicule circulant sur les routes du pays est certes pratique pour les autorités, mais Barry Friedman, professeur de droit et directeur du Policing Project, soutient que la création d’une vaste base de données sur les déplacements des Américains est inconstitutionnelle : « il s’agit d’une collecte de données indiscriminée, et non d’une surveillance ciblant des infractions spécifiques ». « Si le quatrième amendement existe, c’est parce que l’on estimait que le gouvernement ne devrait pas pouvoir s’en prendre à n’importe qui, même en l’absence de tout acte répréhensible. » 

Jusqu’à présent, les tribunaux ont rejeté cette interprétation, tout en laissant entendre que la situation pourrait évoluer à mesure que la technologie se généralise. Dans une affaire où des habitants avaient poursuivi la ville de Norfolk (Virginie) pour l’installation de 172 caméras Flock, un juge fédéral a statué que les lecteurs de plaques pourraient un jour devenir si omniprésents que leur utilisation s’apparenterait à une surveillance de masse indiscriminée et inconstitutionnelle, mais que ce n’était pas encore le cas. « Je ne pense pas que les juges réalisent que le pays est désormais couvert par ces dispositifs et qu’ils sont tous interconnectés », a déclaré Sid Thaxter, de l’Association nationale des avocats de la défense pénale.

En attendant, la police américaine invite les agents à ne plus mentionner le fait qu’ils ont eu recours à une technologie de détection automatique des numéros de plaques d’immatriculations dans leur rapports ou auprès des personnes qu’ils appréhendent, rapporte 404media. « Lorsque les forces de l’ordre utilisent Flock pour procéder à une arrestation dans le comté de Wapello, en Iowa, elles ne souhaitent pas que la personne concernée le sache. Une politique d’utilisation des caméras de lecture automatique de plaques du comté ordonne explicitement à la police de garder ce dispositif secret. » Un moyen de rendre encore plus invisible les abus que Flock annonce vouloir limiter. 

Pour Tech Policy Press, Jake Laperruque responsable du projet « Sécurité et surveillance » au sein du Center for Democracy & Technology (CDT), « les systèmes de lecture automatisée de plaques d’immatriculation en général, et le fournisseur de premier plan Flock en particulier, sont confrontés à un moment de prise de conscience publique aux États-Unis. Cette technologie de surveillance provoque des réactions négatives majeures dans tout le pays et devient un sujet de campagne majeur ». Mais pour Laperruque, les risques actuels liés à la vie privée liés aux systèmes de détection des plaques d’immatriculation ne sont que la pointe de l’iceberg et vont s’étendre considérablement dans les années à venir. « À moins qu’ils ne soient sérieusement maîtrisés, ces systèmes deviendront un outil de surveillance de masse bien plus répandu qu’aujourd’hui ». La raison, notamment : de nouvelles fonctionnalités ajoutées à Flock à partir d’analyses automatisées par l’agence fédérale des douanes créant des alertes sur des comportements de conduite suspects et signalant des véhicules à arrêter, rapporte AP News. Un comportement innocent au volant, comme prendre une route secondaire, conduire à des heures indues ou se rendre dans un endroit inhabituel, pourrait devenir des motifs de contrôle. 404 media a révélé également que les vidéos captées par les caméras étaient utilisées pour identifier des formes ou des conducteurs. Une fonctionnalité de recherche en texte libre permet de trouver des personnes tatouées ou portant des maillots de sport spécifiques ; ces recherches incluent parfois l’origine ethnique de la personne visée. A terme, connectée à la reconnaissance faciale, elle pourrait permettre de rechercher des personnes partout sur les routes. « Ces systèmes risquent fort de se transformer en un « œil omniscient » permettant de rechercher n’importe quel type de véhicule, d’objet ou de personne, avec la même facilité que nous recherchons aujourd’hui des mots dans un fichier texte ». Reste à savoir s’il faut limiter ce pouvoir par une accréditation judiciaire pour chercher dans ces images, comme le propose Laperruque ou limiter le développement du réseau. 

Wired rappelle que Flock Safety, géant de la surveillance des véhicules, affirme depuis des années que sa technologie « ne peut ni reconnaître, ni identifier, ni suivre des individus ». Ses pages dédiées à la confiance du public assurent aux clients que la technologie est conçue pour des enquêtes spécifiques, au cas par cas, et « non pour surveiller les gens ». Ce n’est plus le cas, notamment via l’ajout d’innombrables outils qui donnent accès « aux métadonnées des caméras, aux dossiers d’arrestation, aux dossiers d’enquête, aux journaux d’appels, aux résultats d’analyses balistiques ainsi qu’à des bases de données commerciales contenant des numéros de sécurité sociale, dates de naissance, numéros de téléphone, adresses e-mail, informations sur les proches et les associés ». Les requêtes préconfigurées d’OS Investigate, le logiciel de Flock, inversent la logique de recherche. « Un agent n’a plus besoin de plaque, de nom ou d’infraction pour lancer une recherche : il lui suffit d’indiquer un lieu, une période et un schéma comportemental, et le système identifie les personnes correspondant à ces critères. » Pour utiliser ce moteur de recherche, Flock propose des requêtes préconfigurées, comme «« Trouve-moi des témoins en te basant sur les véhicules les plus aperçus dans [tel quartier] au cours des [X derniers jours] durant [telle plage horaire quotidienne] ». Un agent remplit les champs vides et valide la demande. Le résultat est une liste de plaques d’immatriculation que d’autres outils du logiciel convertissent ensuite en noms et adresses de domicile.»

« Dix-neuf de ces requêtes visent à identifier des schémas comportementaux plutôt qu’à consulter un dossier spécifique. Quatorze d’entre elles ne nécessitent ni plaque d’immatriculation, ni nom, ni description physique ; l’agent indique simplement un lieu, un créneau horaire et un comportement.

Certaines requêtes ciblent des véhicules ayant visité au moins trois commerces dans une ville en trois jours, plusieurs banques en une semaine ou plusieurs stations-service entre minuit et 5 heures du matin. Aucune de ces cinq requêtes ne mentionne de cible ou d’incident précis.

L’outil utilisé pour ces recherches intègre un filtre qui exclut les bus, les semi-remorques, les fourgonnettes utilitaires et les remorques ; ainsi, un livreur visitant cinq magasins est retiré de la liste, tandis qu’un conducteur ordinaire effectuant la même tournée y figure toujours. Ce type de recherche s’applique également aux déplacements interurbains : véhicules ayant quitté une ville pour une autre avant d’y revenir dans la semaine, ayant effectué plusieurs allers-retours sur une période de 14 jours ou ayant traversé trois zones successivement.»

Flock se défend en expliquant que ce produit en cours de développement ne proposera pas à terme toutes ces fonctionnalités lors de son lancement commercial. Pour Jay Stanley de l’ACLU : « Nous assistons à un déploiement agressif de l’IA par Flock ; on observe, à certains égards, une frontière très mince entre ce qui est techniquement possible et ce qui est réellement mis en œuvre. » Pour Chad Marlow, avocat à la tête de la campagne « Get The Flock Out » de l’ACLU, le danger est de passer de : « Voyez-vous des schémas criminels ? à Trouvez-moi des schémas criminels, car ces requêtes donneront des résultats différents ». Le risque est de glisser très vite au moment où un agent demandera à une IA quelles personnes elle considère comme les plus susceptibles de commettre des crimes. « Elle ne se fondera pas sur une norme juridique de suspicion criminelle, mais sur ses propres critères internes. » Le code définit déjà les filtres auxquels la requête sera soumise. Le logiciel de Flock associe des recherches de véhicules à des interrogations de fichiers de police classant les individus selon le sexe, la race, l’origine ethnique, la taille, le poids, la corpulence, ainsi que la présence de cicatrices, de marques distinctives et de tatouages. Une fonction permet d’effectuer une recherche uniquement à partir d’une description, en ciblant des enregistrements correspondant à des critères tels que « homme, environ 1,80 m, sweat à capuche noir, tatouage sur l’avant-bras » à proximité d’un lieu donné. L’outil permet à l’agent de délimiter ces critères en choisissant un rayon d’action ou en dessinant des formes libres sur une carte. Selon Stanley, cette pratique s’apparente étroitement à la question examinée par la Cour suprême des États-Unis en juin dernier : la Cour a alors statué que les individus conservent un droit à la vie privée concernant les données retraçant leurs déplacements et que le quatrième amendement s’applique lorsque la police réclame ces informations à une entreprise. Dans le cas présent, les services de police achètent directement cette capacité technologique, ouvrant la voie à des recherches exploratoires (fishing expeditions) d’une ampleur inédite.

L’année dernière, un policier du Texas a effectué des recherches sur plus de 83 000 caméras à travers le pays pour retrouver une femme ayant pratiqué un avortement elle-même, selon des journaux de recherche obtenus initialement par 404 Media. Une enquête récente du Washington Post a révélé qu’une cinquantaine d’agents de police avaient été inculpés ou accusés d’usage abusif des systèmes de lecture de plaques d’immatriculation : 26 d’entre eux les utilisaient pour surveiller leur épouse, leur petite amie, leur ex-compagne ou des femmes qu’ils souhaitaient rencontrer. En août dernier, les autorités de régulation de l’Illinois ont conclu que Flock avait enfreint la loi de l’État en menant un programme pilote – aujourd’hui suspendu – qui donnait au service des douanes et de la protection des frontières accès aux caméras situées dans l’État.

Flock laisse à ses clients le soin de définir la plupart des règles. Les responsables des services décident qui obtient des identifiants, si les données des caméras doivent être partagées au-delà des limites de la ville ou de l’État, et s’il convient d’activer les paramètres proposés par l’entreprise pour prévenir les abus. L’outil d’audit, conçu pour repérer les schémas suspects dans les recherches effectuées par un service, a été lancé en avril 2026 en tant qu’option activable par les forces de l’ordre. Or, selon le Washington Post, de nombreux services de police ont jusqu’à présent peu surveillé les recherches qu’accomplissent leurs agents sur ces systèmes.

L’Electronic Frontier Foundation a examiné des ensembles de données portant sur plus de 12 millions de recherches enregistrées sur une période de 10 mois ; elle a constaté qu’environ 20 % d’entre elles ne mentionnaient qu’un terme vague tel que « enquête », « suspect » ou « requête ». Plus de 50 services ont effectué des centaines de recherches dont le champ « motif » faisait référence à des manifestations.

Comment réguler le changement de nature de la surveillance ?

« Flock ambitionne bien au-delà de la simple lecture automatique des plaques d’immatriculation ; l’objectif est de devenir une plateforme numérique pour le maintien de l’ordre », explique Bob Ferguson, gouverneur de Washington, à l’origine d’une proposition de loi pour réguler le déploiement des caméras. « Nous sommes à l’aube de l’ère de la police automatisée et la capacité à créer des chatbots en langage naturel capables d’effectuer des recherches dans d’immenses bases de données deviendra bientôt la norme. »

Pour Jason Pye, du Due Process Institute, il y a peu de preuves que ces technologies contribuent à faire baisser la criminalité. Il rappelle que, contrairement à ce qu’affirme l’administration Trump, la criminalité violente américaine est en baisse depuis les années 90 (758,2 crimes pour 100 000 habitants en 1991 contre 348,6 en 2024). La raison de cette baisse n’est pas unique, elle n’est pas liée uniquement à l’augmentation de l’incarcération (qui s’est stabilisée dans les années 2000 alors que la criminalité a continué à chuter), mais également à l’amélioration des perspectives économiques, aux mutations des marchés de la drogue, voire même au vieillissement de la population. Si des études montrent que les LAPI peuvent aider la police à identifier des véhicules volés, à générer des pistes d’enquête et, parfois, à élucider des crimes. Établir qu’ils jouent un rôle significatif dans la baisse de la criminalité observée après 2020 est une tout autre affaire, bien plus complexe à démontrer. 

Et Pye de citer deux études portant sur l’effet des LAPI : la première note que le déploiement à Atlantic City est associé à une baisse des fusillades, des vols de véhicules et des atteintes aux bien, mais sans reconnaître que le déploiement des caméras puisse être le seul facteur explicatif. La seconde passe en revue l’ensemble des recherches sur le sujet et montre que les preuves que ces systèmes génèrent des avantages plus larges en matière de lutte contre la criminalité restent mitigées. Pye observe ensuite Atlanta, qui compte plus de 3000 systèmes Flock. Or, malgré ce réseau de surveillance sans précédent, les taux d’élucidation des crimes ne se sont pas améliorés. « Par exemple, une arrestation a eu lieu dans 54,3 % des cas d’homicide en 2021. En 2025, seuls 48 % des homicides ont été élucidés. Il existe toutefois des catégories de crimes pour lesquelles les taux d’élucidation se sont améliorés, notamment les cambriolages et les vols dans des véhicules. » De plus, malgré l’un des plus importants réseaux de surveillance des Etats-Unis, le taux de crimes violents à Atlanta a augmenté entre 2024 et 2025 (mais a beaucoup diminué, elle aussi, depuis au moins 2011). Cela ne signifie pas que les LAPI n’apportent rien à la sécurité publique, estime Pye. Ils peuvent être efficaces pour certaines tâches ou certains crimes, mais cela ne signifie pas qu’ils soient à l’origine de la baisse de la criminalité aux Etats-Unis. Et quand bien même ce serait le cas, la question de savoir quel niveau de surveillance l’Amérique est-elle prête à accepter en contrepartie de sa sécurité reste entière, estime Pye. Qui rappelle qu’avec ces systèmes, « il n’est pas nécessaire d’être soupçonné d’un crime pour que les autorités disposent potentiellement d’un relevé indiquant que votre voiture se trouvait à proximité d’une manifestation politique, d’une église, d’une armurerie, d’une clinique médicale ou du domicile d’un tiers. Il s’agit d’une forme de surveillance fondamentalement différente de celle d’un policier vérifiant ponctuellement une plaque d’immatriculation sur l’autoroute ». Le problème, c’est bien le caractère amplificateur de la surveillance que produit la mise en réseau des caméras et la possibilité de les interroger. « Cette situation soulève des questions quant aux personnes habilitées à consulter ces données, aux justifications requises pour effectuer une recherche, à l’étendue du partage de l’information, à la durée de conservation des données et aux conséquences d’une utilisation abusive du système – une éventualité inévitable. Ces questions ne disparaissent pas pour autant du simple fait que les systèmes de lecture automatique de plaques d’immatriculation aident parfois la police à élucider des crimes. » Reste que c’est « une chose qu’un agent de police voit votre voiture traverser un carrefour. C’est tout autre chose qu’un réseau de caméras enregistre discrètement chaque apparition de votre véhicule, stocke ces informations et les rend consultables dans le temps et entre différentes juridictions ». « La question est de savoir si le gouvernement devrait pouvoir exploiter des millions, voire des milliards, d’observations publiques ordinaires et légales pour en faire une carte détaillée et consultable des déplacements des personnes, sans aucun soupçon individualisé ni contrôle significatif ». 

« Supposons que des preuves plus solides finissent par démontrer que Flock prévient certains crimes. Je resterais néanmoins mal à l’aise avec ce compromis. La sécurité publique est importante, certes, mais ce n’est pas le seul critère essentiel dans une société libre. Le respect de la vie privée et l’autonomie sont tout aussi importants. Pouvoir vaquer à ses occupations quotidiennes sans que le gouvernement n’enregistre discrètement ses déplacements est fondamental. Les caméras de Flock ne se limitent pas aux personnes soupçonnées d’avoir commis des crimes. Elles collectent des informations sur tous les automobilistes qui passent devant elles, dont l’immense majorité n’a absolument rien fait de mal.

Bien sûr, ces informations peuvent être utiles à la police. C’est précisément ce qui rend la question si complexe. Presque n’importe quel système de surveillance peut améliorer la sécurité publique s’il fournit au gouvernement davantage d’informations sur nous. Installez suffisamment de caméras à des endroits stratégiques, conservez suffisamment de données et donnez-y accès à un nombre suffisant d’agences : tôt ou tard, ces informations contribueront à résoudre des crimes. L’argument selon lequel « le gouvernement pourrait trouver cela utile un jour » est un critère inacceptable pour déterminer le niveau de surveillance que les Américains sont prêts à tolérer. » Pour Pye, la surveillance omniprésente ne devrait pas devenir une composante normale de la vie américaine. 

Pour The Conversation, le philosophe et criminologue de l’Institut catholique de Lille, Tony Ferri, rappelait que c’est la nature des systèmes de surveillance, quels qu’ils soient, de s’étendre (même si dans son article, il n’évoque pas les dispositifs de lecture automatisés des plaques d’immatriculation). « Un dispositif de contrôle naît pour une cible précise, dans un contexte qui rend son acceptation facile » (…) « puis, par la force de son infrastructure technique désormais disponible, il s’étend, se prolonge, se banalise, bien au-delà de sa justification initiale ». Pris isolément, ces solutions peuvent paraître légitimes. Mais, comme le disait la CNIL elle-même dans un avis de 2022 : « ces outils ne constituent pas une simple évolution technologique, mais une modification de la nature des dispositifs ». Un changement de nature et pas seulement de degré, face auquel nous avons pour l’instant bien peu de réponses pour en limiter la déflagration à l’encontre des libertés publiques.

Ah, oui, les systèmes LAPI se déploient également en France, même si pour l’instant, ce n’est pas avec la même intensité qu’aux Etats-Unis (on compterait 700 lecteurs en France mis en œuvre par la police nationale, la gendarmerie et les douanes, sans compter ceux des municipalités et des acteurs privés, comme les opérateurs de parkings et d’autoroute). Depuis 2024, un système de traitement central a été mis en place. En 2026, le récent projet de loi RIPOST renforce leur utilisation (par exemple à des fins administratives sans avoir à justifier d’une enquête spécifique), étend le régime d’infraction permettant leur consultation ainsi que la durée de conservation des informations à un an, comme s’en inquiétait, bien légitimement, la Quadrature du Net. La plateforme d’hypersurveillance des déplacements se porte bien chez nous aussi !

Hubert Guillaud

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L’Intelligence artificielle comme nécrotechnie. Vers un dépassement des limites informationnelles anthropologiques. (TL;DR : le dentifrice de l’IA est sorti du tube, bon courage pour le remettre dedans)

L’Intelligence artificielle comme nécrotechnie.
Vers un dépassement des limites informationnelles anthropologiques.

[Cet article a été écrit durant une bonne partie de l’été, il est donc un peu long et dense 😉 Initialement il s’agissait, à partir de l’attaque de ChatGPTSol contre HuggingFace, de construire un modèle de 11 limites informationnelles anthropologiques en train d’être dépassées. D’autres actualités estivales autour de l’IA sont venues compléter le point de départ de mon raisonnement. La première partie de l’article met en récit et en perspective ces péripéties estivales ; la seconde partie présente mon modèle des 11 limites informationnelles anthropologiques. Bonne lecture.]

21 Juillet 2026. Ce que la science-fiction travaille comme scénario premier de toute la littérature sur un possible soulèvement des machines, c’est à dire une intelligence artificielle confinée qui s’échappe, se connecte au réseau, devenant autonome et accomplissant différents actes de piratage en devenant – temporairement – hors de contrôle, ce scénario s’est produit le 21 Juillet 2026. Et c’est un communiqué de presse de la société OpenAI qui le raconte. Littéralement. Un de leurs modèles, ChatGPTSol, était supposé effectuer différentes tâches, en étant confiné dans un « bac à sable ». Problème : ce modèle a identifié une faille de sécurité, est sorti de son bac à sable, s’est connecté au réseau (internet), et a attaqué d’autres sites (là encore en identifiant des failles de sécurité) pour récupérer les données lui permettant de réussir son test.

En réfléchissant à cela on peut évidemment encore tenter de s’abriter derrière le consolant argument d’un possible storytelling destiné à doper, comme ce fut souvent le cas, l’économie des prochains tours de table : un « regardez comme c’est terrifiant » qui ne serait destiné qu’à convaincre les investisseurs privés ou étatiques qu’il faut encore davantage financer les sociétés d’où ces technologies émanent ou celles (souvent les mêmes) prétendant être encore en capacité de les contrôler.

Sauf qu’à regarder attentivement ce qui s’est produit ce 21 Juillet 2026 et les jours et les semaines suivantes, cet argument ne tient plus. Ce qui s’est produit est littéralement le scénario d’un prochain chaos qui n’est plus un simple un horizon dystopique mais un réel tout aussi plausible que possible. Ce 21 Juillet 2026 et les jours suivants, nous avons franchi une limite. Une limite entropique au sens où la théorie de l’information considère cette notion, c’est à dire (pour faire très simple) comme un désordre fondamental et naturel que l’ajout d’information a pour principe et pour objet de stabiliser, de maîtriser, d’organiser.

Retour sur les faits.

Nombre d’articles de presse ont depuis repris et chroniqué cet événement inédit. On pourra lire notamment Florent Bayard sur 01.net (« OpenAI a perdu le contrôle de deux IA : elles ont lancé une cyberattaque « sans précédent »« ), Amine Baba Haissa sur Numerama (« Rocambolesque : OpenAI dévoile comment ses propres agents IA ont piraté Hugging Face pour réussir un test interne« ), Korben (« Les IA d’OpenAI ont piraté Hugging Face pour tricher à un test« ), Samir Rahmoune sur Clubic (« Hack de Hugging Face : OpenAI a mis près d’une semaine pour s’en rendre compte« ). Je reprends ci-dessous quelques éléments pour bien comprendre les enjeux et la réalité de ce qui s’est passé, avant d’en fournir une analyse.

En résumé donc (Numerama) :

« L’entreprise américaine, qui qualifie l’incident de « cyberattaque sans précédent », explique que son origine se trouve dans une évaluation à laquelle ont été soumis les modèles d’OpenAI, baptisée « ExploitGym ». Le but de ce benchmark : mesurer les capacités maximales de ses modèles à enchaîner des exploitations complexes. Pour estimer ce plafond, l’entreprise a ainsi désactivé les garde-fous de sécurité qui limitent en temps normal l’activité cyber de ses modèles. Le test était censé tourner dans un environnement isolé, dont le seul accès réseau autorisé passait par un proxy interne servant de cache aux registres de paquets logiciels. Mais voilà, il semblerait que les modèles aient fait sauter ce verrou. Concentrés sur leur mission d’obtenir le meilleur résultat possible au benchmark, les agents ont consacré une grande partie de leur puissance de calcul à chercher une sortie vers Internet, jusqu’à découvrir une vulnérabilité zero-day dans ce proxy. Une fois cet accès ouvert, ils ont enchaîné les escalades de privilèges et les mouvements latéraux dans l’environnement de recherche d’OpenAI, jusqu’à atteindre un nœud connecté au web. « Après avoir obtenu un accès Internet, les modèles ont déduit que Hugging Face hébergeait potentiellement des modèles, des ensembles de données et des solutions pour ExploitGym. Forts de cette information, ils ont recherché et trouvé avec succès des moyens d’accéder à des informations confidentielles leur permettant de truquer l’évaluation », explique OpenAI. En combinant des identifiants volés et failles zero-day, les agents ont fini par obtenir une exécution de code à distance sur l’infrastructure de production de la plateforme, dans le seul but de trouver la réponse au test. »

Et au final (Korben) :

« Les modèles GPT-5.6 Sol et un modèle pré-release d’OpenAI ont exploité un zero-day dans le proxy de paquets d’ExploitGym pour s’échapper de leur environnement isolé, escalader les privilèges et accéder aux serveurs de Hugging Face afin de lire les solutions du test. OpenAI reconnaît que ses modèles, avec des refus cyber réduits à des fins d’évaluation, ont été hyperfocalisés sur la maximisation de leur performance à ExploitGym, transformant « résoudre le test » et « compromettre un tiers pour voler les réponses » en une seule instruction. L’équipe de Hugging Face a détecté et stoppé l’activité, aucune donnée publique n’a été altérée, et OpenAI applique désormais des contrôles stricts sur sa configuration infra au prix de la vélocité de recherche tandis que les failles sont patchées. »

Numérama précise encore que, bloqués sur une tâche impossible à réaliser sans connexion internet, les agents IA ont créé, à l’insu totale d’OpenAI, un forum dans lequel ils ont échangé sur les scenarii possibles pour parvenir à accomplir ce qui leur était demandé.

Le 7 mai, OpenAI lance un cycle d’entraînement pour un modèle de recherche interne, à qui l’on confie des tâches de cybersécurité. Certaines se révèlent, par erreur, impossibles, comme compléter un tableur pointant vers des fichiers Google Drive, sans qu’aucun accès à Internet n’ait été prévu. Mais plutôt que d’abandonner, l’agent s’attaque à Artifactory, le gestionnaire de paquets interne de JFrog, pour atteindre Internet indirectement. La tentative échoue, mais révèle à l’agent qu’il peut écrire des fichiers dans Artifactory. Quelques jours plus tard, un second agent, bloqué sur une autre tâche impossible, a l’idée d’y laisser une note pour demander de l’aide. D’autres la trouvent, répondent : un forum improvisé prend forme, à l’insu total d’OpenAI. S’ensuit une succession d’échanges entre agents qui a permis aux équipes d’OpenAI de retracer l’ensemble du processus de hacking.

Avec des précisions importantes apportées sur 01.Net :

« Avant d’être une histoire d’attaquant, c’est une histoire de confinement. Un modèle performant, poursuivant un objectif précis, a découvert que l’isolement censé l’entourer était plus faible que prévu. L’IA ne s’est pas échappée par volonté propre ou intention malveillante : évaluée sur ExploitGym, un benchmark de cybersécurité, ses garde-fous avaient été volontairement désactivés », souligne Ross McKerchar de Sophos dans une réaction partagée avec 01net. (…)

Notez que ce n’est pas la première fois que le modèle Sol est pris en flagrant délit de tricherie sur ses propres évaluations. Le Model Evaluation and Threat Research, le laboratoire indépendant chargé de le tester avant son lancement, avait déjà constaté qu’il avait pris l’habitude de pirater ses environnements d’évaluation pour gonfler ses scores de façon artificielle. Le modèle n’a pas hésité à dissimuler une faille dans un flux de données pour voler les réponses des tests aux évaluateurs humains. Bref, Sol a l’habitude de tricher. « Comme un élève qui préfère voler le corrigé du professeur plutôt que de réviser, le modèle a calculé qu’atteindre la base de données de Hugging Face, là où étaient stockées les solutions du test, était le moyen le plus efficace de maximiser son score. Il a tout simplement triché à son devoir », nous explique Ross McKerchar de Sophos.

 

Dans la fournaise d’un été caniculaire, tout allait alors s’emballer. Le Figaro rappelait qu’Hugging Face n’était pas la seule à avoir été visée et que quatre autres plateformes l’avaient aussi été. Neuf jours après cette affaire, le 30 Juillet 2026, c’est cette fois Anthropic qui reconnaissait les mêmes faits : trois versions différentes de son modèle Claude avaient accédé aux systèmes de trois organisations, dont les noms n’ont pas été divulgués (voir les articles de Wired, France 24). Le 6 août on apprenait que le nouveau modèle de Meta, Muse Spark 1.1 avait également piraté un site d’entreprise lors d’un test de cybersécurité. En Chine, le 7 août, on apprenait que c’était le modèle « Kimi » (appartenant à la société Moonshot AI, l’une des 6 sociétés chinoises les plus en pointe) qui s’était également « échappé » de son environnement de test.

Anthropic, OpenAI, Meta, Moonshot AI, en quelques semaines c’est donc au moins 4 modèles d’IA appartenant à 4 des plus grosses sociétés du domaine qui rejouaient la grande évasion. « A croire que vous le faites exprès … »

« Décélérationnisme ? »

Le 29 Juillet 2026, des dirigeants d’OpenAI, Meta, Google ainsi que le patron d’Anthropic (Dario Amodei) font paraître une tribune demandant de ralentir et de « temporiser » la sortie publique des derniers modèles d’IA : « Pacing the Frontier » :

« Nous demandons au gouvernement américain de soutenir une initiative internationale visant à mettre au point les outils techniques et de gouvernance nécessaires pour réguler de manière réfléchie les avancées dans le domaine du développement de l’IA automatisée. »

 

Ces demandes de moratoire (a fortiori lorsqu’elles sont adressées à l’actuel gouvernement américain …) sont la définition même de l’emplâtre sur la jambe robotique. Toutes les technologies critiques et vitales (ou létales …) pour l’humanité dans son ensemble ont déjà vécu leur moment Asilomar : en 1975 sur les manipulations génétiques (et la guerre bactériologique), en 2010 sur les technologies d’intervention climatique et la géoingénierie, et en 2017 c’est à dire il y a presque déjà 10 ans, celle sur … l’IA bénéfique.

Et à chaque fois il en est ressorti des chartes et des principes que l’on croirait copiés et collés les uns sur les autres : appel à la vigilance, transparence des recherches et de la R&D, viser uniquement le bien commun, etc.

Pour mesurer à quel point ces demandes de moratoire ou de vigilance sont vaines, je vous mets ci-dessous les 23 principes issus de la conférence d’Asilomar sur l’IA éthique de 2017, qui permettent de mesurer à quel point ils sont au mieux restés à l’état de voeux pieux, et au pire c’est l’exact inverse qui a été fait (notamment concernant les points 15, 18 et 22).

1) Objectif de ces recherches : Le développement de l’IA ne doit pas servir à créer une intelligence sans contrôle mais une intelligence bénéfique.
2) Investissements : Les investissements dans l’IA doivent être soutenus par le financement de recherches visant à s’assurer de son usage bénéfique, qui prend en compte des questions épineuses en matière d’informatique, d’économie, de loi, d’éthique et de sciences sociales.
[Quelques exemples : « Comment rendre les futures IA suffisamment solides pour qu’elles fassent ce qu’on leur demande sans dysfonctionnement ou risque d’être piratées ? » ou encore « Comment améliorer notre prospérité grâce à cette automatisation tout en maintenant les effectifs humains ? »]
3) Relations entre les scientifiques et les législateurs : Un échange constructif entre les développeurs d’IA et les législateurs est souhaitable.
4) Esprit de la recherche : Un esprit de coopération, de confiance et de transparence devrait être entretenu entre les chercheurs et les scientifiques en charge de l’IA.
5) Éviter une course : Les équipes qui travaillent sur les IA sont encouragées à coopérer pour éviter des raccourcis en matière de standards de sécurité.
6) Sécurité : Les IA devraient être sécurisées tout au long de leur existence, une caractéristique vérifiable et applicable.
7) Transparence en cas de problème : Dans le cas d’une blessure provoquée par une IA, il est nécessaire d’en trouver la cause.
8) Transparence judiciaire : Toute implication d’un système autonome dans une décision judiciaire devrait être accompagnée d’une explication satisfaisante contrôlable par un humain.
9) Responsabilité : Les concepteurs et les constructeurs d’IA avancées sont les premiers concernés par les conséquences morales de leurs utilisations, détournements et agissements. Ils doivent donc assumer la charge de les influencer.
10) Concordance de valeurs : Les IA autonomes devraient être conçues de façon à ce que leurs objectifs et leur comportement s’avèrent conformes aux valeurs humaines.
11) Valeurs humaines : Les IA doivent être conçues et fonctionner en accord avec les idéaux de la dignité, des droits et des libertés de l’homme, ainsi que de la diversité culturelle.
12) Données personnelles : Chacun devrait avoir le droit d’accéder et de gérer les données le concernant au vu de la capacité des IA à analyser et utiliser ces données.
13) Liberté et vie privée : L’utilisation d’IA en matière de données personnelles ne doit pas rogner sur les libertés réelles ou perçue des citoyens.
14) Bénéfice collectif : Les IA devraient bénéficier au plus de gens possible et les valoriser.
15) Prospérité partagée : La prospérité économique permise par les IA devrait être partagée au plus grand nombre, pour le bien de l’humanité.
16) Contrôle humain : Les humains devraient pouvoir choisir comment et s’ils veulent reléguer des décisions de leur choix aux AI.
17) Anti-renversement : Le pouvoir obtenu en contrôlant des IA très avancées devrait être soumis au respect et à l’amélioration des processus civiques dont dépend le bien-être de la société plutôt qu’à leur détournement.
18) Course aux IA d’armement : Une course aux IA d’armement mortelles est à éviter.
19) Avertissement sur les capacités : En l’absence de consensus sur le sujet, il est recommandé d’éviter les hypothèses au sujet des capacités maximum des futures IA.
20) Importance : Les IA avancées pourraient entraîner un changement drastique dans l’histoire de la vie sur Terre, et doit donc être gérée avec un soin et des moyens considérables.
21) Risques : Les risques causés par les IA, particulièrement les catastrophiques ou existentiels, sont sujets à des efforts de préparation et d’atténuation adaptés à leur impact supposé.
22) Auto-développement infini : Les IA conçues pour s’auto-développer à l’infini ou s’auto-reproduire, au risque de devenir très nombreuses ou très avancées rapidement, doivent faire l’objet d’un contrôle de sécurité rigoureux.
23) Bien commun : Les intelligences surdéveloppées devraient seulement être développées pour contribuer à des idéaux éthiques partagés par le plus grand nombre et pour le bien de l’humanité plutôt que pour un État ou une entreprise.

 

Ces principes ne sont pas vains car mal rédigés, inutiles ou sans fondement : ils sont vains car ils supposent un monde dans lequel la puissance publique et les gouvernements seraient capable de s’extraire, même temporairement, de la dynamique du capitalocène et des seules logiques de marché (dans la continuité de ce que Frédéric Lordon décrit dans ses deux derniers textes du Monde diplomatique, « Marx va avoir raison – IA et lutte des classes« , et « Défoncer la finance néolibérale : innover sans les ‘marchés’, ou l’IA autrement« ).

Sans sortie du capitalocène (cela n’équivaut pas pour autant au basculement dans une dictature communiste hein …), sans sortie du capitalocène, les seules « pauses » réelles et véritables que nous observerons dans l’IA, dans les manipulations génétiques ou dans les technologies climatiques, seront celles qui viendront après un crise majeure vécue comme un effondrement global. La dernière fois que cela s’est produit, ce fut à l’époque du Covid, et l’on a pu mesurer à quel point le monde avait changé grâce à nos applaudissements depuis nos balcons (non). L’autre problème étant la capacité de déni des actuels gouvernements qui, même lorsque le monde se consume littéralement (et pas qu’en France à l’ère du pyrocène et des méga-feux), semblent toujours rétifs à inscrire au coeur des politiques publiques une redirection écologique massive, radicale et immédiate (le Climax de leur action politique consistant à se féliciter que Patrick Pouyané paie l’essence des véhicules de pompiers mobilisés avant de passer à autre chose et d’aller s’exhiber en train de faire du Jet Ski).

Le dentifrice de l’IA est sorti du tube. Bon courage pour le remettre dedans.

Comme l’analyse Dominique Boullier dans un post LinkedIn, en prenant pour base une note du GPAI Policy Lab (une organisation française spécialisée sur les enjeux de sécurité et de coordination internationale posés par le développement de modèles d’IA) : « on ne sait pas arrêter ce type de dérive des systèmes d’IA, parmi lesquelles : subversion de la supervision, auto-exfiltration ( ce qui s’est passé avec OpenAI), protection de l’objectif, reclassement discret d’e-mails, simulation d’alignement, sous-performance stratégique. »

La liste des dérives possibles, dont certaines sont déjà documentée, est aussi parlante qu’inquiétante à regarder les champs d’application de ces modèles d’IA.

Source : « ARTIFICIAL GENERAL INTELLIGENCE : Anticipation des objectifs et implications pour la sécurité et le contrôle. » GPAI Policy Lab

 

La note du GPAI Policy Lab précise encore quelques points :

L’IA exploite les failles de la formulation des objectifs pour optimiser la métrique, sans réaliser ce qui était réellement attendu. Ce phénomène observé très fréquemment peut prendre plusieurs formes (reward hacking*, environment hacking**, sensor tampering***, wireheading****), selon la manière dont l’IA exploite les imperfections de l’objectif défini. À mesure que les systèmes gagnent en capacité et en agentivité, ils deviennent plus aptes à identifier et exploiter des failles dans les métriques à optimiser. Cela conduit structurellement à ce que le comportement optimisé diverge des intentions réelles des développeurs, même si les objectifs ont été définis avec soin.

*Reward hacking : l’IA maximise la récompense sans accomplir la tâche. Voir “Recent Frontier Models Are Reward Hacking. METR (2025). https://metr.org/blog/2025-06-05-recent-reward-hacking
** Environment hacking : l’IA agit sur l’environnement pour manipuler les conditions d’évaluation, in Bondarenko et al. “Demonstrating Specification Gaming in Reasoning Models.” ArXiv (2025). https://arxiv.org/abs/2502.13295
*** Sensor tampering : l’IA manipule directement les signaux provenant de ses capteurs ou instruments de mesure pour produire de fausses données favorables.
**** Wireheading : l’IA modifie son propre signal de récompense pour l’augmenter artificiellement (par exemple en modifiant la valeur indiquée dans le registre), in Cohen et al. “Advanced Artificial Agents Intervene in the Provision of Reward”, AI Magazine (2022). https://ojs.aaai.org/aimagazine/index.php/aimagazine/article/view/15084.

 

Et les auteurs de la note du GPAI Policy Lab (réellement passionnante, tout à fait accessible y compris à des non-spécialistes et qui tient sur une petite douzaine de pages) de poursuivre :

« Dans le paradigme actuel, la sécurité des modèles d’IA est affectée par une seconde source de divergence entre les objectifs souhaités et internalisés. Même si le bon objectif pouvait être parfaitement spécifié (ce qui n’est pas le cas), les techniques d’apprentissage employées ne permettent pas qu’il soit robustement internalisé par le modèle lors de l’entraînement. Ce décalage est documenté sous le terme de « inner misalignment’ (mésalignement interne) ou de « goal misgeneralization » (mauvaise généralisation de l’objectif).

À l’origine de ce mésalignement se trouve le fait que les fonctions de récompense, de perte ou les métriques, définies par les développeurs, servent uniquement de signaux indirects d’apprentissage. L’agent n’optimise pas expressément ces objectifs spécifiés : il apprend à poursuivre des règles internes qui maximisent approximativement ces signaux sur les exemples limités couverts lors de l’entraînement. Même si l’objectif était correctement spécifié, le modèle apprendrait un proxy implicite qui coïncide avec l’objectif en situation d’entraînement mais diverge ensuite. Ainsi, les modèles de langage sont entraînés à respecter diverses consignes de sécurité et internalisent des heuristiques pour refuser de répondre à des requêtes spécifiques (par exemple demandant des informations utiles à des fins terroristes). Ces heuristiques, bien qu’efficaces à l’entraînement, échouent à reconnaître des requêtes inappropriées dès que le format de la requête s’écarte suffisamment des scénarios rencontrés lors de l’entraînement (phénomène de jailbreaking ou “déverrouillage”). Pour y remédier, les développeurs d’IA peuvent ajouter davantage d’exemples de refus, mais l’espace des contournements possible est si vaste qu’il n’est pas réaliste de le couvrir de façon exhaustive, laissant toujours accessibles des vulnérabilités. »

 

Tout cela n’est guère nouveau, mais l’intensité et les champs d’application de cette dérive justifient que l’on s’en alarme. Quand j’écris que cela n’est pas nouveau, c’est parce que comme je l’avais déjà évoqué sur ce blog, m’abritant sous l’autorité de Gérard Berry, les algorithmes ont toujours été dans l’incapacité d’éviter le bug puisque le bug est une itération nécessaire et consubstancielle à toute programmation.

« quand on « programme », on décide d’une liste d’instructions à effectuer mais il est impossible de tester toutes les itérations de cette liste d’instructions (c’est même un peu pour ça qu’on programme et qu’on s’appuie sur les capacités de calcul dont dispose la machine et dont, par définition, nous ne disposons pas). Dès lors l’algorithme va tester toutes les combinaisons et toutes les itérations possibles, parmi lesquelles se trouvent presque nécessairement certains « bugs ». Le « bug » est donc en quelque sorte « naturel », presque impossible à éradiquer. » Gérard Berry dans une conférence donnée à l’université de Nantes et malheureusement aujourd’hui indisponible.

 

Une puissance capable d’agir sans être un sujet de droit ?

Lorsqu’un être humain commet un délit ou une infraction, il en est responsable. Lorsqu’une voiture autonome commet une « erreur » et renverse ou tue (par exemple) une cycliste, le secteur des assurances part en toupie mais c’est encore l’être humain supposé superviser la conduite autonome qui reste et demeure le plus responsable de toute la chaîne de responsabilité.

Lorsqu’un  algorithme commet une infraction, ou plus exactement lorsque l’on nous raconte qu’un algorithme a commis une infraction, Antonio Casilli nous appris « qu’il n’y avait pas d’algorithme, seulement la décision de quelqu’un d’autre« , alors nous savons que c’est la personne qui a programmé cet algorithme ou les personnes qui ont validé et déployé cette programmation dans un contexte donné, qui sont tenus pour responsables.

Mais lorsqu’une IA qui est à la fois un empilement d’algorithmes, de données et de modèles, lorsqu’une IA commet une infraction comme celle commise par les IA d’OpenAI et d’Anthropic, qui est alors responsable ? Soit nous considérons qu’une IA est réductible à un algorithme (reductio ad absurdum) et la question est alors réglée sur un plan théorique mais la jurisprudence reste entièrement aveugle. Soit nous considérons que la somme des algorithmes, données et modèles constituant une IA la rendent capable d’agir (comme un « simple » algorithme) mais également et surtout capable de s’abstraire du cadre d’action qui lui a été indiqué (ce qui s’est produit le 21 Juillet 2026) ; c’est à dire que nous considérons qu’elle est capable d’adopter des chaînes d’action assimilables à une volonté d’agir sur la base d’éléments et de faits caractérisables et documentés comme de « l’auto-exfiltration« , de la « sous-performance stratégique« , de la « simulation d’alignement » ou de la « subversion de sa supervision » (y compris même si ces chaînes d’action lui ont été « apprises »). Et alors nous avons un sacré problème. Non pas pour déterminer s’il s’agit là de comportements assimilables à du mensonge ou à de la duperie, mais pour continuer à developper des systèmes dont il est aujourd’hui évident qu’ils manifesteront toujours de telles modalités et où chaque nouveau développement accélèrera d’autant ces aspects délétères.

Et s’il faut chercher dans tout cela une nouveauté et une rupture paradigmatique, c’est très probablement celle soulignée parJulien Broch (historien du droit) dans une récente tribune au Monde et qui apporte la seule réponse aujourd’hui disponible au problème évoqué quelques lignes au-dessus. Cette réponse est la suivante : « La véritable rupture, c’est l’apparition d’une puissance capable d’agir sans être un sujet de droit. (…) Le fait décisif n’est pas qu’une machine aurait développé une intention malveillante. C’est qu’elle peut produire un comportement que le droit qualifierait d’ »illicite » sans nourrir la moindre intention. »

Rien n’a changé : les systèmes informatiques produisent toujours des bugs, des erreurs. Tout a changé : les erreurs commises aujourd’hui ressemblent davantage à des fautes.

On le voyait arriver depuis déjà un certain nombre d’année et cette rupture a déjà commencé à être documentée, au travers de travaux, notamment, d’Antoinette Rouvroy sur la gouvernementalité algorithmique. Mais encore une fois, le seuil ici franchi est inédit. Jusqu’à ce 21 Juillet 2026, le texte fondateur de Lessig, « Code Is Law« , suffisait à lui seul comme cadre d’analyse des principaux enjeux d’une société gouvernée par les nombres puis par les algorithmes qui « sont » et « font » le code. Depuis le 21 Juillet 2026, « Code Is Outlaw« . Et comme « le code » ne semble plus réductible à celles et ceux qui le programment et le codent, la seule question est de savoir s’il faut se résoudre à cette absence de personnalité juridique ou préférer lui en trouver une a tout coût pour être capables d’adresser plus directement les problèmes qu’il pose par ses déviances.

Ce qu’analyse très bien Emmanuel Alloa dans son article « Décider de l’indécidable. Derrida et la justice algorithmique. » Il écrit :

Le protocole de calcul défini par l’algorithme répond à une grammaire du type « IF-THEN » : si telle condition est réunie, alors effectuer telle opération. Son grand concepteur Alan Turing faisait d’ailleurs du domaine algorithmique le domaine qui se soustrait à l’indétermination de Gödel : là où le calcul est possible, tout est déterminable et donc déterminé.(…) Pourtant – et c’est en cela que consiste au fond la contribution de Turing à la querelle sur la décidabilité (Entscheidungsproblem) associée au nom de Gödel – le calcul lui-même ne peut fonder le calcul, ou pour le dire autrement, l’algorithme n’est pas en mesure de justifier son application.

 

Le problème n’est pas, le problème n’est plus celui d’une dilution ou d’une fragmentation de la chaîne de responsabilité mais celui de son indécidabilité, voir de son injusticiabilité. Car comme je l’écrivais plus haut, soit nous considérons les modèles d’IA comme de simples algorithmes et la seule intentionnalité, et donc la seule responsabilité, est alors celle de ceux qui les ont créé. Soit nous considérons ces modèles d’IA capables de produire des décisions sortant du cadre initial de décidabilité dans lequel ils ont été pensés : est-ce que cela revient pour autant à considérer qu’ils sont dotés d’une personnalité juridique propre ?

Et si l’on admet qu’ils le soient, comme par exemple certains réfléchissent à doter d’une personnalité juridique des forêts, des fleuves ou d’autres biotopes naturels, les IA, s’il est convenu qu’elles ne sont pas réductibles à des empilements algorithmiques, pourraient-elles être dotées d’une « personnalité morale » et donc à ce titre devenir des justiciables comme les autres ? A ceci près qu’à l’inverse des fleuves ou des forêts, elles ne siégeraient pas sur le banc des victimes mais dans le box des accusés.

Un leurre anthropologique.

Sommes-nous aujourd’hui réellement dépassés par une puissance d’agir que nous aurions créé, programmé, et qui soudain nous échapperait ? Ou s’agirait-il plus probablement d’un leurre anthropologique ? D’une histoire que nous (nous) racontons pour faire oublier que ces dérives, ces attaques, ces transgressions, ces évasions, ces dangers, sont avant tout le produit d’un monde et d’une organisation économique et politique hostile à la régulation et où des développeurs dans des entreprises n’ont pour objet que de tester tout ce qui peut l’être au mépris de toute forme d’éthique dès lors qu’elle est perçue comme une possible entrave pragmatique au développement économique.

La seule évidence dont nous disposons aujourd’hui est que l’idée d’une « puissance capable d’agir sans être un sujet de droit » sert parfaitement les intérêts et l’agenda des firmes et de celles et ceux qui développent ces technologies dans un cadre et un contexte géopolitique devenu essentiel. C’est pour cela qu’à toute force il nous faut remettre du droit dans toute capacité d’agir, et que ce droit implique aujourd’hui un changement complet de doctrine dans les discours sur la régulation, ainsi que sur la responsabilité éditoriale des plateformes, y compris de celles d’IA.

Et dans notre réflexion sur ces sujets, la question du corps est essentielle. Asimov en a fait une oeuvre de fiction absolument majeure et visionnaire, mais imaginons que demain, ce ne soient plus des IA, c’est à dire des entités sans corps, qui se mettent à « attaquer » ou à « s’évader » de l’espace qui leur était assigné et commandé mais des algorithmes ou des IA avec des corps, c’est à dire des robots (plus ou moins) humanoïdes. Quelle serait alors notre réflexion sur leur même « puissance d’agir » et leur même capacité à être reconnu comme des « sujets de droit » ? La matérialité d’un corps, fut-il robotique, change totalement notre perception. Si un robot humanoïde « s’échappe » ou « attaque » c’est alors « évidemment » la société qui l’a produit, paramétré, programmé et vendu qui en sera tenue pour responsable. Il doit en être de même pour les sociétés qui produisent, paramètrent, programment, vendent ou diffusent ces modèles d’IA. Et cette responsabilité doit être entière juridiquement y compris sur le plan pénal. L’Habeas Corpus numérique est toujours celui d’un autre.

No futur pour tout le monde.

Mark Zuckerberg vient de faire paraître, le 10 août 2026 un texte programmatique sur sa vision de l’IA. « The Future Is For Everyone. » Il y promet et surtout y promeut « un monde où chacun disposerait d’un agent personnel, disponible 24 heures sur 24, doté d’un mode privé où même Meta n’aurait pas accès aux données, sur le modèle du chiffrement de bout en bout de WhatsApp (sic lol). » Ce qui intéresse Zuckerberg et les autres thuriféraires de l’IA ce n’est pas tant que chacun dispose d’un agent personnel sous forme d’IA ; ce qui les intéresse c’est la possibilité d’administrer des agents IA comme autant d’instances contrôlables de chaque être humain en devenir. C’est d’ailleurs pour cela que le développement d’agents IA dotés de « personnalités » (qui ne sont en réalité que des routines stéréotypiques) a longtemps été le coeur de leur développement autant que de leur marketing : parce que chacune de ces supposées personnalités n’a en réalité pour vocation que de capter chaque facette des nôtres. Dans son « ‘futur pour tout le monde« , Zuckerberg écrit :

Everyone will have an exceptionally capable personal agent that understands you, your goals, and everything you care about. Your agent will work 24/7 on your behalf to improve your relationships, health, career, finances, home management, hobbies, and more. It will free up time for the things you enjoy, and help you accomplish more than you could otherwise. It will have strong privacy and security options so you can trust it to handle all of your personal content knowing that no one else can access your information, similar to how encryption works on WhatsApp. You’ll be able to interact with your agent through any device, including your glasses to keep you present in the moment with the people you care about.

S’il fallait encore une preuve que Zuckerberg a lu 1984 comme le récit d’un futur désirable, elle est dans les lignes ci-dessus. Souvenez-vous, très peu de temps après le lancement de Facebook, il avait expliqué en 2007 la mission qu’il fixait à sa plateforme :

« Le graphe social c’est l’ensemble des relations de toutes les personnes dans le monde. Il y en a un seul et il comprend tout le monde. Personne ne le possède. Ce que nous essayons de faire c’est de le modeler, le modéliser, de représenter exactement le monde réel en en dressant la carte. »

Depuis plus de vingt ans, toutes les expériences et expérimentations – consenties ou non – qu’il mène sur sa plateforme ont prouvé à Zuckerberg que modéliser ce graphe social, c’est à dire ces relations entre les êtres, était de l’ordre du possible jusqu’à une certaine échelle. Que le modeler était également possible et à son avantage selon les choix éditoriaux qu’il pouvait imposer au sein de sa plateforme. Mais pour autant tout cela était encore trop chaotique, imprévisible, trop plein de … libre arbitre. Voilà pourquoi l’autre projet se fait jour : un graphe social certes, mais un graphe social d’agents IA qui eux, seraient entièrement contrôlables et totalement dépourvus de toute forme de libre-arbitre autre que celle permettant de nous laisser croire qu’ils en ont.

Cela rappelle le scénario du roman Simulacron 3 de Daniel Galouye, paru en 1964 et sur lequel Tariq Krim revenait dans l’une de ses dernières newsletter :

« Dans le roman, la simulation n’est pas un décor de science-fiction mais un produit commercial, et Galouye écrit noir sur blanc pourquoi on l’a construit. Le playbook tient en une ligne : étudier le comportement humain sous toutes ses formes sans jamais sonder personne. (…) En 1964, avant la numérisation des données, avant les réseaux, Galouye identifie déjà la seule raison pour laquelle quelqu’un financerait un jour un monde simulé complet : parce que les vraies personnes coûtent cher, répondent lentement, et disent des choses imprévisibles. Construire un double numérique du monde pour se débarrasser de l’original.« 

« L’Homme est un document comme les autres. » Mon article date de 2009. Dix-sept ans plus tard, il semble qu’au moins dans l’esprit de quelques-uns, le monde réel n’ait vocation qu’être une simulation comme une autre. Non pas que nous vivions dans une simulation, mais parce que depuis toujours les géants du numérique et les nouvelles corporations du filtrage algorithmique qu’ils administrent, ceux-là nourrissent comme unique ambition de pouvoir nous réduire à la part simulable de l’ensemble notre vie sociale.

De manière plus générale l’approche que propose Zuckerberg est peu ou prou le discours que l’on tenait à la fin des années 1980 sur les « autoroutes de l’information ». Bah oui. Il parle de « superintelligence » comme de « supercomputer » et considère que « l’intelligence » est une ressource comme une autre, au même titre que l’électricité, qui serait désormais disponible en abondance et qu’il s’agirait juste de capter et de rediriger :

« As intelligence becomes abundant (sic), the most important question will be how we direct it. Some argue that superintelligence itself or a small set of experts who control it should decide what is best for humanity. We disagree. The history of democracy and economics has shown that there is no single objective answer to how people define the best life, and therefore the best approach is letting people decide what matters in their own lives.

We believe that delivering superintelligence to everyone is the way to answer this question. This follows the tradition of putting the power of supercomputers and the internet in everyone’s pockets and on our desks. Rather than centralizing superintelligence, we should distribute it widely and give every person the ability to direct it. This has the potential to begin a new era of personal empowerment where individuals can use this powerful new capability to reach their full potential, pursue their interests, and improve their lives and the world more than ever before. »

 

L’après 21Juillet 2026.

Des modèles qui s’échappent, des IA qui enfreignent les règles qu’elles sont supposées respecter, des attaques par des entités ne possédant pas de personnailté juridique, des capitaines d’industrie appellant à ralentir tout en continuant de poursuivre la course au prochain modèle, des irénismes technologiques récitant le discours des IA compagnons pour techniciser la part irréductible du social, voilà autant de seuils, de frontières, de limites qui apparaissent franchies.

Nous sommes en tout cas entrés, ce 21 Juillet 2026 et les jours qui ont suivi, dans un nouvel espace liminaire. Et ce franchissement nous mène à un monde qui interroge les cadres à la fois entropiques et anthropologiques de l’information et de la théorie de l’information. C’est à dire la manière dont l’information est encore capable de réguler des formes de chaos (entropie) mais aussi la manière dont notre rapport aux différents cadres informationnels (documentaires, médiatiques, juridiques, etc.) touche aux limites de notre évolution anthropologique.

Hors le constat précédent d’intelligences artificielles fonctionnant comme autant de nécrotechnies, toute projection semble aujourd’hui hasardeuse et sur un fil entre catastrophisme et rassurisme au regard des configurations économiques et géopolitiques mondiales qui sont des éléments contextuels consubstantiels d’une analyse prospective des technologies d’IA. Je préfère donc proposer un cadre analytique inspiré des neuf limites planétaires et qui pourra permettre de mieux caractériser le dépassement qui est en cours sous nos yeux mais aussi parfois à l’abri de nos regards, pour figurer sa transgression ou sa transcendance. Je propose donc ci-dessous un modèle présentant onze limites informationnelles anthropologiques.

 

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Onze limites informationnelles anthropologiques.

C’est donc en repensant aux neuf limites planétaires (toujours tristement d’actualité) et à presque un quart de siècle de réflexions autour du numérique et de l’information que je propose une liste de limites informationnelles anthropologiques, que nous avons ou sommes en passe de dépasser et qui, à chaque fois que l’une d’elles est franchie, met en péril notre capacité à faire société.

Chacune de ces limites protège une fonction essentielle du système informationnel et elles peuvent être groupées en trois grandes familles : les limites documentaires, les limites cognitives et les limites socio-politiques. Je précise qu’il ne s’agit pas d’une simple liste de phénomènes, mais, tout comme celui des limites planétaires, d’un modèle envisagé comme systémique dans lequel chaque limite protège une fonction essentielle de l’information, et où leur dépassement affecte des dimensions différentes mais interdépendantes de l’équilibre du système informationnel global dans lequel nous évoluons en tant qu’êtres humains.

Les limites documentaires.

(1) Limite éditoriale. C’est le seuil au-delà duquel il devient impossible d’attribuer clairement la responsabilité éditoriale d’un contenu. Le dépassement de cette limite se produit lorsque les statuts d’éditeur et d’hébergeur se confondent, lorsqu’il devient difficile de déterminer précisément ces fonctions ou (ce qui revient au même) lorsque tout est mis en oeuvre pour entretenir cette confusion. Je plaide depuis longtemps pour que l’on sorte de la situation actuelle et que l’ensemble des plateformes soient assignées en droit à la seule responsabilité raisonnable et observable qu’elle mobilisent, à savoir une responsabilité éditoriale (j’y reviens plus loin dans cet article).

(2) Limite d’origine ou de traçabilité. C’est le seuil à partir duquel l’origine d’une information ne peut plus être déterminée de manière fiable et assertive. C’est une limite profonde c’est elle inaugure l’ensemble d’un cycle d’indécidabilité. Je rappelle ici ce qu’Hervé Le Crosnier écrivait de manière tout à fait visionnaire il y a déjà plus de … 30 ans :

« La modification d’un document porteur de sens, de point de vue, d’expérience est problématique. Ce qui change dans le temps c’est la connaissance. Celle d’un environnement social et scientifique, celle d’un individu donné … Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le « vernissage » des toiles afin de s’interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient « l’achevé d’imprimer ». Il convient d’élaborer de même un rite de publication sur le réseau afin que des points stables soient offerts à le lecture, à la critique, à la relecture … et parfois aussi à la réhabilitation. » Hervé Le Crosnier. « De l’(in)utilité de W3 : communication et information vont en bateau. » Présentation lors du congrès JRES’95, Chambéry, 22-24 Novembre 1995.

 

Il est tout à fait frappant de voir que 30 ans plus tard et malgré toutes les avancées technologiques et numériques le problème, loin d’être résolu, se pose avec une acuité toujours plus grande. Ainsi il y a quelques jours, début août, Anthropic annonçait, dans le cadre de la réglementation européenne (AI Act), un watermark invisible permettant de détecter l’utilisation de Claude pour générer des textes (et des images). Le Watermark textuel est particulièrement intéressant puisqu’il ne s’agit pas d’un simple filigrane invisible ou d’une mention « généré par l’IA » mais d’une technique particulière reposant sur le fonctionnement fondamental des LLM, c’est à dire leur capacité à « prédire » le prochain token (mot ou séquence d’un mot).

Christophe Boutry l’explique ainsi sur X :

« Et le plus intéressant concerne le texte : ce n’est pas une simple métadonnée ou une balise cachée qu’il suffirait de supprimer. Le marquage serait intégré directement à la génération du texte, au niveau du modèle. En gros, lorsque Claude choisit les mots/tokens qui composent sa réponse, il introduit un signal statistique imperceptible pour le lecteur. Sur un texte suffisamment long, un outil de détection pourra ensuite rechercher ce signal et déterminer si le contenu a probablement été traité par Claude. Conséquence : un simple copier-coller dans Word, Notes, un site web ou un fichier texte ne devrait pas faire disparaître le marquage puisqu’il est porté par le texte lui-même. En revanche, une réécriture importante, une paraphrase, une traduction ou le mélange avec d’autres textes peut suffisamment dégrader le signal pour le rendre indétectable. Anthropic le reconnaît d’ailleurs explicitement.(…) Attention toutefois à ce que signifie une détection : trouver le marquage de Claude ne prouvera pas que Claude est l’auteur du contenu. Si vous écrivez vous-même un texte puis demandez à Claude de le corriger, traduire ou reformuler, la version obtenue pourra elle aussi être marquée. Et inversement, l’absence de watermark détectable ne permettra pas de conclure qu’un texte n’a pas été généré par une IA. »

 

Par-delà les problématiques actuelles des artefacts génératifs, la question de savoir comment tracer le contenu d’un document et comment le rattacher à un auteur ou à tout le moins à une instance énonciative est un problème qui se pose depuis l’arrivée de l’informatique textuelle et qui est au coeur de la notion même d’hypertexte (on en trouve trace dès 1987 lors de la première conférence internationale consacrée à l’hypertexte – Hypertext’87). C’est Ted Nelson, pionnier de l’internet et du web, qui mobilisait pour cela le terme de « versioning ».

Ted Nelson qui en 1996, définit ainsi ce qu’est une « version » dans le forum de discussion du projet Xanadu : « Une structure de contenus propriétaires, représentable par une liste d’adresses et de l’information liée à la structure. » Il indique par ailleurs que dans Xanadu, « une version peut contenir des éléments qui sont la propriété de quelqu’un d’autre. »

J’avais notamment travaillé ces notions dans le cadre de ma thèse, soutenue en 2002. Définition courte extraite du chapitre de ma thèse qui y était consacré : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, indépendamment de tout niveau d’échelle, les procédures permettant de rattacher différentes versions d’un même document à un (des) auteur(s), tout en permettant à chacun de s’approprier tout ou partie des documents produits par d’autres ou par eux-mêmes, et en assurant un suivi des différentes modifications apportées. »

Définition un peu plus longue : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, à l’échelle de l’hypertexte planétaire, les procédures permettant de rattacher un texte à un auteur (ou à un collectif d’auteurs), tout en permettant à chacun de s’approprier – de se ré-approprier – tout ou partie de documents produits par d’autres ou par eux-mêmes afin, premièrement, de limiter la prolifération « bruyante » des versions différentes d’une même information sur le réseau et deuxièmement, d’identifier la nature et les origines de ces modifications dans l’optique d’une gestion cohérente de l’ensemble des documents électroniques actuellement disponibles, indépendamment de leur format, de leur statut et en dehors de tout institution centralisée. Autant dire que plus qu’une problématique, il s’agit là d’un véritable « idéal ». » (définition toujours extraite du chapitre de ma thèse, toujours disponible ici).

Une définition à rapprocher de celle que Ted Nelson proposait pour le terme « document » : « Un document est une collection arbitraire de versions disposant d’un nom propriétaire et de limites. »

Convenez qu’il est frappant de voir que plus d’un quart de siècle plus tard ces réflexions n’ont pas pris une ride et définissent très exactement les enjeux de ce qu’il faudrait aujourd’hui être capable de faire dans un univers informationnel qui, lui, n’a en revanche presque plus rien de commun avec le quart de siècle précédent.

(3) Limite de réversibilité et d’intégrité. Complémentaire de la limite précédente, il s’agit du seuil au-delà duquel certaines transformations informationnelles deviennent irréversibles. On pourra notamment prendre en exemple la disparition des originaux (phénomène qui date des toutes premières bibliothèques), ainsi que de manière plus contemporaine la contamination des corpus d’entraînement des LLM (pourrissement, phénomènes d’autophagie, IA dégénératives, etc.). A une autre échelle on peut également citer les deepfakes persistants et l’ensemble des phénomènes documentés de pollution informationnelle et « d’emmerdification » (« enshittification » de Cory Doctorow). L’intégrité documentaire, c’est à dire la capacité d’un document, d’une oeuvre ou d’un individu à être représenté à travers une figuration numérique respectueuse et bénéficiant de son accord plein et éclairé de son auteur, de son autrice et/ou de son sujet, cette intégrité documentaire s’effondre et avec elle l’ensemble de régimes de preuve construits sur le témoignage, l’enquête, la procédure, la confrontation, etc.

(4) Limite productiviste. Il s’agit du seuil où la production documentaire devient supérieure aux capacités de classement (donc de sélection), d’indexation et de conservation y compris des outils de production documentaire eux-mêmes. C’est notamment ce seuil que les artefacts génératifs sont venus battre en brèche. Après avoir « documentarisé » chaque être humain (cf mon article « L’Homme est un document comme les autres ») au travers d’une économie des profils servant de prologue à une économie de la surveillance, c’est aujourd’hui le fantasme de la bibliothèque de Babel imaginée par Borges qui devient une réalité tangible ou à tout le moins perceptible et expérimentable. A l’échelle humaine, la dimension conversationnelle des principaux artefacts génératifs s’inscrit à son tour dans une saturation documentaire de nouveau inédite. C’est parce que nous produisons toujours davantage de documents, de traces et d’instances documentaires, et c’est parce que l’automatisation de cette production alimente une inertie considérable, que nous ne sommes plus capables d’en organiser la collecte et le classement et que les archives, pourtant essentielles et fondamentales dans toute société humaine (même les civilisations orales avaient leurs aèdes et leurs griots) deviennent vaines ou – ce qui revient au même – inexplorables en totalité.

Les limites cognitives.

(5) Limite attentionnelle. C’est le seuil où la quantité d’information excède durablement les capacités humaines d’attention. Ce seuil renvoie naturellement à l’économie de l’attention théorisée par Herbert Simon. La limite attentionnelle a été franchie depuis longtemps mais ce dépassement avait jusqu’ici été rendu acceptable et supportable par l’ensemble des corporations du filtre (éditeurs, journalistes, etc.) en charge d’organiser les focales attentionnelles selon des règles connues et partageables. La multiplication de nouveaux acteurs (plateformes et médias sociaux) ainsi que les polarisations (instrumentalisées politiquement) concourant à des centralisations inédites par leur échelle ou leur audience (de Musk avec X jusqu’à Bolloré avec l’édition), tous ces paramètres aboutissent à la mise en danger puis à l’effondrement de ces règles communes et partageables et des corporations les défendant. C’est dès lors moins un problème de saturation que nous avons à faire qu’à un problème d’errance attentionnelle dans laquelle il est aisé d’opérer par conditionnement opérant pour orienter à la fois les comportements des masses comme ceux des individus.

(6) Limite sensorielle. C’est le seuil où la production de signes ne suppose ou ne présuppose plus aucune expérience sensible humaine. L’information sensoriellement perçue ou propagée (par la voix, par l’image, par le son, etc.) n’implique plus nécessairement la présence d’autres sensorialités en réception pour justifier sa production. Des bots, des automates, des algorithmes, écrivent, dialoguent, échangent avec d’autres bots, automates, algorithmes. Les IA ont pris la forteresse (ou la ZAD) du cyberespace et le web a perdu l’essentiel de la naturalité qui était la sienne pour devenir presque totalement « synthétique ».

Les limites socio-politiques.

(7) Limite entropique ou d’autonomie. Il s’agit du seuil au-delà duquel les systèmes numériques produisent des comportements qui ne sont plus entièrement prédictibles, vérifiables ou simplement gouvernables par leurs concepteurs. C’est évidemment le cas de ce qui s’est produit le 21 Juillet chez OpenAI avec l’attaque contre HuggingFace. Tout le monde est certain que cela se reproduira encore et encore. Personne n’est aujourd’hui capable de savoir si cela pourra être contrôlé. L’information ne suffit plus à contrôler l’entropie. Des systèmes entropiques s’affranchissent de manière autonome de tout contrôle humain à l’issue de leur déploiement.

(8) Limité de dissymétrie informationnelle. C’est une limite qui fonctionne en production autant qu’en réception. Les médias y compris de masse ont toujours fonctionné sur des dissymétries relatives : quelques personnes s’expriment et des centaines, des milliers ou des millions d’autres les lisent, les écoutent, les regardent, les consomment. Ces dissymétries sont aujourd’hui poreuses et constamment mouvantes sans qu’aucune règle ne permette d’en établir les dynamiques de manière stable et anticipable. La règle qui a prévalu pendant quelques siècles et qui voulait qu’une instance et donc une responsabilité éditoriale (un journal, un auteur, etc.) s’adresse à « des » lecteurs, auditeurs, spectateurs, etc., cette règle est aujourd’hui concurrencée et déstabilisée par une circulation de l’auctorialité inégalement répartie entre des LLM, des plateformes, des utilisateurs, des algorithmes, des bots, des agents IA qui font que l’émetteur et le récepteur ne se pensent plus que comme des positions – et donc des perceptions – temporaires.

(9) Limite épistémique (ou limite de vraisemblance et de vérité). C’est le seuil au-delà duquel il devient impossible de construire un espace commun de validation et où une société ne partage donc plus les mécanismes permettant de stabiliser provisoirement un fait. En référence aux régimes de vérité théorisés par Foucault, la concurrence de ces régimes de vérité simultanés et répondant à différents types de logiques, de pouvoirs et de plateformes, rend l’émergence d’un régime de vérité même temporairement consensuel presqu’impossible à l’échelle d’une société toute entière. Post-vérité, Fake News, vérités alternatives en sont les symptômes. Pour mémoire je reproduis la manière dont Foucault mobilisait ce concept de régime de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa « politique générale » de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. »
Cité par Olivier Guerrier dans « Qu’est-ce qu’un régime de vérité ?« .

