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    La pantomime du contrôle humain On le lit dans le long reportage de +972 magazine dont on rendait compte dans la première partie de cet article : le contrôle humain s’est profondément distendu dans la riposte d’Israël à l’attaque du 7 octobre. La performance (bien relative) de l’automatisation a emporté avec elle les barrières morales… et le droit international.  Dans un article pour The Conversation, le chercheur en droit international, Louis Perez, rappelle qu’en Iran, comme à Gaza, l’IA
     

L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre (2/2)

27 mai 2026 à 01:00

La pantomime du contrôle humain

On le lit dans le long reportage de +972 magazine dont on rendait compte dans la première partie de cet article : le contrôle humain s’est profondément distendu dans la riposte d’Israël à l’attaque du 7 octobre. La performance (bien relative) de l’automatisation a emporté avec elle les barrières morales… et le droit international. 

Dans un article pour The Conversation, le chercheur en droit international, Louis Perez, rappelle qu’en Iran, comme à Gaza, l’IA est au cœur des frappes, pour l’armée américaine avec le programme Maven, comme pour l’armée israélienne avec Lavender. Mais qu’en est-il de la licéité de l’utilisation de l’IA pour faire la guerre ? « Il convient d’abord de préciser que l’IA n’est pas interdite en tant que telle par le droit des conflits armés (DCA, également appelé droit international humanitaire). Pour l’heure, aucune règle juridique n’envisage spécifiquement la question de sa licéité. Pour autant, la question n’évolue pas dans un vide juridique. Les règles générales du DCA s’appliquent à la conduite des hostilités, quels que soient les moyens et méthodes déployés. L’une de ces règles est le principe de distinction selon lequel seules les cibles militaires peuvent faire l’objet d’attaques, les personnes civiles et les biens civils devant être préservés. » 

Un autre principe est celui de précaution : il prescrit que les parties au conflit doivent faire tout ce qui est pratiquement possible pour vérifier que les objectifs à attaquer sont bien des objectifs militaires. La vingtaine de secondes disponible aux opérateurs pour valider une cible, la faiblesse des contrôles pointées par Abraham dans son article, montrent que ce principe n’est matériellement pas respecté. Le contrôle humain de l’IA, dont tout le monde rappelle le principe, tient en vérité d’une pantomime. Pourtant, rappelle le juriste, « ni la violation du principe de précaution ni les erreurs conduisant à des violations du DCA ne constituent des crimes de guerre au sens du droit international pénal ». « L’élément intentionnel, c’est-à-dire la volonté de commettre l’infraction, fait défaut. Le régime de responsabilité pénale internationale actuel ne reconnaît pas la responsabilité pour négligence dans ce contexte. Cette approche pragmatique pourrait néanmoins évoluer. D’une part, si les erreurs algorithmiques de ciblage se multiplient, le caractère « raisonnable » de l’erreur sera de plus en plus difficile à invoquer et l’utilisation consciente d’un système connu pour ses défaillances pourrait induire une forme d’intention indirecte de cibler des civils. D’autre part, le droit pourrait à l’avenir se développer pour sanctionner les militaires qui, par leur négligence, causent la mort de civils. »

Perez souligne encore que la responsabilité des entreprises d’IA qui fournissent ces matériels aux militaires (dans le cas américain notamment) pourraient être à terme tenues responsables de fournir du matériel défaillant. Or, comme le pointe le chercheur Javaid Iqbal Sofi dans une tribune pour Tech Policy Press, si la communauté internationale dispose de régimes de contrôle des armements, les entreprises d’IA n’y sont pas soumises. En effet, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) compte 193 États membres et un régime de vérification fondé sur le droit international. En mars 2026, elle a publié un rapport sur l’intersection entre l’IA et la Convention sur les armes chimiques, soulignant que les outils d’IA transforment déjà la recherche chimique en alertant de leur danger, notamment pour produire de nouvelles armes chimiques. Mais, si elle souhaite que les entreprises d’IA collaborent, en revanche, « elle ne peut contraindre une entreprise privée de San Francisco à soumettre ses évaluations de modèles à un examen externe ni à divulguer les résultats de ses tests d’intrusion internes ». « Le Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026, fruit d’une initiative multi-institutionnelle coordonnée par l’Institut britannique de sécurité de l’IA, a constaté que la plupart des pratiques de gestion des risques dans les laboratoires de pointe restent facultatives. » Les exigences légales actuelles (publication d’un cadre de gestion des risques, pour certains d’entre eux, notamment chimiques) sont donc encore très éloignées des risques liés à l’utilisation de l’IA pour faire la guerre.

Enfin, conclut Perez, « aux termes de l’article 1 commun aux conventions de Genève, les États ont en effet l’obligation de respecter et de faire respecter le DCA. Or, le développement de l’IA militaire tend à miner ce respect, voire à favoriser et à dissimuler les violations du droit. » Si des propositions existent pour renforcer ces obligations, « la volonté politique fait défaut, notamment chez les États à l’avant-garde du développement et de l’utilisation de l’IA militaire ». Dans un article pour Le Monde, la journaliste Claire Legros estime que le recours à l’IA divise les spécialistes d’éthique militaire. Si certains sont convaincus qu’un contrôle humain est possible, d’autres en doutent, et affirment que ces technologies repoussent les limites de la violence. Pour la politiste Laure de Roucy-Rochegonde, autrice de La Guerre à l’ère de l’intelligence artificielle (PUF, 2024), le contrôle de la force est en passe de devenir un enjeu crucial. Or, aucun traité international ne limite l’automatisation des tirs et le contrôle humain reste éminemment problématique. « Depuis 2013 et les premières campagnes contre les « robots tueurs », lancées par le collectif d’ONG et d’universitaires Stop Killer Robots (« arrêtez les robots tueurs »), les négociations entre Etats butent sur une définition commune de l’autonomie technologique. » « La très haute vitesse induite par l’intégration de l’IA sur le champ de bataille rend déjà impossible une véritable supervision humaine », constatent les experts. « Parce qu’elles donnent l’illusion qu’on peut cibler précisément l’adversaire et épargner des vies avec des armes plus maîtrisées et efficaces, ces technologies facilitent, au contraire, le recours à la force et font craindre un abaissement du seuil d’entrée en conflit », explique Laure de Roucy-Rochegonde. Face au ciblage automatisé, il n’y a ni reddition, ni prisonniers. La violence s’incarne désormais « sous la forme d’une interface : un flux de données, une performance mesurable », rappellent les auteurs d’une tribune. Le philosophe Grégoire Chamayou le disait très bien dans Théorie du drone (La Fabrique, 2023) : « Plus se répand la légende du robot éthique, plus cèdent les barrières morales au déploiement du robot tueur ».

Dans une tribune pour Foreign Policy, le politiste spécialiste de relations internationales, éditeur de la newsletter Arc Digital et auteur de Drones ans Terrorism (Bloomsbury, 2018) Nicholas Grossman, estime qu’il faut garder l’humain dans la boucle de décision, d’abord et avant tout parce que ces « systèmes demeurent dangereusement imparfaits, notamment en matière de responsabilité ». Ils ne savent pas expliquer les raisons de leurs erreurs. « Lors de situations critiques pendant la Guerre froide, le jugement humain a prévalu sur les machines, sauvant ainsi le monde, comme en 1983 lorsque l’officier soviétique Stanislav Petrov a déterminé que les informations faisant état d’un lancement nucléaire américain étaient une fausse alerte. C’est pourquoi les spécialistes de l’éthique militaire et de la robotique plaident depuis longtemps pour que l’humain reste au cœur du processus décisionnel. La guerre a des conséquences trop graves pour laisser des machines tuer en toute autonomie. Externaliser ces décisions à des ordinateurs signifie que les humains portent moins de responsabilité – ou du moins qu’ils en ont le sentiment – ​​ce qui pourrait encourager des actions immorales, voire illégales. Les algorithmes peuvent être utiles sur le plan tactique, mais contre-productifs sur le plan stratégique, car les attaques contre des civils qui attirent l’attention du public, comme l’attentat contre une école en Iran, galvanisent l’opposition. »

Mais l’implication de l’humain dans le processus décisionnel ne change pas grand-chose si les humains ne se soucient pas de la question. Un officier israélien qui a utilisé Lavender à Gaza a déclaré au Guardian : « À ce stade, je consacrais 20 secondes à chaque cible, et j’en traitais des dizaines chaque jour. Mon intervention humaine n’apportait aucune valeur ajoutée, si ce n’est celle d’approuver la décision. Cela m’a fait gagner beaucoup de temps. » Les gains d’efficacité rendent l’utilisation militaire des systèmes d’IA inévitable, mais rendre ces utilisations plus éthiques et stratégiquement avantageuses exige un travail considérable, notamment une réglementation adaptée. Grossman plaide pour un contrôle humain, mais en se rendant compte, en le disant, que celui-ci risque d’être simplement processuel, ce qui ne suffit pas à remettre de l’éthique dans la boucle

Comme le dit très justement le chercheur en psychologie sociale et cognitive Nicolas Spatola dans une autre tribune pour Tech Policy Press, maintenir l’intervention humaine dans la boucle de l’IA est dans toutes les politiques publiques un garde-fou et une solution par défaut. Mais si la proposition se veut rassurante, en vérité, l’enjeu consiste bien plus à savoir si les institutions qui déploient des solutions d’IA le font en préservant les conditions pratiques du jugement humain. Or, ce n’est pas ce à quoi l’on assiste, en vérité, car l’IA modifie les comportements décisionnels. Le risque est fort que le « contrôle humain » devienne un faux rempart qui privilégie une présence humaine au jugement humain. L’assistance de l’IA « modifie les conditions cognitives dans lesquelles les décisions sont prises ». Mais surtout, les systèmes qui fournissent des réponses qu’il suffit de valider, finissent par produire une dépendance qui réduit la capacité des utilisateurs à détecter les erreurs quand le système se trompe. « Dans les environnements sous forte pression – où le temps est compté, les objectifs de productivité et les normes de standardisation prédominent – ​​le contexte encourage un passage d’un examen approfondi à une acceptation routinière. » Tout l’enjeu est bien de plus de créer les conditions d’un contrôle actif que d’une acceptation passive. « Si l’on veut que le contrôle humain ait une véritable signification et ne se limite pas à un slogan rassurant, nous devons concevoir des systèmes favorisant le jugement, et non la simple vérification. » « Cela implique d’évaluer si la structure des tâches permet un contrôle réaliste sous la pression du temps ; de vérifier si les utilisateurs sont capables de détecter les défaillances des modèles après une utilisation répétée ; d’exiger un suivi post-déploiement des risques de dépendance excessive ; d’investir dans une formation axée sur le comportement décisionnel plutôt que sur la simple familiarisation avec l’outil ; et de s’assurer que les droits de dérogation soient réellement pertinents et non seulement théoriquement disponibles. » 

Nous en sommes loin. Le risque est fort que l’éthique et l’humain dans la boucle se termine par un contrôle purement procédural et une responsabilité de façade. 

Même constat pour le spécialiste des sciences comportementales et de la volonté, Uri Maoz, dans la Technology Review qui pilote également un groupe de travail multidisciplinaire sur l’intention et l’IA. A l’heure où l’IA génère des cibles en temps réel, contrôle et coordonne les interceptions de missiles et guide des essaims de drones autonomes meurtriers, la supervision humaine est censée garantir la responsabilité, le contexte et les nuances. Mais ce débat sur l’importance à garder le rôle de l’humain dans la boucle n’est qu’une distraction rassurante. « Le danger immédiat n’est pas que les machines agissent sans supervision humaine ; il est que les superviseurs humains ignorent tout de ce que les machines « pensent » réellement. » L’opérateur ignore ce qui détermine les décisions de la machine. « Les systèmes d’IA avancés n’exécutent pas simplement des instructions ; ils les interprètent.» Ils peuvent ainsi donner un très bon score à une cible, un dépôt de munition à côté d’un hôpital… qui sera d’autant meilleur que les secours occupés par les blessés de l’hôpital assureront une meilleure destruction de l’entrepôt… prend-t-il pour exemple. Le fait que nous soyons aveugles aux raisons des décisions, génère, ce que le chercheur appelle un « fossé d’intention » entre les systèmes d’IA et les opérateurs humains, qui explique nos « hésitations à déployer des IA de pointe dans les soins de santé » par exemple. Cette course à l’échalote vers les armes autonomes et opaques risque d’être sans limite, s’inquiète Maoz. Plaidant pour sa chapelle et son domaine de recherche, le chercheur estime que nous devons améliorer la compréhension du fonctionnement de ces technologies. « Nous devons apprendre à mieux caractériser, mesurer et intervenir dans les intentions des agents d’IA avant même qu’ils ne les mettent en œuvre » (c’est-à-dire aider l’opérateur à prendre conscience de ce que le système retient et écarte et infère, comme nous le suggérions pour de simples chatbots).

La guerre de l’IA ou la guerre contre l’IA ?

Pour l’économiste Hamid Dahouei de l’université de Harvard et Arash Reisinezhad de la Fletcher School de l’université Tufts, la guerre en Iran n’est pas qu’une guerre qui mobilise l’IA, elle est aussi une guerre contre l’IA, expliquent-ils dans Foreign Policy. « Le 1er mars, des drones iraniens ont frappé deux centres de données d’Amazon Web Services aux Émirats arabes unis, et un troisième a été endommagé à Bahreïn. Les applications bancaires sont devenues inaccessibles. Les plateformes de paiement se sont figées.» Lorsque le président américain Donald Trump a conclu sa tournée au Moyen-Orient en mai 2025, l’ampleur des ambitions annoncées était sans précédent, rappellent-ils : plus de 2 000 milliards de dollars d’engagements d’investissement de la part de l’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis, dont une part importante était destinée aux infrastructures d’IA. Derrière le pari géopolitique, il y avait aussi une logique économique. « L’initiative Pax Silica a renforcé cet alignement, intégrant les Émirats arabes unis et le Qatar à un bloc technologique dirigé par les États-Unis et conçu pour limiter l’accès de la Chine aux semi-conducteurs de pointe. Humain, le programme saoudien d’IA, s’est engagé à ne pas acheter d’équipements chinois, après la rupture des relations de G42 (l’une des grandes entreprises d’IA d’Abu Dhabi) avec Huawei. Le développement de l’IA dans le Golfe n’était plus une simple infrastructure commerciale. Elle était devenue un enjeu majeur de la compétition sino-américaine pour la suprématie technologique. C’est précisément ce qui en a fait une cible.» Il existe une autre dimension que de nombreux commentateurs occidentaux n’ont pas encore pleinement saisie, estiment les deux chercheurs. « Tout porte à croire que l’Iran n’a pas agi seul pour atteindre une telle précision de ciblage. Le pays aurait eu accès au système satellitaire chinois BeiDou, dont les signaux cryptés offrent une précision de ciblage hors de portée du brouillage GPS américain. » Pékin n’a pas tiré de missile ; la Chine a simplement fourni des coordonnées, résument-ils. 

Selon eux, ce qui apparaît comme une guerre régionale est, à un niveau plus profond, une lutte indirecte pour la domination des infrastructures d’IA. Les frappes de l’Iran ont démontré qu’un campus de données valant des milliards de dollars peut être mis hors service par un drone coûtant quelques milliers d’euros. Le coût de construction d’un centre de données au Moyen-Orient vient désormais de s’envoler, tant les risques sont élevés. « En temps de guerre, les États ont toujours ciblé les infrastructures qui confèrent à leurs adversaires un avantage décisif. Ce n’est pas nouveau : de la coupure des câbles télégraphiques pendant la Première Guerre mondiale au bombardement des sites de production industrielle pendant la Seconde Guerre mondiale, en passant par le ciblage des installations pétrolières et des oléoducs à la fin du XXe siècle et, plus récemment, les cyberattaques contre les systèmes financiers et les réseaux énergétiques. Ce qui a changé en 2026, c’est que la couche d’infrastructure en question est la puissance de calcul de l’IA, et la leçon de la guerre contre l’Iran est qu’elle n’est pas plus à l’abri. » La guerre en Iran a une fois de plus démontré que la technologie seule ne peut maîtriser la géopolitique. Ce qui ne sera pas sans implications, estime Yasir Atalan dans Foreign Policy : « la protection devient indissociable de l’accès, et les futurs accords en matière d’IA seront de plus en plus souvent assortis de garanties de sécurité, d’une coopération en matière de défense et de conditions politiques plus strictes ». Pour lui, le résultat de ces attaques n’annonce pas un désinvestissement, mais une sécurisation accrue. Les futurs contrats de calcul dans le Golfe devront impérativement inclure des systèmes de défense par IA. Les Etats-Unis risquent d’y gagner deux fois.

La guerre : point de convergence violent de l’investissement

Dans un article pour Security Context, la chercheuse Shana Marshall, de l’Institut des études sur le Moyen-Orient de l’université George Washington, explique que la Silicon Valley et la finance privée redéfinissent la guerre dans une convergence violente. Nous risquons d’entrer dans une guerre sans fin soutenue par le complexe militaro-industriel qui y a intérêt, rejoint par la Silicon Valley et le secteur technologique tout comme par les capitaux privés du capital-risque et du capital investissement. « Ces trois forces convergent et se chevauchent de manière inédite pour produire des formes de violence nouvelles tant par leur ampleur que par leur intensité. Il n’est pas surprenant que l’Iran ait identifié les antennes du Golfe des entreprises technologiques et des grandes banques américaines comme des cibles militaires légitimes dans le conflit actuel ; elles fournissent la puissance de calcul et les financements privés qui permettent d’étendre la machine de guerre américaine. » Le complexe militaro-industriel est en train de coloniser le secteur technologique et financier au profit du marché, avec le soutien de l’Etat américain. La guerre est en train de soutenir l’innovation comme nulle autre, permettant d’obtenir des valorisations lucratives et des contrats qui le sont tout autant avec le Pentagone. 

Historiquement, rappelle Marshall, « les rendements du capital-risque lors de l’introduction en bourse d’entreprises de technologies numériques commerciales/grand public ont été colossaux : dix à quinze fois l’investissement initial. Les retours sur investissement pour les jeunes entreprises de technologies de défense étaient très faibles – un ou deux fois l’investissement initial – car les grands donneurs d’ordre (Lockheed et autres acteurs historiques du complexe militaro-industriel) rachetaient généralement ces petites entreprises directement et à bas prix. » 

Le secteur de la défense se caractérise par des barrières à l’entrée élevées : pour faire la guerre, il n’y a souvent qu’un seul donneur d’ordre potentiel capable d’utiliser les nouvelles technologies développées par les jeunes entreprises : les gouvernements. Le problème, c’est qu’ils n’achètent pas ces technologies très cher. Pour revaloriser le prix des produits technologiques que la Silicon Valley vend à la Défense, il a fallu « modifier la façon dont les armées conçoivent l’approvisionnement en armement en temps de guerre, la définition des armes nécessaires et l’identification des ennemis ». Tout aussi important, il leur fallait élaborer un récit convaincant et globalisant expliquant comment les investisseurs, les ingénieurs logiciels et les dirigeants du secteur technologique constituent l’alliance indispensable pour enrayer le déclin impérial américain, restaurer le secteur manufacturier du pays, sécuriser les matières premières et les terres rares nécessaires aux systèmes d’armement de haute technologie et protéger la civilisation occidentale à la fois des mouvements woke et des centres de pouvoir alternatifs émergents dans les pays du Sud. Tel a été le travail d’entreprises comme Palantir et de nombres d’acteurs des technologies américaines. Son PDG, Alex Karp, le dit d’ailleurs très clairement dans son manifeste : ce sont les conflits qui permettront à son entreprise de se développer. Au risque que le mantra influence bien d’autres acteurs de la Tech. 

« La pénurie de munitions de basse technologie et de drones bon marché dont disposent les États-Unis et leurs alliés dans les guerres en Ukraine et en Iran a parfaitement alimenté ce récit », explique Shana Marshall. Cependant, les armes à bas coût et produites en grande quantité promises par la Silicon Valley dépendent souvent, non pas des technologies émergentes des start-ups, mais de fournisseurs des pays du Sud et d’Asie. Bombes et drones ne sont pas toujours de fabrication américaine et tous utilisent des caméras, des moteurs, des puces ou des batteries de fournisseurs chinois. 

Si ce moment historique de convergence entre développement technologique, capitaux financiers mondiaux et machine de guerre américaine semble annoncer une militarisation accrue de l’économie mondiale, il annonce surtout une approche américaine plus agressive à l’échelle internationale. « Les capitaux sont si concentrés qu’ils doivent rechercher des opportunités d’investissement viables, du fait de la nécessité de les valoriser et du déclin des investissements publics dans des secteurs non militarisés comme les infrastructures et les programmes sociaux ». Dans ce contexte, le complexe militaro-industriel devient une cible privilégiée pour les gestionnaires d’actifs et autres acteurs de la finance privée (voir notre article sur les enjeux politiques du financement de l’innovation). La guerre rapporte beaucoup d’argent et est devenu un débouché très lucratif pour les acteurs technologiques, qui s’annonce bien plus lucratif encore que les débouchés traditionnels de l’IA. Au risque d’orienter encore plus les politiques guerrières. 

L’IA, l’infrastructure totale d’un monde totalitaire

On peut tirer plusieurs leçons de cette première immersion dans les outils pour faire la guerre. Elle nous montre d’abord que les préventions éthiques habituelles n’ont plus court. Le principe de vérification humaine de toutes décisions (le fameux humain dans la boucle…) est en passe de disparaître. On avait déjà vu qu’elle tenait bien souvent d’une pantomime quand on nous assurait dans les décisions automatisées plus classiques, du marketing aux systèmes sociaux automatisés, où l’on nous assure que l’humain valide toujours la décision, sans possibilité réelle pour le faire. 

La disponibilité des outils fait également sauter une autre barrière morale : la proportionnalité. Le taux d’erreur devient un paramètre parmi d’autres, bien vite relativisé. C’est même pire : les dommages collatéraux, les défaillances d’attribution du ciblage, leur élargissement à des marqueurs plus ténus (on ne cherche plus les hauts responsables, mais désormais tous ceux qui peuvent potentiellement être rattachés à l’ennemi), tendent à étendre une guerre sans plus aucune limite, où les erreurs deviennent une donnée parmi d’autres, qui s’optimise comme les autres. La proportionnalité de la surveillance a volé en éclat, comme elle vole en éclat dans bien d’autres cas d’usages, notamment le social

Partout, le scoring règne en maître. Quand toutes les données sont disponibles, il n’y a plus de limites à leur utilisation et donc aux inférences qui peuvent être faites, disions-nous dans notre livre, Les algorithmes contre la société (La Fabrique, 2025). Le risque est de produire un système sans plus aucune limite morale, comme quand les systèmes de calcul de risque déterminent que tous les bénéficiaires des services sociaux sont à risque (et que plus ils en bénéficient, plus ils sont à risque). L’abaissement des seuils à mesure que les calculs s’étendent transforment tout le monde en cible. C’est le modèle publicitaire appliqué à la guerre. Un calcul sans échappatoire, puisque dans le score de risque, tout le monde est calculé et chacun est associé à un résultat dont les déterminants fluctuent selon les nécessités du moment.  

Tout l’enjeu repose donc sur les réglages du seuil – or, sans règles, ils peuvent évoluer à tout moment. On le voit dans l’exemple de Lavender, suite aux événements du 7 octobre, le seuil de définition des cibles n’a eu de cesse de bouger. Et c’est là tout le problème d’établir les limites d’une réponse proportionnée qui passe par la définition de seuils : le contexte et les nécessités politiques les feront toujours bouger. Dans le calcul permanent, la difficulté consiste à définir des limites : des limites aux cadences qu’accélèrent les indicateurs dans le monde du travail, des limites à la surveillance et au contrôle dans le monde du social où toutes les données peuvent être mobilisées pour contrôler les revenus des plus démunis, des limites aux ajustement du calcul des prix dans une personnalisation toujours ajustable… Des limites au scoring de risque de toute la population gazaouis depuis Lavender…  

Le problème, c’est que ces limites sont spécifiques et contextuelles alors qu’elles devraient être socialement et politiquement partagées et contrôlées.

De l’IA sur les champs de bataille à l’IA dans le social, les mêmes techniques et les mêmes logiques sont à l’œuvre. Celles d’outils qui n’ont plus à rendre de compte, qui amplifient leurs biais et produisent des erreurs toujours minimisées par leur efficacité. Et partout où cette IA la se déploie, il n’y a pas d’issue à sa logique, pas de limite simple à sa conduite. Le scoring de ciblage, quelque soit sa fonction, est par nature une menace, dont il suffit d’ajuster les paramètres pour que chacun le devienne. « A l’heure du calcul permanent, il n’existe plus de droits durables : tous sont révocables », disait le philosophe Achille Achille Mbembe dans le préscient Brutalisme (La découverte, 2020). A l’heure du scoring permanent, c’est encore plus vrai. 

Hubert Guillaud

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  • L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre (1/2)
    En 1976, le géographe Yves Lacoste rappelait les fondements de la géographie dans un petit essai, La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre qui revenait sur l’importance politique de tout discours sur l’espace. Aujourd’hui, nous devons nous poser la même question pour pointer l’importance politique de tout discours sur la technologie. La technologie est un enjeu stratégique et elle le devient d’autant plus qu’elle est désormais le soubassement du champ de bataille, son infrastructure, qu
     

L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre (1/2)

26 mai 2026 à 01:00

En 1976, le géographe Yves Lacoste rappelait les fondements de la géographie dans un petit essai, La géographie ça sert, d’abord, à faire la guerre qui revenait sur l’importance politique de tout discours sur l’espace. Aujourd’hui, nous devons nous poser la même question pour pointer l’importance politique de tout discours sur la technologie. La technologie est un enjeu stratégique et elle le devient d’autant plus qu’elle est désormais le soubassement du champ de bataille, son infrastructure, qui détermine la capacité à mener toutes opérations de défense comme d’attaque. 

Nous n’avions jusqu’à présent pas évoqué dans nos pages l’utilisation de l’IA pour la guerre. Il est temps de rattraper nos lacunes. 

Une usine IA pour faire la guerre

Ha’Aretz, le grand quotidien Israëlien, expliquait récemment que l’infrastructure d’intelligence artificielle qui a servi à piloter les bombardements à Gaza est désormais pleinement opérationnelle en Iran et au Liban. Cet Operational Data and AI Factory (Centre opérationnel de données et usine d’IA) piloté par Tsahal, l’armée israélienne, intègre de multiples flux de données et sources d’information, les rendant accessibles en temps réel à tous les échelons de la hiérarchie militaire. Déployé dans toute l’armée, il analyse tout type de données pour permettre d’obtenir une vision opérationnelle complète des forces, des missions et des menaces. « Le système est conçu pour faciliter la planification des attaques, le ciblage et les frappes. Il enregistre et transcrit également toutes les communications sans fil et compile des données en temps réel sur les lancements et les interceptions de missiles et de drones ». L’AI Factory militaire fonctionne. Et désormais, elle est devenue l’infrastructure même de l’armée, explique Ha’Aretz

Les unités peuvent utiliser les outils à leur disposition et développer leurs propres applications. Ce système n’est pas utilisé uniquement d’une manière défensive comme l’armée israélienne l’a longtemps défendu, mais participe également au traitement des plans de frappe et des cibles. Il est par exemple intégré au dispositif de drones offensifs de l’armée de l’air, baptisé Storm Cloud, qui permet d’identifier des objets dans les vidéos et les cartographier en temps réel. Bien d’autres systèmes sont désormais intégrés, comme  Lohem (Chasseur), qui assiste notamment l’armée de l’air dans la planification et la synchronisation des frappes ; Rom, qui détecte les drones ; « Contrôle spatial », qui alerte les forces terrestres en cas de tirs de roquettes et de missiles antichars ; et Tashan, qui identifie les points de lancement et d’impact et localise la source des tirs ennemis. L’IA a également été intégrée au système d’alerte national israélien, permettant de prédire les zones de retombée des débris d’interception. Flow, agrège les données provenant de sources militaires et civiles, permettant aux commandants de créer rapidement des tableaux de bord de renseignement pour des problèmes spécifiques. Un autre élément central du système est MapIT, « une plateforme qui affiche des données opérationnelles tridimensionnelles en temps réel aux commandants. Ha’Aretz a appris qu’au cours de l’année écoulée, l’armée a développé une couche supplémentaire au-dessus de MapIT, consolidant tous les flux de données en une seule carte opérationnelle. » 

À ce stade, précise le journal, « ces systèmes d’IA ne prennent pas de décisions opérationnelles de manière indépendante. Ils sont plutôt conçus pour fournir au personnel militaire des informations plus rapides et plus sophistiquées. Selon des sources qui se sont confiées à Ha’Aretz, le système remplace le travail de dizaines d’analystes. » Selon le journal, tous ces éléments ne dépendent d’aucun prestataire externe. « Suite aux critiques concernant la dépendance de l’armée israélienne à l’égard de l’infrastructure Microsoft, Tsahal a décidé d’adopter des modèles ouverts plutôt que des technologies propriétaires détenues par les grandes entreprises technologiques ». La plupart d’entre eux seraient des produits no-code, c’est-à-dire développés entièrement via l’IA, avance le journal. Fin 2025, Tsahal crée une division dédiée à l’IA, baptisée Bina et une unité chargée de consolider les données opérationnelles, au coeur du développement de ces outils. 

Dans cette infrastructure, on trouve encore le plus connu d’entre tous : Lavender, un système d’IA permettant de cibler des individus, comme l’explique la remarquable enquête du journaliste Yuval Abraham, publiée par +972 Magazine en avril 2024 qui aurait identifié des dizaines de milliers de militants présumés à Gaza. Dans son enquête sur Lavender, Yuval Abraham explique que le système de ciblage par IA utilisé à Gaza, est « un système peu supervisé par l’humain et caractérisé par une politique permissive en matière de pertes humaines »

Lavender : le ciblage… quelques soient les dommages et les défaillances

En 2021, explique Yuval Abraham dans son article, un livre publié en anglais et sous pseudonyme plaidait pour la conception d’une machine spéciale capable de traiter rapidement d’énormes quantités de données afin de générer des milliers de « cibles » potentielles pour des frappes militaires en pleine guerre. Son auteur : l’un des responsables de l’unité d’élite du renseignement israélien. Cet outil qu’il imaginait existe désormais. Son influence sur les opérations militaires israéliennes à Gaza a été telle que les conclusions de l’IA étaient traitées « comme s’il s’agissait de décisions humaines »

« Officiellement, le système Lavender est conçu pour identifier toutes les opérations suspectes des branches militaires du Hamas et du Jihad islamique palestinien, même celles de bas rang, comme cibles potentielles de bombardements. L’armée s’est presque entièrement fiée à Lavender, qui a recensé jusqu’à 37 000 Palestiniens comme militants présumés (identifiant ces personnes nommément, bornant leurs téléphones et leurs domiciles) susceptibles de faire l’objet de frappes aériennes. »

« L’armée a donné son accord général aux officiers pour qu’ils adoptent les listes de cibles de Lavender, sans exiger de vérification approfondie des raisons qui ont motivé ces choix par le système ni d’examen des données brutes sur lesquelles ils se fondaient. » Une source a indiqué que le personnel humain servait souvent uniquement de simple exécutant pour valider les décisions du système, ajoutant qu’en général, il ne consacrait personnellement qu’une vingtaine de secondes à chaque cible avant d’autoriser un bombardement, juste pour s’assurer que la cible marquée par Lavender était bien… un homme. Et ce, malgré le fait que le système commette ce qui est considéré comme des « erreurs » dans au moins environ 10 % des cas, « et qu’il est connu pour marquer occasionnellement des individus n’ayant qu’un lien ténu avec des groupes militants, voire aucun lien du tout.» « De plus, l’armée israélienne attaquait systématiquement les individus ciblés à leur domicile, généralement la nuit en présence de toute leur famille, plutôt que lors d’opérations militaires. Selon les sources, cela s’expliquait par le fait que, d’un point de vue de renseignement, il était plus facile de localiser les individus chez eux. » Même si l’enjeu semblait plutôt de profiter d’une situation de faiblesse, hors du champ de bataille.

Les pertes de femmes ou d’enfants et de victimes collatérales ne sont, pour l’armée israélienne, qu’une conséquence sans impact sur les choix technologiques opérés. « Le système est conçu pour repérer les cibles à leur domicile ». « Selon deux sources, l’armée a également décidé, durant les premières semaines du conflit à Gaza, que pour chaque jeune militant du Hamas marqué par Lavender, il était permis de tuer jusqu’à 15 ou 20 civils. » C’est ici que les choses ont changé, estime Yuval Abraham, par le passé, l’armée n’autorisait aucun « dommage collatéral » lors des assassinats de militants de bas rang : les dommages collatéraux n’étaient autorisés que pour cibler les hauts responsables. Les dommages ont été intégrés et élargis. 

L’enquête de Yuval Abraham est très précise, et permet de bien saisir les limites de l’outil. 

« Lavender repère les personnes et les inscrit sur une liste de personnes à éliminer » déterminée par calcul à partir des données collectées, sans que l’on sache ce qui constitue ces données, provenant certainement du renseignement. Le terme de cible humaine a longtemps désigné pour l’armée israélienne des officiers supérieurs ennemis qui pouvaient être bombardés à leur domicile (au prix du massacre de leurs familles), mais seulement les officiers supérieurs, « afin de respecter le principe de proportionnalité du droit international ». Mais après le 7 octobre 2023 – date à laquelle des militants du Hamas ont lancé une attaque meurtrière contre des localités du sud d’Israël, faisant environ 1 200 morts et 240 otages –, Tsahal, selon ces mêmes sources, a adopté une approche radicalement différente. L’armée a décidé de désigner toutes les opérations de la branche armée du Hamas comme des cibles humaines, indépendamment du grade ou de l’importance militaire de leurs auteurs. « Lors des conflits précédents, pour autoriser l’assassinat d’une cible humaine, un officier devait suivre une procédure d’incrimination complexe et longue » et notamment procéder à des vérifications. Mais en élargissant la liste des cibles, les vérifications ont été réduites, au profit du ciblage automatisé

L’autorisation d’adopter automatiquement les listes de cibles calculée par Lavender a été prise deux semaines après le lancement de la guerre contre Gaza, après avoir testé un échantillon de cibles proposées par Lavender et constaté que l’affiliation d’un individu au Hamas semblait fiable à 90%. Les décisions de ciblage automatisées sont alors devenues des ordres. Les unités n’ont plus à vérifier les raisons de ces choix, ni à examiner les données sur lesquelles il se fonde. « Dès qu’une personne [marquée] était chez elle, elle devenait immédiatement une cible »… et ses coordonnées étaient transmises à l’aviation chargée de bombarder sa maison. « Il n’y avait plus de politique du « zéro erreur » », remarque un officier. Il n’y a pas eu de volonté de vérifier et d’atténuer les dommages collatéraux (bien au contraire, visiblement). Les 10% d’erreurs (ou plus) sont désormais intégrés comme principe opérationnel. « Des sources ont expliqué que le dispositif Lavender signalait parfois par erreur des individus dont les habitudes de communication étaient similaires à celles d’agents connus du Hamas ou du Jihad islamique palestinien (JIP) — notamment des policiers et des employés de la protection civile, des proches de militants, des résidents portant un nom et un surnom identiques à ceux d’un agent, ou encore des Gazaouis utilisant un téléphone ayant appartenu à un membre du Hamas. » Pour l’armée israélienne, la marge d’erreur du système a été validée comme acceptable.

L’invisible score de cible

« Lavender analyse les informations collectées sur la plupart des 2,3 millions d’habitants de la bande de Gaza grâce à un système de surveillance de masse, puis évalue et classe la probabilité que chaque personne soit active dans la branche militaire du Hamas ou du Jihad islamique palestinien (JIP) – depuis la base d’un échantillon d’entraînement de militants connus. Selon certaines sources, la machine attribue à presque chaque habitant de Gaza une note de 1 à 100, indiquant la probabilité qu’il soit un militant. » 

L’étendue des sources et données utilisées pour procéder à cette analyse n’est pas connue. Visiblement, le système utilise toutes les sources à sa disposition : données des téléphones, connexions aux réseaux sociaux, informations sur le champ de bataille, contacts téléphoniques, photos, informations sur les opérations de l’ennemiLe seul enjeu consiste à déterminer le seuil, le niveau à partir duquel la note attribuée transforme un individu en cible. 

A partir de quelles données et informations, Lavender estime qu’une personne est affiliée au Hamas ? La liste des motifs de suspicions est sans fin puisqu’elle est calculée depuis toutes les données disponibles. Le fait qu’une personne ait appartenu ou ait été proche du Hamas dans le passé mais n’en fasse plus partie est un motif de suspicion. Mais est-il exact ? Pire, souligne l’article : un officier « défendant le recours aux listes de cibles palestiniennes générées par Lavender, a soutenu qu’il était justifié d’investir le temps d’un officier de renseignement pour vérifier l’information uniquement si la cible était un haut commandant du Hamas. « Mais pour un simple militant, il est inutile d’y investir des ressources humaines et du temps », a-t-il déclaré. » On vérifie là où le taux d’erreur est possiblement le plus faible et pas là où le taux d’erreur est possiblement le plus fort ! « Les jours où nous ne trouvions aucune cible [dont le profil justifiait une frappe], nous attaquions à un seuil plus bas. » Glaçant ! Et en abaissant le seuil, le système finit par signaler les membres de la protection civile, des policiers… qui par leur fonction aident le gouvernement du Hamas… mais ne représentent pas une menace directe. D’ailleurs, des données d’agents de la protection civile ont été utilisées pour entraîner Lavender (alors qu’elles auraient dû être écartées) et déterminer les profils à cibler, estime un data scientist en le regrettant car ils mettent ces publics à risque. 

Bien sûr, l’armée israélienne a dénoncé les accusations portées par l’article de Yuval Abraham. Pour Tsahal, l’IA n’est pas utilisée ainsi. Elle n’est qu’un « auxiliaire des décisions ». Toute cible identifiée est vérifiée, assure la communication officielle de l’armée. Mais, selon les sources de Yuval Abraham, « le seul protocole de supervision humaine mis en place avant le bombardement des maisons de militants présumés « juniors » marqués par Lavender consistait en une vérification unique : s’assurer que la cible sélectionnée par l’IA était un homme et non une femme. » Outre les dommages collatéraux, nombreux, pour les civils ciblés par erreur par Lavender, aucun mécanisme de contrôle n’était en place pour détecter l’erreur, comme par exemple, quand les cibles ont pu donner leur téléphone à un autre individu. Lavender, finalement, cible bien plus un téléphone qu’une personne. Ce qui n’est pas sans produire très concrètement des erreurs de frappe.

Obsession téléphonique, obsession domiciliaire

Pour l’armée israélienne, si ses frappes tuent des civils, c’est d’abord en raison des tactiques du Hamas qui utiliserait des réseau de tunnels passant délibérément sous des hôpitaux et des écoles ; ou des ambulances pour se déplacer ; et qui situerait ses moyens militaires à proximité de bâtiments civils pour dissuader les frappes. Des affirmations que les organisations de défense des droits humains jugent fallacieuses et qui viseraient à exonérer Israël de sa responsabilité dans ces pertes. Mais pour les sources d’Abraham, le nombre sans précédent de morts lors des bombardements israéliens actuels serait d’abord lié au fait que l’armée a systématiquement ciblé des personnes à leur domicile, en présence de leurs familles – notamment parce qu’il était plus facile, du point de vue du renseignement, de repérer les maisons familiales grâce à des systèmes automatisés. « L’armée a fait le choix délibéré de bombarder des militants présumés à l’intérieur de maisons civiles où aucune activité militaire n’avait été constatée. Un choix qui reflète la conception du système de surveillance de masse israélien à Gaza. » 

« Afin de détecter en temps réel l’entrée des cibles dans les maisons, divers logiciels automatisés ont été développés. Ces programmes suivent simultanément des milliers de personnes, repèrent leur présence à domicile et envoient une alerte automatique à l’officier chargé du ciblage, qui marque alors la maison pour le bombardement. L’un de ces logiciels de suivi, révélé ici pour la première fois, s’appelle « Où est papa ? ». « On entre des centaines de cibles dans le système et on attend de voir qui on peut éliminer », a déclaré une source connaissant le système. « C’est ce qu’on appelle le ciblage à grande échelle : on copie-colle les listes produites par le système. »

Les données confirment cette politique : durant le premier mois de la guerre, plus de la moitié des victimes – soit 6 120 personnes – appartenaient à 1 340 familles, dont beaucoup ont été entièrement décimées à l’intérieur de leurs maisons, selon les chiffres de l’ONU.»

Quand le rythme des victimes ralentit, il suffit d’ajouter davantage de noms dans le système de suivi, et notamment d’abaisser les grades de ceux qu’on souhaite éliminer. La liste des personnes à abattre s’est considérablement allongée (elle en compterait 36 000 en attente de localisation). Même des mineurs ont été désignés comme cibles de bombardement par Lavender, confie une source, déclarant : « normalement, les opérations concernent les personnes de plus de 17 ans, mais ce n’était pas une condition. »

La prise en compte du coût des armes et l’évolution du seuil des dommages collatéraux

Une fois que Lavender a désigné une cible à assassiner, que l’armée a vérifié son sexe et que le logiciel de suivi a localisé la cible à son domicile, l’étape suivante consiste à choisir les munitions. En décembre 2023, CNN a rapporté que, selon les estimations des services de renseignement américains, environ 45 % des munitions utilisées par l’armée de l’air israélienne à Gaza étaient des bombes non guidées, connues pour causer davantage de dommages collatéraux que les bombes guidées, plus précises (mais plus chères). Le choix des munitions se fait en fonction des immeubles ciblés. Les bombes non guidées sont plus adaptées à de petits immeubles, même si elles font plus de dégâts et donc plus de dommages collatéraux. Cela a notamment été le cas pour les cibles mineures, conduisant à détruire leurs maisons et tous leurs habitants. Selon d’autres sources, le programme d’attaque des militaires du Hamas de bas rang a été réduit voire arrêté du fait de son coût en munitions et en armes. 

Lors d’attaques depuis des systèmes d’IA comme Lavender, le nombre de civils qu’il était permis de tuer avec chaque cible était fixé à 15 à 20 maximum, durant les premières semaines du conflit. « Ces « seuils de dommages collatéraux », comme les appelle l’armée, étaient appliqués de manière systématique à tous les militants présumés, indépendamment de leur grade, de leur importance militaire ou de leur âge ». D’après un officier affecté à une salle d’opérations ciblées, le département de droit international de l’armée n’avait jamais auparavant accordé une « autorisation aussi générale » pour un seuil de dommages collatéraux aussi élevé. « Il ne s’agit pas simplement de pouvoir tuer n’importe quel soldat du Hamas, ce qui est pourtant clairement autorisé et légitime au regard du droit international », a-t-il déclaré. Mais également de tuer des civils qui leur sont liés, ce qui est beaucoup moins conforme au droit international. Sans compter que « toute personne ayant porté un uniforme du Hamas ces deux dernières années pouvait être la cible d’un bombardement, avec 20 civils tués en dommages collatéraux, même sans autorisation spéciale ». « En pratique, le principe de proportionnalité n’était pas respecté », estime l’officier. « Selon certaines sources, le niveau prédéterminé et fixe de dommages collatéraux a permis d’accélérer la création massive de cibles à l’aide du système Lavender, car il a permis un gain de temps ». Pour les frappes aériennes contre les hauts commandants du Hamas, l’armée israélienne autoriserait la mort de « centaines » de civils par cible – « une politique officielle sans précédent historique en Israël, ni même dans les récentes opérations militaires américaines ». Pour atteindre Ayman Nofal, commandant de la Brigade centrale de Gaza, le 17 octobre, l’armée israélienne a autorisé des dégâts collatéraux encore plus élevés. 

« Le général Peter Gersten, commandant adjoint des opérations et du renseignement dans le cadre de l’opération contre Daech en Irak et en Syrie, a déclaré à un magazine de défense américain en 2021 qu’une attaque ayant causé la mort de 15 civils s’écartait de la procédure. Pour ce faire, il a dû obtenir une autorisation spéciale du chef du Commandement central américain, le général Lloyd Austin, aujourd’hui secrétaire à la Défense. » « Avec Oussama Ben Laden, on avait un Indice de pertes non combattantes (IPNC) de 30, mais pour un commandant subalterne, cet IPNC était généralement nul », a déclaré Gersten. « On a longtemps fonctionné avec un IPNC nul. »

Certaines sources d’Abraham confient que cette politique était disproportionnée. Et que les souffrances des Gazaouis touchés par ces bombardements risquent, à long terme, de renforcer le Hamas.  

En fait, expliquent les sources d’Abraham, le nombre de dommages collatéraux autorisé n’a cessé de fluctuer, pour permettre les frappes. Le fait que la plupart des maisons de la bande de Gaza aient déjà été détruites ou endommagées, et que la quasi-totalité de la population ait été déplacée, a également réduit la capacité de l’armée à s’appuyer sur les bases de données de renseignement et les programmes automatisés de localisation des habitants et des habitations. Pour Abraham, lors des conflits précédents, les services de renseignement de l’armée consacraient beaucoup de temps à vérifier la fiabilité des calculs des dommages collatéraux possibles. Mais « après le 7 octobre, cette vérification rigoureuse a été largement abandonnée au profit de l’automatisation »

Visiblement, comme le notait déjà le New York Times, le système fonctionne avec un code couleur : le rouge indique les zones densément peuplées, tandis que le vert et le jaune indiquent les zones relativement vidées de leurs habitants. Le « logiciel calculait le nombre de civils résidant dans chaque maison avant la guerre – en évaluant la taille du bâtiment et en consultant la liste de ses occupants – puis réduisait ces chiffres en fonction de la proportion d’habitants ayant supposément évacué le quartier. » Le problème, bien évidemment, c’est que cette méthode était déconnectée de la réalité. « La source a indiqué que, malgré la connaissance des risques d’erreurs, ce modèle imprécis avait été adopté pour sa rapidité. De ce fait, a-t-elle précisé, « le calcul des dommages collatéraux était entièrement automatisé et statistique », produisant même des chiffres non entiers.»

Enfin, il faut également prendre en compte la latence des frappes. Un décalage important peut se passer entre le moment où les systèmes de suivi comme « Où est papa ? » alerte de l’arrivée d’une cible à domicile et le bombardement… pouvant entraîner la mort de familles entières, sans même que la cible n’ait été atteinte car elle pouvait être repartie. « Nous savions que la cible était chez elle à 20 h. Finalement, l’aviation a bombardé la maison à 3 h du matin. Nous avons alors découvert qu’il avait réussi à déménager avec sa famille dans une autre maison. Deux autres familles avec enfants se trouvaient dans l’immeuble que nous avons bombardé. » Le temps de traitement n’a rien d’immédiat, contrairement à ce que l’on peut croire. 

« Lors des précédents conflits à Gaza, après l’assassinat de cibles humaines, les services de renseignement israéliens procédaient à une évaluation des dégâts causés par les bombardements – une vérification de routine après une frappe afin de déterminer si le commandant supérieur avait été tué et combien de civils avaient péri avec lui. Comme l’a révélé une précédente enquête de +972 et Local Call, cela impliquait d’écouter les conversations téléphoniques des familles endeuillées. Dans le conflit actuel, cependant, au moins concernant le ciblage des militants subalternes par intelligence artificielle, des sources indiquent que cette procédure a été abandonnée par souci de gain de temps. Ces mêmes sources précisent ignorer le nombre de civils réellement tués lors de chaque frappe et, pour les opérations menées par des individus soupçonnés d’appartenir au Hamas ou au Jihad islamique palestinien (JIP) et identifiés par IA, elles ignorent même si la cible a été tuée. »

Hubert Guillaud

La seconde partie de l’article est à lire par ici.

  • ✇Assemblées populaires rimouskoises
  • Septième édition – Été 2026 🏖
    Les assemblées se mettent en mode été !!! Question de profiter du beau temps, des fleurs qui poussent et des oiseaux qui chantent , on vous invite à une assemblée populaire rimouskoise sous la forme d’un pique nique , au Parc Beauséjour. Le tout débutera par l’installation des plats, suivi d’une grande plénière et d’un projet artistique communautaire. Le reste de l’événement se prêtera autant à la discussion en sous-groupes, qu’à la rigolade sur le gazon et aux envies de jouer dehors !
     

Septième édition – Été 2026 🏖

24 mai 2026 à 11:11

Les assemblées se mettent en mode été ☀ !!! Question de profiter du beau temps, des fleurs qui poussent 🌻 et des oiseaux qui chantent 🦩, on vous invite à une assemblée populaire rimouskoise sous la forme d’un pique nique 😋 🧺, au Parc Beauséjour.

Le tout débutera par l’installation des plats, suivi d’une grande plénière et d’un projet artistique communautaire. Le reste de l’événement se prêtera autant à la discussion en sous-groupes, qu’à la rigolade sur le gazon 🌱 et aux envies de jouer dehors 🏸!

On teste une formule potluck, donc si l’envie vous prend de cuisiner et de partager, une table sera installée pour y mettre vos plats et la description de ce qu’ils contiennent (surtout pour les allergies) ! Rien ne vous empêche d’apporter votre propre lunch en alternative ou en complément.

On vous invite aussi fortement à apporter votre vaisselle (plats, ustensiles, verres), mais nous aurons une réserve sur place au cas où. Afin de se laisser le temps de respirer, la table sera prête à accueillir vos plats à 11h30, et quand tout semblera bien installé, la plénière commencera 📣 .

Invitez vos proches et tout le voisinage! ♥

INFO MÉTÉO : il fera beau, c’est certain, MAIS si jamais la température ne se prête pas à une assemblée, elle sera remise au lendemain. On vous fait un bulletin météo quelques jours avant.

INFO-ACCESSIBILITÉ 🧑‍🦽

Le parc Beauséjour, son stationnement et son pavillon de services sont pleinement accessibles aux personnes à mobilité réduite. Le Bilan 2024 du Comité favorisant l’intégration des personnes handicapées de la Ville indique que « Le prêt de matériel adapté est accessible au comptoir de prêt du parc Beauséjour« .

Si vous avez des contraintes ou des questionnements, n’hésitez pas à nous écrire pour qu’on s’assure de bien vous accueillir !!

  • ✇Dans les algorithmes
  • Est-ce la fin de l’ubérisation ?
    Le chercheur italien Antonio Aloisi (qu’on a déjà évoqué plusieurs fois dans nos pages, notamment ici et là) a lancé une passionnante newsletter personnelle, Workable Futures.  Dans sa dernière édition, il enterre l’économie des plateformes de travail. L’adoption d’une directive européenne « timidement audacieuse » sur les travailleurs des plateformes a fini par ramener un peu de réalité dans un monde de mythes surmédiatisés, explique-t-il. En fait, on dit souvent que le droit est en retard p
     

Est-ce la fin de l’ubérisation ?