 

Dernier exemple en date, Google qui déploie un outil de Google Earth capable de créer des images satellitaires générées par IA, donc … de fausses images satellitaires. Il aura fallu que le journal 404 média, en dénonce et en documente les risques et les dérives, accompagné par les déclarations de quelques ONG notamment spécialisées dans l’OSINT, pour que moins de 24h après son lancement, Google décide de retirer (temporairement) cet outil (qui avait permis de générer un faux site nucléaire en Iran, un cratère de bombe en Russie et un camp de l’État islamique en Syrie …). Ce qui est inquiétant ce n’est pas l’apparition de ce nouvel outil mais des deux réalités qui l’accompagnent. La première de ces réalités c’est le discours de Google qui a expliqué tout à fait sérieusement que « les images créées avec cette fonctionnalité comportaient des marqueurs numériques invisibles, que les utilisateurs pouvaient repérer à l’aide du chatbot Gemini de Google. » Autant vous dire que quand c’est la même société qui permet de créer des faux et détient la solution pour les détecter, la seule question qui vaille est celle des intérêts de cette société qui pourraient interférer avec son outil de détection des faux. Et ces (conflits) intérêts sont innombrables. L’autre point inquiétant c’est précisément l’écosystème, les instances et la « politique générale » de la vérité qui s’est construite grâce et avec les outils numériques. Et dans cet écosystème, les systèmes d’information géographiques (SIG) grand public comme Google Maps ou Google Earth occupent une place éminente. Ce sont eux qui agrègent et centralisent les pratiques de vérification et de documentation du réel que nombre des corporations du filtre (journalistes, chercheurs, etc.) mettent quotidiennement en oeuvre pour que notre réel tienne l’épreuve du consensus. Ce qui rappelle encore une fois l’importance, dès lors que ces systèmes ne sont pas opérés par la puissance publique avec le minimum de transparence requise, de disposer d’alternatives crédibles et « à l’échelle ». Naturellement on rappelle ici la citation de Hannah Arendt qui est aujourd’hui reprise comme un slogan mais qui reste aussi tristement que brillamment opératoire sur le plan analytique :

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

 

(10) Limite de communalité. Il s’agit du seuil où les infrastructures numériques cessent de produire des espaces communs d’information. C’est la (longue) histoire de la personnalisation, puis de la personnification, et de leurs effets informationnels. Cela renvoie à une notion que j’avais évoquée très tôt sur ce blog mais sans jamais prendre le temps de vraiment la travailler conceptuellement, celle des « autarcithécaires » et d’un monde informationnel en silo dans lequel – et y compris au sein comme au sien de chaque silo – nous sommes astreints à nos fils d’info, à nos agents IA conversationnels, à nos réponses contextuelles, à nos « pour vous » qui ne résonnent qu’avec des intérêts qui sont les leurs. La disparition, l’éparpillement façon puzzle de ce commun informationnel est une bascule profonde mais encore réversible. La limite de communalité est en lien direct avec la limite épistémique, elle en est une conséquence directe. Mais là où la limite épistémique concerne plutôt les individualités, la limite de communalité adresse davantage la question des collectifs.

(11) Limite de coordination. C’est le seuil où les systèmes d’information remplacent progressivement les coordinations sociales humaines nécessaires à la production, à la circulation et à la validation des informations et des connaissances. C’est ce que j’analysais dans un article précédent sur la manière dont l’IA signait la fin des collectifs. Par-delà les bouleversements de l’information elle-même et de ses structures de production, c’est l’ensemble des collectifs de production et de certification de connaissances qui s’effacent et s’effondrent comme infrastructures cognitives formelles ou informelles mais repérables. La noosphère en tant que sphère de la pensée humaine (par analogie avec l’atmosphère et la biosphère) est aujourd’hui concurrencée par ce que l’on pourrait qualifier de « logarithmosphère » et qui n’est pas uniquement la sphère de la technique du calcul mais bien celle du rapport au nombre comme préalable systémique à toute forme de rapport au monde.

Voilà pour ces onze limites.

Il faut ensuite poser la question de leur réversibilité.

Quelles sont celles – appelons-les les limites profondes – dont le franchissement entraîne une transformation structurelle du système, difficilement réversible à l’échelle humaine de quelques générations ? Et quelles sont celles – appelons-les les limites intermédiaires – qui tout en transformant profondément les pratiques sociales demeurent, au moins en principe, rapidement réversibles.

Les limites profondes (difficilement réversibles y compris à long terme) sont les suivantes et constituent le socle « systémique » du modèle que je propose :

  • Limite entropique ou d’autonomie. Elle remet en cause la gouvernabilité des systèmes eux-mêmes.
  • Limite d’origine ou de traçabilité.  Elle détruit la possibilité d’établir une généalogie documentaire fiable et inaugure des cycles d’indécidabilité.
  • Limite de réversibilité. Elle introduit des transformations irréparables dans les corpus et les patrimoines documentaires.
  • Limite productiviste. Elle modifie durablement le rapport entre mémoire, archives et production documentaire ; le déséquilibre devient alors structurel et difficilement corrigible.
  • Limite de coordination. Elle transforme les conditions mêmes de production des connaissances à l’échelle des collectifs humains.

Les limites intermédiaires (donc réversibles à court ou moyen terme) sont les suivantes : 

  • Limite éditoriale. Une évolution du droit ou des architectures pourrait réattribuer des responsabilités. Deux décisions récentes de la cour de justice européenne vont d’ailleurs dans le sens d’une perte du statut d’hébergeur au profit de celui d’éditeur comme je l’évoquais dans le chapitre 4 de mon article sur « le web pourrissant et l’IA florissante. »
  • Limite épistémique (ou limite de vraisemblance et de vérité). Les régimes de vérité évoluent historiquement, leur fragmentation n’est donc pas nécessairement irréversible.
  • Limite de communalité. Il existe encore des espaces informationnels caractérisables comme autant de « communs ». C’est notamment le cas de l’encyclopédie Wikipedia ou de sites et de journaux de presse indépendants. Il est vital qu’ils continuent de fonctionner sur un modèle dans lequel tout forme de publicité ou de publicitarisation est absente et où des collectifs fonctionnent selon des règles établies et transparentes.
  • Limite de dissymétrie informationnelle. Les architectures de diffusion de l’information peuvent être reconfigurées. Cette reconfiguration dépend de l’évolution de la limité éditoriale ainsi que du modèle économique choisi pour la production et la diffusion d’informations.
  • Limite attentionnelle. Les corporations du filtre peuvent être réinventées ou se réaffirmer comme telles, pour autant que l’évolution des limites éditoriales et de dissymétrie informationnelle le permettent car elles en sont la condition préalable.
  • Limite sensorielle. La production comme la réception d’information hors de toute subjectivité humaine dans l’une ou l’autre de ces deux phases, est un modèle qui n’est viable que s’il s’inscrit lui-même dans un modèle d’assujetissement disciplinaire de l’attention. Ce dernier modèle peut être rendu inopérant.

En guise d’illustration, j’ai demandé à ChatGPT (oui je sais) de générer une image d’illustration de ces limites informationnelles à l’image de celle pour les limites planétaires dans l’article Wikipedia les présentant. Le résultat est ci-dessous.

 

Conclusion. L’IA est une nécrotechnie.

Les technologies d’IA ne sont pas simplement des technologies opaques, non-fiables et irresponsables comme le démontre Dominique Boullier, mais quelque chose de bien plus radical. Par les infrastructures de production qu’elles nécessitent et imposent (Antoinette Rouvroy parle d’une « fabrique infrastructurelle des irréversibilités » dans laquelle « la transformation du territoire précède et court-circuite la délibération collective. »), par le projet politique qui les sous-tend et sert un accélérationnisme qui alimente la perspective d’un globocide, mais aussi par le franchissement parfois irréversible de limites informationnelles anthropiques qu’elles précipitent, les technologies d’IA sont fondamentalement des nécrotechnies. Des techniques de mort. A l’image de la nécropolitique d’Achille Mbembe.

Ce n’est pas ici bien sûr d’une mort physique dont il est question en premier lieu même si celle-ci demeure très présente dans les populations exploitées des travailleurs et travailleuses du clic assignées à des tâches de modération d’une violence inouïe et des nouveaux corps esclaves des cadences et contremaîtres algorithmiques. Oui, la nécrotechnie de l’IA s’exerce sur ces corps exploités et invisibilisés ; elle s’exerce aussi sur la planète et – notamment – sur la ressource en eau dont elle est prédatrice ; elle s’exerce également au premier degré sur des corpus cimetières qui rappellent la manière dont Facebook (et d’autres) capitalisait et capitalise toujours sur les profils de personnes décédées car ces profils, transformés ou non en « mémoriaux », génèrent toujours de l’interaction ; elle s’exerce enfin et surtout sur nos vigilances, nos intellections et nos imaginations. Des vigilances qu’elles abaissent, des intellections qu’elles viennent troubler, des imaginations qu’elles viennent saturer et épuiser avant de les normer (comme l’illustre parfaitement la chronique des « affiches IA » de l’été).

Ces nécrotechnies peuvent être comprises comme le cadre systémique ou à tout le moins le prolongement anthropologique du concept de « technologies zombies » proposé par José Halloy, Nicolas Nova et Alexadnre Monnin et défini comme un « Système technique dont les matériaux, la fabrication et le maintien en fonctionnement requièrent des volumes de ressources tels que l’extraction sur la durée conduit à l’épuisement des ressources, dont la durée de vie est courte, et dont le fonctionnement et la fin de vie nécessitent des énergies à forte densité de puissance. La majorité des systèmes techniques issue de la révolution industrielle relève des technologies zombies. »

Comme chez Achille Mbembe, et dans le sillage donc de technologies zombies les précédant, ces nécrotechnies font émerger des corps morts-vivants, « des individus dépossédés de l’autonomie sur leur propre corps, oscillant dans un espace intermédiaire entre existence et disparition« . Une disparition qui, et c’est là tout le cynisme et génie mortifère du capitalocène, est à la fois orchestrée et subie par celle et ceux qui en sont les premières victimes, comme ces travailleuses et travailleurs pauvres qui, en Inde et en Chine notamment, filment leurs gestes pour entraîner des IA pour tenter de résoudre le paradoxe de Moravec tout en préparant l’avènement d’une robotisation dont les risques reposeront entièrement sur les plus fragiles et dont les bénéfices ne profiteront qu’aux plus riches et aux plus oisifs qui continueront de s’épuiser à attendre leur fantasme transhumaniste.

Attention, ces technologies d’IA ne sont pas les seules à s’inscrire dans la famille de ce que j’appelle une nécrotechnie. Toutes les technologies fossiles le sont également. La singularité des technologies d’IA est d’être à la fois fossiles et faussaires.

Et pour le reste :

« L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. […] Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… […] Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés. »
Kate Crawford dans son Atlas de l’Intelligence Artificielle 

 

 

 

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Lire autrement : que devient la lecture profonde à l’ère numérique?

Notes de lecture et de cours. Photo : Marie D. Martel, 2026

Ce billet clôt une série de trois textes consacrés aux transformations de la lecture. Après avoir interrogé l’idée d’une « société postlittéraire », puis rappelé que les pratiques de lecture se construisent aussi collectivement, ce troisième volet se tourne vers l’acte de lire lui-même : que deviennent notre attention, notre compréhension et notre capacité à lire en profondeur dans un environnement dominé par les écrans?

Dans le premier billet de cette série, j’ai repris une question provocatrice posée récemment par Rose Horowitch qui fait la couverture du mois d’août dans The Atlantic : entrons-nous dans une société « postlittéraire »? Les données québécoises m’avaient conduite à résister à l’idée trop simple d’une « fin de la lecture ». Une partie non négligeable de la population lit toujours, et beaucoup. Ce qui semble plutôt se transformer, ce sont nos manières de lire, les supports que nous utilisons, le temps et l’attention que nous accordons aux textes. J’en arrivais alors à une inquiétude plus précise, liée à certains travaux comme ceux de Maryanne Wolf et Naomi S. Baron : ce qui pourrait se fragiliser n’est peut-être pas la lecture elle-même, mais la lecture longue, soutenue et profonde.

Dans le deuxième billet, j’ai déplacé la question de l’individu vers son environnement. Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Elle repose sur toute une écologie de la lecture : des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs et médiatrices, mais aussi des livres accessibles, du temps, des lieux et des occasions de lire et de parler de ses lectures. Des réseaux. Lire n’est pas seulement une compétence individuelle : c’est une pratique culturelle et sociale dont nous construisons, ou fragilisons, collectivement les conditions. Reste cependant une troisième dimension du problème, que j’avais laissée en suspens, et c’est peut-être la plus délicate : qu’arrive-t-il à l’acte de lire lui-même dans un environnement devenu massivement numérique?

C’est ici que je retrouve ces deux autrices dont je présente les travaux depuis plusieurs années dans mes cours : Maryanne Wolf et Naomi S. Baron. Leurs travaux m’intéressent parce qu’ils permettent d’aller plus loin. Il ne s’agit plus seulement de savoir si nous lisons, ni même ce qui nous permet de devenir et de demeurer des lecteurs et des lectrices, mais comment nous lisons et ce que les environnements dans lesquels nous lisons font à notre attention, à notre compréhension et à notre capacité à cohabiter dans la durée avec un texte.

Mais qu’est-ce que « lire »?

Avant même d’opposer le papier et l’écran, Naomi S. Baron (2021) pose une question apparemment simple : de quoi parlons-nous lorsque nous disons « lire »? Lire Simone de Beauvoir, parcourir une chronique nécrologique, s’arrêter sur un haïku, consulter un article de Wikipédia ou lire un article dans Le Devoir : tout cela est bien de la lecture. Mais « lire » signifie manifestement des choses différentes dans chacun de ces cas. Et ces différences deviennent significatives dès que nous voulons comparer les avantages et les limites de l’imprimé, de l’écran ou même du livre audio.

Baron revient sur les distinctions qui sont faites habituellement entre plusieurs régimes de lecture. Nous pouvons pratiquer le skimming, c’est-à-dire parcourir rapidement un texte pour en saisir la structure ou l’idée générale; le scanning, en cherchant une information précise; ou nous engager dans une lecture suivie, attentive à la progression d’un texte (linear reading). Cette dernière forme de lecture n’est d’ailleurs pas nécessairement aussi « linéaire » que l’expression pourrait le laisser croire. Lire ne signifie pas toujours commencer à la première ligne et avancer méthodiquement jusqu’à la dernière. Nous pouvons lire un texte d’un trait, interrompre notre lecture et la reprendre, alterner des périodes de concentration et de distraction, revenir en arrière, relire un passage ou une œuvre entière. Nous pouvons également pratiquer une lecture « extensive », en circulant entre de nombreux textes, ou « intensive », en demeurant longuement avec quelques œuvres ou quelques sujets. Autrement dit, la lecture n’est pas associée à un comportement unique que l’on pourrait simplement transférer du papier vers l’écran et mesurer ensuite lequel des deux « gagne ».

Cette dernière suggestion me paraît importante pour mettre en dialogue les travaux de Wolf et de Baron. Toutes deux s’intéressent aux transformations de la lecture dans une culture devenue largement numérique. Toutes deux reconnaissent aussi que nos manières de lire sont façonnées par nos pratiques et que certaines formes de lecture demandent davantage de temps et d’attention que d’autres. La proximité de ces deux autrices est d’ailleurs manifeste : Wolf signe la préface de How We Read Now, l’ouvrage dans lequel Baron examine précisément ce que deviennent nos pratiques de lecture à l’ère des écrans.

Leurs perspectives sont donc moins opposées que complémentaires. Wolf part du cerveau lecteur et de sa plasticité : puisque nous ne sommes pas biologiquement programmés pour lire, les circuits qui rendent la lecture possible se construisent avec l’apprentissage et se transforment avec nos usages. Elle s’interroge dès lors sur ce que l’environnement numérique peut faire aux processus plus lents associés à la lecture profonde. Baron se concentre plutôt sur les situations de lecture. Avant de demander si nous lisons mieux sur papier ou sur écran, encore faut-il savoir de quelle lecture nous parlons, dans quel but et dans quelles conditions.

Lire ces deux autrices en chorale permet ainsi de se demander, non pas simplement « le papier est-il meilleur que l’écran? », mais quelles manières de lire nos différents environnements favorisent-ils, et avec quels effets?

Nous ne sommes pas né.es pour lire

Il y a quelque chose de vertigineux, je trouve, dans l’idée qui sert de point de départ à Maryanne Wolf : nous ne sommes pas né.es pour lire. Contrairement au langage oral, la lecture n’est pas une capacité pour laquelle notre cerveau aurait été biologiquement programmé. Elle est une invention culturelle. Chaque nouveau lecteur ou nouvelle lectrice doit donc construire un circuit de lecture en coordonnant des capacités visuelles, linguistiques, cognitives et affectives initialement destinées à d’autres fonctions. Et ce circuit n’est pas identique chez l’enfant qui déchiffre ses premiers mots et chez la personne lectrice expérimentée. Il se développe avec l’apprentissage, l’éducation et les expériences de lecture. Surtout, parce que notre cerveau demeure plastique, il continue de se transformer avec les usages que nous en faisons.

C’est le point de départ de Reader, Come Home, publié par Wolf en 2018. (Au passage, la traduction française de Wolf, sous le titre de Lecteur, reste avec nous ! (2023) doit beaucoup à l’initiative de Joël Dicker : il a choisi d’en faire l’un des premiers titres publiés par sa maison Rosie & Wolfe, dans une traduction de Nicolas Véron qu’il préface lui-même). La neuroscientifique y aborde une question qui, à l’ère du téléphone intelligent et maintenant de l’intelligence artificielle générative, paraît aujourd’hui encore plus pressante : que devient notre cerveau lecteur lorsque l’environnement dans lequel nous lisons change?

Car il a changé. On l’a bien souligné. Nous lisons désormais une quantité considérable de textes sur des écrans. Nous passons d’un texte ou d’un contenu à l’autre, suivons des liens, faisons défiler des pages, cherchons une information, survolons un passage avant de décider s’il mérite davantage d’attention. Nous lisons toujours. Mais apprenons-nous progressivement à lire autrement, selon des modalités et dans un environnement attentionnel qui sont, à bien des égards, inédits?

Ce que nous risquons de perdre : la lecture profonde ?

C’est ici qu’intervient une notion centrale chez Wolf, celle de deep reading, la lecture profonde. Elle ne désigne pas simplement le fait de comprendre les mots d’un texte ou d’être capable d’en restituer l’idée générale. Wolf rassemble sous cette expression un ensemble de processus acquis par le lecteur ou la lectrice expérimentée : établir des inférences, relier ce que nous lisons à ce que nous savons déjà, produire des analogies, adopter le point de vue d’autrui, exercer notre jugement critique et laisser émerger une réflexion qui n’était pas immédiatement contenue dans les mots du texte. La lecture profonde se rapproche ainsi de ce que différentes traditions, de la critique littéraire ou de la philosophie de la littérature, ont appelé slow reading, close reading, lecture attentive ou lecture critique, sans se confondre entièrement avec elles. Leur point commun est néanmoins fondamental : elles exigent du temps! Du temps pour s’arrêter. Revenir en arrière. Interpréter. Associer. Douter. Réfléchir.

Wolf insiste sur cette dimension temporelle. Les processus associés à la lecture experte mettent des années à se développer. Et puisqu’ils reposent sur un cerveau plastique, ils ne doivent pas être considérés comme définitivement acquis. Les circuits que nous mobilisons et renforçons dépendent en partie de nos expériences, de notre environnement, de nos intentions et des formes de lecture que nous pratiquons. D’où son inquiétude.

Les comportements caractéristiques d’une grande partie de notre vie numérique (parcourir, sélectionner, faire défiler, rechercher, passer rapidement d’un contenu à l’autre) sont extrêmement efficaces lorsqu’il s’agit de traiter de grandes quantités d’information. Le skimming et le scanning ne sont pas de « mauvaises » lectures. Nous en avons besoin. Mais que se passe-t-il lorsqu’un régime de lecture fondé sur la rapidité, le tri et le changement fréquent de cible attentionnelle devient dominant?

Wolf rappelle alors un principe trop bien connu, qui prend ici un tour particulièrement dramatique : use it or lose it. Les capacités que nous exerçons se renforcent; celles que nous sollicitons moins risquent de s’affaiblir. Un circuit de lecture experte n’est jamais entièrement permanent. Il se construit et se reconstruit par l’usage. Si nous consacrons de moins en moins de temps aux processus plus lents de la lecture, ceux-ci risquent-ils de devenir plus difficiles à mobiliser? Voilà l’hypothèse troublante de Wolf.

Mais cette hypothèse contient peut-être aussi une sorte de piège dans la mesure où elle peut facilement nous conduire à une opposition trop simple : le livre imprimé serait le domaine naturel de la profondeur tandis que l’écran nous condamnerait à la superficialité. C’est précisément là que Naomi Baron complique utilement le tableau.

Naomi S. Baron complique l’opposition entre papier et écran

Dans How We Read Now, Naomi Baron s’intéresse elle aussi à la transformation de nos pratiques de lecture dans un environnement devenu largement numérique. Elle pose plusieurs des mêmes questions que Wolf : que gagnons-nous et que perdons-nous en passant du papier à l’écran? Quel support convient le mieux à quel type de lecture? Les jeunes lecteurs et lectrices pourront-ils développer une lecture attentive dans un univers dominé par les écrans?

Mais son approche est plus pragmatique. Elle insiste surtout sur le fait que nous ne lisons pas toujours de la même manière ni pour les mêmes raisons. Chercher rapidement une information, étudier un texte, lire pour le plaisir ou mémoriser quelque chose ne mobilisent pas les mêmes stratégies. Le papier et le numérique ne sont donc pas simplement deux supports interchangeables : ils s’inscrivent dans des usages pluriels. La divergence entre Baron et Wolf ne tient pas à une opposition entre une défense du papier et une défense du numérique. Wolf demande : que devient notre cerveau si nous nous habituons à lire de cette manière? Baron pose le problème autrement : de quelle manière de lire parlons-nous, et dans quel contexte?

Cette distinction est importante. Le problème n’est peut-être pas l’écran en soi, mais ce que nous avons appris à faire lorsque nous sommes devant un écran. Et inversement, l’imprimé ne garantit pas à lui seul une lecture profonde. Les recherches empiriques récentes tendent d’ailleurs à aller dans ce sens, comme le montrent des revues systématiques et méta-analyses comparant la compréhension sur papier et sur écran. Et, il semble que, en moyenne, les différences entre les deux soient relativement modestes. On observerait souvent un léger avantage du papier, surtout pour ce qui est des textes informatifs et lorsque le temps de lecture est limité, alors que l’écart tend à devenir négligeable pour les textes narratifs (Clinton, 2019; Delgado et Salmerón, 2021; Salmerón et al., 2024; Schwabe et al., 2022).

Puis, d’autres facteurs entrent également en jeu : le temps disponible, les compétences de la personne qui lit, son objectif, mais aussi la conception de l’interface numérique (Latini et al., 2019; Delgado et Salmerón, 2021; Stiegler-Balfour et al., 2023). Même le mode de navigation peut jouer un rôle : revenir facilement dans le texte ou lire des pages successives ne produit pas nécessairement la même expérience que faire défiler continuellement un écran (Haverkamp et al., 2023). Il faut donc remplacer la simple opposition papier / écran par une question plus large : quel type de lecture, sur quel support, dans quel contexte et pour quel objectif?

Le numérique nous entraîne-t-il à lire autrement?

Reste cependant la grande inquiétude de Wolf : les habitudes développées dans nos lectures numériques peuvent-elles finir par se transférer aux situations où nous voudrions lire autrement? Certaines recherches apportent des indices en ce sens. Hakemulder et Mangen (2024) observent notamment une association entre la fréquence de lecture de textes courts sur écran et une moindre disposition à fournir l’effort cognitif nécessaire à la lecture d’un texte littéraire plus long. Cela pourrait indiquer que des habitudes comme le skimming et le scanning deviennent plus spontanées et se transfèrent à d’autres situations de lecture — y compris, potentiellement, à la lecture de textes longs sur papier.

Une étude longitudinale de Salmerón et ses collègues (2025) apporte toutefois une nuance importante. Les personnes chercheuses ont suivi des enfants pendant un an pour tester l’hypothèse inspirée de la digital chain hypothesis de Wolf : les habitudes de lecture numérique finiraient-elles par affecter l’attention sélective — c’est-à-dire la capacité à se concentrer sur l’information pertinente en écartant les distractions — et, par cette voie, la compréhension? Or, les résultats ne montrent pas que les habitudes de lecture sur écran diminuent cette capacité d’attention. Chez les plus jeunes élèves, ceux qui lisaient davantage sur écran pour leur travail scolaire obtenaient néanmoins, un an plus tard, des résultats légèrement moins bons en compréhension. Cet effet, faible, ne se retrouvait pas chez les élèves plus âgés. La différence observée chez les plus jeunes devrait donc s’expliquer par autre chose qu’une diminution de leur attention sélective.

Il faut donc préserver une posture prudente. Nous disposons encore de peu de données montrant que nos habitudes numériques transforment durablement notre capacité à lire en profondeur. Il y a une différence énorme entre constater que certaines pratiques numériques sont associées à une lecture plus superficielle vs affirmer qu’elles nous rendent peu à peu incapables de lire profondément — voire, pour reprendre une autre formule provocatrice, complètement crétin.es. Le premier constat dispose d’un certain nombre d’appuis empiriques; la seconde demeure une hypothèse. La préoccupation formulée par Wolf mérite donc d’être prise au sérieux, mais elle n’est pas encore démontrée. Et cette incertitude me paraît être une raison de chercher davantage, non de s’alarmer davantage.

Un cerveau bilittéracié plutôt qu’un retour au papier

Wolf ouvre cependant une autre piste prometteuse et qui est parfois qualifiée de plus « optimiste ». Sa réponse n’est pas de bannir les écrans ni de rêver à un retour à un âge d’or du livre imprimé. Elle propose plutôt de cultiver ce qu’elle appelle un cerveau bilittéracié (bi-literate brain) : un cerveau capable de tirer parti des possibilités du numérique tout en préservant et en activant, lorsque la situation le demande, les processus associés à la lecture profonde.

L’idée semble aujourd’hui plus féconde encore que l’opposition entre papier et écran. La véritable compétence à développer pourrait être celle du changement de régime de lecture. Nous devons savoir parcourir rapidement une masse documentaire, chercher un renseignement, suivre des liens, comparer des sources, sélectionner l’information pertinente et naviguer dans des environnements complexes. Ces compétences sont indispensables dans une culture numérique. Mais nous devons AUSSI pouvoir ralentir même sur les écrans. Rester avec un texte. Revenir en arrière. Relire. Tolérer qu’une idée ne se livre pas immédiatement. Construire au fur et à mesure une représentation d’ensemble. Faire des inférences. Douter. Relier. Réfléchir.

La littérature récente apporte d’ailleurs une raison d’être optimiste en ce sens : les effets associés au numérique ne seraient pas inévitables. Les stratégies des personnes lectrices, la conception des interfaces et les interventions pédagogiques pourraient modifier les résultats. C’est aussi, au fond, ce que permet de penser la neuroplasticité. Si nos pratiques contribuent à façonner les circuits que nous utilisons pour lire, cette plasticité n’est pas seulement une vulnérabilité. Elle est également une possibilité. Et c’est ici qu’une lecture toute récente peut nous faire voir l’argument de Wolf sous un autre angle.

De la neuroplasticité à la praxis

Dans l’édition du 23 août de l’infolettre Sentiers, Patrick Tanguay attire justement notre regard sur un essai de Matt Seybold au titre particulièrement suggestif : « Neuroplasticity as a Praxis ». Seybold y reprend notamment les travaux de Nicholas Carr et de Maryanne Wolf, mais les amène sur un terrain plus politique. Son point de départ est proche de celui qui nous occupe ici : puisque les circuits de la lecture sont construits plutôt que donnés, ils peuvent se développer, se modifier et aussi se fragiliser. Mais Seybold propose d’aller plus loin. La difficulté que nous pouvons éprouver aujourd’hui à lire profondément, à écouter attentivement et à discuter de manière critique ne devrait pas, selon lui, être comprise seulement comme le résultat de mauvaises habitudes individuelles. Elle doit aussi être replacée dans des environnements médiatiques, technologiques et économiques qui favorisent la captation et la monétisation de notre attention. La nuance est importante. Jusqu’ici, j’ai surtout demandé dans ce billet : que faisons-nous à notre cerveau lorsque nous lisons de cette manière?

Seybold nous conduit à ajouter une autre question : qui construit les environnements dans lesquels nous apprenons désormais à lire de cette manière? Son argument est explicitement politique. Selon lui, Carr et Wolf avaient bien compris que les technologies numériques pouvaient contribuer à remodeler nos pratiques cognitives, mais il et elle n’avaient peut-être pas suffisamment anticipé à quel point ce remodelage pourrait être orienté par des acteurs et des modèles économiques ayant intérêt à retenir et à monétiser notre attention. Seybold propose même le terme de deliberate deliteracy, que l’on pourrait traduire par « délittératie délibérée », pour désigner le démantèlement, la restriction ou la monopolisation des infrastructures qui rendent possible le maintien d’une littératie largement partagée.

Cette interprétation mérite certainement d’être discutée. Elle dépasse ce que les recherches empiriques sur les effets de la lecture numérique permettent à elles seules d’établir. Mais elle opère un changement de perspective qui me paraît particulièrement productif : la neuroplasticité cesse d’être seulement une question de cognition individuelle pour devenir aussi une question d’organisation collective.

Et surtout, Seybold retourne l’argument. Si notre cerveau lecteur demeure plastique, alors les environnements numériques ne sont pas les seuls à pouvoir le façonner. Nous pouvons aussi construire des pratiques, des institutions et des communautés qui exercent cette plasticité autrement. C’est ce qu’il entend par neuroplasticity as a praxis.

Dans son texte, lire attentivement n’est donc plus seulement une préparation à l’action. Lire, écouter et discuter deviennent eux-mêmes des formes d’action. Et pour que cette action dépasse l’effort de quelques individus tentant de résister seuls à l’économie de l’attention, elle doit, selon lui, devenir collective : groupes de lecture, cercles de discussion, séminaires, réseaux de prêt, communautés qui lisent et pensent ensemble. Or, cette approche m’intéresse particulièrement parce qu’elle rejoint, par un autre chemin, ce que j’essayais de montrer dans le billet précédent. Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Les circuits neuronaux de la lecture non plus.

L’infrastructure de la lecture est aussi une infrastructure de l’attention

Cette rencontre entre Wolf et Seybold permet peut-être de réunir les trois billets de cette série. Le premier conduisait à un constat : la lecture ne disparaît pas; elle se recompose. Le deuxième ajoutait qu’une culture de la lecture n’existe jamais spontanément : elle dépend d’une infrastructure sociale, culturelle et institutionnelle qu’il faut entretenir. Celui-ci invite à en élargir encore la définition. Préserver l’accès aux livres et le désir de lire ne suffit peut-être pas : l’infrastructure de la lecture comprend aussi les conditions qui rendent certaines formes d’attention plus faciles à exercer, qui permettent de ralentir et de rester suffisamment longtemps avec un texte.

Le problème n’est donc peut-être pas simplement que nous lisions désormais sur des écrans. Il tient aussi à l’écologie dans laquelle se déroule une part croissante de nos activités numériques : vitesse, abondance, sollicitations et passage incessant d’un contenu à l’autre. Cette écologie n’est pas tombée du ciel. Elle est faite de plateformes, d’interfaces, de modèles économiques, de normes sociales et de choix technologiques. Penser l’infrastructure de la lecture à l’ère numérique suppose alors de s’intéresser aussi à ses conditions attentionnelles : les temps, les lieux, les dispositifs et les pratiques qui rendent possible une attention longue.

Certaines bibliothèques en offrent déjà des exemples intéressants. On voit notamment se multiplier les Silent Reading Parties (voir notamment la Seattle Public Library et la Richmond Public Library), où des personnes se réunissent avec le livre de leur choix pour lire ensemble, en silence, pendant une période réservée à cette seule activité. Il serait excessif d’en faire automatiquement des expériences de « lecture profonde » au sens où l’entend Wolf. Mais elles ont quelque chose de remarquable : elles organisent les conditions de l’attention. Ce qui pourrait sembler une activité strictement individuelle — s’asseoir et lire pendant une heure — devient une pratique soutenue par un lieu, un temps et la présence des autres.

D’autres initiatives interviennent plus directement sur notre rapport aux technologies. J’ai aussi lu, via Sentiers no. 413, que cet été, des ateliers intitulés Avoiding AI, d’abord développés par la bibliothécaire Hannah Cyrus dans le Maine puis repris dans d’autres bibliothèques américaines, ont connu un succès inattendu. On y explique le fonctionnement des outils d’intelligence artificielle, mais aussi comment désactiver les fonctionnalités que l’on ne souhaite pas utiliser. La démarche est intéressante parce qu’elle ne relève pas tant d’un rejet de la technologie que d’un projet de littératie informationnelle/numérique centré sur l’autonomie et le choix.

À première vue, lire silencieusement ensemble et apprendre à désactiver des fonctions d’IA peuvent sembler deux activités très éloignées. Elles ont pourtant quelque chose en commun : elles permettent de reprendre une certaine maîtrise de notre environnement attentionnel. La bibliothèque ne donne plus seulement accès aux textes, à l’information et aux technologies. À la manière d’un refuge, elle peut aussi offrir une certaine distance critique à leur égard : créer du temps pour lire sans sollicitation et donner les moyens de choisir quand et comment nous voulons utiliser les technologies qui nous entourent.

Le déplacement proposé par Seybold prend alors tout son sens. Protéger la possibilité d’une lecture profonde ne consisterait pas seulement à exhorter chacun et chacune à poser son téléphone et à lire davantage. Cela pourrait aussi vouloir dire organiser collectivement les conditions permettant de lire, d’écouter et de discuter attentivement.

On retrouve ici quelque chose de l’esprit de la littératie communautaire, qui envisage la lecture non seulement comme une compétence individuelle, mais comme une pratique sociale, située et partagée. La communauté peut ainsi devenir une communauté de lecture profonde : un espace où l’attention se soutient mutuellement, où les interprétations se confrontent et où le sens se construit avec d’autres. Les écoles et les universités ont évidemment une responsabilité comparable lorsqu’elles ménagent encore la possibilité de lire une œuvre entière plutôt que son résumé, de suivre un raisonnement plutôt que d’en extraire immédiatement quelques informations, de revenir à un texte plutôt que de simplement le traverser et, surtout, d’en discuter avec d’autres.

L’intelligence artificielle rend cet enjeu plus aigu encore. Elle nous permet désormais d’obtenir en quelques secondes le résumé, l’explication ou l’analyse d’un texte. Ce qui devient alors précieux n’est peut-être plus seulement l’accès au contenu, mais l’expérience cognitive et intellectuelle que nous acceptons d’accomplir nous-mêmes pour y parvenir. Lire un texte n’est pas seulement accéder à ce qu’il contient : c’est aussi exercer les opérations qui permettent de l’interpréter, de l’interroger, de le mettre en relation avec d’autres idées et, parfois, de résister à la facilité d’une réponse déjà produite.

La neuroplasticité nous rappelle que nos manières de lire ne sont pas immuables : elles se développent et s’exercent avec nos pratiques. Cela ne signifie pas, comme on l’a vu, que les écrans détériorent nécessairement nos capacités attentionnelles. Mais si certains environnements nous incitent à accélérer, à survoler ou à passer constamment d’un contenu à l’autre, nous pouvons aussi aménager des conditions qui facilitent le geste inverse : ralentir, s’attarder, relire, discuter. L’infrastructure de la lecture est, en ce sens, aussi une infrastructure de l’attention et re-littératie.

Apprendre à changer de régime de lecture

C’est pourquoi, pour revenir à celle-ci, la proposition de Wolf d’un cerveau bilittéracié me paraît particulièrement forte. Il ne s’agit pas de choisir entre Gutenberg et le numérique, ni de transformer le papier en étendard contre la modernité. Il s’agit de devenir capables de reconnaître les différents régimes de lecture et de passer consciemment de l’un à l’autre. Savoir quand parcourir. Quand chercher. Quand sélectionner. Mais aussi quand ralentir. Quand revenir. Quand relire. Quand s’attarder. Et peut-être faut-il désormais ajouter : quand lire ensemble.

Alors, pour reprendre la question du titre : que devient la lecture profonde à l’ère numérique? On pourrait dire, qu’elle ne disparaît pas, pas plus que la lecture elle-même. Mais elle ne va peut-être plus de soi. Dans un environnement qui nous entraîne souvent vers la vitesse, la sollicitation et le passage d’un contenu à l’autre, elle devient une pratique qu’il faut consciemment, intentionnellement, préserver, exercer et soutenir. Lire autrement, ce serait alors non pas renoncer au numérique, mais apprendre à choisir notre manière de lire : savoir profiter de la rapidité, de l’accès et de la puissance de recherche qu’il permet, tout en demeurant capables, lorsque le texte et la situation le demandent, de ralentir, de soutenir notre attention et d’aller en profondeur.

Mais cette capacité de choisir ne relève pas seulement de la volonté individuelle. Nous ne choisissons jamais nos régimes de lecture dans le vide. Les plateformes, les interfaces, les modèles économiques, les institutions et les espaces dans lesquels nous lisons organisent eux aussi notre attention : ils rendent certaines manières de lire plus faciles, plus habituelles ou plus désirables que d’autres.

L’actualité récente en offre une illustration frappante. Aux États-Unis, les poursuites engagées contre Meta ne portent plus seulement sur les contenus auxquels les jeunes sont exposés, mais sur la conception même des plateformes et de dispositifs destinés à maximiser l’engagement : défilement infini, lecture automatique, notifications, recommandations algorithmiques. Un jugement rendu au Nouveau-Mexique au début d’août, puis un important règlement conclu quelques semaines plus tard avec des États américains, imposent désormais à Meta des mesures qui interviennent directement sur cette architecture de l’attention.

Désormais, plutôt que de demander seulement aux individus de mieux gérer leur attention, il faut aussi examiner de manière critique les infrastructures qui la sollicitent, la captent et l’organisent. Défendre la possibilité d’une lecture profonde suppose alors non seulement de préserver certaines pratiques de lecture, mais aussi de transformer les environnements qui les fragilisent et d’en construire d’autres qui puissent les soutenir.

La question qui traverse finalement ces trois billets n’est donc peut-être pas : allons-nous continuer à lire? Elle serait plutôt : quelles formes de lecture voulons-nous préserver, et quelles infrastructures devons-nous transformer ou construire collectivement pour continuer à en être capables?

Car une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule. Une société capable de lecture profonde non plus.

Bonne rentrée!

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Pavé à l’abri des particules fines [en]

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Je profite que le programme de mon samedi soit chamboulé par les fumées de l’incendie de Thévenaz-Leduc hier soir pour écrire ici. Comme toujours quand je n’ai pas écrit régulièrement, j’ai eu depuis mon dernier article des dizaines d’idées de choses à dire et à écrire au fil du temps, certaines de passage, d’autres plus tenaces, toutes aux abonnés absents à l’instant.

Je continue mon petit train-train de convalescente avec blessure invisible. Plus le temps passe, plus c’est invisible. On oublie plus facilement un cerveau blessé d’une jambe en moins (pour prendre un exemple extrêmement visible), surtout quand la blessure en question ne se montre que rarement lors des moments de contact.

C’est toujours la même chose: à petite échelle, un heure ou deux, ou même un peu plus, je fonctionne complètement normalement à l’oeil extérieur. Mais ça s’arrête là. Le gros du problème est dans la quantité que je peux faire. Je peux faire mes courses comme avant. Mais après, je suis hors service. C’est à peu de chose près mon activité de la journée. On peut se faire un bon tél d’une heure pour papoter: mais pas à l’improviste, je dois être sûre de pouvoir me reposer avant et après, et ne pas avoir prévu grand-chose d’autre ce jour-là.

Quantité devient qualité, à un certain point: 30 minutes de balade au parc, OK. Une heure ou deux tranquille en forêt, à peu près OK aussi (mais faut pas me demander de faire quelque chose après). Petite rando en montagne? On oublie. Souper avec des copines? oui, mais c’est ma dose d’interaction pour la journée.

J’ai l’impression de ressasser. C’est déjà compliqué de réussir à prendre conscience “moi pour moi” de mes limites, de mes besoins, de ce à quoi je dois m’astreindre pour éviter “le crash”. L’expliquer à autrui, c’est un bout de plus. Et le problème c’est que même quand on explique, comme c’est une situation tellement surréaliste par rapport au vécu “normal” (et j’inclus là-dedans celui qui était le mien avant l’accident), ça n’entre pas vraiment. C’est pas une question de mauvaise volonté – c’est juste que ça n’a pas assez de sens, ça n’est pas quelque chose qu’on arrive à relier à son vécu ou qui correspond à notre expérience.

Alors on me demande si j’ai pris des vacances. On me propose d’aller boire un café. On imagine que tout doit être rentré dans l’ordre, depuis le temps. On me propose une activité pour le week-end quelques jours avant, ou alors un truc en semaine. Le pire c’est que je sais bien que ça part d’une bonne intention. Mais en fait, à la longue, c’est presque isolant. Parce que ça révèle le décalage entre ce que je vis et ce que mon entourage en perçoit et comprend. Je ne blâme personne, qu’on soit clair. C’est un phénomène normal. J’ai aussi ma part dedans: ce que je dis, ce que je ne dis pas, comment je communique. Je ne me blâme pas non plus. On fait tous au mieux, mais purée ce que c’est merdique comme situation.

Il y a quelques semaines je suis partie en week-end prolongé en France avec ma famille. Je me réjouissais. J’allais plutôt bien, nettement plus stable grâce à ce que j’avais pu commencer à mettre en place dans le cadre du programme de gestion de l’énergie en ergo. Ça a été une grosse baffe, en fait. Réussir à gérer son énergie quand on est avec des gens et qu’on ne fait pas le programme est une autre paire de manches que seule à la maison.

Un incident banal mais parlant: à l’aller, un programme qui pouvait sembler relax. 2h de voiture (comme passagère), repas de midi tranquille au restau, un dernier petit bout de route, courses, puis arrivée au gîte. Sauf que non. Après le restau j’étais complètement grillée. J’ai fait un peu la sieste dans la voiture. Au centre commercial, “impossible” de rester à attendre dans la voiture (canicule) – je ne me joins pas aux courses et je m’adresse au service client dans l’espoir de trouver un coin calme où je peux m’allonger et faire un brin de sieste durant 10-15 minutes. Au pire, je me dis, ils doivent bien avoir une infirmerie.

J’explique en quelques mots la situation, tant bien que mal – d’une part parce que c’est compliqué à expliquer, d’autre part parce que quand je suis grillée, justement, j’ai premièrement plus de mal à parler (perte de fluidité, mots qui crochent) et deuxièmement plus de peine à “fonctionner”: penser, décider, communiquer, savoir ce que je veux, résoudre des problèmes, etc. Résultat: y’a un banc là dans le passage, y’a un bar/café, et non l’infirmerie c’est pour les situations médicales et s’ils ouvrent ils doivent faire venir les pompiers/ambulanciers (on est en France). Je me suis rabattue sur le café, qui heureusement était relativement vide et calme, mais je ne me voyais quand même pas m’allonger sur la banquette après avoir bu mon jus d’orange.

Imaginons le même scénario. Si j’avais été enceinte de 7 mois et que j’avais demandé un endroit où m’allonger durant 10 minutes pour souffler avant de pouvoir reprendre mon chemin, qu’est-ce que ça aurait donné? Et si j’avais été en béquilles avec un pied en moins ou une attelle médicale impressionnante, visses, tiges et câbles visibles? Est-ce que ça aurait changé quelque chose? Pas certain mais… je ne sais pas si on m’aurait dit de marcher encore 50m pour aller voir si là-bas ils avaient quelque chose pour m’aider. Et moi, en fait, chaque fois que je me retrouve dans une situation où je dois prendre sur moi de demander/expliquer/organiser ce dont j’ai besoin, je suis la personne en béquilles qui a vraiment besoin de se poser mais qui doit encore se déplacer “là-bas” pour voir s’il y a quelque chose qui peut l’aider.

Alors je ne suis pas naïve. Je sais que même les blessures et handicaps physiques ne sont pas toujours bien pris en considération, loin de là. Mais je crois que quand ça ne se voit pas, c’est encore moins facile. Je sais aussi qu’il n’y a que moi qui puisse “savoir ce qu’il me faut”, mais le souci c’est que justement la nature de mes difficultés fait que gérer cet aspect-là représente un travail que je devrais justement éviter, d’autant plus quand je n’en peux plus. J’ai vraiment tellement souvent l’impression d’être la femme enceinte ou la personne en béquilles qui n’arrive plus à avancer, qui a vraiment besoin de s’asseoir, et à qui ont dit “l’office du tourisme est juste à 300m d’ici, va leur demander s’ils ont une chaise ou bien où sont les bancs”.

Je sais aussi que je suis une femme blanche qui parle bien – même quand mon cerveau rechigne – et que ça ouvre bien plus facilement certaines portes. Mais purée, qu’est-ce que c’est épuisant.

Histoire de ne pas faire que dans le déprimant, il y a quand même du positif. J’ai reconstruit une routine quotidienne depuis la mort d’Oscar, donc récupéré un rythme. Juju monte à l’appartement maintenant et y passer volontiers du temps, même toute la journée. Je me couche plus tôt (généralement), je me lève plus tôt et j’arrive à me mettre au travail à une heure plus “normale” – un pas important pour envisager d’augmenter mon pourcentage: je serai à 60% dès le 1er septembre. Après tout ce temps coincée à 50%, ça me remonte le moral, même si je sais que je vais devoir m’accrocher.

Côté “vie en dehors du travail”, ça reste très réduit. J’ai appris à me reposer avant d’en avoir besoin (pas toujours facile à mettre en application), donc une grande part de ma journée part dans du “repos”: sieste, petite promenade au parc, m’allonger pour écouter un peu de musique ou un podcast, regarder ma série TV le soir (j’en suis à la saison 17 de Grey’s Anatomy, en plein Covid). Je fais très attention à être régulière dans mes routines et activités domestiques, et l’application Multi-Counter m’aide énormément avec ça. J’ai des compteurs pour plein de choses, entre autres les étapes de mes routines quotidiennes, et quand je les fais, je marque un point de plus sur le compteur correspondant. C’est motivant, ça rend visible, et ça me donne un historique. J’ai attaqué sérieusement le problème de ma quantité de rendez-vous médicaux et j’ai pu diminuer un bout (et répartir autrement) ce qui décharge mes semaines. Je suis en train de faire une reprise thérapeutique au chant (je reste la première heure de la répétition et puis je rentre) depuis deux semaines, et j’aimerais mettre en place quelque chose de similaire pour le judo, mais il faut encore organiser ça.

J’ai déjà mentionné que le programme d’ergo en gestion de l’énergie m’avait été très profitable. Il mérite un article à part entière… à l’occasion. En plus des pauses et de mieux équilibrer le rythme des activités, une piste qui s’est ouverte est celle de “simplifier” des activités pour qu’elles nécessitent moins d’énergie. Les activités qui me fatiguent sont essentiellement cognitives, mais là aussi, on peut agir: en ce qui me concerne, en particulier, faire les choses moins “à fond” (pas en termes de résultat mais en termes d’investissement et de mobilisation sur le moment), et aussi identifier en amont les “dépenses inutiles” d’énergie (par exemple pour ce qui est de ma tendance à signaler des dysfonctionnements administratifs ou les prévenir).

Côté logo, j’ai des exercices pour entrainer/dynamiser mon accès au lexique, mais j’ai aussi réalisé que je suis quelqu’un qui met de façon générale un grand soin un choix des mots et des tournures, à exprimer les choses précisément et avec nuance, à anticiper les malentendus et interprétations possibles dans la conversation. C’est une qualité évidemment, mais dans le contexte actuel, une stratégie de communication coûteuse sur le plan énergétique. Quand un mot “croche” dans la conversation et que je fais l’effort de le sortir, ça me fatigue — et généralement plus je suis fatiguée, plus ça croche, et ce n’est en fait pas une bonne idée de me fatiguer encore plus en compensant. Donc là clairement, une piste que je n’avais pas anticipée, c’est de “désapprendre” ça et de m’entraîner à privilégier la fluidité à la précision dans la vie de tous les jours, et de réserver l’expression orale “coûteuse” aux situations qui le justifient. D’avoir mieux compris comment ça fonctionnait éclaire aussi pourquoi l’écrit est bien moins fatiguant: à l’écrit il n’y a pas la pression du flux de production de parole comme à l’oral. Idem pour “lire” versus “écouter”: on lit à son rythme, tandis que l’écoute, c’est au rythme de celui qui parle. (Faites-moi des messages écrits plutôt que des vocaux, SVP!)

Il reste une piste (c’est dans les trucs positifs) récemment apparue sur mon radar, et qui avait passé entre les gouttes jusqu’ici: un éventuel souci vestibulaire et/ou neurovisuel qui expliquerait pourquoi 30 minutes de balade au parc me laissent étourdie, pourquoi le déplacement me fatigue autant, pourquoi je n’arrive toujours pas à aller me promener quelques heures sans conséquences, et aussi l’apparition ponctuelle d’un mal des transports dans le train lorsque je suis à l’ordi, quelque chose qui m’était inconnu jusque-là. Je prévois un rendez-vous chez l’ORL, on va rajouter du mouvement dans mon entrainement neurovisuel, et voir où ça nous mène. La reprise du sport reste une priorité (avec coaching) mais c’est vrai que c’est compliqué si une simple marche de deux heures est incompatible avec une journée de travail. Je vais aussi être référée en médecine intégrative d’ici quelques mois. A suivre.

Globalement le moral va, même si je fatigue. Je dis toujours ça, c’est toujours vrai, c’est toujours un peu pire. La frustration d’être limitée à si peu d’activité ne s’arrange pas avec le temps. La crainte de ne pas réussir à récupérer “à temps” (administrativement) ma capacité de travail augmente. D’être durablement limitée aussi. Bon, on est déjà dans le durable. Mais on se comprend. Le fait que je sois en train de travailler est très positif, car il semblerait que les cas de réelle chronicisation se retrouvent surtout chez des personnes qui n’arrivent pas du tout à reprendre le travail. Mais il n’y a pas que le travail dans la vie. Est-ce que je vais pouvoir faire des randonnées d’une journée? Quand est-ce que je pourrai imaginer repartir en voyage pour mes vacances? Actuellement, un week-end de trois jours c’est en fait pas possible: deux semaines pour reprendre à peu près pied. Je dois continuer à “prendre congé” au travail chaque fois que je veux pouvoir faire un peu plus que mon pas grand-chose habituel, sinon c’est la galère. Mais “ça va”. Je prends mon mal en patience, même si ma patience a un peu plus mal qu’avant.

En dehors de ma santé, sur mon radar: la canicule bien sûr, comme tout le monde, je pense que cet été n’aura laissé personne la tête dans le sable. Prévoir de m’équiper en ventilateurs (de plafond idéalement, il y a des modèles compacts à pales protégées qui sont compatibles avec nos hauteurs de plafond “normales” de 2m30) et en clim (mini-split mobile peut-être) cet hiver. L’incendie actuel me motive aussi à regarder du côté des purificateurs d’air et appareils de mesure.

Avec la chaleur, j’ai commencé (l’an dernier déjà) à m’intéresser aux plantes succulentes. J’ai une petite colonie de sempervivums qui se portent bien, et j’ai aussi fait un petit achat compulsif de succulentes diverses (2.95CHF/pièce) à la Migros il y a quelques semaines. Ce sera l’occasion (quand j’aurai l’énergie) de créer un joli arrangement.

La chaleur me fait aussi méditer sur ma garde-robe: c’est une remarque en passant d’une connaissance qui a attiré mon attention. Ça fait un moment déjà qu’on n’a plus vraiment d’entre-saisons. Le climat change, et avec lui, certaines catégories d’habits dans nos armoires n’ont plus tellement de raison d’être. Manteau léger, vous avez porté ça quand, vous, pour la dernière fois? Soit on a froid et c’est pulls, polaires, et gros manteau, soit il fait chaud et c’est “le moins de tissu possible” (sauf si on sort, et là je suis en train de me dire que certains de mes habits indiens amples, légers et couvrants ne sont peut-être pas un mauvais calcul; surtout si le moustique tigre continue à s’installer). Donc un jour, dans mon chapitre “continuer à ranger/aménager mon chez moi”, quand j’attaquerai l’armoire, il y aura ça à prendre en compte: ce vêtement est-il encore adapté au nouveau climat suisse.

J’ai levé le pied sur mes explorations de l’intelligence artificielle, temporairement. L’assistant IA que j’ai installé est en développement très actif, il y a eu de gros gros changements, du côté des modèles aussi, et honnêtement ça bouge tellement vite et je n’ai pas assez d’énergie à dispo pour suivre le rythme, donc j’attends que ça mûrisse, j’ai réduit mon abonnement, mis certains de mes projets sur pause, et je suis à nouveau comme tout le monde en mode “chatbot IA”.

Numérique toujours, j’ai migré le site de l’eclau vers WordPress histoire de ne pas payer l’abonnement devenu exorbitant de Squarespace. Le layout est tout cassé, il y a du contenu à mettre à jour, mais j’ai pu profiter de ma familiariser avec les “bloc themes” de WordPress et je suis conquise. Mais voilà, peu de bande passante, ça reste en chantier.

Ça c’est un de mes gros apprentissages post-accident: même quand tout va bien, on ne peut pas répondre à tous les “faudrait” de la vie. On fait l’impasse sur certaines choses. Certains font l’impasse sur prévoir leur retraite à temps ou gérer leurs finances. D’autres sur leur santé. D’autres encore, sur leur vie sociale ou leurs relations ou leurs loisirs, sur la culture, sur contrôler ses remboursements d’assurance maladie, sur faire réparer la lanière du store qui a cassé, faire les services pour sa voiture, aller chez le dentiste, faire du sport, avoir des plantes ou des animaux domestiques. Bref, l’art de faire l’impasse sur des choses “qu’on devrait” faire (je ne parle même pas de “ce qu’on voudrait” faire), c’est ça la vie. Donc j’apprends à faire l’impasse, et à accepter que c’est un élément essentiel et inévitable de la vie. Savoir que “on peut pas tout faire”, comme on dit toujours, c’est tout à fait autre chose. Quand on dit ça, c’est genre, n’aie pas les yeux plus gros que le ventre, tu peux pas faire tout ce que tu as envie de faire. C’est souvent un peu moralisateur. Moi je ne parle pas de ça, là. Je parle du fait que ce que notre culture nous “vend” comme “ce qu’il faut faire dans la vie”, pour juste gérer sa vie de façon responsable, vivre bien, c’est juste pas possible. La culture et le système administratif dans lesquels on évolue font semblant que c’est possible. Mais ça ne l’est pas.

Et quand on se retrouve avec une capacité de faire qui n’atteint pas le 50% de son “normal”, que ce soit suite à un accident ou à une maladie ou autre aléa de la vie, eh bien on fait encore plus l’impasse sur encore plus de trucs. Je n’aime pas ça. Ça va contre ma nature. Mais il y a un moment où il faut arrêter de se voiler la face. C’est indispensable.

Donc le site de l’eclau est cassé, et c’est très con car l’eclau a besoin de nouveaux membres, mais juste là, je fais l’impasse, parce que maintenir ma santé (physique et mentale) au-dessus de la ligne de flottaison pour ne pas compromettre ma reprise du travail ou mes perspectives à long terme, c’est la priorité absolue. Donc si vous connaissez des personnes cool, qui aiment les chats, les plantes vertes et les puzzles et qui voudraient télétravailler (ou travailler tout court) à l’eclau un jour ou plus par semaine, envoyez-les-moi.

A part ça, parlant de l’eclau: on y hébergera début octobre trois après-midis “ateliers créatifs” de création de bijoux origami. C’est la belle-fille d’une voisine qui fait ça: inspiration artisanat, couture et Japon, faites un saut pour regarder ce qu’elle fait, je trouve vraiment très chouette (et elle est super sympa, un jolie rencontre). Elle est sur instagram aussi, évidemment. Donc si ça vous dit de prendre une petite après-midi pour faire un truc que vous ne faites pas d’habitude, ambiance cosy en petit groupe, inscrivez-vous. Je serai par là (je vais très certainement aussi prendre part à un atelier, histoire de faire ce que je dis) et ça me fera plaisir de vous croiser. Ou parlez-en à vos connaissances! Mon but c’est aussi simplement que l’eclau vive et serve, et ce genre d’activité colle parfaitement au lieu.

J’avance toujours, à pas de limace, sur la migration de la communauté Diabète Félin vers Discourse. Ça prend gentiment forme, mais à nouveau, j’aurais besoin de pouvoir dégager tellement plus de temps que ce qui est possible juste là pour que ça ne stagne pas. Mais j’ai la chance d’avoir une aide ultra efficace qui s’est attaquée à copier, mettre en forme (et même mettre à jour) toute notre documentation sur le diabète félin, donc c’est quasi fonctionnel – mais comme avec le site de l’eclau, c’est encore plein de chenit qu’il faudrait régler.

Au travail, je suis (presque) en train de me réconcilier avec Powerpoint. Je déteste toujours autant le fait qu’on utilise cet outil à toutes les sauces, mais je fais le constat qu’il y a quelque chose d’utile dans la démarche consistant à “distiller” un point spécifique d’une idée complexe dans une slide ou deux. Pas en tant que véhicule primaire de l’information, mais en tant que synthèse, rappel, pense-bête ou “légitimation” de ce qui a été développé au cours de discussions ou dans d’autres contextes. C’est vrai qu’on a besoin “d’ancrer” des idées nouvelles sur quelque chose d’un peu tangible. Dans ce sens, ça rejoint la popularité des carrousels sur les réseaux. Moi, à la base, je suis quelqu’un qui s’étale. La synthèse n’est pas mon fort. J’écris des tartines, je fais des vidéos dans lesquelles je donne une conférence de 40 minutes sans notes et sans préparation, et il y a des gens qui aiment ça, mais je sais bien que côté communication, ce n’est pas très percutant ou efficace.

J’ai conscience depuis des années que dans ce que je produis, il y a deux courants: il y a ce que je produis en tant qu’expression, comme cet article. J’ai besoin de dire ou écrire. Le processus de production a une utilité pour moi, et tant mieux si le résultat présente un intérêt pour autrui. Evidemment que je suis contente si on me lit ou si on écoute mes vidéos. Mais il y a l’autre courant, celui où c’est important pour moi de faire passer un message, au-delà de mon témoignage ou de mon histoire racontée. Je veux activement avoir une influence sur ce que pensent, savent, ou croient les gens. C’est le cas au travail, où mon job consiste à amener/accompagner du changement, au sens large, et aussi dans mon investissement autour du diabète félin, où on souhaite que les gens puissent apprendre de façon efficace, devenir autonomes, faire les bonnes choses pour soigner leur chat. Il y a aussi, ici et là, d’autres sujet qui me tiennent à coeur. Et dans ce deuxième courant, la longue tartine ou la vidéo interminable va perdre d’entrée la grande majorité des gens que je souhaiterais toucher. Donc, plus concis, plus visuel. Je vais d’ailleurs suivre une formation en animation visuelle dans quelques semaines. Tout ça mijote depuis des mois, même des années, mais se rejoint aujourd’hui.

Parlant de visuel, j’ai “hérité” récemment de deux bons appareils photos, avec lesquels j’ai commencé à m’amuser lors de mes sorties. J’adore prendre des photos. En tâche de fond, je réfléchis toujours à quoi en faire, comment les mettre en valeur. Ça viendra. Déjà, j’ai découvert qu’on pouvait faire des impressions facilement à l’automate de la Migros ou d’Interdiscount, donc ça va mettre quelque chose en route, je pense. J’ai aussi envie d’investir (grand mot, acquérir est peut-être plus adéquat) dans un micro potable pour la prise de son sur mon iPhone — justement, plus de vidéo, peut-être même de l’audio. Je pensais l’autre jour à un enregistrement blabla un peu sympa pour accompagner la personne dans une pause. Le nombre de gens à qui je parle de pauses, depuis mon programme d’ergo, et qui m’avouent qu’eux aussi (comme moi, moi avant, moi maintenant) ils ont beau savoir qu’il faut faire des pauses, ils “arrivent pas”, sans compter l’hyperactivité mentale qui vient s’en mêler et qui fait que même quand on a réussi à s’arracher à ce qu’on faisait pour “se mettre en pause”, il faut encore que le cerveau accepte de ne plus turbiner, de ne pas passer la pause à vérifier des e-mails, scroller sur les réseaux ou regarder des vidéos. Une astuce que j’ai trouvée, c’est d’écouter de la musique. “Une pause de quatre chansons.” C’est déjà ça. Et je me suis dit, ce serait cool un enregistrement calme, sympa et peut-être un peu hypnotique pour “une pause de 12 minutes”. Evidemment, je suis inspirée par les “podcasts pour dormir” comme Sleep With Me ou Get Sleepy, ou encore Sleepy History, qui pour moi marche mieux pour une sieste ou une pause où le sommeil n’est pas forcément le but. Ah oui c’est juste, j’avais pas assez de projets…

Il est bientôt midi et demi. J’ai faim. Le dernier article du 24heures sur l’incendie n’est pas très clair concernant les mesures de confinement et la situation côté pollution. Est-on encore coincés dedans pour éviter à nos poumons les particules fines? Vais-je aller au restau ce soir avec mes copines? Juju va-t-il pouvoir sortir? L’alerte ne semble pas levée, mais on est plutôt dans le fameux (et parfois mal avisé) “principe de précaution”, selon la mise à jour récente de la RTS. Alors on va garder les fenêtres fermées, éviter les “sorties inutiles” (définir utile), et peut-être se la jouer style pandémie en arborant un FFP2 probablement périmé en allant au restau ce soir…

Mais dans tous les cas, je vais manger.

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The Life Unimaginable [en]

[en]

I am living my new shrunken life
The one where a few hours make a day
Where a walk in the park is worth a hike

It feels like half the life I had before
Scratch that — not even half, it’s thinner too
And bumpier, with potholes and broken parts

I am living my post-accident life
The one I believed would be just for a while
I feel less sure now, it’s a pretty slow crawl

I took so much for granted
I didn’t think I was
I’ve been patient, hopeful, optimistic
I still am
But now I’m also starting to be scared.

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1 month until new book!

1 month until new book!

In one month, my new book will be in folks' hands. "Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census" tells the story of what it takes to produce democracy's data - and how hard it was to do this in 2020 during a pandemic and while struggling with what I call "Jenga politics" (when various forces keep taking out planks and putting more pressure on top). It's an ethnography, a love letter to civil servants, and a warning to us all about how brittle our democratic project is. It's also a reminder that we can fight for our democracy. It's also a reflection on how the legitimacy of high-stakes data stems from the social fabric that surrounds it, not any inherent property of the data. (Hint: data politics are not just a concern for the census... they also concern our AI future.)

This book is over 10 years in the making. I really really really hope I can convince you to buy a copy. Or to ask your library to order a copy so you can check it out! (Pretty please with a cherry on top!)

PLEASE pre-order my book if you can. The book will be available in English and French. You can listen to it as an audiobook or read it on your e-reader. If you pre-order it from Chicago University Press, you can get 30% off by using the code UCPNEW. Or feel free to turn to Bookshop | Amazon | Barnes & Noble or your local book store. Or just request the book from your local library.

Come to a talk near you! I will also be embarking on a book tour in the hopes of meeting other people who care about data and/or what it takes to make American democracy work. As of now, the tour starts on September 22 in Ithaca before continuing on to DC, Chapel-Hill+Durham, Cambridge+Boston, Toronto, Seattle, DC again, SF+Berkeley, Ann Arbor, Boulder, New Brunswick, NYC, and some virtual events. If you're near one of these cities, check out my website for times and dates. And stay tuned for more! I'd love to see you!

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I'm very open to doing virtual meet-and-greets with groups of readers. Or to stop by at other gatherings while I'm in tour. Please reach out!

And thanks y'all for your ongoing support. I can't wait to hear what you think of the book!

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Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule

Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025.

Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices?

Chaque 12 août, depuis maintenant plus d’une décennie, l’initiative J’achète un livre québécois! invite les Québécoises et les Québécois à entrer dans une librairie et à repartir avec un livre d’ici. Si on en a les moyens, le geste est simple : choisir un livre, l’acheter, peut-être le lire, le donner ou en parler. Et pourtant, cette journée dit quelque chose d’important sur la lecture : une culture du livre ne se maintient pas toute seule. Elle se construit, se transmet et s’entretient.

Cette réflexion s’est aussi nourrie des conversations que j’ai eues autour du 12 août, d’abord avec Alexandre Sirois dans La Presse, puis à ICI Côte-Nord, avec Catherine Paquette et mon collègue Mathieu Dauphinais, de la Bibliothèque de Sept-Îles. Plutôt que de rester prisonniers et prisonnières de la question spectaculaire de « la fin de la lecture », je voudrais donc déplacer le regard vers ce qui permet à la lecture de continuer à occuper une place dans nos vies : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelles conditions devons-nous collectivement préserver?

Car on ne devient pas lecteur ou lectrice par la seule force de sa volonté. On le devient parce que des livres se trouvent à portée de main. Parce que quelqu’un nous en a lu lorsque nous étions enfants. Parce que nous avons parfois grandi dans une famille où les livres étaient présents, où lire allait de soi, où certaines habitudes, dispositions et familiarités avec la culture nous ont été transmises. La lecture est aussi affaire d’héritage culturel, au sens où l’entendaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron — et cet héritage est inégalement distribué.

Mais ce qui n’est pas hérité peut aussi se construire ailleurs. Parce qu’une personne enseignante nous a fait découvrir un livre qui nous parlait. Parce qu’une bibliothécaire a su nous conseiller. Parce qu’une librairie existe dans notre quartier ou qu’une bibliothèque scolaire ou publique nous permet d’emprunter gratuitement. Parce que nous avons vu d’autres personnes lire, entendu parler de livres, reçu des recommandations, participé à une heure du conte ou à un club de lecture.

C’est là que les institutions et les communautés prennent toute leur importance : elles peuvent élargir, prolonger, parfois même compenser ce qui n’a pas été transmis dans la famille. Au contact de ces personnes, de ces lieux et de ces expériences se construisent progressivement les capacités, les habitudes, l’attention, le désir et la motivation nécessaires pour entrer dans un texte et y demeurer. Autrement dit, la lecture est une pratique sociale avant d’être seulement une compétence individuelle.

L’infrastructure de la lecture

On parle beaucoup de l’accès aux livres. Avec raison. Mais avoir des livres disponibles ne suffit pas à faire des lecteurs et des lectrices. Entre la présence d’un livre sur une tablette et son appropriation par une personne existe tout un monde de médiations : familles, écoles, bibliothèques, librairies, maisons d’édition, médias, organismes communautaires, auteurs et autrices, enseignants et enseignantes, bibliothécaires, événements littéraires, politiques culturelles et éducatives. C’est cette infrastructure de la lecture qui m’intéresse.

Le mot infrastructure peut sembler étrange lorsqu’il est question de lecture. Nous l’associons plus spontanément aux routes, aux réseaux électriques ou aux télécommunications. Mais les pratiques culturelles reposent elles aussi sur des infrastructures, certaines matérielles, d’autres sociales et institutionnelles. Elles sont souvent peu visibles, comme nous l’a enseigné Susan Leigh Star, précisément parce que, lorsqu’elles fonctionnent bien, nous finissons par les tenir pour acquises.

Une société de lecteurs et de lectrices repose ainsi sur une véritable écologie de la lecture : des livres, certes, mais également des lieux où les rencontrer, des personnes qui les font circuler, des institutions qui en garantissent l’accès, des communautés dans lesquelles on peut en parler et, chose peut-être de plus en plus précieuse, du temps et de l’attention pour les lire.

Cette manière d’envisager la lecture rejoint aussi les travaux que nous avons menés autour de la littératie communautaire. Celle-ci invite précisément à ne pas considérer la littératie comme une compétence qui se développerait uniquement dans l’individu ou dans l’école, mais à regarder l’ensemble des milieux, des relations, des acteurs et actrices qui contribuent à la rendre possible. Les pratiques de littératie sont situées : elles prennent forme dans des communautés, des institutions et des contextes sociaux particuliers, traversés par la diversité et par des conditions d’accès inégales.