21 mai 2026 à 01:00

Le chercheur italien Antonio Aloisi (qu’on a déjà évoqué plusieurs fois dans nos pages, notamment ici et ) a lancé une passionnante newsletter personnelle, Workable Futures

Dans sa dernière édition, il enterre l’économie des plateformes de travail. L’adoption d’une directive européenne « timidement audacieuse » sur les travailleurs des plateformes a fini par ramener un peu de réalité dans un monde de mythes surmédiatisés, explique-t-il. En fait, on dit souvent que le droit est en retard par rapport au rythme des évolutions technologiques, mais il semble bien que nous devrions reconsidérer la question et constater que le droit est en avance. Après plus de 10 ans de poudre aux yeux, aucune plateforme de l’économie collaborative en Europe ne peut se targuer d’une rentabilité solide, malgré le lobbying intense en leur faveur et les financements sans fin du capital risque qui sont venus subventionner le mode de vie des plus aisés que ce soit en proposant des livraisons ou des courses en voiture de luxe à prix cassé. Le grand cimetière de l’innovation est désormais rempli de startups qui proposaient d’ubériser tout et n’importe quoi. « Ce qui pu passer pour une voie vers la rentabilité s’est révélée guère plus qu’une redistribution des pertes, reportée sur les travailleurs et les fournisseurs. Même dans sa version la plus « optimisée » (celle qui repose sur le travail forcé), le modèle peine à générer un profit durable.» 

« Depuis des années, des armées d’avocats se disputent sur le dilemme épineux de savoir si les travailleurs indépendants doivent être considérés comme des salariés ou des travailleurs à leur compte ». « Les traditions juridiques nationales peuvent diverger, mais le constat est clair : le pouvoir d’exercer un contrôle absolu sur les travailleurs (qualifiés, à juste titre, de « subordonnés ») s’accompagne du devoir de garantir stabilité et protection. Le risque commercial doit être supporté par les fondateurs, et non transféré aux employés. Plus important encore, dans la plupart des pays occidentaux, ce modèle sous-tend un système de protection sociale solide, où les travailleurs financent leur propre sécurité sociale par le biais de cotisations salariales. Depuis l’avènement du capitalisme, c’est ainsi que les entreprises fonctionnent, avec un certain succès, à moins qu’elles ne choisissent de se réfugier dans un monde numérique d’exception. »

Des armées d’avocats, de politiciens, d’universitaires, d’entrepreneurs et d’éditorialistes  ont tenté de nous convaincre  que « la notion traditionnelle de subordination ne saurait s’appliquer à des structures organisationnelles aussi flexibles, voire imprévisibles ». « La directive européenne sur le travail sur plateforme affirme en substance qu’un modèle économique basé sur une plateforme n’est pas fondamentalement incompatible avec une relation de travail. Ce principe, bien que non révolutionnaire, a été salué à juste titre comme une avancée majeure. La plupart des observateurs ont également averti que l’introduction d’une présomption de travail n’est qu’un point de départ. » 

Ce dispositif procédural n’a aucun pouvoir miraculeux. Intégrer les travailleurs précaires dans le champ d’application du droit du travail ne résout pas, en soi, les problèmes de fond auxquels ils sont confrontés. La prochaine étape devrait consister à examiner la pertinence des dispositions relatives au travail dans des contextes et pour des travailleurs qui ne correspondent pas pleinement à l’idéal dominant. Le constat est sans appel, estime le chercheur. « Nous avons déployé une énergie intellectuelle considérable pour finalement ne pas légitimer un phénomène qui n’a jamais été conçu pour être légitime, et encore moins conforme à la loi ». « La réalité s’est avérée dure pour les plateformes », ironise le chercheur. « Le problème n’a jamais été que le droit était en retard sur l’innovation, mais que les modèles économiques étaient déconnectés de la réalité ». Nous avons été abusés par un « entreprenariat factice ». Ce sont les projets d’ubérisation qui sont bidons, pas le droit qu’il faut changer. 

« Cependant, les pratiques testées dans ce contexte sont depuis devenues un modèle pour des entreprises moins scrupuleuses. La surveillance intégrée aux applications de livraison de repas est désormais une fonctionnalité du tableau de bord collaboratif de votre employeur ; ce qui a été testé dans les centres d’appels est maintenant le modèle pour les annotateurs de données (ces travailleurs qui nettoient les ensembles de données extraits par ChatGPT). Le modèle de rémunération à la tâche s’est infiltré dans l’enseignement supérieur, la santé et le secteur culturel, dans un cycle sans fin de reproduction de la même logique. Les données que nous partagions autrefois avec légèreté en échange d’un bon de réduction sont devenues la base d’une nouvelle infrastructure prédatrice. »

« Les tribunaux du monde entier sont toujours englués dans des litiges concernant le statut d’emploi des travailleurs des plateformes, le temps de travail non rémunéré et la discrimination algorithmique. Pendant ce temps, sans grande finesse, l’entreprise orchestre discrètement l’obsolescence programmée de ses chauffeurs (et la sienne), façonnant les attentes quant à la suite des événements, marquée par une dégradation progressive des conditions de travail et la promesse d’une automatisation complète. »

« Le caractère pernicieux de cette stratégie explique son attrait. Les travailleurs sont considérés comme un simple obstacle à éliminer. Or, c’est faux : même lorsqu’ils sont relégués au second plan dans les champs des Pouilles à la récolte des légumes, sur le marché mondial en ligne de l’étiquetage des données, contraints de laver les sols de supermarchés prétendument entièrement automatisés ou embauchés pour surveiller des machines défaillantes (comme les superviseurs de véhicules autonomes forcés de se déguiser en sièges auto pour donner l’illusion de voitures fonctionnant sans intervention humaine). Ce système repose sur une main-d’œuvre massive et sous-payée, une armée de maîtres numériques maniant des algorithmes impitoyables, et la crédulité, la complaisance et la superficialité du reste d’entre nous. L’économie des petits boulots est morte. Il était temps ». Aloisi sait pourtant que la directive des plateformes ne suffira pas. L’économie des petits boulots est morte « et pourtant elle persiste ». « Un modèle économique qui n’a jamais été viable a néanmoins réussi à remodeler la perception du travail chez certains, une supercherie après l’autre. » Le risque est fort que cette perception continue d’infuser en continuant à niveler les salaires et les statuts par le bas. Avant que nous enterrions définitivement son cadavre, il est probable qu’elle aura fait encore beaucoup de mal à bien des travailleurs de bien des secteurs. 

La dérégulation est pour les perdants 

Dans la première édition de sa newsletter, Antonio Aloisi expliquait déjà que « la dérégulation est pour les perdants », en revenant sur la mauvaise idée européenne, suite au rapport Draghi, de porter une forme de dérégulation avec le projet de digital omnibus. Or, rappelle le chercheur, « l’affirmation selon laquelle la croissance de l’UE serait bloquée à cause de l’ensemble des règles juridiques que nous nous sommes imposées est, pour être honnête, sans fondement. Sans vouloir détourner le regard, les causes profondes se trouvent ailleurs : une intégration insuffisante, des marchés financiers fragiles, une culture de l’aversion au risque, des politiques migratoires inadaptées et des règles d’attraction des talents inefficaces » (autant de pistes, on s’en souvient, mises en avant par Anu Bradford). On le voit dans les discussions sans fin autour du Digital Omnibus européen qui réécrivent les textes européens sous prétexte de dérégulation, reportant ses échéances d’une correction l’autre. Ceux qui critiquent l’approche légaliste de l’UE ne seront jamais satisfaits : ils continuent de réclamer toujours plus de simplification créant une Union toujours plus « économiquement dépendante, technologiquement subordonnée et stratégiquement faible ». De l’autre côté, les entreprises sérieuses qui avaient déjà mis en place des protocoles pour se conformer aux dispositions législatives seront assez légitimement mécontentes. « Elles se percevront comme les naïfs du village dans un monde où règne une culture managériale déconnectée de la réalité. Refuser de se conformer et préférer se plaindre, d’une certaine manière, s’avère payant. Ce sentiment peut être extrêmement dangereux, comme dans le cas classique de l’évasion fiscale : pourquoi payer si tout le monde contourne allègrement les règles ? » La perspective d’une impunité totale au prétexte de l’innovation ne nous conduit nulle part. 

Pour Aloisi, le risque est fort que l’innovation ne devienne un concept vide de sens. Y’a-t-il vraiment un chef d’entreprise pour affirmer que sa startup a échoué « à cause d’une politique de cookies trop stricte ou des exigences du RGPD ? », ironise-t-il. 

La réalité n’est pas celle-ci, rappelle Aloisi. En Europe, des entreprises développent des produits et services de pointe dans des secteurs essentiels, de l’aéronautique à l’industrie pharmaceutique, de l’énergie aux microprocesseurs. Ces exemples illustrent une philosophie radicalement différente, qui s’attaque aux défis sociétaux majeurs plutôt que de fabriquer des chatbots pour des rencontres amoureuses ou des images pédopornographiques. Une « innovation patiente qui fait progresser la civilisation ». « Si une entreprise « disruptive » ne peut survivre parce qu’elle doit se conformer à des règles que la plupart d’entre nous suivons, c’est peut-être l’occasion de réévaluer la viabilité de son modèle économique. C’est un service que nous pouvons rendre à la véritable notion d’innovation, celle qui ne se contente pas de détruire, mais qui contribue à bâtir un monde meilleur. » « Les appels à démanteler la réglementation européenne en matière de développement durable et de numérique peuvent facilement se retourner contre ses auteurs. Il est facile de comprendre qu’un repli de l’UE engendrerait une fragmentation, une instabilité et une concurrence accrues entre les États membres pour occuper un espace ou combler un manque. C’est là que réside l’erreur de la déréglementation : ce processus ne profite ni aux PME européennes, ni à la souveraineté ou à la compétitivité de l’UE, ni à la position des consommateurs, des travailleurs ou des citoyens. C’est un fléau déguisé en bénédiction. Une option perdant-perdant qui ne ferait qu’éroder davantage la confiance dans les institutions, les règles et les dirigeants. » Nous devrions être plus sages et changer de cap, conclut-il. La dérégulation ne nous conduit nulle part. 

Hubert Guillaud

PS : Dans La Croix, Mimoun El Alami, de la Coopérative d’activité et d’emploi Stairling et Yannick Puisset, dirigeant de la coopérative d’activité et d’emploi Coop & Bât, signaient une tribune pour pointer que le statut de micro-entrepreneur, en France, est une bombe à retardement, dénonçant un statut concernant désormais 3,186 millions de personnes en France, sans droits suffisants. « Ce à quoi nous assistons ressemble à une réémergence du prolétariat. Pas un retour aux usines du XIXe siècle, mais à l’atomisation de millions de travailleurs, cols blancs comme cols bleus, seuls face à leurs clients, payés à la tâche, sans filet de sécurité. Le XXe siècle avait construit patiemment des structures de protection collective. Le statut de microentrepreneur, choisi par défaut, les contourne. » Des organisations comme le Syndicat des indépendants et des TPE ou la Fédération nationale des autoentrepreneurs portent des revendications précises : meilleure couverture maladie, accès à la formation, droits à la retraite. « Leur audience croissante dit quelque chose du vide institutionnel que ressentent des millions de travailleurs. » Avec le portage salarial et les Coopératives d’activité et d’emploi, ces modèles de protection sociale ne demandent qu’à grandir. Pour l’instant, les pouvoirs publics ne les aident pas suffisamment.

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  • Le cauchemar de Lessig. If « Code Is Law », what da fuck is « Vibe Coding » ?
    Rapidement quelques réflexions construites en préparant mon intervention lors d’une journée autour de l’IAG organisée par l’APDEN de Poitiers. Merci à toute l’équipe pour l’invitation et l’organisation.   Ecrire du code. Arthur Mensch est Le PDG de Mistral AI, entreprise spécialisée dans l’IA et « licorne » française. Il vient d’être auditionné par l’assemblée nationale. Si vous vous intéressez au sujet, l’entretien est assez intéressant même s’il faut très souvent faire la part de ce qui relèv
     

Le cauchemar de Lessig. If « Code Is Law », what da fuck is « Vibe Coding » ?

20 mai 2026 à 12:27

Rapidement quelques réflexions construites en préparant mon intervention lors d’une journée autour de l’IAG organisée par l’APDEN de Poitiers. Merci à toute l’équipe pour l’invitation et l’organisation.

 

Ecrire du code.

Arthur Mensch est Le PDG de Mistral AI, entreprise spécialisée dans l’IA et « licorne » française. Il vient d’être auditionné par l’assemblée nationale. Si vous vous intéressez au sujet, l’entretien est assez intéressant même s’il faut très souvent faire la part de ce qui relève de la réalité de cette firme (et qui peut être étendu à d’autres semblables) et la dimension très prégnante de l’opportunité de lobbying qui lui est ainsi offerte (mais c’est le jeu, il fait son taff, et il le fait plutôt très bien).

Deux séquences, ou plus exactement deux phrases m’ont beaucoup frappé dans cette intervention de presque une heure trente.

« Aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. » Je répète et souligne : « Aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. »

Et il poursuit : « Aujourd’hui vous n’êtes plus un artisan, vous êtes un manager, donc vous demandez à des agents (IA) d’écrire le code pour vous. Vous donnez les spécifications ; vous êtes un donneur d’ordre. » (la séquence est accessible à partir de 1h 8 min et 41 sec.

Et là quand j’entends ça j’ai plein de questions.
Première question : est-ce que c’est vrai ? Alors disons oui et non. Pour en avoir échangé avec des collègues informaticien.ne.s dont certain.e.s ont également travaillé dans ces grands groupes (Google et Facebook), disons que oui c’est vrai il existe des ingénieurs / développeurs qui n’écrivent plus de ligne de code, mais il existe aussi toujours quand même qui codent les agents IA qui à leur tour vont coder à la place d’autres ingénieurs et/ou développeurs. Il y a d’ailleurs une expression dédiée, on appelle cela du « Vibe Coding » qui consiste à créer du code informatique (par des initiés ou des non-initiés) en utilisant du langage naturel grâce à l’IA.

Deuxième question : est-ce que c’est grave ? Je n’ai pas la réponse à court terme mais à moyen terme j’ai l’absolue certitude que cela l’est. Et que cela l’est éminemment.

Troisième question : est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Pour répondre, je vous propose de transposer la situation du PDG d’une boite d’IA expliquant que ses ingénieurs n’écrivent plus de ligne de code pour … coder, à la situation, par exemple, d’un ou d’une responsable de formation, d’un ou d’une enseignante, qui dirait : « je n’ai plus aucun étudiant / élève qui ait besoin de comprendre les concepts et notions que je manipule pour leur transmettre un savoir et qu’ils soient en capacité d’en produire de nouveaux à leur tour. Et là c’est, convenez-en, tout à fait vertigineux. Alors oui bien sûr, comparaison n’est pas raison, les ingénieurs d’Arthur Mensch ne sont pas les élèves ou étudiants dans nos classes et nos amphis, et oui bien sûr le code est un langage mais on pourrait philosopher quelques heures (en relisant Saussure, Chomsky, Wittgenstein et quelques autres) sur le fait qu’il est ou non une langue. Mais vous voyez l’idée.

Quatrième question. Si l’on s’accorde sur le fait que le code est une langue ou à tout le moins un langage, quand vous n’écrivez ou ne parlez plus une langue, au bout de combien de temps cessez-vous de la comprendre et de la maîtriser ? Arthur Mensch le dit lui-même, il est de cette génération « d’artisans du code » (il a 33 ans), il a appris cet artisanat et il dit aussi que cela lui a plu. Mais une autre génération arrive, qui n’aura plus la nécessité d’apprendre, ou d’apprendre autant. Alors que feront-ils ? Et s’ils n’écrivent plus une ligne de code mais doivent continuer de fabriquer des applications, alors que feront-ils … sans code ? Autre vertige.

Alors oui je sais, entre ce que dit Arthur Mensch, et le contexte et la place depuis lesquels il dit cela, il y a tout de même une série de nuances à apporter. Pour autant, dans le champ scientifique qui est le mien (les sciences de l’information et de la communication), il nous appartient précisément de prendre des énoncés pour ce qu’ils disent dans l’instant, autant que pour ce qu’ils installent aussi en terme de narration sociale plus ou moins implicite. Et Arthur Mensch « incarnant » et portant le discours technophile, accélérationniste et dérégulateur autour de l’IA, ce qu’il dit (même si cela n’est que 2 minutes dans une vidéo d’une heure trente) est en soi un énoncé particulièrement performatif auprès de celles et ceux qui l’écoutent. Et ce que dit Arthur Mensch c’est que « aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. » Comprenez et entendez que donc tous les ingénieurs dans toutes les entreprises d’IA qui sont ou se rêvent en futures licornes, n’écrivent et n’écriront plus une ligne de code ou en tout cas n’ont et n’auront plus vocation à le faire. Juste du Vibe Coding.

Le cauchemar de Lessig.

« Code Is Law. » (traduit en français par Framasoft). « Le code c’est la loi. » C’est un livre (paru en 1999, « Code And Other Laws of Cyberspace« ) et un article (paru en 2000). C’est l’un des textes fondateurs de la culture numérique. Publié au début des années 2000, absolument fondamental et totalement visionnaire, Lawrence Lessig (professeur de droit, spécialiste de propriété intellectuelle, inventeur des licences Creative Commons, etc.), Lawrence Lessig y explique notamment que le code est un régulateur, que le code décide et que le code :

« définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule. »

 

Et il poursuit en expliquant que :

Des gens choisissent la manière dont le code effectue tout cela. Des gens écrivent ce code. Dès lors le choix n’est pas de savoir si les gens pourront choisir la manière de réguler le cyberespace. D’autres gens – les codeurs – le feront. Le seul choix est de savoir si nous jouerons collectivement un rôle dans leurs choix – et si nous pourrons alors déterminer la manière dont ces valeurs se régulent – ou si nous autoriserons collectivement ces codeurs à décider de ces valeurs à notre place. 

 

D’où ma dernière question : if « Code Is Law », then what da fuck is Vibe Coding ?

Le « Vibe Coding », un monde dans lequel les entreprises les plus puissantes en IA n’auraient que des ingénieurs et des développeurs n’écrivant plus de ligne de code, ce monde c’est le cauchemar de Lawrence Lessig et notre cauchemar à toutes et tous. Car si les codeurs eux-mêmes sont à distance du langage ou de la langue par laquelle ils installent des valeurs dans le code, s’ils ne parlent ou n’entendent plus cette langue et s’ils se réduisent à des fonctions de « managers d’agents IA – faussement – autonomes », alors comment elles et eux en première ligne, et surtout comment nous toutes et tous en première cible, comment serons-nous encore capables de jouer collectivement un rôle dans la circulation et l’établissement de ces valeurs, de ces agendas politiques, économiques, idéologiques, que le code véhicule et qui n’ont jamais été aussi puissants et déterminants, et dans le même temps jamais à ce point été inféodés à des intérêts presqu’uniquement marchands, mafieux et singuliers ?

Si le code se passe de développeurs autres que des agents non-humains, alors la question de la maîtrise des valeurs que le code véhicule devient une non-question, un inquestionnable.

« Un algorithme c’est la décision de quelqu’un d’autre » me faisait l’honneur d’écrire Antonio Casilli dans la préface à l’un de mes tout premiers ouvrages. Et ce quelqu’un n’était pas extrêmement compliqué à trouver, à isoler, et à questionner. Mais un algorithme « vibe codé » c’est la décision de … qui ?

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » écrivait Wittgenstein.

L’intelligence c’est de l’énergie (et la connerie c’est de l’énergie moins chère).

Arthur Mensch dit aussi plein d’autres trucs qui installent des narratifs extrêmement clairs et puissants dans leur fonction d’agenda. Par exemple à plusieurs reprises il répète qu’il faut réfléchir ou considérer l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie, à l’électricité. Alors bien sûr il parle de l’intelligence artificielle. Mais il ne dit pas « intelligence artificielle », il dit juste « intelligence ». Et ce n’est pas « juste » une omission ou un raccourci. C’est l’endroit d’où il parle, celui d’où il est situé, c’est l’énoncé de son futur probable et de son futur désiré, d’un futur qui répond à « son » agenda propre. Un mode dans lequel en effet l’intelligence se capte, se stocke, se transmet et se calcule comme l’énergie, comme l’électricité. D’ailleurs et c’est aussi extrêmement frappant, à plusieurs reprises et sur plusieurs questions, il commence toujours par répondre en nombre de kilowatts ou de mégawatts. C’est son unité de mesure, son mètre étalon et ce sur presque l’ensemble des questions qui lui sont posées et adressées. Tout se calcule en kilowatts ou mégawatts. Tout est là. Toutes les réponses sont là. Un mètre étalon. Qui est aussi son plus grand talon d’Achille (à lui et à l’ensemble de l’industrie extractiviste de l’IA).

 

 

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  • Scam : comment réguler la fraude financière produite par les  deepfakes ?
    Les deepfakes, ces images et vidéos convaincantes générées par l’IA représentant de vraies personnes, sont de plus en plus utilisées pour escroquer des individus partout à travers le monde. Mais la régulation est à la traîne, estiment les chercheuses de Data & Society dans un intéressant rapport sur le phénomène, qui montre que la vigilance individualisée ne suffit pas à répondre à ces fraudes industrialisées. Il nous faut améliorer la responsabilité institutionnelle, expliquent-elles.  C
     

Scam : comment réguler la fraude financière produite par les  deepfakes ?

20 mai 2026 à 01:00

Les deepfakes, ces images et vidéos convaincantes générées par l’IA représentant de vraies personnes, sont de plus en plus utilisées pour escroquer des individus partout à travers le monde. Mais la régulation est à la traîne, estiment les chercheuses de Data & Society dans un intéressant rapport sur le phénomène, qui montre que la vigilance individualisée ne suffit pas à répondre à ces fraudes industrialisées. Il nous faut améliorer la responsabilité institutionnelle, expliquent-elles. 

Ces arnaques par usurpation d’identité qui visent à escroquer des individus ou des entreprises sont difficiles à poursuivre, car les auteurs se trouvent souvent très loin de leurs victimes. Reste que les préjudices sont bien réels : pertes financières, atteinte à la réputation des personnes dont l’identité est usurpée… 

Omniprésentes, fréquentes… Ces fraudes semblent surtout impunies et érodent la confiance dans les intermédiaires par lesquels elles passent. « Avec les outils d’IA mis à sa disposition, l’escroquerie est devenue une industrie sophistiquée et mondialisée, qui utilise ces outils pour étendre ses effets et sa crédibilité », comme le disaient déjà les chercheurs dans une première enquête sur le sujet. L’IA a permis d’améliorer leur ampleur, leur portée et leur pouvoir de persuasion. « Lorsque ces deepfakes sont combinés à des informations personnalisées, souvent obtenues par le biais de fuites de données, les escroqueries deviennent encore plus convaincantes, remettant en question la capacité réelle des individus à détecter la tromperie. Les escrocs utilisent fréquemment des publicités sur les réseaux sociaux pour identifier et cibler des victimes potentielles, puis poursuivent les interactions vers des applications de messagerie privée, où la surveillance est limitée et le traçage des activités frauduleuses devient beaucoup plus difficile. » Le rapport rapporte nombre d’exemples de fraudes dans nombre de pays qui ont émaillé l’actualité récente. 

L’évaluation des préjudices est elle-même difficile, tant les techniques sont différentes et du fait que très peu de victimes signalent les incidents. Aux États-Unis, le Centre des services financiers de Deloitte estime que les pertes liées à la fraude attribuable à l’IA générative pourraient passer de 12,3 milliards de dollars en 2023 à 40 milliards de dollars d’ici 2025, en raison à la fois des progrès techniques et des vulnérabilités en matière de cybersécurité. Le rapport de Resemble AI (qui tient à jour une base de données sur les incidents) estime que la fraude financière par deepfakes a causé près de 350 millions de dollars de pertes financières au deuxième trimestre 2025. Ce chiffre sous-estime probablement l’ampleur des pertes, car la fraude est notoirement sous-déclarée

L’étude de Data & Society s’intéresse aux acteurs qui facilitent l’escroquerie, notamment les réseaux sociaux qui aident les escrocs à atteindre leurs victimes et à améliorer l’usurpation d’identité et les applications de messagerie qui fournissent l’infrastructure au phishing et permettent de détourner les victimes des espaces publics et de les emmener dans des canaux où la surveillance est minimale et l’intervention difficile. Nombre de faux sites qui vont permettre l’hameçonnage sont également accessibles facilement. Pourtant, c’est souvent la disponibilité de publicités frauduleuses chez Meta par exemple, qui se révèle une des portes d’entrée de l’escroquerie. « La capacité de cibler les publicités en fonction des centres d’intérêt, des données démographiques et d’autres facteurs est utilisée comme une arme par les escrocs ».

L’autre porte d’entrée sont les réseaux de télécommunications et notamment le spam via SMS (selon une étude sur les 1,3 millions de signalement des usagers britannique d’un service anti-spam, 40% des SMS problématiques reçus relèveraient de l’escroquerie, et malgré le déploiement de pare-feu SMS par les opérateurs qui en arrêtent beaucoup). Mais là encore, les pratiques évoluent, le phishing par URL est de plus en plus souvent remplacé par des tactiques conversationnelles.

Enfin, le rapport accable également les institutions financières elles-mêmes, puisque toutes les escroqueries utilisent des systèmes de paiement, des possibilités de virement ou d’accès aux comptes des usagers visant à contourner les procédures de vérification, entraînant des transferts rapides et difficiles à annuler une fois effectués. « Contrairement aux victimes individuelles, les institutions financières peuvent observer les schémas de transactions sur différents comptes, clients et au fil du temps, ce qui leur permet de détecter des anomalies telles que des pics soudains de transferts vers de nouvelles destinations, des paiements coordonnés vers certains comptes ou des transactions répétées associées à des escroqueries par usurpation d’identité ». « Les obligations de lutte contre le blanchiment d’argent et de connaissance du client (KYC) voir notre article sur la débancarisation expliquant ces enjeuxpositionnent formellement les banques comme des acteurs de première ligne dans la détection et la perturbation de la fraude, mais ces cadres n’ont pas été conçus en tenant compte de l’usurpation d’identité facilitée par l’IA. » 

Les enquêtes journalistiques les plus détaillés sur la nature mondiale et opaque de la fraude financière facilitée (ici et notamment) par les deepfakes montrent que ces escroqueries sont rendues possibles via des sociétés écrans, des comptes offshore et des cryptomonnaies qui permettent de brouiller les pistes des extorsions. Le rapport 2025 de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime montre que l’utilisation de l’IA pour la fraude est particulièrement répandue dans les pays d’Asie du Sud-Est comme la Thaïlande et le Cambodge. Les « usines à fraude » et les « centres d’escroquerie » (dont beaucoup reposent sur le travail forcé et la traite des êtres humains, comme le montrent Mark Bo, Ivan Franceschini et Ling Li dans leur terrifiant livre, Scam, Verso, 2025) combinent des outils de traduction basés sur l’IA et des techniques avancées de clonage vocal pour usurper l’identité de membres de la famille, d’employeurs et de personnalités publiques afin d’extorquer de l’argent grâce à des escroqueries téléphoniques et vidéo sophistiquées et de plus en plus difficiles à détecter, comme le pointait récemment 404 média, montrant que désormais les systèmes vidéos permettent d’imiter le visage de n’importe qui sans qu’il soit possible de le confondre (par exemple, en lui demandant de passer sa main devant son visage, ce qui a longtemps déformé l’image du visage : ce n’est plus le cas !).

Les réponses réglementaires, elles, sont principalement basées sur la prévention et sur le démantèlement rapide des escroqueries. Pas sûr que cela suffise. Le rapport énumère nombre de mesures que prennent les pays et les acteurs financiers en la matière. Dans le podcast de Tech Policy Press, Alice Marwick, directrice de la recherche chez Data & Society, et Anya Schiffrin, codirectrice du pôle politique technologique et innovation de l’École des affaires internationales et publiques de l’Université Columbia, co-autrices du rapport, expliquent que les réponses face au problème ne sont pas toutes à la traîne. A Taïwan, par exemple, les plateformes sont désormais tenues responsables de certains deepfakes, notamment publicitaires. Mais surtout, elles dénoncent une chaîne d’approvisionnement des arnaques : « il y a ceux qui conçoivent les arnaques et ceux qui les diffusent », et parmi ces derniers ont trouve les plateformes publicitaires comme Meta, des banques, des opérateurs télécoms… Les publicités frauduleuses sont le premier étage des arnaques. Celles-ci ne sont pas nécessairement très sophistiquées, l’une des plus cliquées était une publicité pour McCormicks, la marque d’épices américaine et elle proposait simplement aux gens d’envoyer 20$ contre un présentoir. Elle a été diffusée dans les flux publicitaires de Facebook au milieu de publicités d’entreprises légitimes. Facebook est aujourd’hui au coeur du problème et il n’est pas contraint à agir. Quant aux problèmes des arnaques par SMS, le filtrage des opérateurs n’est pas assez fort :  « nous pourrions exiger davantage d’innovation de la part des opérateurs de téléphonie mobile et des fournisseurs de réseaux télécoms ». Pour les chercheuses, la traque des criminels ne suffit pas. Il faut trouver les moyens d’agir sur les intermédiaires qu’ils mobilisent. 

Justin Hendrix de Tech Policy Press évoque également l’initiative du Check My Ads Institute qui propose d’imposer aux plateformes des systèmes de contrôle et de vérifications de leurs clients. Pour Alice Marwick, pour l’instant, les législations contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme ont surtout porté sur les banques et institutions financières, mais assez peu sur les plateformes sociales. Mais celles-ci ne cessent de répéter que c’est trop compliqué à mettre en œuvre. La réponse est un peu facile, vous ne trouvez pas ?

« À la fin de notre premier article sur les arnaques, nous abordons le problème du spam et ses nombreuses similitudes avec celui des arnaques. Le spam menaçait de rendre la messagerie électronique quasiment inutilisable. Ce problème a été résolu grâce à la combinaison de trois facteurs. Premièrement, la réglementation. La loi CAN-SPAM a instauré des sanctions pour l’envoi de spams. Deuxièmement, l’amélioration des techniques. Grâce à un meilleur savoir-faire et à des technologies plus performantes, Google et d’autres ont intégré des filtres anti-spam plus efficaces dans les boîtes de réception. Troisièmement, l’évolution des mentalités a permis aux utilisateurs de mieux identifier les spams. Je pense que pour lutter efficacement contre les arnaques, nous aurons besoin de ces trois éléments », conclut Marwick.

Aux Etats-Unis, la fédération des consommateurs vient de lancer des poursuites judiciaires contre Meta en raison de la manière dont l’entreprise laisse prospérer les arnaques sur sa plateforme, rapporte Wired. Pour faire bouger le sujet, il va falloir effectivement que les victimes mobilisent plus activement le législateur.

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  • De la montée de la contestation de l’IA à l’école
    Dans le New Yorker, l’écrivaine Jessica Winter revient sur l’invasion de l’IA à l’école. Elle pensait être tranquille jusqu’à ce que ses enfants entrent au lycée au moins. Il n’en a rien été. Sa fille de 11 ans qui vient d’entrer au collège a reçu un Chromebook sur lequel Gemini était préinstallé. Quelque soit les travaux qu’elle doit y accomplir, d’innombrables messages lui proposent de l’aider à écrire, à modifier ses présentations, à générer des images… Désormais l’IA est là. « Elle lit ses p
     

De la montée de la contestation de l’IA à l’école

19 mai 2026 à 01:00

Dans le New Yorker, l’écrivaine Jessica Winter revient sur l’invasion de l’IA à l’école. Elle pensait être tranquille jusqu’à ce que ses enfants entrent au lycée au moins. Il n’en a rien été. Sa fille de 11 ans qui vient d’entrer au collège a reçu un Chromebook sur lequel Gemini était préinstallé. Quelque soit les travaux qu’elle doit y accomplir, d’innombrables messages lui proposent de l’aider à écrire, à modifier ses présentations, à générer des images… Désormais l’IA est là. « Elle lit ses poèmes et connaît ses mots de passe. Elle l’observe constamment à travers l’écran. » 

Aux Etats-Unis, aucune entreprise d’IA ne détient de monopole sur l’école. Mais elles sont présentes partout. Dans les écoles publiques de Boston, les élèves de sixième utilisent les chatbots d’OpenAI et d’Anthropic pour se préparer aux tests standardisés. Dans les districts scolaires de New York et de Los Angeles, entre autres, des élèves de maternelle interagissent avec Amira, un robot de lecture ludique qui enregistre leur voix afin de leur fournir des commentaires personnalisés grâce à l’IA. Un parent d’élève d’école publique de Brooklyn a raconté qu’en cours d’arts plastiques, les élèves de CE1 pouvaient créer des œuvres avec l’IA grâce à Adobe Express for Education… « Le soutien à l’IA générative dans les écoles primaires et les collèges repose sur la conviction qu’une initiation précoce à cette technologie favorisera la culture numérique, donnera aux élèves des bases en ingénierie et les préparera à un avenir où la plupart des professions seront fortement influencées par l’IA. » 

Des outils… pour fidéliser les enfants

Dans le cadre d’un des procès contre les géants du numérique aux Etats-Unis, des documents internes de Google ont montré que la motivation de Google à fournir des outils aux écoles visait à « fidéliser les enfants à vie », rappelait le journaliste Tyler Kingkade pour NBC News en janvier. Pour Sarah Gardner, la responsable de Heat Initiative, une association de parents militants critique des plateformes de médias sociaux, nous devrions surtout nous interroger pour savoir pourquoi nous laissons les géants du numérique s’accaparer le marché scolaire. Et notamment Google, qui domine largement ce marché. « Selon les cabinets d’études de marché, les écoles représentent aujourd’hui 80 % des achats de Chromebooks. En 2017, Google annonçait que plus de la moitié des élèves des écoles publiques américaines utilisaient ses applications et produits pour leurs travaux scolaires. En 2021, ce chiffre dépassait les 170 millions d’élèves et d’enseignants à travers le monde. » 

Jessica Winter pointe de nombreuses études qui montrent les limites de l’usage de l’IA dans le cadre scolaire. La Brookings Institution a publié une analyse préliminaire sur l’IA et l’éducation des enfants, combinant l’analyse d’environ quatre cents études et des centaines d’entretiens avec des élèves, des parents, des enseignants et des spécialistes des technologies. Cette analyse conclut que les outils d’IA « compromettent le développement fondamental des enfants »

Même certains défenseurs de l’IA dans l’éducation reconnaissent que l’IA présente des risques cognitifs et socio-émotionnels importants pour les jeunes. Amanda Bickerstaff est la cofondatrice et présidente de l’organisation AI for Education, qui propose des formations aux enseignants et aux élèves sur l’intelligence artificielle générative. « Les enfants de moins de dix ans ne devraient pas utiliser de chatbots », explique-t-elle. « Ces outils requièrent une expertise et des compétences d’évaluation que même de nombreux adultes ne possèdent pas. » La décision de Google de rendre Gemini accessible à tous les âges, a-t-elle ajouté, est l’une des rares fois de sa carrière où elle a perdu le sommeil à cause d’une question professionnelle. Elle se souvient avoir pensé : « ils savent pertinemment que cela va être néfaste pour les enfants, et pourtant, ils persistent. » Bickerstaff poursuit : « Je ne pense pas qu’ils se posent des questions fondamentales comme : “Si un enfant peut immédiatement créer une image au lieu de la dessiner, qu’adviendra-t-il de sa capacité à réfléchir et à dessiner par lui-même ?” » Drew Bent, responsable de la recherche en éducation chez Anthropic, répond : « Ce n’est pas à nous, en tant qu’entreprise, de dire : “Utilisez l’IA à tel âge, pas à tel autre.” » 

La fille de Winter a réalisé une présentation qui comportait nombre de défauts. L’IA lui a proposé de les corriger. Mais elle est restée imperturbable face à la proposition : « Je préfère la mienne, parce qu’elle est originale et que j’y ai mis tout mon cœur. Je préfère la mienne parce qu’elle ne m’a pas pris trente secondes. » 

Les outils d’IA proposent de supprimer l’expérience, explique clairement Jessica Winter. Leurs interventions finalement « bloquent et détournent la progression naturelle et graduelle des jeunes vers la maturité cognitive ». « Les enfants n’ont pas ce filtre adulte qui consiste à extraire stratégiquement des informations de leurs expériences, et retiennent donc une multitude de détails inattendus que les adultes jugeraient sans intérêt. Cela leur permet d’être créatifs d’une manière qui nous est inaccessible », explique un psychologue. Dans son livre, Teaching Machines (MIT Press, 2020), la journaliste spécialiste des questions d’éducation technologiques, Audrey Watters (voir aussi sa newsletter), rappellait que l’apprentissage personnalisé a toujours été le rêve de ceux qui automatisent l’éducation. 

C’est ce que proposent les promoteurs d’IA dans l’éducation à l’image du programme de formation pour les enseignants, de l’Académie nationale pour l’enseignement de l’IA. L’académie, dont le siège se trouve dans les locaux de la Fédération unie des enseignants (UFT) à Manhattan, est un projet conjoint de l’UFT et de la Fédération américaine des enseignants (AFT), financé par un partenariat de vingt-trois millions de dollars avec Microsoft, OpenAI et Anthropic. Les cours en présentiel et en ligne proposés par l’académie visent à aider les enseignants « non pas à accepter l’inévitable, mais à le maîtriser », explique Randi Weingarten, présidente de l’AFT.  Celle-ci n’est pourtant pas une prosélyte. Si les membres du syndicat sont en désaccord avec la politique pro-IA de leur district scolaire, ou s’ils ne veulent pas que Gemini s’immisce dans les espaces de travail de leurs élèves, « nous les défendrons », raconte-t-elle à Winter. Nombre de syndicats d’enseignants américains ont refusé de collaborer avec Google car l’entreprise « n’a pas fait les promesses que nous attendions concernant la protection de la sécurité et de la vie privée des élèves et du personnel. »   

D’autres organisations, dirigées par des enseignants et des parents, tentent également de mettre en place des systèmes d’autorisation pour limiter l’utilisation de l’IA dans les écoles. Craig Garrett, dont l’enfant fréquente une école publique de Brooklyn, a créé un groupe WhatsApp de parents inquiets après avoir découvert que son enfant, alors en maternelle, lisait devant l’assistant vocal Amira en classe depuis le début de l’année pour que celui-ci le corrige. Des militants se demandent si l’utilisation d’Amira en classe, par l’enregistrement des voix des élèves, enfreint une loi de l’État de New York interdisant la « divulgation non autorisée d’informations personnelles identifiables ». Garrett fait également partie de la Coalition pour un moratoire sur l’IA, un groupe d’enseignants, de parents et d’élèves de toute la ville qui demande au maire de New York, Zohran Mamdani, et à Kamar Samuels, le chancelier des écoles, un moratoire de deux ans sur l’utilisation de l’IA dans les écoles primaires et secondaires. Un groupe similaire, Schools Beyond Screens, a été créé l’année dernière parmi les parents du district scolaire unifié de Los Angeles. Parmi les objectifs de Schools Beyond Screens figure un contrôle plus strict des contrats lucratifs que les districts scolaires urbains concluent avec les entreprises technologiques. L’association souhaite également que les districts établissent des directives de consentement plus claires concernant l’utilisation des plateformes numériques et adoptent une Charte des droits des élèves en matière de technologie, incluant le droit de « lire des livres entiers », de « lire et d’écrire régulièrement sur papier » et de bénéficier d’un « environnement d’apprentissage peu stimulant »

La présence de Chromebooks dans les salles de classe n’est pas inévitable, espère Winter. Comme le montrait la journaliste Natasha Singer dans le New York Times, la polémique autour de la technologie à l’école ne se limite pas aux téléphones. Le collège McPherson, au Kansas, qui a interdit les téléphones portables des élèves pendant les heures de cours, depuis 2022, les laissait regarder des vidéos ou jouer aux jeux vidéos sur les Chromebooks qu’elle leur fournit et qu’ils utilisent en classe. Face à cette contradiction de plus en plus flagrante, le collège a fait machine arrière. En décembre 2025, il a demandé aux élèves de rendre les ordinateurs portables. 

« Depuis des années, des géants comme Apple, Google et Microsoft se livrent une concurrence féroce pour s’implanter dans les salles de classe et former les écoliers à leurs produits technologiques, dans l’espoir de fidéliser les élèves à vie. Pendant plus d’une décennie, les entreprises technologiques ont incité les écoles à acheter un ordinateur portable par enfant, arguant que ces appareils démocratiseraient l’éducation et renforceraient l’apprentissage. Aujourd’hui, Google et Microsoft, ainsi que de nouveaux venus comme OpenAI, rivalisent pour diffuser leurs chatbots d’intelligence artificielle dans les écoles. Mais après des dizaines de milliards de dollars dépensés par les écoles en Chromebooks, iPads et applications éducatives, des études ont montré que les outils numériques n’ont généralement pas amélioré les résultats scolaires ni les taux de réussite des élèves. Certains chercheurs et organisations, comme l’UNESCO, mettent même en garde contre une dépendance excessive à la technologie, qui peut distraire les élèves et nuire à leur apprentissage. Des écoles de Caroline du Nord, de Virginie, du Maryland et du Michigan, qui achetaient autrefois un appareil pour chaque élève, réévaluent désormais l’utilisation intensive des technologies en classe. Et les Chromebooks, les ordinateurs portables les plus populaires dans les écoles américaines, sont devenus un point central de ces discussions. Les responsables scolaires, les enseignants et les parents ont décrit la limitation de l’utilisation des ordinateurs portables comme une tentative de recentrer l’enseignement sur des compétences telles que la collaboration et la communication entre élèves. » Avec le fait que plus de 30 États américains ont limité ou interdit l’utilisation des téléphones portables par les élèves à l’école, le retrait des Chromebooks est le signe d’une prise de conscience, estime Singer. De plus en plus de parents soutiennent des initiatives comme Schools Beyond Screens et le Distraction-Free Schools Policy Project, visant à contrôler et limiter l’utilisation des technologies à l’école. Dix États, dont le Kansas, le Vermont et la Virginie, ont récemment déposé des projets de loi pour limiter le temps d’écran des élèves, exiger des preuves de sécurité et d’efficacité pour les outils numériques scolaires ou permettre aux parents de refuser que leur enfant utilise des appareils numériques pour apprendre. 

Face aux accusations de tout acabit, Google a déclaré avoir fourni aux établissements scolaires des outils pour verrouiller les écrans des Chromebooks des élèves, limiter le contenu qu’ils consultent, gérer leur accès à YouTube et désactiver les Chromebooks après les cours. L’entreprise a également indiqué avoir désactivé YouTube par défaut pour les élèves du primaire et du secondaire disposant d’un compte Google scolaire. 

A McPherson, au Kansas, profs et élèves semblent redécouvrir qu’il y a un monde hors du numérique. 

Dans au autre article, Singer (qui publiera en août un livre sur l’invasion des technologies à l’école, Coding Kids, Norton, 2026) prolonge le sujet d’autres exemples encore. Suite à des réclamations de parents, « le conseil scolaire de Los Angeles a adopté une résolution exigeant du district qu’il limite l’accès des élèves à YouTube, supprime totalement les appareils numériques jusqu’en CP et instaure des limites de temps d’écran pour les classes supérieures, faisant de Los Angeles le premier grand système scolaire américain à prendre une telle mesure. » Le mois dernier, le gouverneur de l’Utah a promulgué une loi permettant aux parents de consulter le temps passé par leur enfant sur un appareil scolaire et de vérifier les sites web visités. A Los Angeles, des parents s’en sont pris à i-Ready, une application de mathématiques et de lecture aux fonctionnalités ludiques, dénonçant justement les compétitions que l’application favorise. « Nos enfants servent de cobayes », dénonce l’association Schools Beyond Screens. Les districts scolaires sommés d’évaluer les outils qu’ils utilisent sont souvent à la peine par manque de moyens. A Los Angeles, Nick Melvoin avec l’association Schools Beyond Screens, a présenté une nouvelle résolution visant à limiter l’accès aux technologies à l’école. Outre la mise en place de nouvelles limites de temps d’écran pour chaque niveau scolaire, cette politique imposera aux écoles primaires et collèges d’interdire l’utilisation des appareils électroniques par les élèves pendant la pause déjeuner et la récréation. Le district devra également établir un rapport sur tous les contrats technologiques scolaires en vigueur. 

L’université est également colonisée

Mais il n’y a pas qu’à l’école, au collège ou au lycée que le déploiement de l’IA pose problème. L’université d’État de Californie (Cal State), fort de 460 000 étudiants et de 22 campus, ambitionne de devenir la plus grande université américaine spécialisée dans l’IA, rapportait en octobre 2025 la journaliste Natasha Singer pour le New York Times. Amazon et OpenAI y déploient des programmes de formation sur leurs produits d’IA. L’université a signé un contrat de 16,9 millions de dollars à OpenAI pour fournir ChatGPT Edu, l’outil de l’entreprise destiné aux établissements scolaires, à plus d’un demi-million d’étudiants et de membres du personnel – un déploiement qu’OpenAI a qualifié de plus important déploiement mondial de ChatGPT à ce jour. « Le renforcement des liens entre Cal State et l’industrie témoigne d’une transformation profonde des rapports de force sur les campus américains ». Il ne s’agit plus seulement de fournir un peu de matériel ou des outils, mais ici, de fournir un partenariat pédagogique impliquant une transformation des modalités pédagogiques mêmes. 

L’université ambitionne de construire « un système d’enseignement supérieur basé sur l’IA qui surpasse tous les modèles existants, tant par son ampleur que par son impact ». Là encore, pourtant, certains professeurs se sont opposés à ce projet d’IA, alors que l’université est confrontée à d’importantes coupes budgétaires. Pour eux, le contrat de plusieurs millions de dollars avec OpenAI – pour lequel l’université n’a pas ouvert d’appel d’offres à des concurrents comme Google – tient du gaspillage (alors que le réseau des community colleges de Californie a obtenu gratuitement les services de chatbot IA de Google pour plus de deux millions d’étudiants et de professeurs).

Les conseils de faculté de plusieurs campus de Cal State ont adopté cette année des résolutions critiquant l’initiative en matière d’IA, affirmant que l’université n’avait pas suffisamment pris en compte le problème de la tricherie via les chatbots. Les professeurs ont également déclaré que les plans de l’administration minimisaient les risques que l’IA fait peser sur l’esprit critique des étudiants et ignoraient les pratiques de travail problématiques du secteur ainsi que les coûts environnementaux. Martha Kenney, professeure d’études féminines et de genre à l’Université d’État de San Francisco, a décrit le programme d’IA de Cal State comme un outil marketing permettant aux entreprises technologiques de promouvoir des chatbots non éprouvés comme de véritables outils pédagogiques. Alors qu’ils en sont loin. 

Une étude récente de chercheurs de Stanford rapportée par le Hechinger Report, montrait par exemple que les outils d’IA ne faisaient pas les mêmes corrections de copies aux élèves selon leurs origines ethniques. « Les dissertations attribuées à des étudiants noirs ont reçu davantage d’éloges et d’encouragements, quand celles attribuées à des étudiants hispaniques étaient plus susceptibles de susciter des corrections grammaticales et orthographiques. Lorsque l’étudiant était identifié comme blanc, les commentaires portaient plus souvent sur la structure de l’argumentation, les preuves et la clarté – des remarques qui peuvent inciter les étudiants à approfondir leurs idées. » 

De nombreux enseignants affirment qu’un enseignement adapté aux réalités culturelles – qui prend en compte l’identité et le vécu des élèves – peut accroître leur engagement scolaire. Mais, si certains élèves sont systématiquement protégés des critiques et ne sont pas incités à progresser en leurs montrant leurs lacunes, le risque est fort d’aggraver encore les différences ethno-sociales. « Le risque est que, sans une vigilance accrue, cette personnalisation puisse abaisser le niveau d’exigence pour certains élèves tout en le relevant pour d’autres. »

Même constat pour Audrey Waters dans un article de sa newsletter. « Google, Anthropic et OpenAI signent des contrats avec des universités. Ces entreprises sont manifestement avides de données à extraire et de nouveaux marchés à exploiter. Et ils cherchent à fidéliser à vie la seule partie de la population qui semble utiliser régulièrement leurs produits. Mais ils se moquent éperdument des valeurs et des objectifs des institutions auxquelles ils vendent leurs services. En effet, « l’intégrité académique » – la pratique de la citation – est une véritable farce pour ceux qui ont construit leurs modèles d’IA, littéralement, en plagiant le travail d’autrui. Ces entreprises l’ont clairement affirmé : la tricherie des étudiants ne les concerne pas. » Quand Google déploie son chatbot auprès des moins de 13 ans, « Google affirme clairement que ces problèmes ne le concernent pas, puisqu’il rejette explicitement la responsabilité sur les parents dans l’annonce du lancement imminent de son produit. Les parents, selon Google, doivent rappeler à leurs enfants de ne pas partager d’informations sensibles avec le chatbot. Les parents, dit l’entreprise, doivent « aider leurs enfants à développer leur esprit critique ». Les parents, dit Google, doivent rappeler à leurs enfants que « Gemini n’est pas humain ». 

Pour Waters, « il ne s’agit pas simplement d’automatiser l’enseignement et l’apprentissage formels (comme si ce n’était pas déjà assez grave) ; il s’agit de saper le savoir ».

Pourquoi l’IA semble-t-elle la solution à l’enseignement ? 

Le chercheur américain Daniel Greene livre pour le magazine de l’association américaine des professeurs d’université (Aaup) une stimulante synthèse des enjeux du développement de l’IA à l’université. L’université est traversée par d’innombrables crises et la dernière en date est liée au développement d’une technologie perçue à la fois « comme une atteinte fondamentale à notre mission éducative et comme une solution potentielle : l’IA générative ». Lorsque nous abordons la question du rôle de l’IA sur les campus, « nous devons à la fois être attentifs non seulement aux codes écrits avec Claude ou aux feuilles de calcul nettoyées avec Gemini, mais aussi aux fonctions politiques et économiques que cette technologie remplit au sein de nos institutions – et pour qui ». Une récente enquête de l’Aaup soulignait pourtant que les professeurs se sentent exclus des décisions importantes concernant l’IA sur le campus. En fait, ils ont peu de place pour décider des achats auxquels procèdent les établissements et encore moins sur la conception, l’utilisation et la réglementation des déploiements de l’IA à grande échelle sur les campus. Cela ne les empêche d’avoir très concrètement à combattre et négocier l’IA dans leur enseignement, leur recherche et leurs services. 