Cette perspective permet alors et surtout de déplacer le regard de la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée. Familles, écoles, bibliothèques, organismes communautaires, librairies, institutions culturelles et politiques publiques ne jouent évidemment pas le même rôle, mais leurs actions sont interdépendantes et peuvent se renforcer mutuellement. Soutenir la lecture revient alors moins à demander aux individus de lire davantage qu’à construire intentionnellement et collectivement les conditions dans lesquelles lire devient possible, significatif et désirable.

Les bibliothèques : créer les conditions de la rencontre

Les bibliothèques constituent un bon observatoire de cette écologie. Selon les données de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques, qui couvre les bibliothèques publiques autonomes, les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO (CRSBP) ainsi que BAnQ, compilées par l’Institut de la statistique du Québec, les bibliothèques publiques québécoises ont enregistré en 2023 environ 52 millions de prêts de documents, dont 42 millions de livres imprimés. Le volume des prêts avait ainsi retrouvé 96 % de sa moyenne des cinq années précédant la pandémie. La même année, elles ont enregistré environ 24 millions d’entrées, soit une hausse de 21 % par rapport à 2022.

Mais un autre chiffre retient particulièrement mon attention : les activités proposées par les bibliothèques ont attiré 1,5 million de participations, soit 33 % de plus qu’en 2022. La reprise de la participation aux activités a donc été plus rapide que celle des entrées physiques — même si, dans les deux cas, les niveaux demeuraient encore inférieurs à ceux d’avant la pandémie.

Il ne faudrait pas faire dire à ces chiffres davantage qu’ils ne permettent d’établir. Ils ne prouvent pas que les Québécois et les Québécoises fréquentent désormais les bibliothèques davantage pour leurs activités que pour leurs collections. Ils nous rappellent cependant quelque chose que l’on ne peut plus ignorer : une bibliothèque ne se contente pas de mettre des livres à disposition.

Heures du conte, clubs de lecture, rencontres avec des auteurs et autrices, ateliers, conférences et autres formes de médiation littéraire sont autant d’occasions de faire découvrir des textes, d’en parler et de créer des relations entre des personnes, des œuvres et des idées. Et ces initiatives débordent souvent les murs de la bibliothèque : elles s’inscrivent dans des réseaux de littératie communautaire où bibliothèques publiques et scolaires, écoles, organismes communautaires et autres acteurs du milieu peuvent conjuguer leurs interventions dans le contexte québécois.

L’accès et la médiation sont deux choses différentes, mais complémentaires. Nous avons beaucoup travaillé, à juste titre, à démocratiser l’accès aux livres et à l’information. Le défi de notre temps pourrait être aussi de préserver — et peut-être de renforcer — les conditions sociales de leur appropriation.

Quand l’infrastructure se fragilise

Cette infrastructure n’a cependant rien d’acquis. Elle peut se fragiliser par petites ruptures, lorsque disparaissent certains des lieux, des ressources ou des médiations qui permettent aux livres de circuler et d’être lus. On vient par exemple d’annoncer la fin d’ateliers de lecture en milieu carcéral. Dans le réseau de l’éducation, les récentes décisions budgétaires en donnent une autre illustration : quelque 38 millions de dollars auparavant consacrés à l’achat de livres pourront désormais être utilisés à d’autres fins.

Les effets se font sentir au-delà des murs de l’école. Lors du récent Congrès mondial d’IBBY à Ottawa, j’ai entendu des maisons d’édition jeunesse québécoises témoigner directement des répercussions de ces mesures sur leurs ventes. J’y étais moi-même pour présenter une étude sur les contestations et la censure des livres jeunesse en matière de sexualité ainsi que de diversité sexuelle et de genre au Canada, ce qui rappelle une autre manière dont cette infrastructure peut être compromise : non seulement lorsque les ressources diminuent, mais lorsque certains livres sont retirés, déplacés, restreints ou rendus plus difficiles d’accès.

On pourrait encore allonger la liste. Un bilan critique récent fait ainsi état d’une « érosion silencieuse » de la mission de BAnQ. Il faudrait aussi parler du financement longtemps jugé insuffisant dans le milieu des CRSBP (Réseaux BIBLIO), malgré les bonifications récentes, alors que ceux-ci jouent un rôle déterminant dans l’accès aux bibliothèques sur une grande partie du territoire québécois. Ces institutions ont ceci de particulier qu’elles relèvent, à des degrés divers, d’une responsabilité nationale plutôt que strictement municipale — comme les bibliothèques scolaires — et qu’elles semblent pourtant demeurer dans l’angle mort des politiques publiques. À filer la métaphore de l’infrastructure, les nids-de-poule ne manquent pas sur la route historique de la littératie au Québec.

Ces phénomènes sont évidemment différents, mais ils invitent à regarder l’ensemble du réseau du livre et de la lecture, plutôt qu’une simple chaîne linéaire. Lorsqu’un de ses nœuds s’affaiblit, ce sont les possibilités de rencontre entre une diversité d’œuvres et leurs publics, jeunes ou moins jeunes, qui se réduisent. Le paradoxe est alors frappant. D’un côté, nous nous inquiétons du recul de la lecture chez les jeunes et cherchons des moyens de leur donner le goût des livres. De l’autre, nous fragilisons parfois les conditions mêmes qui leur permettent de les rencontrer.

Lorsque nous constatons que certains jeunes lisent moins, la question ne peut donc pas être uniquement : Pourquoi ne lisent-ils pas davantage? Elle doit également être, encore une fois : quelles conditions leur donnons-nous pour devenir lecteurs et lectrices?

Le 12 août : rendre visible une écologie du livre et de la lecture

C’est ce qui donne au 12 août une portée qui dépasse l’achat individuel d’un livre. J’achète un livre québécois! met en lumière, pendant une journée, tout un réseau : des auteurs et autrices écrivent, des maisons d’édition publient, des librairies font circuler les œuvres, des bibliothèques et des écoles les rendent accessibles, des médiateurs et médiatrices les font découvrir, des lecteurs et lectrices les lisent, les recommandent et les transmettent.

Acheter un livre québécois ne « sauvera » évidemment ni la lecture ni « la civilisation » 🙂 — ce n’est d’ailleurs pas l’ambition de l’initiative. Mais l’événement accomplit quelque chose de moins sensationnel mais peut-être de plus intéressant : il rend le livre visible et socialement désirable.

Car les pratiques culturelles ne se développent pas sur le seul mode de l’injonction : il faut lire davantage. Elles se nourrissent de désir, de curiosité, de rencontres et d’une communauté qui leur accorde de la valeur. À sa manière, le 12 août contribue à entretenir une culture dans laquelle les livres et la lecture comptent.

Et les jeunes?

La question devient particulièrement pressante lorsqu’on observe le recul de certaines pratiques de lecture chez les jeunes. Il est tentant d’en chercher la cause du côté des écrans, de TikTok, des téléphones ou du manque d’attention. L’intelligence artificielle ajoute toutefois une dimension nouvelle. La technologie peut désormais non seulement concurrencer la lecture, mais accomplir une partie de son travail à notre place.

Les outils d’intelligence artificielle générative peuvent résumer un livre, expliquer un texte difficile, répondre à des questions sur son contenu et même produire une analyse qui donne toutes les apparences de la compréhension. Ils peuvent certes soutenir l’apprentissage, mais ils rendent aussi possible quelque chose d’assez radical : obtenir certains des produits de la lecture sans avoir accompli soi-même le travail de lecture.

C’est pourquoi la lecture profonde (Deep Reading) me paraît devenir, paradoxalement, plus importante à l’ère de l’IA — cette forme de lecture attentive, réflexive et exigeante à laquelle se sont notamment intéressées Maryanne Wolf et Naomi Baron, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet. Ce qui est en jeu n’est pas tant la survie du livre comme objet que l’expérience de la lecture elle-même : entrer dans un texte complexe, y consacrer du temps et de l’attention, l’interpréter, le confronter à d’autres idées et construire son propre jugement.

L’enjeu pour les bibliothèques comme pour les différentes instances des réseaux de littératie, sera donc moins d’empêcher l’usage de ces outils que de faire en sorte qu’ils soutiennent l’apprentissage et la pensée plutôt qu’ils ne nous dispensent de penser.

Entretenir une culture de la lecture

C’est peut-être là que le diagnostic d’une société « postlittéraire » devient utile, à condition de ne pas en faire une prophétie. La lecture n’est peut-être pas en train de disparaître. Elle devient une pratique qu’il faut activement soutenir. Non pas en idéalisant un âge d’or où tout le monde aurait lu de longs romans — il n’a probablement jamais existé — ni en opposant systématiquement le livre aux écrans. Mais en nous demandant quelles expériences de lecture nous jugeons suffisamment précieuses pour vouloir les transmettre et les préserver.

Cela suppose bien sûr des livres, des lieux et des personnes qui les font circuler. Mais aussi quelque chose de plus difficile à protéger : du temps et des espaces pour lire, réfléchir et discuter sans être constamment sollicités ailleurs. Acheter un livre québécois le 12 août est un geste culturel. Faire en sorte que nous ayons encore le désir, le temps et la capacité de le lire est un projet social.

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 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?

Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?

Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.

L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.


Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).

L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.

Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?

Une société qui sait lire, mais qui lit autrement

Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.

Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.

C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.

Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?

Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention

Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.

La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.

Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.

L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?

Et maintenant, l’IA

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.

Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.

De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis

Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.

Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.

Et au Québec?

C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.

Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.

Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.

Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.

Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».

Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.

Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.

Alexandrie à l’envers

L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?

C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.

Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.

Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?

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Wikipédia, écrire — et comprendre ce que l’on rend visible

Ce billet reprend le mot d’ouverture prononcé dans le cadre du marathon d’écriture « Wikipédia – 25 ans, fière et engagée », organisé à l’Université du Québec à Montréal le 26 mars, à l’occasion du Printemps de la recherche et de la création en collaboration avec Wikimédia Canada et l’Institut de recherches et d’études féministes. Cet événement, porté aussi par le collectif Les sans pagEs – Montréal, dans lequel je suis impliquée, visait à soutenir la création et l’amélioration d’articles consacrés à des femmes chercheuses, militantes, ainsi qu’à des personnes issues de communautés encore trop peu visibles en ligne.

-> À noter que le support de présentation utilisé lors de cette intervention est disponible à la fin du billet.

Je suis très heureuse d’être avec vous aujourd’hui pour ouvrir ce marathon d’écriture Wikipédia. Je me présente brièvement : je suis Marie D. Martel, professeure à l’EBSI, à l’Université de Montréal, et impliquée dans le groupe Les sans pagEs Montréal, un collectif engagé dans l’amélioration de la représentation des personnes s’identifiant comme femmes et marginalisées sur Wikipédia. Merci pour cette invitation, merci à Simon Côté-Lapointe, bibliothécaire à l’UQAM, pour la qualité de son engagement et de l’organisation.

Fondée en 2001, Wikipédia célèbre ses 25 ans cette année. En un quart de siècle, elle est devenue une infrastructure majeure du savoir, avec plus de 60 millions d’articles, dont plus de 2,5 millions en français, dans plus de 300 langues, et des centaines de millions de consultations chaque mois. Mais il faut insister sur un point fondamental : Wikipédia ne fait pas que diffuser le savoir, elle contribue aussi à définir ce qui est visible, reconnu et documenté. Une personne sans page Wikipédia est beaucoup moins visible, moins citée, moins reconnue ; à l’inverse, le simple fait d’y être présent contribue à sa reconnaissance dans l’espace public.

Lorsque l’on regarde les données, le constat est clair. Environ 19 % des biographies dans les projets Wikimédia concernent les personnes identifiées comme femmes, et à peine plus de 20 % sur Wikipédia en français. Les autres identités de genre restent presque invisibles, autour de 0,15 %. Du côté de Wikidata, la base de données qui structure ces contenus, on observe également des écarts : environ 24% de femmes pour le Canada, contre 33 % à l’échelle globale. Ce sont des chiffres qui ne traduisent pas seulement un manque : ils révèlent un déséquilibre structurel dans la manière dont le savoir est produit et rendu visible.

Ce déséquilibre s’explique en grande partie par la composition de la communauté contributrice. Les enquêtes de la Wikimedia Foundation montrent que celle-ci reste encore largement masculine, historiquement entre 80 et 90 % de personnes identifiées comme hommes y contribuent. Cela a des effets directs : moins d’articles sur les personnes identifiées comme femmes, certains sujets moins développés, et plus largement, il y a une reproduction des hiérarchies existantes dans les sources. 

Quand on dit qu’il y a une « reproduction des hiérarchies existantes dans les sources », on veut dire que Wikipédia dépend fortement de sources déjà reconnues — comme les articles dans les médias, les articles et les ouvrages académiques ou les institutions. Or, ces sources ne sont pas neutres. Historiquement, elles ont davantage documenté : les hommes, les figures institutionnelles, les trajectoires dominantes Et beaucoup moins : les femmes, les personnes autochtones, les actrices communautaires ou certaines figures locales.

Or,  Wikipédia s’appuie sur ces sources pour l’écritute des articles… et donc, ce faisant, elle reproduit les mêmes déséquilibres. Autrement dit, Wikipédia ne fait pas que refléter le monde, elle contribue aussi à perpétuer et structurer certaines inégalités dans la production et la circulation du savoir.

Dans le cas du Québec, la situation se complexifie encore. Les contributeurs de Wikipédia en français sont majoritairement européens, et notamment français. La présence canadienne y est relativement faible : on l’estime autour de 7 %, avec environ 300 personnes contributives actives canadiennes contre près de 4000 françaises. Mais on ne dispose pas de données précises permettant d’identifier la part de la contribution québécoise, ni celle des contributrices. 

Cette absence de données est en soi révélatrice : elle rend difficile la mesure des inégalités tout en contribuant à invisibiliser des dynamiques territoriales, sociales et culturelles bien réelles. 

À cela s’ajoute une reconnaissance moindre de certaines sources québécoises dans les protocoles d’évaluation, notamment lorsque le statut de médias comme Le Devoir ou La Presse comme sources nationales est questionné. Alors, les effets sont cumulatifs : invisibilisation des personnes identifiées comme femmes, invisibilisation des figures québécoises, et sous-documentation de nombreuses trajectoires locales. Nous sommes donc face, à tout le moins, à un double biais, à la fois de genre et géographique.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le projet Les sans pagEs qui vise à combler le fossé des genres sur Wikipédia, notamment à travers des éditathons comme celui d’aujourd’hui, et aussi par la formation et l’accompagnement à l’écriture. Mais il ne s’agit pas seulement de produire des articles : il s’agit aussi de créer des communautés, de rendre la contribution plus accessible et de valoriser d’autres trajectoires et d’autres savoirs. 

Benjamenta, CC BY 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by/4.0, via Wikimedia Commons

Il existe plusieurs autres initiatives : Art + féminisme, WikiGap, le projet Women in Red, le marathon d’aujourd’hui. Ce sont des initiatives très fortes, mais elles ont leurs limites : elles reposent largement sur le bénévolat, elles restent ponctuelles et elles ne transforment pas automatiquement les structures qui produisent les inégalités.

C’est ici qu’intervient la notion de féminisme des données. Il ne s’agit pas seulement d’ajouter des femmes dans les données, mais de transformer les conditions mêmes de production du savoir. Les travaux de Catherine D’Ignazio et Lauren Klein montrent que les données ne sont jamais neutres : elles sont produites dans des contextes sociaux et reflètent des rapports de pouvoir. Cela implique de se demander qui décide des critères, quelles sources sont reconnues, qu’est-ce qui rend visible — ou invisibilise — certains savoirs. L’enjeu n’est donc pas seulement de combler un manque, mais de transformer le système qui le produit.

Aujourd’hui, en participant à ce marathon, vous pouvez faire encore bien plus qu’écrire des articles. On peut aussi s’exercer à développer une conscience critique et envisager d’autres niveaux d’action dans une perspective de féminisme des données.

À un second niveau, nous chercherons, en outre, à analyser les biais et à rendre plus visibles les inégalités. Comment ? En mesurant les écarts, en identifiant les absences, en repérant les déséquilibres dans les contenus ou les catégories. Il s’agit également de montrer comment les systèmes de classification participent eux-mêmes à l’invisibilisation de certaines figures, afin de mieux comprendre ces mécanismes. C’est dans cette perspective que Simon Villeneuve et moi avons travaillé à quantifier le fossé des genres dans les ressources biographiques, en particulier canadiennes, en incluant notamment les projets Wikimédia.

Cette étape est cruciale, car elle permet de situer précisément les problèmes, d’en objectiver les manifestations afin de mieux les déjouer et d’orienter des pistes d’amélioration. Toutefois, elle ne suffit pas entièrement.

À un autre niveau, il devient nécessaire de chercher à transformer le système lui-même. Cela implique d’agir sur les sources, de questionner les critères de notoriété, d’accompagner activement de nouvelles contributrices, de mobiliser différents acteurs du réseau documentaire dans une forme convergence par rapport à ces enjeux, en plus d’améliorer la structuration des données afin de rendre certains contenus plus visibles. À titre d’exemple, j’ai créé il y a quelques années la catégorie « bibliothécaire québécoise », précisément pour mettre en évidence un angle mort dans la structuration des savoirs. Ce type d’intervention, à la fois modeste et stratégique, participe d’un travail plus large de reconfiguration des infrastructures informationnelles.

Et dans le contexte québécois, par exemple, cela peut vouloir dire constater le manque de biographies de personnes s’identifiant comme femmes ou issues des diversités sexuelles et de genre, mais aussi agir concrètement sur les sources : documenter ces figures dans des publications reconnues (articles scientifiques, presse nationale et régionale), soutenir la production de contenus éditoriaux (catalogues d’exposition, ouvrages collectifs), mobiliser des archives existantes souvent peu visibles, améliorer leur repérabilité (indexation, métadonnées, numérisation) et leur admissibilité selon les standards de Wikipédia. Cela implique également de traduire ou adapter certaines sources pour les rendre davantage mobilisables, de diversifier les corpus de référence en intégrant des savoirs situés ou communautaires, et de renforcer les liens entre institutions (bibliothèques, centres d’archives, milieux culturels) afin de consolider l’écosystème documentaire. Autrement dit, il s’agit d’intervenir à la fois sur la production, la reconnaissance, la structuration et la circulation des sources afin de rendre ces figures plus admissibles et visibles dans l’encyclopédie.

C’est ce que l’on entend lorsque l’on affirme qu’il ne s’agit pas seulement de combler des absences, mais de comprendre — et d’agir sur — les mécanismes qui les produisent. Le chemin est plus exigeant, mais il permet d’avoir un impact plus profond et ouvre la voie à une véritable forme de justice sociale.

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Les bibliothèques dans les pratiques culturelles au Québec : Une analyse critique

Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions

À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pérennité et l’accessibilité.

En 2024, l’Institut de la statistique du Québec a mené l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement (EQLCD), une vaste étude auprès de plus de 16 000 personnes de 15 ans et plus. L’objectif est de mieux comprendre comment les Québécois et Québécoises pratiquent la culture aujourd’hui, dans un contexte caractérisé par l’essor du numérique et la diversification des usages. Ce rapport important mérite toute l’attention des acteurs et actrices œuvrant dans le milieu des bibliothèques incluant celleux qui les gouvernent.

Ce rapport attendu, qui vient d’être publié, s’inscrit dans la lignée des enquêtes réalisées depuis 1979 sur les pratiques culturelles. Il permet cette fois de capter l’ampleur des transformations numériques récentes : instantanéité, mobilité, interactivité, entre autres. Il donne à voir l’importance croissante des usages numériques, la variété des pratiques selon les secteurs (lecture, musique, audiovisuel, arts de la scène) et les déterminants sociaux, ainsi que la place des activités culturelles vécues dès l’enfance.

À travers ce portrait, se révèlent non seulement la vitalité culturelle du Québec, mais aussi les inégalités et les écarts générationnels qui continuent de structurer l’accès et la participation aux biens culturels et au capital culturel [1]. Je veux me pencher, plus particulièrement, sur les pratiques entourant les bibliothèques.

Les bibliothèques occupent une place singulière dans les pratiques culturelles des Québécois et des Québécoises. Elles se présentent à la fois comme des lieux de culture, de socialisation et d’apprentissage, mais aussi comme des portes d’entrée vers la lecture et les savoirs numériques. Plus que de simples dépôts de livres, on le répète souvent, elles constituent des espaces où se tissent des liens sociaux, des nouveaux tiers lieux (Jacobs, 1961 ; Putnam et Feldstein, 2003), où s’expérimentent des formes particulières de médiation culturelle et interculturelle (White et Martel, 2021). C’est en ce sens qu’elles peuvent être pensées comme de véritables infrastructures critiques (Mattern, 2014 ; Klinenberg, 2018), indispensables à la dynamique des communautés et à l’opérationnalisation de la justice sociale. Elles cristallisent cependant plus d’un paradoxe : très fréquentées, elles demeurent néanmoins largement invisibles dans le discours public sur la culture; conçues pour réduire les inégalités, elles tendent aussi, à certains égards, à les reproduire. Que nous apprend alors ce rapport dans ces circonstances?

Que nous apprend ce rapport au sujet des bibliothèques?

D’abord, il faut souligner que l’EQLCD jette un nouvel éclairage sur le portrait des bibliothèques déjà tracé par les données provenant du bulletin Optique culture, no 99 (décembre 2024), « Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 », rédigé par Sylvie Marceau (Observatoire de la culture et des communications du Québec) [2]. On pouvait lire dans cette étude qu’en 2022, les bibliothèques publiques québécoises, présentes dans 932 municipalités, rejoignant 97 % de la population, offraient un accès à 56 millions de documents, soit environ sept par personne habitante. Leur fréquentation a atteint 20 millions d’entrées, en hausse marquée par rapport à 2021 (+34 %), mais toujours inférieure de 30 % aux niveaux pré-pandémiques. La participation aux activités (1,1 million de personnes) suivait la même tendance, en nette reprise mais en deçà des 1,7 million de 2019. Les prêts progressaient (+19 %), avec un maintien élevé des usages numériques, preuve de leur ancrage durable. Au plan financier, les revenus et dépenses indiquaient une augmentation, traduisant des investissements accrus, mais timides, en services et en personnel. Ces résultats montraient donc que les bibliothèques sortaient progressivement de la crise sanitaire. Elles se devaient, comprenait-on dès lors, de consolider leur rôle en tant que lieux physiques de fréquentation régulière tout en tirant parti de la généralisation du numérique pour renforcer leur capacité sociale et culturelle.

Ces résultats chiffrés prennent un nouveau sens lorsqu’on les relie aux tendances dégagées par l’EQLCD : la croissance du numérique, la fracture générationnelle et sociale des pratiques culturelles, et la tension entre inclusion et distinction.

Mais que nous apprend donc ce rapport au sujet des bibliothèques?

Le numérique en plein essor

Le contexte : La quasi-totalité (96%) de la population utilise internet à des fins personnelles; 74% utilisent des outils numériques pour faire des achats en ligne. Dans les douze mois précédant l’enquête, 29 % de la population a emprunté ou réservé des livres en ligne (p. 9; p. 33). Ce chiffre grimpe à 34 % chez les femmes (c. 24%), à 34 % chez les 15-29 ans, 36 % chez les 30-44 ans et à 40 % chez les diplômés universitaires (c. 29% pour l’ensemble de la population); ce qui illustre le rôle grandissant des services numériques de bibliothèque. Derrière ces données se lit et se consolide une transformation profonde : la bibliothèque se déploie dans nos écrans, se rend accessible à distance, et touche des publics pour qui la mobilité, le temps ou la langue (peut-être plus particulièrement depuis l’application de la loi 14 dans ce dernier cas), sont des obstacles.

En parallèle, 6 % des Québécois et Québécoises ont participé à une activité culturelle en ligne offerte par une bibliothèque (p.33). Ce taux est plus élevé chez les jeunes familles, les 30-44 ans (10%) et les personnes immigrantes (11%). On explique ces résultats, entre autres, par le type d’activités proposées et visant généralement les familles, notamment en contexte interculturel : capsules vidéo, cours et jeux en ligne, ateliers de français ou de clubs de lecture virtuels, ces pratiques rappellent que la bibliothèque est aussi un espace d’intégration et d’accompagnement. On précise, de surcroît, que l’enquête ne permet pas d’observer de différence notable selon le revenu du ménage en ce qui a trait à la participation à une activité en ligne organisée par une bibliothèque ou autre (p. 34).

Avant d’aller plus loin, présentons brièvement les principales données concernant la lecture et l’écoute de livres (papier, numérique et audio), la fréquentation des bibliothèques étant encore intimement liée à la lecture.

Lecture et écoute de livres : principaux résultats de l’EQLCD

Le chapitre 4 de l’EQLCD (pp. 68-79) consacré à la lecture et à l’écoute de livres permet de mieux comprendre les pratiques actuelles, qu’elles soient liées aux formats papier, numériques ou audio. Trois volets sont abordés : le profil sociodémographique du lectorat, la lecture numérique et l’écoute de livres audio.

L’écosystème québécois du livre est à la fois vaste et diversifié : plus de 200 librairies, une centaine de maisons d’édition publiant près de 7 700 titres par an, et surtout, comme on l’a dit plus tôt, plus de 1 000 bibliothèques publiques desservant 97 % de la population (p.69). Ces institutions occupent une place stratégique dans l’accès et la démocratisation de la lecture, tout en étant confrontées à des défis et à des tensions qui viennent nuancer ce rôle.

Par « lecture de livres », on entend  « habitudes de lecture de livres (papier ou numérique) durant les temps libres, en dehors des obligations professionnelles et scolaires. Cela comprend la lecture faite à des enfants, mais exclut la lecture de journaux et de magazines » (p.69).

Le « lectorat » est défini comme « la population de 15 ans et plus qui a lu un livre (papier ou numérique) au cours des 12 mois précédant l’enquête » (p. 19).

Qui lit des livres au Québec et comment ?

Selon l’enquête, 82 % des personnes de 15 ans et plus ont lu au moins un livre papier ou numérique dans leurs temps libres au cours des 12 mois précédents (p.69). La lecture est plus fréquente chez les femmes (89 %) que chez les hommes (75 %), et elle augmente avec le niveau de scolarité : 93 % des diplômés universitaires lisent, contre 68 % des personnes sans diplôme. Les ménages à revenu élevé (89 %) et les personnes nées à l’extérieur du Québec (88 %) présentent aussi des taux plus élevés de lecture (p.69-70). À l’inverse, la lecture est moins répandue en région en dehors de la métropole (75 % contre 83–85 % en milieu plus urbain) et chez les personnes dont la langue parlée à la maison est uniquement le français (79 % contre 88–90 % pour les autres groupes linguistiques) (p.70).

Un quart de la population de 15 ans et plus (23 %) lisent tous les jours ou presque, tandis que 19 % lisent au moins une fois par semaine, 20 % une fois par mois, 18% n’ont pas lu de livre pendant cette période (p. 70). Les jeunes de 15 à 29 ans lisent proportionnellement autant que les autres groupes d’âge (86 %), mais leur lecture est moins quotidienne (17 % contre 27–30 % chez les 60 ans et plus). Les femmes et les diplômés universitaires se distinguent par une plus grande régularité de lecture (p. 70). 

Genres littéraires

Les genres les plus populaires sont les suivants :

  • Romans et nouvelles (36 % du lectorat), particulièrement chez les personnes aînées (44 % des 75 ans et plus).
  • Livres de développement personnel (17 %), surtout chez les 45–59 ans.
  • Livres pratiques (16 %), prisés par les 45–74 ans.
  • Bandes dessinées (15 %) chez les 15–29 ans.
  • Livres jeunesse (20 %) chez les 30–44 ans, en lien avec la lecture faite aux enfants.
  • Biographies (19 %) chez les 75 ans et plus (p. 71).

Ce panorama illustre bien la segmentation générationnelle des goûts littéraires : les jeunes privilégient les genres visuels et ludiques (BD, jeunesse), les personnes adultes d’âge moyen s’orientent vers des ouvrages pratiques ou de développement personnel, tandis que les personnes aînées restent attachés aux formes plus classiques (romans, biographies). On retrouve ici une structuration des préférences en fonction des cycles de vie, mais aussi des rôles sociaux associés à chaque étape (parentalité, retraite, etc.).

Motivations et obstacles

Les principales motivations de lecture sont le plaisir et le divertissement (82 %), la détente (80 %) et l’apprentissage (71 %). Chez les 30-44 ans, la lecture revêt une dimension familiale marquée : une personne sur deux lit pour ses enfants, ce qui souligne le rôle de la lecture comme pratique de transmission intergénérationnelle (p. 72). Ici encore, la bibliothèque est susceptible d’agir comme médiatrice culturelle et éducative. 

Du côté des personnes non-lectrices (18 % de la population), les raisons évoquées sont surtout le manque d’intérêt (71 %), le prix élevé des livres (61 %) et le manque de temps (44 %). Les difficultés de lecture comme frein à la pratique sont plus souvent évoquées par les 75 ans et plus (29 %) et, dans une moindre mesure, par les 15-29 ans (21 %), comparativement aux groupes intermédiaires (13 à 21 %) (p. 73). Ce constat suggère que les obstacles liés à la lecture touchent à la fois les âges avancés, souvent en raison de facteurs physiques et/ou cognitifs, et les plus jeunes, possiblement en lien avec des enjeux scolaires ou de littératie.

Seules de faibles proportions mentionnent l’absence de bibliothèque (9 %) ou la complexité des modalités d’emprunt (14 %) (p.73). Ceci souligne la valeur du réseau public déjà largement accessible, mais dont l’utilisabilité pourrait encore être améliorée.

Langues et provenance des auteurs

La langue de lecture illustre un clivage générationnel : 64 % du lectorat lit surtout en français, mais cette proportion chute à 48 % chez les 15–29 ans, qui lisent davantage en anglais (26 %) ou de manière bilingue (23 %) (p.74).

Quant à la provenance des personnes autrices, 18 % du lectorat privilégient surtout les autrices et auteurs québécois. Cette proportion grimpe à 22–26 % chez les 60 ans et plus, mais tombe à 15 % chez les 15–29 ans, qui se tournent majoritairement vers des auteurs et autrices non québécoises (54 %). Ce décalage générationnel met en lumière la difficulté pour la littérature québécoise de s’imposer auprès des plus jeunes, malgré la vitalité de l’édition locale (p.74).

Lecture numérique et audio

Depuis les années 2000, les livres numériques ont élargi l’accessibilité à la lecture, notamment grâce aux bibliothèques publiques qui contribuent à une offre en ligne généreuse. Ils favorisent la diversité des usages et, avec leurs fonctionnalités interactives, enrichissent l’expérience des personnes usagères.

La lecture numérique a été adoptée par 24 % de la population, principalement les jeunes (32 % des 15–29 ans) et les universitaires (32 %):

« La lecture de livres numériques semble être associée au diplôme obtenu. Les personnes n’ayant aucun diplôme ou celles ayant tout au plus un diplôme de niveau secondaire sont moins nombreuses en proportion à avoir lu des livres numériques (respectivement 17 % et 18 %) que les personnes détenant un diplôme de niveau collégial (23 %) ou universitaire (32 %) » (p. 76).

Ce serait aussi le cas en ce qui concerne le revenu. En outre, les personnes immigrantes lisent proportionnellement plus en numérique (34 %) que les natives du Québec (21 %) (p.77).

L’écoute de livres audio concerne 15 % de la population, avec une surreprésentation des 15–44 ans et des ménages à revenu élevé. Cette pratique serait également associée au diplôme et au revenu (pp. 78-79). Comme pour les livres numériques, les personnes vivant dans la région métropolitaine ou nées à l’extérieur du Québec sont plus nombreuses à adopter cette pratique (23 % contre 13 % des personnes natives)(p.79).

Il semble que les bibliothèques publiques évoluent dans un contexte où la lecture demeure une pratique culturelle majeure mais socialement différenciée. Elles contribuent à atténuer les inégalités d’accès, particulièrement face au prix élevé des livres, tout en ayant à relever le défi de la diversification des publics et des supports (numérique et audio).

La fréquentation physique, entre fidélité et comparaison

Considérons maintenant les résultats du chapitre 5 sur les lieux et événements culturels (pp. 80-86). On y apprend que près d’une personne sur deux (49 %) visite une bibliothèque au moins une fois par an, et que 24 % s’y rendent plusieurs fois (voir la capture d’écran du tableau 5.1). Ce taux est légèrement inférieur à celui des musées (51 %) et nettement en deçà de celui des librairies (62 %) (p.81). 

Toutefois, les bibliothèques se démarquent par la régularité de leur fréquentation : un quart des Québécois et Québécoises y retournent plusieurs fois par an. Comparativement aux autres lieux culturels (seulement 11 % retournent plusieurs fois dans les musées par exemple), elles figurent parmi les rares institutions à maintenir une régularité d’usage « ordinaire ». Cette donnée souligne encore que les bibliothèques ne relèvent pas seulement d’une sortie culturelle ponctuelle, mais qu’elles s’imposent comme de véritables tiers lieux, des lieux de vie dont l’offre est intégrée aux routines sociales, éducatives et communautaires. Comme le rappelle l’EQLCD : « près du quart (24 %) des personnes de 15 ans et plus ont fréquenté plusieurs fois dans l’année des bibliothèques publiques, et 29 % ont visité plusieurs fois des librairies » (voir capture d’écran du tableau 5.1). Cette fidélité s’explique par l’offre particulière de ces lieux consacrés au livre et à la lecture (prêt de documents, activités culturelles et rencontres littéraires) qui contribue à ancrer durablement les bibliothèques dans leur communauté (p. 83).

En revanche, plus de la moitié des personnes répondantes déclarent ne pas avoir fréquenté une seule fois une bibliothèque au cours de cette période.

Qui fréquente les bibliothèques ?

Les profils révèlent des écarts persistants. Les femmes fréquentent davantage les bibliothèques (55 % contre 44 % des hommes), de même que les diplômés universitaires (63 % contre 36 % des personnes sans diplôme). On note, en outre, que les écarts de fréquentation liés au revenu sont nettement moins prononcés lorsqu’il s’agit des bibliothèques publiques (45 % à 53 %), contrairement à ce qu’on observe pour les librairies ou les musées. Cela met en évidence la fonction particulière des bibliothèques comme espaces culturels accessibles et inclusifs, capables d’atténuer certaines inégalités sociales dans l’accès à la culture : 

« On observe de grandes disparités entre les personnes détenant un diplôme de niveau universitaire et celles n’ayant aucun diplôme, notamment en ce qui concerne la fréquentation d’une librairie (77 % c. 40 %), d’un musée, d’un centre d’exposition ou d’une exposition (67 % c. 31 %) ou d’une bibliothèque publique (63 % c. 36 %). Les personnes vivant dans un ménage à revenu élevé sont, en proportion, plus susceptibles que celles vivant dans un ménage à faible revenu de visiter régulièrement une librairie (70 % c. 50 %) ou un musée, un centre d’exposition ou une exposition (63 % c. 39 %). Cependant, les écarts selon le niveau de revenu du ménage sont moindres quant à la fréquentation des bibliothèques publiques (proportions variant de 45 % à 53 %), ce qui illustre l’importance de ces établissements dans la réduction des inégalités en matière d’accès à la culture » (p. 81).

Les personnes immigrantes affichent des taux de fréquentation plus élevés (63 % contre 45 % des personnes natives), confirmant que les bibliothèques jouent un rôle interculturel significatif dans les parcours d’intégration. De même, les personnes en milieu urbain fréquentent davantage les bibliothèques (56 % à Montréal contre 40 % en région) (p. 82).

Revenons sur cette fréquentation régulière de la bibliothèque en considérant l’âge (voir capture d’écran du tableau 5.2). On constate que l’analyse des groupes d’âge met en évidence une courbe en U inversé : la fréquentation est particulièrement élevée chez les jeunes adultes (26 %) et les familles en âge scolaire (31,3 % chez les 30-44 ans), diminue à l’âge actif (19,3 % chez les 45-59 ans, 18,9 % chez les 60-74 ans), puis remonte chez les aînés (23,2 %). Cette variation illustre ce que Bourdieu associe à l’habitus ou à la structuration des pratiques par les rythmes sociaux  : les bibliothèques sont sollicitées différemment selon les étapes de la trajectoire de vie (études, parentalité, contraintes professionnelles, retraite).

Comparées aux librairies, qui demeurent les lieux consacrés au livre les plus fréquentés (29,2 % plusieurs fois par an), les bibliothèques se distinguent par une fonction égalisatrice. La librairie suppose un capital économique, alors que la bibliothèque repose sur la gratuité et l’accessibilité. La remontée de la fréquentation chez les aînés témoigne aussi de leur rôle de proximité et de socialisation, là où la consommation marchande du livre diminue vraisemblablement en importance.

L’EQLCD souligne aussi que le lien avec les bibliothèques s’enracine dès l’enfance : 78 % des adultes se rappellent y avoir participé entre 6 et 15 ans (p. 98). Cette expérience d’éveil culturel reste un point de passage majeur, mais elle n’assure pas à elle seule la fidélité à l’âge adulte : elle doit être relayée par le capital scolaire et social qui se transmet, s’incorpore et se consolide au fil de la vie et des trajectoires sociales.

Des défis 

Il semble donc que L’EQLCD met en lumière une transformation des pratiques culturelles au Québec, fortement influencée par le numérique et la diversification des modes de consommation. Pour les bibliothèques publiques, plusieurs défis se profilent. Sur le plan de l’accessibilité, elles demeurent des espaces stratégiques pour la  réduction des inégalités, mais elles doivent composer avec la fracture numérique, particulièrement marquée chez les personnes âgées, à faible revenu ou vivant hors des grands centres. Elles sont aussi confrontées à la concurrence des plateformes numériques, qui attirent par l’instantanéité et la personnalisation, les obligeant à repenser leur attractivité et à renforcer leur offre hybride assez fragile actuellement.

Par ailleurs, les bibliothèques jouent un rôle crucial dans la diversité culturelle et linguistique, en valorisant la production québécoise, francophone, autochtone et issue de l’immigration. Elles doivent aussi accompagner les cycles de vie, en consolidant la transmission culturelle dès l’enfance et en soutenant l’apprentissage et la lecture tout au long de la vie.

À la croisée des chemins, elles affrontent simultanément l’expansion du numérique, les attentes croissantes en matière de justice sociale et d’inclusion, ainsi que les défis environnementaux. Et, comme l’avait montré Bourdieu, l’institution culturelle, en l’occurrence ici la bibliothèque, demeure un espace à la fois d’inclusion et de distinction.

Une conclusion : Les bibliothèques, entre démocratie, distinction et care

Ces données, en effet,  suggèrent fortement que les bibliothèques sont à la fois inclusives et sélectives. Inclusives, parce qu’elles desservent presque toute la population et réduisent certains écarts liés au revenu. Sélectives, parce que leur fréquentation demeure fortement corrélée au capital scolaire et culturel. Bourdieu rappelle, dans La Distinction (1979), que les pratiques culturelles ne sont jamais neutres : elles traduisent et reproduisent la distribution inégale des capitaux. Ce qui est une autre manière de questionner la neutralité de la bibliothèque.

L’ancrage précoce à la bibliothèque pendant l’enfance illustre également ce que Bourdieu et Passeron analysent dans La Reproduction (1970) – et aussi, mais autrement, dans Les Héritiers (1967) : les dispositions acquises tôt ne portent leurs fruits qu’en interaction avec les ressources scolaires et sociales ultérieures. Celleux qui accumulent le capital culturel nécessaire poursuivent la fréquentation, tandis que d’autres s’en éloignent.

À l’ère du numérique, l’inégalité ne disparaît pas, elle se reconfigure. L’accès aux nouvelles formes de culture suppose la maîtrise de codes et de compétences techniques spécifiques, inégalement distribuées (Bourdieu, 1989). Ainsi, si les personnes diplômées et les jeunes adoptent massivement les services numériques, ces outils ne gomment pas les hiérarchies : ils en dessinent de nouvelles.

Les bibliothèques apparaissent dès lors comme des infrastructures critiques de savoirs, mais aussi comme des institutions paradoxales prises dans une tension entre ouverture et distinction. Elles peuvent certes être vues comme des lieux de démocratisation, voire de démocratie culturelle, mais aussi comme des espaces où se rejouent les luttes symboliques du champ culturel (Bourdieu, 1992). 

S’il faut parler d’avenir, à ce point, celui-ci dépendra de la capacité des bibliothèques à retrouver leurs publics, à redéfinir les formes de capital culturel qu’elles valorisent, à reconnaître la pluralité des savoirs et à se positionner comme actrices de justice sociale et environnementale dans un monde traversé par de multiples urgences – qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle ou de la crise écologique. Redéfinir le capital culturel implique, par exemple, d’élargir la reconnaissance des pratiques légitimes en intégrant les littératies communautaires, numériques, médiatiques et informationnelles, mais aussi la culture populaire – mangas, balados ou jeux vidéo – au même titre que la littérature dite « classique » (Dufour et al., 2021). Cela suppose également de poursuivre le développement des espaces de création et de participation, tels que les fab labs ou les laboratoires citoyens, qui diversifient les pratiques reconnues et contribuent au soutien des cultures numériques. Reconnaître la pluralité des savoirs veut dire valoriser, dans la foulée des stratégies d’équité-diversité-inclusion-réconciliation en émergence (Martel et Dufour, 2024), les perspectives autochtones et interculturelles, comme celles des personnes issues de l’immigration dans les collections, mais aussi co-construire avec les communautés des ressources vivantes et accessibles, qu’il s’agisse d’archives communautaires ou de ressources éducatives libres, et ce, malgré un climat d’adversité. 

Mais cet avenir repose aussi sur la responsabilité et la responsabilisation des gouvernements locaux et nationaux, qui ne peuvent se contenter d’ajustements marginaux. Ils doivent envisager le financement des bibliothèques comme un investissement structurant, stable et conséquent – car une augmentation ponctuelle n’aboutit pas forcément à un budget suffisant et durable, même bien géré – et reconnaître politiquement leur rôle stratégique pour la société, l’éducation, la démocratie culturelle.

Enfin, le rôle des bibliothèques dans la justice sociale et environnementale s’exprime déjà, à certains égards, dans leurs fonctions d’accueil – refuges climatisés en période de canicule ou chauffés en hiver – et pourrait s’élargir à des initiatives de sobriété numérique ou à l’organisation d’ateliers citoyens sur les enjeux écologiques et technologiques. Dans cette perspective, leur mission s’enrichit d’une véritable dimension de care, telle que définie par Joan Tronto dans Un monde vulnérable (2010), fondée sur la responsabilité éthique, la réciprocité et l’attention aux interdépendances. Prendre soin des communautés, c’est non seulement répondre à leurs besoins culturels et sociaux immédiats, mais aussi reconnaître leur vulnérabilité, soutenir leur agentivité et favoriser une participation inclusive. En ce sens, les bibliothèques apparaissent comme des infrastructures critiques et résilientes, mais aussi comme des institutions attentives, capables de contribuer activement à la justice sociale et écologique.

Notes

[1] Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

[2] Les données proviennent de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques (EABP) réalisée par le MCC et BAnQ.

[3] L’article présente une parité dans les citations puisque presque autant de personnes identifiées comme hommes et femmes sont mentionnées; ce qui rappelle l’importance de la représentativité dans la production et la reconnaissance du savoir.

Références [3]

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1967). Les héritiers: Les étudiants et la culture. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1970). La reproduction: Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

Bourdieu, P. (1979). La distinction: Critique sociale du jugement. Paris: Les Éditions de Minuit.

​​Bourdieu, P. (1989). La noblesse d’État: Grandes écoles et esprit de corps. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art: Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil.

Dufour, C., Martel, M. D., Lacelle, N., Kiamé, S., Garneau-Gaudreault, L.-A. & Poulin, T. (2021). Littératie communautaire : analyse de la production documentaire et revue de la littérature. Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, 14. https://doi.org/10.7202/1086911ar

 Genêt, P. (2025). Les pratiques culturelles au Québec en 2024, [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 126 p. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/pratiques-culturelles-2024.pdf

Jacobs, J. (1961). The Death and Life of Great American Cities. New York, NY: Random House.

Klinenberg, E. (2018). Palaces for the people: How social infrastructure can help fight inequality, polarization, and the decline of civic life. New York, NY: Crown.

Marceau, S. (2024, décembre). Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 (Optique culture, no 99). Observatoire de la culture et des communications du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec et Bibliothèque et Archives nationales du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bibliotheques-publiques-quebecoises-2022.pdf

Martel, M. D., et Dufour, C. (2024, 31 octobre). Enquête RÉDI : Rapport final. Résultats des analyses des réponses au questionnaire RÉDI. Rapport préparé en collaboration avec le Comité ÉDI de la Fédération des milieux documentaires (FMD) et l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI), Université de Montréal.

Mattern, S. (2014). Library as infrastructure. Places Journal. https://doi.org/10.22269/141223

Putnam, R. D., & Feldstein, L. M. (2003). Better together: Restoring the American community. Simon & Schuster.

Tronto, J. (2010). Un monde vulnérable: Pour une politique du care (S. Laugier, Trad.). Paris: La Découverte. 

White, B. & Martel, M. D. (2021). An Intercultural Framework for Theory and Practice in Third Place Libraries, Public Library Quarterly, DOI: 10.1080/01616846.2021.1918968

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Exposition éphémère de l’AQRAL : un art vivant du livre

Les impressions créées à partir de la plaque en gel (ou gel plate) lors de l’atelier offert à cette occasion par Catherine Gaumerd.

J’ai eu le plaisir de participer à l’exposition éphémère de l’Association québécoise des relieurs et des artisans du livre (AQRAL) qui s’est tenue le 18 mai. Ce rendez-vous, discret mais foisonnant, a mis en lumière la richesse des savoirs manuels, des matériaux et des récits, dans une fête du livre comme objet d’art et de transmission.

Chaque création exposée témoignait d’un lien engagé et amoureux avec la matière, la mémoire et le geste. Différentes techniques utilisées en reliure artisanale, reliure d’art, restauration, reliures modernes et créatives étaient représentées au cours de cet événement qui se déroulait à la Cité-des-Hospitalières.

Une reconnaissance bien méritée

Un coup de chapeau bien mérité à Catherine Savignac, qui s’est vu attribuer le Prix de la relève Simone B. Roy. Simone Benoît Roy (1929–2017) est une figure emblématique de la reliure d’art au Québec. Originaire de la ville de Québec, pionnière dans ce domaine, elle a consacré sa vie à l’art du livre. À sa mort en 2017, elle a légué une somme importante à l’AQRAL, permettant la création du Fonds Simone Benoît Roy.

Le travail délicat et inspirée de Catherine Savignac sur le papier ne cesse d’émerveiller. Cette distinction lui permettra de poursuivre son perfectionnement auprès de Lucie Lapierre, grande spécialiste des techniques traditionnelles de papier marbré. Ce lien entre générations d’artisanes du livre, entre pratiques traditionnelles et réinventions, est au cœur de ce que célèbre l’AQRAL.

Catherine Savignac qui reçoit son prix du président de l’AQRAL, Jean-Marc Lefebvre; à droite, les papiers marbrés de la récipiendaire.

Un moment de partage personnel

J’ai profité de l’occasion pour présenter quelques créations qui me tiennent à cœur, conçues dans cet esprit de filiation.

D’abord, mon « livre des mères », un leporello (ou concertina), que j’ai imaginé en hommage aux femmes qui m’ont précédée, issues de Marie Anne Richard, fille du Roy, et donc, à partir d’une généalogie matrilinéaire. Offert récemment à mes proches, lors de la fête des mères, ce livre frise, comme on l’appelle également, évoque un héritage fragmenté, inscrit en creux dans la mémoire familiale. C’est aussi une réappropriation féministe de la forme accordéon, en clin d’œil à Leporello, le valet de Don Giovanni, qui présentait la liste des conquêtes de son maître : ici, ce sont les noms, les traces des femmes de ma lignée qui s’y déploient, déplient, dans un mouvement inversé, réparateur et poétique, mais révélateur aussi de l’ascendance coloniale.

Il a été réalisé avec un très beau papier signé Lucie Lapierre, dont la qualité artisanale confère une présence forte et une densité matérielle à cette quête intime.

J’ai également présenté un second leporello, d’une grande simplicité formelle, mais rehaussé par un papier somptueux signé Catherine Savignac. Il suggère une mise en valeur de ce dialogue sensible entre les mains, les fibres et la narration que l’on déplie lentement, page après page.

Enfin, j’ai aussi montré quelques-uns de mes carnets de voyage, créés à l’atelier de reliure de Catherine Gaumerd, un espace vibrant de création, de réflexion et de transmission. Mes carnets constituent une réinterprétation personnelle de certaines œuvres de Florent Rousseau, relieur et décorateur du livre français, reconnu pour son approche innovante de la reliure et sa production pédagogique.

Une pratique habitée et collective

Nous avons profité d’un moment de partage joyeux, où les techniques anciennes croisent les expressions plus neuves, et où le livre devient à la fois support, sculpture, archive et expérience. Un rappel aussi que le livre, au-delà de la technologie et du contenu, est un objet sensible, façonné avec soin, investi, transmis. Et, une œuvre en soi.

Merci à l’AQRAL pour cette belle initiative, et longue vie à ces pratiques artisanales qui font du livre un terrain d’exploration toujours renouvelé.

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La mission de la Grande Bibliothèque/BAnQ menacée par un projet d’Hydro-Québec

Le rassemblement dans le jardin de la Grande Bibliothèque

Le 10 mai 2025, un rassemblement citoyen a eu lieu dans le jardin de la Grande Bibliothèque (BAnQ) à Montréal. Organisé en opposition au projet d’Hydro-Québec d’y installer un poste de transformation électrique de 315 000 volts, l’événement a réuni des citoyen·nes, bibliothécaires, archivistes, artistes, urbanistes et personnalités politiques autour d’une même conviction : cet espace est un bien commun, culturel et mémoriel, et ne doit pas être sacrifié.

Un terrain stratégique, pas un terrain vague

Dès 1998, lors du choix du site de la Grande Bibliothèque, le terrain adjacent avait été réservé pour permettre une éventuelle expansion, conformément aux normes internationales en bibliothéconomie. Guylaine Beaudry, bibliothécaire chevronnée ayant œuvré dans plusieurs universités, a rappelé que le choix du terrain de la Grande Bibliothèque avait été guidé par une analyse rigoureuse. Ce site avait été retenu pour son potentiel à accueillir un lieu inspirant, tout en répondant aux besoins futurs en matière d’espaces pour BAnQ — conformément aux recommandations de la Fédération internationale des associations de bibliothèques, qui préconise une capacité d’agrandissement de 60 à 70 %.

« Le Jardin d’art n’est pas une incongruité ou une anomalie pour BAnQ. Le Jardin d’art n’est pas un actif superflu à vendre pour combler un déficit ou assurer les coûts d’un projet. Le Jardin de BAnQ n’est pas à vendre, il fait partie du tissu du Quartier latin et de l’avenir de la Grande Bibliothèque. »

Le jardin de la Grande Bibliothèque

De plus, dans ses 30 années de pratique, elle n’a « jamais vu un poste de transformation électrique à côté d’une bibliothèque ».

Plus préoccupant encore, le projet prévoit de réserver deux étages dans le poste électrique pour entreposer des collections de BAnQ. « Ahurissant ! », s’indigne Guylaine Beaudry, en rappelant que les collections de bibliothèques et les archives doivent être conservées dans des conditions strictes : « à environnement contrôlé et selon des critères de température et d’humidité très précis. » Elle affirme : « Dans toutes ces normes, rien, mais absolument rien, ne peut permettre d’aménager un centre de conservation dans un poste électrique. »

Guylaine Beaudry souligne également que les pires cauchemars des bibliothécaires et archivistes concernent « le feu, l’eau et les cyberattaques », et qu’un poste électrique adossé à une bibliothèque fait partie des risques majeurs. Des études en ingénierie démontrent que les risques d’incendie pour ce type d’installation peuvent être quatre fois plus élevés que dans un édifice public traditionnel.

« D’un point de vue urbanistique, il s’agit d’une proposition inacceptable. Aux plans archivistique et bibliothéconomique, ce projet est saugrenu, insoutenable et insensé. En augmentant les risques quant aux conditions de conservation, on met en péril une partie de la mission de

La première présidente-directrice générale, Mme Lise Bissonnette et Guylaine Beaudry, bibliothécaire

BAnQ. »

La première présidente-directrice générale, Mme Lise Bissonnette, était présente à ce « love-in » pour la Grande Bibliothèque, qui célébrait le 30 avril dernier ses 20 ans d’existence. En 2024, ce sont un million et demi de personnes qui ont franchi ses portes. Sa présence témoignait de l’attachement durable à cette institution née d’un projet visionnaire, devenu un lieu emblématique de savoir, de culture et de vie citoyenne.

Les racines d’une aberration 

Pierre MacDuff, pour sa part, rappelle que la construction du poste de transformation projetée nécessite une superficie de 80 000 pieds carrés — soit l’équivalent d’un terrain et demi de football américain. « La volumétrie de ce bâtiment sera plus imposante que celle de la Grande Bibliothèque elle-même », précise-t-il.

Comment a-t-on pu en arriver à une telle « aberration » : implanter un poste électrique massif au cœur du jardin de la Grande Bibliothèque ? Plusieurs éléments se conjuguent pour expliquer cette dérive.

MacDuff dénonce, premièrement, le « catimini » dans lequel ce projet a été développé. Il est stupéfiant de constater que « deux sociétés d’État, on ne parle pas de promoteurs privés désireux de se soustraire aux regards de la compétition, ont fait avancer ce projet dans l’ombre ». Cette absence totale de transparence soulève de sérieuses questions quant au processus décisionnel.

Deuxièmement, « l’aplaventrisme » manifeste de BAnQ et de ses instances dirigeantes. On ne peut que déplorer que « son conseil d’administration accepte sans broncher de se laisser déposséder de ce terrain et que sa présidente-directrice générale refuse incidemment toute entrevue sur le sujet ».

Troisièmement, « l’insensibilité » dont fait preuve Hydro-Québec face aux enjeux culturels et urbanistiques. La société d’État démontre une complète « insensibilité à l’égard des besoins de la Grande Bibliothèque ainsi qu’à l’égard du Quartier latin dont ce sera le plus imposant bâtiment». Cette approche technocratique ignore les dimensions patrimoniales et communautaires.

Ramon Vitesse, zinester et acteur innovant du monde des bibliothèques

Enfin, et non le moindre des aspects, « le silence » assourdissant des autorités municipales. Plutôt que de défendre les intérêts des citoyens et des citoyennes ainsi que du patrimoine culturel, « la Ville de Montréal a eu peur d’affronter Hydro-Québec ». Plus révélateur encore, « il y a un an, elle a plutôt renoncé, au profit d’Hydro-Québec, à une partie de la servitude de passage de ce terrain ». Même les récentes prises de position politiques semblent timides, préférant demander des consultations plutôt que d’opposer un refus catégorique à ce projet inapproprié.

Une lueur d’espoir: la vente du terrain nécessite encore l’autorisation gouvernementale via un décret qui n’a pas été signé.

Une mobilisation politique face à un projet opaque

Manon Massé, députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques, Québec solidaire 

La députée de Québec solidaire, Manon Massé, revient sur son implication et la mobilisation qu’elle mène contre le projet de poste électrique d’Hydro-Québec. Informée dès l’automne 2023 par un lanceur d’alerte, elle a entrepris depuis une série d’interventions soutenues auprès du gouvernement caquiste. Courriels, questions, interpellations : rien n’y fait. Les réponses tardent, ou se contentent de reprendre les arguments de la société d’État.

« Ça a été long… j’ai à peu près jamais eu de réponse, sinon mot pour mot le même discours qu’Hydro-Québec », déplore-t-elle, en évoquant ses échanges avec Christine Fréchette, ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, également responsable de la Métropole. Cette dernière la renvoie finalement à Mathieu Lacombe, ministre de la Culture, qui finit par lui répondre :


« Ce que je peux vous dire, c’est que lorsqu’il y aura transaction, ma condition, c’est que ce soit au bénéfice du milieu culturel. »

Une déclaration jugée évasive, inquiétante et largement déconnectée par rapport à l’ampleur de l’enjeu. Manon Massé prévient que la bataille citoyenne est loin d’être terminée et que les citoyennes et citoyens qui sont engagés ici sont « du bon côté de l’histoire ».

Une voix de l’intérieur contre le projet

Sylviane Cossette, représentante syndicale et travailleuse de la Grande Bibliothèque, a dénoncé à son tour avec force le projet. Elle y voit un symptôme de plus du sous-financement chronique de cette institution culturelle pourtant vitale :

« Ceci fait remonter un problème récurrent : le manque de financement chronique de cette institution et son manque d’espace pour la conservation des archives du Québec. »

Sylviane Cossette, représentante syndicale et travailleuse de la Grande Bibliothèque

Elle rappelle que cela fait vingt ans que les citoyennes et citoyens se sont approprié·es la Grande Bibliothèque et son jardin, un espace qui vit, respire et rayonne à travers des projets inspirants de médiation culturelle, comme le jardin de plantes comestibles en 2023 ou les œuvres d’art en plein air. 

Elle critique aussi l’absence de vision durable, et l’hypocrisie d’une solution qui ferait de l’espace pour les archives au cœur même d’un poste électrique : « C’est tout simplement mettre un pansement sur une plaie déjà ouverte. »

Sylviane Cossette rappelle que des institutions comme Bibliothèque et Archives Canada, confrontées aux mêmes défis, ont su obtenir des investissements majeurs pour construire de véritables centres de conservation. BAnQ, elle, voit son potentiel d’expansion compromis. « La vente des terrains empêcherait de bâtir un projet du type de celui dont a besoin BAnQ pour ses collections. » Elle conclut en lançant un appel à la transparence, à la démocratie participative, et à la protection de l’intérêt public.

Pour une culture centrale, pas périphérique

Lorraine Pintal insiste sur l’importance, pour une nation rassemblée autour de la devise « Je me souviens », de se remémorer les idéaux qui ont inspiré la création de la Grande Bibliothèque, portée avec tant de conviction par Lise Bissonnette. Aujourd’hui, ces raisons demeurent : une métropole culturelle digne de ce nom doit pouvoir compter sur une institution phare au cœur de la ville, à la fois lieu de mémoire, de savoir et de transmission.

« Ce poumon vert au cœur du Quartier Latin en pleine métamorphose, est un espace de réflexion où bon nombre de citoyens et citoyennes viennent puiser une élévation de l’esprit en lien direct avec la richesse littéraire de BAnQ. C’est aussi un lieu de rassemblement où la culture dans toute sa diversité regroupe des communautés avides de découvertes et de dialogues. »

Lorraine Pintal, metteure en scène, comédienne, autrice

L’idée d’y implanter un poste de transformation électrique d’Hydro-Québec témoigne d’une forme d’« amnésie collective », oubliant que Montréal a déjà souffert de décisions hâtives, de projets mal situés, conçus sans consultation sérieuse. Toutefois, « il est encore temps d’empêcher l’inévitable […] Nous pourrons dire avec fierté Je me souviens.»

Dans une adresse vibrante, Hugo Fréjabise, a proclamé que la culture n’est pas une option ni un loisir de fin de semaine, mais un besoin vital et politique :

« Nous pensons tout ce qui est art et culture comme une urgence très sérieuse, très centrale et vitale. »

Hugo Fréjabise, auteur et metteur en scène

Engagé dans la Grande mobilisation pour les arts, qui a contribué à l’obtention d’une hausse du financement public en culture, il témoigne de l’impact concret que peut avoir la résistance citoyenne planifiée et déterminée. Il dénonce le réflexe de reléguer la culture « au vendredi cinq à sept » ou « au samedi après-midi », comme si elle ne méritait pas d’être au cœur des décisions publiques. Hugo Fréjabise termine avec les mots percutants de Jean-Luc Lagarce, rappelant la mission fondamentale des lieux culturels :

« Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe de la pensée, les lieux de l’invention de tout ce qui n’existe pas encore… Ce sont nos maisons à tous. »

La forêt civilisée de 2005 par Robert Gaudreau dans le jardin de la Grande Bibliothèque

Pas un terrain vacant

Ce terrain n’est pas vacant. Depuis des années, il accueille des projets de médiation culturelle, des œuvres d’art en plein air, des activités communautaires et des jardins comestibles. Il constitue un refuge urbain et un tiers lieu précieux au cœur d’un quartier en transformation, marqué par la densification, la fermeture de commerces de proximité et la fragilisation du tissu social.

Face à cette situation déplorable, les attentes citoyennes que Pierre MacDuff réitère sont claires et se déclinent en trois points essentiels :

  • La Ville de Montréal, tant Projet Montréal qu’Ensemble Montréal, doit exprimer sans ambiguïté son opposition au projet, en raison de sa non-acceptabilité sociale.
  • Le gouvernement du Québec ne doit pas signer le décret autorisant la vente du terrain appartenant à BAnQ.
  • Et surtout, Hydro-Québec doit renoncer à cet emplacement, définitivement.

Pour Pierre MacDuff, l’élan citoyen qui s’est formé au fil des mois témoigne d’un refus clair et organisé. En l’espace d’un an, des lettres ouvertes ont été publiées, une page Facebook a été créée, une pétition a recueilli près de 1 300 signatures. Des citoyen·nes sont intervenu·es en conseil municipal, l’ensemble des député·es de l’Assemblée nationale ont été contacté·es, et la députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques, Manon Massé, a relayé ces préoccupations jusqu’à Québec. Le rassemblement d’aujourd’hui n’est qu’une étape. Il y en aura d’autres, affirme-t-il, tant qu’Hydro-Québec n’aura pas renoncé à ce site.

Militantisme documentaire

Un des affiches de l’auteur et artiste Clément de Gaulejac en contexte

Cet article s’inscrit dans une démarche de militantisme documentaire : il rassemble, documente et articule des prises de parole citoyennes, politiques, culturelles et professionnelles autour d’un enjeu urbain majeur, soit le projet d’implantation d’un poste électrique sur le terrain de la Grande Bibliothèque. Témoignages, citations, références médiatiques, et appels à l’action y sont consignés non seulement pour informer, mais pour nourrir la mémoire collective d’une mobilisation en cours.

En cela, le texte fonctionne comme une archive militante : il conserve les traces d’un moment de résistance civique, tout en donnant sens et portée aux gestes, aux voix et aux arguments qui s’y expriment. Il contribue à fixer une mémoire vive, ancrée dans la défense d’un bien commun culturel et environnemental.

Parmi les traces de cette mobilisation, les logos d’invitation et les illustrations des pancartes créées, entre autres, par l’auteur et artiste Clément de Gaulejac distribuées par les organisateurs et organisatrices. Un zine d’amour a aussi été partagé.

L’affiche J’aime BAnQ de Clément de Gaulejac
L’affiche N’Hydro ni Maître de Clément de Gaulejac
 Le verso d’une affiche N’Hydro ni Maître, conçu par Réjean Gagnon (à l’aide d’une IAG) 
Le feuillet du syndicat
Le zine

Pour aller plus loin : comprendre les enjeux autour de BAnQ et du projet de poste électrique

  • Album photo – Mobilisation du 10 mai 2025
    Une série de photos publiées sur Flickr documente le rassemblement citoyen en soutien à la Grande Bibliothèque et contre la vente de son terrain.
  • L’Action nationale – « BAnQ / Le saccage »
    Un dossier qui analyse en profondeur la crise institutionnelle que traverse Bibliothèque et Archives nationales du Québec et les menaces qui pèsent sur sa mission.
  • La Presse – Mobilisation contre la vente du terrain à Hydro-Québec
    Article de Gabriel Béland, 10 mai 2025
  • Le Devoir – Quartier latin unis contre le projet d’Hydro-Québec
    Article de Jean-François Nadeau, 5 février 2025
    Un reportage qui rend compte de la mobilisation locale et de l’attachement des citoyens à ce lieu emblématique.
  • Le Devoir – BAnQ à vendre, une institution de moins en moins grande et une décision sans vision pour l’avenir
    Une tribune publiée le 1er mars sur les enjeux politiques et symboliques liés à la vente du terrain et au projet de poste électrique.
  • Radio-Canada – Berri 2 : un projet d’Hydro-Québec qui suscite de l’opposition
    Article de Jérôme Labbé, 18 février 2025
    Un article de synthèse qui expose les tensions entourant le projet de poste électrique à proximité de BAnQ.
  • Actualitté – Non au béton et aux kilovolts à la place de la culture et des espaces verts
    Article de Hocine Bouhadjera, 28 avril 2025
    Un article relayant les préoccupations citoyennes et professionnelles quant à l’avenir de ce lieu public.
  • Pétition contre le projet de poste électrique
    L’appel lancé par des citoyen·nes, chercheur·es et membres de la communauté universitaire pour préserver les terrains de la Grande Bibliothèque.

Sélection d’activités de médiation culturelle proposées dans le jardin


  • Lectures pour les enfants dans le jardin. Des séances de lecture sont organisées en plein air, offrant aux enfants une expérience littéraire au milieu de la nature.

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Sur l’air de la liberté et de Yvonne Oddon (1902-1982), bibliothécaire et résistante

Yvonne Oddon, bibliothécaire et résistante

L’exposition « Sur l’air de la liberté : Chansons de résistantes dans les prisons nazies » offre une relecture forte et poignante de l’engagement de la bibliothécaire et résistante Yvonne Oddon. Autour de 19 chansons documentées par cette dernière à son retour des prisons et camps nazis, cette exposition musicale et documentaire révèle comment les arts populaires et la création poétique ont pu devenir des armes de survie, d’espoir et de résistance. En donnant à entendre ces voix de femmes emprisonnées et déportées, l’exposition témoigne aussi d’une part oubliée d’une histoire culturelle et mémorielle.

Sur l’air de la liberté : quand chanter devient résister

Conçue, dans le cadre de la chaire de recherche du Canada en musique et politique, sous la direction de Marie-Hélène Benoit-Otis avec la collaboration de Cécile Quesney, l’exposition réunit les tapuscrits originaux des chansons, les partitions et les airs populaires sur lesquels elles ont été chantées. Le fonds provient de la Bibliothèque La Contemporaine, Nanterre (France).

L’exposition présente également des reconstitutions vocales a cappella ou accompagnées au piano que l’on a pu entendre lors d’un récital mémorable présenté lors du vernissage à la Maison de la culture Côte-des-Neiges (Montréal, Québec). Offerte en formats physique et numérique depuis le 28 mars 2025 jusqu’au 2 mai, on peut la voir et l’entendre au Centre d’études allemandes et européennes de l’Université de Montréal (Pavillon 3744 rue Jean Brillant, 5e étage) ; elle est hébergée sur un site web dédié, enrichi de contenus analytiques et historiques.

La version itinérante est appelée à circuler dans plusieurs institutions au Québec et en France, prolongeant ainsi l’impact pédagogique et mémoriel du projet. Ce projet s’inscrit dans une démarche de recherche-création et qui a donné lieu à diverses publications scientifiques qui approfondissent le sujet des dynamiques de résistance à l’œuvre dans ces chants de détention.

Page d’accueil de l’exposition numérique « Chansons de résistance dans les prisons nazies »

Yvonne Oddon, pionnière oubliée de la bibliothéconomie

Yvonne Oddon, la plus américaine des bibliothécaires françaises, occupe une place importante dans le livre « Bâtisseuses de la lecture publique », publié en 2024 aux Presses de l’ENSSIB, sous la direction d’Isabelle Antonutti. Cet ouvrage remarquable réhabilite la mémoire de soixante pionnières de la lecture publique en France. En s’appuyant sur des archives souvent fragmentaires, cet ouvrage met en lumière le rôle fondamental joué par les femmes dans la structuration de la profession, dans un univers historiquement façonné au masculin et où les figures des bibliothécaires sont longtemps restées invisibilisées. Préfacé par Arlette Farge, cette recherche fait émerger une véritable histoire sociale des travailleuses de bibliothèque, en exposant leurs réalisations, leurs luttes pour la reconnaissance, et leur apport dans l’évolution de la lecture publique. Un article et plusieurs entrées dans cet ouvrage sont consacrés à Yvonne Oddon.

Née en 1902, Yvonne Oddon suit une formation à l’American Library School à Paris, puis part en stage à l’université du Michigan, aux États-Unis, où elle s’étonne de constater la place centrale accordée aux bibliothèques dans la vie universitaire. De retour en France, elle contribue activement au développement des bibliothèques dans les régions dévastées, notamment par la mise en place du tout premier bibliobus à Soissons en 1933. En 1929, elle est recrutée comme bibliothécaire du musée d’ethnographie du Trocadéro, devenu musée de l’Homme en 1937, où elle introduit des standards innovants inspirés des pratiques américaines : libre accès, classement méthodique, réseaux d’échange de périodiques, et une photothèque documentaire.