Reste que si les responsables des universités, les élus et les administrations sont si enthousiastes à propos du développement de l’IA sur les campus, c’est d’abord parce que le travail dans l’enseignement supérieur (comme dans l’administration ou les hôpitaux) est à forte intensité de main d’oeuvre et qu’il est difficile à automatiser. Pire, la croissance de la productivité y reste faible. « Nous enseignons à peu près de la même manière qu’il y a soixante ans, mais tout (y compris la main-d’œuvre) coûte plus cher. » Le succès de l’IA n’est pas tant à chercher dans ses performances pour aider les élèves à apprendre, mais reste d’abord et avant tout une promesse d’optimisation des coûts. Une optimisation théorisée dans les années 60 par l’économiste William Baumol sous le nom de maladie des coûts

Comme l’explique Nicholas Beuret dans Jacobin, la productivité du travail n’est pas la même dans tous les secteurs. Dans certains secteurs, la productivité n’évolue pas. Jouer une pièce de Shakespeare prend le même temps aujourd’hui qu’il y a 5 siècles. Dans les services à forte intensité de main-d’œuvre, comme la santé ou l’éducation, les salaires augmentent malgré une productivité stable, ce qui entraîne une hausse du coût relatif de ces services. « La maladie des coûts de Baumol engendre une faible croissance économique où les services essentiels, tels que les soins de santé ou d’éducation, deviennent inabordables, tandis que le prix des téléviseurs baisse d’année en année. » Avec la concurrence de l’IA, c’est tout le secteur des services qui est menacé par la maladie des coûts. A terme, estime Beuret, le risque est que des pans entiers de l’économie contemporaine deviennent non viables. Il en résulterait une stagnation profonde et persistante, et non une résolution. Et les timides projets de revenu universel défendus par les technophiles de la Silicon Valley seraient ridiculement insuffisants face à un tel événement. A terme, le succès de l’IA serait la plus grande menace économique que nous ayons à affronter. 

Pour Greene, la maladie des coûts est encore plus vive dans le contexte de la réduction des financements publics. Les frais de scolarité remplacent les investissements publics. Les étudiants veulent donc obtenir leur diplôme le plus rapidement possible pour s’endetter le moins possible, poussant l’enseignement supérieur à fonctionner comme des usines à diplômes. Et ChatGPT et les autres outils d’IA permettent d’accélérer la délivrance de diplômes. Pourtant, la maladie des coûts, n’explique par pourquoi en à peine un an, tant d’établissements d’enseignements supérieurs ont trouvé les fonds nécessaires pour créer des instituts et des diplômes d’IA. « Il s’agit manifestement d’un phénomène politique ». A l’heure où l’éducation supérieure est attaquée au niveau fédéral et où l’image de l’éducation supérieure accusée de toutes parts par l’administration Trump, l’adoption de l’IA est là pour réhausser le prestige et apaiser les détracteurs. 

« Ni les professeurs ni les administrateurs n’ont de contrôle sur les fonctionnalités d’IA intégrées aux logiciels d’entreprise », qui se déploient via de simples abonnements, explique Greene. Dans les universités, l’IA ne se déploie pas seulement dans les outils mis à disposition des professeurs et des élèves, mais également dans des logiciels de paye, de recrutement, et via des systèmes de surveillance. Elle est aussi une aubaine pour contrôler les contenus et les personnes, que ce soit pour fouiller dans les programmes de cours à la recherche de mentions de l’esclavage ou pour trouver les adresses d’étudiants manifestants. Elle est là pour faciliter « une analyse rapide, grossière et à grande échelle » et peu coûteuse. Comme l’a souligné la juriste Salome Viljoen, la droite comprend parfaitement que toute gouvernance est une gouvernance des données. « L’analyse automatisée de texte devient un moyen de contourner toute déférence, même de façade, envers la délibération institutionnelle et la consultation d’experts ». « C’est ce que montrait d’ailleurs très bien la révolution technoculturelle d’Elon Musk au sein du Département de l’efficacité gouvernementale (Doge), où de jeunes hommes fraîchement ou à peine diplômés utilisaient ChatGPT pour réécrire la réglementation fédérale, examiner les demandes de subvention à la recherche de délits d’opinion et scruter les profils des réseaux sociaux et les antécédents judiciaires d’étudiants en situation irrégulière dans l’espoir de trouver des prétextes pour les expulser. Au Fonds national pour les sciences humaines, Justin Fox, ancien associé en capital-investissement devenu fervent défenseur du DOGE, annulait des subventions en demandant à ChatGPT d’indiquer, en 120 caractères maximum, si un projet impliquait la diversité, l’équité et l’inclusion. »

A l’université, la charge de travail administrative ne cesse de croître, alors que les budgets fondent. Dans ce contexte, la direction perçoit l’IA comme un moyen de résoudre le problème de l’intérieur. L’IA promet de remplacer nombre de ces tâches par des machines à un coût bien moindre que l’expertise. La charge de travail et la précarité des professionnels augmentant, la pression sur les coûts contraint les intérêts des employés et de la direction à converger pour réduire le temps consacré aux tâches administratives.

« En fin de compte, l’adoption de l’IA sur les campus universitaires est une question de coût, tant financier que politique. » La solvabilité de l’université est une préoccupation majeure pour tous les administrateurs et conseils d’administration. L’investissement dans l’IA est vue comme une solution. Elle relève à la fois du mimétisme, où les universités sont invités à suivre les pratiques des leaders du secteur. L’IA est à la fois perçue comme une source d’économie et une source de revenus et de légitimité, en proposant des instituts et des diplômes dédiés. 

« Une dynamique inquiétante se dessine, largement indépendante de ce que l’IA, en tant qu’outil, fait réellement pour nous ou pour qui que ce soit d’autre. Les personnes les plus riches du monde se sont enrichies encore davantage grâce à leurs investissements dans l’IA. Elles ont utilisé cette richesse pour installer une administration présidentielle hostile à l’éducation, qui utilise l’IA pour traquer les « criminels de la pensée » et les immigrés. Pour survivre à cette offensive, les directions universitaires se tournent vers les investissements dans l’IA, et vers ces mêmes personnes qui nous attaquent, dans l’espoir d’obtenir ainsi des fonds et une légitimité.»

« Pour les administrations, l’IA représente donc une nouvelle méthode de privatisation du bien public qu’est l’éducation, non seulement en termes de propriété de l’institution, mais aussi par l’atomisation sociale de l’entreprise éducative collective. L’IA est accueillie comme une solution miracle précisément parce qu’il n’existe pas de solution miracle pour une éducation de qualité et accessible, seulement les solutions habituelles et peu attrayantes : classes à effectifs réduits, scolarité gratuite ou peu coûteuse. La hausse constante des coûts rend les études supérieures plus onéreuses d’année en année, et notre refus collectif de taxer la richesse perpétue cette dynamique, nous obligeant à faire toujours plus avec toujours moins. L’IA séduit les employeurs de tous les secteurs car elle semble offrir un moyen de produire de l’expertise à grande échelle sans dépendre de coûteux experts. »

Pour Greene, un véritable investissement fédéral dans l’enseignement supérieur impliquerait nécessairement de taxer les recettes fiscales issues de la richesse privée finançant la bulle de l’IA et de les réorienter vers les services publics essentiels qui rendent possible une société instruite afin de servir au mieux les intérêts des étudiants, des États et de la science.

Nous n’en prenons pas le chemin.  

Est-ce que ces outils améliorent quelque chose ?

Dans le quotidien britannique The Guardian, la chercheuse Velislava Hillman, autrice de Taming EdTech (qu’on pourrait traduire par Dompter les technologies éducatives, Bloomsbury, 2024 – un livre où elle montre que la surveillance par les technologies numériques est désormais normalisées dans le milieu scolaire et que les produits numériques éducatifs n’améliorent pas l’éducation de manière égale pour tous les enfants), rappelle à son tour que les géants de la tech ont profondément transformé les salles de classe et que les parents ont raison de s’inquiéter.

« De la quasi-omniprésence de Google et Microsoft aux produits d’IA spéculatifs tels que CenturyTech, les géants et les entreprises de technologies éducatives promettent un « apprentissage personnalisé » tout en collectant d’énormes quantités de données et en transformant l’éducation en gadgets monétisables et en badges numériques.»

Pourtant, la numérisation de l’éducation est bien peu révolutionnaire, rappelle Hillman. «  Les enfants passent leur temps devant des écrans à créer des diapositives PowerPoint ou à naviguer sur des applications comme Dr Frost ou Quizlet. Leurs cours sont souvent ponctués de publicités intempestives… D’autres s’adonnent à la course aux séries sur Duolingo, soi-disant pour apprendre le français, accumulent des pièces ou se disputent les premières places du classement sur Blooket. Pendant ce temps, les enseignants reçoivent des tableaux de bord de plateformes telles qu’Arbor ou NetSupport, où les élèves apparaissent sous forme de notes et de graphiques allant du vert au rouge. Et tous ces systèmes sont pris dans l’engrenage des guerres de territoire et de la recherche du profit. »

Pour Hillman, l’industrie de l’EdTech mobilise les mêmes tactiques que celle du tabac. Elle sème le doute sur ses effets pour retarder la réglementation et transforme l’inquiétude du public en culpabilité individuelle. Mais pour la chercheuse, « à mesure que ces systèmes se développent et se démocratisent, une fracture inquiétante se dessine : l’enseignement de masse via des applications pour le plus grand nombre, et le tutorat humain et les échanges intellectuels réservés à une élite. Ce qui est présenté comme la « démocratisation » de l’éducation risque d’aggraver les inégalités. » 

Face à cette accélération numérique, l’inquiétude des parents est justifiée. Dans The Atlantic, le journaliste Will Oremus fait le même constat. Le prof de math de son fils de 11 ans lui fait passer du temps sur Prodigy, un site de jeux, qui semble bien plus apprendre à jouer que les maths. « Les écoles conseillent des logiciels éducatifs qui sont devenus difficiles à distinguer de Candy Crush ». Ces jeux proposent entre des parties des questions à résoudre, mais il existe des extensions pour répondre aux questions automatiquement. Le logiciel a dévoré l’école, constate-t-il. Les logiciels éducatifs ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils sont peu chers et accessibles, paresseux

Pour Hillman : « L’industrie vend ces outils comme un progrès – personnalisés, attrayants, efficaces – mais la réalité est bien plus préoccupante. Ces applications sont conçues pour extraire des données à chaque clic et inciter les élèves à passer un maximum de temps devant les écrans : Times Tables Rockstars distribue des pièces pour les bonnes réponses ; ClassDojo récompense les élèves pour leur bonne conduite ; Kahoot! captive les élèves grâce à des comptes à rebours et des classements. Ce ne sont que différentes facettes d’un même levier psychologique qui pousse les enfants à consulter les réseaux sociaux tard le soir. Même si ces outils améliorent les résultats scolaires (ce qui reste à prouver), la question demeure : à quel prix pour les relations en classe, le développement et le bien-être des enfants ? »

« Et c’est là que le fossé entre les promesses et la réalité apparaît clairement : malgré tous les discours sur l’équité et la personnalisation, les données probantes concernant l’efficacité des technologies éducatives sont limitées, orientées par l’industrie et, au mieux, fragiles. On dispose de peu d’informations sur le temps que les enfants passent sur les appareils scolaires, sur les plateformes qu’ils utilisent, ou sur l’impact de ces dernières sur l’apprentissage – sans parler de leur bien-être et de leur développement. Une étude a révélé que pour obtenir l’équivalent d’une amélioration d’une seule note au GCSE (General Certificate of Secondary Education), les élèves devraient passer des centaines d’heures par an sur une seule application de mathématiques – sans aucune preuve que cela réduise les écarts de réussite pour les élèves les plus défavorisés. L’absence de preuves définitives est présentée comme une garantie de sécurité, tandis que les promesses numériques reposent sur une apparence de certitude qui n’existe pas. »

« Au Royaume-Uni, les financements publics continuent de soutenir la numérisation des salles de classe, avec des appels à l’intégration de l’IA même dans les structures d’accueil de la petite enfance, comme l’a proposé l’ex-ministre de l’éducation britannique dans une tribune. Une étude publiée cette année par le Syndicat national de l’éducation a révélé que les programmes scolaires standardisés, souvent dispensés via des plateformes commerciales, sont désormais largement répandus. Pourtant, de nombreux enseignants affirment que ces systèmes réduisent leur autonomie professionnelle, n’allégent pas leur charge de travail et les excluent des décisions relatives aux programmes. » 

Enfin, pointe la chercheuse, les entreprises de technologies éducatives sont soumises à peu d’obligations. Alors que des audits réguliers, des rapports publics et des possibilité de contrôle indépendants sont nécessaires pour garantir que leurs outils soutiennent l’apprentissage des enfants. 

Il serait temps de poser des questions plus difficiles encore, suggère encore Velislava Hillman. « Pourquoi les applications basées sur la gamification et la manipulation comportementale – des techniques conçues pour maximiser le temps passé devant les écrans – sont-elles désormais la norme dans les salles de classe ? Pourquoi considère-t-on désormais que l’avenir d’un enfant est numérique par défaut ? Ce ne sont pas des préoccupations marginales. Elles touchent au cœur même de la raison d’être de l’éducation. L’apprentissage n’est pas une transaction commerciale. L’enfance n’est pas une opportunité de marché. Comme le rappelle le théoricien de l’éducation Gert Biesta, l’éducation ne sert pas seulement à l’obtention de diplômes et à la socialisation, mais aussi à aider les enfants à devenir des sujets autonomes et responsables. Ce dernier objectif – la subjectivation – est précisément ce qui se perd lorsque l’apprentissage est réduit à des clics ludiques et à des incitations algorithmiques.

Nous ne pouvons empêcher la technologie d’entrer dans la vie des enfants, mais nous pouvons exiger qu’elle soit au service de l’éducation, et non de l’industrie. Voici mon message aux parents : aux côtés des enseignants, votre voix est essentielle pour que les entreprises technologiques rendent des comptes sur ce qu’elles conçoivent, comment elles le commercialisent et les valeurs qu’elles véhiculent dans les salles de classe

Récemment Audrey Watters revenait par exemple sur l’insuccès continue de la Khan Academy. Pour nombre de promoteurs de l’EdTech, la Khan Academy reste la référence. Depuis 2009, cet outil de perfectionnement scolaire lancé par Salman Khan, est la coqueluche des cours en ligne, avec ses vidéos Youtube explicatives et ses exercices qui évoluent selon la progression des élèves. La promesse de Khan à produire une révolution de l’apprentissage personnalisé (promue dans un bestseller mondial, L’éducation réinventée, JC Lattès, 2013) n’a cessé d’être renouvelée, notamment par son passage à l’IA avec Khanmigo, l’outil maison (« Nous sommes à l’aube d’une transformation positive majeure de l’histoire de l’éducation grâce à l’IA. »), à grand renfort de tambours et trompettes (promue d’ailleurs par de puissantes conférences TED et par un autre bestseller, Un monde nouveau, L’arbre qui marche, 2025). Khan n’a cessé de promouvoir les technologies éducatives sans jamais s’interroger sur ses échecs. Cela n’empêche pas le sémillant Khan de continuer à dérouler ses promesses. Après avoir reproché aux enseignants de mal s’y prendre, c’est au tour des élèves à qui l’on reproche de ne pas poser les bonnes questions au chatbot, « même si aucune étude n’a démontré que « poser les bonnes questions », pour tous les adeptes de l’ingénierie des invites, permet d’obtenir de meilleures réponses de l’IA », et encore moins un meilleur apprentissage », rappelle avec pertinence Watters. Pour résoudre le peu d’intérêt de son IA maison, Khan l’impose donc, en l’intégrant directement aux programmes. « Loin des promesses d’amélioration de l’éducation, les technologies éducatives ont créé des dépendances éducatives : des dépendances bureaucratiques et, désormais, avec l’« IA », des dépendances cognitives. Il ne s’agit pas d’un simple hasard ; c’est intentionnel », explique Watters. 

Dépendances cognitives, c’est précisément ce qu’évoquait Sam Altman en affirmant « nous envisageons un avenir où l’intelligence sera un service public, comme l’électricité ou l’eau, et où les gens l’achèteront grâce à un compteur ». Comme le souligne Paris Marx : « les milliardaires de la tech veulent faire croire au public qu’ils améliorent le monde et renforcent nos capacités individuelles et collectives. Mais en réalité, ils nuisent à la capacité des gens d’apprendre et de penser par eux-mêmes, voire bouleversent le cours même de leur existence », explique-t-il avant d’en dénoncer le projet. 

Il n’y a pas que les parents, les jeunes aussi détestent l’IA

Depuis la sortie de ChatGPT, nul n’a subi autant la pression de l’IA que les jeunes, explique la journaliste Janus Rose pour The Verge. S’ils sont les plus grands adeptes des chatbots, « les étudiants et les actifs de la génération Z contribuent largement au rejet culturel plus large de l’IA. Et même s’ils utilisent ces outils, une grande partie des jeunes nourrit une profonde amertume, voire du ressentiment, face à un avenir centré sur l’IA qui, pour beaucoup, leur est imposé. » 

« Sortant du monde universitaire et confrontés à un marché du travail de plus en plus impitoyable, les jeunes sont face à une contradiction insoluble. On leur dit, d’un côté, que ces outils vont supprimer des millions d’emplois, et de l’autre, qu’ils doivent les utiliser s’ils ne veulent pas être laissés pour compte.» 

« La crainte que les chatbots nuisent à l’esprit critique et aux compétences sociales est répandue chez de nombreux jeunes adultes, même si une large majorité d’entre eux admettent utiliser régulièrement ces outils. Selon une récente étude Harvard-Gallup, 74 % des jeunes adultes interrogés aux États-Unis déclarent utiliser un chatbot au moins une fois par mois (une autre étude a révélé que plus de la moitié des étudiants américains admettent utiliser ces outils chaque semaine pour leurs travaux universitaires). Parallèlement, 79 % des personnes interrogées par Gallup « craignent que l’IA ne rende les gens plus paresseux », et 65 % estiment que l’utilisation des chatbots « favorise la gratification instantanée, et non une véritable compréhension », et empêche d’aborder les idées de manière critique et constructive.» 

« Dans un sondage Gallup plus récent, l’opinion de la génération Z sur les outils d’IA a atteint un nouveau point bas : seulement 18 % se disent optimistes quant à cette technologie, contre 27 % l’an dernier, et seulement 22 % se disent enthousiastes, contre 36 % auparavant. Le nombre de jeunes actifs de la génération Z qui estiment que les risques liés à l’IA l’emportent sur ses avantages a également augmenté de 11 points au cours de l’année écoulée, pour atteindre près de 50 %. Et même si 56 % affirment que ces outils les aident à terminer leur travail plus rapidement, huit sur dix admettent désormais que l’utilisation de l’IA compliquera l’apprentissage à l’avenir. »

« Les employeurs demandent aux universités de recruter des étudiants capables d’utiliser ces outils », explique Alex Hanna, directrice de la recherche du DAIR. « Ce n’est pas parce que ces outils ont réellement démontré leur valeur ajoutée ; on attend de la génération Z qu’elle nous la révèle. » D’où le fait que l’université ait tendance à intégrer l’IA… souvent un peu n’importe comment, comme ASU Atomic, un outil mis en place à l’université d’État de l’Arizona, qui synthétise automatiquement les cours magistraux en supports d’apprentissage concis, plus proche du slop qu’autre chose, déplorait 404 média. Le journal étudiant de l’université de Pennsylvanie a publié un édito cinglant à l’égard du déploiement de l’IA à l’université : « L’IA ne peut coexister avec l’éducation ; elle ne peut que la dégrader. » 

« Le fait que tant de jeunes soient parfaitement conscients de ces dangers, même lorsqu’ils utilisent ces outils, montre qu’ils ne se laissent pas berner par le discours enflammé des promoteurs de l’IA », estime Rose. La génération Z est extrêmement consciente des limites de ces outils, même pour ceux qui les trouvent utiles

Enfin, avance Rose, une autre explication nourrit l’ambiguïté du positionnement des plus jeunes : l’utilisation de l’IA est souvent moquée par les jeunes entre eux. La plupart trouvent les textes et les images générés artificielles et profondément ringards et s’en moquent ouvertement sur les réseaux sociaux, tout comme elle est dévalorisée par les étudiants et les professeurs. Selon une étude de l’Université de Pittsburgh, les étudiants perçoivent l’utilisation d’outils d’IA comme un signal d’alarme les incitant à avoir une moins haute opinion de leurs camarades. 

A croire que le refus de l’IA chez les plus jeunes (voir notre article, « nous sommes le slop »), s’il n’est pas un mouvement techno-critique, invite néanmoins à questionner notre rapport à la technologie en profondeur et montre que la colère contre l’IA prend des formes multiples. 

Hubert Guillaud

PS : Dans les écoles américaines, d’innombrables applications sont utilisées par les élèves sous la recommandation des professeurs voire des districts scolaires, explique The Markup, mais souvent en contradiction avec la loi, notamment en Californie où les protections à l’égard des données personnelles des enfants sont plus fortes qu’ailleurs. Mais il n’y a pas que les applications scolaires qui posent problèmes, les applications extrascolaires peuvent l’être tout autant. Le statut de ces applications extrascolaires, comme des applications sportives telles que TeamSnap, fait qu’elles ne semblent pas soumises aux mêmes contraintes réglementaires et peuvent revendre leurs informations à des courtiers ou à des annonceurs. Afin de renforcer l’application effective de la loi, un projet de loi californien comprend une nouvelle disposition : le droit pour les élèves et leurs parents de poursuivre les entreprises technologiques dans certains cas de violation de la vie privée. Une proposition contestée par les entreprises de la tech. Pour Jen King, chercheuse en protection de la vie privée et politiques des données à l’Institut d’intelligence artificielle de Stanford, donner aux consommateurs le droit de poursuivre est pourtant et souvent le seul moyen de renforcer l’application de la loi.

MAJ du 24/05/2026 : Sur les campus américains, les thuriféraires de l’IA de l’IA se font huer, rapporte Next… Et les refus d’usages lors des formations IA dans certaines écoles (en France également) se multiplient.

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  • C’est pas le pied [en]
    [en] Je voulais écrire hier. Hier, deux semaines après la mort d’Oscar. Le choc a passé. Je suis de retour au travail – avec difficulté la semaine dernière, on verra ce que raconte celle-ci. Il reste le manque. Il me manque. Je commence tout juste à entrer parfois dans mon appartement sans ressentir très fort la présence de son absence. J’ouvre la porte et le vide me saute à la figure. Ça diminue un peu, mais c’est encore là. Le pire c’est le soir. Oscar, il m’attendait sur le lit. Je me cou
     

C’est pas le pied [en]

18 mai 2026 à 12:52
[en]

Je voulais écrire hier. Hier, deux semaines après la mort d’Oscar. Le choc a passé. Je suis de retour au travail – avec difficulté la semaine dernière, on verra ce que raconte celle-ci. Il reste le manque. Il me manque. Je commence tout juste à entrer parfois dans mon appartement sans ressentir très fort la présence de son absence. J’ouvre la porte et le vide me saute à la figure. Ça diminue un peu, mais c’est encore là.

Le pire c’est le soir. Oscar, il m’attendait sur le lit. Je me couchais, il s’installait contre moi. Avant Oscar, il y avait Quintus. Et Tounsi, moins longtemps. Avant, Bagha. La chose la plus étrange dans cette période de deuil c’est que le cri intérieur de ma peine disait souvent “Bagha” au lieu de “Oscar”, surtout les premiers jours. Pourquoi? La mort de Bagha, c’est tellement loin. Il y en a eu tant d’autres depuis.

Oscar, il a gagné mon coeur en étant lui, évidemment, mais aussi au début parce qu’il me rappelait Bagha. Un grand matou tigré et blanc, bien dans ses coussinets, qui ne se laisse pas démonter par la vie. Aussi, après la mort de Bagha, je me suis retrouvée “sans chat chez moi“, comme aujourd’hui. Voilà peut-être d’où vient cet écho.

Quelque part dans ma tête, j’ai “home is where the cat is”. C’est une de mes définitions du chez-soi. J’aimais rentrer chez moi, être chez moi, aussi parce que c’est là qu’est le chat (ou les chats). Et donc c’est tristounet, ici. C’est vide. Il n’y a plus que moi et les plantes. Il ne se passe rien en-dehors de moi. Un jour, Juju passera du temps ici, mais pas encore. Donc en attendant, c’est juste moi.

Au-delà de l’attachement que j’avais pour Oscar, il y avait le rôle structurant que jouait sa présence dans mon quotidien. Une structure lourde parfois, mais qui avait aussi beaucoup de positif, d’autant plus dans un contexte post-accident où mon fonctionnement exécutif galère encore plus qu’avant et où je ne travaille encore qu’à temps partiel, en télétravail la plupart du temps. Les ancrages externes des horaires des soins, des habitudes du chat, et même de l’impulsion d’aller voir comment il va: tout ça est loin. C’est une vraie perte de repères.

Le pire, c’est le soir, je disais. Ma gestion du temps nage la brasse, ma sensation du temps la brasse coulée. Dans une période où le sommeil est critique à ma convalescence, je n’arrive plus à tenir le rythme que je souhaite. Je me retrouve à me coucher à 2h, à 3h du matin. Je suis lente, désorganisée, coordonner les actions diverses d’une étape du quotidien me demande beaucoup plus d’efforts qu’il y a un mois. C’est normal. Un deuil, même sans commotion dessous, ça entraine des perturbations cognitives. Je le sais, je ne m’en alarme pas, je puise dans ce que j’ai comme patience avec moi-même et ce long processus de récupération. Mais c’est galère.

Le soir. En plus, une fois au lit, une fois qu’il s’agit d’éteindre, d’arrêter l’activité continue de la journée dans laquelle je me réfugie un peu malgré moi, qui ne me fait pas forcément du bien au fond mais qui soulage sur le moment, il ne reste plus que l’absence d’Oscar, qui une fois installé, retenait mon bras de sa patte si j’essayais de le bouger. Et je suis triste, et je n’aime pas me sentir triste, et donc j’ai encore moins envie d’aller me coucher. Tout ça, en plus du fait qu’aller dormir, ça signifie être demain matin, un nouveau jour où je vais me lever et où Oscar ne sera toujours pas là.

Le courage me fait défaut. Pas juste parce que ça fait mal, d’avoir le courage de sentir ce qu’il y a à sentir, mais aussi parce que ça fait plus d’un an que je fais des efforts, que j’en ai marre et que j’en suis fatiguée. Certes, on fait toujours des efforts dans la vie, ça fait partie de la vie. Mais ceux qu’on doit fournir quand un problème de santé bouleverse durablement notre vie, ce ne sont pas ceux de la vie de tous les jours. Alors j’ai moins de courage pour ce deuil que si je n’avais pas eu d’accident. C’est comme ça. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a quand on l’a.

Je voulais écrire hier, je me suis laissée prendre dans d’autres choses, sans trop me battre. Aujourd’hui, j’ai failli aussi. J’ai travaillé. Mon cerveau est fatigué. J’ai fait une sieste, au salon, sur mon canapé, sans Oscar, parce que demain je travaille et que je sais maintenant que même si la journée semble bien se passer, si j’ai fait pas mal bosser mon cerveau, ce n’est pas dit que demain ça aille. Donc repos. J’apprends à être proactive. C’est dur, moi qui aime faire, faire, faire. Qui avant mon accident étais déjà frustrée de tout ce que je n’avais pas le temps ou l’énergie de faire. Qu’est-ce que j’étais ingrate avec la vie!

Sieste, un exercice difficile pour moi. J’ai réussi, là, assez je trouve. Puis je me lève. Cerveau fatigué, coeur désoeuvré. Regarder ma série? J’aimerais éviter de repartir dans une longue séance de bricolage de mon assistant IA. J’ai beaucoup fait ça, ces dernières semaines. C’est prenant en tant que tel, c’est pas idéal pour mon cerveau (même si c’est pas la cata, j’ai vraiment appris à repérer quand je ralentis et ne pas lutter contre ça), et ça m’a donné du répit au milieu de ma peine. C’est un délicat équilibre, qui rappelle celui de ma convalescence: le bon équilibre entre activité et repos; le bon équilibre entre sentir et souffler. Là, ça fait un moment que je sens que je dois reprendre le temps de sentir. Il y a très longtemps, j’ai compris que quand je me voyais en train de chercher à échapper à quelque chose que je sentais, c’était signe qu’il fallait justement prendre le temps de le sentir. Et pour moi, un truc qui marche bien, c’est écrire. Dans ma cuisine, tout à l’heure, alors que je dérivais vers le frigo à la recherche un peu floue de quelque chose qui me réconforterait, j’ai bien reconnu le goût de cette volonté d’échapper.

Alors j’ai ouvert mon ordinateur et j’ai commencé à écrire.

C’est pas le pied, donc. C’est pas le pied parce qu’Oscar est mort et qu’il me manque. J’ai des moments où monte cette envie déchirante de faire machine arrière, de ne pas décider qu’il est temps, de faire autrement, d’attendre encore. Je la connais bien, cette envie, et je sais qu’elle ne dit rien de ma décision, juste de ma peine. Un exercice vain et désespéré de la pensée pour avoir moins mal. Oscar me manque sur le balcon, au salon, dans ma chambre à coucher et à l’eclau. Il me manque dans le jardin où on avait pris l’habitude de faire quelques sorties. Il me manque le matin à 8h et le soir à 20h à l’heure des médicaments et des injections, et aussi à 16h et le plus tard possible avant de dormir, l’heure des anti-épileptiques qu’il léchait mélangés à une friandise dans une petite coupelle.

C’est pas le pied parce que mes journées ont perdu leur structure, et une partie de mon espace aussi. Parce que mon cerveau vient de se prendre l’équivalent émotionnel d’un nouveau choc à la tête, et qu’il rame.

Et pour couronner le tout, c’est pas le pied parce que dans la nuit de mercredi à jeudi, à 2h30 du matin, mon cerveau diminué a pensé qu’un aller-retour au salon pouvait se faire dans le noir, en étant prudente de contourner l’immense photophore en verre que j’avais déplacé au milieu du chemin pour tenir un place une lame de parquet que je venais de recoller, et a ensuite promptement effacé le photophore de la carte pour le trajet du retour, 20 secondes plus tard. Croche-pattes, photophore en miettes, un pied brièvement reposé au milieu des briques de verre pour reprendre l’équilibre, un gros morceau de verre planté dans le pied, une coupure nette et profonde de 8mm qui pisse le sang, un pansement compressif improvisé avec un mouchoir sale et une chaussette qui trainait par là (merci en passant au 30 ans de judo, tout ça sur un pied), et un week-end de l’Ascension en béquilles. Tout fait sens, franchement.

Le pied n’a rien de grave et guérit bien, j’espère être en mesure de marcher un peu dans le quartier d’ici quelques jours. Oscar est toujours mort, et mon cerveau bat toujours de l’aile. L’eclau n’est pas rangé comme je l’aurais voulu – pas commode en béquilles ou à cloche-pied. Je suis allée voir les iris à Vuillerens, quand même, en béquilles et en bonne compagnie, sous la pluie.

J’essaie de reprendre le contrôle de mon sommeil. J’essaie de trouver le courage de ralentir, mais quand je vois comme je me sens maintenant, je comprends pourquoi c’est si dur. J’aimerais qu’Oscar soit là. Lui faire un massage d’oreille. Poser ma tête sur sa poitrine – a sa consternation sûrement, mais tant pis.

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  • Le score : comment arrêter de jouer au jeu des autres ?
    Dans son livre, The Score: How to Stop Playing Someone Else’s Game (Penguin, 2026, non traduit), le philosophe C Thi Nguyen explique comment le score produit par les systèmes nous détourne de nos objectifs. Bien souvent, le score nous pousse à intérioriser ses critères, à supplanter nos objectifs. « Les données quantitatives promettent de transformer des pans entiers de notre monde, d’une complexité immense, en résumés concis. C’est un marché séduisant : une « clarté exquise » sous la forme d’un
     

Le score : comment arrêter de jouer au jeu des autres ?

18 mai 2026 à 01:00

Dans son livre, The Score: How to Stop Playing Someone Else’s Game (Penguin, 2026, non traduit), le philosophe C Thi Nguyen explique comment le score produit par les systèmes nous détourne de nos objectifs. Bien souvent, le score nous pousse à intérioriser ses critères, à supplanter nos objectifs. « Les données quantitatives promettent de transformer des pans entiers de notre monde, d’une complexité immense, en résumés concis. C’est un marché séduisant : une « clarté exquise » sous la forme d’un score simpliste, au détriment du contexte et des nuances », explique The Guardian. « Notre vénération aveugle pour les indicateurs permet ce que Nguyen appelle le « blanchiment d’objectivité » (objectivity laundering) : des bureaucrates dissimulent leur influence dans les décisions concernant nos écoles, nos hôpitaux et notre bien-être, en invoquant « les chiffres » comme arbitres impartiaux. Ceux qui sont au pouvoir choisissent les indicateurs à privilégier, puis prétendent que les actions motivées par ces indicateurs transcendent d’une manière ou d’une autre l’idéologie. »

Pour Jennifer Szalai du New York Times, la généralisation du scoring que dénonce C Thi Nguyen le rend peu amusant. « Pourquoi les systèmes de notation mécaniques sont-ils, dans les jeux, sources de tant de joie, de fluidité et de plaisir ? Et pourquoi, dans le domaine des indicateurs publics et institutionnels, étouffent-ils toute forme de vie ? » Les faibles enjeux des scores font partie intégrante du jeu, rappelle le philosophe, nous permettant de passer d’un jeu à l’autre. Nguyen soutient que les problèmes surgissent lorsque les enjeux deviennent démesurés, envahissant notre identité et dictant nos valeurs. Les indicateurs, bien qu’offrant une clarté trompeuse, paraissent sclérosants car ils ne rendent qu’une pâle imitation de la richesse et de la complexité du monde qu’ils prétendent représenter.

Le score, par exemple des notes sur les vins selon leurs qualités, conduisent à produire des formes de « capture de valeur » qui tendent à faire que la production s’aligne sur les certains types de vins plutôt que d’autres. Cette capture produit des systèmes de notation simplistes qui non seulement ne reflètent pas correctement nos valeurs initiales, mais modifient même nos valeurs, nous amenant à valoriser ce qui ne nous importe pas vraiment, explique Stuart Jeffries pour le Financial Times. « L’une des principales raisons pour lesquelles nous communiquons est d’apprendre, d’être interpellés, de voir notre compréhension se transformer… Or, ce type de communication n’est pas valorisé par le système de notation des réseaux sociaux. » Nguyen appelle cela « le fossé » : l’écart entre ce qui est mesuré et ce qui compte réellement. Le grand avantage des jeux par rapport aux indicateurs auxquels nous devons nous conformer dans la vie de tous les jours réside dans le fait qu’on retire plus de plaisir en subvertissant les règles plutôt qu’en les suivant. L’intérêt de jouer ne se limite pas à la validation de classements ou de statistiques. « Quand tu joues aux cartes avec tes amis, ton but est de gagner, mais ta finalité est de t’amuser. » Or, bien des mesures ne nous invitent qu’à gagner, sans finalité. Les systèmes de notation, leur généralisation partout, tout le temps, sapent nos valeurs au profit de l’objectif auquel les autres nous font concourir, parfois contre notre gré

« Les indicateurs peuvent être si trompeurs qu’ils nous incitent à nous soucier de ce qui est facile à mesurer, plutôt que de ce qui est vraiment important », explique Becca Rothfeld pour le Washington Post. Lorsque les universités ont instauré un système de classement formel, par exemple, elles ont cherché à gravir les échelons, souvent au détriment de leur mission éducative (voir notre article « Aux US, le prix des études s’ajuste selon celui que vous êtes prêts à payer »). Comme des taux de refus plus élevés leur permettaient d’obtenir de meilleurs scores, écrit Nguyen, elles « ont commencé à consacrer d’importantes ressources à encourager les candidats improbables à postuler, simplement pour avoir plus de personnes à refuser »

Dans le contexte des jeux, « les systèmes de notation ont été conçus pour produire une action intéressante, satisfaisante et plaisante », nous obligeant à nous mouvoir avec grâce lors d’une performance de patinage artistique ou à faire appel aux géométries complexes des échecs. Mais les systèmes de notation institutionnels sont conçus pour s’appliquer sans difficulté à différents contextes et, de ce fait, contribuent à l’homogénéisation. 

Nguyen oppose la verve improvisée de la préparation d’un plat apprécié aux instructions données aux employés de la restauration rapide. Ces formules éliminent la spontanéité afin de produire un produit uniforme, identique dans chaque franchise ; elles rendent également la main-d’œuvre interchangeable, garantissant qu’aucune compétence particulière ne soit requise pour exécuter les procédures. Il apparaît que les vertus et les écueils des systèmes de notation sont indissociables. Alors que la notation dans les jeux permet de déléguer nos valeurs au gameplay, la notation institutionnelle impose ses valeurs dans nos comportements. « Les jeux nous incitent à expérimenter différentes valeurs dans un esprit ludique afin de développer de nouvelles aptitudes ; les indicateurs, au contraire, nous imposent des valeurs et insistent sur le fait qu’elles sont les seules valables. » 

The Score adresse une question simple : avec quels indicateurs voulons nous jouer ?

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  • Les médias sociaux n’en sont plus
    C’est danah boyd qui l’explique. « Lorsque les professionnels utilisaient le terme « médias sociaux » pour décrire les outils internet apparus au milieu des années 2000, ils désignaient les plateformes et les protocoles permettant d’interagir avec ses amis et des communautés d’intérêt grâce aux technologies numériques. Vingt ans plus tard, les utilisateurs des médias sociaux passent bien plus de temps à faire défiler les publications qu’à en publier, et le contenu qu’ils consomment est souvent p
     

Les médias sociaux n’en sont plus

13 mai 2026 à 01:00

C’est danah boyd qui l’explique. « Lorsque les professionnels utilisaient le terme « médias sociaux » pour décrire les outils internet apparus au milieu des années 2000, ils désignaient les plateformes et les protocoles permettant d’interagir avec ses amis et des communautés d’intérêt grâce aux technologies numériques. Vingt ans plus tard, les utilisateurs des médias sociaux passent bien plus de temps à faire défiler les publications qu’à en publier, et le contenu qu’ils consomment est souvent produit de manière stratégique et sélectionné par des algorithmes. Dans cet essai, je soutiens que l’essence même des médias sociaux a changé. Pour mieux comprendre ce à quoi nous assistons, il nous faut cesser de considérer ces outils comme des « médias sociaux » et commencer à les qualifier de « médias parasociaux ». »

Dans son court essai, danah boyd liste les innombrables noms avec lesquels nous avons longtemps valorisé les espaces de partages numériques, de l’informatique sociale au web 2.0 en passant par le contenu généré par les utilisateurs ou la culture participative et les communautés en ligne…  « Nous n’utilisions pas seulement les médias pour socialiser ; nous socialisions sur les médias, par les médias et en utilisant les médias. » Avant que ne s’imposent les termes de réseaux sociaux puis de médias sociaux…« Nombreux étaient ceux qui croyaient alors sincèrement que ces outils permettraient aux gens d’échanger de manière significative. »

« Il n’était pas inévitable que quelques entreprises créent un petit nombre de « plateformes » qui domineraient les diverses pratiques que l’on imaginait couvertes par l’expression « médias sociaux », mais c’est pourtant ce qui s’est produit. Lentement mais sûrement, la plupart des plateformes de médias sociaux ont périclité, tandis qu’une poignée d’entreprises/plateformes prenaient le dessus et utilisaient la technologie et les politiques publiques pour fidéliser leurs utilisateurs. Il n’était pas inévitable que les entreprises exploitent la notion de communauté et de sociabilité, mais elles l’ont fait. De même, il n’était pas inévitable que ces entreprises transforment ces plateformes en nouveaux canaux de consommation passive où seul un petit nombre d’utilisateurs contribue au contenu, mais c’est pourtant ce qui s’est produit », constate avec dépit la chercheuse. 

Pourtant, explique-t-elle, les pratiques qui définissent les médias sociaux en 2026 sont radicalement différentes de celles que nous tentions de documenter 20 ans plus tôt. « Le terme « social » dans « médias sociaux » est peu à peu devenu un abus de langage. En 2006, la plupart des personnes qui se connectaient aux grandes plateformes publiaient du contenu car elles co-construisaient des espaces sociaux pour profiter de la compagnie des autres. En 2026, la publication a diminué, le partage a disparu; la plupart des utilisateurs des médias sociaux privilégient le défilement de contenu « amateur » plutôt que de publier leurs propres mises à jour spontanées pour leurs amis. La qualité des contenus sur les médias sociaux est devenue plus stratégique, plus intentionnelle et plus professionnelle. Les utilisateurs ont désormais du mal à distinguer les contenus personnels publiés par leurs amis parmi les contenus créés par les annonceurs et l’industrie des influenceurs qui dominent les fils d’actualité. » Les sites sociaux sont devenus des plateformes publicitaires qui éloigne toujours plus la dimension sociale. Elles sont devenues des actifs, comme l’explique Cory Doctorow en parlant d’emmerdification, qui exploitent autant les utilisateurs que les annonceurs. 

« Aujourd’hui, les plateformes de médias sociaux ne sont plus axées sur les activités sociales. Au contraire, la plupart nous offrent un média de diffusion et nous incitent à apprendre à manipuler les algorithmes afin de créer, nous aussi, des actifs pour les grandes entreprises. Puisque la taille est valorisée dans cette économie de plateforme, nous sommes encouragés à nous mettre en scène pour rechercher la célébrité et l’attention. En théorie, nous pouvons toujours créer du contenu pour nos 15 amis, mais rien ne garantit qu’ils verront nos publications. Pour être vus, il faut faire des efforts. » Qu’importe si nous ne savons plus lesquels. 

Pour danah boyd, « nous vivons désormais dans un monde de médias parasociaux ». 

« Les relations parasociales sont des connexions unilatérales où l’on suit la vie et les activités de personnes – comme des célébrités – qui ne nous connaissent pas et pour lesquelles on ne ressent aucune obligation de réciprocité. Dans un monde parasocial, on consacre son attention et ses émotions au suivi des péripéties d’individus qui évoluent à distance. Les relations parasociales peuvent être intenses émotionnellement, mais elles ne créent pas le tissu social qui nous soutient dans les moments difficiles. »

Les plateformes sont devenues des espaces « hyper-contrôlées récompensant ceux qui parviennent à générer de larges audiences ou à créer des contenus à fort impact », contrôlés par les métriques d’engagements. « Les entreprises de médias sociaux modifient constamment leurs algorithmes pour inciter (et pénaliser) les créateurs à leur guise, cherchant toujours à encourager les utilisateurs à faire défiler davantage leur contenu, même s’ils publient moins. » Elles ont constaté que maintenir les utilisateurs en haleine est plus rentable que de les faire participer.

Ce passage des médias sociaux aux médias parasociaux est lourd de conséquences. Les médias sociaux ont fait naître de grands espoirs quant au potentiel des médias sociaux pour construire la solidarité, soutenir les mouvements politiques et connecter le monde. Mais ces pratiques ne sont plus dominantes, et de ce fait, leur signification même a changé. 

« Les relations parasociales sont trompeuses. S’adonner à ces connexions peut être agréable pour les utilisateurs, mais cela ne renforce pas le tissu social collectif. On peut se sentir seul malgré des heures passées à s’impliquer émotionnellement dans les drames d’autrui si ces interactions ne sont pas réciproques. Même ceux qui créent du contenu pour le monde parasocial peinent à s’y retrouver dans les formes d’intimité complexes qui y abondent. L’amitié exige réciprocité et compassion. Les médias parasociaux créent les conditions permettant aux individus de s’objectiver mutuellement à distance, comme des objets médiatisés, contribuant ainsi à mettre en lumière les différentes formes de toxicité que les chercheurs spécialisés dans les médias sociaux documentent. Ainsi, lorsque les gens choisissent de consacrer leur énergie à suivre la dernière star de TikTok ou à faire défiler du contenu au lieu de cultiver des relations interpersonnelles, ils s’épuisent en réalité à force de distraction. »

En 2006, nous imaginions un écosystème de médias sociaux qui privilégierait le renforcement des liens par le biais des médias plutôt que de remplacer ces liens par les médias. Chercheurs, décideurs politiques et experts continuent d’être préoccupés de trouver des solutions pour endiguer les comportements toxiques et antisociaux qui se manifestaient dans les espaces publics en ligne, oubliant que les médias sociaux ne servent plus à créer des liens sociaux. Pour cela, les gens utilisent plutôt des messageries qu’on n’appelle pas des médias sociaux, mais cela ne consiste pas à créer des espaces pour la sociabilité numérique. 

« Il est facile, avec le recul, de dire que nous étions naïfs, mais je ne pense pas que ce soit juste. Il n’était pas inévitable que les plateformes de médias sociaux deviennent le désastre qu’elles sont devenues. En revanche, je pense que nous avons commis une erreur en acceptant collectivement de qualifier ce phénomène de « médias sociaux ». Ce cadre linguistique a biaisé notre interprétation normative des pratiques sur ces plateformes. J’ai fini par accepter que les outils actuels ne correspondent pas à ce que beaucoup d’entre nous espéraient, mais je continue de m’interroger sur les termes que nous utilisons pour désigner ces plateformes. Je pense qu’il est temps d’abandonner l’appellation « médias sociaux » et de reconnaître que nous entrons dans l’ère des « médias parasociaux ». Je ne cherche pas à déplorer la disparition des interactions sociales en ligne (même si je ressens une certaine nostalgie). Je souhaite plutôt que la communauté scientifique s’interroge sur la manière dont nos discussions autour de la gouvernance, des inégalités et de la sociabilité doivent évoluer pour prendre en compte la transformation des médias sociaux en une catégorie entièrement nouvelle. En clair, ce type de médias sociaux est différent de celui qui a donné naissance à cette appellation. Nos outils d’analyse doivent donc évoluer en conséquence.»

La directrice de la recherche de Data & Society, Alice Marwick, dresse le même constat dans un article lui aussi emprunt de nostalgie et de recul critique. Même constat pour le chercheur Edward Ongweso Jr (notamment auteur de la lettre d’info The Tech Bubble) dans un article pour le magazine The Drift. « Les plateformes de médias sociaux ne produisent pas un public commun ; elles produisent des sous-publics concurrents, chacun avec sa propre conception du savoir collectif », écrit-il. Les entreprises ont utilisé le prestige démocratique pour légitimer la privatisation de nos communications. « Il serait trop facile – et faux – de conclure que les plateformes ne constituent pas un espace public. Les institutions restent tributaires de ce qui circule en ligne. Mais ce processus est structuré par des entreprises de publicité et de données qui surveillent les populations et les segmentent pour optimiser leur engagement. Selon le modèle de propagande que proposaient Edward Herman et Noam Chomsky dans La fabrique du consentement, la publicité fonctionnait comme un filtre disciplinaire, jouant un rôle clé dans les contraintes imposées à la délibération démocratique au sein de l’espace public. Mais avec la transition numérique, ce vieux filtre publicitaire s’est métamorphosé en quelque chose que Chomsky et Herman n’avaient pas anticipé. Là où la concentration des pouvoirs limitait autrefois la diversité des opinions acceptables à quelques dizaines de grands médias, le classement algorithmique et l’optimisation de l’engagement remplissent désormais la même fonction pour des milliards de flux individuels, ajustant le contenu vu par chaque utilisateur afin de maximiser le temps passé sur la plateforme plutôt que la citoyenneté éclairée. »

L’espace public, tel qu’il est, fonctionne pour ceux qui le contrôlent. L’IA menace d’engloutir ce qui reste de nos maigres communs épistémiques. « Les agents d’IA deviennent de nouveaux régulateurs, stimulant la consommation, surveillant les comportements, déterminant ce qui est diffusé et ce qui est résumé. La condition de John Dewey pour la formation du public – une infrastructure de communication permettant aux personnes concernées de se trouver – s’éloigne d’année en année. Il est tentant de suivre l’exemple de Dewey et de chercher des solutions : protocoles fédérés, alternatives décentralisées susceptibles de permettre l’émergence d’un espace public. Mais les configurations techniques ne sauraient se substituer à la politique. On ne peut construire un espace public si l’économie politique est conçue pour l’empêcher. » 

Le problème, constate le chercheur, c’est que nous y sommes coincés. On peut certes supprimer une application de médias sociaux, mais le marché du travail, le marché du logement, l’environnement informationnel, les institutions qui régissent notre vie sont tous façonnés par ces systèmes, que l’on les utilise directement ou non. « La vérité est plus dérangeante : c’est encore à ces niveaux que se déroule le discours. Les gens y restent car les alternatives n’existent pas à grande échelle – et l’échelle, même si l’on déteste ce mot et la manière dont il est employé par nos maîtres technologiques, est ce qui confère à un espace public son caractère public. Les oligarques qui contrôlent notre appareil numérique savent parfaitement à quoi il sert. Nous autres, nous nous complaisons dans une illusion qui compromet notre capacité à comprendre le présent et à tracer la voie à suivre. La foi de Dewey dans le potentiel des institutions qui considèrent le savoir démocratique non comme un problème à gérer, mais comme une capacité à cultiver, est plus difficile à défendre aujourd’hui. »

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  • Les LLM dégradent profondément vos documents
    On avait déjà attiré l’attention sur les grandes limites de l’IA pour produire des synthèses, au risque de valoriser certaines informations sur d’autres. Microsoft Research vient de publier un article et un benchmark : ils ont proposé 52 documents à 19 modèles concurrents dont les modèles de pointe. Chaque modèle reçoit un document et une série d’instructions de modification, une vingtaine maximum. A la fin de la série d’instruction, 25% à 50% du contenu se retrouve dégradé (analyse faite en com
     

Les LLM dégradent profondément vos documents

12 mai 2026 à 01:01

On avait déjà attiré l’attention sur les grandes limites de l’IA pour produire des synthèses, au risque de valoriser certaines informations sur d’autres. Microsoft Research vient de publier un article et un benchmark : ils ont proposé 52 documents à 19 modèles concurrents dont les modèles de pointe. Chaque modèle reçoit un document et une série d’instructions de modification, une vingtaine maximum. A la fin de la série d’instruction, 25% à 50% du contenu se retrouve dégradé (analyse faite en comparant simplement les contenus des documents). Si on étend encore les instructions à une centaine, la courbe de la dégradation continue. Les chercheurs parlent de « déclin monotone ». Ils constatent également que les performances à court terme ne prédisent pas la fiabilité à long terme. « Deux modèles qui semblaient presque identiques après deux interactions (91,5 % contre 91,1 %) ont divergé de façon spectaculaire au fil du temps (48,3 % contre 64,1 %). » La dégradation est parfois brutale. Sur les 50 domaines d’activité testés auxquels ils ont confié des documents pour des tâches d’édition, le seul domaine qui fonctionne reste le code python : la dégradation est très faible, les contenus restent stables sur 17 des 19 modèles, à 98%. Mais par exemple, sur un tableur, seulement 50% des lignes d’origine sont encore présentes après 20 itérations : l’ordre des lignes, les noms de colonnes et le nombre de lignes sont plus dégradées encore.  