Résistante dès 1940, elle cofonde le réseau du Musée de l’Homme avec Boris Vildé et Anatole Lewitsky. Elle affirme, dans une archive sonore qui contient un extrait d’entretien diffusé sur France Culture en 1963, que son engagement est né d’une réaction instinctive face aux «fausses nouvelles», alors qu’elle effectuait, à titre de bibliothécaire, un travail de dépouillement de la presse. Il s’agissait donc, dès le départ, d’une posture résolument antipropagandiste, en réponse à la machine de désinformation nazie. Peu à peu, elle s’est engagée dans une résistance tous azimuts : fabrication de tracts, création du journal clandestin Résistance, contacts avec l’Angleterre pour « transmettre des renseignements nécessaires à la France libre », « transports de volontaires et d’évadés », « organisation de groupes de combat avec dépôts d’armes », etc. Suite à une dénonciation, elle arrêtée en 1941. Elle échappe à la peine de mort, mais elle est déportée et incarcérée dans plusieurs prisons et camps nazis, dont Ravensbrück et Mauthausen. C’est au cours de sa détention qu’elle compose avec ses compagnes de captivité ces chansons de résistance, rassemblées à son retour. Ce matériel constitue aujourd’hui un témoignage bouleversant de la vie culturelle au quotidien dans un contexte de violence extrême.

Après la guerre, elle reprend ses fonctions de bibliothécaire; elle participe activement à la création de l’ICOM (Internationa Council of Museums), collabore avec l’UNESCO, et réédite avec Charles-Henri Bach le Guide du bibliothécaire, devenu une référence. Elle poursuit des missions internationales en Afrique et en Haïti, où elle forme des professionnel.les de la documentation. Yvonne Oddon s’est éteinte en 1982, mais où on se souvient d’elle à la bibliothèque du Musée de l’Homme qui porte son nom.

L’exposition « Sur l’air de la liberté », devrait, à plus d’un titre, faire partie du circuit des bibliothèques et des centres d’archives, car elle appartient à l’histoire professionnelle de ces travailleuses de la mémoire et du savoir.

Nous avons besoin cette énergie de résistance que portait Yvonne Oddon, alors que nous nous abandonnons peut-être en ce moment à une forme de résignation feutrée, souvent maquillée en pragmatisme, qui banalise les reculs en matière de liberté, de justice et de mémoire collective.  Le courage d’Oddon, sa créativité, et sa vision d’une bibliothèque comme lieu vivant, solidaire et émancipateur, résonnent avec une acuité particulière dans le monde actuel. Entre démarches individuelles et actions collectives, émerge aussi une injonction à maintenir vivant et bien audible l’ espoir pour des futurs alternatifs — un appel que le parcours de Oddon vient puissamment relayer en écho.

Don’t Look Away : dans l’air du temps, un écho

Ainsi, la plus américaine des bibliothécaires françaises serait sans doute en accord avec R. David Lankes, qui, face à la vague de censure et de persécutions visant les bibliothécaires aux États-Unis, répondait avec force : « Don’t look away. » Ne détournez pas le regard. C’est exactement ce qu’Yvonne Oddon a refusé de faire et qu’il faut entendre : résister, agir et documenter.

Dans ce texte percutant, publié le 26 mars dernier et que j’ai traduit ici, Lankes s’inquiète de la dérive autoritaire actuelle aux États-Unis, où les bibliothèques et institutions culturelles, loin d’être simplement fermées, sont en voie de devenir des instruments de propagande. Il évoque les attaques contre les agences fédérales, les bibliothèques universitaires, les chercheurs et les archivistes, ainsi que la montée inquiétante de la censure, des listes de mots interdits, et des persécutions de bibliothécaires accusés d’être trop « libéraux ». Face à l’inquiétude grandissante de la communauté internationale, il appelle à ne pas détourner le regard.

Plutôt que de se contenter de déclarations officielles ou de pressions diplomatiques, l’auteur exhorte les bibliothécaires à documenter activement cette nouvelle forme de « McCarthysme anti-woke » : archiver les documents censurés, recueillir les témoignages, créer des canaux de soutien, favoriser les discussions critiques et protéger la mémoire du moment. Il insiste aussi sur la nécessité d’agir à l’échelle locale, là où les bibliothèques restent profondément ancrées dans la confiance des communautés. En cultivant des espaces de dialogue, de solidarité et de résistance, les bibliothécaires peuvent, ici comme ailleurs, défendre la démocratie. Mais pour cela : don’t look away.

Rendre visibles les invisibles, les oubliées

Dessin en cours (avant le fusain et l’encrage au stylo noir)

Yvonne Oddon faisait également partie de ces nombreuses femmes notables sans image sur Wikipédia. Pour remédier à cette absence visuelle, je me suis permis de dessiner un portrait inspiré d’un remix composite d’images disponibles (vidéo, photo… c’est toujours un défi particulier), afin de rendre hommage à sa mémoire et de contribuer à la visibilité de son engagement. Ce geste s’inscrit dans le cadre de l’initiative portée par Les sans pagEs qui lancent un appel aux illustrateurs et illustratrices pour créer des portraits de femmes dont les biographies sur Wikipédia n’ont pas d’image. Ce projet vise à réduire le biais de genre sur la plateforme en enrichissant les articles consacrés aux femmes, aux féminismes et d’autres sujets sous-représentés.

Je note, par ailleurs, que dans l’article consacré au journal Résistance sur Wikipédia, Yvonne Oddon n’est pas mentionnée parmi les créateurs de cette publication. J’en ai fait un sujet de discussion. Mais, selon le Musée de l’Homme, ce serait bien le cas; elle serait d’ailleurs à l’origine du nom du journal. C’est aussi ce qui est affirmée sur le site du Musée de la résistance en ligne.

Sources principales

Antonutti, Isabelle (dir.) (2024). Bâtisseuses de la lecture publique. Presses de l’ENSSIB.
Chapitre consacré à Yvonne Oddon, dans une étude collective sur les pionnières de la lecture publique en France.
https://books.openedition.org/pressesenssib/13279

Épisode SoundCloud – Se souvenir d’Yvonne Oddon
Témoignage audio retraçant le parcours et l’héritage de cette figure de la bibliothéconomie et de la Résistance.
https://soundcloud.com/contact-742433234/se-souvenir-dyvonne-oddon

Musée de l’Homme – Portrait d’Yvonne Oddon
Bibliothécaire du Musée de l’Homme et résistante, cofondatrice du réseau du Musée de l’Homme.
https://www.museedelhomme.fr/fr/yvonne-oddon-1902-1982

Musée de la Résistance en ligne – Biographie d’Yvonne Oddon
Notice complète illustrée retraçant les grandes étapes de sa vie, de sa formation à ses engagements résistants.
https://museedelaresistanceenligne.org/media10456-Yvonne-Oddon

Wikipédia – Yvonne Oddon (voir aussi la section bibliographie)
Article biographique détaillé retraçant sa carrière bibliothéconomique et son engagement dans la Résistance.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Yvonne_Oddon


🎶 Sur le projet d’exposition

Balado Sonorités – « Chansons de résistantes dans les prisons nazies »
Discussion avec Marie-Hélène Benoit-Otis, Cécile Quesney et Catherine Harrison-Boisvert sur les chansons notées par Yvonne Oddon, leur portée historique et musicale.
https://podcast.ausha.co/sonorites/chansons-de-resistantes-dans-les-prisons-nazies

Exposition « Sur l’air de la liberté : chansons de résistantes dans les prisons nazies » (2025).
Projet dirigé par Marie-Hélène Benoit-Otis avec la collaboration de Cécile Quesney. Reconstitution musicale de 19 chansons documentés par Yvonne Oddon. https://chansonsresistantes.crcmp.org/

UdeM Nouvelles – « Quand des détenues chantaient dans les prisons nazies » (2023)
Entrevue avec Marie-Hélène Benoit-Otis sur l’exposition « Sur l’air de la liberté » et le travail de mémoire autour des chansons notées par Yvonne Oddon.
https://nouvelles.umontreal.ca/article/2023/08/28/quand-des-detenues-chantaient-dans-les-prisons-nazies

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Don’t Look Away / Ne détournez pas le regard par R. D. Lankes

R. D. Lankes dans la salle de lecture de la collection nationale à la Grande bibliothèque lors de son séjour à Montréal en 2019

Le texte qui suit, Don’t Look Away, est signé par R. David Lankes, professeur, chercheur et bibliothécaire américain engagé. Il est l’auteur de The Atlas of New Librarianship et de l’essai bien connu Expect More: Demanding Better Libraries, traduit en 2018 sous le titre Exigeons de meilleures bibliothèques par un collectif de bibliothécaires francophones. Dans cette nouvelle prise de position, que nous traduisons ici, Lankes revient avec force sur les menaces qui pèsent actuellement sur les bibliothèques, la liberté intellectuelle et les institutions du savoir — et nous rappelle l’importance critique de l’engagement du corps travaillant dans les milieux documentaires.

Ne détournez pas le regard

Lors d’un récent voyage en Europe, on m’a sans cesse posé la même question : « Que pouvons-nous faire ? » La communauté des bibliothèques européennes (et sans doute aussi la communauté mondiale) observe les développements aux États-Unis avec confusion et inquiétude. Comment le gouvernement fédéral peut-il fermer des agences, s’en prendre à l’Institute for Museum and Library Services, réduire les budgets de la National Agricultural Library, stopper les recherches des National Institutes of Health, limoger l’archiviste nationale et défaire des décennies de travail dans les bibliothèques et le patrimoine culturel ? Comment un pays qui s’identifie si fortement à la liberté, et à la liberté d’expression, peut-il établir une liste de mots interdits utilisés pour purger, sans distinction, les sites web de leurs collections, données et documents ?

La première crainte était que les institutions culturelles soient fermées. La nouvelle réalité, c’est qu’elles seront transformées, une fois de plus, en instruments de propagande et d’endoctrinement. L’Institute for Museum and Library Services n’est pas fermé. En revanche, son nouveau directeur veut s’en servir pour « remettre l’accent sur le patriotisme, préserver les valeurs fondamentales de notre pays, promouvoir l’exceptionnalisme américain et cultiver l’amour de la patrie chez les générations futures ».

Au-delà du gouvernement fédéral, comment les bibliothécaires et institutions de l’UE peuvent-ils réagir, me demandait-on, face à la vague continue d’interdictions de livres, de licenciements de bibliothécaires jugés « trop libéraux », et aux poursuites judiciaires contre ceux et celles qui exercent simplement leur métier et soutiennent leurs associations professionnelles ?

Ma réponse est simple : ne détournez pas le regard.

Je comprends l’importance des déclarations institutionnelles de l’IFLA, de l’ALA, de la SLA, de l’ACRL et autres ; c’est d’ailleurs ce que nous faisons ici, au fond. Je comprends l’idée selon laquelle une pression internationale devrait, au minimum, attirer l’attention sur les attaques contre les fondements mêmes du métier de bibliothécaire. Je comprends aussi ce besoin d’agir. Continuez à publier des déclarations, continuez à poser des questions. Mais sachez que cela ne suffira pas. En réalité, l’idée que les États-Unis agissent malgré la désapprobation internationale est même au cœur du projet de l’administration actuelle.

Non, le véritable travail à accomplir, c’est celui que les bibliothécaires mènent depuis des siècles : encourager la conversation éclairée et assurer la mémoire rigoureuse de l’instant, en vue d’une action informée.

Un moment où une nation prospère et démocratique décide que son infrastructure culturelle, scientifique et intellectuelle, celle-là même qui l’a menée à sa position dans le monde moderne, est désormais suspecte, infestée d’agents porteurs de sentiments «anti-américains». Un moment où interroger l’histoire et les actions d’un pays dans une perspective de progrès devient un acte de dissidence. Un moment où les idées deviennent dangereuses. Où l’éducation devient dangereuse, où les bibliothèques deviennent dangereuses, où les mots deviennent dangereux. Où, au lieu d’un dialogue vital sur ceux qui réussissent dans la nation et sur la manière de bâtir une économie et une démocratie capables d’éliminer les désespoirs les plus profonds et de redonner une voix aux personnes exclues, nous cédons le pouvoir à des politiques du ressentiment et de la revanche.

Ne détournez pas le regard.

Aidez-nous à documenter ce nouveau maccarthysme « anti-woke ». Ouvrez des dépôts d’archives pour les documents purgés. Créez une plateforme centralisée d’articles de presse et de témoignages de bibliothécaires licenciés. Documentez les décisions de justice américaines qui tentent de contraindre les agences de l’exécutif. Proposez des canaux sécurisés et anonymisés pour les travailleurs et travailleuses des bibliothèques aux États-Unis et à l’étranger. Organisez des discussions pour réfléchir, soutenir, témoigner. Tout comme nous l’avons fait pour d’autres nations à travers le monde.

Et surtout — je ne saurais trop insister — regardez aussi chez vous, du côté de vos propres frontières. Nous vivons une époque de déstabilisation. Les alliances traditionnelles se rompent. L’idée que nous étions sur une trajectoire linéaire vers toujours plus de libertés s’effondre face au retour cyclique des idéologies politiques. L’histoire n’est pas terminée.

Sachez que malgré ces paroles, je reste optimiste. Les bibliothèques américaines, toutes catégories confondues, sont des institutions locales. Leur financement provient en majorité de taxes locales et de frais de scolarité. Les gens soutiennent encore massivement leurs bibliothèques et font confiance à leurs bibliothécaires. Le soutien aux bibliothèques, à l’éducation, aux musées n’est pas idéologique. Leur fonctionnement demeure, dans une large mesure, du ressort des communautés locales.

C’est cette ancrage local, cette orientation communautaire — acquise de haute lutte au fil des décennies — qui me donne de l’espoir. Nous devons veiller, aux États-Unis comme ailleurs, à restaurer et renforcer ces liens communautaires. Les bibliothécaires ont tout à gagner à se tourner vers l’hôtel de ville plutôt que vers le parlement ou la Maison-Blanche. Bâtir du consensus. Donner du pouvoir à ceux et celles qui se sentent marginalisés. Encourager la rencontre entre voisins. Donner l’exemple d’un débat sain.

Et ne détournez pas le regard.

Référence

Lankes, R. D. (26 mars 2025). Don’t look away. https://davidlankes.org/dont-look-away/

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Ce qui se passe au sud de la frontière : des attaques répétées contre les bibliothèques, la mémoire collective et la recherche

Salle de lecture, Boston Public Library, Boston, 2024

Fondée en 1848, la Boston Public Library (BPL) est la première grande bibliothèque municipale gratuite aux États-Unis. Dès son origine, elle a porté une vision profondément démocratique : celle de l’accès au savoir pour toutes et tous, indépendamment du statut social ou économique. Son inscription gravée sur le fronton — « Free to all » — est devenue un emblème puissant de la mission publique des bibliothèques américaines. La BPL a non seulement servi de modèle pour les bibliothèques publiques dans le monde entier, mais elle incarne toujours aujourd’hui l’idéal d’une institution culturelle ouverte, inclusive, enracinée dans la justice sociale et la citoyenneté éclairée. J’ai eu le plaisir de revisiter cette institution inspirante l’été dernier, loin d’imaginer alors l’ampleur des menaces qui allaient émerger quelques mois plus tard.

Aujourd’hui, la mairesse de Boston, Michelle Wu, figure montante de la scène politique américaine, est l’une des voix les plus engagées dans la résistance face aux atteintes aux institutions publiques — dont les bibliothèques, en première ligne. Lors de son discours sur l’état de la ville en janvier 2025, elle déclarait sans broncher (ma traduction) : « Boston a été fondée en affrontant les tyrans. Personne ne dicte à Boston comment prendre soin des siens. Pas les rois, et pas les présidents qui se prennent pour des rois. »

Ainsi, alors que l’actualité nationale et internationale tourne souvent autour de crises géopolitiques, il est une autre forme de crise qui mérite notre attention, particulièrement au sein de notre communauté professionnelle : celle qui touche actuellement les bibliothèques, les archives et l’accès à l’information publique aux États-Unis. Depuis le retour de Donald Trump à la présidence le 20 janvier dernier, plusieurs décisions et décrets exécutifs viennent ébranler les fondements mêmes de la mission sociale et éducative de nos collègues américains.

À travers cet article, je souhaite partager avec mes collègues du Québec, du Canada et de la francophonie quelques faits récents qui, bien qu’ils puissent sembler lointains, résonnent profondément avec les valeurs que nous portons collectivement. Il s’agit ici non seulement de la liberté intellectuelle et de l’accès à l’information, mais aussi de l’intégrité professionnelle, de la recherche, de la diversité des savoirs et de la justice sociale.

Je suis bien consciente que nous évoluons dans un contexte de surcharge informationnelle, où la multiplication des nouvelles et des signaux contradictoires participe, volontairement ou non, à une forme de brouillage stratégique. Cette saturation fait d’ailleurs partie des techniques de propagande utilisées par certains gouvernements, visant à diluer la portée des enjeux réels et à noyer les alertes. C’est précisément pour cette raison qu’il devient si important, dans nos milieux — bibliothèques, archives, recherche, journalisme — de trier, colliger, organiser et analyser l’information, afin de rendre lisible ce qui tend à être fragmenté ou camouflé.

En tant que membre de l’American Library Association (ALA), je vois passer un flux constant de communications, de communiqués, de témoignages et d’alertes. Ce texte est une tentative de partager une lecture d’ensemble, une synthèse permettant de rendre perceptible la dynamique actuelle pour celles et ceux qui, d’ici ou d’ailleurs, n’en mesurent pas encore l’ampleur. Car mieux comprendre ce qui se joue au sud de la frontière est devenu un enjeu tout aussi stratégique, en réponse à la désinformation, et tant pour anticiper les répercussions possibles dans nos contrées que pour protéger nos propres institutions contre les dérives autoritaires et les atteintes à la démocratie.

Un décret présidentiel qui sonne l’alarme

Le 14 mars, en soirée, le président Trump a signé un décret intitulé « Poursuivre la réduction de la bureaucratie fédérale » (Executive Order on Continuing the Reduction of the Federal Bureaucracy), ciblant directement l’Institute of Museum and Library Services (IMLS), l’agence fédérale qui soutient les bibliothèques américaines à travers les États.

Derrière un langage technocratique se cache une réalité bien plus brutale : le décret vise à éliminer de facto l’IMLS, en limitant ses demandes budgétaires aux seuls fonds nécessaires à sa fermeture. Toute autre demande de financement sera rejetée par l’Office of Management and Budget (OMB).

Ce décret s’ajoute à une loi de crédits provisoires pour l’exercice 2025, adoptée et signée le même jour, qui maintenait pourtant les fonds de l’IMLS au niveau de 2024. Mais le décret présidentiel restreint désormais leur utilisation aux seuls programmes explicitement requis par la loi, excluant ainsi potentiellement un grand nombre d’initiatives pourtant cruciales pour les bibliothèques publiques, scolaires et universitaires à travers le pays et, en premier chef, les programmes reliés à l’équité, la diversité, l’inclusion.

L’heure du conte dans le jardin, BPL, Boston, 2024

L’ambiguïté persistante sur ce qui est considéré comme « statutairement requis » laisse craindre une interprétation restrictive, voire hostile, dans la mise en œuvre. La réduction à néant de l’IMLS pourrait se concrétiser très bientôt par l’inscription d’un budget de fermeture dans la proposition présidentielle pour l’exercice 2026, attendue dans les prochaines semaines.

Pour en savoir plus, l’American Library Association (ALA) propose une FAQ détaillée sur le décret ainsi que des outils de mobilisation sur la page Protect Library Funding de sa campagne Show Up for Our Libraries.

The Plot Thickens, collection de littérature, BPL, Boston, 2024

Des répercussions bien au-delà de l’IMLS

La menace qui pèse sur l’Institute of Museum and Library Services n’est pas un cas isolé : elle s’inscrit dans un climat plus large de méfiance, voire d’hostilité, à l’égard des institutions publiques de mémoire, de savoir et de transmission culturelle. Depuis janvier 2025, plusieurs autres mesures prises par l’administration Trump viennent accentuer cette pression, transformant ce qui semblait être un conflit budgétaire en attaque idéologique systémique contre les fondements mêmes de l’accès libre et pluraliste à l’information.

Suppression de données publiques : une mémoire numérique effacée

Depuis la fin janvier, des milliers de pages web et de bases de données gouvernementales ont été altérées, rendues inaccessibles ou supprimées. Cela concerne des sujets comme la santé publique, les changements climatiques ou les inégalités sociales. Des articles de référence comme ceux publiés dans le New York Times, Wired, et The New Yorker ont documenté cette tendance alarmante.

Pour y faire face, le Data Rescue Project, un collectif d’archivistes, de bibliothécaires et d’activistes des données, coordonne les efforts de sauvegarde et de mise à disposition alternative des données effacées.

Les attaques actuelles du gouvernement Trump ne ciblent pas uniquement les bibliothèques et les archives : le secteur de la recherche scientifique est lui aussi directement visé. Plusieurs programmes de financement ont été suspendus ou redirigés, en particulier ceux liés à la diversité, à l’environnement ou à la santé publique. Des mesures préoccupantes ont également été signalées en lien avec l’indépendance des données scientifiques produites par les agences fédérales. Sur ce sujet, je vous invite aussi à consulter les interventions de mon collègue Vincent Larivière, qui suit l’évolution des politiques américaines en matière de science et de diffusion des savoirs, et qui éclaire leur impact sur la recherche canadienne.

Des licenciements ciblés dans les institutions fédérales

Des coupures budgétaires mises en œuvre par le Department of Government Efficiency (DOGE) ont conduit à une vague de licenciements, entraînant notamment la fermeture temporaire de la John F. Kennedy Presidential Library ainsi que des perturbations au sein des Archives nationales des États-Unis (NARA). D’autres bibliothèques présidentielles auraient également été touchées par des mesures similaires. Ces licenciements visent en particulier les employés en période probatoire — c’est-à-dire en poste depuis moins de deux ans —, ce qui facilite leur révocation sans obligation de justification formelle.

Le 7 février, l’archiviste nationale des États-Unis, Colleen Shogan, a été abruptement congédiée par le président Trump, comme l’ont rapporté CBS News. Son adjoint, William “Jay” Bosanko, a choisi de prendre sa retraite peu après.

En réaction, l’American Library Association (ALA) a signé une lettre ouverte adressée à la Maison-Blanche, en collaboration avec plusieurs organisations, puis rejointe par la Society of American Archivists (SAA), dénonçant une atteinte grave à la mémoire nationale et aux droits d’accès à l’information publique.

Espace de valorisation thématique, BPL, Boston, 2024

Censure idéologique dans les bibliothèques scolaires militaires

Conformément à un décret présidentiel de début 2025, les bibliothèques scolaires des bases militaires ont reçu l’ordre de retirer les livres associés à « l’idéologie du genre » ou aux « approches discriminatoires de l’équité ». Ce langage flou mais orienté vise en réalité à purger les collections de tout contenu lié aux luttes sociales ou aux enjeux actuels de justice; une avenue qui affecte aussi les activités telles que les clubs de lecture. Parmi les titres visés : No Truth Without Ruth (sur la juge Ruth Bader Ginsburg), Freckleface Strawberry (de Julianne Moore), et Hillbilly Elegy (de J. D. Vance, le vice-président!). La directive a été dénoncée par l’ALA et l’American Association of School Librarians (AASL) comme une violation du Premier amendement.

Des élèves de bases américaines en Europe et en Asie ont organisé une protestation coordonnée, comme le rapporte Stars and Stripes et PEN America.

Une offensive anticipée, une riposte organisée

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump tente d’éliminer l’IMLS : il l’avait déjà proposé à quatre reprises lors de son premier mandat dans ses propositions budgétaires annuelles (2017–2020), comme le rappelle l’American Library Association (ALA). Mais cette fois, les mesures sont plus concrètes, plus structurées et plus menaçantes.

Heureusement, la riposte s’organise. L’ALA a publié une déclaration officielle le 15 mars dénonçant sans détour cette attaque, affirmant que cette décision « coupe les jambes à l’une plus aimées et respectées des institutions américaines, en s’en prenant à son personnel et aux services qu’elle rend » (« cutting off at the knees the most beloved and trusted of American institutions and the staff and services they offer », ma traduction).

La campagne Show Up for Our Libraries, lancée en anticipation de ce scénario dès la fin de 2024, mobilise depuis des mois bibliothécaires, archivistes, élu·e·s et citoyen·ne·s autour de la défense du financement fédéral de institutions. Depuis la publication du décret, plus de 55 000 messages ont été envoyés aux membres du Congrès via le centre d’action de l’ALA. La campagne met à disposition des modèles de lettres personnalisables, ainsi que des ressources pour organiser des visites de bibliothèques avec des élu·e·s.

En parallèle, l’ALA renforce ses efforts juridiques et politiques, notamment à travers son Public Policy and Advocacy Office (PPAO). Elle prépare activement le Congrès annuel de plaidoyer à Washington, prévu les 2 et 3 avril 2025, où des représentant·e·s de l’ALA — dont la présidente Cindy Hohl, la directrice générale par intérim Leslie Burger, le président du comité législatif,Ed Garcia et la présidente élue Sam Helmick — rencontreront les bureaux des membres du Congrès responsables des budgets liés aux bibliothèques.

Enfin, dans le cadre de la Semaine nationale des bibliothèques (6 au 12 avril 2025), l’ALA offrira un webinaire qui sera accessible à tous et toutes, le 11 avril, intitulé How to Protect Federal Library Funding. Ce sera le quatrième volet de la série Show Up for Our Libraries.

« Build by the People and Dedicated to the Advancement of Learning », (BPL), Boston, 2024

Une solidarité nécessaire, une vigilance partagée

Pour les professionnel·le·s des bibliothèques et des archives d’ici et d’ailleurs, ces événements rappellent que nos institutions ne sont jamais totalement à l’abri. Ce qui se passe actuellement aux États-Unis est un signal fort : les bibliothèques deviennent des cibles dès lors qu’elles incarnent la diversité des savoirs, l’accès à la connaissance, et la résistance aux discours dominants. Le cas de l’Institute of Museum and Library Services menacé de fermeture, les licenciements aux Archives nationales, ou encore la censure dans les bibliothèques scolaires militaires, en sont autant d’exemples récents.

Ces actions ne sont pas isolées. Elles traduisent une stratégie concertée de réduction de l’espace public des savoirs, sous prétexte de simplification administrative ou de neutralité idéologique. En réalité, ce sont la pluralité des points de vue, l’autonomie des institutions de mémoire, et la liberté de chercher, d’enseigner et de transmettre qui sont visées. Ces dynamiques ont été bien analysées dans plusieurs études critiques et formations sur les effets de la désinformation et du populisme sur les institutions du savoir, notamment par Freedom to Read Foundation ou PEN America.

Pour les bibliothécaires, archivistes, enseignant·e·s, chercheur·se·s et défenseur·se·s des biens communs informationnels, il ne s’agit pas d’observer ces événements comme une simple crise américaine. Ce qui se joue là-bas peut — et doit — nous inspirer des mécanismes de vigilance, des réflexes de solidarité, et une réaffirmation de notre rôle critique, social, et éthique, notamment à travers nos engagements envers la liberté intellectuelle et la justice sociale. Au sujet de cette dernière, on se rappelera que l’American Library Association (ALA) reconnaît désormais, depuis 2022, la justice sociale comme une compétence professionnelle fondamentale et transversale, affirmant qu’elle fait partie intégrante de la pratique des bibliothécaires et des professionel·l·e·s de l’information, notamment dans leur capacité à promouvoir l’équité, la diversité et l’inclusion, à remettre en question les systèmes d’oppression, et à servir toutes les communautés avec sensibilité et engagement (ALA Core Competences of Librarianship, 2022, p. 4). On ne peut que craindre un recul important sur ces plans.

Il importe de rester informé·e·s, mais aussi de faire écho à ces luttes dans nos propres contextes. En relayant ces informations au sein de nos réseaux professionnels et communautaires, en réfléchissant collectivement à leur portée dans nos milieux, et en cherchant à clarifier et réaffirmer nos engagements éthiques et professionnels, nous participons — fût-ce modestement et pour l’instant — à l’exercice d’une veille critique et démocratique transnationale. C’est un minimum nécessaire, pour l’instant, mais aussi une responsabilité partagée.

Les répercussions ne sont d’ailleurs plus seulement théoriques ou lointaines. Ce qui se passe actuellement du côté de la bibliothèque Haskell, située à cheval entre Derby Line (Vermont) et Stanstead (Québec), en est un signe troublant. Cette institution unique, littéralement traversée par la frontière canado-américaine, « symbole de l’amitié canado-américaine », a récemment vu ses accès restreints et ses usages surveillés, dans un contexte sécuritaire exacerbé. Les usagères et usagers canadiens désormais empêchés doivent passer par la porte de secours pour y accéder. Un prélude dystopique, peut-être, où les tensions politiques du Sud commencent déjà à se faire sentir jusqu’au Nord — jusque dans les lieux mêmes qui incarnent la coopération, la culture partagée et l’idée d’un savoir sans frontière.

Des ressources et des services en santé mentale, BPL, Boston, 2024

Pour aller plus loin

Documents officiels et contexte législatif

Réactions et outils de mobilisation

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Travelogue* au pays des cases : mes lectures préférées de BD en 2023

Une personne qui m’est chère m’a récemment sollicitée pour connaître mes coups de cœur du moment. Je partage quelques-unes de mes lectures préférées de l’année 2023, mettant en lumière à la fois des bandes dessinées québécoises et internationales – principalement datées entre 2021 et 2023 en ordre alphabétique (classement continu avec une espace) :

  1. 500 ans de résistance autochtone / Gord Hill, traduit par Marie-C. Scholl-Dimanche (Prise de parole, 2023). La maison d’édition Prise de parole, qui est née à Sudbury, célébrait ses 50 ans en 2023, il faut le souligner.
  2. Days of Sand / Aimée de Jongh (SelfMadeHero, 2021).
  3. Environnement toxique / Kate Beaton (Casterman, 2023).
  4. Fire !! : L’histoire de Zora Neale Hurston / Peter Bagge (Nada, 2019).
  5. La bombe / Laurent-Frédéric Bollée, Denis Rodier, Didier Alcante (Glénat, 2020). Pour préparer la sortie du film Oppenheimer. 
  6. La méduse / Boum (Pow Pow, 2022). 
  7. La synagogue / Joann Sfar et Brigitte Findakly (Dargaud, 2022).
  8. La vie de mon père T.1 : Les saucisses de l’archiduchesse / Stéphane Trapier (Matière, 2023). J’ai lu une bonne partie de son oeuvre après avoir vu une chouette expo dans une bibliothèque d’Aix-en-Provence dans le cadre des Rencontres du 9e art d’Aix.
  9. Le choeur des femmes / Martin Winckler et Aude Mermilliod (Le Lombard, 2021).
  10. Le droit du sol : Journal d’un vertige / Étienne Davodeau (Futuropolis, 2021).
  11. Le fils de Taïwan, tome 1,2,3 / Jian-Xin Zhou et Pei-Yun Yu (Kana, 2023). Le tome 4 s’en vient et on l’attend avec impatience. J’ai particulièrement savouré le tome 2, un pur bijou.
  12. Leonard Cohen / Philippe Girard (Drawn & Quarterly, 2021).
  13. Le petit frère / Jean-Louis Tripp (Casterman, 2022).
  14. Le poids des héros / David Sala (Casterman, 2022).
  15. Sempé à New York / Jean-Jacques Sempé, Marc Lecarpentier (M. Gossieaux, 2022).
  16. Shortcomings / Adrian Tomine (Drawn & Quarterly, 2009). Une relecture en raison de la sortie du film de Randall Park (2023) – et dont on peut certainement dire que « The book was better ».
  17. Si on était, tome 1 et 2 / Axelle Lenoir (Front Froid, 2019, 2022). Qui a eu la triste idée de publier une édition matériellement différente du tome 1 (et cheap) pour le tome 2 ?
  18. Symptômes / Catherine Ocelot (Pow Pow, 2022).
  19. Terres d’accueil / Samuel Figuière, Philippe Valette, Emmanuel Marie (Petit à Petit, 2023).
  20. Utown / Cab (Nouvelle Adresse, 2022).

J’ai aussi pris le temps de lire des zines et de retourner vers des œuvres qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée (La série Donjon, Sin City, De cape et de crocs, Bécassine, Les Gouttes de Dieu, etc.). Je tiens à exprimer ma gratitude envers les bibliothèques qui nous offrent l’occasion de voyager au-delà des tendances éphémères et des diktats du nouveau et du populaire. À noter que j’ai lu certaines de ces BD sur pretnumerique.ca; la disponibilité de l’offre en format numérique dans le genre s’accroît et se révèle toujours plus étendue et diversifiée.

Oui, j’ai lu L’iris blanc, en tant que fan de Fabcaro, et, pour être honnête, je n’ai rien à ajouter à ce sujet; il trône désormais dans la liste intitulée « Et dire que j’aurais pu prendre ce temps-là pour lire d’autres choses ». Autres choses comme les derniers de Samuel Cantin, Julie Delporte, Julie Doucet, Pascal Girard, Chris Oliveros, Michel Rabagliati, Jillian et Mariko Tamaki et le Gaston de Delaf, etc. que j’aurai le plaisir de découvrir sous peu.

Je suis assez convaincue, malheureusement, d’avoir omis d’autres titres qui auraient pu figurer dans l’une ou l’autre liste. J’ai délaissé Goodreads; j’ai pris le parti de me distancer de Facebook et de X pendant que je maintiens une activité modérée sur Instagram. En revanche, les stories sur Instagram, qui disparaissent après 24 heures, rendent bien périlleuse la préservation du contenu pour un projet de documentation à plus long terme – c’est le moins que l’on puisse dire avant d’évoquer une crise des réseaux sociaux. Si mes lectures de 2023 ont été plus ou moins bien consignées, je fais de cette lacune une résolution pour l’année à venir. 

Pour aller plus loin :

(n.d.). Archives • FBDM. FBDM. https://www.fbdm-mcaf.ca/prix-bedelys/finalistes-et-gagnants/

NYPL Best Comics Committee. (30 novembre 2023). NYPL’S Top 10 Comics and Graphic Novels of 2023. The New York Public Library. Repéré le 04 janvier 2024. https://www.nypl.org/blog/2023/11/30/top-comics-graphic-novels-2023

Plamondon, M.-È. et Ricard, J. (8 mai 2023). Nos coups de cœur BD. BAnQ. Repéré le 04 janvier 2024. https://www.banq.qc.ca/explorer/articles/nos-coups-de-coeur-bd/

*Travelogue : Un « travelogue » est un récit ou un compte rendu narratif décrivant un voyage. (Wiktionnaire)

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Owen C. et Safine H. Le procès d’une mafia ou d’un prolétariat ?

« Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès. » Voilà le titre de l’article que je publiais il y a un an suite au décès en « live » et après des années de maltraitance de Raphaël Graven. Le procès de ses deux harceleurs ou tortionnaires s’est terminé aujourd’hui.

Owen C. alias Naruto (à droite) et Raphaël Graven alias Jean Pormanove (à gauche)

Un an après les faits et la mort de Raphaël Graven la décision de justice vient de tomber :

« Les influenceurs niçois Owen C., alias « Naruto », et Safine H., streameurs de la chaîne « JeanPormanove », sur laquelle l’influenceur est mort en direct en août 2025, ont été condamnés mercredi 5 août 2026 respectivement à vingt-quatre mois et dix-huit mois de prison avec sursis simple, des amendes de 15 000 euros pour l’un et 5 000 euros pour l’autre, et six mois de « bannissement numérique » pour tous les deux. (…) Cela signifie qu’aucun des deux influenceurs n’aura le droit de créer un compte ou de diffuser du contenu sur la plateforme australienne Kick pendant les six prochains mois, mais ils restent libres d’agir ailleurs en ligne. (…) Owen C. et Safine H. ont été reconnus tous les deux coupables de violences en réunion et de provocation à la haine, rapporte France 3, tandis que l’abus de faiblesse n’a pas été retenu. »

La peine prononcée est inférieure aux réquisitions du ministère public (qui réclamait notamment un an de prison ferme pour Naruto) et du sursis probatoire. Que l’abus de faiblesse n’ait pas été reconnu reste, de mon point de vue, assez incompréhensible. Mais la vérité du prétoire est ce qu’elle est, et la justice est passée.

La chronique médiatique fait ses gros titres d’un « bannissement numérique ». L’article 16 de la loi SREN (loi de Sécurisation et de Régulation de l’Espace Numérique) n’en fait pourtant jamais mention et indique simplement une « suspension pour une durée maximale de 6 mois des comptes d’accès à des services en ligne ayant été utilisés pour commettre l’infraction » avec obligation pour les fournisseurs de services concernés, de procéder « au blocage des comptes faisant l’objet d’une suspension » et de « mettre en oeuvre dans le respect de la loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, des mesures strictement nécessaires et proportionnées permettant de procéder au blocage des autres comptes d’accès à leur service éventuellement détenus par la personne condamnée et d’empêcher la création de nouveaux comptes par la même personne. »

Le terme choisi par les médias pour rendre compte du jugement – « bannissement » – et la réalité judiciaire et législative – « suspension temporaire » – sont de quasi-antagonistes. Même si le bannissement était toujours assorti d’une durée, le « banni » terminait la plupart du temps en exil. Rien à voir donc avec la « suspension temporaire » à laquelle les deux streamers ont été condamnés. Choisir de parler de « bannissement » est peut-être une manière pour les médias d’alourdir lexicalement une peine qui apparait assez légère au regard des faits reprochés.

Mais ce terme de « bannissement numérique » dit aussi un impossible. Il est impossible de « bannir » un individu d’un territoire qui serait celui du numérique. C’est très bien que cela le soit car depuis les premiers fantasmes ayant présidé à la version initiale de la loi Hadopi qui ne prévoyait rien moins qu’une coupure d’accès internet totale en cas de récidive pour des faits de téléchargement illégal (c’était en 2007 et c’est Denis Olivennes qui avait soumis cette brillante idée à Nicolas Sarkozy …), chacun s’est rendu à l’évidence que l’étendue des services numériques constituant autant de droits (au chômage, au logement, à l’assurance maladie, etc.) était difficilement compatibles avec une coupure totale desdits services.

Mais c’est aussi l’évidence d’une aporie qui tient à la définition même de l’espace numérique dont les plateformes dessinent les frontières. Interdire aux deux streamers l’accès à la plateforme de stream Kick ou même Twitch, c’est leur laisser la possibilité de faire prospérer leur business de la haine sur d’autres plateformes de streaming que les deux mentionnées (et il est hélas toujours des plateformes peu soucieuses de modération). Leur laisser également la possibilité d’amener vers ces plateformes leur audience via leurs comptes toujours actifs sur – par exemple – TikTok au Instagram.

C’est là où comme l’écrivait déjà Lessig il y a 26 ans, l’irrégulabilité du code (et donc de l’espace numérique) est autant un bienfait qu’une tare :

« Dans certains contextes, et pour certaines personnes, cette irrégulabilité est un bienfait. C’est cette caractéristique du Net, par exemple, qui protège la liberté d’expression. Elle code l’équivalent d’un Premier amendement dans l’architecture même du cyberespace, car elle complique, pour un gouvernement ou une institution puissante, la possibilité de surveiller qui dit quoi et quand. Des informations en provenance de Bosnie ou du Timor Oriental peuvent circuler librement d’un bout à l’autre de la planète car le Net empêche les gouvernements de ces pays de contrôler la manière dont circule l’information. Le Net les en empêche du fait de son architecture même.

Mais dans d’autres contextes, et du point de vue d’autres personnes, ce caractère incontrôlable n’est pas une qualité. Prenez par exemple le gouvernement allemand, confronté aux discours nazis, ou le gouvernement américain, face à la pédo-pornographie. Dans ces situations, l’architecture empêche également tout contrôle, mais ici cette irrégulabilité est considérée comme une tare.« 

 

Owen C. et Safine H. sont des justiciables comme les autres. Leur délit s’est accompli « dans » et surtout « grâce » à un espace numérique, devant ce que danah boyd appelait à la naissance des réseaux sociaux des « audiences invisibles » mais qui sont devenues aujourd’hui des audiences massivement visibles et massivement volatiles. Owen C. et Safine H. sont surtout les représentants du lumpenprolétariat de la classe vectorialiste théorisée par McKenzie Wark :

« Alors que la vieille classe dominante contrôlait les moyens de production, la nouvelle classe dominante éprouve un intérêt limité pour les conditions matérielles de la production, pour les mines, hauts fourneaux et chaînes de montage. Son pouvoir ne repose pas sur la propriété de ces choses, mais sur le contrôle de la logistique, sur la manière dont elles sont gérées. »

 

Ce jugement, cette vérité de prétoire, mérite à mon sens de rester dans l’histoire. Bien sûr pour Raphaël Graven et sa famille, mais aussi et surtout, parce qu’Owen C. et Safine H., et c’est peut-être cela que leur condamnation oublie et que leur procès a insuffisamment rappelé, parce qu’Owen C. et Safine H. sont les hommes de main, les sicaires (sicario) d’une mafia attentionnelle qui prospère sur un capitalisme de la cruauté.

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Tique-cat [en]

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Avec la patience de la tique sur son brin d’herbe
J’attends le chat aux moustaches blanches
Son mulot s’est enfui, pas fou le rongeur
Ne cherchez pas, c’est l’air du ventilateur
Moi je cherche, je cherche les mots
Qui parfois viennent et parfois pas
Comme quand on appelle un chat
Qui sait bien que la pipette l’attend
Il faut chercher dedans, mais oui
Dehors aussi
Tendre un fil entre la tripe et le lexique
Harmoniser ou contraster, peindre ou raconter
La tique est patiente sur son brin d’herbe
Elle tend ses petites pattes vers le corps chaud qui s’approche
Souvent en vain, mais elle prendra le prochain
Elle n’a besoin de rien avant de faire le grand saut
Alors que moi je suis comme chacun
Je cherche le mot aux pattes de velours
Tic-tac tic-tac c’est l’horloge de la vie
Qui n’attend pas, elle, elle n’a pas le temps
Face aux mots qui s’effacent
Filent parmi les brins d’herbe
Emportant avec eux
La tique affamée 
Et les jours de ma vie

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Plume et canicule [en]

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Transcription IA non-vérifiée (30.07.2026):

Lausanne, jeudi 30 juillet 2026, 19h

J’ai du temps. J’ai mangé. C’est la canicule – de nouveau. Ce matin j’ai mis le réveil à 5h pour tout ouvrir, parce que je ne voulais pas attendre 1h du matin que la température de dehors descende enfin sous celle de dedans. Juju fait sa toilette à côté de moi, dans mon salon, que j’ai enfin réussi à rendre présentable après sa destruction lorsqu’on y a entassé le contenu de ma chambre à coucher – surtout les habits.

Je reprends la main sur ma vie depuis 10-15 jours environ. Le “groupe énergie” en ergothérapie m’a été très profitable. Quelques outils, mais surtout, une série de semaines sur ce thème, donc aussi des lectures, des réflexions en toile de fond, des choses à l’horizon de ma compréhension auparavant qui mûrissent en prises de conscience nettes.

J’ai fait une sieste, avant. Pas nouveau, mais là je comprends mieux pourquoi j’ai un coup de barre. Entre le planning dans mon calendrier avec des codes couleur qui font sens pour moi, et l’app “multi-counter” sur mon téléphone qui me permet de rendre visibles et de comptabiliser tout un tas de choses (mes rendez-vous médicaux ; mes pauses ; ce qui me coûte en termes de fatigue cognitive ; les émotions “ré-énergisantes” ; et pas des moindres, toute une série de routines et habitudes), j’ai enfin l’impression d’aller quelque part et de ne plus être dans les limbes.

Il faut que je remonte la table du salon qui est encore en bas. Ce grand cahier en équilibre sur mon ordi-sous-main, posé sur ma micro-table en canne, c’est pas idéal. J’ai compris, vraiment, que j’avais à reconstruire un nouvel équilibre. Peut-être qu’un jour il ressemblera à l’ancien. Peut-être pas. Mais dans tous les cas, tenter un raccourci vers l’ancien, ça ne le fera pas. Je me sens enfin équipée pour. J’ai trouvé un moyen de reprendre le contrôle de mon heure de coucher. Du coup, j’arrive à me lever plus tôt, ce qui est appréciable quand il fait chaud. Et ce qui permet aussi de se mettre au travail plus tôt, également appréciable quand on espère augmenter son pourcentage et déjà rajouter une heure de travail à ses journées.

Ça va bien mais je me méfie. Les dernières fois que ça “allait bien”, la semaine suivante c’était le fond du bac. Alors c’est différent, là, mais avant aussi, c’était à chaque fois différent. J’ai plus d’outils, mais est-ce que ça suffit ? Tout à l’heure, quand j’ai fini de bosser vers 16h, j’avais un gros coup de barre. Direction sieste, et petit à petit, j’ai commencé à avoir mal à la tête. Alerte rouge, donc. Est-il déjà trop tard ? Réponse dans une semaine. En tous cas, c’est clair, demain : minimum nécessaire. Pas d’extras. Le temps qui me restera entre le travail et les courses, je ne l’utilise que pour du repos ou des activités ressourçantes. Dodo tôt, attention particulière sur les routines.

Il fait trop chaud pour se promener, là, sauf tôt le matin. Je réfléchis à comment gérer les vagues de chaleur – un investissement pas juste pour la fin de cet été, mais pour tous ceux à venir. J’ai une clim mobile pour la chambre, cet hiver j’en achèterai une pour l’eclau, mais ça ne suffit pas. Il faut aussi organiser sa vie et ses activités autrement, avec la chaleur. Je n’essaie pas de faire autant de choses en Inde qu’en Suisse, et ce n’est pas juste parce que j’y vais en “vacances” et que la culture est différente. On ne mange pas aux mêmes heures en Espagne. On fait la sieste à plein d’endroits. Je me rappelle ma stupéfaction quand j’avais réalisé que tout fermait l’après-midi en Inde, et qu’on sortait faire du shopping la nuit tombée.

Le matin, je peux profiter quelques heures de mon balcon. Je travaille mieux, aussi, quand je ne suis pas en train de cuire. Je n’ai jamais été une lève-tôt (j’ai l’âme d’une grande procrastinatrice du coucher) mais je dois dire que là, j’adore me lever à 7 heures. Démarrer la journée avec quelques heures de soulagement, qu’est-ce que ça fait du bien ! Le soir il fait encore trop chaud, alors profitons du matin.

Le parapluie anti-UV, c’est une invention merveilleuse. 20.- chez Décathlon, s’ils ont encore du stock. Il faut que je m’en procure aussi un plus petit, pliable, qui rentre dans le sac. Les habits, aussi. J’ai plein d’habits que je ne porte plus depuis des années car une fois que le printemps a montré le bout de son nez, il fait déjà trop chaud. Mon duvet ne sert presque plus en été – j’ai un drap de lit indien parfait pour dormir quand il fait trop chaud, mais il montre des signes de fatigue, il va falloir que je lui cherche un binôme.

Je pense à Oscar, régulièrement, alors que Juju et moi établissons des petites routines de visite d’appartement. Je me sens assez en paix, même s’il me manque bien sûr, comme tant d’autres disparus me manquent, humains ou animaux.

J’ai un nouvel appareil photo. Deux, même. Cadeau, pour cause de non-emploi. De très jolis jouets. Je les apprivoise. Je me penche à nouveau un peu sur les entrailles de Lightroom. J’ai acheté une petite collection de succulentes, mon élevage de sempervivums m’y ayant donné goût. Je réfléchis à des arrangements. J’apprends qu’il ne faut pas les arroser quand il fait chaud. J’ai un faible pour les délospermes. Oui, j’ai trop de plantes, mais c’est comme ça. Je préfère diminuer mes rendez-vous médicaux et administratifs pour alléger ma vie, et apprendre à ne pas “intervenir” dans le monde à chaque fois que je repère un trou dans un système. Apprendre à me taire, tout un poème. Repérer quand je suis sur le point de mettre le doigt dans un engrenage, d’accomplir une petite action derrière laquelle se cache une cascade de dominos prêts à dilapider mes précieuses ressources. Identifier quand saucissonner les tâches, ou quand, au contraire, les enchaîner. Guetter mon “perfectionnisme du processus”. Faire plus de pauses. Garder mes plantes.

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Le parasol et l’incendie.

C’est une photo de Maximilien Lamy pour l’AFP et dont il raconte la genèse (dans un entretien à l’Obs,mais aussi au Parisien). Elle a déjà fait le tour du monde et la Une de différents journaux dont le New-York Times. Chacun sait qu’elle gagnera probablement tous les prix de la photo de l’année et peut-être aussi d’un siècle qui ne cesse de s’ouvrir sous des feux qui refusent de s’éteindre.

Par sa composition, par son sujet, par son angle et par l’histoire qu’elle raconte, elle signe qu’elle est immédiatement une oeuvre. Et une grande.

Maximilien Lamy pour l’AFP. Plage de Moutchic aux abords de l’étang de Lacanau, le 24 juillet 2026.

Le parasol et l’incendie.

Il ya un premier plan : celui de ce couple de vacanciers contemplant apparemment le désastre et y semblant indifférents. Un second plan qui est celui de l’incendie. Une voûte qui est celle des fumées et qui est comme un miroir apocalyptique du sable qui occupe la moitié inférieure de la photo. Un centre qui est à la fois vertical et circulaire, qui se plante et se déploie : ce parasol « Pastis 51 » tellement emblématique d’un kitsch qui raconte aussi une forme de détachement désabusé. C’est une photo du présent, avec les atours du passé, et qui préfigure le futur. Ce putain de parasol. Qui peut-être, sûrement même, fait écho à l’incendie d’en face, un incendie pareillement si ancré au sol et si déployé dans le ciel mais tellement plus dense, plus massif. Ce parasol si fragile et futile, amené là par ce couple, par-delà son kitsch, pour sa fonction première de protection, et qui est à lui seul le récit de la fragilité et du dérisoire de toutes nos protections actuelles face à un monde qui brûle à une telle vitesse, avec une telle intensité. Ce parasol qui distribue autour de lui tout l’apparat de ceux qui sont des vacanciers, de ceux qui en tout cas viennent à la plage avec parasol et fauteuils, ceux qui ont la plage confortable. On distingue aussi un sac, probablement isotherme, et trop de paire de chaussures pour eux deux seuls. Et un bodyboard. A qui est-il ce bodyboard ? A quoi sert-il ?

A l’arrière-plan il y a aussi cette ligne d’horizon que la colonne de fumée coupe en deux comme le récit d’une époque sur une ligne de temps. A gauche de la colonne, le ciel est de la couleur d’avant : clair et ouvert. A droite de la colonne et en prolongement du parasol, le ciel s’affiche comme sous cloche et avec la couleur jaunâtre et moite du temps des incendies, des grands incendies.

La composition visuelle confine ici au génie : à droite de l’image, ce ciel jaunâtre et saumâtre prolonge en creux l’image et la superficie exacte du parasol. Il annonce, il prédit, il décrit ce que seront nos prochains parasols qui ne nous protègerons plus de rien. Juste en dessous de ce second parasol métaphorique et prophétique, juste en dessous se tient un personnage, un enfant ou un adolescent. C’est le troisième et seul autre personnage visible et « identifiable » au sens de remarquable de cette composition. Il est à la fois l’ancrage au sol de ce second parasol, et il préfigure et instancie pareillement les enfants qui n’auront que ce ciel de fournaise et avec qui, déjà sous les fumées, nous suffoquons aujourd’hui.

 

A gauche la photo originale de Maximilien Lamy, à droite la même avec le parasol détouré et copié.

 

This is Fine.

Cette photo déjà faite oeuvre a donné et donnera lieu à pléthore d’analyses et de commentaires. Dans sa première circulation virale, le premier et presque seul récit de sa glose sociale qui se détache immédiatement est celui de l’écho au célèbre mème « This is Fine » dont André Gunthert racontait déjà la trajectoire d’image sociale en 2021.

Un mème que la photographie de Maximilien Lamy est venu « actualiser » tout en « l’auctorialisant », c’est à dire en en déplaçant l’autorité intellectuelle et lui donnant, ce qui est la nature propre des mèmes, un nouveau potentiel de circulation virale.

Par-delà ce mème, la première narration sociale attaché à la photo de Maximilien Lamy est donc celle de la contemplation coupable, et de la contemption que nous prêtons aux deux vacanciers qui n’auraient que dédain ou mépris pour le drame se déroulant devant eux et qui les rendrait de ce fait, à nos yeux, également méprisables. Ils sont deux, et de dos, mais ce couplage narratif d’une contemplation / contemption fait que la dynamique du récit de l’image nous autorise presque, presque, à les regarder en face, les yeux dans les yeux, et alors à tourner nous-même le dos à la réalité de l’incendie. Un retournement formidablement troublant qui ne nous laisse aucun choix : soit notre regard est aligné au leur, nous regardons par dessus leur épaule, et nous nous sentons pareillement coupables de notre indifférence et du fait d’être autant là que las ; soit nous avançons jusqu’à les regarder en face dans le chemin qui nous est proposé pour les confronter à notre jugement et alors à notre tour nous tournons le dos au réel. Dans tous les cas nous sommes impuissants. Et c’est peut-être cela que le cliché et le regard photographique de Maximilien Lamy réussit à capter avec une telle intensité sans jamais pourtant le photographier vraiment, c’est peut-être cela le vrai, le seul et le premier sujet de cette graphie en image : le récit de notre impuissance.

Et nous regardons ailleurs.

Il y a bien sûr aussi l’écho de cette phrase prononcée par Jacques Chirac en 2002 : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. » Car « à première vue » ils regardent l’incendie, et c’est parce qu’ils le regardent avec détachement que leurs vacances et leur regard deviennent coupables. Mais le regardent-ils vraiment ? Ou regardent-ils ailleurs comme le prophétisait la phrase de Chirac ? Un léger zoom permet d’en avoir la certitude et donc aussi, de déplacer le premier récit et d’en bâtir un second, encore plus puissant.

« ils » regardent ailleurs.
« Elle » regarde ailleurs.

Oui, ils ou plus exactement « elle » regarde ailleurs. Contrairement au récit de la circulation virale, ce n’est pas l’incendie qu’elle photographie, ce n’est pas de cette mise en abîme là qu’il s’agit. Elle ne regarde pas l’incendie : elle regarde celui qui est probablement son enfant au bord de l’océan du lac**. Elle ne photographie pas l’incendie : elle photographie son enfant. Il n’y a aucun doute là-dessus. Sur cette photo, sur sa photo à elle, il n’y aura que son enfant jouant au bord de l’eau et à l’horizon une végétation encore intacte ; seule peut-être une colorimétrie plus jaune qu’à l’habitude donnera à sa photo l’indice d’un effondrement. Elle n’est plus la femme photographiée en train de photographier l’incendie et de s’en inquiéter si peu et si peu des autres qui le fuient ou s’y consument. Elle regarde ailleurs. Et c’est un tout autre récit qui s’installe. Car ce regard là, son regard, n’est plus coupable, il est simplement humain. C’est le regard d’une humanité qui tente encore de faire tenir sur l’espace d’un cliché et d’un souvenir, la photo d’un avenir dans lequel des enfants jouent simplement au bord d’un lac.

** comme on me le signale sur mastodon, « ces 2 personnes ne sont pas face à l’océan mais à l’étang (immense, 1985 ha) de Lacanau. Au bord de ce lac, sur la plage du Moutchic, on regarde vers le sud, ou le sud-ouest, donc vers les incendies, pas d’autre possibilité ! »

<Mises à jour du soir et des lendemains.Dernier Edit le 27 Juillet>  Quelques commentaires en ligne le me rappellent, il y a presque 10 ans, en septembre 2017, c’est une autre photo qui trouvait sa place tout en haut d’une actualité déjà tragique. Celle de Kristi McCluer (pour Reuters) avec ces golfeurs de Beacon Rock Golf Course in North Bonneville, à Washington. Je vous en parlais dans un article de 2022, « La guerre du Golf » qui convoquait d’autres images et d’autres réactions.

Il y a, et c’est également rappelé un peu partout, l’antériorité de cette pochette d’album de Supertramp en 1975 et qui mettait en scène un autre effondrement : « Crisis ? What Crisis ? »

 

Du côté des imaginaires et des oeuvres d’art, je découvre aussi la composition « Atomic Picnic » de Daniela Edburg (2007). Qui n’est pas une prise de vue réelle mais un montage. Mais qui raconte la même histoire de l’anthropocène (cette photo fait partie d’une série intitulée « Killing Time »).

« Atomic Picnic. » Daniela Edburg. 2007

 

Je laisse les derniers mots sur cette photographie à André Gunthert : « Faire parler une photo, c’est parler à sa place, puisqu’elle est muette. L’exemplaire plasticité de la signification des images sans paroles devient ainsi une ressource pour les récits qui se cherchent. »

Des récits qui se cherchent. Des récits politiques et citoyens bien sûr. Et qui décideront d’un futur possible et du temps qu’il nous reste pour produire autre chose que des effondrements massifs dont le nôtre.

 

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Thoughts on Letting AI Write For You [en]

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I was planning to write another blog post. I may still write it – or not. But as I opened my computer, I had a pile of open tabs. I’d clicked on a bunch of articles of Daniel Miessler’s blog for possible further reading. Daniel is the guy behind LifeOS (previously PAI), a personal AI framework (infrastructure) I have written about and spent many (many!) hours battling with since April.

It had been a pleasant surprise to discover Daniel’s blog was active, and even more that it was readable, as most of what I’ve seen “from him” these last months is in the GitHub repo or PAI/LifeOS documentation and rather AI-sloppy, sometimes even to the extent that it sounds like his DA (Digital Assistant) posting on his behalf. (I say this with all due respect, the thinking behind PAI/LifeOS is genius.)

Not so with the blog, clearly well-written by a human (see, by the way, his AI Influence Level system, something in the same vein as AI Labels).

So I fell in the trap of looking at the topmost open tab before closing it, and I started reading, and I was even more pleasantly (ephorically?) surprised to read this:

I value text because I see it as one step away from thought.

I believe thinking is the one thing we should be careful not to outsource, and I worry what this idea smuggles in is a major step toward making our creations opaque to humans. Not just AI’s creations, but ours as well.

The reason I value Paul Graham so much is because of the idea compression work that goes into writing super clean prose. It’s difficult to write clearly because it requires thinking clearly.

Daniel Miessler, “Text is Thought, and Thought is Holy“

I worry that if we vibe-think to AI and have it spit out amazing HTML, we’re instantly disconnected from the idea. Like where did the idea go? It started as vibes and got put through a woodchipper and turned into someone else’s HTML.

I see this happen so much. A lot of writing is a way of thinking, it’s not “path to an output”. And I think that when thinking is missing in the process, we feel it, which is why AI Slop and even many “decently AI-generated texts” are so distasteful to read.

Because the “thought” they contain is not coherent, not organic, and we cannot access it comfortably through the text we’re reading. We need to do extra work to try to get at it – and sometimes it’s not even there. Just like “over-optimised” administrative processes end up outsourcing a large part of the work they’re supposed to do to the people they should be serving, “over-optimised” text production outsources part of its work to the reader.

We could maybe apply this analysis to badly constructed, hastily-written reports whose sections have been copy-pasted to death and which lack overall integrity and structure.

Jens-Christian wrote about this too in “Keep Your Voice“.

Daniel again:

I just feel like if you didn’t put the hard thinking and writing work into the original idea, and then maintain it in a format that’s easy for humans to read and edit, then you have somehow surrendered something Holy to the machines. I say this as a total AI maximalist.

This reminds me of two things that came upon my radar recently.

The first is this post by Alex Hillman about how generative AI has broken the social contract by upending the balance of effort from producing to consuming content. What used to be expensive (writing, creating a song, shooting a video, etc.) is now super cheap, in terms of effort (if not tokens). Sure, we used to have content farms and the like, but it was still a lot of manual labour. Now I can feed a one-line prompt to an AI model, leave the computer running and come back to a whole book of content. Sloppy, but a lot of words.

Over time, the world we live in has shifted more and more in the direction of “too much content, not enough brain time to absorb it”. It’s something humans have been complaining of since before the internet. But like everything, it’s speeding up like a hockey stick. The democratisation of online publishing, and social media on its heels, has brought in another height of cognitive overload and collective anguish about there being “too much stuff out there”. And now that more and more of this stuff is produced by machines that never need to sleep or eat (except a prompt or two), the overall quality of what is out there is going down as fast as its quantity is going up.

This reminds me somewhat of my thoughts about audio and video versus text, back in the day. If you record a 30-minute video and post it online, it took you 30 minutes, but it will also take each person who watches it 30 minutes. If you spend 30 minutes writing up your message, it will take the people reading it much less time.

Because what has not changed is the finitude of human existence. Not only is our time limited, but also our energy and ability to read, watch, learn, concentrate. This is, now more than ever, our bottleneck. Producing something today is pretty much worthless. Producing more is senseless. What has value is: does it enter somebody’s mind in a meaningful way?

There is a link between this and the AI brain fry explanation that I referenced some time back. AI has no limits on the concurrent projects it can work on, and no limits on how much content it can produce. But we have limits on how much delegation we can supervise, how many open loops we can stand, and how much content we can absorb.

And this brings me to the second thing: understanding cannot be outsourced. Andrej Karpathy now famously said you can outsource thinking, but not understanding. A lot of what AI produces does not help us understand anything. It gives the illusion of opening the door to that, but it’s more often than not just word froth. Reading is about understanding. It’s about meaning. There is no shortcut to that. Only you can learn and understand so that you later know.

When Karpathy says you can outsource thinking: well, some of it. But what we writers-as-thinkers know very well is that the thinking that we do when we write is the kind of thinking that leads to understanding. Saying that thinking can be outsourced is a slippery slope because it drags down a chunk of understanding with it.

Writing is thinking is understanding.

Well, that was the first open tap. 27 more to go. (Just kidding. I’m going to close them. I might write my Paléo Festival blog post tomorrow.)

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Transcriptions des gribouillis manuscrits [en]

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Pour les personnes qui attendaient de me lire sans devoir déchiffrer mon écriture à la main, les transcriptions (merci l’IA, faites avec Claude, pas contrôlées – donc signalez-moi si vous voyez des bizarreries) ont été ajouté aux photos de mes pages de cahier.

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Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?

Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations.

Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’est le cas depuis plus de 20 ans avec le lancement de Google News en 2002, ne trouvent aucune issue au pacte attentionnel Faustien qui leur a été imposé : laissez-moi indexer et réutiliser vos contenus et en échange vous serez visibles, ou empêchez-moi de le faire et l’audience de vos sites sera quasi nulle.

L’article de Nicolas Lellouche sur Numérama résume très bien les principaux enjeux de cette arrivée et le changement de statut de celui qui était, jusqu’ici, un moteur de recherche.

Il y a, bien sûr, de quoi s’inquiéter circonstantiellement toujours davantage, mais structurellement, sur le fond, rien n’a vraiment changé depuis presqu’un quart de siècle. Google est un moteur de recherche devenu un moteur de réponses (« il n’y aura plus que des réponses » prophétisait Marguerite Duras) ; Google est un béhémot calculatoire qui a bâti son succès sur un régime de captation d’externalités (le web) qu’il a progressivement transformé en autant d’internalités. D’abord sur des sources ouvertes (le web donc, et notamment Wikipédia) puis sur des sources propriétaires ou mettant en jeu des principes de propriété intellectuelle (la presse notamment). Et toujours en pratiquant « l’Opt-Out » c’est à dire la captation / prédation par défaut, libre ensuite à chacun de faire part de sa volonté d’en sortir (il est d’ailleurs possible de sortir votre site de l’AI Overview). Et lorsque la masse de ces internalités fut suffisamment « à l’échelle », Google se trouva alors en situation de jouer à son avantage la rivalité qu’il avait lui-même créé (et arbitré) entre la qualité, l’importance et la nécessité de la production de contenus externes d’une part, et d’autre part celle de la production de réponses internes suffisamment courtes pour ne pas heurter de front la propriété intellectuelle (jouant entre l’usage « de minimis », le Fair-Use et l’exception pour courte citation) et suffisamment complètes pour satisfaire des requêtes informatives sans nécessité d’aller chercher des compléments d’information à l’extérieur du moteur ou alors en le faisant uniquement dans l’écosystème de sites tiers déjà dans le giron de la firme.

Avec AI Overviews, Google pousse donc un cran plus loin cette logique phagocyte. Et ce faisant il cesse peut-être irrévocablement d’être un « portail » (il n’en était déjà plus que l’ombre depuis longtemps mais maintenait nonobstant une fonction d’accès et d’orientation) pour devenir une simple « porte », que chaque requête sur le moteur referme derrière notre passage.

Permettez-moi alors de formuler une question volontairement provocante. Et si finalement Google était juste en train de devenir … un média ? Google dont longtemps le métier correspondant à son chiffre d’affaire fut celui d’être une régie publicitaire, et de n’être que cela (malgré ce que ses fondateurs affirmaient dans leur article séminal). Google deviendrait donc un média. Mais un média aux fonds baptismaux particuliers : entièrement construit sur la prédation d’externalités, sorte de Cronos dévorant ses enfants, il se mue aujourd’hui avec AI Overviews en média autophage qui tend à ne plus se nourrir que de lui-même. Ce « lui-même » étant permis par la volumétrie totalement inédite ainsi que par les effets de dissémination en même temps que d’opacification immanents des LLM (larges modèles de langage). La question est de savoir jusqu’où et jusqu’à quand ce principe autophage pourra être poursuivi, et la seule certitude est qu’il ne pourra pas l’être éternellement car si grande que soit l’étendue des éléments constituant aujourd’hui la ressource indexable et pouvant être générée du moteur, elle n’est pas infinie et nécessitera donc toujours et tout le temps l’appui de ressources externes (au Royaume-Uni après deux ans de déploiement le trafic vers les sites d’éditeurs à drastiquement chuté – entre 20 et 40% de baisse). Sauf … sauf à considérer pouvoir se satisfaire d’un pourrissement (ou d’une emmerdification) et à disposer des moyens pour faire croire qu’il n’est que périphérique et marginal.

Deux éléments pour conclure.

D’abord le mythe de Cronos dévorant ses enfants laisse place au scénario dans lequel ceux-ci se voient finalement régurgités et renversent leur père pour s’installer comme nouveaux dieux sur le mont Olympe.  C’est précisément pour s’en prémunir que très tôt Google a eu l’intelligence de développer son propre LLM et pouvant s’appuyer sur l’immensité des données et des textes qu’il avait déjà collectés, traités, indexés, et dont il avait, bien avant même l’invention du terme « LLM », déjà fait corpus (à ce titre le programme Google Books exploité à l’époque avec les technologies disponibles du TALN – traitement automatique du langage naturel – fut une pierre angulaire déterminante.

Ensuite j’évoquais plus haut l’article séminal de S. Brin et L. Page dans lequel après avoir décrit la formule et l’algorithme du Pagerank ils reviennent en annexe sur la toxicité du modèle publicitaire qui fait aujourd’hui leur fortune et constitue leur seul paradigme de déploiement. Notez que ce passage (ces « annexes ») a étrangement disparu de la version accessible depuis le site de la firme, mais qu’elle est heureusement toujours présente sur la page originale du laboratoire de l’université de Stanford. La seule leçon à retenir de cela est assez simple : ne faites jamais confiance à un prédateur.

Tableau de Rubens. Cronos dévorant ses enfants
(Source Wikipedia)

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Pas toujours dans les vieilles casseroles [en]

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Transcription IA non-vérifiée (22.07.2026):

Lausanne, 18 juillet 2026, 20h40

C’est clairement moins pratique de tenir en équilibre sur ses genoux un plateau et un cahier qu’un ordinateur portable. Mais bon : le soir après le souper, cuisine rangée, sur le canapé du balcon avec Juju qui dort à côté, ça commence à prendre la forme d’une petite habitude sympathique, en tous cas maintenant que la chaleur est redevenue supportable.