La démonstration permet de montrer que l’usage des LLM risquent de n’être fonctionnels que pour le code, car le code à une définition mécanique, c’est-à-dire qu’il existe une spécification lisible par machine permettant de vérifier la sortie (mais la démo montre que quand il s’agit de structure des bases de données SQL, les résultats sont déjà beaucoup moins parfaits). « Partout où la correction exige de la compréhension, les modèles s’effondrent », explique le développeur norvégien Christian Ekrem sur son blog. Pire : la corruption est invisible par conception, « silencieuse »

« Le plus inquiétant, c’est la manière dont ces erreurs se produisent. Elles sont rares, mais graves. Le modèle ne transforme pas votre document en charabia. Il y apporte de petites modifications, assurées (!), qui paraissent inoffensives au premier coup d’œil. Un détail déplacé. Une précision omise. Un sens subtilement altéré. Une phrase réorganisée pour en modifier l’ordre. Il faudrait lire attentivement l’ensemble du document, en le comparant à l’original, pour s’en apercevoir. Et personne ne le fait. »

Dans vos slides, votre « environ 30% » va devenir « 30% »… puis « 20% ». Dans un contrat, « sous certaines conditions » s’efface. « Après signature » devient « avant signature »… Non seulement les erreurs s’accumulent, mais elles interagissent : « une corruption précoce modifie le contexte, ce qui décale les résultats suivants, et ainsi de suite ». Vous continuez à travailler sur une version corrompue qui ne dit déjà plus ce que vous pensiez. « Si cela ne vous terrifie pas, je doute que vous ayez déjà travaillé avec des documents importants. (…) Lorsque vous déléguez la maintenance documentaire à un LLM, la théorie meurt doublement. Premièrement : vous n’avez pas acquis la compréhension, car vous avez délégué au lieu de vous impliquer directement dans le sujet. Deuxièmement : le LLM a insidieusement altéré le document lui-même. Vous vous retrouvez donc sans modèle mental ni représentation écrite précise. Vous avez, pour ainsi dire, perdu à la fois la carte et le territoire. »

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  • Fraude sociale : l’industrialisation de la chasse aux pauvres continue
    La coalition RSA réunit de nombreuses associations (ATD Quart Monde, le Secours Catholique, Aequitaz, Changer de Cap, la Quadrature du Net, la Ligue des droits de l’Homme, le Mouvement national des chômeurs et des précaires, la Fédération des centres sociaux…), syndicats (CGT, FSU, Solidaires, CFDT, Unsa) et chercheurs, autour d’un objectif commun : documenter, mutualiser, partager les analyses sur les effets concrets sur les demandeurs d’emploi, les bénéficiaires des minimas sociaux (RSA, AAH)
     

Fraude sociale : l’industrialisation de la chasse aux pauvres continue

11 mai 2026 à 01:00

La coalition RSA réunit de nombreuses associations (ATD Quart Monde, le Secours Catholique, Aequitaz, Changer de Cap, la Quadrature du Net, la Ligue des droits de l’Homme, le Mouvement national des chômeurs et des précaires, la Fédération des centres sociaux…), syndicats (CGT, FSU, Solidaires, CFDT, Unsa) et chercheurs, autour d’un objectif commun : documenter, mutualiser, partager les analyses sur les effets concrets sur les demandeurs d’emploi, les bénéficiaires des minimas sociaux (RSA, AAH) et les jeunes suivis en mission locale de la loi pour le plein emploi de décembre 2023 et de son décret d’application du 30 mai 2025, plus connu sous le nom de « décret-sanction RSA » que ces associations contestent devant le conseil d’Etat.

Dans sa newsletter, l’association Changer de Cap souligne que ces associations tentent de dresser un état des lieux des pratiques des Départements, décisionnaires pour les sanctions appliquées aux allocataires du RSA. « D’après un document interne de France Travail, sur les 51 conseils départementaux ayant déjà adopté un barème de sanctions, 48 font le choix de taux fixe sans aucune proportionnalité ni individualisation, contrairement à ce qu’indiquaient les textes. Parmi ceux-ci, 45 appliquent une suspension d’au moins 50 % du RSA dès le premier manquement, quelle qu’en soit sa gravité et 32 départements des suspensions de 80 ou 100 %. L’extrême dureté dans la mise en œuvre de ce décret conforte les craintes et analyses de Changer de Cap : une logique budgétaire entraînant une précarisation accrue de pans entiers de la société et une fragilisation du Pacte social dans la quasi-indifférence générale. » A l’image des pratiques du président du département du département du Finistère, Maël de Calan, poursuivit par la CGT et six allocataires du RSA pour « harcèlement moral institutionnel », dénonçant une pression et un suivi inadaptés, pour un plan RSA qui a surtout fait passer le nombre d’allocataires finistériens de 18 000 en 2021 à 13 500 fin 2025 rapporte Splann. « Un taux de radiation pour fraude vingt fois supérieur à celui des autres départements (39,8% en 2024 contre 1,96% au niveau national) », dénonce la CGT du Finistère, rapporte Révolution Permanente, qui dénonce également les pratiques de coaching et d’activité de placement en emploi d’entreprises délégataires.

La newsletter de Changer de Cap pointe vers un rapport publié par l’Observatoire de la surveillance en démocratie de l’université de Bordeaux sur les contrôles de la CAF qui montre la logique du soupçon, l’injustice et le stress des contrôles, les obstacles à la contestation et la montée du non recours face à la violence des contrôles. Ceux qui perçoivent des minima sociaux (RSA, APL, prime d’activité, AAH ) sont, du fait de leur situation même, identifiés comme des « profils à risque » par les algorithmes de la CNAF, rappelle Marine Lamare, l’auteure du rapport. « Ce n’est pas le comportement qui est suspect, c’est la condition sociale elle-même », résume pertinemment Didier Dubasque sur son blog. Derrière la neutralité et l’objectivité des algorithmes, se développe une surveillance différenciée, inégalitaire. « La logique est circulaire : la précarité engendre l’instabilité des déclarations, l’instabilité engendre les erreurs, les erreurs engendrent les contrôles, les contrôles engendrent les sanctions. Et la boucle se referme sur celles et ceux que la CNAF est censée protéger. » Mais surtout, le rapport de Marine Lamare, montre que loin de simplement « corriger » des situations, les contrôles produisent quelque chose de plus profond : ils découragent les personnes les plus pauvres à recourir à leurs droits. Comme si derrière le non recours se cachait de moins en moins un manque d’information des publics, et de plus en plus une capitulation face à la violence de la machine administrative.

Cette politique n’est pas nouvelle, rappelle Marine Lamare, rappelant les critiques formulées dès les années 70 par l’historien et sociologue, Jacques Donzelot, dans un article pour la revue Esprit, puis dans son livre, La police des familles (Minuit, 1977) qui expliquait déjà que « plus on est pauvre, plus on est surveillé ». La criminalisation de la pauvreté est devenue une politique publique depuis les années 90, rappelle-t-elle à la suite des travaux du sociologue Loïc Wacquant dans Punir les pauvres (Agone, 2004). « Les procédures de mise en recouvrement des indus se sont vues consolidées. De façon générale, le droit a contribué à un « durcissement » dans le traitement des cas, à la fois quant aux critères d’attribution des prestations, à la qualification de la fraude et aux sanctions administratives, faisant des CAF des « quasi-tribunaux » », comme l’expliquait le sociologue Vincent Dubois dans Contrôler les assistés (Raisons d’agir, 2021). 

Dans son mémoire, Marine Lamare rappelle que le respect de la vie privée est socialement situé. Pour ceux soumis aux contrôles, c’est une formule creuse. Pour eux, les relations de pouvoir qu’ils vivent sont toujours plus dissymétriques

Le sentiment d’incompréhension face aux contrôles s’explique d’abord par le silence des CAF sur les raisons des contrôles. Il s’augmente quand les bénéficiaires contrôlés découvrent qu’ils doivent déclarer les aides financières reçus de leurs proches quel qu’en soit le montant, comme si la solidarité de proximité, familiale, s’opposait finalement à la solidarité collective, alors que selon diverses jurisprudences, ils devraient être exclus des ressources prises en compte pour le RSA. Même choses pour les situations maritales que la CAF interprète toujours très étroitement et normativement, quand le Conseil d’Etat, lui, par exemple, reconnaît les séparations de faits. C’est un peu comme si la CAF portait partout une conception restrictive des droits, dans une interprétation qui semble se faire toujours au détriment de l’allocataire. Le décalage, le sentiment d’incompréhension, s’exprime encore entre le discours du contrôleur et les courriers de l’administration, et plus encore dans la « discontinuité des droits » que les contrôles instaurent, notamment les « sanctions de faits » c’est-à-dire la suspension des prestations, parfois sans préavis, souvent sans motivation explicite et souvent sans réponses

Le mémoire rappelle les coûts de ces procédures pour les allocataires. Les coûts psychologiques et moraux, mais également financiers pour des gens qui ne peuvent se le permettre. Et notamment, les plus difficiles : la suspension des aides ou la notification d’indus, qui nécessitent pour les contester des nouveaux recours et des procédures toujours plus complexes, difficilement accessibles aux allocataires précaires. Au final, c’est toujours le quotidien des allocataires qui devient impossible quand les aides sont suspendues. 

Dans son mémoire, Marine Lamare constate encore que le droit de communication de la CAF auprès de tiers, lui permettant d’obtenir d’innombrables données sur les administrés, s’est considérablement élargi au tournant des années 2010, « lorsque les pouvoirs d’investigation des agents des organismes de sécurité sociale ont été alignés sur ceux des agents des services fiscaux », où le contrôle des documents semble n’avoir plus aucune limite (notamment de rétroactivité et de proportionnalité…), comme quand un agent utilise le fait qu’une dame soit toujours indiquée en couple sur Facebook. Pourtant, les enquêtes de la CAF montrent surtout la grande difficulté à transformer des indices en preuves et la grande difficulté du droit à vouloir transformer des faisceaux d’indices en certitudes. La juriste montre surtout que les critères mobilisés (domiciliation commune, la communauté affective ou d’intérêts…) sont souvent plus fragiles, notamment au regard de la jurisprudence qui va les confirmer ou les écarter d’une manière très différente d’un jugement l’autre. Les avocats et le Défenseur des droits rappellent que c’est à la CAF de prouver la situation de concubinage ou de non-présence en France, par delà les indices et suspicions. Pour la docteure en droit, on assiste à « une criminalisation de la dépendance aux prestations sociales »

Quant à la contestation, elle est un chemin semé d’embûches, rappelle-t-elle, notamment du fait même de la numérisation de l’accès au droit. Les résistances sont souvent silencieuses et individuelles. Les contentieux sont, par nature, déséquilibrés au détriment des justiciables. Ce qui n’est pas sans évoquer les constats des derniers épisodes du Code a changé sur la dématérialisation. « Les espaces libre-service créés dans les années 2010 condensent en particulier les publics les plus démunis, les agents les moins formés et les conditions d’accueil les plus défavorables. Conformément à « l’aménagement dissuasif » déployé, des barrières sont érigées entre les plus précaires et les personnels qualifiés », souligne Lamare à la suite du psychologue Pascal Martin. Les associations ou les avocats apparaissent alors comme des substituts à l’absence d’interlocuteurs à la CAF, pour démêler l’écheveau des situations. Quant au numérique, il donne désormais la temporalité des démarches, puisque ce sont les enregistrements et les courriers électroniques qui marquent les relations. Par exemple, confient les accompagnateurs et les allocataires, il est difficile d’obtenir le « tableau de liquidation » qui permettrait d’accéder à la « boîte noire du calcul des droits » et de comprendre éventuellement les calculs d’indus opérés par les CAF. Même les rapports de contrôles ou d’enquête nécessitent bien souvent de passer par de longues démarches via la Commission d’accès aux documents administratifs pour être obtenus. Enfin, la complexité des procédures, des recours (par exemple entre demande de remise de dette et contestation de la décision, démarches incompatibles), finissent d’épuiser parfois les meilleures volontés. 

Lamare montre également que nombre d’acteurs sociaux de l’accompagnement préfèrent la conciliation au conflit avec les CAF, d’autant que certains, comme « les assistantes sociales des départements et des CAF sont juges et parties sur ce type de dossiers ». Non seulement le contentieux est difficile pour les administrés, mais il rémunère peu les avocats et face à l’envolée des demandes, se résout surtout par un fort désintérêt des acteurs pouvant accompagner les justiciables en difficultés. Les « contentieux des pauvres » démontrent surtout qu’ils n’intéressent pas grand monde et produisent peu de justice, comme le soulignait d’ailleurs la sociologue Delphine Serre dans son livre, Ultime recours (raison d’agir, 2024) quant aux procédures à l’encontre de la sécurité sociale pour faire reconnaître un accident du travail ou une maladie professionnelle, dénonçant elle aussi, le risque que les droits sociaux deviennent des principes sans objets.  

Mais surtout, conclut Marine Lamare, « le non-recours se dessine alors comme une voie de sortie qui prend l’allure d’issue de secours ». « Par peur, pression, culpabilisation, découragement, épuisement et/ou désaccord avec les principes et pratiques des CAF, [nombre de bénéficiaires] ne veulent pas ou ne veulent plus avoir affaire à elles ». L’abandon s’enkyste. La chasse à la fraude ressemble à une chasse à l’homme, témoigne une allocataire. L’acte individuel devient une critique des politiques sociales. Le non-recours devient une non-demande, le résultat d’une fabrique collective de l’exclusion plus que le signe de défaillances individuelles. 

Autant de constats qui font échos à ceux du dernier rapport de la Défenseure des droits sur la fraude sociale, alors même que le gouvernement vient de durcir l’arsenal contre les fraudes et à réformer en profondeur les aides sociales (Le Monde, Médiapart). Claire Hédon y dénonce une industrialisation de la lutte contre la fraude des bénéficiaires, explique Le Monde. Le rapport souligne, par exemple, que la communication bancaire est devenue une procédure automatisée, alors qu’elle est normalement circonscrite à certaines situations et proportionnée. De même, la généralisation de la consultation des réseaux sociaux à des fins de contrôle se déploie sans garde-fous. La Défenseure des droits rappelle à nouveau le surciblage et le surcontrôle de certaines catégories de population et renouvelle ses demandes de transparence et de mesure de l’équité des ciblages et contrôles. Elle dénonce également des notifications non motivées et non conforme à la réglementation et une faible communication sur les voies et délais de recours. Mais surtout, elle pointe combien la fraude est une qualification plastique et que ce qualificatif devenu omniprésent entrave le droit à l’erreur et l’accès aux droits. Et de plaider pour lui substituer et « ériger le droit à l’erreur de bonne foi en tant que principe général applicable en toutes circonstances aux relations entre les usagers et les organismes sociaux ».

La Défenseure des droits plaide pour une amélioration de l’information aux usagers, mais surtout pour que les services sociaux priorisent la prévention plutôt que la répression. Elle rappelle que l’administration a de plus en plus tendance à confondre la fraude et l’erreur, alors même que le droit à l’erreur a été inscrit dans la loi depuis 2018 et dénonce le constat que les pouvoirs publics s’accommodent trop du non-recours. 

Mais, si les constats du Défenseur des droits s’accumulent et se répètent de rapports en rapports, peut-être faut-il convenir que le problème est bien plus politique qu’on le pense. La nouvelle réforme proposée par le projet de loi sur la fraude sociale, montre combien le discours saturé ne parvient plus à laisser d’espace pour d’autres approches que la chasse aux pauvres. 

Pour la Quadrature du net également, le flicage n’en finit pas, dénonçant, dans la dernière version du projet de loi, l’élargissement de l’accès aux comptes bancaires pour le contrôle du RSA. Le contrôle sur les moindres dépenses des plus pauvres, a clairement pour but d’humilier, « tout en imposant une charge administrative démesurée jusqu’à ce que les allocataires renoncent à leurs droits ». « Le Finistère n’est pas un cas isolé. Des campagnes de contrôle similaires ont notamment été documentées dans les départements du Nord, du Vaucluse, du Bas-Rhin ou de l’Eure ». En réalité, explique l’association, le projet de loi vise d’abord à permettre aux départements de procéder à ces contrôles, alors que normalement, ils sont du recours des seuls services sociaux (et à protéger les départements de poursuites, comme celle engagée par les allocataires du Finistère). Et surtout, il vise à élargir considérablement aux acteurs du social la possibilité « d’obtenir les documents et renseignements de leur choix auprès d’un très grand nombre d’acteurs publics et privés. Outre les demandes adressées aux banques, ce droit est mobilisable auprès des opérateurs de téléphonie, des fournisseurs d’énergie, des associations, des organismes de formation, des professionnels de santé ou encore des employeurs. » Pour la Quadrature, cette mesure s’inscrit « dans un processus d’extension continue du droit de communication » à des fins de « lutte contre la fraude sociale », faisant fit des limites et des garanties de ce droit, supprimées d’un projet de loi l’autre. « Accordé en 2008 aux agent·es de contrôle des organismes de sécurité sociale (CAF, CNAM, CNAV), il a depuis fait l’objet d’une dizaine de modifications, afin d’étendre tant les organismes pouvant l’utiliser – notamment, depuis 2021, aux agent·es de lutte contre la fraude de France Travail – que les informations communicables ou les sanctions en cas de non-réponse. » 

La Quadrature estime pourtant qu’un espoir pourrait venir depuis le droit européen, pour réaffirmer des limites et des garanties. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a récemment « condamné l’Italie pour violation de la vie privée en raison d’un droit de communication octroyé au fisc italien similaire au droit de communication français ». « La CEDH exige notamment qu’un tel droit de communication soit entouré de nombreuses garanties tout au long de son utilisation : une notification des personnes pour leur permettre de contester l’usage de ce droit, y compris avant que les données communiquées n’aient été utilisées dans le cadre d’un contrôle, et y compris si le résultat du contrôle n’a pas conduit à une sanction ; une motivation précise par l’administration expliquant pourquoi elle a besoin d’accéder à ces données ; un contrôle indépendant de la demande pour que le droit de communication ne puisse pas être utilisé systématiquement et s’assurer de la nécessité de l’accès. L’absence de ces garanties dans la loi française est criante et le projet de loi Fraudes ne corrige absolument pas cela. »

Dans un communiqué de presse, Changé de Cap dénonce le fait qu’il sera bientôt possible à la CAF, aux Départements comme à France Travail de procéder à une suspension conservatoire des prestations et allocations en cas « d’indices sérieux d’un manquement délibéré ou de manœuvre frauduleuse ». Les organismes sociaux vont donc pouvoir couper les droits unilatéralement sans que ne soit défini ce que sont les manquements, les indices sérieux voire les indices graves et concordants. 

« Le collectif Changer de cap est en opposition totale avec cette politique de chasse aux pauvres. Nous réaffirmons :

Que la lutte contre les exclusions doit rester un impératif national fondé sur le respect de l’égale dignité de tous les êtres humains et une priorité de l’ensemble des politiques publiques.

Que toute personne en difficulté a le droit au soutien de la nation, tel que cela est énoncé dans plusieurs lois fondamentales et dans la Constitution.

Que l’État, les collectivités territoriales, les établissements publics dont les centres communaux et intercommunaux d’action sociale, les organismes de sécurité sociale ainsi que les institutions sociales et médico-sociales doivent participer à cette mission de soutien aux populations précarisées.

Que chaque personne a le droit à un accompagnement respectueux de son parcours, prenant réellement en compte les difficiles chemins empruntés et les situations complexes.

Et ne craignons pas d’exiger de nos responsables politiques de lutter contre les causes de la pauvreté plutôt que d’orchestrer la chasse aux pauvres. »

La possibilité d’accéder à toutes les données disponibles bouleverse comme nulle autre le rapport des organismes des gestion sociale à leur mission. Sans limites, ce sont les valeurs mêmes de leurs missions qui seront transformées.

Voir également notre billet sur les algorithmes de score de risque de fraude à la CAF qui surveillent les bénéficiaires.

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  • L’overview effect de l’IA.
    Et si notre terre était notre langue ? Et si les IA conversationnelles étaient nos vaisseaux ? Et si nous étions des astronautes sociaux ?   L’Overview Effect ou « effet de vue d’ensemble » c’est « un choc cognitif, une prise de conscience dont témoignent certains astronautes lors d’un vol spatial qui se produit lorsque ceux-ci observent la Terre depuis l’orbite terrestre ou la Lune. Cet effet se produit par la mise en perspective directe de la situation de la Terre dans l’espace : la planète
     

L’overview effect de l’IA.

10 mai 2026 à 08:44

Et si notre terre était notre langue ?
Et si les IA conversationnelles étaient nos vaisseaux ?
Et si nous étions des astronautes sociaux ?

 

L’Overview Effect ou « effet de vue d’ensemble » c’est « un choc cognitif, une prise de conscience dont témoignent certains astronautes lors d’un vol spatial qui se produit lorsque ceux-ci observent la Terre depuis l’orbite terrestre ou la Lune. Cet effet se produit par la mise en perspective directe de la situation de la Terre dans l’espace : la planète est perçue comme une sphère fragile, un point bleu pâle « suspendu dans le vide », protégé par une fine atmosphère. »

Copie d’écran du compte Instagram de Sophie Adenot, en plein Overview Effect.

L’Overview Effect conduit donc à prendre conscience de la fragilité d’un écosystème en l’observant d’un point, d’une position qui ne nous est ni naturelle ni facilement accessible et qui introduit une grande distance impliquant un renversement de perspective.

Et bien – me semble-t-il en tout cas – c’est très caractéristique de ce qu’ont produit les premiers systèmes d’IA conversationnels, ces artefacts génératifs. Et de ce qu’ils continuent de produire actuellement. En même temps que ces « agencements machiniques informationnels » ont déplacé la question du langage, ces IA conversationnelles et leur insincères maïeutiques nous ont mis dans une situation d’observation tout sauf naturelle de processus discursifs en temps réel qu’ils effectuent, processus discursifs pour autant (essentiellement) crédibles et « satisfaisants » (en tout cas satisfaisants aux principaux codes d’un échange conversationnel entre deux êtres humains).

Voir des machines parler était déjà étonnant mais fut longtemps cantonné au seul imaginaire de science-fiction ; puis parler à des machines (via les interfaces vocales du World Wide Voice) devînt une forme de routine mais demeurait, quelque part, toujours une forme d’étonnement ; aujourd’hui, voir des machines avoir avec nous des conversations rationnelles en temps réel, produit un effet de décalage qui fait que c’est « notre » intelligence, « notre » capacité dialogique et rationnelle qui est vue comme immensément fragile et qui, par contraste, donne à ces machines et à ces artefacts, dans l’interaction que nous avons avec elles, une place différente de ce qu’elle devrait être. Un renversement de perspective.

Nous sommes dans la position de l’astronaute qui observe non pas la terre mais la capacité de langage et d’intellection (et parfois aussi d’imagination), et qui l’observe pour la première fois depuis la médiation artificielle et artefactuelle qu’en propose l’IA générative. Et si la distance de la terre à la station spatiale qui permet de l’observer est considérable et se mesure en kilomètres (autour de 400 pour être précis), la distance entre notre « engagement langagier » et l’écho conversationnel médié par les IA est tout aussi vertigineuse à ceci près qu’elle ne se mesure plus en kilomètres mais plutôt en dépliant l’ensemble des règles algorithmiques, corpus d’entraînement, processus de « fine-tuning » mais aussi infrastructures techniques (data centers) et autres opérations qui permettent aux machines de faire à la fois illusion de langage et leurre de conversation.

Soit la langue est fragile, soit c’est nous qui le sommes.
Et si la langue est aux machines …

Cette position tout sauf naturelle (au même titre que celle de l’astronaute Sophie Adenot ci-dessus) nous conduit, en partie au moins, à regarder et à mieux mesurer et prendre en compte toute la fragilité du langage et des interactions humaines qu’il permet et conditionne. Mais cette situation d’observation inédite produit également deux effets différents : certains cherchent à protéger ou à sanctuariser la nature ou à tout le moins la fonction du langage, et à ne pas entièrement et systématiquement les soumettre aux systèmes techno-politiques qui produisent et façonnent ces IA ; d’autres au contraire font de cette fragilité évidente l’occasion d’un renoncement sur l’autel de l’efficience ou de la rationalité économique, prétextant se démultiplier via des IA agentiques qui sont le Taylorisme d’une langue véhicule. Et puis bien sûr il y a les enjeux même de l’écriture et de la création, que décrit un récent et admirable texte de Gregory Chatonsky sur AOC : « Ce qui (me) permet d’écrire est ce qui (vous) empêche de lire. »

Dans les deux types de réaction possible à cet Overview Effect de l’IA sur le langage, certains initialement en garderont donc surtout un sentiment accru de connexion avec une entité non-humaine, là où d’autres n’y verront que l’instanciation de formes toujours plus abouties d’isolement et de solitude. Tout comme la littérature scientifique autour de l’Overview Effect (qui date des premiers vols à haute altitude dans les années 1950), documentait aussi bien « l’appréciation et la perception de la beauté, une émotion inattendue, voire bouleversante, et un sentiment accru de connexion avec les autres » (Wikipedia) qu’un effet paradoxal de « rupture » ; les aviateurs traversaient en effet un phénomène décrit comme un sentiment de séparation physique de la terre occasionnant des réactions individuelles allant qui pouvait soit les plonger dans un sentiment  « d’exaltation ou du sentiment de se sentir plus proche de Dieu » tout comme à des formes élevées d’anxiété, de peur ou de solitude (Wikipedia). Ce phénomène dit de « break-off » cessa d’être étudié en tant que tel au début des années 1970.