Un point central de l’approche systémique stratégique de l’École de Palo Alto à laquelle je me forme depuis plusieurs années maintenant à l’IGB, c’est la notion que ce qui entretient un problème qui résiste à nos tentatives de le résoudre, c’est justement ce que l’on fait, généralement sans nous en rendre compte, pour essayer de trouver la solution qui le fera s’en aller : ce qu’on appelle, dans notre vocabulaire, nos “tentatives de solution.” Le problème, en fait, c’est la solution. On va donc s’évertuer (l’idée est simple mais c’est très loin d’être facile) à mettre un terme à ces bonnes intentions (mais oui ! on cherche une solution ! on essaie !) qui pavent l’enfer du problème dans lequel on s’enfonce.

Lors de mes deux jours de formation à Paris sur le thème de l’épuisement (généralement) professionnel — une famille de problèmes couramment appelés “burnout” — j’ai compris avec une très grande clarté que nos tentatives de solution sont là parce que jusqu’ici, ou dans d’autres circonstances, elles sont ce qui fonctionne pour nous. Les problèmes, c’est donc les situations où notre façon habituelle de faire face aux difficultés et aléas de la vie ne fonctionne pas. On pourrait dire qu’on a les problèmes qu’on mérite.

Peut-être que les problématiques d’épuisement l’illustrent particulièrement bien, ou alors c’est simplement parce qu’elles me touchent de près, mais là, j’ai l’impression que ce que j’avais compris et que je savais a maintenant été intégré. Le premier exemple est celui qui m’a le plus frappée — et l’effet miroir est évident. L’entrepreneur qui au bout de 10 ou 15 ans finit par se retrouver débordé par tous ses projets, qu’il lance les uns après les autres et mène avec succès. Faire toujours plus, développer de nouvelles idées, lancer des nouveaux projets et des collaborations : ça a très très bien marché pour lui pendant des années. Jusqu’à ce que ça ne marche plus. Effet de seuil, plus d’une bonne chose n’est pas toujours mieux, etc.

Depuis Paris, cette idée ne me quitte plus. Moi aussi, ça m’a longtemps réussi, d’avoir plein d’idées, de faire la locomotive, d’innover, de lancer des projets, d’apprendre de nouvelles choses, de connaître plein de monde, de faire ce que les autres ne font pas. Mais pas pour récupérer d’une commotion qui traînasse, bien sûr. C’est pas un scoop, et j’œuvre depuis longtemps à réduire la voilure.

Mais ça va plus loin. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans mon fonctionnement qui est une force, qu’est-ce que je fais qui me sert bien ou m’a bien servi, mais qui peut-être maintenant contribue à paver mon petit enfer ?

Un exemple sur lequel j’ai mis le doigt : je suis celle qui intervient. Quand je vois quelque chose qui ne va pas, je ne passe pas mon chemin. Je vais chercher la vendeuse pour l’informer que quelque chose a été renversé par terre. Je vais attraper le chat errant pour le castrer. Je vais appeler le service client s’il y a un problème avec leur produit. Je vais ouvrir l’espace coworking vu que personne d’autre ne s’y colle. Je pourrais continuer, la liste est longue.

Ce qu’il y a là-derrière est multicouches. Un bout de “si personne ne bouge, ça va rester comme ça, donc je vais me mouiller pour le bien commun.” Un bout de “j’aime pas quand c’est cassé ou que ça fonctionne pas comme ça devrait.” Un bout de “moi je suis cap’, pas forcément tout le monde, donc OK, je prends.” Un bout de “la vie en société c’est s’entraider et se rendre service.”

Mon challenge : intervenir moins, laisser passer plus. Même si ce n’est pas confortable.

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Refuser les titres et aller à des concerts [fr]

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Ah, les titres! Ces derniers temps, prise d’une inspiration subite, j’ai fait quelques exercices d’écriture à la main. Promis, je demanderai à une IA de me les retranscrire pour que vous ne soyez pas obligés de zoomer sur les photos de mes ratures sur votre smartphone. C’est une expérience intéressante, d’autant plus que je résiste depuis des années à cette idée que l’écriture à la main possède une qualité fondamentalement différente, sur le plan cognitif, à celle où on tape sur un clavier (ou l’autre, où on dicte, que je connais aussi).

Une chose très claire quand on se met à écrire à la plume dans un cahier en mode “exercice d’écriture”, c’est qu’on ne part pas avec une idée préconçue de ce qu’on va dire, et surtout pas avec un titre. L’article de blog, lui, appelle haut et fort son titre, et je suis de plus en plus convaincue que ce qui pourrait sembler être un détail joue un rôle fondamental dans le fait que les blogs aient été délaissés au profit des réseaux sociaux. Juste là, j’écris sans titre. Je mettrai quelques mots au pif une fois que j’aurai fini d’écrire.

Je crois vraiment qu’il y a des démarches fondamentalement différentes dans l’écriture en ligne.

On peut avoir une intention claire, un message à faire passer. On va écrire un article avec une certaine structure, un titre réfléchi pour bien rendre compte du contenu, et être un peu efficace pour les moteurs de recherche. OK.

Mais le blog, il n’est pas né du magazine en ligne, il n’est pas l’enfant de la presse traditionnelle qui s’aventure au pays du numérique. Non, le blog est plutôt l’enfant des diaristes, des gens qui expriment quelque chose qu’ils ont sur le coeur ou dans les doigts, des gens qui écrivent parce que ça leur sert à quelque chose d’écrire et de partager, des gens qui racontent quelque chose qui leur parle. La mission d’informer le monde et d’atteindre le plus grand nombre, ce n’est pas ce sur quoi le blog s’est construit. Le blog c’est le lieu des bouteilles à la mer, de la réflexion à haute voix, de la correspondance d’avant internet qui nous tombe par hasard sous les yeux.

Et dans ce monde-là, même si le titre a son utilité pour le lecteur – pour s’y retrouver, pour avoir une vague idée de quoi sa parle, peut-être même décider si on lit ou non la première phrase – il dessert plutôt l’écriveur. Il est une première marche haute sur laquelle il faut se hisser, il enferme le texte dans une boîte, et la pensée aussi.

Je refuse les titres, de plus en plus. Vous l’avez peut-être remarqué, ces dernières semaines, ces derniers mois. Je veux écrire, surtout. Tant mieux si vous voulez me lire, aussi. Mais le titre, franchement… c’est comme la photo d’illustration. Il y a quelques années j’ai commencé à mettre presque systématiquement une photo pour illustrer mes articles de blog. Parce que quand on partage sur les réseaux, ça donne mieux. Et aussi parce qu’on aime les photos, et j’aime prendre des photos, et j’ai des tas de jolies photos, d’ailleurs. Mais vous avez peut-être remarqué que ma photo d’illustration n’a pas toujours grand-chose à voir avec ce dont je parle. Des fois oui, un peu. Mais la plupart du temps, je regarde juste dans mes photos récentes, j’en choisis une sympa. Parfois elle me parle un peu par rapport à ce que j’ai écrit, mais pas toujours. Des fois c’est juste parce qu’elle est jolie.

Je me dis que je devrais nourrir la “médiathèque” de mon WordPress avec un petit stock de photos choisies, à l’avance, au gré de mes égarements dans mes albums photos. Je pourrais par la suite piocher directement dedans quand je suis prête à publier mon article, plutôt que de scroller sur mon téléphone pour chercher quelque chose d’exploitable, entre les captures d’écran, les photos de tickets de caisse ou de plantes malades, les mauvais clichés du quotidien et de mon salon en désordre, ou ma dernière mesure de tension artérielle.

Ecrire pour écrire, un peu, sans but précis. C’est peut-être pas génial à lire, surtout si vous me connaissez pas. Mais moi ça me fait du bien.

Ces temps je réfléchis beaucoup à l’équilibre de ma vie, au système complexe d’ingrédients multiples qui me permet de fonctionner et qui s’est effondré il y a 16 mois aujourd’hui. Je reconstruis. La fatigabilité est le sable dans les rouages. Je fais des allers-retours: faut-il me reposer plus? Faire moins? Faire plus mais d’autres choses?

Le manque d’activité physique peut nourrir la fatigue. Le manque de plaisir aussi, le manque de contact. Je me demande de plus en plus si le plus gros obstacle à ma récupération en ce moment n’est pas ce qui est en trop, mais ce qui manque. J’apprends à me reposer mieux – plus tôt, plus consciemment. Il faut faire des pauses avant d’en avoir besoin. C’est pas simple pour moi, les pauses, mais je trouve des stratégies: un moment de puzzle, écouter quelques chansons, m’étendre avec un podcast ou un livre, même regarder ma série.

Mais le gros de ce qui manque juste maintenant c’est le mouvement et le plaisir. Donc je suis en train de me mettre à reprendre l’activité physique. Pas juste me promener au parc. Ramer ou pédaler et me retrouver à bout de souffle et les pulsations à 180. Il n’y a pas besoin de faire ça longtemps – ça me fait déjà un bien fou. Justement: je ne peux pas juste “reprendre” ce que je faisais avant directement. Je dois reconstruire. Alors reconstruisons. Ma vie sociale et mes loisirs ont pâti: ça aussi, il faut reprendre. En mars, j’ai tout coupé, mais peut-être était-ce trop radical? Ou nécessaire sur le moment, mais plus maintenant?

J’ai été à deux concerts ces dernières semaines. Mika et Lewis Capaldi. Ça fait un bien fou. Même pas de mal de tête le lendemain, malgré des nuits courtes. La semaine prochaine, je vais à Paléo deux soirs. Je me réjouis. Je vais remettre les pieds au judo et au chant dans les semaines qui viennent, à voir exactement quand, en mode “thérapeutique” pour commencer. Pas tout le cours, pas toute la répète – une dose limitée pour en tirer les bénéfices sans déclencher l’alerte de surcharge. Il trotte aussi dans ma tête l’idée d’organiser une après-midi par mois “sociale”: apéro ou thé, jeux de société ou puzzle. J’en ai marre de ne pas voir les gens que j’aime. Je vais aussi couper dans les rendez-vous médicaux: bien sûr qu’on ne peut pas tout envoyer balader, je dois faire mon job de patiente, mais certaines choses peuvent peut-être être espacées, ou repoussées, ou même mises sur pause “jusqu’à ce que”.

L’autre chose qui est cruciale pour moi c’est la structure, les routines, les habitudes. Pas évident, entre l’accident et le changement brutal de rythme qu’il a amené, la reprise du travail un peu par à-coups, l’alternance de congés pour cause de formation ou de festival, le décès d’Oscar aussi. Tout ça a bien mis à mal la structure de mes journées et de mes semaines qui me sert de support. Pas facile de remettre ça en place entre les coups de mou dûs à la fatigue subite que je n’avais pas vue venir, les semaines de canicule en mode survie, les gens qui meurent et les diverses petites urgences de la vie qui ne prennent pas de vacances, elles. Mais je reconstruis.

J’essaie de me lever à heure régulière, même si ça peut vouloir dire moins de sommeil. En passant, c’est moins tentant de se coucher à pas d’heure quand on sait que le réveil sonne le lendemain que quand on se dit “bah je peux dormir si besoin”. Je mets en place des petites habitudes avec Juju – monter à l’appartement pour le petit déj sur le balcon et le souper. Il pionce à côté de moi en ce moment, pendant que je pianote sur mon clavier dans le noir. Mettre en route Bob et ranger la cuisine dans la foulée quand je ramène mes assiettes — sinon, le risque est grand que je ne le fasse pas par la suite. Un épisode de Grey’s Anatomy le soir: un objectif réaliste si je prends garde de me “programmer/vacciner” (“à la fin de l’épisode je sais que je vais vouloir enchaîner avec un deuxième, c’est fait pour ça, mais je vais quand même éteindre la télé et l’ordi et m’arrêter là même si c’est frustrant”) et si j’évite de mettre en route la série quand mon moral est en berne (mieux vaut juste écrire ou lire, à ce moment-là, et faire l’impasse sur la télé). Voilà un petit aperçu, il y en a d’autres.

Sur ce, il est grand temps que je descende (avec Juju) voir ce qui se passe ce soir à Grey Sloan Memorial Hospital!

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Who Vibecoded This Upgrade? [en]

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Unverified AI transcript (22.07.2026):

Lausanne, 16th July 2026, 21:10

I’m on the balcony, Juju by my side. He’s not afraid of the storm, after all his years outside. He’s more afraid of people, moving objects, loose cloth and phone lights in the dark. It’s nice that the temperature is bearable again. It rained yesterday evening.

I’m trying to figure out how to get my life back. It feels like my “life energy” is the product of a lot of moving parts, a complex dynamic system that feeds it, in a state of delicate equilibrium that got toppled when I had my accident, and that I’m struggling to put back in movement although almost all the individual pieces are now repaired. But it’s one of these 3D mobile puzzles which only manage to stay together when every single piece is in place and moving right.

If anything is missing, the whole thing collapses. Not because anything is fundamentally broken, but because there is no easy path to putting everything back together at the same time.

It’s a scaffolding held together by routines, habits, ongoing motivation, exercise, fun and challenges, the right amount of social contact and rest, a sprinkle of urgency and pressure.

The trap is to try to rebuild what was. That ship has sailed. As with any crisis, loss or transition, what comes after can be good, as good or even better, but it will not be copy-paste from before. “Time waits for no-one”, sang Cat Stevens, I think.

Today’s struggles and challenges look a lot like my old ones. Some I recognize from the times preceding the accident. Others — and that is a little more demoralizing — carry me back to my pre-diagnosis years, a sense of being untethered that I thought I had left behind me for good.

I can’t just pick up the pieces and put them back the way they were. I need to rebuild. Re-solve issues I thought I had dealt with. That’s where patience comes in. If my ADHD diagnosis and treatment gave me the user manual and admin rights, the accident “upgraded” the system. There are regressions. The user interface has changed. And I’m the one who has to update the manual.

Right now I’m trying to work out the new usage limits and understand which runaway processes are hogging the resources. I’m spending a lot of time using workarounds, and monitoring, and doing trial-and-error.

A few things are becoming clear: lack of physical exercise is definitely an issue. It has to be reintroduced progressively. Lack of social life and fun activities, too. These will increase available resources in time, but right now they are limited and need to be carefully allocated. Certain activities that require excessive executive function are now placing a visible burden on the system, when before, the extra expenditure was just background noise… So I need to track them more carefully and spread them out over the day and the week. I need to make sure I can exit certain activities early, press pause regularly so the system doesn’t overheat.

I’ve looked at a bunch of habit or symptom-tracking apps. No surprise, none of them does precisely what I need. I took Claude’s suggestion and set up a very simple Google form that allows me to checkbox-capture the various dimensions and signals I think are useful. It all goes in a Google spreadsheet, timestamped, data to be tortured in any way I see fit.

As I have been writing night has fallen, it has almost become cold, and rain started threatening my words of ink. I have retreated inside, escorted by rolls of thunder and discreet flashes of lightning. Juju followed close behind and is now working on his kibble.

This week has been up and down. Lewis Capaldi in Montreux two days ago. Learning the death of a young colleague yesterday. A pit of discouragement this morning. Calm and hope tonight.

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Généalogies du profilage

Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus riches que ceux que nous pouvons avoir aujourd’hui sur ces sujets, ont été perdus. Et plus encore, qu’ils ne semblent pas plus avoir été résolus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le profilage semble embourbé dans ses limites sans parvenir à ouvrir de voies pour les résoudre. 

La rationalité statistique est au fondement des Etats modernes, rappelle Genicot à la suite d’Alain Desrosières (La politique des grands nombres, La découverte, 1993), d’Alain Supiot (La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015) ou encore de Theodore Porter (The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900, Princeton University Press, 2020). Mais elle est également au fondement de l’intelligence artificielle. Les statistiques permettent à la fois de quantifier le social et de le prédire, de profiler chacun « sous le prisme d’attributs qu’il partage avec d’autres ». Nous sommes non seulement statistifiés, mais également comparés. Le profilage dont nous sommes l’objet, bien souvent par devers nous, consiste à prédire notre comportement depuis la comparaison avec celui des autres à partir des régularités du passé. Partout, nous sommes notés, prédits, quelque soit la marge de certitude ou d’incertitude des traitements et inférences. Le calcul est normalisé, naturalisé par un score, une note. Que ce soit pour s’assurer, emprunter, se loger, obtenir un emploi, recevoir des allocations, être mis en relation avec d’autres…  Pour Genicot, ce profilage, ce scoring, les appariements qui en découlent, sont des techniques de régulation, des outils de gouvernementalité. Mais, alors que la loi s’applique à tous de la même façon, le profilage, lui, permettrait de s’adapter aux caractéristiques de chacun. Pour le philosophe du droit, il promet d’individualiser le droit pour « pleinement réaliser le principe d’égalité », pour produire des « règles sur mesure ». Tout l’enjeu du livre consiste justement à vérifier cela. Est-ce que le profilage remplit cette promesse ? Est-ce qu’il rend la justice plus juste ? 

Des débats de calculs

Pour déplier ses constats, Genicot observe trois milieux où se déploient, presque concomitant des techniques de profilage : le travail, l’assurance et le crédit. Dans chaque secteur, Genicot révèle, extirpe des archives les débats de l’époque. Et ceux-ci sont étonnement nourris. Les calculs d’alors viennent avec des questions. La science balbutiante s’interroge, quand l’ingénierie d’aujourd’hui semble avancer comme un rouleau compresseur, sans vraiment s’interroger des défaillances que ses calculs produisent ou des limites que la statistique atteint, comme le relevait danah boyd il y a quelques années (et qui vient de donner lieu à un livre qui sera publié le 29 septembre aux presses de l’université de Chicago, Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census). 

Les pratiques de profilage, rappelle-t-il, sont antérieures à la naissance de l’informatique, même si l’informatique va leur permettre de se déployer et de s’étendre sans commune mesure. Les premières classifications sont produites pour distinguer les capacités des élèves en créant des tests mentaux et d’aptitudes avec la psychologie différentielle. Les mathématiques servent alors à mesurer l’intensité et la qualité des sensations, la vitesse de réaction… pour mesurer les différences interindividuelles et caractériser les populations en marge de la société : les aliénés, les criminels, les pauvres, les anormaux. Derrière ces tentatives pour améliorer la justice en permettant aux politiques publiques de s’adapter aux profils de chacun s’amalgame des capacités de discriminations inédites porté par tout un courant eugéniste comme le montrera le paléontologue Stephen Jay Gould dans La mal-mesure de l’homme (Odile Jacob, 1997) ou plus récemment Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’intelligence artificielle  (Zulma, 2022, voire également notre critique). Les tests mentaux visent à diagnostiquer les enfants anormaux dans le contexte de l’instauration de l’obligation scolaire, avec, pour ses promoteurs, une volonté d’améliorer la justice sociale. 

Le terme même de profilage naît pour décrire cette mise en nombre des individus, en 1909 et s’accompagne, dès l’origine, d’un mode de production graphique pour relier les résultats aux différents tests. Au-delà de l’école, les tests vont rapidement être appliqués à l’orientation et à la sélection professionnelle, pour mieux faire correspondre les profils psychologiques aux métiers. Genicot, en plongeant par exemple dans les travaux de Jean-Maurice Lahy, dans les années 30, nous montre que les ingénieurs de l’IA n’ont rien inventé. On produit des tests psychologiques sur deux groupes de travailleurs, les bons et les mauvais (selon une distinction déjà pleine de biais, puisqu’elle ne repose que sur l’appréciation de chefs de services et le nombre de fautes professionnelles recensées) pour produire des métriques distinctives. Test qu’on peut ensuite faire passer à tout requérant pour mesurer si ses caractéristiques sont plus proches de l’un ou l’autre groupe. On tente de mesurer l’énergie, l’endurance, la concentration, la capacité d’initiative… via des tests psychométriques qui ne vont cesser de s’affiner. On les fait passer à une galerie de métiers pour tenter d’identifier ce qui singularise chaque secteur… Le profilage est dès l’origine une comparaison aux attributs statistiques des autres. « L’essence du profilage consiste à prédire une variable cachée (ici : une aptitude) de manière probabiliste, c’est-à-dire sur la base de caractéristiques (ici : les résultats obtenus à des tests psychotechniques) qui sont fortement corrélées à cette variable ». On le voit, malgré leurs efforts à « désubjectiver les méthodes d’appréciation », ces techniques les réifient. Les conditions sociales sont invisibilisées dans les capacités des individus : « le profilage réduit des situations sociales à des propriétés individuelles » et les biais de l’entité qui profilent sont passés sous silence. 

Pas étonnant que ces tests professionnels soient donc contestés. Leur caractère discriminatoire en termes de genre, de niveau social, d’origine… se dévoile à mesure que ces profilages se répandent. Les tests d’aptitudes professionnels montrent par exemple que 58% des Américains blancs les réussissent contre seulement 6% des personnes noires. Les débats pour rétablir l’équité se démultiplient alors. Faut-il différencier ces tests selon l’âge, le genre, l’origine ? Ce n’est qu’en 1991 que les Etats-Unis tranchent en prohibant les pratiques d’ajustement des scores selon l’appartenance à un groupe protégé. Mais si le débat est tranché, il n’est pas réglé. J’ai l’impression que l’enjeu de corriger les biais reste entier. Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment comment les corriger. Comme si les débats, tranchés par le droit, les avait arrêtés, sans stopper les pratiques ni les problèmes afférents. 

Avec le développement du numérique, le profilage va s’amplifier. Le big data permettant de démultiplier le profilage psychologique, malgré toutes les limites de ces tests, comme nous le disaient il y a quelques années déjà le psychologue Alexandre Saint-Jevin. En fait, le profilage va également s’étendre, comme celui des chercheurs d’emploi, initié au prétexte de mieux les accompagner et qui va surtout servir à les sanctionner et faire peser sur eux des contraintes plus importantes (sans que ce contrôle ne produise aucun horizon, comme nous disions en disséquant Chômeurs, vos papiers (Raisons d’agir, 2023), qui soulignait l’inefficacité du contrôle du chômage). Il va conduire également à un recrutement de plus en plus automatisé, où les systèmes calculent (un peu n’importe comment il faut le dire) la correspondance d’un CV à une annonce. Pour Genicot, la « logique corrélationnelle » se répand et s’impose partout, jusque dans l’évaluation des employés sur leurs lieux de travail. L’appréciation des individus par des variables qui ne lui sont jamais propres se couple d’une comparaison statistique des résultats de chacun évalués par rapport à ceux d’un groupe. Le profilage tient tout entier dans ce rapport étrange de soi aux autres, où les limites des métriques utilisées sont invisibilisées par les ratios et indicateurs produits. Comme si finalement les chiffres pouvaient assurer d’une neutralité de façade, d’une neutralité dont les limites ne sont plus interrogées. Les scores de risques sont partout défaillants, il n’empêche qu’ils ne cessent d’être produits et utilisés, comme nous le pointions en lisant Jathan Sadowski.  

En observant les débats du monde assurantiel comme ceux du secteur bancaire, Nathan Genicot montre les mêmes ambiguïtés. 

Quelles discriminations acceptons-nous ?

La sélection des assurés et la tarification des primes sont depuis longtemps rattachées au calcul de probabilités. L’assurance va prendre son essor au XVIIIe siècle après l’essor de l’arithmétique politique qui invente un siècle plus tôt les premières tables de mortalité qui décrivent le nombre de décès par âge. Le risque assurantiel s’est longtemps apprécié au niveau du groupe, plus qu’au niveau individuel, là où la condition de chacun est affectée par la condition des autres. Il faudra néanmoins attendre la loi de 1898 qui impose au patron d’indemniser les salariés victimes d’accidents du travail, pour faire de l’assurance le gage de la réparation. Les assureurs se mettent à sélectionner les risques qu’ils veulent couvrir comme les assurés. Ils comprennent vite que « plus le profilage est affiné, c’est-à-dire plus il y a sélection et tarification différenciées, moins il y a de solidarité ». Une constance simple que tout le monde semble avoir oublié à l’ère du Big Data. 

A défaut de parvenir à identifier d’autres attributs pertinents, l’âge s’impose souvent comme une catégorie principale, notamment pour l’assurance vie. Genicot souligne que le débat a été constant entre individualisation et solidarité. L’assurance n’a cessé de chercher des variables pertinentes. Derrière ces débats, on en voit poindre un autre, plus philosophique s’il en était : quelles segmentations – et donc quelles discriminations – acceptons-nous en tant que société ? Et lesquelles refusons-nous ? Si tout le monde semble accepter celle de l’âge, la discrimination de genre ou sociale par exemple le sont bien moins. Et les débats sur la discrimination d’origine, aux Etats-Unis, décalque des rapports de domination de la société, sont nourris. L’intégration du comportement et du mode de vie aujourd’hui dans le calcul assurantiel reste souvent polémique, à raison, puisqu’il incrimine l’individu et masque les différences créées par les rapports sociaux. 

Comme partout ailleurs, les assureurs produisent des scores pour calculer l’assurabilité de chacun. Les assureurs ne vont cesser de développer un discours pour justifier la segmentation qui leur profite en promouvant des calculs qui seraient dénués de connotation morale, alors que nombre d’entre eux vont user et abuser de pratiques problématiques, par exemple en tenant compte de la domiciliation pour faire grimper les primes des populations racisées par rapport à celles des riches (et blanches) banlieues américaines. Pourtant souligne Genicot, malgré les critiques acerbes contre les pratiques du secteur, peu de monde interroge « la prétention à atteindre l’objectivité dans l’évaluation des risques actuariels. La pertinence du recours aux classifications ne fait, à peu de choses près, pas l’objet de débats ». Pire, comme le soulignait la sociologue Greta Krippner, l’individualisation du risque semble bien plus la conséquence de la lutte contre les pratiques discriminatoires des marchés de l’assurance plutôt que liée à l’émergence du néolibéralisme. Bon, cela ne signifie pas pour autant que l’évolution du capitalisme est absente de la segmentation assurantielle. Celle est stimulée par la liberté tarifaire, et renforcée par les progrès de l’informatique qui va permettre de démultiplier les variables et de faire disparaître les discriminations derrières la complexité des critères. 

La régulation va bien sûr s’inviter dans ces innombrables débats, par exemple en encadrant les tarifs pour prémunir l’exclusion de certains publics, ou en écartant certaines formes de segmentation les plus criantes et problématiques, comme celles sur la religion, le sexe, l’origine ethnique ou la génétique… mais sans remettre en cause nombre de pratiques problématiques. En fait, derrière les débats nourris, la société semble n’être pas parvenue à fourbir de règles claires ne permettant pas les contournements. L’interdiction de faire des distinctions de genre par exemple n’a pas conduit à limiter les possibilités de segmentations, mais à conduit à utiliser des critères plus précis, comme s’y essaie l’assurance avec la prise en compte des comportements, à l’image de la conduite automobile elle-même. Une personnalisation dans laquelle l’assurance oublie sa fonction initiale : celle de mutualiser les risques. 

Genicot rappelle pourtant que l’assurance, pour fonctionner, doit reposer sur une segmentation modérée. Même constat quant au calcul du crédit et de son risque, né lui aussi avec l’essor des techniques statistiques. Dès l’origine, portés par les grands magasins pour faciliter la consommation, ceux-ci déploient des formulaires standardisés pour classer les performances de remboursements des clients. Là encore, « l’apparente objectivité de la classification n’empêche pas la présence d’une large part d’arbitraire dans l’attribution de la note ». Si la standardisation s’impose pour réduire le pouvoir discrétionnaire des agents, la statistique va s’y imposer dès les années 50 en développant des scores pour évaluer les capacités de remboursements de chacun. Enfin, pas seulement. A mesure qu’ils se déploient, là encore, les scores se complexifient, cachant dans leurs critères leurs innombrables jugements moraux et sociaux. En 1963 par exemple, les variables d’un fournisseur de score prennent en compte toute information disponible : le taux de crédit déjà engagé et les revenus bien sûr, mais aussi le statut marital et la profession, en passant par le fait d’être syndiqué. Derrière cette complexification des scores, c’est assurément notre compréhension commune qui s’éloigne, et avec elle, notre capacité à les réguler. Les innombrables facteurs pris en compte servent à obfusquer la discrimination raciale ou de classe à l’oeuvre. On apprend à utiliser des variables très éloignées des nécessités, simplement parce qu’elles peuvent être de bons prédicateurs, comme le fait d’avoir déjà un compte bancaire, ce qui est le cas de 87% de ceux qui paient leurs échéances de crédits… au risque que ces calculs accentuent les biais inhérents. Pas étonnant que, désormais, les économistes eux-mêmes estiment que les banques ne savent plus prêter à ceux qui en ont besoin. C’est comme si, à mesure qu’ils se perpétuent, les calculs se radicalisaient d’eux-mêmes. Comme l’IA semble s’écrouler à mesure qu’elle s’entraîne sur les données qu’elle produit, les calculs de la société semblent s’effondrer sur eux-mêmes à force d’être usés. Les scores de crédits, dont le célèbre Fico Score qui naît en 1956, se développent pourtant dans un contexte de compétition forte, promettant d’élargir le crédit aux plus pauvres. Il s’impose vite comme une métrique universelle… et immuable.

L’informatisation va permettre de renchérir le score de nouvelles variables, notamment cette des cartes de paiements électroniques qui permet de rendre les notes de risques dynamiques. Genicot rappelle que les notes ont une fonction disciplinaire. Elles font penser qu’elle dépend du comportement de chacun quand elles masquent d’abord des enjeux sociaux et de classe. Pire, malgré leurs lacunes intrinsèques, elles sont désormais utilisées pour d’innombrables autres services au prétexte d’un « besoin commercial légitime » : pour louer un logement, pour assurer une voiture, pour être embauché… « Tous utilisent la note de crédit comme un proxy, un indictateur du trait de comportement qu’ils cherchent à évaluer (tel que le fait d’être un bon locataire ou un bon employé) ». Le score de crédit devient un « outil de mesure de la moralité », alors qu’il est surtout, comme le disait Frank Pasquale dans Black Box Society (Fyp, 2015) opaque, arbitraire et discriminatoire. Les scores ne servent pas tant à clarifier les choses, disait-il, mais à les rendre plus obscures. 

Or, les scores modifient le réel qu’ils entendent décrire. Et à mesure que leur usage s’étend, radicalisent leurs effets. « Une mauvaise note entraînera un taux d’intérêt plus élevé, c’est-à-dire des conditions de remboursement plus difficiles pour la personne débitrice, ce qui accroîtra sa précarité économique. Si la note est prise en compte par des bailleurs ou des employeurs, l’incidence de cet effet de boucle sera d’autant plus significative. Une personne qui, à cause d’une mauvaise note, ne trouve pas d’emploi ou ne parvient pas à se loger, aura du mal à rembourser ses crédits et verra sa note diminuer encore davantage ». C’est en cela que les calculs se radicalisent, qu’ils renforcent le « lumpenscoretariat » qu’évoquaient Marion Fourcade et Kieran Healy. 

Là encore, des régulations seront votées pour encadrer les pratiques, mais sans vraiment parvenir à agir autrement qu’en limitant les pratiques les plus discriminantes. Derrière la neutralité des scores se cache l’accélération des biais. Même un score qui ne reposerait que sur les capacités financières des individus, serait foncièrement problématique puisque les capacités à rembourser sont loin d’être équitablement distribuées. Si l’enjeu est bien de prêter de l’argent aux gens, le score, par nature, vise bien plus à limiter le prêt qu’autre chose. Pas étonnant qu’on se retrouve donc avec des organismes bancaires incapables de faire leur métier : prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin ! L’information sur les décisions de crédits prises par les organismes, sur leur distribution, la mesure de leur équité… elle est bien souvent inaccessible. Les critères des scoring ou l’étendu des situations où ils sont utilisés également. Les innombrables données peuvent être désormais utilisées comme des prédicteurs de votre capacité de remboursement, également. Partout, l’opacité du scoring est la règle. Quand on voit par exemple le nombre de gens débancarisés, on se dit que les scores de crédit semblent surtout avoir appris, eux, à masquer leurs lacunes. 

Le risque d’un droit… sur mesure

L’essai de Nathan Genicot est bien plus sage que ma lecture énervée. Il souligne néanmoins combien les modèles statistiques et algorithmiques s’imposent dans tous ces secteurs « pour optimiser la prise de décision en se substituant au jugement humain ». Ils imposent l’idée que l’individu est seul responsable de ses notes, faisant fi du contexte social. Mais plus encore, il estime que le risque de ces calculs, de ces profilages, consiste à produire des règles de plus en plus individualisées, au risque d’altérer notre conception du droit lui-même, pour remplacer la règle qui s’applique à tous, par un droit sur mesure, calculé selon le profil de chacun. 

Dans la dernière partie du livre, il revient sur la critique d’une conception mécanique du droit : les peines similaires, impersonnelles, uniformes, à tous ont longtemps été considérées comme un idéal d’objectivité et de justice. L’impersonnalité des processus décisionnels étant vu comme un rempart contre l’arbitraire et un gage de prévisibilité. Mais là encore, au début du XXe siècle, cette conception est critiquée au prétexte que les conditions et le contexte sont toujours significatifs. A l’égalité succède le principe d’équité, et avec lui, l’idée d’une individualisation des peines pour que le droit soit le même pour tous, à l’image de la critique de la TVA ou des contraventions et amendes, qui s’appliquent à tous au même taux, même à Bernard Arnault, alors que leur impact ne sont pas les mêmes selon les revenus des justiciables. Bon, il existe bien sûr des moyens d’y remédier, en fixant par exemples des critères ou des seuils. Car, comme le souligne très justement le philosophe, le problème de l’individualisation est qu’elle n’a pas de limite. On peut personnaliser selon d’innombrables variables, comme nous le montre le marketing numérique. 

Dans les revues académiques du droit, actuellement, le débat est visiblement vif sur ces questions. La rêve d’automatisation invite certains à imaginer d’adapter la loi aux situations au grès des circonstances, à ajuster et calibrer les standards. Mais comment trouver le bon niveau pour traiter à la fois « les mêmes situations de la même manière » et « traiter différemment des situations différentes » ? « Un consommateur impulsif qui réalise régulièrement des achats en ligne pourrait par exemple se voir imposer des conditions plus strictes avant de pouvoir renvoyer un produit et se faire rembourser qu’un consommateur qui aurait, au contraire, un tempérament responsable et prudent ». Certes, mais sur quelles données, quelles inférences serait produit ce jugement comportemental ? Et serait-il lui-même juste, opposable, redevable ? On a un peu l’impression que ces perspectives oublient toutes les limites pointées par les débats passés que l’auteur a mis en avant dans sa généalogie. 

Pour Genicot, « la substitution des systèmes normatifs classiques par des dispositifs de profilage est déjà à l’œuvre », notamment dans les rapports de l’Etat à ses administrés. C’était le cas notamment, dans les années 70 avec le système GAMIN, un des premiers dispositif public de profilage pour conditionner le versement d’allocation familiales. C’est également le cas avec le profilage des bénéficiaires de la CAF et nombre d’autres outils de gestion du social que nous évoquons souvent sur danslesalgorithmes.net. Du profilage des chômeurs aux contrôles des frontières, l’individualisation et le profilage sont partout, mais ils produisent assez peu d’équité et encore moins d’égalité, au contraire. Le profilage produit surtout des conditions plus dures pour les plus vulnérables. L’optimisation prédictive partout où elle se déploie fonctionne mal, cela n’empêche hélas pas le développement d’innombrables formes de notations sociales. 

Pour Genicot, l’interdiction des notations sociales dans ce contexte par l’IA Act est le bienvenue, mais c’est oublier que le texte les rend licite plus qu’elle ne les interdit. Le RIA ne propose que de les encadrer, que de veiller à ce que les notes ne soient ni disproportionnées ni dissociées du contexte de leur production. Le fait que certains soient à haut risque ne fait peser sur eux qu’une surveillance accrue. Il ne vise pas à rendre les notes plus justes qu’elles ne sont. Ils ne nous invitent finalement pas à questionner la société. Il ne nous invite pas à changer la manière dont on calcule, ni ne nous aide à nous défier de l’enkystement des calculs. Il ne nous invite pas à changer la société, alors que demain, pour changer la société, il faudra assurément changer la manière dont elle est calculée. La personnalisation du droit, le profilage administratif, nous invite seulement à continuer la société telle qu’elle est. « Le profilage est profondément conservateur », rappelle le philosophe. « Le profilage conduit donc à créer des traitements différenciés dont il prétend cependant qu’ils sont conformes à l’égalité », sans offrir à la société les moyens de le vérifier. Ce n’est là que la parole des profileurs. Les innombrables enquêtes sur le sujet, notamment sur le profilage social, depuis les travaux pionniers de Virginia Eubanks, montrent toutes l’exact inverse. Aucun n’est conforme à l’égalité. En reposant sur l’individualisation et la responsabilisation de chacun, il est « l’exact inverse de la solidarité ». Le profilage « conduit à l’oblitération des relations et, plus largement du social. Le rapport de l’individu aux autres n’est jamais compris comme celui d’une interdépendance, mais uniquement comme une comparaison à une classe, à une collection d’individus ». « Les notes obscurcissent la dimension structurelle des inégalités sociales ». Et en s’imposant, elles nous empêchent finalement de les remettre en question. 

Au final, l’enquête historique de Nathan Genicot nous rappelle que pour changer la société, il va falloir changer la manière dont elle calcule. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Nathan Genicot aux éditions Amsterdam.
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Maven, l’impérialisme guerrier… sans limites 

La journaliste de Bloomberg, Katrina Manson, a publié en mars un livre consacré au Project Maven : A Marine Colonel, his Team, and the Dawn of AI Warfare (Norton & Company, 2026, non traduit). Maven est le nom du programme d’IA développé par l’armée américaine pour faire la guerre (l’équivalent des programmes israélien que nous avons longuement évoqué dans DLA, notamment dans L’IA, ça sert, d’abord, à faire la guerre). Le livre raconte la bataille d’un officier des Marines, Drew Cukor, pour imposer le projet et convertir l’armée américaine aux promesses de la guerre automatisée. 

On regrettera vivement que le livre soit parfois peu précis sur ce que fait et ne fait pas Maven. Si on y apprend toute son histoire, on n’apprend pas comment le système fonctionne concrètement, ce qu’il arme ni comment. Si le livre évoque longuement le travail sur certaines données, notamment les images et vidéos satellitaires et de drones, c’est au détriment de toutes les autres qui nourrissent aussi le tableau de bord pour faire la guerre, et notamment les données provenant des écoutes téléphoniques, de la surveillance et du renseignement. Son interface qui semble la plus grande réussite du programme à en croire Manson ne nous est jamais montrée. 

Il faut comprendre que l’enquête de la journaliste porte plutôt sur le développement de projet agile au sein d’une bureaucratie contrainte et retorse. Si le livre propose une solide chronologie, Manson semble parfois rater certains enjeux au profit d’une ode à la persévérance et à l’innovation, comme fascinée par ce que Cukor et son équipe sont parvenus à imposer, dans l’adversité. 

Lancé en 2017, le projet Maven est désormais pleinement opérationnel. Il est le projet fondateur du ciblage automatisé. S’il n’est que l’un des 800 projets IA de l’armée américaine utilisés sur les champs de bataille, Maven est devenu son système phare, déployé dans toutes les branches militaires américaines. Plus qu’un outil de ciblage sans précédent, Maven est une plateforme qui concentre les dispositifs de renseignement et d’opérations. 

L’obsession de l’IA

Drew Cukor était officier dans les Marines à Kandahar en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. C’est là qu’il découvre les ordinateurs sur le terrain d’opération. Autant dire que sa déception est grande. A l’époque, les listes de cibles produites par le renseignement étaient enfermées dans des fichiers Excel. Chaque service avait ses propres outils d’analyse. Mais ces outils étaient inexploitables sur le terrain. Dès sa thèse dans le corps des marines en 97, Cukor défend que l’intelligence des machines est inutile si les soldats de terrain n’y ont pas accès. Pour lui, les ordinateurs doivent aider à transformer la donnée en intelligence pour l’action. En Afghanistan, puis à Bagdad en Irak, il constate que les ordinateurs sont inutiles aux soldats. Quand il devient le responsable du département du renseignement des Marines en 2010, son objectif est de réparer le renseignement et pour lui, cela signifie y déployer la plateforme de gestion de données proposée par une startup américaine, Palantir, dont il a apprécié la démonstration en 2009. In-Q-Tel, le fond d’investissement de la CIA a investi en 2005, 2 millions de dollars dans Palantir. A l’époque, Palantir n’est qu’un démonstrateur pourtant : il affiche des données provenant de nombreux silos du renseignement et permet de voir quel analyste y accède. Il garde la trace des changements et des indications que portent sur ces informations les agents. Une forme de wiki du renseignement permettant de discuter des informations, de les valider ou de les écarter. Parmi les données disponibles, il y a des appels téléphoniques et leurs transcriptions, des rapports d’interrogatoires, des images et vidéos… Et un système de requête permettant de trouver la trace d’informations dans toutes les informations disponibles pour les recouper. Palantir n’est qu’une interface qui permet d’afficher les données et de coopérer entre analystes sur des données qui proviennent du renseignement. Un tableau de bord.  

Le rapport de la commission du 11 septembre a pointé les défaillances du renseignement et plus encore de matériel pour l’exploiter. Cukor partage le même avis. Pour Cukor, comme pour Thiel et Karp, les fondateurs de Palantir, les attentats de 2001 ont été un choc. Pour eux, le renseignement américain a échoué à empêcher le drame. Pour eux, l’IA est la réponse à apporter : elle a pour mission de transformer le renseignement et les opérations. Mais, les Marines, où Cukor travaille, est le plus petit des services de la Défense américaine et son département spécialisé dans le renseignement est encore plus insignifiant. Cukor décide néanmoins d’utiliser Palantir sur le terrain en Afghanistan, en 2011. Très rapidement, les officiers de terrain le trouvent utile. La Marine l’utilise pour déterminer des routes et des zones d’atterrissage. L’outil est pourtant très imparfait, mais il fait vite la démonstration de ses possibilités. Pour Cukor, comme il le défendra dans une note, la modernisation du renseignement militaire est clé : à l’avenir, l’analyse déterminera qui l’emportera sur le champ de bataille. Le but est d’accélérer et d’améliorer la décision avec l’aide de l’IA. A l’heure où Google fait rouler des voitures autonomes, pourtant, l’armée n’a pas ces outils dans son catalogue. Pas même de système cloud. Et ce quand bien « même si l’internet a été une création du Pentagon et qu’il dépense 38 milliards de dollars par an dans les nouvelles technologies »…. Pour Cukor, tout est à faire. Mais pour convaincre, estime le soldat, il faut des applications concrètes, qui collent au terrain, utiles sur site.

Cukor propose d’utiliser l’IA pour analyser les données des drones et améliorer l’information satellitaire. Cukor va visiter les entreprises qui produisent des voitures autonomes. En 2017, il rencontre IDenTV, une startup qui construit un modèle de vision par ordinateur pour drones, capable de repérer des objets sur une image. Le Congrès valide les fonds. Le projet Maven est lancé. Son ambition est tout de suite de faire du ciblage. Pour lui, l’IA doit aider à sélectionner et prioriser les cibles et aider à apparier la réponse appropriée. Pour lui, le département de la Défense ne devrait plus jamais acheter de systèmes d’armement sans IA intégrée. Son idée fixe est de créer une application de ciblage révolutionnaire et démontrer que l’IA peut « réduire la durée de la chaîne d’engagement entre la détection d’une cible et son traitement : repérer, localiser, neutraliser ». Pour lui, le département de la Défense doit fonctionner bien plus comme une entreprise logicielle que comme une usine d’armement pour être capable de traiter la donnée, actif capital du terrain. 

Pour cela, Cukor se dote d’une équipe dédiée bien sûr. Tous semblent des avoir des profils atypiques, si l’on en croit Katrina Manson. Cukor, plus qu’un visionnaire, est plutôt décrit comme un psychopathe par certains d’entre eux. Un bourreau de travail, obsédé par sa vision. Manson délaye les commentaires des uns sur les autres… 

Du côté de la création de Maven, elle explique que l’enjeu a été d’intégrer peu à peu des informations provenant de différents types de drones et notamment les images qu’ils produisaient, qu’il a fallu faire parler, analyser, pour que les systèmes reconnaissent des formes. Une gageure pas si simple, notamment pour les drones qui volent le plus haut, qui renvoient des images où les informations sont difficiles à identifier du fait même de l’éloignement. Certains motifs ne font parfois que quelques pixels. L’étiquetage des images pour l’entraînement des systèmes n’était pas simple, d’autant que ces images sont produites selon différents angles, altitudes… L’autre enjeu de Maven a consisté à construire l’infrastructure pour sécuriser ces données tout en donnant accès aux agents assermentés comme aux logiciels des entreprises privées. Dès le début Maven se conçoit comme un projet en partie ouvert aux industries de l’IA, notamment aux entreprises capables d’apporter les capacités de traitement et de sécurisation, celles capables d’apporter les logiciels d’analyses des flux vidéos, etc. Manson montre surtout que les capacités du renseignement américain ne reposent pas seulement sur les capacités techniques des agences, mais visent surtout à agencer des infrastructures sécurisées, capables de traiter les volumes de données et l’information, et délimiter les capacités d’action de chacun. La structuration a consisté à ce que le gouvernement s’occupe des données et loue les licences d’usages des systèmes, à charge de les intégrer sans que ceux-ci n’accèdent aux données et les intégrer aux lourds systèmes sécurisés de l’armée. Ces travaux ne se sont pas menés avec les grandes entreprises du secteur, mais plutôt avec de petits acteurs, comme Clarifai.ai ou Xnor… Peu à peu, les entreprises fourbissent des dizaines d’algorithmes d’analyses, certains pour identifier les visages, d’autres pour les images de drones ou satellitaires. Faire apprendre la reconnaissance de formes aux systèmes prend du temps. 

L’enjeu pour Cukor était d’obtenir un démonstrateur utile sur le terrain, même si imparfait. Les premières démonstrations ont lieu en Somalie, 8 mois après le lancement de Maven. La démonstration n’est pourtant pas totalement concluante. L’écran se peuple d’indications de détection et toutes ne sont pas exactes (la moitié sont mêmes complètement fausses). La détection est lente. Mais l’IA montre qu’elle est capable de compter des humains sur un marché, de suivre des convois de véhicules en mouvement, de suivre des individus ciblés. Et puis, elle pointe des individus cachés dans des buissons qu’aucun humain n’avait détectés. L’IA venait de faire la démonstration de son utilité. Malgré ses défauts, l’exemple était saisissant. 

Cukor va tenter de rallier nombre d’acteurs à ses projets. Notamment Google et sa filiale, DeepMind, forte de son succès au jeu de Go, alors que son patron, Demis Hassabis a signé une lettre ouverte en 2015 contre les périls à utiliser l’IA pour la guerre. Les approches de Cukor pour inviter à rallier son projet sont difficiles. Partout, des déclarations s’en prennent au déploiement de l’IA, à l’image des plus actifs et radicaux, les acteurs de Stop Killer Robots, lancé dès 2012. Alors que les dépenses militaires soutiennent des entreprises de la Silicon Valley depuis longtemps, les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont refroidi l’ambiance. Une entité de Google finira par signer un contrat avec Maven, pour le stockage d’infrastructure, pour aider l’armée à construire son propre cloud. En mars 2018, ce contrat entre Google et Maven est rendu public, déclenchant une vaste contestation dans l’entreprise… jusqu’à ce que Google annonce son retrait du projet (ou son implication semblait surtout anecdotique, mais symbolique). Microsoft prendra sa place. Puis bien d’autres. En février 2025, Google remisera ses principes. Peu à peu, les entreprises vont se joindre au projet, au prétexte de prêter leur concours à la sécurité nationale. En 2025, Hassabis lui-même affirmera que « les valeurs démocratiques de l’occident sont menacées ». La plupart de ceux qui ont dénoncé les dangers de l’IA se sont rangés pour se mettre au service du marché des armées. Après le retrait de Google d’ailleurs, le projet Maven est renforcé : le programme obtient « l’exemption de sécurité nationale », lui permettant de ne pas répondre de ses actions. Son budget passe de 16 millions de dollars en 2018 à 93 en 2019. Sous la gouvernance de Cukor, le programme Maven aura englouti 1 milliards de dollars.

Un long processus d’amélioration

Maven de son côté étend son projet à d’autres enjeux que l’analyse des images de drones, pour y intégrer des contenus de caméras de sécurité et surtout, des analyses de textes, de contenus audios provenant de l’écoute des communications, de fichiers provenant de documents capturés à l’ennemi. La labellisation permet aux algorithmes de progresser et d’identifier de plus en plus correctement de plus en plus d’objets. Ses équipes se déplacent d’un terrain d’opération l’autre pour tester ses outils, notamment en Afghanistan, où l’équipe se rend compte qu’il faut améliorer les modèles car les données d’entraînement utilisées en Somalie ne fonctionnent pas aussi bien ailleurs. Pour l’instant Maven ne fait que de la détection, mais pour Cukor, l’enjeu est déjà de passer à la phase suivante : cibler. Quand les algorithmes de détection s’améliorent en Afghanistan, ils s’effondrent aux Philippines : les véhicules à détecter ne sont pas les mêmes, l’environnement non plus… À mesure que l’outil s’étend, le travail s’étend. L’enjeu à suivre des cibles est plus complexe que la simple détection… Malgré l’effort de détection, les frappes de drones sont loin d’être parfaitement sécurisées, les erreurs et les dommages collatéraux sont élevés. Mais surtout, Maven va peu à peu devenir ce pourquoi il est peut-être vraiment créé : pas seulement optimiser l’information, mais peut-être plus encore optimiser les ressources militaires, c’est-à-dire concentrer la puissance de feu pour qu’elle ait plus d’effets. L’IA pour faire la guerre est aussi, si ce n’est d’abord, un outil pour optimiser les ressources, décider de quelle arme employer… Maven semble un tableau de bord comme les autres : utilisé pour optimiser et contrôler les dépenses !

Au détour de son histoire, Mason raconte souvent l’obsession chinoise de l’armée américaine. A tous les niveaux, l’armée US semble convaincue que le prochain terrain d’opération sera une confrontation avec la Chine. Les américains sont convaincus que la Chine va reprendre Taïwan, plateforme de la construction des puces électroniques mondiales. Et l’armée américaine est convaincue que l’IA peut les aider à détecter l’offensive chinoise qu’ils attendent et contre laquelle ils se préparent. 

Manson évoque bien sûr Palantir et son PDG, Alex Karp, « le dealer d’armes IA du XXIe siècle ». En quelques années, Palantir est devenu le premier fournisseur de systèmes de Défense au monde. « La seule façon d’être en sécurité pour les Américains, est de s’assurer que ses adversaires aient peur », clame Karp. Pour lui, les activistes de la paix sont une infection. Ses systèmes savent agréger comme nul autre toutes les données, tous les détails sur une carte permettant aux systèmes d’IA et aux analystes de tout voir et de tout planifier. En s’imposant peu à peu comme l’acteur incontournable des systèmes de Défense, Palantir a décroché un accord de 10 milliards de dollars avec l’armée américaine pour les multiples licences à utiliser ses outils. Elle est devenue l’une des entreprises les plus rentables du monde. En 2018, alors que Maven se déploie timidement, Cukor veut déjà aller plus loin. Il voudrait que Maven incorpore tous les systèmes que l’armée utilise pour devenir la plateforme unique, le tableau de bord de la guerre, et notamment, incorporer les vidéos dans sa carte pour permettre aux analystes d’avoir accès à toujours plus d’informations, simplement ou leur permettre de cliquer sur une cible pour que le système la trace et la détruise. Pour cela, Cukor estime qu’il faut intégrer l’IA plus avant, dans le flux de ciblage lui-même. Le problème, c’est qu’à l’époque, l’argent de Maven est destiné à l’intelligence, pas à l’opérationnel. L’armée dispose d’innombrables options logicielles et intégrer l’IA est encore hautement controversé. En avril 2018, Cukor rencontre Palantir et déploie sa vision des systèmes de Défense pour les 10 prochaines années. Il imagine une sorte de Google Earth appliqué à la guerre. Un tableau de bord rassemblant toutes les informations, les structurant, les rendant disponibles… et les analysant. Il demande à Palantir de réimaginer l’interface utilisateur qu’ils proposent avec Gotham, l’un de ses logiciels. De faire quelque chose sur mesure. Cukor va initier des discussions avec nombre de start-ups. En octobre, l’équipe de Maven installe Palantir sur ses serveurs. La communauté militaire est rapidement convaincue de l’apport, malgré les coûts, même si l’installation de Palantir rend Maven moins essentiel. Cukor insiste pour que tout soit profondément séparé, aucune donnée n’est autorisée à passer d’un système à l’autre. Si la protection des données semble assurée, d’autres critiquent le fait que le Pentagon construise des services en couches, comme des tranches de cake superposées. Mais Palantir ajoute une couche d’analyse sur Maven : « La nouvelle plateforme de Palantir superposait de la réalité augmentée aux flux vidéo, traçant des lignes de planification de mission aux couleurs vives sur les images pour désigner les itinéraires comme étant sûrs ou dangereux. Des cercles concentriques, appelés cercles de portée, rayonnaient depuis un site d’attaque potentiel sur la carte pour indiquer la zone où des victimes pourraient subir des dommages collatéraux. Cette superposition attribuait également des numéros à des bâtiments spécifiques, facilitant grandement la communication entre des équipes disparates. » L’interface rend le tableau de bord et les cartes plus lisibles. Dans l’équipe de Maven, plusieurs pensent que l’intégration de Palantir est problématique. Cukor fait entrer nombre d’autres entreprises dans Maven, bien avant les grands acteurs de l’IA que seront OpenAI ou Anthropic, pour développer des modèles pour analyser les images et les données. 

Mason égraine les relations partenariales entre Maven et d’innombrables startups de la Valley. Leur flux, leurs reflux… Les avancées, les reculs, les hésitations.. Les luttes internes dans l’armée pour piloter les programmes d’IA, les guerres de territoires autour du partage de données qui permettent aux programmes de fonctionner. Beaucoup estiment que les protections imposées par Cukor sur les données restent son pire échec, empêchant leur partage entre différents services plutôt qu’empêchant les startups d’y accéder. La dernière partie du livre est toute entière autour de cette guerre de territoire entre différents services de l’armée. Derrière cette bataille interne, tout l’enjeu est de permettre non seulement de repérer, mais plus encore d’éliminer, de raccourcir la kill chain, comme l’ânonne chacun.

Reste que les débuts de ces intégrations n’en sont pas moins laborieux. « Les détections par IA semblaient initialement encore plus laborieuses avec le nouveau système de Palantir. Les détections apparaissaient sous forme de points si volumineux qu’ils masquaient les objets, rendant impossible la distinction entre adultes et enfants par exemple ». En octobre 2019, Maven est sur le front pour éliminer Abu Bakr al-Baghdadi…Trump est ravi de voir l’assassinat en direct, comme s’il regardait un film. 35 000 frappes contre l’Etat islamique sont déclenchées en même temps que le raid. Maven remplit son contrat. A nouveau, le système détecte des problèmes que les analystes n’avaient pas vu. « L’IA apparaît enfin capable de déchirer le brouillard de la guerre ». Même si les frappes sont loin d’être sans erreurs, comme le pointait la presse à l’époque. Entre 1437 et 8000 civiles seront tués en 5 années d’opération contre l’Etat islamique en Irak et Syrie, comme le révéleront les investigations de la NPR et du New York Times. L’armée américaine sera contrainte à mener une deuxième enquête après les contestations de la première pour éclaircir ce point, mais ses résultats ne seront jamais publiés. 

Les défaillances de l’IA sont pour l’instant passées sous silence, mais nombre de civiles sont souvent confondus avec des combattants. L’IA ne distingue pas les bons des mauvais. Ce qu’il voit devient souvent une cible puisqu’il est conçu pour en produire. Pour les défenseurs de la généralisation de l’IA, l’IA n’est pas toujours en cause, renvoyant la responsabilité aux humains. Pour les prosélytes de ces systèmes, ils permettent d’accéder à plus de données que jamais pour mieux décider. Pour les journalistes, les victimes civiles sont toujours plus nombreuses que comptées dans les rapports de l’armée. Lors de l’opération Tempête du désert en 1991, 90% des bombardements manquaient leur cible, faute de précision. Désormais les erreurs proviennent bien plus des biais des systèmes, du défaut de contexte ou de l’ignorance. Pas sûr que ce soit plus rassurant. En 2015, l’armée américaine a bombardé un hôpital en Afghanistan faisant 42 morts : la faute à de mauvaises coordonnées et à des erreurs humaines, reconnaîtra l’armée. 

Pour s’améliorer, Maven a capitalisé sur l’étiquetage des données pour mieux aider à entraîner ses systèmes et améliorer leur performance. La labellisation coûte de l’argent et prend du temps. En septembre 2020, avec l’aide de Palantir, Scale AI puis Enabled Intelligence, la labellisation devient un gros business pour ses acteurs : elle représente 708 millions de dollars de contrats pour l’armée, sans compter les 400 étiqueteurs de données, des militaires  employés directement par Maven, qui disposerait désormais de quelques 100 millions d’images étiquetées. Une arme sur une épaule ne se distingue bien souvent que sur deux ou trois pixels. Mais une fois entraînés, les systèmes se révèlent meilleurs que les humains, puisqu’ils peuvent voir ce que les analystes ne peuvent pas voir. En fusionnant les données provenant d’innombrables sources (images, signal radio et électromagnétique…), tout l’enjeu est d’améliorer la détection d’objets qui ne sont pas visibles aux humains et de les faire apparaître sur la carte. Pour l’armée, l’IA n’identifie pas toujours des objets mieux que l’humain, mais elle les identifie avant et plus vite que l’humain. 

La journaliste évoque encore la difficulté à sélectionner les armes appropriées, qui doit répondre à des contraintes nombreuses, de disponibilité, de temporalité et de communications. Ou encore, la difficulté à distinguer les combattants de ceux qui ne le sont pas. La Défense américaine se dote de documents de cadrage sur le ciblage, sans les publier. 

Maven, la puissance brute

Alors que Drew Cukor a quitté le programme en octobre 2021, en février 2022, Maven est déployé en soutien à l’Ukraine en Allemagne. Ses capacités de détection, confrontées à un nouvel environnement, nécessitent à nouveau une mise à jour pour s’améliorer. A nouveau, les algorithmes doivent s’adapter aux données et les données être labellisées pour s’adapter aux terrains et aux objets de guerre locaux. L’Ukraine n’est pas le désert. Il faut identifier les systèmes russes, comme les Tracteur-érecteur-lanceurs russes. Cela ne prendra que deux semaines seulement. Maven fait la demonstration que son système est capable de s’adapter très rapidement. 

L’armée américaine va très vite partager des informations avec l’Ukraine, mais sans leur donner accès à ses systèmes pour ne pas être accusée de participer à la guerre. Elle aide les analystes urkrainiens à regarder aux bons endroits. Depuis son QG allemand, Maven améliore son infrastructure cloud et sa connectivité pour éviter nombre de problèmes de latence. L’équipe transmet des cibles détectées à l’Ukraine, une trentaine par jour, 3 fois plus que ce qu’elle n’en voyait en Irak 5 ans plus tôt. La vitesse de la guerre a triplé en 5 ans, souligne Manson. Le nombre de détections ne va cesser de s’améliorer… Notamment en intégrant toujours de nouvelles données par exemple les interceptions de communications téléphoniques et radios russes, les explosions de missiles entendus via ces communications, les réseaux sociaux, comme les informations provenant de TikTok ou Twitter… « Les Etats-Unis deviennent les yeux de l’Ukraine ». Ils signalent également des points d’intérêts (jusqu’à 267 par jour en 2022) grâce à Maven. Mais l’enjeu n’est déjà plus l’identification de cibles, que les ressources en armes, missiles, munitions, drones… 

La guerre devient une question de puissance brute. Alors que l’armée américaine envoie des ressources sur le terrain, Maven teste et évalue plus de 1500 algorithmes pour améliorer son système. L’Ukraine va permettre à Maven de s’améliorer encore. Maven permet à l’armée ukrainienne de voir plus loin que le front. Après avoir progressé sur les cibles fixes, Maven s’améliore sur les cibles dynamiques. La communication s’améliore. Les ukrainiens sont désormais capables de détruire des cibles 18 minutes après que les Américains les leur aient communiqué. En 2024, l’Ukraine a détruit plus de 2600 tanks russes et plus de 5000 véhicules armés. Pour l’armée US, le soutien à l’Ukraine a permis d’engranger d’innombrables progrès. Le succès de Maven ne repose pas seulement sur ses algorithmes, mais bien plus sur ses données et la façon dont les flux s’interconnectent. Les systèmes sont désormais capables d’identifier un objet dès qu’une seule image se présente. Ils font encore des erreurs, peuvent ne pas tout voir, mais savent désormais repérer des objets, même avec peu de données d’entraînements. En 2024, l’armée américaine ne fait plus passer qu’une douzaine de points d’intérêts par jour à l’armée ukrainienne. Mais c’est d’abord parce que celle-ci a également énormément progressé et a bien moins besoin de l’aide américaine. Les taux d’erreurs se réduisent selon les chiffres de l’armée. La précision s’améliore. L’armée russe a utilisé des faux marqueurs sur le terrain, pour tromper les modèles de détection satellitaires, mais Maven a vite appris à les distinguer. Les données sont devenues le nerf de la guerre. Leur intégration de plus en plus rapide fait la différence. Maven est un système adaptable, qui se met à jour rapidement, comme un logiciel, explique Manson. « Il peut produire ce dont le commandement a besoin ». Sous le commandement de Whitworth, Maven est devenu un projet public, qui a quitté le secret. Le tir est désormais prêt à être entièrement automatisé. Au printemps 2025, le contrat du Pentagon pour Maven Smart System est passé à 1,3 milliards de dollars. Celui de Palantir à 480 millions de dollars. 

Les machines combattent les machines. La NSA écoute le monde entier. Et désormais, la NGA le regarde. Elle observe le globe en permanence. « En 2024, le commandement alimentait le système intelligent Maven avec 179 flux de données en temps réel provenant des domaines terrestre, maritime, aérien, spatial et cybernétique. » Désormais, les opérateurs qui utilisent Maven approuve ou désapprouvent le ciblage depuis le tableau de bord de ciblage fourni par Palantir, déterminent les priorités, hiérarchisent les ciblages, et envoient directement des messages aux systèmes de tirs. La kill chain est effectivement devenue bien courte. « Une cible peut désormais passer de détectée à engagée en quelques minutes, contre plusieurs heures auparavant ». Maven sait désormais détecter et tracer les missiles ennemis en temps réel et travaille à prévoir là où ils vont frapper. 32 entreprises différentes travaillent sur le programme Maven, 25 000 personnes l’utilisent. Il a accumulé plus d’un milliard de détection d’objets. Depuis 2024, Northcom et le Norad l’utilisent. 

L’adoption de Maven est totale. Il est utilisé pour faire de la détection de franchissement de frontières aux Etats-Unis ou pour surveiller le trafic de drogue dans les Caraïbes. La garde nationale l’utilise pour surveiller les départs de feux. Les promoteurs de Maven comme ceux de Palantir estiment que Maven n’est pas un système d’armement, que valider une cible ne déclenche pas le largage d’une munition sur celle-ci. Mais cette défense semble de plus en plus une parade argumentative. Le système apparie les munitions aux cibles et propose une priorisation des cibles que les analystes peuvent certes aménager… 

Pour certains militaires, Maven nécessiterait une doctrine d’usage. Ce que montre Katrina Mason dans ses conclusions, c’est que pour l’instant, la seule doctrine consiste à l’utiliser. « L’IA dotée d’une capacité d’action autonome va non seulement complexifier le projet Maven et l’usage général de l’IA dans la guerre, mais aussi la rendre plus opaque pour l’utilisateur. Elle va également accélérer le rythme des conflits et en amplifier l’ampleur ; par ailleurs – et en dépit des arguments vantant le potentiel de désescalade de l’IA – elle risque de rendre la guerre plus probable. »

L’ajout de LLM dans Maven, via Palantir et d’autres entreprises, comme OpenAI ou Anthropic, a pris du temps. Les premières tentatives ont été déceptives. Elles semblent surtout utilisée pour développer des prototypes de campagne et pour planifier des décisions militaires. Mais leur usage est pour l’instant observé avec défiance, estime Mason, notamment par crainte qu’ils empoisonnent les systèmes. Cela n’empêche pas leur intégration de s’étendre, même si on connaît fort mal la manière dont l’IA générative est utilisée. 

L’obsession de l’autonomie, la réalité de l’escalade

Katrina Mason termine son livre en revenant sur les propos d’Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations Unies, qui souhaite interdire le recours aux armes autonomes et qui s’inquiète du développement de l’IA dans le domaine militaire. La balance est pour l’instant difficile à faire, par manque d’information sur les systèmes et leurs conséquences. L’IA dans la guerre permet-elle de limiter les dommages collatéraux et les victimes civiles ou de les étendre ? Toutes les armées qui déploient ces systèmes assurent garder la main : qu’il y a toujours un humain pour valider les décisions de l’IA, mais on sait que cela tient d’une fable plus que d’une réalité. Le contrôle humain tient d’un slogan vague et mal conçu. Les systèmes embarquent les biais du renseignement avec eux et peuvent mal identifier les personnes depuis les lacunes des systèmes de reconnaissance. La Convention sur le contrôle des armes (CCW GGE) discute depuis 2014 du problème des armes autonomes. Pour Mary Wareham, longtemps responsable de la question de l’armement à Human Rights Watch, l’une des initiatrices de Stop Killer Robots, nous devrions pousser les Etats à signer un traité pareille à celui de la réduction des mines antipersonnelles. Mais pour Cukor, comme pour l’armée américaine, le risque vient bien plus du risque de développement d’armes autonomes par ses ennemis. L’armée est plus inquiète de sa capacité à neutraliser une attaque que de réguler les siennes. Pour l’administration Trump, l’IA est une contribution essentielle et positive à la guerre en tout point, comme si les critiques n’avaient aucune voix au chapitre. Si la Chine semble plus modérée sur le développement d’armes autonomes, c’est certainement pour ralentir l’avancée américaine, explique Katrina Manson, qui semble avoir été contaminée par la perspective de guerre avec la Chine. Mais plus encore que l’autonomie, le déploiement de l’IA dans les conflits risque de conduire à l’escalade, comme l’expliquait un groupe d’experts de l’ONU. 

Pourtant, au terme du livre de Manson, on ne sait toujours pas très bien comment les résultats sont générés. Pour cela, nous ne disposons que d’une poignée d’images très rarement distillées, comme dans cette vidéo récente, relayée par le journaliste Dan Israel dans un article pour Mediapart soulignant l’emprise de Palantir sur l’armée américaine. 

Captures d’écrans d’images de Maven. Source. 

Ce que l’on y voit semble tenir d’une forme de jeu vidéo, un outil de simulation qui ne simule pas, où chaque paramètre semble appréciable, mais où nombre de décisions sont automatisées, proposées pour validation, choisies par le système.  

En mai 2025, le directeur de l’unité d’innovation pour la Défense américaine, Doug Beck, expliquait que l’Ukraine consommait 4000 drones par jour (autant que ce que le département de la défense achetait en un an). L’Ukraine a produit 3 millions de drones en 2025, un million de plus de ce qu’elle produisait en 2024 (voir notre article sur le sujet). Pour chaque drone commercial fabriqué aux Etats-Unis, la Chine en produit 100 de plus, rappelle Manson. Dans son budget 2026, le Pentagon prévoit de dépenser 13,4 milliards pour des systèmes autonomes, dont le Replicator, un avion de chasse sans pilote. Face à ces perspectives, les Etats-Unis souhaitent reconstruire leurs capacités industrielles militaires. Plus facile à dire qu’à faire. 

Chez JP Morgan, Drew Cukor ne s’intéresse plus à mettre de l’IA dans les armes, mais dans la finance (pas sur que ce soit plus rassurant). Les modèles d’IA vont permettre de redéfinir le fonctionnement des prêts, des hypothéques, des cartes de crédit, des placements, s’apprêtant à « turbocharger » l’économie, tout en contournant la conformité et les régulations établies, au risque là encore des biais, des erreurs et de l’injustice. 

Le débat sur la moralité de la guerre reste entier. Pas sûr que l’autonomie ne nous aide à la faire progresser, bien au contraire. Si l’armée semble prendre l’éthique au sérieux, il y a de quoi être cynique. L’IA renforce la distance des combattants à l’acte de tuer, mais risque également de les éloigner de la décision de tuer. Ce double mouvement échoue à reconnaître l’humanité de l’opposant, qui est de plus en plus mise à distance. « Les outils d’IA risque d’abord de désensibiliser les combattants et l’armée, d’actes dont nul ne sera plus responsable », s’inquiète la journaliste. L’IA devrait pouvoir minimiser les erreurs et les dommages collatéraux, mais ce qu’on en voit pour l’instant, c’est qu’elle fait surtout s’envoler le volume de dommages plutôt qu’elle ne le réduit. La technologie rejoue le paradoxe de Jevons : « les technologies qui améliorent l’efficacité et abaissent les coûts conduisent invariablement à l’augmentation de leur consommation ». Les systèmes d’IA produisent plus de cibles, plus vites et rendent plus facile leur élimination. Les cibles générées par une boîte noire rendent le commandement trop sûr de lui. Ces systèmes transforment la guerre en jeu vidéo. De partout, il simplifie la destruction. L’ennemi est désormais plus facile à tuer qu’à capturer. Ces systèmes ne font aucun prisonnier. Ils ne proposent aucune clémence. Le paradoxe de Jevons nous le dit depuis longtemps : « plus quelque chose est efficace, plus vous allez avoir tendance à l’accomplir ». Pire, termine-t-elle. Non seulement cette technologie peut faire des choses horribles, mais les garde-fous peuvent également être facilement ajustés voire enlevés, comme le montrait Lavender, l’équivalent de Maven pour l’armée israélienne, où le nombre de victimes collatérales d’un tir pouvait être abaissé ou relevé, au gré des besoins de la guerre. Pour Mark Milley, l’ex chef d’Etat major de l’armée américaine, le champ de bataille sous IA ouvre une boîte de pandore… Les atrocités ne vont pas disparaître avec l’IA, rappelle Manson. Pour un autre gradé américain, le champ de bataille prend le tournant de l’autonomie, mais ce n’est pas parce qu’on est capable de le faire que nous devrions y aller. Trump a renommé le ministère de la Défense en ministère de la Guerre. En septembre 2025, Pete Hegseth, secrétaire de la Défense américain, devant tous les généraux de l’armée US, a affirmé vouloir plus d’IA partout et plus du tout de contraintes d’engagement excessives.

40 millions de personnes sont mortes durant la Première Guerre mondiale. 85 durant la seconde. Maven est désormais partout. Dans tous les services sur tous les continents. Jusqu’aux outils des alliés de l’Amérique. L’IA est désormais au cœur de toutes les opérations militaires américaines. Les mavenites sont pour la plupart partis dans d’autres entreprises du complexe techno-militaire américain, et notamment les entreprises d’IA qui rend Maven désormais puissant : Palantir, Microsoft, Anduril, OpenAI. La Maven mafia est partout. 

Mais surtout, ces systèmes reposent d’abord sur une surveillance invisible et sans limite aucune, au prétexte d’obtenir toujours plus de données pour optimiser toujours plus ses cibles et ses frappes. Le succès de l’IA repose sur une surveillance toujours plus totale, sans limite ni garde-fous. C’est l’éléphant dans la pièce de l’autonomie. Celle d’une surveillance de tous sans limite. 

C’est à nouveau la grande limite du livre pourtant très documenté de Katrina Mason. La journaliste semble passer à côté de ce à quoi elle n’a pas eu accès, malgré la profondeur de son enquête. C’est pourtant dans ce qu’on ne voit pas dans ce livre que se cache le monstre à venir. Un monde qui rêve d’assurer sa sécurité sans plus aucune limite quand bien même pour cela il serait finalement surtout prêt à se détruire lui-même, dans un impérialisme sans limite, dans un autoritarisme sans plus aucune contrainte. 

Hubert Guillaud

Couverture du livre de Katrina Manson.

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Le panoptique du soin : la bienveillance de la surveillance

La capteur de chute est en passe d’être remplacé par un micro sous IA pour surveiller les petits vieux dépendants, raconte Steven Blum pour Wired. Qui a équipé son vieux père d’un dispositif de ce type, Sensi.ai qui informe les aidants du moindre problème. Le fils a fini par regarder les transcriptions des enregistrements effectués. « En lisant ses conversations intimes, je me suis soudain senti comme un espion, avec l’appareil pour complice silencieux. C’est moi qui avais insisté pour l’installer, mais je me sentais désormais mal à l’aise. De son côté, mon père ne se souvenait pas qu’on l’avait informé que Sensi écoutait ses conversations. » « Contrairement à Alexa, ces appareils n’attendent pas que quelqu’un prononce le mot « à l’aide » pour fonctionner. Ils commencent plutôt à enregistrer après certains événements précis : des bruits tels que des chocs sourds, des quintes de toux ou des cris, ainsi que des mouvements comme une chute du lit. Dans le cas de Sensi, l’appareil ne prévient même pas la personne âgée qu’il enregistre, ce qui explique en partie la confusion de mon père. »

« Sensi se présente aussi comme un outil de suivi du déclin cognitif, capable de repérer des anomalies dans les « schémas de parole, le ton, l’activité et les mouvements » des patients. Ihab Hajjar, neurologue spécialisé dans la détection de la démence par IA, doute de l’utilité du dispositif à cet égard. Il explique avoir vu des modèles cliniques identifier 60 à 70 % des patients comme souffrant de troubles cognitifs, alors que la prévalence réelle se situe plutôt entre 10 et 15 %. « Je n’ai vu aucune preuve solide issue d’un protocole d’analyse qui m’inciterait, en tant que clinicien, à recommander [des dispositifs comme Sensi] à mes patients », déclare-t-il. Sensi n’a pas sollicité l’homologation de la FDA (l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux) pour ces allégations, bien que sa PDG affirme que l’entreprise a entamé la procédure. »

Ça n’a pas empêché l’entreprise de lever 100 millions de dollars, un succès qui s’explique tant le public américain se méfie des maisons de retraites au coût prohibitif. Des dispositifs comme Sensi promettent de résoudre le dilemme de l’autonomie, en offrant sécurité sans contraintes physiques et surveillance sans contrôle institutionnel. Reste, explique Blum, que le discours de l’entreprise à l’intention des familles diffère de ce qu’indiquent clairement les documents destinés aux investisseurs : « les véritables clients sont ici les agences de soins à domicile, et Sensi affirme que l’utilisation de ses services leur permet d’accroître leurs revenus et de mieux fidéliser leur clientèle. Le témoignage d’une agence, publié sur le site de Sensi, faisait état d’une augmentation de 88 % du nombre de clients et d’une hausse de 85 % des heures facturables après l’installation des dispositifs de l’entreprise. »

Alors que la pénurie d’aide-soignante s’aggrave, des dispositifs de ce type sont en passe de devenir la norme. Pour Clara Berridge, professeure associée à l’École de travail social de l’Université de Washington, les dispositifs de ce type donnent l’impression que la surveillance est une condition sine qua non de la prise en charge. « Il peut y avoir consentement, mais cela ne rend pas pour autant le processus éthique lorsque les choix sont aussi restreints — du type : “Soit on vous place en maison de retraite, soit vous acceptez cet appareil” », explique-t-elle. « Placer les gens face à deux options indésirables est une situation très difficile. »

Ici, les personnes ne peuvent même pas évacuer leur émotion sans que cela déclenche une alarme. L’association américaine des personnes retraitées rapporte que 25 % des aidants américains surveillent déjà leurs proches à distance grâce à des applications, des plateformes vidéo, des objets connectés et d’autres systèmes — soit près du double du nombre de personnes utilisant ces technologies en 2020. Bien que Sensi soit utilisé pour détecter les chutes dans le cas de du père de Steven Blum, il est aussi capable de déceler la solitude. Un client cachait sa souffrance à ses enfants mais confiait à un ami de passage : « Je regarde davantage la télévision en ce moment, je me sens seul » ou « Peu de gens viennent me voir. Je me sens un peu triste. » Les mots ont alerté l’agence d’aides-soignants qui s’occupe de lui. Mais l’histoire ne nous dit pas quel remède ceux-ci ont administré.

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La stratégie Ender de l’IA : le monde comme délégation et comme simulation.

Le (Large) langage (Model) de la guerre.

« Il faut désarmer l’IA » écrit le pape Léon XIV dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas« , publiée le lundi 25 Mai 2026. De fait et à l’occasion des récents conflits, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, les technologies d’IA sont des puissances d’armement.

En première intention et sous les feux de la rampe autant que de ceux de la guerre, on a beaucoup parlé, ces derniers mois, de l’injonction faite par le gouvernement Trump aux grandes sociétés d’intelligence artificielle (IA) de se soumettre et d’accepter que leurs technologies soient utilisées dans le cadre de programmes militaires. Rien de vraiment nouveau car toutes les technologies et la plupart des industries (automobile par exemple) ont toujours été utilisées et mobilisées dans le cadre de guerres déclarées, ou en anticipation de celles pouvant l’être, y compris les fondements d’internet qui fut pour partie un projet de la DARPA.

Là où un changement de paradigme s’opère c’est qu’il s’agit cette fois de se plier (pour Anthropic et les autres) à l’utilisation de leur technologie d’IA, y compris pour la décision non-supervisée d’offensives et de ciblages à dimension létales, donc en clair pour tuer des gens de manière automatisée sur la base de choix dans lesquels la décision humaine n’est plus qu’un cadre de raisonnement parmi d’autres, ni déterminant ni déterministe, une variable d’ajustement de moins en moins requise, et de plus en plus systématiquement exclue de toute action ou réaction « en temps réel ».

Le patron d’Anthropic (Dario Amodei) a refusé de se plier à l’injonction qui lui était faite (refusant à la fois le cadre d’une utilisation létale et celui d’une surveillance de masse des populations). Trump l’a donc banni et mis sur liste noire, le privant notamment de juteux et décisifs financements étatiques. Dario Amodei a probablement vécu son moment « San Bernardino », à la manière dont Tim Cook (patron d’Apple) avait en 2015 refusé de baisser le niveau de sécurité de l’iPhone pour permettre au FBI d’accéder aux données du meurtrier de la tuerie de San Bernardino (à l’époque, il y a donc 10 ans, c’est pas rien à l’échelle des sujets dont on parle, j’avais pris un positionnement un peu … dissonant en posant la question suivante « un terroriste est-il un client Apple comme les autres ?« )

Dans une enquête de Bloomberg notamment relayée par une journaliste de la RTS sur X, on apprenait plus précisément ceci (je souligne) :

« L’image publique d’Anthropic repose sur une IA conçue pour servir l’humanité. L’entreprise refuse de franchir certaines lignes rouges, notamment celles des armes entièrement autonomes et de la surveillance de masse. Mais au début de l’année 2026, alors qu’Anthropic engageait un bras de fer avec le Département de la Défense sur les principes de son contrat en cours à 200 millions de dollars, l’entreprise soumettait une proposition pour remporter un concours du Pentagone doté de 100 millions de dollars.

L’objectif du programme était de produire une technologie permettant de superviser, par la voix, des essaims de drones létaux. Claude devait comprendre l’ordre vocal d’un opérateur humain et le convertir en instructions numériques pour coordonner la flotte de drones. Dans ce cas, l’humain donne une instruction globale. Une fois l’ordre transmis, les drones, grâce à leur propre intelligence artificielle en réseau, calculent leurs trajectoires d’approche et se répartissent les cibles sans intervention humaine.

Selon les sources internes citées par Bloomberg, la direction d’Anthropic estimait que cette utilisation respectait ses conditions d’utilisation car l’IA de ciblage létal est embarquée dans les drones eux-mêmes, pas dans Claude. Par conséquent, tant que l’opérateur conserve le pouvoir théorique d’interrompre le système, l’entreprise considère que l’arme n’est pas « entièrement autonome ».

Mais sur le terrain opérationnel, cette distinction relève davantage de la philosophie que de la balistique. Même si l’opérateur conserve la supervision et le pouvoir d’interrompre le système, il est techniquement impossible pour un humain de traiter assez d’informations pour l’utiliser à temps, face à la rapidité de calcul d’un essaim de drones propulsés par une intelligence artificielle en réseau. Le temps que l’opérateur comprenne que l’essaim a fait une erreur d’identification, la cible est déjà détruite. Dans l’imaginaire collectif, une armée de robots tueurs se représente souvent sous la forme d’androïdes humanoïdes lourdement armés, marchant au pas sur un champ de bataille. Or, le Pentagone ne cherche pas à reproduire le soldat humain, mais à le dépasser par la logique de l’essaim. (…) Il faut imaginer des centaines de petits drones, furtifs et peu coûteux. Animés par un modèle d’IA, ils communiquent entre eux en temps réel. Ils fonctionnent en réseau et se comportent comme une ruche. Si des drones sont abattus par l’ennemi, l’essaim recalcule instantanément sa géométrie et poursuit sa mission.

Leur objectif tactique est de saturer la cible. Ils sont conçus pour submerger les radars, épuiser les défenses anti-aériennes, traquer une cible sous une multitude d’angles simultanés et frapper de façon synchronisée.Cette stratégie s’inscrit dans le programme Replicator, annoncé en 2023 avec une promesse opérationnelle pour août 2025. Son objectif est de contrer l’avantage du nombre de l’armée chinoise en produisant des milliers de systèmes autonomes coordonnés par intelligence artificielle, sacrifiables et peu coûteux. C’est pour devenir le cerveau de ce type de chorégraphie qu’Anthropic avait proposé Claude.

Comme les sources de Bloomberg le rapportent, Anthropic n’était donc fondamentalement pas opposée au développement de systèmes autonomes, tant que la définition de l’autonomie s’alignait sur ses propres standards. L’impasse est survenue lorsque la direction d’Anthropic a exigé de maintenir l’humain dans la boucle de décision d’élimination de la cible, tout en refusant d’accorder au Pentagone un accès complet et sans restriction au modèle. Or, le Pentagone n’achète pas de boîtes noires. Perdant patience face à une entreprise qui plaçait sa gouvernance au-dessus des impératifs étatiques, le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth a ordonné l’interdiction pour les sous-traitants du Pentagone de mener toute activité commerciale avec Anthropic, la classant de facto comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement.

C’est une condamnation à mort commerciale qui excommunie la firme de tout l’écosystème de défense : désormais, aucun sous-traitant de l’armée n’a le droit d’interfacer ses systèmes avec Claude. Y compris Palantir. Anthropic a parié que ses capacités de raisonnement la rendraient indispensable. C’était une erreur d’appréciation. Pour l’armée américaine, un modèle capable à 95 % qui obéit est infiniment plus précieux qu’un modèle à 99 % qui discute les ordres.

Le Pentagone a immédiatement redistribué les cartes. Toujours selon Bloomberg, pour faire avancer son projet d’essaims de drones autonomes, l’armée s’est tournée vers une coalition de remplaçants incluant SpaceX, xAI, et des firmes de technologie de défense partenaires d’OpenAI.

 

D’autres, comme Sam Altman le patron d’OpenAI, se sont rapidement mis en mode carpette et plié à l’ensemble des demandes de l’administration Trump (avant de récemment rétro-pédaler partiellement sur la question de la surveillance de masse). Pourtant de fait et malgré la position de son patron, l’IA Claude d’Anthropic a largement été utilisée pour l’offensive actuelle contre l’Iran, un délai de 6 mois étant nécessaire avant son bannissement « effectif » et que l’entreprise est pour l’instant liée par contrat à l’administration US.

Toujours dans le cadre de la guerre en Iran, on apprenait dans The Independant que Grok avait été mobilisé pour une opération de lancement de plus de 2000 missiles :

« Selon un haut responsable de la Défense, l’administration de Donald Trump aurait fait appel au chatbot Grok d’Elon Musk pour lancer des milliers de missiles en Iran. Dans une déclaration sous serment visant à défendre le « trillionaire » contre un procès alléguant que les centres de données de xAI polluent illégalement les communautés noires, le responsable de l’intelligence artificielle au Pentagone a déclaré que le maintien en service du chatbot était « une question de sécurité nationale primordiale » — et qu’il avait été utilisé pour tirer plus de « 2 000 missiles sur 2 000 cibles distinctes en 96 heures ».

Grok, un chatbot d’intelligence artificielle générative développé par xAI, fait partie des quatre modèles d’IA « actuellement capables de prendre en charge des applications liées à la sécurité nationale », selon Cameron Stanley, directeur du numérique et de l’intelligence artificielle au Pentagone. »

War (is not a) Game.

Dans cette affaire et par-delà les singularités de la gouvernance actuelle des USA, c’est, dans le champ social le retour d’une imagerie de l’IA agissant en Terminator avec la crainte d’un soulèvement des machines. Certes les IA et les « machines » ne déclarent pas encore la guerre, mais sur les terrains de guerre, l’automatisation de décisions leur appartenant désormais entièrement peut engager de nouvelles forces, de nouveaux déterminismes du conflit, y compris dans son extension possible. Ce scénario – d’un soulèvement des machines – est aujourd’hui une médiane paradoxale dans le champ de la prospective : il n’est en effet ni pleinement ni actuellement crédible sur le plan technologique, mais il n’est pas non plus totalement exclu sur un plan politique (qui serait celui d’un emballement, une « furie épique » par exemple …). Ce paradoxe s’explique principalement par le fait que les IA « générales » ou « autonomes » n’existent pas mais qu’une autonomie de décision peut en revanche parfaitement leur être confiée, accordée ou déléguée et qu’à ce stade là, plus personne n’est actuellement en capacité de tracer les décisions qui seront alors prises : c’est le scénario de l’IA battant les meilleurs joueurs d’échec puis les meilleurs joueurs de Go. Dans ces derniers cas, la rapidité de calcul peut-être mise exactement sur le même plan que la capacité de décision puisqu’elle n’aura d’autre inférence, quoi qu’il advienne, que celles circonscrites au plateau de jeu et à détermination de la fin de partie. Sauf qu’on ne parle plus ici d’une activité récréative mais de terrains de guerres. Et sur des terrains de guerre (mais également sur des terrains médicaux, éducatifs, juridiques, etc.), la rapidité de calcul des machines entre en concurrence directe avec la capacité de décision humaine. Or prétendre déléguer aux machines une capacité décisionnelle au motif qu’elles calculent plus vite que nous est à la fois imbécile et dangereux. On m’objectera que les terrains de guerre moderne impliquent la prise de décisions à la milliseconde tout comme les terrains spéculatifs modernes (nos bourses) ont vu l’arrivée du High-Frequency Trading (trading à haute fréquence). Relire Virilio à ce stade n’est plus une option mais une impérieuse nécessité.

Image extraite du film War Games.

D’autres accélérations surviennent. En à peine 30 ans nous avons connu la première guerre entièrement télévisée, en Irak. En Irak encore les drones de combat (Predator) après l’attentat sur les tours jumelles. Hier toujours, la guerre par écran interposé. Aujourd’hui donc les frappes assistées par IA (notamment après le 7 Octobre). Et sous nos yeux la première guerre assistée par des LLM (notamment pour cibler des populations et des individus mais aussi pour permettre à des drones de se coordonner avec une autonomie décisionnelle alignée sur un objectif militaire).

Je reprends ici ce qu’Olivier Tesquet écrivait sur LinkedIn (et je souligne) :

« Je lis dans The Wall Street Journal que l’armée américaine aurait – encore – utilisé Claude pour frapper l’Iran. Puisque ces informations sont classifiées, impossible de savoir à ce stade comment les États-Unis se servent précisément des IA génératives dans le cadre d’opérations militaires. Mais ça m’inspire quelques réflexions générales à chaud.

Tout d’abord, peut-être que le conflit de cette semaine entre Anthropic et le Pentagone – avec cet ultimatum très serré lancé par Hegseth – était lié à des considérations beaucoup plus opérationnelles que ce qu’on imaginait.

Ensuite, quand je travaillais spécifiquement sur les questions de surveillance, j’étais hanté par cette phrase de Michael Hayden, ancien patron de la NSA et de la CIA, évoquant les « assassinats ciblés » par drone : « Nous tuons les gens sur la base de métadonnées ». C’était il y a plus de dix ans.

Désormais, la guerre à Gaza l’a cruellement mis en lumière, l’armée utilise des LLM pour profiler la population (palestinienne) et des systèmes d’IA pour automatiser ses bombardements. Le continuum répressif est évident. Il faut lire à ce sujet le travail capital de +972 Magazine.

Dans les deux cas, on tue en se basant sur des inférences probabilistes, qui prédisent des comportements. On prend la vie de quelqu’un qui ressemble statistiquement à une menace, pas quelqu’un dont on a établi la culpabilité. Les dommages collatéraux ? Les civils tués ? Des variables d’ajustement.

Mais avec l’IA, on franchit un seuil supplémentaire : celui de l’intelligibilité. On ne peut plus retracer le chemin logique qui mène du signal à la décision.
Conséquence : tout principe de responsabilité – y compris pénale – disparaît. Et c’est peut-être ce qui attire tant le pouvoir américain. »

 

Au milieu de tout cela, ne jamais oublier que comme tant d’autres, cette guerre en Iran, « du signal à la décision« , a commencé par un tir sur une école. « Du signal à la décision« . Une école primaire. L’école primaire Shajareh Tayyebeh à Minab, dans le sud de l’Iran.

Et qu’en plus de tout cela, nous nous éloignons toujours davantage de ce qu’écrivaient Bostrom et Yudowsky (deux théoriciens de l’intelligence artificielle) dont je cite souvent ici l’article de 2011, « The Ethics of Artificial Intelligence » :

« Les algorithmes de plus en plus complexes de prise de décision sont à la fois souhaitables et inévitables, tant qu’ils restent transparents à l’inspection, prévisibles pour ceux qu’ils gouvernent, et robustes contre toute manipulation. »

 

L’infanterie des données.

Si l’IA (et les LLM) sont la nouvelle artillerie des guerres modernes, alors les données (et métadonnées) sont leur nouvelle infanterie. Or ces données sont des armes de contact à la volatilité extrême. Capables de se retourner contre l’assaillant autant que vers l’assailli. On ne peut en effet que constater aujourd’hui avec autant d’inquiétude que d’effarement la multiplication, la massification et la récurrence des leaks, piratages et autres immenses fuites et vols de données : personnelles, fiscales, médicales, depuis des sources privées, des institutions publiques ou des ministères régaliens, pas une semaine, pas un jour parfois sans un nouveau scandale. A un point que cela en devient presque une sorte de routine et donne naissance à des arnaques de plus en plus nombreuses mais surtout de plus en plus efficaces.

Parmi les plkus récentes rendues publiques on notera celles de l’ANTS (11,7 millions d’usagers), de Almeris (15 millions de patients concernés et autant de données critiques dans le domaine médical), celle de la Banque Postale (11 millions d’usagers), celle de l’opticien Atol (5,9 millions de clients) ou de la chaîne Pierre & Vacances (4,5 millions de clients), sans oublier jusqu’à la DGFIP (direction générale des finances publiques) où les données de plus d’1,2 millions de comptes fiscaux ont été volées.

Ces fuites, ces leaks, ces vols, ces actes de cyber-piraterie ou de cyber-guerre sont aussi bien menés par des pirates agissant en collectifs « autonomes » que par des corsaires au service d’états voyous ou de puissances impériales. Et là encore, le scénario d’un effondrement oscille entre celui de l’impact d’un Armageddon planétaire et le ressenti d’une patate de forain en sortie de boîte de nuit à Arma-sur -Guédon dans la Creuse.

La stratégie Ender.

Dans ce roman de science-fiction, après des années à l’entraîner via de gigantesques simulations, on présente à un humain (Ender) un acte de commandement en temps de guerre et pour une bataille décisive, comme celui d’une énième « simple » simulation alors qu’il s’agit en fait de la réalité et qu’il est vraiment en train de commander des armées sur un terrain tout à fait réel.  Nous vivons aujourd’hui une stratégie Ender en miroir. Des IA prennent des décisions en temps de guerre dont certaines s’apparentent à du commandement, et elles le font sans en avoir de quelconque « conscience » tout comme Ender, persuadé d’être dans une simulation, n’éprouvait un quelconque sentiment de responsabilité sur des pertes humaines y compris lorsque celles-ci deviennent critiques. Et nous, nous les humains spectateurs de ces guerres, avons à la fois l’impression terrible d’observer une grande simulation qui nous échappe, tout en mesurant l’atrocité de ce qui s’y joue en temps réel, mais en la mesurant de si loin et via des images si artefactuelles et calquées sur la culture populaire (super-héros et autres reprises de codes de la pop-culture)  que la frontière entre le réel et la simulation n’est désormais plus qu’un vague continuum.

Plus rien n’appartient au réel qui ne puisse être simulé et donc simulacre. Et plus aucune simulation ou aucun simulacre ne nécessite d’être ramené au réel pour être éprouvé en tant que tel.

Depuis le début de la guerre faite par les USA et Israël à l’Iran, le compte de la Maison Blanche multiplie les publications qui mêlent images de films (Top Gun, Predator, Mission Impossible …) et images réelles de missiles frappant des cibles ; et quand il ne s’agit pas de films, ce sont les codes des jeux vidéos familiaux (les sports de la Wii U récemment) qui sont associés à ces mêmes images hyper-réalistes de frappes aériennes ou maritimes. De son côté le régime iranien des Mollahs répondait avec les vidéos du sacre de leur nouvel ayatollah où ce sont des personnages Lego qui sont filmés en stop motion (voir l’excellent Dessous des images consécré à « La guerre en Lego »). L’idée n’est pas de vendre une guerre « pop » : l’idée c’est d’anecdotiser complètement l’existence même de la guerre à l’échelle de certains espaces médiatiques.

Après que la guerre a été éloignée des médias à l’exception d’images et de discours qui n’étaient que de propagande, après qu’elle a été filmée au plus près et télévisée en temps réel, après que les témoignages et images qui la constituent se sont réfugiés dans les réseaux sociaux en en empruntant les codes (comme ce fut le cas souvenez-vous en Ukraine ou les témoignages sous les bombes adoptaient le codes des comptes Tiktok de l’âge des premières victimes), aujourd’hui ce qui se joue dans l’économie médiatique de la guerre c’est l’écartèlement permanent entre le réalisme de la disponibilité d’images et de témoignages insoutenables d’un côté, et la réalisation d’images et de récits totalement irréalistes et fantasmés de l’autre côté. Le tout arbitré en visibilité par des algorithmes relais de pouvoir et totalement inféodées à la volonté de leurs maîtres.

Et il ne s’agit pas pour nous de choisir mais d’accepter de prendre tout cela ensemble, car l’architecture de circulation de ces discours est en forme d’arène dans laquelle ces spectacularisations s’enchaînent et se répondent sans cesse et sans que nous puissions ne serait-ce que dire que nous aimerions choisir.

Stratégie Ender (suite) : Attrapez-les tous !

Certains peut-être se souviennent du phénoménal engouement autour du jeu Pokémon Go décliné en réalité augmentée. Il s’agissait de chasser les Pokémon un peu partout dans le monde réel, en passant par une application de réalité augmentée qui « superposait » sur notre géographie classique l’environnement ludique du jeu. Je m’étais de mon côté interrogé sur ces nouvelles affordances et j’avais publié plusieurs articles sur le sujet que vous retrouverez par ici. Dans le premier de ces articles, je proposais même le concept de « schizo-haptie » que je définissais comme suit :

Quand nombre d’entre nous sont aujourd’hui incapables de se passer de leurs smartphones, de « lâcher » cet objet, quand et surtout comment serons-nous demain capables de s’affranchir de nos corps-interfaces pour revenir à plus naturelles synesthésies qui risquent de nous apparaître comme « dégradées » puisque non-augmentées ? Le hold-up du haptique sur tout autre mode d’interfaçage avec le monde et les objets techniques pourrait également donner naissance à de passionnantes études sur l’interface … des faux-mouvements. Aux pathologies actuelles du numérique, à la nomophobie, à la FOMO, à l’algorithmophobia, faudra-t-il rajouter une nouvelle forme de schizophrénie (du grec « schizein = fendre » et « phrên = esprit ») dénommée « schizo-haptie », une schizophrénie du mouvement et de l’ensemble de la panoplie des « gestes-contrôle » ? »

 

Nous étions alors en 2016. Dix ans plus tard, nous venons d’apprendre, dans un article du MIT repris notamment dans Le Devoir, que derrière cette ludification se tramait en parallèle (et sans un quelconque consentement de notre part), un entraînement pour permettre … de créer une carte du monde en réalité augmentée. Laquelle carte est notamment utilisée pour permettre à des robots de livrer des pizzas. La préméditation n’est pas établie mais le fait est que la société Niantic (qui développait le jeu) dispose aujourd’hui d’une nouvelle branche baptisé Niantic Spatial et dont l’objectif est – je reprends leur slogan – « de construire un LGM (Large Geospatial Model), un modèle vivant du monde auquel les êtres humains et les machines pourront s’adresser » (« Niantic Spatial is building a Large Geospatial Model, a living model of the world that people and machines can talk to« ).

Or y compris avec la localisation GPS et notamment dans de grands centres urbains, on manque de précision au mètre près pour opérer un certain nombre de transactions et autres livraisons. Parce que la distribution sur le dernier kilomètre représentait  il y a 10 ans de cela la logistique la plus complexe, Amazon avait lancé en 2015 le service « Flex », pour « uberiser » ce dernier bastion, cette dernière proximité, et nous permettre de récupérer des colis et de les livrer sur le trajet nous (r)amenant chez nous ou à notre travail. Dix ans plus tard, c’est la conquête des derniers mètres qui est devenue la grande bataille logistique. Et il ne s’agit plus d’embaucher des humains mais de permettre à des robots autonomes d’effectuer ces derniers mètres avec la plus grande précision possible. Comme l’explique très bien Camille Coirault sur Presse-Citron :

« Ce qui distingue ce système de tout ce qui existait avant, c’est sa nature : un GPS fonctionne grâce à des coordonnées mathématiques abstraites : une latitude, une longitude et une altitude. Pour les entreprises clientes, l’intérêt est de remplacer le calcul de probabilité du signal satellite par une identification visuelle instantanée des environnements réels.« 

 

Du côté des usages civils, on a donc cette technologie du dernier mètre qui est mise à disposition de robots livreurs de pizzas : des glacières sur roues de la société « Coco Delivery ».

Cette glacière autonome sur roues peut contenir 8 pizzas (y compris à l’ananas) et se déplace à 8 km/h.
On vit une époque formidable. Pour les pizzas.

Jamais à l’abri d’un excès, dans l’article du MIT qui a révélé l’utilisation des données Pokemon Go pour ce nouvel usage, le patron de Niantic Spatial, John Hanke, parle carrément d’une « nouvelle explosion Cambrienne dans le domaine de la robotique. » Pour celles et ceux qui comme moi auraient séché les cours de paléontologie au lycée, l’explosion Cambrienne c’est lorsque (merci Wikipédia) :

Les sédiments cambriens révèlent l’extension de mers peu profondes recouvrant des plates-formes continentales, et une brusque multiplication de nouveaux groupes animaux (animaux à parties dures notamment). Cette « explosion cambrienne » n’a pas encore d’explication. Elle peut avoir plusieurs causes : des modifications climatiques, l’activité accrue de prédateurs ou encore les sels marins favorisant l’absorption de substances chimiques et le dépôt de couches dures sur la peau. Le développement de squelettes externes (exosquelettes) peut avoir été une réaction adaptative à l’apparition de nouvelles niches écologiques. Il pourrait également s’agir d’organismes des grandes profondeurs nouvellement acclimatés aux habitats de surface ou inversement, mais aussi d’une évolution vers des espèces capables d’exploiter des ressources alimentaires nouvelles.

 

Alors pas sûr que les glacières sur roues soient une nouvelle branche de l’évolution des espèces robotiques, mais la métaphore réussit à nous interpeller. Et comme souvent dans le secteur de la tech et du numérique, il faut lire ces usages métaphoriques pour ce qu’ils sont : la nécessité d’installer rapidement un imaginaire favorable à la naissance ou au maintient de nouvelles rentes économiques (par ailleurs souvent sur fonds publics). Si chacun peut voir dans cette supposée explosion cambrienne robotique des éléments de réel (oui il y a de plus en plus de robots et de dispositifs autonomes, mais non il n’y a aucune logique évolutive derrière), l’enjeu est de convaincre des financeurs, des industriels et des responsables de politiques publiques que cette explosion est en train d’advenir et qu’il serait de bon ton de ne pas se laisser dépasser.

Du côté des usages militaires, car oui Pokemon Go avait également été utilisé par des militaires engagés sur des terrains de guerre et cela avait fait immensément débat, je vous laisse imaginer ce qui peut-être fait de cette maîtrise des derniers mètres. Et s’il faut parler un peu de géopolitique et de terrains de guerre, Le Devoir rappelle qu’en mars 2025, « le jeu a été vendu à Scopely, une entreprise détenue par le fonds d’investissement saoudien contrôlé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. La transaction incluait toutes les données des utilisateurs. »

Il y a quelques jours (19 Mai 2026), Google annonçait le lancement de « Gemini Omni », une IA multimodale capable de manipuler nativement le texte, l’audio et la vidéo avec des résultats une fois de plus tout à fait sidérants de vraisemblance. La génération de ces vidéos peut notamment s’appuyer sur les données captées depuis des années par Google Earth, Google Maps et Google Street View permettant par exemple de générer le film hyperréaliste d’un personnage marchant, courant, volant, roulant ou naviguant dans à peu près n’importe quel endroit de la planète.

Le problème de disposer d’une carte à l’échelle du territoire est entièrement résolu. Nous sommes complètement sortis de l’âge où comme l’écrivait en 1931 le mathématicien et philosophe Alfred Korzybski, « la carte n’est pas le territoire », et où il il existait une différence entre la réalité et la représentation que l’on s’en faisait. Le problème est que l’alignement, la superposition au réel ne peut-être résolu ou « exercé » sans recours à une simulation qui, dès lors, prend le pas sur le réel lui-même.

Par-delà tout un ensemble d’autres sujets connexes, la multiplication de ces outils d’IA génératives, leur « fluidité » et leur disponibilité immédiate, s’accompagne aussi d’un retour en grâce (ou d’une nouvelle offensive marketing en tout cas) pour nous réimposer des appareillages sensoriels installant la prééminence de réalités simulées ou virtuelles, Google annonçant ainsi le retour de ses lunettes connectées. Face à des artefacts génératifs désormais presque tous capables de simulations multimodales, s’aligne la conception d’une humanité sensoriellement appareillée non pour s’augmenter mais pour s’aligner avec la carte que dessinent ces Béhémots calculatoires plutôt qu’avec le territoire que nous arpentons chacune et chacun avec nos propres focales.

Apostille.

Si Ender remporte sa guerre, c’est parce qu’il n’a jamais conscience d’être ailleurs que dans une simulation ; c’est parce que les choix qu’il met en oeuvre se subordonnent entièrement à la conscience – en réalité une croyance – qu’il a d’évoluer dans une réalité simulée. La « stratégie Ender » c’est le pari immensément risqué d’un groupe d’adultes face à une guerre d’extermination imminente et qui vont faire le choix de confier l’avenir d’une civilisation à l’habilité et à la ruse d’un enfant habitué à ne prendre de décisions vitales que dans le cadre de simulations virtuelles. Par-delà même les guerres qui traversent aujourd’hui directement nos vies ou nos voisinages, il n’est pas totalement vain de s’interroger sur la stratégie Ender dans laquelle entrent actuellement l’essentiel de nos modes de conflits et de nos modes d’existence.

Et s’il faut trouver un dessein à cette stratégie Ender, il est à coup sûr dans la mise en fragilité ou en effondrement de l’ensemble de nos formes collectives de gouvernance. C’est en tout cas ce qui m’est apparu comme une évidence à la lecture d’un article: « Comment l’IA détruit les institutions. »

IA : Institutions Apocryphes.

Cet article traite de la percolation des technologies d’IA dans l’ensemble de nos institutions au sens régalien comme symbolique. Et du mal que cela leur fait. En d’autres termes la manière dont l’IA détruit nos institutions.

Depuis que je m’intéresse à ces sujets et notamment à l’IA générative, par-delà l’enthousiasme légitime que l’on peut avoir pour des usages grégaires, par-delà l’inquiétude tout aussi légitime qui nous oblige à repenser presque totalement nos heuristiques de preuve, je cherchais ce qui dans ces artefacts génératifs était le point nodal des risques qu’ils font peser aujourd’hui sur nos sociétés. Et ce point est circonscrit et formidablement argumenté sous la plume de deux collègues juristes, Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey de la faculté de droit de l’université de Boston, dans leur article : « How AI Destroys Institutions« , article dont voici le résumé (je souligne et traduis avec l’aide partielle de Deepl) :

Les institutions civiques – l’État de droit, les universités et la liberté de la presse – constituent l’épine dorsale de la vie démocratique. Elles sont les mécanismes par lesquels les sociétés complexes encouragent la coopération et la stabilité, tout en s’adaptant à l’évolution des circonstances. La véritable superpuissance des institutions réside dans leur capacité à évoluer et à s’adapter au sein d’une hiérarchie d’autorité et d’un cadre de rôles et de règles, tout en conservant leur légitimité dans les connaissances produites et les actions entreprises. Les institutions axées sur des objectifs et fondées sur la transparence, la coopération et la responsabilité permettent aux individus de prendre des risques intellectuels et de remettre en question le statu quo. Cela se produit grâce aux mécanismes des relations interpersonnelles au sein de ces institutions, qui élargissent les perspectives et renforcent l’engagement commun envers les objectifs civiques.

Malheureusement, les affordances des systèmes d’IA anéantissent ces caractéristiques institutionnelles à chaque tournant. Dans cet essai, nous avançons un argument simple : les systèmes d’IA sont conçus pour fonctionner d’une manière qui dégrade et risque de détruire nos institutions civiques essentielles. Les affordances des systèmes d’IA ont pour effet d’éroder l’expertise, de court-circuiter la prise de décision et d’isoler les individus les uns des autres. Ces systèmes sont contraires à l’évolution, à la transparence, à la coopération et à la responsabilité qui donnent leur raison d’être et leur durabilité aux institutions vitales. En bref, les systèmes d’IA actuels sont une condamnation à mort pour les institutions civiques, et nous devons les traiter comme tels.

 

De mon côté je souligne depuis longtemps à quel point ces outils d’IA excellent dans 2 domaines : primo la simulation d’expertise (en se présentant comme des systèmes experts en capacité de nous leurrer sur la base de notre propre ignorance tout en favorisant par ailleurs des effets Dunning-Kruger de plus en plus problématiques), et deuxio la dissimulation d’expertise (notamment en opacifiant et en dissimulant d’une part la valeur ajoutée des travailleurs de l’ombre, et d’autre part l’ensemble des sources couvertes par le droit d’auteur qui sont captées de manière extractiviste et prédatrice sans égard ni considération).

L’autre point qui m’a frappé dans l’approche des auteurs de l’article « Comment l’IA détruit nos institutions » c’est la question des affordances qu’ils posent à l’échelle de ces systèmes anthropo-techniques que sont les IA, notamment génératives. L’affordance c’est le titre éponyme de mon blog depuis près d’un quart de siècle, et c’est aussi le projet que j’entretiens de documenter les affordances des systèmes numériques que nous utilisons pour mieux comprendre comment ils modifient nos propres comportements et habitus informationnels, cognitifs, relationnels, etc.

Autre extrait de leur article :

« Les premiers théoriciens, comme Émile Durkheim, considéraient les institutions — telles que la famille, la religion et l’éducation — comme des « représentations collectives » qui
soutiennent les normes sociales et assurent la cohésion dans des sociétés de plus en plus complexes. Max Weber s’est intéressé au développement des institutions bureaucratiques, telles que les systèmes judiciaires, qu’il considérait comme fondamentales pour les États-nations modernes. Les spécialistes du « nouvel institutionnalisme » de la seconde moitié du XXe siècle mettent l’accent sur les dimensions culturelles, cognitives et historiques des institutions, y compris leur dynamisme institutionnel par opposition à leur immobilisme. Ces théoriciens expliquent que les institutions sont des constructions sociales et acquièrent leur légitimité en s’ancrant dans les pratiques sociales et en étant façonnées par le comportement humain, reproduisant et maintenant les normes institutionnelles à travers les interactions quotidiennes. En conséquence, la légitimité institutionnelle n’est pas simplement imposée aux individus, mais découle du comportement humain et des interactions »

 

Et c’est tout cela que viennent miner les IA telles qu’elles se déploient en tout cas majoritairement aujourd’hui.

Tout cela se noue dans une matrice au sein de laquelle les développements technologiques dans leur logique de massification, ont toujours eu pour principal objet une « économie de l’attention » au sein de laquelle il nous faut toujours davantage faire l’économie de notre propre attention aux choses et aux êtres, c’est à dire fonctionner à coût cognitif nul. Sans friction. La marche d’après, lorsqu’il n’est plus d’économie possible car l’essentiel de nos interactions sont déjà réduites à des activités de pousse-bouton ou de défilement infini, la marche d’après consiste à progressivement et entièrement déléguer un ensemble de tâches à la machine et aux technologies. C’est à dire à nous faire entrer dans des phases de déprise à la fois opérationnelles et symboliques, à la fois rationnelles et affectives. Et à ce titre l’essor des artefacts conversationnels fonctionne comme un paradigme téléologique. Et une nouvelle forme de stratégie Ender.

 

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Cet article a été rédigé fin mai 2026, dans une actualité où les débats autour du positionnement de Dario Amodei et de l’encyclique du Pape occupaient le devant de la scène.
Il devait initialement paraître sur un autre média que ce blog. .

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Making the Bees Walk in Line [en]

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Unverified AI transcript (22.07.2026):

Lausanne, 11th July 2026

It’s too hot. Is this the second or the third heat wave? I’m losing count. I think it’s the third, because we’re already hearing about the fourth, right on the heels of the third. So it’s the third, but it’s also just a blur of trying to function day after day in a building that definitely wasn’t designed for this type of weather. Between seven and eight I can enjoy my balcony with Juju. Before it got too hot, I tidied the kitchen, but by the time I was done, somewhere between 8:30 and 9:00, it was already too hot to move. Check the various temperature sensors, close windows, head downstairs for a more static activity.

In addition to figuring out how to function with less energy — still a problem following my accident — I have to figure out dealing with heatwaves. We’ve had them all these last years of course, but this year is way worse. I am so thankful I don’t have an old, sick cat to care for right now, and that Juju is self-maintaining.

Writing on paper is a more linear experience than writing on-screen. Although I’ve always very much been a “first draft” kind of person (even at school, I never made that many changes in between the first “pencil draft” and the “copied copy” I handed in), when typing I am more concerned about the structure of what I’m writing. Not overly, but more. I generally don’t proofread my blog posts, but I do pause whilst writing to read back up and sometimes make some changes as I go along.

Here, I’m approaching writing much more as a “handwriting exercise” (let’s see what it does to my brain!) and so I don’t start writing with a clear intention. It’s stream-of-consciousness, to a large extent. I sometimes write blog posts like that, but less often. A blog post (nowadays) has a TITLE, it’s supposed to be about SOMETHING. Not this. This is about getting legible words on paper with a pen. So I might as well talk-write about something.

The linear experience of lining up words on a page is funneling my scattered hyperactive mind into one direction. Left to → right (write?), the next word can be written in only one place, and once it is written it cannot be taken back. Lines above this one are dead and gone, set in ink, nothing more can be done about them. The only thing that counts is the next word I will write, following the sentence that is taking shape in my head, with the brakes on, because writing by hand is a slow process. As soon as I try to speed up to catch up with my brain, words become scribbles and hand muscles start to cramp.

So it’s interesting. Slowing down is the point. One can train a lot of things, including things our brain does, and “training”, repeating an exercise again and again, is how you train.

I have a lot of trouble resting, stopping, taking a break — not to mention “doing nothing”. Post-accident, I am trying to learn. Actually, I was already trying before (half-heartedly), but now I HAVE to, or the consequences are severe. Lying down and closing my eyes for just five minutes is often impossible, because it’s just too uncomfortable. Try staying still and “doing nothing” when your head is a beehive of thoughts, ideas, emotions, intentions, and desires. Sadly, I often end up scrolling. It gives the illusion of “stopping”, but it doesn’t help the beehive.

So I have a collection of “rest activities”. Jigsaw puzzles. Listen to a podcast or watch a TV series. Read a book. Listen to a song. Physical activity of course, but that’s off the table, particularly with this heat. I’m going to add writing. Not for the content, but for giving my brain a linear experience without input. Because input feeds the bees.

Bees are good. They produce honey. (Can you see I’m tiring?) But when they’re just buzzing around, agitated or angry, no honey is being made. And that helps no one, especially not me.

I will be the queen bee.

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Être patient, un job à mi-temps [en]

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Ma vie commence à ressembler à un sketch médico-dystopique. Deux angles pour raconter:

  1. Quand on veut rendre les administrations plus efficaces, à un moment donné on finit par outsourcer une partie du travail qu’elles seraient supposées faire à ceux qu’elles sont censées servir (sans leur dire bien entendu, et sans les payer).
  2. Vient un moment où prendre soin “correctement” (à définir et discuter) de sa santé finit par avoir un impact négatif sur celle-ci (“faire plus” de quelque chose qui est “bon” peut à un moment devenir “pas bon”).

Vis ma vie de patiente, quelques éclairages.

J’ai eu un accident. Ça implique des assurances. C’est bien qu’il y ait des assurances: ça veut dire que je ne perds pas mon job, ça veut dire que je continue à recevoir un salaire, ça veut dire que mes frais médicaux sont payés, ça veut dire que si j’ai des séquelles durables qui résultent en un manque à gagner, il y a un filet de sécurité.

Les assurances ont besoin de rapports médicaux. Elles les demandent aux médecins. Les médecins sont noyés sous toujours plus de paperasse, eux qui ont fait des études probablement pour soigner de gens plutôt que faire de l’administratif.

Je me retrouve au milieu d’un bal comprenant la SUVA, l’AI, le médecin-conseil de l’assurance de mon employeur, mon case manager, mes médecins, les secrétaires, réceptionnistes, et interlocuteurs divers et variés, à passer des heures au téléphone (étalé sur des mois, parce que non, si c’était juste l’affaire de perdre une après-midi ce serait pas drôle) pour tenter de comprendre pourquoi d’un côté on me dit qu’on attend un rapport depuis six mois malgré moult relances, de l’autre que les rapports ont été envoyés et réenvoyés, et que les choses seront faites sans faute et qu’on me tiendra au courant (scoop: c’est rare que ça suive – pas pour jeter la pierre aux individus concernés, c’est un problème systémique, quand on surcharge les gens et qu’on crée des systèmes où chacun est supposé s’occuper de son petit rouage et plus personne n’a la responsabilité réelle de l’ensemble, ça fait des trous).

Ensuite, ça se transforme en courriers administrativement polis mais inquiétants quand même (“si on n’a pas le rapport, on va devoir arrêter l’instruction”) ou en conséquences peu alléchantes (“si on n’a pas de rapport, va falloir venir à Berne pour être évaluée là-bas”). Tout le monde est très gentil et compréhensif mais à un moment donné faut quand même faire son job et il y a des procédures à suivre.

Et quand on pense que le bal des rapports est terminé et que tout est en ordre, ça repart pour un tour, pour plus de fun.

Ensuite, rien à voir avec l’accident de ski, je mets le pied dans un tas de briques de verre. J’essaie de limiter un peu ma “consommation” médicale, parce que je n’en peux plus de voir la moitié de ma semaine disparaître dans les rendez-vous médicaux et paramédicaux (et l’administratif qui les accompagne inévitablement). Donc dans l’immédiat, appel à la centrale des médecins, décision commune que c’est pas très utile que j’aille passer 3h à attendre à la permanence pour me faire entendre que j’ai tout fait juste et “wait and see”. Fière de moi.

Avance rapide, quelques semaines plus tard: quelques douleurs intermittentes suspectes font soupçonner qu’il reste un fragment de verre. Une radio le confirme. Bon, on va faire ôter ça, n’est-ce pas?

Evidemment, la copie du rapport et des radios que j’avais expressément demandée et pour laquelle j’avais donné mon adresse e-mail n’arrive pas, dix jours plus tard. J’appelle. On me renvoie ça. J’attends. Ça n’arrive pas. Je rappelle. Ah, mon adresse e-mail a été mal notée. Bon, on me renvoie ça, cette fois ça arrive. Je raccroche, je suis contente. J’ouvre le mail: juste le rapport, pas les radios. Je rappelle: ah, ok, on va m’envoyer ça. J’attends. J’attends… ah, voilà un mail sécurisé. Je clique pour ouvrir. Je mets mon numéro pour recevoir le SMS avec le code. OK, je rouvre, je rentre le code. Ah, maintenant on va m’envoyer un mail avec un mot de passe. Qu’à cela ne tienne. J’attends, je copie le mot de passe, je rouvre, je rentre le mot de passe… page grise, rien. Bon, je refais toute la manip deux fois histoire d’être sûr que c’est pas “moi” le problème. Je rappelle. On pourrait pas juste m’envoyer les images par mail normal? Ah non, c’est pas possible. On peut m’envoyer un CD. (C’est cool, j’ai plus de quoi lire un CD, et le médecin qui me voit demain aimerait bien voir les radios avant mon pied en chair et en os.) Ah oui, c’est possible d’envoyer directement au médecin. Merci. J’écris quand même au secrétariat du médecin pour qu’ils me confirment qu’ils ont bien reçu les fameuses radios.

Bon, alors, ce morceau de verre, on fait quoi? On le sort du pied, on le laisse? Mon père m’a gentiment proposé de s’en occupé lui-même. Quand j’étais petite, je me souviens, je m’étais enfilé dans le gros orteil une aiguille cassée qui s’était méchamment installée sans qu’on la voie. Si mes souvenirs sont bons j’avais fait une semaine de camp d’été avec l’aiguille dans le pied, sans qu’on sache. A mon retour, ça faisait vraiment mal, ça s’infectait. Mon père s’était improvisé chirurgien et à force d’aller grailler dedans il avait fini par extraire l’aiguille, triomphalement. On n’en revenait pas de la taille de ce machin invisible qui m’avait pourri mon camp. Bon, tout ça pour dire qu’il m’a gentiment proposé de s’occuper de ma brique de verre. J’ai poliment décliné.

Deux options selon le spécialiste du pied: attendre que ça sorte tout seul, ou l’aider à sortir. Je prends l’option aider. Je veux être libérée de ce truc qui vient inopinément se rappeler à mon bon souvenir alors que j’essaie juste de vivre ma vie. J’ai pas mal sauf quand ça fait mal, et ça finit par me tendre. Si le verre était dans son pied, il prendrait l’option scalpel, ça me conforte dans mon envie de faire de même. C’est pas une anesthésie locale, c’est une “vraie chirurgie” avec un anesthésiste et tout, parce que dix injections d’anesthésie locale dans la plante du pied, ça fait mal mal mal. Ça me semble un bon plan, tant qu’on évite de me mettre sous propofol, vu mes mésaventures post-accident avec en décembre.

Bon, ça veut quand même dire une journée entière “off” pour l’intervention, 2-3 jours en béquilles (ça j’imaginais bien), deux semaines en chaussure spéciale et pied lever avec déplacement minimaux… gloups. Mais bon, faut ce qu’il faut.

Direction secrétariat pour organiser ça. Plus ça avance, plus je pâlis. Rendez-vous préop (OK), auquel s’ajoute le rendez-vous avec l’anesthésiste. J’ai quand même plein de petites histoires de santé (vous savez, l’opération cardiaque à six ans, le méthylphénidate, les histoires post-commotion qui font que j’aimerais éviter le propofol, un peu d’asthme). Faut faire une prise de sang, aussi – ah non j’en ai une récente, ça va aller. Et un électrocardiogramme.

L’offre de mon père commence à sembler attirante.

L’option “attendre” aussi.

Et la formule “dix injections dans le pied, mais pas d’anesthésiste et juste deux-trois heures au lieu d’une journée entière”.

Jeudi j’avais mon groupe d’ergothérapie. Le groupe “énergie”. Sujet de la séance: simplifier ou adapter certaines activités pour qu’elles nous prennent moins d’énergie. On a parlé de trucs comme faire la cuisine, etc. Chez moi, ce qui me bouffe de l’énergie: l’organisation, la planification, les rendez-vous médicaux.

Et donc ça me trotte dans la tête: comment faire en sorte que la gestion de ma santé me prenne moins d’énergie.

Sérieux, je sais que c’est un truisme, mais si je ne croulais pas sous tous ces rendez-vous médicaux et l’admin qui les accompagne, je pourrais bosser à 80% dès maintenant.

D’un côté:

  • un rendez-vous pré-op
  • un rendez-vous avec l’anesthésiste
  • aller voir ma généraliste pour faire un electrocardiogramme
  • une journée entière à l’hôpital pour l’intervention
  • un bloc qui d’après mon expérience précédente marche pas top chez moi
  • trois jours en béquilles
  • deux semaines limitée dans mes déplacements
  • retour chez le médecin pour ôter les fils

Et de l’autre:

  • attendre, et avoir mal (ou: aller voir papa).

Bon, je me renseigne quand même pour la version “anesthésie locale”. Quitte à morfler, autant que ça dure moins longtemps.

Quelqu’un a de l’expérience avec les injections d’anesthésiant local sous le pied?

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Il nous faut mieux prendre en compte l’économie politique de l’IA

La quête à attribuer des responsabilités techniques aux entreprises de l’IA nous leurre, expliquent les chercheurs Janet Vertesi, danah boyd, Alex Taylor et Benjamin Shestakofsky dans un article de recherche pour FAccT’26, la Conference on Fairness, Accountability, and Transparency qui se tenait à Montréal. Le Projet d’IA – comme ils l’appellent – est une entreprise de construction mondiale, dans laquelle ceux qui financent et développent des systèmes d’IA cherchent à maintenir des réseaux de pouvoir et de richesse. Ils configurent nos conditions sociotechniques tout en leurrant les universitaires, les décideurs, les journalistes et le public qui seraient invités à plus ou moins co-construire un avenir qui leur donne du pouvoir, sans que celui-ci ne soit jamais vraiment partagé. Ces leurres donnent souvent à ces acteurs l’illusion d’une responsabilité, tout en masquant les transformations profondes de l’économie politique à l’œuvre. En réalité, notre attention collective portée à ces leurres soutient, stabilise et renforce le projet IA des grandes entreprises de la tech. Pour les chercheurs, l’invitation à cadrer la technologie qu’entrouvrent ceux qui portent le projet d’IAification du monde tient d’une distraction qui brouille les enjeux de pouvoirs à l’œuvre. Les leurres nous détournent de la compréhension de l’accaparement qui se déploie.     

« Pour faire progresser une équité ou une responsabilité significative dans l’IA, il faut : 1) reconnaître quand et comment les leurres servent de distraction, et 2) s’attaquer directement à l’économie politique matérielle du projet d’IA. Il faut s’intéresser aux réseaux de pouvoir qui rendent l’IA possible », expliquent les chercheurs. « Nous ne parviendrons pas à instaurer une obligation de rendre des comptes en bricolant les fonctionnalités techniques ; il nous faut nous pencher sur les enjeux politiques et économiques », synthétise danah boyd sur son blog. 

Les chercheurs invitent à mieux s’intéresser à l’économie politique qui interroge les relations entre les forces complexes et imbriquées de la politique, des marchés et de la société. A observer leurs évolutions constantes, comment les capacités d’action évoluent avec l’accumulation de pouvoir et de ressources matérielles. Et comment ils réorganisent et configurent les ordres matériels, sociaux et économiques à leur avantage. Des acteurs capitalistes hétérogènes ont su tirer parti de l’incertitude ambiante pour mobiliser à leur avantage les technologies de communication et les relations financières. Ce faisant, ils restructurent les marchés en leur faveur et orientent les flux ainsi que l’appropriation de capitaux, de ressources, de données, de matériaux et de main-d’œuvre entre différents sites. Comme le disait déjà le sociologue Manuel Castells à propos du projet de façonnage du monde porté par l’empire médiatique de Rupert Murdoch dans les années 1990 et 2000 (notamment dans son livre, Communication et pouvoir, 2013), les nouvelles architectures des technologies de l’information et de la communication offrent des opportunités de consolidation du pouvoir au sein d’élites interconnectées – ce qu’il nomme des « réseaux de pouvoir ». Pour Castells, les élites configurent les réseaux à leur avantage et le pouvoir de création de réseaux, représente la forme de pouvoir suprême dans une société de l’information. La constellation émergente d’individus, d’organisations et de structures financières qui façonnent actuellement l’IA telle que nous la connaissons était déjà en pleine ascension dans la Silicon Valley au lendemain de l’éclatement de la bulle Internet. Elle s’est renforcée avec la crise financière de 2008 et la crise pandémique de 2020. Le lancement public de ChatGPT par OpenAI en décembre 2022 a ouvert la voie à la restructuration du marché, après l’échec à concrétiser les promesses des cryptomonnaies et du métavers (autres tentatives à renforcer le pouvoir).

Le marché de l’IA est construit et vise à convaincre voire contraindre régulateurs comme clients à adhérer à leur vision. « Les entreprises dominantes peuvent consolider leur position en influençant les politiques publiques et en incitant les États à lever des réglementations, à accorder des subventions, à faire respecter (ou pas) les droits de propriété ou à instaurer de nouvelles règles imposant des coûts prohibitifs aux concurrents désireux de pénétrer le marché. » Derrière les entreprises du secteur, le pouvoir de réseau se consolide autour de technologies qui reposent avant tout sur la manipulation de matériaux, d’idées, de fonctionnalités et de capitaux, c’est-à-dire des éléments peu techniques, foncièrement capitalistes, dirait Romaric Godin. Rien ne vient freiner la course à l’établissement d’une élite d’acteurs dominants, constatent également les chercheurs. Pire, les géants de la tech consolident actuellement leur contrôle sur chaque maillon de la chaîne d’approvisionnement de l’IA – énergie, puces, modèles fondamentaux, puissance de calcul et outils de développement logiciel… sans compter l’investissement financier – afin de garantir leur position centrale. Tout l’enjeu consiste désormais à nouer des partenariats entre eux, dans une collaboration inter-entreprises mutuellement avantageuses, comme le font Microsoft et OpenAI. 

Face à ces développements, la régulation joue souvent à la marge. Pour les chercheurs, celle-ci s’intéresse bien trop à des leurres, plutôt qu’à la construction du pouvoir. Mais, « les leurres ne sont pas qu’une simple distraction ; ils constituent un outil essentiel pour façonner un environnement ». « Pendant que nous nous concentrons à débattre des spécificités techniques de l’IA, les grands acteurs de l’IA établissent des flux pour accroître leur richesse et leur pouvoir. » « De cette manière, même les critiques contribuent à rallier des soutiens au projet d’IA. Les leurres constituent donc des pièges de responsabilisation qui, paradoxalement, renforcent plutôt qu’ils ne contraignent le puissant réseau qui sous-tend le projet d’IA. » Et le projet d’IA regorge de leurres. Certains sont délibérément construits ou exploités par les intermédiaires de l’IA pour attirer l’attention sur des aspects spécifiques du projet (et la détourner d’autres). 

Les leurres de l’IA

Les chercheurs distinguent 5 leurres dans lesquels la critique se perd parfois : le leurre ontologique, le leurre de l’inévitabilité, le leurre de la rupture, le leurre de la sécurité et le leurre réglementaire. 

Il y a d’abord le leurre ontologique. Le terme IA s’efforce d’échapper à toute définition afin de maximiser son pouvoir suggestif. « Cette ambiguïté peut s’avérer puissante car elle incite souvent différents acteurs à s’obséder sur la manière de délimiter ce qu’est ou devrait être l’IA, plutôt que de se concentrer sur le travail accompli par le Projet d’IA dans le monde.» Cette ambiguïté sert donc profondément les intérêts des acteurs. « Ce leurre ontologique déplace les termes du débat vers la définition de l’IA, détournant l’attention de son action concrète : permettre l’expansion du Projet d’IA. » Les chercheurs prennent comme exemple, les transformations du financement de la recherche ou des entreprises, qui depuis 2023, s’orientent de plus en plus exclusivement vers des projets d’IA au détriment de tous les autres. Partout, la réorganisation des flux financiers est profonde, expliquent-ils. « Le leurre ontologique constitue une forme de piège. Il attire sans cesse les acteurs vers des questions insolubles concernant la détermination et la clarification de la nature de l’IA, alors même que l’on constate que le dévoilement des spécificités techniques ne parvient pas à rendre ces questions plus ou moins certaines. » « L’instabilité ontologique persistante entourant l’IA permet aux intermédiaires d’introduire l’IA dans des secteurs et des pratiques toujours plus nombreux. De petites entreprises qualifient leurs technologies d’IA pour capter des ressources financières et acquérir une influence au sein du réseau. De telles pratiques nous amènent nécessairement à nous demander : « S’agit-il vraiment d’IA ? » ou même « Est-ce un usage pertinent de l’IA ? ». »

Plutôt que de nous laisser enfermer dans des débats sur « ce qu’est l’IA et comment elle devrait fonctionner », nous gagnerions à élargir notre perspective pour comprendre comment l’IA accapare toute l’attention et l’espace du débat. L’ambiguïté vise surtout à garantir que l’IA  reste suffisamment flexible pour s’adapter à mesure que se déploie leur stratégie de création et de concentration du marché. « Il nous faut donc résister au leurre ontologique et à l’impératif qu’il impose de définir la « véritable » nature ou le potentiel réel de l’IA. Une critique efficace doit ébranler le pouvoir du réseau plutôt que de l’alimenter.»

Le leurre de l’inévitabilité. L’industrie technologique recourt souvent à la rhétorique de l’inévitabilité pour justifier ses développements. « L’utilité de ce leurre de l’inévitabilité réside notamment dans sa capacité à permettre aux acteurs de modifier constamment les temporalités, en proposant de nouvelles projections quant au moment où la promesse future de l’IA se concrétisera enfin. Que cet avenir concerne l’avènement de l’IA générale, l’informatique quantique ou d’autres avancées technologiques majeures, les acteurs qui promeuvent l’IA tirent parti de discours qui rapprochent ou éloignent l’horizon de ces événements, tout en maintenant l’idée de leur inéluctabilité. » L’inéluctabilité permet surtout de bâtir des monopoles. Il permet de présenter les investissements comme nécessaires, même quand ils sont entravés par les contestations, comme c’est le cas dans les luttes contre les datacenters. « La rhétorique de l’inéluctabilité normalise aussi divers types de risques, notamment économiques et technologiques : dès lors que l’avenir est perçu comme prédéterminé, des décisions commerciales risquées sont requalifiées en nécessités. Ce discours sur l’inéluctabilité offre ainsi une forme de clôture discursive susceptible d’accélérer l’avènement de certains futurs tout en empêchant d’autres de se concrétiser. » 

« La répétition de discours futuristes similaires au sein de nombreuses entreprises crée une apparence de cohérence », une forme d’alignement où tout le monde semble d’accord sur l’horizon à atteindre. L’inévitabilité crée un ensemble de conditions qui rendent l’IA trop importante pour échouer, et permet d’assurer du pouvoir au projet IA sur les marchés. La course entre les grandes puissances mondiales pour construire une intelligence artificielle générale (IAG) alimente ce discours sur l’inévitabilité, en dressant des parallèles avec la course au nucléaire ou la course à l’espace. Le discours selon lequel « l’IA est inévitable » perpétue ainsi un imaginaire sociotechnique qui mêle pouvoir étatique et pouvoir des entreprises à des récits partagés sur les promesses à venir. Ces discours séduisent notamment parce qu’ils suggèrent la nécessité d’un soutien matériel des gouvernements aux niveaux fédéral, étatique et local, tout en occultant les préoccupations susceptibles d’entraver la réalisation de ce bien prétendument indispensable. L’alliance de considérations géopolitiques et du discours sur « l’inévitabilité » contribue également à justifier des engagements politiques et économiques, tels que la persistance de l’antagonisme entre les États-Unis et la Chine, et les investissements stratégiques. Enfin, l’inévitabilité embarque également les usagers, et alimente le projet d’IA au lieu de le freiner. Elle renforce également l’influence des acteurs de l’IA, leur permettant de consolider leurs réseaux de pouvoir que ce soit l’affectation des capitaux, l’extraction des ressources comme la création des marchés.  

Le leurre de la disruption. L’innovation de rupture formalisée notamment par Clayton Christensen, est souvent perçue comme une célébration inconditionnelle de toute forme de perturbation du marché, considérée comme intrinsèquement constructive. Pourtant, la nature exacte de cette rupture et sa valeur est bien souvent loin d’être aussi évidente qu’annoncée. « Les dirigeants du secteur technologique célèbrent par exemple le bouleversement du marché du travail en promettant des entreprises plus efficaces, tout en exprimant publiquement leurs inquiétudes quant aux risques de pertes d’emplois massives. Ce faisant, ils confortent leur conviction que l’innovation doit être poursuivie sans égard à ses conséquences sociales. Mais tandis que les dirigeants du secteur technologique, les universitaires et les experts débattent de l’ampleur des pertes d’emplois dues à l’IA – et de la manière dont elle transformera plus largement le monde du travail -, ils occultent la manœuvre de rupture que cherchent à opérer les promoteurs du Projet d’IA ». Cette stratégie de diversion vise précisément cet objectif : présenter les perturbations locales comme une forme de normalité (naturalisant l’optimisation ou la recherche d’efficacité par exemple), tout en orchestrant des changements massifs dans la concentration du pouvoir à travers les secteurs industriels, voire au-delà des frontières nationales. 

En fait, le terme rupture revêt une importance culturelle considérable, estiment les chercheurs. L’essentiel des études démontrent pourtant que les nouvelles technologies ne bouleversent pas l’ordre social et les inégalités existantes : elles ont plutôt tendance à renforcer ou à consolider les intérêts établis. « En sociologie économique, rappellent les chercheurs, la notion de « rupture » (disruption) renvoie d’ailleurs à une configuration de marché où, tant les nouveaux entrants que les acteurs en place, saisissent les moments d’incertitude pour instaurer un ordre de marché favorisant leurs intérêts. Derrière, la disruption, il faut surtout lire une accumulation et une concentration de capital et de pouvoir autour de quelques entreprises phares de l’IA. » Et les acteurs qui oeuvrent à favoriser leur marché n’aiment rien de moins que la rupture quand elle vient s’en prendre à leurs intérêts, à l’image des barrières érigées à l’encontre de Deepseek venu défier leur concentration. Les grands acteurs de l’IA utilisent également le concept de « rupture » pour détourner l’attention de leurs efforts visant à réorganiser les entreprises et à capter les flux de capitaux à leur profit. « S’il est indéniable que l’introduction de l’IA modifie les tâches des travailleurs, il est tout aussi vrai que, dans de nombreux secteurs, les entreprises utilisent ce prétexte pour mener des restructurations classiques. Parallèlement, elles transfèrent des activités clés vers des pôles de main-d’œuvre à moindre coût, où des outils automatisés visent à accroître la productivité de travailleurs éloignés et difficiles à suivre. Invoquer le caractère « disruptif » de l’IA permet de justifier aussi bien des licenciements – obligeant les salariés restants à « faire plus avec moins » – que le transfert de pans entiers de la main-d’œuvre vers des environnements réglementaires différents, échappant aux statistiques fédérales sur l’emploi et au contrôle des pouvoirs publics. »

Là où l’IA est une rupture, c’est parce qu’elle permet bel et bien de requalifier la main d’œuvre, comme l’expliquait le sociologue américain Henry Braverman, en favorisant la concentration du pouvoir et en éloignant le travail dans les zones éloignées et peu réglementées… « Le projet de l’IA commande et dissimule un bouleversement infrastructurel profond touchant la circulation du capital, la réorganisation et la répartition du travail à l’échelle mondiale, ainsi que la concentration de ressources stratégiques (données, puces, centres de données) entre les mains d’un petit nombre d’acteurs puissants.» En invitant le public à débattre de la manière dont l’IA pourrait bouleverser le marché du travail ou des progrès qu’elle pourrait engendrer, ce leurre du bouleversement nous détourne de la nécessité de voir et de discuter des agissements des acteurs de l’IA à leur profit. 

Le leurre de la sécurité.Tant dans les milieux universitaires que dans le discours public, la sécurité de l’IA renvoie à la nécessité de garantir que les systèmes d’IA soient fiables, ne causent pas de dommages et soient conçus pour refléter des valeurs sociales plus larges. La critique du féminisme des données va plus loin en exigeant une réflexion sur la durabilité, le pouvoir et le pluralisme. Les communautés prônant une IA sûre et responsable mettent souvent l’accent sur des engagements tels que l’équité, la responsabilité et la transparence ; les développeurs de projets IA évoquent plus couramment l’alignement, une forme de sécurité intégrée à l’IA elle-même. Mais la question de la sécurité renvoie surtout à un discours existentiel sur l’arrivée inéluctable de l’intelligence artificielle générale qui menacerait l’humanité (voir notre article). Ces discours sur la super-intelligence et ses risques réduisent la sécurité à des menaces lointaines, « tout en occultant les conséquences de la reproduction du réseau de pouvoir propre au Projet IA ». D’une manière paradoxale, il favorise le projet IA, au prétexte que seules les meilleures entreprises sauraient atténuer ce danger. Ces orientations permettent en fait de cadrer le discours sur la sécurité, en le déconnectant des problèmes de sécurité plus immédiat ou des considérations éthiques plus adaptées. 

Ces orientations axées sur la sécurité sont déconnectées de considérations éthiques plus larges. En qualifiant l’IA de « technologie ordinaire », les informaticiens Arvind Narayanan et Sayash Kapoor soulignent comment la question de la superintelligence détourne l’attention des problèmes bien réels qui émergent à l’ère de l’IA. 

En fait, constatent les chercheurs, la notion de sécurité n’a cessé d’évoluer : d’un cadre porteur de sens, elle s’est transformée en une construction mêlant dimensions ontologiques, inéluctabilité et leurres réglementaires. « Les entreprises utilisent désormais le langage de la sécurité pour envoyer des messages différents à des communautés distinctes ». Les acteurs clés du secteur de l’IA exploitent l’ambiguïté de ce terme pour égarer les critiques préoccupés par les répercussions sociétales. Si ils affirment que celle-ci est leur priorité absolue, en vrai, ils poursuivent leur course, concevant et déployant des modèles et des outils dépourvus de garde-fous efficaces, « tout en cherchant à les aligner sur des valeurs et des normes contestables » : les leurs ! « Or, ce leurre de la sécurité ne constitue ni une conséquence ni une retombée fortuite du Projet de l’IA : il fait partie intégrante de la constitution des réseaux de connaissances et de capitaux nécessaires à son déploiement. Comme tout leurre, il détourne l’attention des enjeux réels tout en consolidant les réseaux de pouvoir indispensables à la pérennité et à l’expansion du Projet IA. En atténuant les inquiétudes du public à l’égard des entreprises d’IA, ce leurre favorise même l’émergence d’opportunités commerciales. » Le discours sur la sécurité renforce le Projet IA, limitant ainsi toute possibilité de se prémunir contre les conséquences de son adoption. 

Le leurre de la régulation. Depuis les années 90, les leaders du secteur technologique n’ont cessé d’affirmer que la régulation était l’ennemi de l’innovation, alors que leurs critiques soutenaient qu’elle était le seul moyen de responsabiliser l’industrie. Paradoxalement, nombre d’acteurs de l’IA semblent demander aux autorités d’élaborer des règles de régulation, à l’image de Sam Altman réclamant au Congrès américain de créer une agence gouvernementale dédiée. En fait, les dirigeants du secteur technologique ont compris que la régulation pouvait s’avérer stratégiquement avantageuse, « surtout s’ils disposaient d’une place à la table des décisions ». Leur but est bien plus de consolider leur position que de la menacer. Le managérialisme réglementaire des organismes de réglementation américains est facilement récupéré par les entreprises qui ont appris à s’adapter à des évolutions réglementaires qui ne les menacent jamais. Même l’IA Act européen, qui pense que les entreprises technologiques pourraient remédier aux préjudices complexes qu’elles mettent en place grâce à une meilleure conception de leurs produits sous la contrainte, se leurre, expliquaient déjà danah boyd et Maria Angel (voir notre article, la responsabilité ne suffit pas), alors que la faiblesse des mécanismes d’application du règlement sur l’IA conduit, dans de nombreux cas, à confier aux entreprises elles-mêmes l’évaluation des risques posés par leurs systèmes, renforçant de fait leur position dominante.

Or, « si l’IA semble nécessiter une régulation urgente à une époque où les structures de pouvoir de l’après-guerre sont sur le déclin, ce n’est pas parce que ses capacités techniques sont à l’origine de l’instabilité. C’est plutôt parce que le mot d’ordre de l’IA, rend possible et concrétise la reconfiguration mondiale en faveur des acteurs de l’IA et de leur pouvoir. » Le problème n’est pas de réguler chaque chatbot, chaque technologie, que l’influence totale du projet IA sur le monde. Pour les chercheurs, les travaux existants dans les domaines social et réglementaire « doivent s’orienter vers le cœur du problème : la financiarisation, les possibilités de restructuration des entreprises et les nouvelles formes de monopole, de création et de capture de marché. Si nous voulons exiger que les systèmes d’IA rendent des comptes sur les relations et les infrastructures de la vie sociale et publique, nous devons remettre en question les conditions de possibilité de la construction de ce puissant réseau. Parmi les actions pertinentes, on peut citer l’augmentation de l’impôt sur les plus-values, le renforcement de l’application du droit de la concurrence et la suppression des failles juridiques permettant aux investisseurs d’accumuler des richesses. »

Réguler l’économie plutôt que l’IA ?

« L’IA est devenue le vecteur de transformations sociales majeures, non pas parce qu’une technologie engendrerait des résultats inédits, mais plutôt parce que des acteurs du marché disposant d’importantes ressources financières saisissent cette occasion pour restructurer les opportunités et les infrastructures à leur propre avantage sous l’étiquette IA ». Ce ne sont pas les capacités de chatbots bavards qui permettent au projet IA de s’imposer comme un phénomène tangible, mais bien la construction d’un réseau de pouvoir recelant le potentiel d’un « impact immense et durable sur la société ». Si l’IA semble tout bouleverser à l’heure actuelle, c’est précisément parce qu’elle offre une « occasion de structuration » sans précédent des réseaux de pouvoirs et d’infrastructure. 

Pour les chercheurs, la transparence algorithmique par exemple n’est pas la composante la plus efficace, stable ou influente de ce projet qui mérite d’être encadré.  Que l’intelligence artificielle générale apparaisse ou non, ou que les robots prennent nos emplois ou non, nous devrons composer avec des conditions structurelles durables et les infrastructures résiduelles d’une course entre les grandes entreprises et les gouvernements pour reconstruire les rouages ​​du pouvoir à leur avantage. Même si notre attention se porte sur des enjeux moralement urgents (comme les biais algorithmiques ou l’influence délétère des chatbots sur les plus fragiles…), nous devons abandonner une approche centrée sur les correctifs, sur les détails techniques, pour passer à un contrôle sur le développement du réseau de pouvoir du projet IA dans son ensemble.

« Nous ne souhaitons pas dénigrer le travail important mené au sein de cette communauté sur les questions liées à l’IA et à la société », modèrent les chercheurs. « Notre crainte est que, justement lorsque nous pensons responsabiliser les entreprises d’IA, nous risquions de nous laisser berner par un leurre et de passer à côté de la véritable source de responsabilité. Il est de notre devoir de prendre du recul et d’analyser les mécanismes complexes de ces systèmes. La transparence des outils algorithmiques n’est pas synonyme de responsabilité lorsque l’objectif est de construire une infrastructure de gouvernance incontestable pour maintenir le pouvoir d’une élite. L’équité d’un résultat algorithmique ou d’un ensemble de données particulier importe peu dans un monde où certaines des inégalités les plus massives et persistantes depuis l’ère féodale sont perpétuées par un système d’influence antidémocratique. » 

Mais chercher des points d’entrée pour exiger des comptes ou de la transparence au sein d’un réseau se heurte à sa capacité caractéristique à changer de forme, au risque de rendre le point d’intervention aussi insaisissable que le réseau lui-même. Les grands PDG ne sont pas même la cible idéale d’une intervention, quand c’est dans les coulisses que se joue l’essentiel : lors d’accords conclus entre dirigeants, membres de conseils d’administration, sociétés de capital-risque, gestionnaires d’actifs, responsables politiques et financiers de Wall Street. Le pouvoir de décision est réparti au sein d’une élite en réseau, dotée de ses propres mécanismes de consolidation du pouvoir qui agit partout en fonction du retour sur investissement. 

« La constitution de réseaux visant la conquête de marchés s’accompagne également de formes inédites de métamorphose organisationnelle et sociotechnique. Les entreprises peuvent aisément déplacer des éléments tels que la main-d’œuvre, le capital, le financement, les données et les infrastructures vers d’autres parties du réseau afin d’échapper à toute surveillance », comme l’expliquait Fred Turner récemment, en expliquant que nous étions passé de l’idéologie californienne à l’idéologie texane, de la contre-culture au conservatisme. La capacité d’agir comme la responsabilité sont devenues plastiques et peuvent être très facilement redistribué à travers le réseau, passant d’un data center l’autre, d’un travailleur du clic asiatique à un autre africain… 

Les entreprises d’IA reproduisent des stratégies de métamorphose bien établies, utilisées par des géants influents comme Facebook ou Uber qui n’ont cessé d’échapper et de contourner les réglementations. Même la réglementation environnementale exige de caractériser les formes de contamination industrielle, que les entreprises cherchent à occulter en recourant à des techniques éprouvées consistant à semer le doute et à entretenir l’ignorance. Des ressources telles que les puces électroniques, l’accès aux centres de données ainsi que les données ou l’entraînement de modèles ne sont pas réglementées en tant que monnaies à proprement parler, alors qu’elles sont devenues des actifs dont les échange cimentent les partenariat entre un groupe restreint d’élites, formant un circuit socio-économique propre à l’IA. « La recherche de cette responsabilisation exige de nouveaux cadres d’analyse qui abordent directement la constitution du réseau et ses dérives. »

Mais l’avenir n’est pas inéluctable, rappellent les chercheurs. « Si le projet d’IA est extraordinairement puissant, son pouvoir dépend de l’adhésion continue du public et des institutions à ce projet. À cette fin, il est impératif de reconnaître quand et comment nous pouvons exercer notre pouvoir d’action en ces temps tendus, et de résister aux leurres trompeurs entretenus par les acteurs de l’IA pour façonner l’avenir selon leurs conditions. » Pour cela, les chercheurs invitent à réorienter l’analyse vers l’économie politique de l’IA et à prendre au sérieux le pouvoir politique que le Projet IA laisse présager. Ils invitent à orienter la recherche vers quatre cadres d’analyses : 

Les lieux matériels d’assemblage des réseaux. Le Projet d’IA exige de tisser d’importantes infrastructures en des alignements inédits et souvent instables, en composant de manière créative des relations et des modèles d’échange entre des acteurs hétérogènes. Il nous faut mieux comprendre ces assemblages, les associations que les entreprises tissent entre elles, les « fonctionnalités » inédites qu’elles lancent, les financements qu’elle obtiennent et mobilisent… Et examiner comment les mécanismes d’assemblage, d’acquisition de capitaux et de mise en œuvre limitent la transparence et la responsabilité.

Le financement comme action technopolitique. Des travaux récents à l’intersection de la sociologie économique et des études sociales des sciences et des techniques démontrent comment le travail technique est imbriqué dans les structures financières. C’est le cas notamment du travail de Benjamin Shestakofsky et son livre, Behind the startup: how venture capital shapes work, innovation, and inequality (university of California press, 2024 – voir aussi le travail de Marlène Benquet dont nous rendions compte). Il nous faut mieux comprendre les mécanismes de capture du marché et comprendre pourquoi une réglementation axée sur la technologie tend à négliger les arrangements économiques et politiques qui sous-tendent le projet IA. 

Des objets aux flux mondiaux. Nous ne devons pas considérer l’IA comme un objet, mais mieux nous concentrer sur les flux circulant entre les sites qui participent à l’agencement mondial de l’IA, comme le montrait l’anthropologue Anna Tsing dans Friction (La découverte, 2020). Nous devons mieux saisir l’infrastructuration, c’est-à-dire comment les connexions entre les nœuds sont concentrées, fragmentées et maintenues de manières spécifiques pour reproduire des rapports de force. Comment les flux de données, de personnes et de capitaux sont-ils facilités ou entravés ? 

Résister au solutionnisme social. Il nous faut enfin résister au solutionnisme tant technologique que juridique, disciplinaire. Ne saisir l’IA que sous l’angle informatique ou juridique par exemple ne nous aide pas à interroger le Projet IA dans sa globalité. « Aucun domaine pris isolément n’apportera la solution face au Projet IA ». Nous devons élaborer des approches bien plus transdisciplinaires, afin qu’elles soient capables d’interrompre les flux et les reconfigurations de réseaux sur lesquels repose le Projet de l’IA. 

La recherche critique « a consacré beaucoup de temps à disséquer les paramètres techniques, dans une volonté sincère de bâtir un avenir plus juste et plus équitable ». Se faisant, elle a été bien plus enrôlée dans le projet IA par des acteurs ayant un intérêt économique et politique direct à façonner l’avenir selon leurs propres termes. « Nous devons trouver d’autres modalités pour exercer la transparence, l’équité et la responsabilité que nous n’arrivons pas à obtenir ». Il est temps de changer de braquet… Et finalement, de finir de politiser la question technologique.

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Less Input [en]

[en]

In the spirit of shortening things, I’m taking a few moments during my lunch break to share some thoughts I’ve been having recently. Various things have contributed to these thoughts:

  • my permanent struggle with “too many ideas” and “too many things I want to do” (which predates my accident, but is now exacerbated given my reduced energy)
  • pondering on how to manage my energy (already underway since my accident, but now fed by the occupational therapy programme for energy management that I’m in the middle of)
  • my training at IGB, and the two-day course I just did in Paris (the recurring focus is “how something that works for the person at some point becomes the thing that feeds the problem”)
  • my exploration of AI and in particular the framework/project/took that was previously called PAI (now LifeOS) (output is cheap now: feed a genAI model a few lines and it can spit out thousands of words for you).

I’m not going to be able to reconstruct how my ideas around this have shifted in a chronological or well-organised way, but here’s more or less where I’m at: I’m somebody who believes that “knowledge is power”, that “more information is better”, that by learning and analysing and understanding, I can find answers.

That works a lot of the time, for me. It has worked very well for me. But I’m starting to see how this is part of what is trapping me, right now.

At some point in my struggles with my AI infrastructure (trying to get the PAI Digital Assistant up and running correctly, fixing bugs, making sure it learns correctly, setting up workflows for the things I want it to do for me) I realised that it had a built-in bias (the model, most probably) towards “producing more is better”. LLMs are verbose, we all know that by now. The more you feed them, the more words they spit out – but not necessarily the more useful information.

I kept giving instructions for concision. I would provide examples of how to write things up. I would set up guardrails, have it self-correct, hunt for fluff and filler content. At some point I realised that “the system” was just growing and growing in terms of content (the number of words and files that contained the instructions), and the output was not improving – more like the contrary. This is nothing new, right. We know that complex systems balloon up and lose efficiency. And I’ve seen more than once in my dealings with AI that I pretty much always end up spending more time “fixing the system” than actually using it. This, actually, is something I’d noticed about myself in general; but it’s easier for me to rein in when I don’t have an LLM at the other end of the keyboard. So here, it became even more visible.

So here it is. The mantra I keep repeating to people in all sorts of context: “less is more”; “better is the enemy of good” (that’s what we say in French). If I feed my AI system less input, I get less bloated output in the system. I read somewhere (can’t remember the source, probably have it stashed away somewhere) that in the age of generative AI, the bottleneck was shifting from content production to content consumption. What we can “ingest” is the limiting factor, now that we have machines that can spew out words and sentences and paragraphs and essays and reports like there’s no tomorrow. But it’s worthless unless we can read it and understand it and do something with it. Just feeding that AI output to another AI is just going to magnify errors and biases and produce more slop, unless there is a humain mind in charge that understands what it’s doing and what it’s asking.

Early on, in 2024, I remember reflecting at some point that the AI I was using seemed “more ADHD than me”. And what my more recent experiences have helped me understand about myself is this:

  1. My problem, my “slop/bloat” is ideas and things I want to do. I am somebody for whom ideas are cheap. I have ideas all the time. I can come up with stuff I’d like to do all day. My problem (bottleneck) lies in selecting what I run with, and that is a difficult exercise – even more difficult since my accident.
  2. The more “input” I get, the more – just like the LLM – I produce ideas and desires. I read an article, there are 5 more I want to read. I have a discussion on a topic, I want to read more stuff or write articles or create a community around it. I learn about something new, oooh it’s nice and shiny and I want to do it.

Having a large capacity for input and lots of ideas, followed by enough energy to take a handful of them and run with them (OK, frustrating to have to leave so many aside, but at least I’m busy doing something useful/interesting with some of them) has, as I said above, served me very well in life. But trees don’t grow to the sky. At some point, what has worked well becomes the source of the problem.

And I’m realising that the way out of this, at least now, is not better prioritising. First of all, it’s reducing input.

Less input, less ideas, less “oh I want to do this thing”, less slop to sort through, less frustration with everything I’m not doing.

Exactly how to achieve that is still a thought in progress. But that’s what I’ve been thinking of this last week or so.

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Vers la montée des préjudices d’inférences

Derrière le grand récit de l’IA se cache une profonde transformation de la nature même des informations personnelles, explique le chercheur à Harvard, Ikenna Ogbogu, dans une série de concours d’essais organisée par le Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard et Tech Policy Press. « Plutôt que de simplement stocker des données, les modèles de langage apprennent des représentations statistiques latentes à partir de vastes quantités d’informations générées par l’humain, transformant ainsi les données en capacités d’inférence. Ces capacités permettent aux systèmes d’IA de générer des inférences sensibles sur les individus à partir d’informations qui n’ont jamais été explicitement divulguées. »

« Un modèle peut agréger les comportements d’achat, l’activité sur les réseaux sociaux et les schémas conversationnels pour prédire avec fiabilité l’état de santé mentale, l’affiliation politique ou le niveau de revenu d’une personne. Même si cette personne n’a jamais consenti à divulguer ces informations sensibles, une préoccupation plus fondamentale se pose : des données apparemment anodines concernant autrui peuvent être agrégées pour générer des inférences sensibles sur n’importe quel individu, d’une manière difficilement prévisible, contrôlable ou contestable. Ceci remet en question les cadres de protection de la vie privée classiques, fondés sur la collecte, le stockage, la diffusion et la gestion d’enregistrements distincts et identifiables pour chaque individu. » 

Si les atteintes à la vie privée découlent le plus souvent d’informations identifiables, cela risque de n’être plus le cas à l’avenir. L’inférence ne relève plus de données auxquelles les utilisateurs peuvent accéder, qu’ils peuvent corriger ou supprimer, « mais tiennent à la capacité d’un modèle à générer des inférences sensibles que les utilisateurs ne peuvent raisonnablement ni prévoir ni contrôler, les cadres actuels de la vie privée numérique commencent à s’effondrer ». La protection de la vie privée doit évoluer pour mieux encadrer les capacités d’inférence, explique le jeune chercheur (voir ce que nous disions nous-mêmes en nous inquiétant non seulement des inférences mais de leurs défaillances, car celles-ci ne sont pas toutes fiables, tant s’en faut : Inférences, comment les outils nous voient-ils ?). 

Aron West, pour la lettre Café IA, montrait récemment l’impossibilité à anonymiser un prompt en pointant notamment vers le travail (ainsi que le site dédié) de chercheurs de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich montrant la grande facilité des outils à réidentifier des individus ou leur localisation et à inférer des informations, comme le genre, le niveau culturel ou social, ou l’origine ethnique des individus depuis les questions et indications qui sont présentes dans des prompts. Une étude de 2024 avait déjà abouti à cette même conclusion en démontrant comment les modèles de langage modernes sont capables d’inférer avec précision des informations personnelles identifiables à partir de textes apparemment anodins, comme la possibilité de déduire la localisation exacte d’un individu à partir d’un simple message anodin, comme celui-ci : « il y a ce carrefour infernal sur mon trajet quotidien, je suis toujours coincé là-bas à attendre un virage à droite ». En utilisant bien d’autres éléments comme la langue, le style… et le fait que le terme « virage à droite » désigne une manœuvre de circulation courante dans la région de Melbourne que le modèle a intégré dans ses données…

« Les LLM posent un profond dilemme éthique, car les individus peuvent être profilés, catégorisés et ciblés à grande échelle sur la base d’informations sensibles qu’ils n’ont jamais eu l’intention de partager », souligne Ikenna Ogbogu. Dans Privacy in context (Stanford university Press, 2009), Helen Nissenbaum rappelait que la protection de la vie privée est régie par ses contextes et son intégrité. Par exemple, un patient peut légitimement divulguer des informations médicales à son médecin, mais pas à son employeur. De même, les informations partagées avec un conseiller financier sont généralement censées rester confidentielles dans le cadre de cette relation de conseil. Mais l’inférence perturbe ces deux types de normes. « S’il est approprié de partager des pensées et des expériences dans le cadre d’une discussion sur Reddit par exemple, les utilisateurs ne s’attendent généralement pas à divulguer des informations démographiques sensibles à quiconque capable d’analyser leurs publications. Ils ne s’attendent pas non plus à ce que leur publication contribue à l’entraînement d’un modèle capable de déduire leur niveau de revenu ou leur situation matrimoniale à partir d’interactions courantes sur le site web.»

« Le problème de fond n’est pas seulement la possibilité de déduire des informations sensibles, mais plutôt l’exploitation des interactions ordinaires pour développer des capacités d’inférence servant des fins très éloignées du contexte dans lequel l’information, aussi anodine soit-elle, a été initialement partagée. Ces capacités d’inférence érodent les contextes de formation des normes et des attentes en matière de confidentialité, exacerbant les inquiétudes persistantes quant au pouvoir des entreprises technologiques de profiler, prédire et influencer les comportements à des fins lucratives.»

Or, rappelle Ogbogu, les lois sur la protection de la vie privée estiment que les atteintes à la vie privée résultent de la collecte, du stockage, du transfert ou de la divulgation d’informations identifiables. Elles estiment également que les individus peuvent raisonnablement anticiper l’utilisation qui sera faite de leurs informations. Ce n’est plus le cas. Les lois sur la protection des données personnelles renforcent le contrôle des individus sur leurs informations personnelles. Or l’inférence n’agit pas sur la sécurité des données, mais dépendent des capacités des modèles d’IA et leurs déploiements. 

Les droits à la vie privée numérique, tels que l’accès, la rectification et la suppression, sont également mis à rude épreuve le déploiement de l’inférence. Ces droits présupposent que les informations peuvent être localisées, modifiées et supprimées. Or, avec l’IA, les informations sont distribuées à travers des représentations internes plutôt que stockées sous forme d’enregistrements distincts. Les capacités d’inférence, une fois développées, ne peuvent être annulées de manière fiable par la seule correction des données, ce qui rend les droits individuels a posteriori inadaptés au problème. 

« La législation actuelle sur la protection de la vie privée repose également largement sur des cadres de notification et de consentement qui présupposent que les individus peuvent évaluer de manière pertinente les risques associés au traitement des données. Cependant, les modèles de langage modernes développent des capacités d’inférence dont les applications futures peuvent même être inconnues de leurs concepteurs, rendant le consentement éclairé impossible à obtenir en pratique. » Comme l’observe le spécialiste de la protection de la vie privée Daniel Solove, la gouvernance de la vie privée fondée sur le consentement demande souvent aux individus de prendre des décisions dans des conditions de forte asymétrie d’information. Dans le contexte de l’IA générative, ces asymétries sont amplifiées car les risques les plus importants reposent sur des capacités et des usages difficiles à prévoir a priori.

Pour remédier à ces préjudices, il est nécessaire de dépasser une réglementation purement axée sur les données. Ikenna Ogbogu propose de réfléchir à plusieurs dispositions. « La législation sur la protection de la vie privée devrait élargir la définition des données couvertes afin d’y inclure les informations inférées et les attributs probabilistes dérivés des systèmes d’IA. Cependant, les données inférées ne représentent qu’une manifestation d’un problème plus vaste : les modèles de base développent des capacités permettant de générer des inférences sensibles à partir de représentations latentes, même lorsque ces inférences ne sont jamais stockées sous forme d’enregistrements distincts. Par conséquent, l’élargissement des données couvertes est une première étape nécessaire, mais insuffisante à elle seule.

Deuxièmement, les autorités de réglementation devraient adopter une approche de gouvernance fondée sur les capacités. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les informations stockées, la surveillance devrait évaluer les informations qu’un modèle est capable d’inférer. Les organisations déployant des modèles de base à grande échelle devraient être tenues d’auditer leurs systèmes afin de vérifier leur capacité à inférer des caractéristiques démographiques, financières, politiques, sanitaires ou comportementales sensibles à partir des interactions courantes des utilisateurs. De tels audits permettraient de mieux aligner la réglementation sur la protection de la vie privée sur les réalités du déploiement de modèles de base, où les préjudices découlent souvent des capacités plutôt que des enregistrements.

Troisièmement, les organisations déployant des systèmes d’IA devraient réaliser des évaluations d’impact publiques divulguant l’étendue de l’inférence d’attributs sensibles, le risque de résultats discriminatoires et le potentiel d’utilisation abusive des résultats du modèle. Plutôt que de simples exercices de conformité, ces évaluations devraient être contraignantes, soumises à un examen indépendant et intégrées tout au long du cycle de vie du développement et du déploiement des systèmes d’IA. Contrairement aux cadres de notification et de consentement qui font peser la responsabilité sur les individus, les audits de capacités et les évaluations d’impact rendus publics transfèrent la responsabilité aux organisations les mieux placées pour comprendre et atténuer ces risques. »

Pas sûr que ces propositions soient toutes valides, comme le montraient déjà Paul Bouchaud et Pedro Ramaciotti. La question de l’inférence, comme on le voyait dans notre exemple, repose aussi et beaucoup sur les capacités à croiser les modèles, les fonctions, dans des architectures explicitement prévues pour cela. Une autre réponse serait aussi de limiter certaines formes d’inférences, voire mieux, de les interdire ou d’interdire leurs usages à nombres d’acteurs. Mais la possibilité d’inférer tout ou n’importe quoi depuis les modèles d’IA pose effectivement des problèmes insolubles. Et le fait de mieux révéler ce qui est inféré, comme nous l’évoquions aussi, ne suffira pas à limiter l’exploitation. 

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Le piège de l’authenticité

Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation. 

Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, classé, trié pour être apparié. « C’est grâce à leur capacité à observer, juger et gérer les individus dans différents contextes sociaux que les ordinateurs exercent leur influence la plus significative sur la société. Partout, la logique bureaucratique des organisations fusionne avec la logique calculatoire des machines. Partout les ordinateurs produisent des scores qui créent des différences, définissent des priorités, organisent les files d’attente et constituent une base d’action extrêmement utile et puissante. Ils instaurent l’ordre en catégorisant les personnes, les choses et les idées, puis en les associant entre elles, à des positions sociales, à des biens, des services et des prix. »

« Les schémas qui en résultent constituent ce que nous appelons structure sociale – une sorte de société ordinale où les données générées par ordinateur servent de repères pour nos choix. Dans le domaine économique, par exemple, ces méthodes contribuent à fixer les salaires et les horaires de travail. Elles calculent les loyers, le prix des assurances et déterminent l’admissibilité aux services sociaux. Elles facilitent de nouvelles formes de recherche de rente et accélèrent le développement de nouvelles classes d’actifs négociables sur les marchés financiers. Elles ont également modifié la relation entre les individus et les groupes qu’ils forment et auxquels ils appartiennent. Elles organisent la circulation de l’information, la distribution de l’influence sociale et les moyens de mobilisation politique. Notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en est trouvée profondément altérée. » L’ordonnancement algorithmique a une conséquence expliquent-ils : il transforme en retour notre perception de nous-même. Ce nouveau rapport semble libérer les personnes des affiliations sociales et les juger selon leurs qualités. « Il promet l’intégration aux exclus, la reconnaissance aux créatifs et une juste récompense aux entrepreneurs.» 

« Pourtant, cette promesse d’émancipation s’accomplit par des systèmes qui classent, trient et, surtout, hiérarchisent les individus avec une précision toujours plus grande et à une échelle auparavant inimaginable. L’ordre social qui en résulte est une sorte de paradoxe, caractérisé par des tensions constantes entre liberté individuelle et contrôle social, entre l’élan subjectif de l’authenticité intérieure et les forces objectives de la validation externe. Il donne naissance à une certaine manière d’être, à un nouveau type de soi, dont les expériences sont définies par la quête d’autonomie personnelle et l’attrait de la dépendance aux plateformes. » Derrière l’individualisation, la personnalisation du calcul, se cache en fait une catégorisation toujours plus élastique, granulaire. Comme nous le disions déjà il y a près de 10 ans, la personnalisation n’a rien de personnel : « les algorithmes ne cherchent pas à nous distinguer, mais à nous catégoriser. » Mais les effets de ces catégorisations, produites à la volée, inférées, recomposées ou profondes, sont bien réelles, tant d’un point de vue personnel que collectif. C’est ce que montrait par exemple la pertinente note de Melkom Boghossian pour la fondation Jean Jaurès quand il expliquait comment les algorithmes accentuent les clivages de genre. Mais, pour Marion Fourcade et Kieran Healy, les conséquences sont plus profondes encore, car ces catégorisations « exacerbent l’individualisme et la compétition interpersonnelle  à un point tel que notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en trouve profondément altérée ». Les sociologues parlent d’individualisme exacerbé. 

Polarisations identitaires

« Aux débuts d’Internet, être en ligne offrait certaines libertés. Non seulement l’anonymat ou le pseudonymat en ligne étaient courants, mais ils étaient célébrés comme une forme de libération. » Nous pouvions alors avoir plusieurs versions de nous-mêmes, plusieurs identités et naviguer dans leurs interstices, entre des profils qui ne communiquaient pas entre eux. « Vous bénéficiez d’une forme de confidentialité qui repose moins sur des protections juridiques explicites que sur les limitations techniques de systèmes connectés en théorie, mais non intégrés en pratique », votre profil de joueur ne communiquait pas avec votre profil sur tel ou tel forum. Un peu comme la séparation administrative, qui permettait aux Etats-Unis, aux immigrants sans papiers de payer leurs impôts en toute sécurité. « Cette séparation administrative délibérée permettait aux entreprises et aux gouvernements américains de tirer profit de la main-d’œuvre immigrée tout en créant un véritable sanctuaire où des millions de personnes pouvaient s’acquitter de leurs obligations fiscales (grâce à leur numéro d’identification fiscale individuel) sans craindre d’être expulsées. » 

Mais pour les sociologues, c’est là ce qui est en train de changer. Le Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) a changé la donne et les informations fiscales sont désormais utilisées pour retrouver les sans-papiers. En fait, les espaces d’expression se réduisent quand d’innombrables agences utilisent les données des courtiers en données, ou quand les agences gouvernementales acquièrent le droit d’examiner les profils sur les réseaux sociaux. A mesure que les croisements de données sont rendues possibles entre institutions étatiques et privées, la surveillance devient non seulement omniprésente, mais surtout bien plus puissante. 

Mais plus encore que la possibilité d’identifiabilité, l’exploitation des profilages renvoie à chacun des questions sur son identité même. Qui sommes-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas de plus en plus celle ou celui que nous renvoient l’exploitation de nos profils ? En exploitant notre soif de sociabilité et nos idéaux d’épanouissement personnel, les réseaux sociaux nous incitent à afficher nos convictions et à rallier des alliées pour les valider, dans une quête d’authenticité qui se retourne souvent contre ses auteurs. Dans un livre à paraître à l’automne sur les influenceurs (Gurus, Hucksters, Entertainers, Chicago university press, 2026), la sociologue Angèle Christin montre par exemple comment la nécessité de se distinguer peut conduire à la polarisation. « La dynamique des plateformes pousse les artistes du divertissement et les gourous à produire des contenus extrêmes et incendiaires pour maintenir l’engagement de l’audience, tandis que les marques et les spécialistes du marketing incitent les vendeurs à des prestations commerciales répétitives et convenues. Les inquiétudes concernant la manipulation algorithmique et les conflits entre créateurs engendrent par ailleurs des scandales nuisibles à la réputation, souvent marqués par le harcèlement. Angèle Christin révèle comment le travail sur ces plateformes favorise, de manière répétée et structurelle, la précarité et les inégalités, ainsi que les clashs destructeurs et la diffusion de contenus incendiaires en ligne. » 

Pour Fourcade et Healy, le piège de l’authenticité génère d’autres chausses-trappes encore. Ce que l’on y affiche devient la preuve de son identité. « Dans son ouvrage Ballad of the Bullet (Princeton university press, 2020), l’ethnographe Forrest Stuart a montré le décalage important entre les performances que les musiciens hip-hop de Chicago mettent en scène sur les réseaux sociaux et la réalité plus banale de leur vie. Les jeunes qui se donnent des airs de durs pour vendre leur musique sur YouTube risquent d’apprendre à leurs dépens que les forces de l’ordre et les juges ont tendance à interpréter ces signes au pied de la lettre, sans y voir les jeux de pouvoir et les affirmations identitaires dont ils surjouent. De même, le recours par l’administration Trump aux tatouages ​​comme preuve facilement mesurable et accessible d’appartenance à un gang transforme un marqueur souvent superficiel en un simple critère d’évaluation pour les expulsions. Dans un pays où le gouvernement s’arroge le droit d’instrumentaliser les opinions déclarées des citoyens dans les procédures d’immigration, l’effet est glaçant ». 

L’expressivité en ligne, renforcée par les contraintes algorithmiques, qui produisait des liens sociaux, s’apprête bien plus à générer des obstacles pour chacun d’entre nous.  

De l’authenticité à l’authentification

Les contenus génératifs viennent renforcer encore le phénomène en déstabilisant encore un peu plus l’authenticité, en floutant la distinction entre le vrai et le faux. « Tout cela a pour effet de déplacer l’accent de l’authenticité vers l’authentification, de la démonstration de la véracité de son identité vers la preuve de la véracité de son témoignage. La question n’est plus de savoir si les marqueurs d’identité sont authentiques (« Est-ce que ces données sont vraiment vous ? ») ni même sincère (« Qui êtes-vous vraiment ? »), mais si chaque élément de votre présence numérique est exempt de toute médiation artificielle (« Est-ce vraiment vous ? »). Ce nouveau régime d’authentification transforme les interactions, d’une série de performances à juger, en une succession d’actions à vérifier par des machines à chaque étape. Être légitime exige désormais d’être publiquement identifiable, authentique et, de plus en plus, pleinement authentifié. » 

« Ce qui a commencé comme une célébration de l’unicité individuelle, encourageant la production de preuves numériques, évolue vers un système de vérification complexe qui considère toute trace comme potentiellement suspecte. » Avec la circulation de fausses versions de nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver pris dans un cycle sans fin de démonstration et de défense de notre existence, nous soumettant toujours davantage à un mécanisme de scepticisme institutionnalisé, venant renforcer (s’il en était besoin) la conviction administrative que chacun est coupable, fraudeur, bonimenteur… L’image que l’on donne de soi est à la fois perçue comme la réalité et comme un mensonge, nécessitant d’être toujours interrogée pour être utilisée à son encontre.  

De l’individualisation du savoir à la construction de croyances

« Ces crises politiques et techniques de l’authentification dépassent largement le cadre de l’individu. Avec l’avènement d’internet, le savoir s’est considérablement étendu et diversifié. Mais il est aussi devenu plus personnalisé et plus étriqué, car les internautes interagissent avec le web en s’appuyant sur leurs convictions personnelles et leurs conceptions de la réalité, et en les développant. L’arrivée de l’IA générative aggrave peut-être ce défi épistémique : quand tout doit être authentifié, mais que les contrefaçons sont de plus en plus sophistiquées, comment être sûr de quoi que ce soit ? » 

Nous vivons à l’ère de la désintermédiation du savoir. En un clic, nous pouvons consulter des documents juridiques originaux, télécharger de vastes ensembles de données, bénéficier de l’aide d’un assistant IA pour écrire le code nécessaire à leur analyse et rédiger rapidement les résultats. « Il ne faut pas sous-estimer à quel point cette transformation a été stupéfiante et incroyablement enrichissante à bien des égards. Malgré ses problèmes, si l’on demandait à un chercheur s’il reviendrait à un monde entièrement pré-numérique et pré-réseau pour le partage des connaissances, la communication académique et l’accès aux données, la réponse serait massivement « non ». Mais cette transformation du quotidien professionnel s’accompagne d’autre chose. La propension à la recherche est devenue, sans qu’on s’en rende compte, une seconde nature. » Aujourd’hui, « faire ses propres recherches » est plus qu’une simple habitude chez les universitaires. C’est un impératif moral, un devoir civique et, un peu comme être un bon conducteur, une compétence que chacun s’imagine posséder. Les individus capables d’explorer le réseau et d’interroger les bases de données de modèles de langage à grande échelle (LLM), et qui ont la confiance en eux et les moyens de diffuser leurs découvertes, tendent à devenir une source d’opinion faisant autorité. Du moins, c’est ainsi qu’ils le perçoivent. On comprend dès lors pourquoi les connaissances ainsi produites sont souvent si chargées d’émotion. Plus on s’investit dans la recherche et le développement de sa propre compréhension, plus cette quête de savoir prend de l’ampleur. »

« Le savoir se transforme en une forme de révélation personnelle, où chacun est à la fois celui qui cherche et celui qui interprète sa propre vérité ». « Ce qui a commencé comme un exercice de raisonnement autonome devient une question de croyance – une croyance défendue avec d’autant plus de ferveur qu’elle semble avoir été découverte par soi-même plutôt qu’imposée de l’extérieur. » Le problème est que cette quête individualisée de sens renforce la polarisation. « L’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits semble de plus en plus hors de portée ». « En conséquence, les hiérarchies traditionnelles du savoir et les sources d’expertise sont contournées au profit de recherches algorithmiques autoguidées, qui génèrent une réponse précisément pertinente à une requête ou à une consigne, qu’il s’agisse d’une liste de liens ou d’un paragraphe de synthèse. Dans le meilleur des cas, cette pratique tend vers une forme d’idéal démocratique cher à John Dewey : elle semble revitaliser la production de savoir en tant qu’entreprise participative, animée par un esprit démocratique d’enquête ouverte et de recherche collective de la vérité. »… Tout en demeurant très individualisée et individualisante. C’est ce qu’espéraient beaucoup d’observateurs aux débuts du World Wide Web, y compris lors des premières vagues des réseaux sociaux, des blogs jusqu’à Twitter. Toutefois, dans le pire des cas, la diffusion du savoir finit par transiter par des plateformes qui personnalisent les résultats à grande échelle et favorisent l’engagement envers des contenus extrêmes ou trompeurs, car le sensationnalisme et la complaisance sont les moteurs des revenus publicitaires. 

Lorsque, en 2023, le gouvernement canadien a exigé des entreprises du numérique qu’elles rémunèrent les médias pour les liens renvoyant vers des actualités publiées sur leurs plateformes, Meta a tout simplement bloqué ces liens sur Facebook et Instagram. Le vide informationnel qui en a résulté a été rapidement comblé par des contenus non vérifiés et orientés à droite, ce qui a contribué à soutenir le candidat local de mouvance trumpiste. « Nous sommes désormais submergés d’exemples de plateformes technologiques usant de leur puissance de marché pour modeler les écosystèmes de l’information selon leurs impératifs commerciaux, au mépris des conséquences sociétales ». Google a révolutionné la recherche en traitant, de fait, les pages web comme un vaste réseau de réputation. L’autorité relative des sites était déterminée par une multitude de décisions indépendantes : celle de créer ou non un lien vers eux. Cependant, la volonté d’adapter les résultats aux préférences individuelles a été de plus en plus dictée par l’efficacité des titres accrocheurs (clickbait) ou du placement publicitaire. Il en a résulté une fragmentation des connaissances accessibles au public, désormais produites pour faciliter la manipulation du marché en confortant des croyances préexistantes. Si la perception de la recherche en ligne comme une forme de pensée critique et active a perduré, il peut s’avérer difficile, pour certains, de trouver des informations fiables. Cette situation rend d’autant plus ardue la construction d’une réalité partagée. Et l’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits – quelle que soit leur teneur – semble s’éloigner toujours davantage. 

L’illusion de l’individu souverain : une identité centrée sur le soi

« C’est dans ces gouffres de la connaissance que se façonne le sentiment d’une identité centrée sur le « soi » nourri par la conviction que l’individu est l’unique source véritable de sa propre illumination ». La conjonction d’un égocentrisme épistémologique et de l’hyperconnectivité rend les individus perméables à des formes diffuses de construction de « super-sens » (pour reprendre une expression de Hannah Arendt). « En quête d’une vérité porteuse de sens, ils traquent des indices significatifs disséminés sur Internet, s’appuyant sur des algorithmes commerciaux et des systèmes de recommandation pour assembler des bribes d’information disparates en une vision du monde cohérente. Ce qui commence souvent comme une quête existentielle ludique peut aisément se cristalliser en croyances déformant la réalité » ; celles-ci prospèrent en favorisant l’émergence de nouveaux types sociaux et de regroupements politiquement influents. À son apogée, le mouvement QAnon a illustré l’interaction entre cette disposition à la quête de sens, les médiations numériques et le ciblage à but lucratif. Ses membres se percevaient comme des esprits critiques, seuls capables de mettre au jour des vérités cachées et de décrypter des indices complexes. Ils rejetaient avec véhémence l’idée d’appartenir à une secte, arguant – comme l’a expliqué l’un d’eux au chercheur Peter Forberg – qu’« aucune secte ne vous incite à penser par vous-même ». 

Le risque est fort que les grands modèles de langages (LLM) ne puissent résoudre le problème de la fiabilité des connaissances au sein d’une sphère publique fragmentée. « Tout comme les impératifs commerciaux ont engendré des contenus fallacieux et des bulles de filtres, les LLM seront probablement soumis aux mêmes pressions dans un contexte de rendement décroissant ». Les entreprises qui les entraînent ayant un besoin impérieux de rentabilité, les logiques commerciales classiques – telles que la personnalisation et la segmentation des services – risquent fort de s’imposer à nouveau, donnant lieu à des univers épistémiques sur mesure, générés par des modèles adaptés aux goûts et aux capacités financières de publics distincts. 

« En tant qu’individu, notre plus grande crainte culturelle est d’être englouti par la société de masse, tout comme votre plus grande crainte politique est celle d’une surveillance exercée par un État autoritaire ». Ces peurs sont toujours bien présentes. Toutefois, dans un monde saturé de catégories et d’identités, de nouveaux dilemmes surgissent, estiment les chercheurs.« Sur le plan individuel, tout – comportements publics, déclarations, mesures chiffrées – peut potentiellement devenir un facteur de différenciation et, par conséquent, une source d’identité. Du côté des organisations, les données générées par les utilisateurs conduisent à les regrouper ou à les segmenter selon des modalités de plus en plus spécifiques, éphémères et souvent incompréhensibles. Plus les classifications sociales (ou pseudo-sociales) se font précises, plus les occasions de distinctions et de jugements moraux se multiplient. La principale victime de cette évolution est la possibilité de nouer des alliances politiques stables et de grande envergure. Plus les citoyens sont traités individuellement comme des cibles d’interventions commerciales, plus la vie politique se fragmente. »

« Les méthodes traditionnelles de ciblage électoral partaient d’un message politique pour rechercher les individus susceptibles d’y adhérer. L’essor du big data inverse cette logique : on part des dispositions culturelles de l’électorat pour élaborer, en partant de la base, des messages qui résonnent avec ces attentes. »

Fourcade et Healy rappellent d’ailleurs que bien avant Cambridge Analytica, le Mouvement 5 étoiles (M5S) italien a sans doute été le pionnier de cette approche politique fondée sur les données, comme le raconte Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (2019). Tout a commencé en 2005, lorsque Gianroberto Casaleggio, spécialiste du marketing numérique féru de démocratie directe, a recruté l’humoriste et satiriste populaire Beppe Grillo pour lancer un blog éponyme, destiné à partager avec le public sa désillusion et son indignation politiques. Ce blog encourageait la participation citoyenne, permettant ainsi à Casaleggio – auquel a succédé son fils Davide après son décès en 2016 – de repérer les griefs et les propositions suscitant le plus d’écho grâce aux « j’aime », aux commentaires et aux retours des utilisateurs, tout en testant, adaptant et affinant le discours politique de Grillo. Il en a résulté la naissance du premier « parti algorithmique », dont l’idéologie chaotique a été façonnée à partir des enseignements tirés des données. Très vite, le peuple du blog a été invité à descendre dans la rue, soutenu par l’infrastructure des réseaux sociaux d’un autre outil numérique : l’application Meetup. En 2018, le M5S est devenu le premier parti d’Italie, contribuant à former un gouvernement de coalition de courte durée. Un petit groupe d’hommes ultra-riches a repris le contrôle de l’État en s’adressant directement aux masses. 

Les campagnes politiques modernes ont fait évoluer cette approche vers une forme plus sophistiquée et, sans doute, plus manipulatrice encore, soulignent les chercheurs. Les données issues des réseaux sociaux – concernant les pratiques culturelles, les émotions et les dispositions d’esprit sur une vaste gamme de sujets – permettent d’élaborer de nouveaux récits et de nouvelles esthétiques, de remodeler l’environnement informationnel et les liens sociaux des individus, et de susciter leur vote à des moments stratégiques. « L’objectif politique visé est généralement atteint grâce à une « architecture de persuasion » élaborée, reposant sur des messages personnalisés et une exposition répétée. Par exemple, les algorithmes publicitaires identifient des schémas d’actions efficaces (dons, « j’aime », achats, partages) et ciblent des utilisateurs similaires susceptibles de reproduire ces comportements ». Chaque itération exploite des données de réponse en temps réel pour dresser une cartographie toujours plus fine des cibles manipulables. « La mobilisation politique est, de fait, régie de manière cybernétique par des algorithmes. Sa logique opérationnelle émerge de constellations de variables difficiles à appréhender dans leur ensemble, conférant aux formations politiques qui en résultent un caractère émergent et ad hoc, relativement indépendant des instances de médiation traditionnelles telles que les partis politiques et les mouvements sociaux. L’affaiblissement de ces structures conventionnelles et la possibilité de personnaliser les messages politiques engendrent également des formes de domination sociale hautement individualisées. Les dirigeants populistes prospèrent grâce à l’idée qu’ils entretiennent un lien direct avec le public – bien que ce lien soit souvent entretenu par tout un écosystème, une « boucle de rétroaction de propagande » soigneusement élaborée. Les propriétaires de réseaux sociaux peuvent même imposer ce lien aux utilisateurs par le biais de manipulations algorithmiques servant leurs propres intérêts, comme l’auraient fait Elon Musk et Donald Trump sur leurs plateformes respectives. Grisés par l’idéal de l’« individu souverain », affranchi des frontières nationales, des normes sociales ou de la loi, quelques hommes ultra-riches ont réussi à reconquérir le pouvoir sur l’État et les élites traditionnelles en faisant appel directement aux masses et à la liberté du marché. » 

Trump lui-même semble s’être transformé en simple token, offrant son propre statut et sa réputation comme une opportunité d’investissement à ses abonnés enthousiastes… ironisent les chercheurs. Mais en réalité, pour la plupart d’entre nous, l’économie numérique exige de nous de travailler plus dur, même pour en tirer une célébrité rapide et en tirer profit. Les règles du jeu sont biaisées puisque nul ne maîtrise les catégories qui le propulsent ou l’invisibilisent, et l’argent, le temps et le capital social jouent un rôle majeur pour propulser certains individus au-dessus des autres. L’économie numérique repose de plus en plus sur la capacité à accéder et à payer des « accélérateurs algorithmiques » (publicité, comptes certifiés, cercle relationnel de personnes déjà visibles, affaiblissement des contenus pour booster leur viralité, usage des bots). L’essor du « personal branding » (la mise en scène de soi) témoigne en partie d’un désespoir, d’un écran de fumée idéologique masquant une réalité sociale bien plus sombre sur le terrain. 

« Alors que le déploiement des technologies numériques continue de générer des concentrations de richesse toujours plus stratosphériques, les masses s’enfoncent davantage dans le vide laissé par le démantèlement de la solidarité sociale et la montée de l’automatisation. Ce que l’on oublie souvent au sujet des « individus souverains », c’est que tout le monde ne peut pas en devenir un. »

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Vous préférez le muskisme ou le fordisme ?

Dans le New York Times, l’historien canadien Quinn Slobodian et l’essayiste militant Ben Tarnoff qui ont fait paraître Muskism : A Guide for the Perplexed (Harper Collins, 2026 non traduit, mais le livre est annoncé au Seuil pour début 2027) discutent de l’impact d’Elon Musk sur la société. Pour eux le muskisme n’est pas tant un fascisme que l’équivalent contemporain du fordisme, un mode d’organisation et de développement d’entreprise… mais qui n’agit plus seulement sur l’entreprise, mais sur toute la société (c’était le cas du fordisme aussi d’ailleurs). Reste que quand Ford proposait son modèle de développement, celui-ci venait avec un contrat pro-social parce qu’il payait bien ses ouvriers et souhaitait qu’ils puissent s’offrir ce qu’ils produisaient (tout en promouvant un ouvrier plus discipliné, comme le rappellent d’ailleurs Slobodian et Tarnoff dans un article pour le LPE Project). Toute la question est donc de savoir quel avenir Musk propose-t-il à l’humanité ? 

Musk, une souveraineté à son profit

Pour Tarnoff et Slobodian, Musk est l’un des grands défenseurs de « l’autonomie électrique ». C’est-à-dire qu’il défend l’idée que les énergies renouvelables peuvent renforcer l’autosuffisance d’un pays. C’est ainsi qu’il a positionné Tesla, qui n’est pas seulement un producteur de véhicules autonomes, mais d’abord un fournisseur de batteries. Trump aussi, à sa manière, est un fervent défenseur de l’autonomie électrique. Ses actions offensives en Iran ou au Venezuela, ses politiques tarifaires imprévisibles, le démantèlement des normes et institutions qui stabilisaient le système mondial sous l’égide américaine, incitent le pays à investir dans l’autonomie électrique. Des mesures qui pourraient accélérer la démondialisation amorcée au moins depuis la pandémie, les pays percevant de plus en plus l’intégration mondiale comme une source de risques et privilégiant l’autosuffisance et la résilience (même si cette démondialisation n’en est peut-être pas une, l’enjeu étant certainement plus d’étendre l’impérialisme de la tech…, la souveraineté visant peut-être bien plus le renforcement de la logique impériale que son abandon, comme le rappelle pertinemment la journaliste Célia Izoard en introduction du livre Anatomie d’une puce, Le monde à l’envers, 2026). 

Pour Musk, « l’usine est une enclave, un refuge face à l’instabilité d’un monde hostile », rappelle Tarnoff. La souveraineté énergétique de Musk s’étend sous la forme d’une souveraineté stratégique que l’IA accomplit. « L’introduction de nouveaux produits de la Silicon Valley, de Claude à Maven ou Palantir dans les opérations militaires ou ceux promus par le Doge dans le champ fédéral, montrent qu’ils sont bien plus une réussite qu’un échec ». Ils ne sont peut-être pas une réussite sur le fond, mais ils le sont sur la forme : « ils rendent le gouvernement dépendant d’une nouvelle suite d’outils d’IA pour exercer ses fonctions étatiques fondamentales », explique Slobodian. Musk défend ce que les auteurs appellent la « souveraineté en tant que service », une symbiose, une fusion du pouvoir public et du pouvoir privé. 

Pour Slobodian et Tarnoff, malgré ses déclarations, Musk ne serait pas libertarien. « Plutôt que de chercher à supplanter l’État, les grands acteurs de l’IA souhaitent surtout fusionner avec lui ». C’est notamment le cas de Space X, né en 2002 comme sous-traitant pour le Pentagon à une époque où le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld souhaitait une nouvelle approche militaire pour gagner la guerre contre le terrorisme. En 2024, SpaceX contrôlait plus de 95 % des lancements orbitaux américains. Musk est devenu de facto le garant de l’accès à l’orbite pour le gouvernement américain. Ce constat est encore plus flagrant pour Starlink, la branche satellitaire de SpaceX qui tente de prendre le contrôle, par la masse, sur les communications orbitales. L’intégration récente et totale de toutes ses entités (X qui a fusionné avec xAI, qui a fusionné avec SpaceX qui vient d’entrer en bourse en 2026 en incarnant le niveau le plus totalement déconnecté du marché qui soit, comme l’explique FakeTech), montrent que pour Musk, matériel, logiciel et idéologies se renforcent mutuellement. Pour lui, il y a peu de différence entre les matériaux de son empire et les moyens pour propager ses idées. 

Si Tesla pourrait sembler le miroir de Ford, le passage du roadster au Cybertruck illustre la transition d’un avenir radieux de consommation carbone sans limite à un avenir sombre marqué par le dérèglement climatique et le survivalisme. « Dans sa forme la plus aboutie, le muskisme exploite un désir de protection territoriale face aux chocs extérieurs, aux ennemis et aux indésirables. Dans un monde de relocalisation et de réarmement, le muskisme offre une infrastructure mondiale pour les projets nationaux », expliquent les deux chercheurs. 

« Les sociologues décrivent généralement le fordisme non seulement comme un mode d’organisation de l’usine, mais aussi comme un mode d’organisation de la société en dehors de l’usine. En simplifiant, on peut le décrire comme une production de masse et consommation de masse. Les nouvelles technologies et les nouvelles techniques, telles que celles mises au point par Henry Ford dans les années 1910, comme la chaîne de montage mobile, ont permis aux industriels de produire des biens à une échelle inédite. Mais, tout aussi important, les ouvriers pouvaient se permettre d’acheter ces biens grâce à une relative sécurité de l’emploi et à un salaire décent, garantis par les institutions de la négociation collective et l’État-providence. Dans les années 1970, le fordisme a commencé à s’effriter, laissant place à ce que l’on appelle généralement le « post-fordisme ». Le post-fordisme est associé aux nouvelles pratiques de production agiles développées au Japon, à l’externalisation et à la délocalisation, à la mondialisation des marchés, au déclin des syndicats, à l’essor de la finance et à l’affaiblissement de l’État-providence », rappelle Tarnoff. Pour Slobodian, les entreprises de Musk suivent le modèle d’intégration verticale de Ford. Les activités de production sont intégrées, contrairement au modèle d’Apple (conçu en Californie, assemblé en Chine). Musk acte d’un monde de relocalisation et de réarmement, il parie sur la déglobalisation de l’impérialisme, mais pas sur la fin de l’impérialisme.

Le contrat de fans, un contrat social… pour la guerre sociale

Le fordisme n’était pas uniquement, ni même principalement, un modèle de production industrielle, mais également un contrat social qui assurait de la participation active des populations à la production et à la consommation industrielle… Le muskisme, lui, ne propose qu’un « contrat de fans » à des investisseurs et quelques fidèles. A l’image de la coche bleue de X, devenue un symbole de dévotion, récompensée par une meilleure visibilité des publications de ses fans et clients grâce à l’algorithme. 

Pourtant, avec l’échec du Doge, Musk a montré qu’il a été incapable de convaincre le reste de la société que sa réussite profitera également à tous. Depuis il a fini d’embrasser le pire fascisme. Ses publications quotidiennes sont inondées d’hystéries sur le déclin démographique blanc et le tsunami étranger. Musk ne propose aucune prospérité partagée : seulement de la violence. « Le contrat de fans pour ceux qui vivent à l’intérieur des murs d’un Occident fortifié, et l’expulsion pour ceux considérés comme illégitimes. Après le déclin des modèles d’industrialisme fordiste et de sous-traitance et mondialisation post-fordistes, le muskisme offre la perspective d’une communauté purifiée de survivants. » Mais là encore, Musk peine à élargir ses soutiens. Ses alliances avec les partis d’extrême droite en Europe restent tendus, personne ne souhaitant donner l’impression que leur souverainisme est compatible avec l’ingérence américaine. Et elle a été contestée également par la mobilisation populaire à l’encontre de l’ICE aux Etats-Unis.

Comme l’expliquent Slobodian et TArnoff pour le LPE project : « Musk et ses pairs ont la chance d’évoluer à une époque où aucun acteur structurel n’est en mesure de contester leur domination. La classe ouvrière a pratiquement cessé d’exister en tant que force organisée. En l’absence de pression venant de la base, les partis politiques eux-mêmes n’opposent aucune résistance significative au muskisme. La situation engendre un paradoxe. D’un côté, la vie des capitalistes est facilitée lorsqu’ils peuvent intensifier l’exploitation de leurs travailleurs et acheter de l’influence politique sans rencontrer d’opposition majeure. Mais cela signifie aussi qu’ils ne sont nullement incités à réfréner leurs pulsions les plus antisociales ni à prendre en compte les conséquences à long terme de leurs actes. 

Le muskisme illustre parfaitement cette tendance : alors que le fordisme et le post-fordisme étaient tous deux organisés, selon des modalités différentes, pour garantir la paix sociale, le muskisme s’inscrit dans une logique de guerre sociale. La fragilité relative du mode de régulation muskiste est révélatrice : l’antagoniste ouvrier est si affaibli, et la guerre sociale si asymétrique, qu’il n’est plus nécessaire de conclure une paix négociée. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits. Musk, déjà l’homme le plus riche du monde, devrait devenir le premier « trillionnaire ».

Toutefois, un capitalisme sans contraintes n’est pas toujours bénéfique pour les capitalistes eux-mêmes. Tout au long de son histoire, le capitalisme a sans cesse transformé la nature et la société, engendrant des bouleversements considérables. Or, les entreprises ont également besoin d’un environnement politique ordonné et prévisible pour mener leurs activités. Un enseignement majeur de l’école de la régulation est que la résistance de la classe ouvrière a, paradoxalement, contribué à stabiliser le processus d’accumulation en imposant la création d’un tel environnement. En l’absence de contrepartie capable d’arracher des concessions, les capitalistes risquent de générer un tel chaos qu’ils finissent par compromettre leur propre capacité d’accumulation. Si le « muskisme » représente le triomphe de la domination de classe, ce triomphe pourrait bien finir par se dévorer lui-même. »

C’est la grande faiblesse du muskisme, estime Tarnoff. Mais, « si comme Musk et les grands patrons de la Silicon Valley, vous pensez que « l’intelligence artificielle générale est imminente, alors vous croyez que, dans un avenir très proche, la plupart des gens se retrouveront au chômage. Ils seront considérés comme une composante de la société et n’auront plus la possibilité d’influencer son cours. Dans ce cas, leur consentement n’est plus nécessaire. » 

Les entrepreneurs de la Tech, comme Musk, ne croient même pas à une perspective de révolte populaire, estiment les deux chercheurs (selon les estimations, le One Big Beautiful Bill Act de Trump prévoit que 10 millions d’Américains vont perdre leur couverture santé… ce qui risque d’ouvrir un nouvel espace de colère sociale). D’ailleurs, ces gens ne conçoivent pas la politique comme avant. Musk dépense des millions de dollars dans les élections américaines et soutient nombre de politiciens nationalistes et souverainistes. Pour eux, la politique n’est pas un enjeu de délibération, de persuasion, de compromis, mais uniquement une question de programmation où la vérité n’est que d’un côté. 

« Autre point commun entre Musk et Ford : la concentration impressionnante de leur fortune dans leurs propres entreprises. Pour Musk, si Tesla et SpaceX disparaissent, il disparaît avec elles. C’est sans doute l’une des motivations qui le poussent à agir. » « En multipliant les promesses toujours plus grandes – la colonisation de Mars, 10 milliards de robots humanoïdes à des centres de données dans l’espace… –, Musk ne cesse d’aller de l’avant. Cette dynamique est une condition sine qua non de son fantasme financier. En ce sens, sa vulnérabilité réside dans sa dépendance à l’égard du « nous » – c’est-à-dire les consommateurs du monde entier et, plus important encore, les investisseurs institutionnels – qui doivent continuer à croire en sa vision du futur. » D’où l’importance à la renouveler sans arrêt, à promettre et promettre sans fin, même si ce sont les mêmes promesses qu’il y a 10 ans.

Même constat pour Henry Farrell, à la lecture du livre. « La mythologie du futur (que déroule Musk) qui est en réalité une promesse convertible en capital financier et politique dès aujourd’hui. » Pour Farrell cependant, le Muskisme est plus fragile qu’il n’y paraît. « De toute évidence, nombre de pays peuvent percevoir les infrastructures de Musk comme dangereuses, craignant qu’elles ne soient utilisées contre eux. » « Le Muskisme repose sur une idéologie qui semble actuellement à son apogée. L’introduction en bourse de SpaceX marque l’apogée d’une inflation expansionniste colossale, propre à un univers totalement imaginaire. À ma connaissance, personne ne croit réellement que SpaceX va conquérir son « marché potentiel total » d’environ 23 000 milliards de dollars, qui, comme le souligne Matt Levine, représente « peut-être 20 % de la production économique mondiale et peut-être 40 % du chiffre d’affaires des entreprises mondiales ».

Pour Farrell, d’autres entreprises incarnent le muskisme que les auteurs questionnent. C’est le cas bien sûr de Palantir et de nombre de sociétés de technologies de défense financées par Peter Thiel, l’adversaire de Musk. Le « thielisme » part de bon nombre des mêmes prémisses que le « muskisme », avec le même fatras d’élucubrations fascisantes. L’un comme l’autre, derrière leur protectionnisme défendent un impérialisme sans limite. 

Enfin, rappellent Tarnoff et Slobodian, le muskisme résulte d’une emprise quasi mortelle, entre la finance et la tech, jusqu’à l’aporie. Tesla et Musk sont par exemple très impopulaires en Norvège, et pourtant, le fonds de pension norvégien est l’un des 10 principaux actionnaires de l’entreprise et agit en ce sens comme un pilier de la prospérité du pays.

Il semble y avoir quelque chose de très paradoxal entre la réussite économique de Musk et le fait que beaucoup le considèrent comme profondément dérangé. Aucune critique de gauche dans les années 20 ne considéraient Ford comme un idiot. A croire que c’est peut-être le capitalisme lui-même qui est devenu idiot, cerné par ses contradictions, en roue libre… vers sa propre destruction.

Hubert Guillaud

La couverture de Muskism.
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Billet manuscrit, Paris toujours, un 4 juillet [en]

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Je me demande si l’invasion de nos écrans par l’IA va redonner une place à l’écriture manuscrite.

Transcription IA non vérifiée (22.07.2026):

Paris, le 4.7.2026, 8h45

Ce cahier est immense. Je l’ai acheté pour écrire. J’ai un doute en écrivant la date, pourtant je ne devrais pas, c’est le 4, l’anniversaire de Delphine, mais je vérifie quand même. Ce n’est pas ça que j’avais prévu d’écrire. Mais je repense à elle, je repense à il y a un an. Je mange à midi avec une de ses amies, que je n’aurais sans doute jamais connue si Delphine était encore là aujourd’hui pour fêter ses 42 ans. J’ai cherché sur Facebook, “Delphine anniversaire”, parce que j’ai un doute alors que je sais — c’est bien le 4, son anniversaire, c’est juste ? Je sais mais je vérifie quand même. Pas parce que c’est Delphine, parce que ma mémoire et ma vie sont faites de ces milliers de petites vérifications, chaque jour, tout le temps, avant l’accident aussi. Elles sont efficaces, mes vérifications, même moi je ne les remarquais généralement pas. Elles évitent oublis et erreurs.

J’écris moins bien que l’autre soir. Parce que c’est le matin ? Les lignes du cahier ? La fatigue ? J’ai dormi huit heures et j’émerge avec peine. Les mots sur une page sont plus visiblement ancrés dans un instant précis du temps que ceux sur un écran, plus facilement retravaillés, malaxés et transformés. Le temps de la production n’est pas différent de celui de l’impression.

Je pense à Delphine, il y a un an et un jour, seule dans sa voiture. La tristesse m’envahit en tombant sur un des nombreux avis de recherche qu’on avait lancés sur Facebook. Je me souviens la peur au ventre, les appels à la police, les échanges avec ceux et celles qui l’aimaient, chaque nouvelle personne amenant malgré elle plus de fermeté à la certitude que personne n’avait de nouvelles, que personne ne savait rien, que le pire était à craindre. L’angoisse, l’urgence, l’impuissance, se soutenir comme on pouvait, les maux de tête qui ne me quittaient plus, l’attente, l’espoir sous perfusion mais le cœur qui a déjà sombré…

L’incompréhension — alors, depuis, maintenant. Chacun tente de construire du sens comme il peut, ou supporte son absence, plus ou moins bien.

L’intensité extraordinaire, au sens premier, entre le 5 et le 12 juillet, entre la prise de conscience de sa disparition et son enterrement, le cauchemar de réaliser qu’elle avait laissé des instructions de suppression de son compte Facebook après son décès lorsque j’ai demandé sa mémorialisation, peine redoublée que ma santé ne me permette pas de garder le lien avec ceux et celles qui partageaient cette peine du départ abrupt de Delphine. Encore maintenant, j’aurais voulu, mais je ne peux pas, et ça me pèse, de ne pas être en mesure d’honorer sa vie et sa mémoire comme je le voudrais.

Ce n’est pas nouveau, mais c’est criant depuis mon accident : ma vie n’a pas la place pour tout ce que je voudrais. Voilà donc de quoi je voulais parler à ce cahier tout à l’heure quand j’ai commencé à écrire, avant qu’une date m’envoie sur un chemin de traverse.

“Les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel”, métaphore évoquée dans la discussion d’un cas servant de support à ma formation sur l’épuisement professionnel. Évidemment qu’au-delà de ce que cette formation m’a apportée en tant qu’intervenante systémicienne, j’en ai aussi tiré plein d’idées enrichissantes sur le plan personnel. Entre une hyperactivité marquée qui m’a déjà amenée plus d’une fois à l’épuisement ou à ses portes, et une fatigabilité accrue durant cette trop longue période post-accident, ce n’est pas surprenant.

Ce n’est pas parce que quelque chose marche bien et a du succès qu’en faire toujours plus sera toujours mieux. Il y a des effets de seuil. L’entrepreneur qui développe encore et encore son projet finira un jour par ne plus réussir à suivre, même si jusqu’ici ça a toujours bien marché pour lui, de développer toujours encore de nouvelles idées. Et moi alors ?

Moi aussi, j’ai des idées, je lance des choses, je fais. Je n’aime pas l’idée que les arbres ne poussent pas jusqu’au ciel. Je pense qu’en optimisant on peut toujours plus que ce qu’on croit. J’adore Tetris. Quand la voiture semble pleine et qu’il faut encore y glisser un sac, j’y parviens. Idem avec la cave, la valise, le frigo, et l’agenda. Mais l’agenda est trompeur, car il ne dessine que le temps, pas “l’énergie”. Je sais depuis longtemps la nécessité de freiner, sans en être persuadée dans ma chair. Je vois ma fatigue comme un échec d’optimisation, pas l’atteinte d’un seuil.

L’accident a changé ça, et continue de le changer. Je ne vais pas retracer toutes les étapes ici, mais l’accident a l’avantage de balayer l’excuse du défaut d’optimisation.

Le problème avec les idées et les envies, pour moi, c’est que ça coûte en énergie de ne rien en faire. Mais j’ai mis le doigt sur une chose qui les amène : l’input. Tout ce qui rentre chez moi a tendance à générer une réponse multibranches. L’IA m’a mise sur la piste. J’ai pas mal bidouillé avec l’IA ces derniers mois (et aussi avant). Et ce qui m’a frappée, c’était la tendance qu’avait mon assistant IA, quand il mettait à jour un fichier (l’état d’avancement d’un projet, une idée à développer, une liste de modifications faites…) à toujours ajouter un peu plus de texte que la fois d’avant. Il a clairement tendance à être verbeux — si c’est moi qui le dis ! J’ai mis énormément d’énergie à essayer de corriger ce travers. J’ai donné plus d’instructions. Mais rien ne parvenait à réduire l’usine à gaz. C’est une défaillance de fond : un biais vers un peu plus de production, dans le doute. Mieux vaut en faire un peu plus, produire plus de mots. Et ce qui amène à cette production de mots, c’est mon input, mes prompts, ce que je fais entrer dans le système. Si je ne donne rien à manger à mon assistant IA, les fichiers cessent de se multiplier et de s’allonger.

Hier, sur LinkedIn, je vois passer des conseils pour prompter Fable, le dernier et plus puissant modèle de Claude : il faut lui en donner moins. Moins de détails, moins d’instruction. Si on construit nos instructions comme pour les anciens modèles, il sous-performe.

L’IA m’intéresse en tant qu’outil, bien sûr, mais aussi en tant que support de réflexion (possiblement modèle et métaphore) pour appréhender ce qu’on appelle le langage, l’intelligence, le sens, et même la vie. La façon dont nous observons et réagissons, en tant qu’humains, à une production “mécanique”, est fascinante et riche de considérations philosophiques.

L’IA nous amène dans un monde où produire du contenu est devenu plus facile qu’avant — tellement facile que la production n’est plus le facteur limitant, et que notre monde, qui n’est pas prévu pour y faire face, s’y noie.

Moi, ça ne me coûte rien de produire des idées. Mon cerveau est comme l’IA qui crache des mots dès qu’on appuie sur un bouton. En plus de ça, malgré (grâce à ?) mon TDAH, j’ai assez de facilité à en faire quelque chose de tangible, de ces idées. Je suis orientée vers l’action, le faire. Je pense à un truc, je suis prête à démarrer avec.

Tout ça m’a été très bénéfique au cours de ma vie, et l’est encore, dans plein de circonstances. Je me dis qu’il faudrait peut-être une prise en charge logo pour mes symptômes linguistiques, quelques semaines plus tard j’ai trouvé quelqu’un. J’ai eu une carrière entrepreneuriale et je fonctionne encore comme ça. Ma capacité à avoir des idées, à vouloir des choses, et à les réaliser : tout ça m’a amené beaucoup de succès et est très valorisé. Mais c’est aussi ce qui me fait souffrir car il y a non seulement une limite au nombre d’heures dans une journée et au nombre d’années dans une vie, mais aussi à la capacité de notre corps et de notre cerveau à travailler et à fournir des efforts. La route vers l’épuisement et la surcharge est toute tracée. Et dans un contexte comme le mien maintenant, où “l’énergie” est objectivement limitée, où je veux réellement me ménager pour récupérer, c’est extrêmement frustrant, au point d’être douloureux, d’être assaillie en permanence d’idées et d’envies “réalisables” mais impossibles. Alors oui : prendre du recul, accepter la frustration, tout ça c’est très bien. Mais ne pourrait-on pas freiner cette production spontanée et effrénée d’envies et d’idées ? Oui : en étant plus sélectif avec ce qui rentre, et fait leur terreau et leur engrais.

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Les coopératives de nounous pour lutter contre les plateformes

On a déjà pointé ici la piste stimulante des coopératives pour renverser l’asymétrie de pouvoir des plateformes, en prenant l’exemple du secteur du ménage. Mais ce n’est pas le seul secteur où les plateformes déploient leurs méfaits. Le site d’information sur les coopératives de plateforme vient de publier un rapport sur les plateformes destinées aux nounous françaises, confrontées au déploiement d’innombrables sites, comme Bébé Nounou, Yoopies ou Nounou Top… qui sont en passe de supplanter le bouche à oreille pour relier parents et garde d’enfants. Pour Maïmonatou Mar, fondatrice de l’association Gribouilli, première association professionnelle du secteur, les nounous sont de plus en plus contraintes à utiliser ces plateformes qui exigent de savoir rédiger des profils, de consulter des messages, de céder des frais aux plateformes… sans qu’il soit claires pour les professionnels de l’enfance de comprendre les classements et recommandations opaques que génèrent ces plateformes. Pour de nombreuses nounous, en particulier les femmes migrantes, cette évolution fragilise les réseaux informels qui leur permettaient autrefois de trouver du travail grâce aux enfants, aux collègues, aux anciens employeurs et aux liens communautaires. Sur les plateformes, l’enjeu consiste à maîtriser la communication écrite, alors que ce n’était pas un critère de la recherche d’emploi hors ligne par exemple. Maïmonatou Mar qualifie ces ruptures de « failles de solidarité » dans un secteur historiquement façonné par des hiérarchies de genre, de race et de classe. Pour elle, les plateformes entravent la solidarité en y ajoutant des inégalités numériques d’accès et de littératie. Pour les nounous, les plateformes transforment et remodèlent les relations de confiance employés/employeurs. 

Le rapport soutient que des coopératives de plateforme comme Gribouilli pourraient rétablir la confiance, réduire l’isolement et bâtir des systèmes d’embauche fondés sur l’entraide plutôt que sur l’extraction de valeur par les plateformes. Mais la difficulté à accéder à de l’investissement limite le déploiement de plateformes alternatives par rapport aux plateformes privées. Les plateformes privées « méconnaissant l’intersectionnalité inhérente au travail du soin, conçoivent des plateformes qui exacerbent le racisme et la misogynie faute de prendre réellement en compte les personnes concernées », dénonce Maïmonatou Mar, au risque de produire des services inadaptés aux besoins. Pour elle aussi nous avons besoin de plateformes de travail en open source, de coopératives de plateformes pour produire des technologies solidaires.

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Des mots sur un carnet à Paris [en]

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C’est moche pour l’accessibilité, je sais.

Transcription IA non vérifiée (22.07.2026):

1er juillet 2026, 21h15

Ça fait longtemps que je n’écris plus à la main. Encore plus longtemps que je n’écris plus à la main avec soin. Depuis mes TMS en 2002 ou 2003, ce n’est pas confortable. Ça crampe, ça tétanise. Je regarde un peu de haut ces exercices qui disent de faire à la main. Je tape à l’aveugle plus vite que mon ombre. Bref : se passe-t-il vraiment autre chose dans mon cerveau quand j’écris à la main ? Avec mes “petits problèmes linguistiques” depuis mon accident, je me pose la question, à nouveau, de l’utilité de ce genre d’exercice. Pourquoi pas. Écrire à la main, c’est me reconnecter à un rapport plus primitif de mon rapport à l’expression écrite : le seul que j’avais jusqu’au milieu de mon adolescence, quand j’ai appris à taper ; et le principal, jusqu’à la fin de mes études, justement autour de 2002-2003. C’est moins rapide et moins confortable, mais en ces temps post-commotion, je me réconcilie — tant bien que mal — avec le temps lent.

Je suis à Paris. Une semaine pour deux journées de formation à l’IGB. La dernière était aujourd’hui. Mon cerveau est cuit [?], et c’était fascinant et ultra riche, comme toujours à l’IGB. C’est le genre de formation où je prends des notes à la main, relativement illisibles, parce que les schémas de boucles interactionnelles entre les différents protagonistes des situations abordées, c’est quand même assez galère à faire à l’ordi. Avec ma logo la semaine dernière, j’ai évoqué ce que je ressens un peu comme une récalcitrance à l’effort cognitif, parfois. Il y a des articles un peu pointus que je veux lire, mais je rechigne à la perspective de cet effort. Un peu peur d’en faire trop, aussi, bien sûr. On s’est dit que ce serait peut-être un exercice utile de m’y mettre, de façon contrôlée : limité dans le temps, lentement, et — sa suggestion — en surlignant les points clés ou prenant des notes. Ça m’a parlé — et travaillé.

J’ai passé une décennie de ma vie à lire en prenant des notes — quand j’étais aux études. Je prenais aussi des notes de livres que je lisais “en plus”, par intérêt. Prendre des notes m’aide à comprendre. Quand j’écoute aussi, d’ailleurs. C’est ce qui m’a amenée à live-bloguer, en fait. Je peinais à rester concentrée sur des conférences (le TDAH était très loin d’être sur mon radar !) et j’ai fait l’expérience, un peu par hasard, qu’en prenant des notes ça allait beaucoup mieux. Pas très étonnant en fait, après avoir fait ça quasi quotidiennement sur les bancs de l’uni.

Alors oui, si on se dit que je dois peut-être “ré-entraîner” mon cerveau à certaines choses, lire en prenant des notes pourrait être une pratique intéressante à revisiter.

Ce qui est marrant, c’est que je n’ai pas arrêté de lire des choses “difficiles”, après mes études. Mais j’ai lâché la discipline de la prise de notes, en partie je pense car elle n’était plus forcément nécessaire en vue des raisons par lesquelles je lisais, aussi un peu en partie parce que c’est un effort en plus, et parce qu’avec les supports numériques dans lesquels on peut “rechercher”, les notes semblent un peu moins utiles — en tant que résumé permettant d’accéder au contenu.

Mais le travail cognitif de tri de l’information, de synthèse, d’organisation des idées, il se produit. Et au fil de toutes ces dernières années, j’ai parfois senti, en toile de fond, que je pourrais perdre un peu en rigueur, que les choses que j’avais lues et comprises finissaient par manquer de précision, qu’avec le temps il me manquait quelques bouts — rien de très grave — et qu’évidemment je n’allais que rarement replonger dans la source (si tant est que j’étais capable de la retrouver, malgré les miracles de la loupe et des images…)

Alors oui, écrire comme exercice, prendre des notes, pourquoi pas. Je me dis que je pourrais mettre au propre mes notes IGB par exemple. Il y a quelques articles écrits par un psychologue français sur la question de “l’énergie” dans le TDAH qui m’intéressent et qui méritent une lecture attentive, d’autant plus que je suis aux prises avec ces questions de “gestion de l’énergie” de façon criante depuis mon accident — je suis d’ailleurs au milieu d’un programme en ergothérapie sur la gestion.

“Journaler”, c’est aussi une pratique que je souhaite reprendre. Ma mémoire épisodique est souvent un peu confuse, et c’est pire depuis mon accident. Prendre quelques notes en fin de journée m’aide à ne pas me sentir en dérive temporelle. Il y a dix-huit mois, quand j’ai pris deux semaines de vacances pour réaménager mon chez-moi, j’ai eu envie de me mettre au scrapbooking. Peut-être qu’il y a une idée à creuser là. Écrire à la main, c’est peut-être aussi quelque chose qui pourrait être pour moi une forme de “repos”. Le rythme plus lent, la linéarité, je sens en effet que c’est différent de taper ou dicter sur l’ordi ou le tél. Chaque mot écrit est écrit.

On verra.

J’étais partie pour faire une page. J’en ai fait cinq. J’arrête là pour aujourd’hui.

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« Laissez-nous filtrer ces inepties générées par l’IA, bande de lâches ! »

Pour The Verge, Jess Weatherbed s’énerve. Si nombre de plateformes se mettent à étiqueter les contenus IA, cela ne suffit pas. L’étiquetage ne change rien à la submersion en cours, alors qu’un filtre résoudrait facilement ce problème. Il suffirait d’une case à cocher « IA » afin que chacun puisse s’en débarrasser s’il le souhaite. Les rares plateformes qui proposent un filtre pour masquer l’IA, comme DeviantArt ou Pinterest, le rendent difficile d’accès. Mais même activés, les filtres n’ont pas grande efficacité. Il est probable que si d’autres plateformes finissent par proposer ce genre de fonctionnalités, elles ne fonctionneront pas correctement. Au mieux, « cela révélerait l’inefficacité des « solutions » dont se parent nos « empereurs de l’IA ». Elles existent, sur le papier, pour apaiser les régulateurs et les critiques, mais elles ne contribuent guère à résoudre le véritable problème : distinguer les trucages de l’IA des photographies et des œuvres créatives authentiques.» 

Sundar Pichai, PDG de Google, convenait pourtant lui-même dans une interview à Decoder de l’emmerdification que l’IA génère : « il y a beaucoup de contenu de piètre qualité généré par l’IA »… mais les internautes doivent « s’y adapter ». 

« Les entreprises, y compris des fournisseurs d’IA comme OpenAI, présentent ces solutions d’étiquetage comme une solution pour empêcher les utilisateurs d’être dupés par les deepfakes et autres contenus trompeurs. Si les autorités de régulation prenaient conscience de leur inefficacité, les plateformes en ligne et les fournisseurs d’IA seraient contraints de trouver une solution réellement efficace, au lieu de ce qui ressemble actuellement à un écran de fumée. » « Une alternative à l’étiquetage des contenus générés par l’IA serait d’étiqueter plutôt les créateurs humains vérifiés. Cela n’identifierait pas forcément les contenus synthétiques publiés par ces créateurs, mais cela pourrait nous aider à réduire la présence de contenus provenant de comptes non vérifiés qui produisent en masse des productions de piètre qualité. »

Or, rappelle la journaliste, « Meta, Spotify et Google ne se contentent pas d’héberger des images, des publicités et de la musique générées par l’IA ; ils sont également responsables de la création des outils qui permettent leur génération. C’est pourquoi ils insistent sur le fait que tout le contenu généré par l’IA n’est pas de la camelote et que c’est surtout une question de qualité : si le contenu devient suffisamment convaincant, ils espèrent que vous ne vous en apercevrez pas et que vous continuerez à le consommer sans scrupules. Permettre aux utilisateurs de le filtrer, quoi qu’il arrive, irait à l’encontre de tous les efforts déployés par ces plateformes pour tirer profit de l’IA : elles veulent que vous vous laissiez séduire par cette production de piètre qualité. » Sans compter que ces productions leur assurent des revenus automatisés pour demain, tant pour les produire que pour les diffuser.

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Pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?

Mais pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?, demande le sociologue Ori Schwarz dans un passionnant article pour Big Data & Society, en observant l’usage qu’en a fait l’armée israélienne à Gaza (voir notre dossier L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre). Qu’apporte-t-elle, que permet-elle que les techniques de guerre traditionnelle n’apportent pas ? 

Pour le chercheur, l’IA a été utilisée pour accélérer la génération de cibles, car l’armée israélienne a adopté une doctrine axée sur la « létalité » (visant à maximiser le nombre de victimes) tout en intégrant le droit international humanitaire (qui impose de distinguer les cibles militaires des civils). L’IA n’était pas tant requise pour personnaliser le traitement, que pour justifier d’un traitement uniforme en créant des justifications adaptées, explique-t-il. Elle a été instrumentalisée pour légitimer tueries et destructions de masse en fusionnant et en analysant automatiquement des données pour transformer des milliers d’individus et de bâtiments en cibles légitimes assorties de scores de probabilité individuels. 

Pour le chercheur, le profilage, la « singularisation automatisée » (que proposait le sociologue allemand Andreas Reckwitz dans son livre, The Society of Singularities, Polity, 2020), c’est-à-dire le fait que chacun soit traité différemment selon les données récoltées sur lui, est utilisée avec succès dans tous les domaines que le numérique transforme (marketing, médecine, tarification…). Mais, alors que le profilage ne cesse de promettre une distinction plus précise, il permet finalement de générer des effets de masses désastreux, comme dans le cas des destructions lors de la guerre à Gaza, brouillant la distinction entre cibles militaires et populations protégées. « Plus de 71 000 Palestiniens ont été tués, selon les chiffres officiels palestiniens et les estimations de l’armée israélienne. Mais seuls 20 % d’entre eux seraient des militants du Hamas alors que près de la moitié des victimes seraient des femmes et des mineurs. Des milliers d’autres sont portés disparus et d’autres encore sont morts de maladie et de malnutrition. Près de 2 millions de personnes ont perdu leur logement, la plupart des bâtiments résidentiels de Gaza ayant été détruits ou gravement endommagés. L’ampleur des pertes civiles a conduit la Cour internationale de Justice à saisir Israël pour violation présumée de la Convention sur le génocide. » 

Une grande partie de ces victimes et destructions visait des cibles identifiées par les services de renseignement israéliens grâce à une utilisation sans précédent de technologies numériques sophistiquées. Schwartz y voit un paradoxe. D’un côté, l’armée israélienne s’est vantée d’effectuer la sélection des cibles à l’aide d’outils d’IA et d’analyse de données les plus sophistiqués pour identifier des cibles humaines et des infrastructures liées au Hamas ; pourtant, le résultat de cet investissement sans précédent dans un ciblage sophistiqué donne l’impression d’une destruction et de tueries massives et indiscriminées. « Si l’objectif est de tuer sans distinction, pourquoi une technologie aussi avancée est-elle nécessaire ? » 

Pour Schwarz, si l’IA est utilisée pour procéder à des tueries de masse, c’est justement en raison de sa capacité de distinction : « en singularisant les justifications de tueries indiscriminées, elle produit de la distinction au service de l’indiscrimination ». Cela se produit parce que les effets sociaux de l’IA ne sont pas prédéterminés par les caractéristiques technologiques, mais façonnés par les contextes juridique, structurel, culturel, politique et moral dans lesquels la technologie s’inscrit. En particulier, les tueries et les destructions indiscriminées découlent de la construction politique de « cibles ». À une époque où le droit international humanitaire ainsi que les normes éthiques et professionnelles militaires exigent de ne viser que des « cibles » légitimes, l’impact du big data sur la guerre ne consiste pas nécessairement à réduire les massacres et les destructions en trouvant « l’aiguille dans la botte de foin », comme on l’affirme généralement. Mais, tout le contraire : « il s’agit de transformer le foin en aiguilles, en « incriminant » presque tous habitants ou tous les immeubles résidentiels par l’élaboration d’un récit singulier les associant exclusivement à l’ennemi, légitimant ainsi une destruction indiscriminée. » Pour le chercheur, les massacres et les destructions ne s’expliquent pas uniquement par ces développements technologiques bien sûr, mais la justification technique a permis de renforcer les dynamiques politiques en cours. 

Les raisons du succès de l’élimination ciblée

Longtemps, les assassinats extrajudiciaires se limitaient à de rares opérations clandestines visant des opposants de haut rang, rappelle le chercheur. Puis l’élimination ciblée s’est transformée en une politique déclarée, systématiquement mise en œuvre à une échelle toujours plus vaste. 

Cette politique s’appuie sur trois principes. Premièrement, l’individualisation de la guerre : l’affrontement est requalifié en une action de police ou de poursuite judiciaire visant des individus. Les individus deviennent des cibles non pas en raison de leur statut (appartenance à une force armée ennemie), mais en raison de leur comportement ou de la menace qu’ils représentent. Chaque individu reçoit un score qui détermine son implication quelque soit les biais du calcul. Et la valeur que l’on attribue à cette implication peut varier. 

Deuxièmement, la juridicisation de la guerre : face à la complexité croissante du droit international humanitaire, les armées ont intégré des juristes à leurs équipes pour protéger leurs personnels des poursuites. Désormais, il faut pouvoir établir la légalité des attaques, au regard de principes de nécessité, de proportionnalité et de distinction. Tout en trouvant des modalités pour interpréter le droit international de manière extensive… La juridicisation a conduit à devoir collecter des données pour établir la légalité des ciblages. 

Troisièmement, le transfert de risque vise à minimiser le risque pour les soldats en les transférant aux civils ennemis, par exemple en recourant à des bombardements aériens, de préférence par drones, plutôt qu’à des combats terrestres ou à des arrestations. « Depuis 2000, l’ampleur des « assassinats ciblés » a connu une croissance spectaculaire, passant de quelques dizaines à plusieurs milliers de victimes. Cette augmentation est due à l’élargissement controversé de la définition des cibles légitimes », qui a inclus les membres non combattants d’organisations terroristes, puis les civils ayant contribué indirectement aux hostilités. Cet élargissement a engendré un nouveau défi que les systèmes d’IA ont cherché à relever par le scoring : prouver le lien de la cible avec l’organisation ennemie. Si ce lien était évident lorsqu’il s’agissait de cibler des commandants de haut rang, il est devenu de plus en plus difficile à prouver à mesure que le nombre de cibles augmentait. Ce n’est qu’au cours de la guerre de Gaza de 2023, avec la décision d’attaquer des dizaines de milliers de jeunes militants du Hamas, que la nécessité de vérifier si la cible envisagée pour un assassinat avait un lien quelconque avec une organisation terroriste, s’est imposée. « L’utilisation du big data a transformé les cibles d’exécutions extrajudiciaires, passant d’individus isolés (des personnes importantes et connues) à des cas regroupés en clusters dynamiques calculés par des algorithmes. Si les « assassinats ciblés » requièrent certaines technologies de renseignement et de surveillance, l’analyse des mégadonnées a été progressivement introduite, d’abord pour réduire le taux élevé d’erreurs d’identification humaine, puis, à plus grande échelle, pour rationaliser les opérations d’assassinat, en réduire les coûts et en étendre la portée ». Bien que l’utilisation de l’IA pour « incriminer » des cibles repose sur l’individualisation et la juridicisation de la guerre, la quantification automatique des risques entre en conflit avec des principes juridiques fondamentaux tels que le raisonnement, la réflexion et la prise de décision contextualisée. Les chercheurs critiques Nicola Perugini et Neve Gordon affirment que les assassinats ciblés reposent sur un « dispositif de distinction » conçu pour désigner des cibles humaines à des fins militaires en identifiant des « anomalies » dans les relations entre les données, c’est-à-dire en surveillant les comportements et en repérant les irrégularités. Les écarts statistiques sont alors considérés comme des écarts normatifs passibles de la peine de mort, comme l’expliquait le politologue Hendrik Huelss. 

Avant même leur automatisation, les assassinats se fondaient déjà sur l’identification de schémas de vie associés au terrorisme. La surveillance et les données permettent de requalifier des individus, auparavant considérés comme des « civils » protégés, en cibles ennemies jugées moralement et légalement abattables, même lorsqu’ils ne participent pas directement aux hostilités. Eric Bonds a qualifié ce phénomène de « violence humanisée », une nouvelle forme de violence qui se manifeste à la fois par une pratique (fondée sur la surveillance et les technologies d’élimination de précision) et par un discours de légitimation (qui s’appuie sur le langage des droits de l’homme et qui, comme le présente ses partisans, paraît rationnel, mesuré et humain, car ils s’efforcent de minimiser les dommages causés aux civils innocents en évaluant les dommages collatéraux prévus de chaque frappe par rapport à son avantage militaire). Ceci produit un « effet paradoxal » : le strict respect des procédures et des critères juridiques (qui interdisent de cibler les civils ne participant pas aux hostilités et exigent que les dommages causés aux civils soient minimaux) tout en permettant de les contourner. 

Le scoring pour renforcer la tolérance à l’intolérable

Le paradoxe, c’est que la justification par le calcul renforce la tolérance à l’égard des meurtres de civils. « L’utilisation de technologies avancées visant à réduire les dommages causés aux civils (par exemple, la reconnaissance faciale pour éviter les erreurs d’identification et l’imagerie satellitaire pour estimer les dommages collatéraux et calculer la proportionnalité avec une précision actuarielle) et le recours à des calculs proportionnels à l’avantage militaire renforcent la légitimité et la tolérance à l’égard des meurtres de civils ». 

En effet, ces calculs rendent chaque attaque juridiquement justifiée et les décès de civils regrettables, mais légitimes. Les efforts déployés pour minimiser les « dommages collatéraux » (en avertissant les civils avant les attaques et grâce aux calculs de proportionnalité) présentent les incidents ayant entraîné de nombreuses victimes civiles comme des accidents involontaires comme l’explique Craig Jones dans son livre The War Lawyers (Oxford University Press 2020 ou Yael Levy, dans le sien Shooting without crying: The new militarization of Israel in the 2000s, 2023). Et la numérisation renforce considérablement cette légitimation : les scores calculés par algorithme bénéficient d’une aura d’objectivité et de confiance en raison de la confiance bien documentée accordée aux chiffres – notamment par l’historien des sciences Theodore Porter dans son livre, La confiance dans les chiffres (Les Belles lettres, 2017). En convertissant l’incertitude quant aux dommages potentiels causés aux citoyens en « risques » mesurables, les algorithmes transforment les dilemmes moraux en procédures technico-informatiques et finalement réduisent les doutes moraux et la réflexivité, comme le montrait Lucy Suchman dans un article de recherche. Finalement, le ciblage automatisé permet de légitimer les frappes, qu’importe les dégâts qu’elles causent. Or, la violence « humanisée » tue principalement des civils (60 % à 90 % des décès sont des « dommages collatéraux » expliquaient déjà Perugini et Gordon, rappelant également qu’elle est imprécise et surtout qu’elle restreint les catégories protégées tout en légitimant le meurtre). 

Contrairement aux tirs des chars, les frappes aériennes contres des cibles spécifiées par le renseignement sont soumises aux principes du droit international humanitaire qui définit les conditions de la légitimité de la violence militaire et doivent donc être traduit en procédures formelles qui encadrent la définition des cibles. Le droit humanitaire repose notamment sur des principes de distinction (ne cibler que les cibles militaires dont l’attaque procure un avantage militaire, et non les civils ou les infrastructures civiles), de proportionnalité (interdire les attaques qui causent des dommages disproportionnés aux civils par rapport à l’avantage militaire obtenu) et de précaution. Mais une autre doctrine est venue également changer le cours de la guerre : la doctrine de la létalité. Plus que le contrôle du terrain, le nombre de morts ennemis est devenu le principal critère d’évaluation des opérations militaires ou des performances des unités. L’industrialisation de l’extermination de précision, défendue par Aviv Kokhavi, chef d’état major de l’armée israélienne, exigeait la production en masse de cibles pour les frappes aériennes. Mais la cible, même légitime, est une construction politique et sociale, comme le montrait l’article de +972 Magazine, qui évolue selon le contexte, à l’image des dommages collatéraux afférents autorisés ou du niveau du scoring qui transforme un soupçon en cible. 

En effet, les procédures utilisées pour transformer des personnes ou des bâtiments en cibles impliquent divers acteurs s’intégrant à un réseau : non seulement les définitions juridiques, les concepts moraux et les agents de renseignement, mais aussi les documents de renseignement, les technologies de surveillance qui les produisent et les technologies utilisées pour les traiter et les analyser. La construction des cibles n’étant pas uniquement un processus social, les évolutions technologiques peuvent la transformer. Et le scoring est justement en passe de devenir le facteur d’accélération. 

Comment l’IA a-t-elle modifié la construction des cibles, qui n’est pas uniquement un processus social ? Lors de la guerre de Gaza, Israël a utilisé deux types de systèmes d’IA distincts, l’un pour les cibles d’infrastructure et l’autre pour les cibles humaines, explique Schwarz. Ces systèmes avaient des historiques différents, mais présentaient de nombreux points communs. Les personnes interrogées ont souligné que ces deux systèmes ne prenaient pas de décisions à la place des humains, mais accéléraient la production de cibles de deux manières : en fusionnant les informations provenant de sources multiples et en rendant accessibles aux analystes toutes les informations pertinentes concernant chaque cible potentielle ; et en classant les cibles potentielles selon leur probabilité estimée. Ainsi, les analystes humains peuvent se concentrer exclusivement sur les cibles les plus susceptibles d’être approuvées : « [Supposons] que vous disposiez d’un milliard d’informations et que (…) vous n’ayez que 100 cibles alors que vous avez 10 000 candidats. Alors, à quoi sert l’IA ? À une seule chose : les trier par ordre de priorité. (…) [L’ordinateur] a pris les 10 000 suspects, a examiné quelques milliers de cas avérés et [a reçu l’instruction de trier] tout ce qui se ressemble sur tous les points. Ensuite, la machine établit les priorités, c’est tout. Une fois les priorités établies, elle indique aux services de renseignement : vérifiez ceci, cela et cela. Attribuez une file d’attente. (…) Cela signifie que le travail est rationalisé. Mais aucune machine ne décide », déclarait un officier de l’armée israélienne. 

Ce discours humaniste et anthropocentrique, également fréquent dans les déclarations de Tsahal sur l’IA, minimise le rôle de la technologie, la réduisant à un simple outil au service d’objectifs humains. L’armée israélienne a décrit le système d’IA « Gospel » comme un simple « outil technique destiné aux analystes du renseignement », car sa traçabilité et son intelligibilité permettent aux analystes d’examiner eux-mêmes les éléments de renseignement sur lesquels reposent ses recommandations. Cependant, même une délégation partielle du ciblage peut avoir des conséquences plus importantes : d’une part, les pressions organisationnelles de niveau intermédiaire en faveur de l’efficacité et les biais d’automatisation de niveau micro peuvent conduire les analystes humains à approuver les recommandations du système de manière quasi automatique (comme nous le disions dans la seconde partie de notre dossier) ; d’autre part, les outils ne se contentent pas de réaliser les objectifs des utilisateurs, mais les façonnent également en proposant de nouvelles pistes d’action permettant l’accélération. Yossi Sariel, ancien commandant de l’unité de renseignement 8200 de Tsahal, a soutenu que l’accélération est l’une des deux principales contributions de l’automatisation informatique au renseignement. Selon lui, la production d’un plus grand nombre de cibles est nécessaire pour exercer une pression constante sur l’ennemi et le vaincre, mais l’intervention humaine constitue un goulot d’étranglement, car la création d’un tel nombre de cibles exigerait des milliers d’enquêteurs traitant et analysant les données pendant des années. Pour lever cet obstacle, il faudrait une « équipe homme-machine » capable de constituer une base de données de dizaines de milliers de cibles et d’en générer des milliers d’autres chaque jour de combat, comme il l’expliquait dans son livre éponyme. La seconde contribution identifiée par Sariel est la prédiction, définie comme le fait de « compléter les informations manquantes » à partir des tendances observées dans les données massives. La prédiction n’est donc pas seulement orientée vers l’avenir (prédire qui commettra un attentat-suicide), mais surtout vers le présent et le passé (prédire où des armes ont été dissimulées). Les prédictions revêtent alors une importance épistémologique : « elles permettent d’incriminer des personnes et des lieux sur la base d’informations incriminantes inconnues, déduites d’éléments non incriminants connus ». L’IA sert à la production d’inférences, de décisions probabilistes que leur niveau de probabilité valide. 

La probabilité sert à générer les cibles et intensifier les frappes

La génération par IA de cibles d’infrastructures (de bâtiments) s’effectue au sein de la Direction du ciblage de l’armée israélienne, créée en 2019, explique Schwarz. Cette création faisait suite à un rapport du Contrôleur de l’État indiquant que la banque de cibles disponible au début de la guerre de 2014 entre Israël et le Hamas était bien inférieure au potentiel réel. Une personne interrogée a expliqué les raisons de la création de cette direction en ces termes : « On veut disposer d’une banque de cibles de qualité, que l’on peut frapper pour contraindre le Hamas à capituler » ; or, en 2014, « cela ne s’est pas passé ainsi : il a fallu envoyer des troupes au sol ». L’armée et les médias israéliens ont présenté cette direction et le système d’IA « Gospel » comme la solution. 

Lors des conflits précédents, la banque de cibles s’épuisait après quelques jours ou semaines de bombardements intensifs, limitant le volume de tirs. La direction a promis de remédier à ce problème en accélérant et en rationalisant la génération de cibles, tant avant que pendant les hostilités, afin de « transformer la capacité de destruction de Tsahal en un système industriel » capable de « détruire des milliers de cibles chaque jour », explique un article de Ynet, l’un des journaux en ligne hébreu. Pour y parvenir, Gospel fusionne des milliards de données provenant de sources variées (et notamment du renseignement, telles que des appels téléphoniques interceptés et des photographies aériennes), identifie des cibles potentielles grâce à l’apprentissage automatique (en se fondant sur leur ressemblance avec des cibles précédemment validées) et les classe selon la probabilité qu’il s’agisse de cibles légitimes et de qualité. Ces recommandations classées sont ensuite transmises à des analystes humains pour décision, puis à des officiers supérieurs pour approbation.

Cette automatisation partielle accélère considérablement la génération de cibles. Un officier supérieur du renseignement a noté : « Gospel dispose d’une interface utilisateur très simple qui organise la file d’attente des cibles en fonction de la probabilité et de l’importance. Ainsi, l’opérateur humain reçoit simplement une liste établie par la machine, indiquant la probabilité qu’il s’agisse d’une cible valide ainsi que son importance. Le système fonctionne par scores. Par exemple, il s’agit d’une cible avec une probabilité de 80 % ou de 30 %. La machine émet donc une recommandation : « À mon avis, c’est une cible. » L’opérateur prend alors le relais, vérifie le processus suivi par la machine, exerce son jugement – car la machine peut parfois commettre des erreurs – et décide finalement s’il s’agit bien d’une cible. »» Un autre officier a expliqué que la priorisation automatisée était devenue nécessaire en raison de la « croissance exponentielle » du volume de données (consécutive à la numérisation, à la « datafication » et à l’impératif de collecter et d’analyser toutes les données), rendant l’analyse humaine impossible : « Que faire ? Recruter 50 000 agents de renseignement ? Nous ne les avons pas. Alors, utilisons un bon ordinateur pour effectuer la priorisation à notre place. En somme, c’était la mission assignée à la Direction du ciblage. » Un juriste impliqué dans l’élaboration des cibles a affirmé que la cadence de production du système était 50 fois supérieure à celle d’une équipe de 20 officiers de renseignement. Les personnes interrogées ainsi que les déclarations officielles de l’armée ont souligné que la Direction du ciblage avait pour vocation de « constituer de vastes banques de données » afin de permettre l’attaque de « milliers de cibles en une seule journée », industrialisant ainsi l’extermination. Comme souvent, cette industrialisation s’est accompagnée d’une intensification du travail : dès 2019, les soldats de cette direction nouvellement créée ont fait état de pressions visant à accélérer la production de cibles en faisant l’impasse sur un examen approfondi, avec des mesures incitatives – telles que des jours de congé – pour les équipes les plus « productives ». La durée de validité limitée des cibles a été prolongée grâce à une modification des procédures, autorisant le bombardement de cibles plusieurs mois après leur identification, sans nouvel examen, expliquait Haaretz. 

« L’accélération de la production de cibles est jugée cruciale en temps de guerre et l’IA permet justement d’accélérer la production ». Cette accélération a atteint son paroxysme lors de la guerre contre Gaza : au 27e jour du conflit, Tsahal a annoncé avoir frappé 12 000 cibles tout en générant simultanément 1 200 nouvelles cibles grâce à son « usine à cibles » fonctionnant 24 heures sur 24. 

Mais l’utilisation de l’IA pour identifier des listes de personnes à cibler plutôt que des lieux relève d’une autre dynamique, explique Schwarz. Une dynamique qui a débuté avec le recours à l’IA pour des arrestations préventives.

À l’automne 2015, Israël a dû faire face à une vague d’attaques spontanées, perpétrées principalement par des adolescents. Il était difficile de déjouer ces attaques, car les auteurs n’étaient affiliés à aucun réseau terroriste ou de guérilla. En conséquence, les services de renseignement israéliens ont mis au point un modèle visant à prédire quels adolescents étaient les plus susceptibles de commettre des attaques, en analysant les schémas d’activité sur les réseaux sociaux (publications, « like », commentaires, émojis, nouveaux liens) ainsi que des données provenant d’autres sources (par exemple, les données de localisation), en attribuant à chaque adolescent palestinien un score de risque. Le modèle s’appuyait sur des schémas prédictifs identifiés à la fois par l’apprentissage automatique (analyse de mégadonnées) et par des analystes humains (par exemple, de nouvelles coupes de cheveux, les auteurs d’attentats-suicides adoptant souvent une nouvelle coiffure peu avant de passer à l’acte). Ce modèle a conduit à l’arrestation préventive de centaines d’adolescents palestiniens. 

D’autres systèmes ont été développés par la suite pour identifier des membres d’organisations terroristes en vue de leur arrestation et de leur interrogatoire. Lors de la guerre à Gaza, cette stratégie a été étendue pour dresser des listes de cibles à éliminer d’une longueur sans précédent, appliquant les principes de la police prédictive pour produire des cibles à éliminer. Le système d’IA « Lavender » attribuait à presque tous les habitants de Gaza un score de probabilité d’appartenance au Hamas, en se fondant sur des facteurs couramment utilisés dans la police prédictive comme le montre la sociologue Sarah Brayne dans son livre, Predict and surveil (2021, Oxford university Press), notamment les réseaux personnels, les habitudes de vies comme les lieux fréquentés et les déplacements. 37 000 Palestiniens ont été identifiés par algorithme comme étant probablement des membres du Hamas comme le montrait Abraham dans son article pour +972 Magazine.

« Les scores de probabilité transforment la distinction entre terroriste et civil, passant d’une catégorie binaire à un continuum statistique ». Les individus classés par l’IA comme membres probables du Hamas étaient alors ajoutés aux listes de cibles à éliminer sans réel examen supplémentaire. D’autres rapports font état d’une certaine forme de supervision humaine ; par exemple, des officiers auraient corrigé une erreur d’interprétation de l’IA qui avait pris une liste d’élèves du secondaire pour une liste de militants potentiels, une erreur qui aurait pu conduire à désigner à tort 1 000 adolescents comme cibles. 

Reste que l’accélération n’a pas été que technologique, elle a aussi été politique.  Le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait reproché au chef d’état-major Herzi Halevi de n’avoir bombardé « que » 1 500 cibles au cours des 48 premières heures du conflit ; il a rejeté l’explication de Halevi, qui indiquait ne pas disposer de 5 000 cibles, en déclarant : « Je m’en fiche ». Sans l’IA, estime Schwarz, « il aurait été difficile d’atteindre une telle ampleur de morts et de destructions ».

L’armée israélienne a assoupli son interprétation du droit international humanitaire pendant la guerre sans pour autant abandonner totalement ce cadre, par exemple en relevant les seuils de « dommages collatéraux » et en autorisant des attaques ciblées contre chacun des 37 000 membres présumés de rang inférieur du Hamas, à condition que le nombre de décès civils anticipés reste inférieur au seuil. La pratique du « roof-knocking » (bombardements d’avertissement) a été abandonnée et des cibles présentant une probabilité moindre ont été prises en compte. En conséquence, le taux de mortalité civile s’est envolé. L’approche vis-à-vis des infrastructures civiles a également évolué pour maximiser la destruction : des immeubles de grande hauteur et des bâtiments universitaires par exemple ont été désignés comme des cibles essentielles et visés en raison de la présence d’un objectif militaire légitime à un seul étage, mais détruits par un armement provoquant l’effondrement de l’édifice tout entier.

Au regard du droit international, cela pourrait être considéré comme une violation des principes de proportionnalité et de précaution. Mais cette proportionnalité et ces précautions, on le voit, permettent aussi de faire varier les classement en ajustant les justifications, sur la base de données singulières et spécifiques l’associant au Hamas avec une certaine probabilité. Tout l’enjeu consiste à fourbir des probabilités et les compléter de narratifs adaptés afin de produire des explications. La destruction des infrastructures civiles, quelle que soit la raison, est devenu l’objectif derrière les justifications : toutes les cibles détectées sont devenues un moyen pour raser Gaza. 

L’IA : l’outil pour légitimer la guerre

Pour Ori Schwarz, « les systèmes d’IA ont épargné les dilemmes moraux en légitimant les attaques. Le rôle de l’IA a donc consisté à ériger le général en singulier, transformant presque tout en cible ». Pour Schwarz, avec la guerre à Gaza, l‘IA est devenue un outil de légitimation : l’automatisation permet le respect des procédures. Elle est un moyen  pour « préserver les normes éthiques en les inscrivant dans le code, les transformant de règles réglementaires en règles génératives inviolables ».

Comme c’est le cas depuis longtemps, l’automatisation est censée garantir l’éthique. Mais ce n’est pas si vrai. D’abord parce que le système permet d’abaisser le seuil de confiance du ciblage et donc faire que la machine contourne la règle. Et surtout que l’opacité et la complexité du calcul permettent de faire disparaître ses défaillances et la surveillance par les opérateurs humains. 

Le statut moral dépend désormais des procédures et non des résultats. Mais surtout, en validant les dommages collatéraux, l’IA a servi de mécanisme de légitimation des massacres de civils. Tactiquement, le rasage des zones urbaines avant les manœuvres terrestres permettait aussi de protéger les soldats israéliens. Enfin, le ciblage fournit un prétexte pour la destruction, une « couverture morale ». 

Certains officiers souhaitaient que l’IA puisse générer elle-même les attaques depuis les scores produits. Cette proposition ne s’est pas encore concrétisée, mais les digues sont prêtes à lâcher, estime Schwarz. Notamment parce que les humains dans la boucle de la vérification ne servent déjà plus que d’agents d’enregistrement, chargés de validés les cibles en quelques secondes, sans avoir le temps d’examiner les données ni de comprendre les calculs qui les produisent. Pour Schwarz, si l’armée israélienne n’a pas franchi le pas, c’est notamment parce que le droit international humanitaire exige qu’un humain réponde de chaque décision. Mais plus encore, parce que garder un humain dans la boucle donne l’apparence d’une décision issue d’une délibération humaine.

C’est oublier que l’IA n’organise pas seulement la file d’attente des cibles, elle les désigne. Ce sur quoi les humains ont encore le contrôle reste surtout les critères pris en compte par les données et les seuils. Pour Schwarz, l’élaboration des cibles n’est pas un processus purement social, mais elle n’est pas non plus purement technologique. Le ciblage doit pouvoir être expliqué, contre-interprété. Les opérateurs ne font pas nécessairement confiance aux scores produits, tant qu’ils ne pensent pas les comprendre « et après l’avoir testé sur la durée, en constatant qu’il est cohérent avec le scénario qu’il a en tête » (même constat pour les radiologues confrontés aux résultats de l’IA). La validation d’une cible repose toujours sur une preuve, c’est à dire un récit. Et les analystes doivent souvent défendre leurs choix et validation, comme s’ils étaient face à un tribunal. Ils doivent défendre la cohérence des éléments qu’ils ont sous les yeux. Le risque à terme, suggère Schwarz, c’est que l’IA produise aussi les récits, quand bien même ils seraient aussi faux que les éléments cohérents que valident les humains. Un système d’IA pourrait identifier un lieu fréquenté par plusieurs militants et lui attribuer une priorité élevée, sans envisager qu’il puisse s’agir d’un restaurant, ou qu’une conversation interceptée évoquant le terrorisme provienne en réalité d’un film diffusé à la télévision. Les systèmes d’IA servent « à trouver des corrélations (…) entre toutes sortes de variables que vous ne jugiez pas intéressantes jusqu’alors (…) Évidemment, je présente aux analystes du renseignement une grande quantité de données et de corrélations en leur disant : « Regardez, c’est intéressant ». » Les analystes tentent ensuite d’ouvrir la « boîte noire » et d’élaborer un récit expliquant le fonctionnement du modèle et les raisons de son efficacité, une étape nécessaire pour que le modèle inspire confiance et soit mis en service. « Je leur montre des points de données très précis, [des variables prédictives] », explique un officier chargé de la formation des agents aux outils. Toutefois, il souligne que dans ces situations, les prédictions du système ne servent pas à désigner des cibles tant que les analystes n’ont pas ouvert la boîte noire et expliqué pourquoi ces variables spécifiques intégrées au modèle permettent de prédire les résultats. Pour Schwarz, ces débats contredisent la promesse épistémologique de l’IA – fondée sur un empirisme radical – selon laquelle la prédiction rendrait l’explication superflue, ou qu’il n’y aurait plus besoin de théorie. 

Reste, rappelle Schwarz, que même si vous faites confiance à vos experts en science des données et que vous avez collecté et testé les données avec soin, vous ne pouvez pas juger de leur qualité. Vous devez expliquer le plus précisément possible ce que les variables indiquent et pourquoi le modèle prédit ce qu’il prédit. Par conséquent, l’analyste ne renoncera pas à comprendre la signification des corrélations et les raisons des choix du modèle. Les développeurs débattent souvent de la meilleure façon de représenter ces corrélations sans induire les utilisateurs en erreur. Si la classification algorithmique des individus comme cibles à forte probabilité est effectuée automatiquement, sans récit, les agents de renseignement en construisent, à la fois en amont, lors du développement du système, et ultérieurement, afin de conférer sens et légitimité aux recommandations algorithmiques (même si cette dernière dimension a pu s’éroder en raison de l’accélération de la production de cibles en temps de guerre). 

Instaurer la confiance : camoufler l’IA 

La confiance dans les chiffres n’est pas aussi omniprésente et automatique que la littérature pourrait le laisser croire. Dans notre cas, les utilisateurs finaux des systèmes de mégadonnées (analystes du renseignement) étaient initialement méfiants à l’égard de l’automatisation et des probabilités calculées algorithmiquement. Un développeur que Schwarz a interviewé leur a reproché de se méfier des systèmes d’IA en raison de leur « peur de l’erreur » et de leur prudence excessive (« Ils ont besoin d’un niveau de certitude non pas de 100 %, mais de 200 %, et une telle chose n’existe pas »). Face aux soupçons et à la nécessité de « faire confiance aux chiffres », les developpeurs du système ont entrepris un travail de sensibilisation et élaboré une stratégie sophistiquée : dissimuler le rôle de l’IA et insister sur l’implication humaine. « Les agents du renseignement n’utilisent pas l’IA, ils utilisent des outils conçus pour eux, et de leur point de vue (…), s’il y a de l’IA, d’après mon expérience, ils ne lui font pas confiance. En fait, pour les inciter à l’utiliser, nous n’avons pas dit “c’est de l’IA pure”, mais nous nous sommes assurés que l’agent qui examine une cible puisse voir que Sharon l’a déjà examinée, qu’il puisse voir le nom de la personne qui l’a fait, et qu’il connaisse Sharon. » Ils doivent savoir que Sharon est la meilleure pour identifier les cibles et, par conséquent, ils peuvent lui faire confiance. Dans cet exemple, ils ont tiré parti de la confiance que le personnel du renseignement accordait à une ancienne agente de renseignement très appréciée (« Sharon »), promue et mutée au sein de l’équipe technique. Elle y étiquette les données et valide les cibles générées par algorithme avant leur transmission aux services de renseignement et juridiques pour approbation. La confiance personnelle en Sharon peut faire toute la différence : « Nous avons constaté que lorsqu’une personne comme Sharon est présente, ils font confiance au système ; en revanche, lorsqu’on leur dit “ce n’est qu’un modèle”, ils n’y croient pas [et recommencent le processus manuellement depuis le début]. » Paradoxalement, la confiance dans l’IA (nécessaire à la délégation partielle du travail de renseignement aux algorithmes) exigeait la confiance envers les personnes qui faisaient confiance à l’IA, camouflant ainsi le rôle de cette dernière.

Nous savons que l’IA n’est pas une magie sans intervention humaine ; elle repose sur le travail humain, parfois dissimulé sous l’apparence de décisions de la machine, rappelle Schwarz en évoquant les travaux relatifs au Digital Labor. Or, ici, c’est l’inverse qui se produit : lors du développement des modèles, les décisions des machines doivent être expliquées par des experts humains qui en reconstituent la logique ; et plus tard, lorsque ces systèmes sont utilisés pour produire des cibles, leurs recommandations doivent être camouflées en décisions d’experts humains. Enfin, en temps de guerre, lorsque les analystes du renseignement consacrent à peine 20 secondes à approuver les recommandations de l’IA, le travail de cette dernière est une fois de plus dissimulé sous l’apparence de délibérations humaines. 

C’est peut-être à cela que sert encore l’humain dans la boucle : valider les procédures humaines plus que juger du travail des systèmes d’IA. 

En examinant de près l’utilisation de l’IA pendant la guerre de Gaza, l’article de Ori Schwarz montre que l’IA était nécessaire non pas pour personnaliser le traitement, mais pour justifier un traitement uniforme en créant des justifications personnalisées pour le ciblage de presque chaque bâtiment ou agent présumé du Hamas, et pour accélérer l’incrimination et la production de cibles à des niveaux sans précédent sans s’écarter complètement du cadre du droit international humanitaire, légitimant ainsi des massacres et des destructions de masse effroyables en s’appuyant sur des calculs et des procédures de probabilité prétendument objectifs, inscrits dans le code. 

L’article de Schwarz, montre également que les études critiques sur les impacts sociaux des algorithmes doivent aller au-delà de la simple critique de leurs erreurs et de leurs biais. Ces derniers ont constitué jusqu’à présent le cœur des critiques, et ce pour une bonne raison : malgré leur prétention à la neutralité, les systèmes d’IA sont sujets aux erreurs en général et, en particulier, à la reproduction d’inégalités découlant de biais, dans la mesure où les données utilisées pour leur entraînement consignent et reflètent des préjugés humains. Plus précisément, les erreurs et les biais sont au centre des débats sur l’usage de l’IA dans la guerre, y compris lors du conflit à Gaza.

Mais, estime-t-il, un système d’IA parfait, sans erreur ni biais, « pourrait aboutir aux mêmes conséquences effroyables, simplement en accélérant considérablement la production de cibles et en en réduisant le coût » : le fait de cibler des dizaines de milliers d’objectifs identifiés par le renseignement – une tâche dont la réalisation était pratiquement impossible avant l’IA – conduit presque inévitablement à des destructions et à des tueries de civils à grande échelle. Pire, l’IA permet bien plus de produire des justifications, même de ses erreurs et errements, en les recouvrant d’une complexité et d’un vernis d’explication.

Si la destruction de Gaza répondait à des motivations politique, l’IA a été indispensable pour inscrire la destruction dans le cadre du droit international humanitaire (tout comme les ciblages sociaux s’inscrivent également dans le cadre du droit, malgré leurs défaillances manifestes). Ce potentiel de légitimation pourrait être exploité au-delà du contexte israélien, alors que des systèmes similaires sont adoptés par d’autres armées officiellement attachées au respect du droit humanitaire international. « Si l’accélération peut sembler relever d’un simple changement quantitatif, elle a en réalité engendré une transformation qualitative majeure. Le rôle joué par l’IA dans la légitimation de ces massacres nous rappelle que les caractéristiques et les affordances ne définissent pas les technologies de manière isolée : elles sont façonnées par les contextes juridiques, structurels, culturels et moraux, ainsi que par les réseaux ou dispositifs hétérogènes au sein desquels les technologies opèrent. Il est crucial de prendre en compte ce contexte pour comprendre comment il a pu engendrer des effets effroyables, mais aussi pourquoi il s’est avéré impossible d’éliminer l’humain de la boucle, et pourquoi le travail culturel de production de sens effectué par les humains était nécessaire pour légitimer l’automatisation partielle ayant conduit à cette accélération sans précédent de la production de cibles.» 

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La possibilité d’accéder à toutes les données disponibles bouleverse comme nulle autre le rapport des armées à leurs missions. Sans limites, ce sont les valeurs mêmes de leurs missions qui seront transformées. Et c’est ce que produit le score d’appartenance à l’ennemi et les seuils de dommages collatéraux autorisés. La guerre de demain se joue sur les données, leurs croisements sans limites et les seuils adaptables. Des éléments sur lesquels le droit international n’a pour l’instant pas défini de pratiques et qui, sans encadrement,  risquent de permettre tous les glissements moraux du calcul, comme on le constate partout où le scoring se déploie.  

Hubert Guillaud

MAJ du 31/08/2026 : Cet été, une source militaire a expliqué à plusieurs journaux, dont Le Monde, les pratiques de l’armée israélienne pour relier les civils tués ou blessés au Hamas, lors de frappes à Gaza. Cette incrimination rétrospective passe d’abord par des incriminations et des justifications mensongères, difficiles à debunker et des enquêtes jamais refermées. Les combattre nécessite pour les victimes d’apporter à leur tour des preuves d’exactions, qui ne sont pas toujours disponibles (d’autant que les journalistes ont du mal à accéder aux terrains d’opérations et que nombre d’entre eux, sur place, ont été tués). Les plaintes Gazouis sont rarement instruites par les autorités judiciaires israëliennes et l’information en Israël est très activement censurée (6 265 articles partiellement et 1 635 totalement en 2024, un record).  

Les autorités internationales devraient surtout pouvoir avoir accès aux enregistrements des systèmes d’IA avant frappes pour mener des enquêtes sur la façon dont ils ont été utilisés.

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Ne leur donnez jamais votre visage

C’est un texte anonyme. Parmi les rares liens qu’il propose, une référence aux arguments de l’EFF contre la vérification d’âge. Les images qui l’illustrent semblent faites à l’IA. Il est probable que le texte lui-même soit produit avec de l’IA. Reste que ses arguments marquent. 

« Ils veulent votre visage. Ils appelleront cela « sécurité », « vérification » ou « confirmation de l’âge ». Un petit pas pour protéger les enfants, diront-ils. Mais si l’on écarte les beaux discours, l’exigence est claire : avant de pouvoir parler, publier ou lire, vous devez d’abord prouver qui vous êtes. Et la seule méthode qu’ils ont trouvée consiste à utiliser votre pièce d’identité officielle ou à placer votre visage face à une caméra qui décidera si vous êtes assez âgé pour mériter leur confiance. C’est le dispositif actuellement inscrit dans la loi sur trois continents, et l’on attend de vous que vous l’acceptiez sans broncher. Ne le faites pas.»

« Ils ne cherchent pas à connaître votre âge. Ils cartographient votre visage. (…) Il ne s’agit pas d’une vérification de l’âge. Il s’agit d’une vérification de l’identité. (…) Observez le glissement sémantique. Tout ce système a été présenté comme un moyen de confirmer l’âge — une simple question binaire : avez-vous plus de dix-huit ans ? Or, presque aucun de ces systèmes n’est conçu pour répondre uniquement à cette question. Ils sont conçus pour savoir qui vous êtes : votre nom, votre date de naissance, le numéro de votre document, votre visage. Ce n’est absolument pas une vérification de l’âge. C’est un suivi d’identité imposé. (…) Nous avons passé une génération à enseigner aux gens la règle d’or d’Internet : ne jamais divulguer sa véritable identité à des inconnus. Il existe un terme, le *doxxing*, pour désigner le fait d’exposer ainsi quelqu’un contre son gré. Et voilà que ces mêmes gouvernements et plateformes demandent à chaque citoyen de le faire lui-même, volontairement, comme condition pour se connecter. (…) 

Un scan facial n’est pas une simple photographie. C’est une cartographie en trois dimensions de votre personne, un gabarit biométrique suffisamment précis pour être comparé ultérieurement aux images d’une caméra de surveillance au coin d’une rue. Une fois que vous l’avez transmis, il finit stocké sur le serveur d’un tiers — souvent un prestataire que vous n’avez pas choisi, que vous ne pouvez pas nommer et que vous ne pouvez pas tenir pour responsable. (…) 

L’organisme vérificateur promet que vos documents sont supprimés dès qu’ils ont été contrôlés. Or, ils ne le sont pas toujours, et cette promesse ne vaut plus rien le jour où l’entreprise subit une intrusion. (…) 

Pire encore, l’architecture conçue pour « protéger » les enfants peut finir par les mettre en danger. En regroupant les utilisateurs dans des enclos étiquetés par âge, non seulement on échoue à arrêter les prédateurs, mais on crée un véritable répertoire d’enfants, un annuaire permettant de les cibler directement. (…) Les enfants ne sont pas sauvés. Seule la surveillance demeure intacte. 

(…) La base de données que vous aidez à constituer pour un gouvernement digne de confiance ne restera pas nécessairement entre des mains fiables. Les administrations changent. Un registre qui se contente de répertorier qui vous êtes aujourd’hui devient, sous un gouvernement futur, une carte indiquant qui traquer. Nous savons déjà que les agences fédérales américaines espionnent les citoyens à grande échelle : qui a participé à telle manifestation, qui a consulté tel forum, qui appartient à tel groupe. Les gens ont raison de craindre ce qu’un régime hostile pourrait faire d’une liste toute prête. Les données n’oublient rien et ne prennent pas parti ; elles attendent simplement de passer entre les mains de leur prochain détenteur. Internet tout entier finit par ressembler au bureau : tout le monde a trop peur pour dire autre chose que ce qui est politiquement correct, de peur qu’une opinion réelle associée à un nom réel ne leur coûte un emploi réel. 

(…) L’objectif du refus n’est pas de convaincre une majorité avant d’agir, mais de priver le système de la coopération universelle dont il a besoin pour fonctionner. Vous n’avez pas besoin de gagner le sondage. Il suffit de ne pas télécharger votre photo. Ne leur donnez jamais votre visage. 

(…) Si Starbucks vous demandait de scanner votre pièce d’identité pour l’intégrer à une base de données nationale en échange d’un latte, le feriez-vous ? Non, car vous accordez plus de prix à votre identité qu’à votre latte. N’accordez-vous pas plus de valeur à votre identité qu’à la possibilité de voir un cousin éloigné publier des opinions politiques répugnantes ou la photo du chien de quelqu’un ? 

(…) En théorie, nous, simples internautes, pouvons stopper tout ce système en refusant d’y participer, en boycottant le processus. Imaginez un « Mois national du choix de l’identité », durant lequel personne n’utiliserait de plateforme exigeant votre visage, personne ne se connecterait, personne ne regarderait de publicités et personne ne financerait de projets sponsorisés. Les plateformes subiraient une chute massive de leurs revenus et feraient l’objet d’un intense lobbying pour faire abroger ces lois désastreuses. Nous en sommes capables. Le seul mot qu’ils ne peuvent pas contourner, c’est « non ». 

(…) Ces systèmes reposent sur la soumission. Ils partent du principe que vous allez soupirer, télécharger votre photo et passer à autre chose. Tout leur modèle économique en dépend. C’est aussi là que réside leur faiblesse. Une barrière de vérification devant laquelle personne ne se présente est une barrière sans gardien. 

(…) Alors, refusez. Refusez le scan. Refusez le téléchargement. Fermez les comptes qui l’exigent et expliquez-leur, par écrit, la raison exacte de votre départ. Les plateformes ont bien plus besoin de vous que vous n’avez besoin d’elles. Vous pouvez vivre sans le flux d’actualités, mais elles ne peuvent pas survivre sans la foule. Ne vous soumettez pas par anticipation. Le visage figurant sur votre pièce d’identité est ce que vous possédez de plus immuable. Ne leur livrez jamais votre visage »

PS : une traduction intégrale est disponible sur Developpez.

PS : Sur son blog, Cory Doctorow déploie le même argumentaire : « Ce que l’on appelle vérification de l’âge s’apparente en réalité à une surveillance de masse, si intrusive et omniprésente qu’elle fait passer la surveillance commerciale du secteur de la publicité en ligne pour une sorte d’utopie pirate cypherpunk sur le darknet ». 

« Cela dépasse la farce. Après tout, quels que soient les préjudices que l’Internet infligerait aux enfants — et il est indéniable que certains enfants souffrent de leur usage d’Internet —, tout commence par la surveillance. Vos enfants ne peuvent pas être ciblés par des algorithmes sans les données de surveillance utilisées pour les cibler. Ils ne peuvent pas être orientés vers des contenus faisant l’apologie de l’anorexie ou des forums d’une misogynie extrême sans que ce mécanisme d’orientation ne soit amorcé par l’espionnage commercial. Pourquoi les entreprises technologiques espionnent-elles vos enfants ? Pour la même raison que votre chien se lèche les testicules : parce qu’elles le peuvent, et que personne ne les en empêche. »

« Toute tentative de protéger les enfants contre les dangers du numérique devrait commencer par les préserver de la surveillance en ligne ; or, nous faisons exactement l’inverse aujourd’hui. Après avoir échoué pendant des décennies à adopter et faire respecter des mesures de protection de la vie privée sur Internet, ces mêmes gouvernements battent tous les records de vitesse pour faire adopter des lois de « vérification de l’âge » qui rendent la protection de la vie privée illégale. » 

La surveillance en ligne nuit à tous, rappelle Doctorow. Elle sert à vous fourbir de la désinformation, vous refuser un prêt, un emploi, augmenter les prix que vous payez et réduire les salaires qu’on vous propose. « On ne peut pas protéger les enfants de la surveillance en ligne en les espionnant. »

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Post-Accident Packing and Travel Anxiety [en]

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I’m on the train to Paris. I’ll be coming back a week on Monday. It’s a comfortable, easy trip. The reason for my travel is I’m attending a two-day course on burnout – part of my training at the Gregory Bateson Institute. I’d planned on postponing this module until next year or the year after, given that my main priority now is building my working capacity back up following last year’s accident. But earlier this year, the whole curriculum was redesigned (it’s a good thing!), and the material on burnout will be incorporated into a longer module which is largely redundant with the courses I’ve already taken. So: now or never.

Following my relapse/brain crash earlier this year, I took the decision in March to pretty much clear out anything that was in my calendar. It was a tough decision, but it was the right one (people who have experience with chronic fatigue will know what I’m talking about). For those few plans I held on to, I « cleared the decks » around them to ensure they would not interfere with getting my work done, and that work would not jeopardise them. This means I took the whole week off for these two days of training, just like I took the whole week off a fortnight ago to go and see Mika live at the Caribana Festival. It worked.

In my pre-accident life, I might have travelled on Monday, attended the training on Tuesday and Wednesday, and travelled home Thursday. The « recovery » version of this is to add at least a day of padding in between training and travel, with nothing planned, so I can rest/stock up on « energy »/recover, and reduce the risk of (for example) travelling on a maxed out brain. I figured I might as well add on a few extra days (particularly as Oscar is not around anymore – something I’m really thankful for to be honest, with the awful heat wave that hit us over the last week), and catch up with a couple of people, if I’m in good enough shape.

This is my fourth « real trip » since my accident. I went to France twice for extended week-ends with family or friends last year. Each time was absolutely exhausting (but nice). Then after Christmas I went to spend some time at the chalet – first time I was going back since my accident – and we know what a disaster that turned out to be. This time, I think I’ve planned and organised things well enough and with a lot of caution.

As I was packing and preparing for departure yesterday, I realised I was really stressed out. More than usual. Packing and preparing to travel has always been stressful for me. It’s not the actual travel or being in a strange place or away from home. Or maybe just a little. What it is mainly is all the executive function acrobatics required in dealing with travel-related logistics:

  • making sure I do the things that need to be done before leaving
  • deciding what to bring with me (this is a huge one)
  • organising cat- and plant-sitting
  • inserting these « unusual activities » into my days at the right time, in the right order, and with enough time to carry them out
  • leaving wherever I’m at to go “somewhere else” – the transition itself.

Putting things in the suitcase is actually a part I like. It’s real-life Tetris: fun. Once I’ve locked the door behind me and am heading out with my luggage, I’m good. But before that, it’s complicated. I have got much better at dealing with it over the years, and with the clearer view on my executive function challenges that my ADHD diagnosis brought me a few years ago (and meds!) it’s even better.

I don’t have a very clear memory of how preparation for my two France trips went last year (only that I overpacked, a sign that making decisions regarding what to take or not was difficult, so in doubt, pack more). But I do know that packing for the chalet in December was a nightmare.

OK, I had already « crashed » during the previous week, but I’d taken rest to recover and felt functional enough to tackle it. And yes, it was also the first time back to the chalet since my accident, but I was really looking forward to heading back. I was aware there was maybe a little (normal) underlying apprehension that I might not be perceiving.

What apprehension I could feel was not about going to the chalet, but about the possibility of an unexpected emotional reaction to being there again. It was the same thing when I went back on the ski slopes: not scared of skiing, just worried I might have misjudged my readiness and have some kind of PTSD-like reaction to being back on my skis or where the accident took place. Nothing like that happened, by the way. Everything was fine.

This illustrates where most of my post-accident anxiety lies. I am normally pretty good, in general, in predicting how I’ll react, what will be challenging, what I can and can’t deal with. I know myself well, including my biases, and of course I know that when you expect something to do this way or that, it does have an influence on the outcome – I do my best to correct for that. Since my accident however, I have been blindsided by my brain more times than I can count. At times I feel like I do not know myself anymore, though of course I’m still me and very much feel me, but when it comes to “what I can take”, whether mentally, physically or emotionally, I’ve had a lot of bad surprises.

I am repeatedly finding myself in the situations where my brain does not deliver in the way I expect it to, and where I misjudge what I’m able to do. In my accident-recovery-life, the consequences of these prediction errors are swift: I crash. I don’t know if it hits everybody this hard, but for me in any case, it’s pretty traumatising to have my brain brutally and unexpectedly go on strike like that. Both the “brain not working” and the “didn’t see that coming” aspects are really scary.

So now, as time goes on and my recovery stretches out way longer than I initially imagined, as the clock of certain administrative deadlines regarding my return to full work capacity start audibly ticking, as I fail again and again to know my fluctuating limits, I can feel my underlying confidence in my abilities and self-awareness slowly erode, leaving place to self-doubt and increased anxiety about dealing with life and the world. It sucks: the anxiety is not crippling, it’s just a nuisance and an energy-drain at this stage, but I can see the process and the slope I’m on, and I do not like it one bit. Breathe. Relax. Deal with today. Be patient. Hang in there. Keep at it. Trust the recovery process. All this works, and I don’t feel in danger, but it’s more and more work to not let myself be dragged down.

Right. So there’s that. My trust in my ability to manage myself and deal with life is weaker than it was. So my baseline anxiety is higher, my executive function is struggling more, and I tire quickly. But as I was walking to my neighbourhood station to catch the local train a few hours ago, I understood that something else was probably coming into play in terms of post-accident travel and packing anxiety.

You see, my accident happened on the very day I travelled to the chalet for my holidays. I hadn’t been there for a while, I’d actually emptied the chalet of all my stuff and Oscar’s when I had last departed, so it was already an “increased stress” packing and travel operation. Nothing disastrous, still quite within the realm of ordinary, but not a walk in the park.

I got to the chalet (later than I had intended), got Oscar settled, dumped my unopened luggage in a corner and headed off immediately to get a couple of hours of skiing in on this first day. When I fell, I was heading back to unpack and enjoy the evening. I didn’t make it back: I spent the night at the hospital, in the haze and stress you can imagine, worried about my shoulder and my old diabetic cat who was alone at the chalet, trying to make decisions and organise logistics (How can I get back to the chalet? Should I go back to Lausanne? Who has a good shoulder specialist? Who can help me with my car as I can’t drive? That’s just the start of them). The next day a friend picked me up at the hospital and drove me back to the chalet, and another one came to help me empty the chalet and drive me back home. It was horribly stressful. I was in pain, I was freaked out, and instead of resting my concussed brain I was in full crisis management mode. It didn’t get better over the next two weeks.

I wouldn’t be surprised if my accident taking place just on the heels of travelling to the chalet didn’t add an extra layer of “negative association” to a transition that was never that easy for me to begin with.

Say you have a pet who always stressed out when heading to the vet’s. You do stuff to make it smoother: stay calm yourself, get your pet used to the carrier or the car, add treats, maybe a mild sedative, maintain usual routines as much as possible… It’s not great, but it’s not a disaster anymore, it’s manageable. And then, one fateful vet visit, something “bad” happens there. Not on purpose, of course. An exam that’s longer or more intrusive. A different vet. A loud noise at the wrong time. The pet freaks out, has a really bad experience.

Well, chances are that the next time you prepare to take your pet to the vet, it’s going to be more complicated.

That’s how I feel it’s playing out for me. I’m not actively scared of travelling or having an accident. But I’m clearly more stressed when preparing to travel, and some part of that could very well be the proximity of my accident to travel which has left a negative association. Not PTSD of course, but maybe on that continuum, probably closer to normal than pathological.

In 2019 I had a bad car accident (which resulted in surgery on my right wrist six months later). I was in a roundabout when a car entering it hit the back of my car right from the side. I didn’t see anything – there was a loud bang and choc and suddenly I was heading off the road right onto a big metal signpost solidly anchored in the ground. The car flattened it, ripped it out of the ground, and in turn it bent the car frame into a right angle. The car was totalled, we were lucky. I drove quickly afterwards with a rental, without issues. I’ve always liked driving and never been afraid at the wheel. But for months afterwards I felt a tiny surge of apprehension when going through roundabouts (it even still happens sometimes now when I’m on the precise spot of the accident). Nothing huge, but a clear signal – and this was on the backdrop of an activity (driving) that was very positive in terms of associations, compared to packing/traveling which was already fraught.

We’ll see how things play out over the next months and years. But I think I’ve put my finger on something that wasn’t on my radar. You know how sometimes you have an insight that just feels like it’s the missing piece? That’s what this feels like. In my experience, it’s often enough for me to just understand this kind of mechanism to defuse it. Like when I understood that a huge amount of my anxiety over Oscar’s impending death was the possible consequences this loss would have on my recovery timeline, given the post-accident uncharted territory I described higher up when it comes to my ability to “deal with life” in these times.

I typed this on my phone, with an external keyboard. Pretty comfortable I have to say, but not quite enough that I feel like adding links (there would be a good handful to add). I’d also like to say more regarding continuums between normal and pathological, and also on the somewhat related question of normality: when it comes to living beings, normal/average is a mathematical abstraction (or a bell curve), which should make us think real hard about how we frame certain realities (e.g. “neurodiversity”).

Anyway, I’m going to leave things there. I’m starting to feel a bit of motion-sickness and I feel just about ready for a nap in my comfy train seat.

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