Dans l’histoire des technologies numériques, qu’il s’agisse du Cloud, des réseaux sociaux, ou désormais de l’IA, les effets de proximité sont presque toujours paradoxaux et ne font que masquer une distance de plus en plus grande. Le « Cloud Computing » permet une disponibilité immédiate de documents qui n’ont jamais été stockés physiquement aussi loin de nous ; les réseaux sociaux ont historiquement fait proximité (puis promiscuité) avec des individus géographiquement toujours plus éloignés. Sans toujours le mesurer ou l’éprouver, nous avons donc déjà traversé d’autres « Overview Effects » : celui de l’éloignement et d’une distension de nos mémoires documentaires, celui de l’éloignement et d’une distension de nos relations sociales, et désormais donc, celui de l’éloignement et d’une distension là encore paradoxale de notre rapport au langage.

Voilà pourquoi, aussi, la question des heuristiques de preuve, celle de savoir comment à l’échelle d’une société nous serons – ou non – encore capables de définir la valeur de vérité d’un énoncé ou d’un fait et que cette valeur soit partagée parce que démontrable, documentable, voilà pourquoi la question des heuristiques de preuve est devenue aussi essentielle : non pas seulement par l’industrialisation de la production du faux, non pas uniquement par la vitesse même à laquelle ce faux est créé et se diffuse mais parce que nous sommes placés à une distance lointaine, inédite, comme en « décrochage » de notre capacité à faire langage. Parce que pour filer cette métaphore au moins visuelle de l’Overview Effect, c’est un autre type de vaisseau que l’ISS qui nous mène à si grande distance d’un biotope (la langue) qui nous est habituellement si proche et qui à mesure qu’elle se rapproche des machines semble aussi comme proportionnellement s’éloigner de nous. Les IA, ou plus précisément leur cadre de déploiement technique (les LLM) et infrastructurel (Data Centers et processeurs), sont un vaisseau comme un vecteur de mise à distance, d’éloignement de ce qui fait la langue.

Nous arrivons aujourd’hui à un moment charnière dans lequel nous verrons si la massification de l’usage des IA (pour autant qu’elle continue d’augmenter de manière constante et ne soit pas soumise à divers aléas d’un modèle économique pour l’instant reposant sur la dynamique d’un gigantisme de l’épuisement – toujours plus de ressources et de consommation), nous verrons, disais-je, si la massification de l’usage des IA nous emmène plutôt vers la conscientisation de la fragilité de la langue ou s’il faut plutôt se résoudre, après sa marchandisation dans un capitalisme linguistique (Frédéric Kaplan), à sa presque totale servicialisation dans un cadre où ce que l’on appelait la novlangue et le néo-parler, seront l’essentiel de la langue collective circulante quand d’autres régimes discursifs et linguistiques, jusqu’ici principalement vecteurs de socialisations affectives fines, seront de plus en plus cantonnés aux seuls échanges entre humains et machines.

Je ne crois pas trop à l’avènement à moyen terme d’une société du silence qu’extrapole par exemple un éditorial du WSJ reposant sur un article scientifique qui montre que nous utilisons en moyenne chaque année, 300 mots de moins par jour. Un recul de la parole qui touche toutes les classes d’âge et que les chercheurs comptabilisent en indiquant que notre volume de parole a diminué de 28% en moins de 15 ans.

Je crois par contre que depuis l’avènement des médiations numériques, l’inflation de paroles et de discours directement monétisables d’une part (capitalisme linguistique), et en parallèle et d’autre part, l’artificialisation soutenue de formes discursives indigentes au seul renfort d’une nécessité d’interaction rendant la langue soluble dans sa fonction phatique, je crois que oui, tout cela fait qu’encore une fois la question du langage s’est déplacée et qu’elle continue de le faire toujours davantage, les IA conversationnelles augmentant la distance entre elle et nous à des échelles stratosphériques jusqu’ici jamais atteintes.

One More Thing.

Dans une interview au magazine Usbek & Rika à propos de son dernier livre, la question était posée à Nicholas Carr de savoir quelle serait sa première décision s’il était nommé à la tête d’un puissant ministère de la technologie et du numérique par un gouvernement éclairé. Et il répondait ceci : « Détruire tous les centres de données. »

Or que sont ces centres de données fondamentalement dans la perspective qui nous occupe ? Ce sont des centres d’accumulation de paroles et de discours ; de paroles et de discours retenus, en permanence recalculés, archivés non pas par vertu de conservation mais par nécessité de manipulation. Détruire tous les centres de données pourrait alors, en effet, redonner une chance à la parole d’exister, et que chaque occasion nouvelle de discourir soit aussi une occasion nouvelle de découvrir. Ce qui fût un temps l’essentiel de l’intérêt de ce que nous appelions le Web.

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  • Ghosts in the Heart [en]
    [en] In the days of early grief, the pull towards the being you lost is still there. It pulls at your heart but has nowhere to go. It is a ghost. A ghost of habits and rituals, a ghost of familiarity, who feeds on unmoored love – another name for grief.  Like a phantom limb in your life, it makes you feel, it makes you want, it can almost make you speak. You stop yourself, of course, because there’s nothing there, nothing left. Nobody to check on, nobody to touch, nobody to look at. Nobody t
     

Ghosts in the Heart [en]

8 mai 2026 à 02:47
[en]

In the days of early grief, the pull towards the being you lost is still there. It pulls at your heart but has nowhere to go. It is a ghost. A ghost of habits and rituals, a ghost of familiarity, who feeds on unmoored love – another name for grief. 

Like a phantom limb in your life, it makes you feel, it makes you want, it can almost make you speak. You stop yourself, of course, because there’s nothing there, nothing left. Nobody to check on, nobody to touch, nobody to look at. Nobody to love you back.

In the days where grief is young, where reality is ripped apart from what is true, the truth inside us hangs on to its last shuddering breaths, unwilling to fold into reality and offer peace. For truth is made of actions and feelings more than words or ideas, and keeps trying to draw us towards the one who is gone. The presence of absence takes up all the space.

The pull is sometimes so strong that we hear them speak or think we have seen them. These ghosts are within us, like rogue processes that have lost their purpose but will not stop running. 

They make for strange times, which don’t last that long. Sometimes a few weak echoes follow you down the weeks or even the years, but few and far between, nothing like those first few days in a foreign life. The life without.

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  • La conception addictive est un préjudice social
    Pour le blog du LPE Project, Vincent Joralemon, directeur du Centre de droit et de politique des sciences de la vie de Berkeley, revient sur les récentes condamnation de Meta et Youtube pour négligence de conception de leurs systèmes pour avoir trompé les utilisateurs sur la sécurité de ses plateformes (voir notre article). « Ce qui m’a frappé en lisant l’histoire de Kaley, c’est la banalité apparente de son expérience ». L’une des plaignantes, Kaley, 20 ans, a grandi dans un quartier très p
     

La conception addictive est un préjudice social

7 mai 2026 à 01:00

Pour le blog du LPE Project, Vincent Joralemon, directeur du Centre de droit et de politique des sciences de la vie de Berkeley, revient sur les récentes condamnation de Meta et Youtube pour négligence de conception de leurs systèmes pour avoir trompé les utilisateurs sur la sécurité de ses plateformes (voir notre article). « Ce qui m’a frappé en lisant l’histoire de Kaley, c’est la banalité apparente de son expérience ».

L’une des plaignantes, Kaley, 20 ans, a grandi dans un quartier très populaire de la Californie. Ses parents ont divorcé quand elle avait 3 ans. Son père était violent. Kaley a commencé à utilisé Youtube à 6 ans et Instagram à 9 ans. Elle passait jusqu’à 16 heures par jour sur Instagram. Mais le net n’était pas pour elle qu’un refuge. « La plupart d’entre nous avons déjà ressenti l’attrait irrésistible du défilement dans les moments les plus difficiles, cherchant notre fil d’actualité précisément au moment où nous sommes le moins capables de nous en détacher. Mais pour ceux qui traversent les épreuves les plus durement éprouvées – instabilité familiale, traumatisme, pauvreté – le défilement n’est pas un réconfort passager. C’est le seul refuge disponible, ce qui rend ces utilisateurs particulièrement vulnérables à la dépendance. » Or, estime Joralemon, le procès a mis en lumière un aspect largement négligé par les analyses juridiques : « les préjudices liés à la conception addictive des plateformes sont structurés par classe sociale ».

Le procès a permis de dévoiler que les recherches internes de Meta montraient que le contrôle parental et les règles familiales n’avaient aucun effet sur l’utilisation compulsive des plateformes par les adolescents… et que les enfants ayant vécu des événements traumatisants étaient les plus susceptibles de développer une dépendance. Tout le long du procès, les avocats de Meta ont passé des semaines à blâmer la famille de Kaley, arguant que sa dépression et son anxiété étaient dues à une enfance difficile et non à la conception de la plateforme. Certes, mais la défense de celle-ci a montré que même en installant tous les logiciels de blocages possibles, la mère de Kaley ne pouvait rien contre la dépendance de sa fille. Et le jury a estimé que Meta comme Youtube avaient trompé volontairement les utilisateurs. 

Derrière le préjudice reconnu, pointe Joralemon, il reste un critère qui lui l’est moins : « les effets néfastes de la conception addictive des plateformes pèsent plus lourdement sur les enfants déjà les plus vulnérables – que ce soit en raison de l’instabilité familiale, de traumatismes, de difficultés économiques, ou (comme c’est souvent le cas) des trois. » C’est-à-dire que ces systèmes ont des impacts sociaux plus forts sur certains publics que sur d’autres.

« Les enquêtes de Common Sense Media montrent que les préadolescents issus de familles à faibles revenus passent environ trois heures de plus par jour devant les écrans de divertissement que leurs pairs issus de familles plus aisées. Chez les enfants de moins de huit ans, le temps passé devant les écrans par les enfants issus de familles à faibles revenus est plus du double de celui de leurs pairs plus aisés. Lorsque les familles à faibles revenus se connectent à Internet, environ 28 % d’entre elles sont dépendantes de leur smartphone (contre 4 % des adultes les plus aisés). Il existe donc une raison valable pour laquelle les parents à faibles revenus sont 50 % plus susceptibles d’être « extrêmement ou très inquiets » pour la santé mentale de leurs enfants que les parents à revenus élevés. Plus inquiétant encore, le Rapport mondial sur le bonheur 2026, basé sur un sondage auprès de 330 000 adolescents dans 43 pays, confirme que les adolescents issus de milieux socio-économiques défavorisés sont les plus touchés par les comportements numériques compulsifs. »

« Ce qui semble être un problème d’éducation parentale est en réalité un problème d’économie politique », explique Joralemon. « L’écart en matière de temps passé devant les écrans est lié à la réduction des financements alloués aux activités périscolaires, aux horaires de travail atypiques des parents à faibles revenus. Selon une étude de l’hôpital pour enfants Lurie, un parent sur quatre utilise les écrans faute de moyens pour faire garder ses enfants. Un document interne de YouTube, présenté lors du procès, décrivait la plateforme comme une « nounou numérique à court terme ». » Et le cadre politique mis en place pour remédier à ces problèmes, fondé presque entièrement sur la responsabilité parentale, est intrinsèquement régressif, appuie le chercheur.

Mais si « la dépendance numérique est un problème de santé publique, quelle est la solution ? », interrogeait Joralemon dans un article pour la revue Health Affairs. Il y rappelle que la compulsion où l’addiction numérique doit être appréhendée comme un problème de santé publique, non pas dû à une défaillance individuelle, mais à des produits conçus à des fins commerciales. Que la réglementation en la matière devrait donc s’inspirer de la réglementation du tabac qui en restreint l’accès et dénormalise son usage ; de la réglementation des opioïdes qui contrôle leur disponibilité par le biais d’une prescription supervisée ; et de la réglementation des jeux d’argent qui impose des mesures de protection dès la conception afin d’atténuer le potentiel addictif. Bref, s’appuyer sur des normes de conception des produits, des obligations d’avertissement et de divulgation, des restrictions publicitaires, des contrôles d’accès basés sur l’âge, des obligations de surveillance et des mécanismes de financement pour le traitement et la prévention. Or « les plateformes numériques fonctionnent sans contrôle comparable. Il n’existe aucune obligation générale de surveiller les signes de dépendance, aucune obligation d’interrompre les comportements à risque, ni aucune obligation de repenser les fonctionnalités connues pour favoriser une utilisation compulsive ».

Si les premiers litiges liés à la compulsion à arriver devant les tribunaux américains se concentrent sur les mineurs, les préjudices sous-jacents ne se limitent pas aux adolescents, mais touchent notamment les personnes âgées, ainsi que les individus souffrant de dépression, d’anxiété ou de solitude. Dans le cas des opioïdes comme du tabac, les actions en justice privées se sont révélées être le principal catalyseur, imposant la divulgation de documents et la surveillance des comportements, comme c’est le cas dans les régulations des jeux d’argent. « Le statu quo – qui consiste à considérer les technologies addictives algorithmiques comme fondamentalement différentes des autres produits conçus pour exploiter les vulnérabilités humaines – devient scientifiquement et éthiquement intenable. » 

Pour Joralemon, il faut aller plus loin encore, conclut-il sur le blog du LPE Project. « Une réponse adéquate doit associer les obligations des plateformes à des investissements dans les biens communs : des services de garde d’enfants abordables, des activités périscolaires, des horaires de travail stables et des espaces publics sûrs. Réglementer le produit est nécessaire. Mais construire un monde où les enfants n’auraient pas besoin de ces produits l’est tout autant ! »

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    [en] Voilà, il est là. Il est là, le soulagement. Je savais qu’il serait là. C’est normal, après des années de soins, d’inquiétude, de peur de ce qui allait arriver. C’est normal d’être soulagé de ne plus porter ce poids. Il est arrivé plutôt rapidement, le soulagement. Mais je n’ai pas fini d’être triste. Je ne suis pas vraiment prête à me sentir soulagée. En plus, le soulagement il arrive accompagné de sa copine la culpabilité. Bien sûr, parce que quand son chat vient de mourir, on ne va q
     

Les invités moins attendus en temps de deuil [en]

6 mai 2026 à 17:39
[en]

Voilà, il est là. Il est là, le soulagement. Je savais qu’il serait là. C’est normal, après des années de soins, d’inquiétude, de peur de ce qui allait arriver. C’est normal d’être soulagé de ne plus porter ce poids.

Il est arrivé plutôt rapidement, le soulagement. Mais je n’ai pas fini d’être triste. Je ne suis pas vraiment prête à me sentir soulagée. En plus, le soulagement il arrive accompagné de sa copine la culpabilité. Bien sûr, parce que quand son chat vient de mourir, on ne va quand même pas se sentir soulagée.

Alors que si, en fait.

Miss Culpabilité, elle veut te faire croire que quand elle débarque, c’est que tu as mal fait. Que tu es coupable de quelque chose, que tu as failli. Mais c’est pas vrai. Elle se pointe en opportuniste, histoire de voir. Elle surfe sur le sillage de M. Soulagement, parce qu’elle sait qu’il n’est pas vraiment prévu au programme, pas invité à la fête, quand on a encore la mort en travers de la gorge.

Je sais qu’elle est là juste comme ça, en passagère clandestine, en imposteur, même. Elle sait qu’on préfère souvent se donner des coups de pied que de sentir des choses difficiles ou moins familières. Je ne lui sers ni à manger ni à boire, mais voilà, elle est quand même là. Il faut faire avec, et c’est normal aussi.

Je ne veux pas de cette légèreté inhabituelle dans ma vie, même si elle est plaisante. C’est là qu’est la brèche dans laquelle elle se glisse.

Ne pas avoir à me soucier des horaires. Ne pas me demander où il est, ne pas aller voir comment il va, ne pas me demander s’il est confortable, s’il veut quelque chose, si je peux faire plus ou si je devrais faire moins. Ne pas faire les mille petits gestes du quotidien qu’on fait de bon coeur quand on aime un petit être fragile et vieillissant. Ne pas avoir peur, peur de le perdre, peur de faire faux, peur de me tromper, peur de ne pas faire ce qui est juste pour lui, peur qu’il souffre sans que je m’en rende compte, ou plus que je ne m’en rends compte, peur de l’après, où le soulagement et sa copine la culpabilité viendront essayer de me faire croire que s’ils sont là bien confortablement installés sur mon canapé à se partager un jus d’orange, c’est que je ne pouvais pas l’aimer tant que ça, mon vieux chat, et donc que ce n’est pas si grave, qu’il soit mort, alors que si – je l’aimais tant que ça, leur présence ne dit rien de mon amour et de mon attachement, dit en fait au contraire tout de combien il a fallu qu’il soit grand pour me permettre d’accueillir dans ma vie, avec enthousiasme malgré leur coût, les contraintes et les responsabilités qui se sont maintenant envolées avec lui, ce qui me vaut leur visite.

Je n’ai pas fini d’être triste, ni de me débattre avec la fin de l’existence pour tout être sur cette terre. Je n’ai pas fini de regretter son absence et d’avoir mal quand je pense à lui. Mais je commence à pouvoir, malgré tout, m’autoriser à apprécier un peu la légèreté retrouvée. Ce n’est pas incompatible, même si c’est très déroutant.

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  • Kit d’opposition aux data centers
    Aux Etats-Unis, l’AI Now Institute lance une boîte à outils pour s’opposer au projets et aux déploiements de centres de données. L’AI Now Institute fait le point sur les multiples recours possibles, en fonction des politiques locales, étatiques et fédérales et des différentes réglementations sectorielles (sur le développement économique, l’énergie, la pollution, la transparence, l’usage de l’eau…) qui sont mobilisables. Le kit se complète d’une formation en ligne.
     

Kit d’opposition aux data centers

6 mai 2026 à 01:01

Aux Etats-Unis, l’AI Now Institute lance une boîte à outils pour s’opposer au projets et aux déploiements de centres de données. L’AI Now Institute fait le point sur les multiples recours possibles, en fonction des politiques locales, étatiques et fédérales et des différentes réglementations sectorielles (sur le développement économique, l’énergie, la pollution, la transparence, l’usage de l’eau…) qui sont mobilisables. Le kit se complète d’une formation en ligne.

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  • Tokenmaxxing : l’IA par abonnement touche à sa fin
    Après Anthropic, Microsoft va faire passer les utilisateurs de GitHub Copilot à une facturation par jetons, rapporte Ed Zitron (le coût hebdomadaire d’exécution de GitHub Copilot ayant presque doublé depuis janvier). La tokenisation, c’est-à-dire le fait de payer l’IA selon sa consommation de token va devenir un peu partout la règle. Et c’est déjà le cas dans les entreprises.  Chez Uber, par exemple, les coûts de l’IA explosent. Un employé de Meta, lui, a créé de son propre chef un classement
     

Tokenmaxxing : l’IA par abonnement touche à sa fin

6 mai 2026 à 01:00

Après Anthropic, Microsoft va faire passer les utilisateurs de GitHub Copilot à une facturation par jetons, rapporte Ed Zitron (le coût hebdomadaire d’exécution de GitHub Copilot ayant presque doublé depuis janvier). La tokenisation, c’est-à-dire le fait de payer l’IA selon sa consommation de token va devenir un peu partout la règle. Et c’est déjà le cas dans les entreprises. 

Chez Uber, par exemple, les coûts de l’IA explosent. Un employé de Meta, lui, a créé de son propre chef un classement qui suivait le nombre de tokens utilisés par les plus de 85 000 employés de l’entreprise, rapporte Fortune. Baptisé « Claudeonomics », en référence au modèle d’IA d’Anthropic, ce classement affichait les 250 employés dépensant le plus de tokens. 

Cette illustration parfaite du tokenmaxxing (qu’on pourrait traduire par optimisation à outrance des jetons), est un phénomène qui met l’accent sur l’utilisation des tokens comme mesure de productivité des développeurs. « Sur une période de 30 jours, l’utilisation totale des tokens par les employés sur le tableau de bord de Meta (fermé depuis) a dépassé les 60 000 milliards de tokens, et l’utilisateur individuel le plus gourmand a consommé en moyenne 281 milliards de tokens. Avec la version la moins chère de Claude Opus 4.6, facturée 5 $ par million de tokens, cet utilisateur à lui seul aurait pu coûter à Meta plus de 1,4 million de dollars. » Dans une interview récente, le premier promoteur de la tokenisation, Jensen Huang, PDG de Nvidia, proposait que le budget annuel en token de chaque ingénieur soit équivalent à la moitié de son salaire annuel. 

Le tokenmaxxing n’est pas une stratégie d’IA, critique Thomas Claburn pour The Register. Qui estime que le coût du token, qui est le fruit d’un savant calcul, selon les GPU mobilisés et les systèmes d’IA. Reste que mesurer la performance d’un développeur au volume de ses dépenses, ne dit rien de la qualité ou de l’utilité de ce qu’il produit. L’indicateur se revèle aussi idiot que le nombre de ligne de codes produit. Le but pourtant n’est pas de dépenser des jetons mais de savoir pourquoi et à quoi vous les dépensez ! Même constat pour Kevin Rose dans le New York Times : « Ah, oui, la qualité du résultat. Les classements ne la mesurent pas ! » 

Pour The Verge, la journaliste Hayden Field revient également sur les changements de modèles économiques en cours dans le monde de l’IA. Après des années d’accès à bas prix, voire gratuit, à des systèmes d’IA avancés, la facture commence à se faire sentir. L’ère de l’IA quasi gratuite touche à sa fin.

« Will Sommer, analyste chez Gartner, étudie les tendances économiques à long terme liées à l’IA générative, notamment en évaluant les enjeux financiers. Entre 2024 et 2029, Gartner estime que les investissements dans les centres de données d’IA atteindront environ 6 300 milliards de dollars, une somme colossale. Pour éviter une dépréciation de ces actifs, les principaux fournisseurs de modèles d’IA devraient idéalement générer un retour sur investissement d’environ 25 %, explique Sommer (c’est le rendement moyen d’Amazon, Microsoft et Google sur leurs investissements globaux).» Si les rendements tombent en dessous de 12 %, les investisseurs fuient. En dessous de 7 %, on entre dans une phase de dépréciation, ce qui représente « un désastre absolu pour tous les investisseurs dans cette technologie ». Pour atteindre ce seuil minimal de 7 %, Gartner prévoit que les grandes entreprises d’IA devront générer près de 7 000 milliards de dollars de revenus cumulés grâce à l’IA d’ici 2029, soit près de 2 000 milliards de dollars par an. Afin d’obtenir des« rendements historiques », ces fournisseurs devraient générer près de 8 200 milliards de dollars sur la même période. »   

« Mais pour atteindre les 2 000 milliards de dollars de dépenses annuelles calculés par Gartner, les fournisseurs devraient générer, selon des estimations prudentes, un total cumulé de 10 sextillions de tokens par an (un sextillion, c’est une suite 21 36 zéros). Même en supposant une marge bénéficiaire très généreuse de 10 % par jeton, la consommation de jetons d’ici 2030 devrait être multipliée par 50 000 à 100 000. »

« Actuellement, confrontées à une demande croissante de centres de données et à une pénurie de puissance de calcul, les entreprises ne sont pas en mesure de traiter un tel volume de jetons. Même si elles le pouvaient, elles rencontreraient un problème : elles seraient probablement déficitaires. Sommer estime que si l’on ne tient compte que des coûts directs d’infrastructure et d’électricité, « chaque entreprise dégage des marges très raisonnables sur chaque jeton ». Mais cette marge est probablement plus faible, voire inexistante, avec les nouveaux modèles, plus gourmands en jetons. Et ces ressources sont entièrement absorbées par les coûts d’exploitation indirects, comme le développement de la puissance de calcul et les dépenses exorbitantes liées à l’entraînement constant des nouveaux modèles. » Et dès qu’on ajoute toute l’infrastructure nécessaire à la prochaine génération de modèles et qu’on examine leur passage à l’échelle, la situation devient de plus en plus intenable, explique Sommer. Selon lui, nombre d’entreprises « ne pourront pas maintenir leur rythme de dépenses ». A terme, il ne devrait rester pas plus de deux grands fournisseurs de modèles de langage. Et l’époque où presque tous les services proposent une offre gratuite assez généreuse ne durera probablement pas. 

Aux débuts de l’IA, la majeure partie des coûts de calcul était consacrée à l’entraînement des modèles initiaux, tandis que l’inférence (ou l’exécution des tâches) était moins onéreuse. Cependant, avec l’évolution des modèles et l’ajout de fonctionnalités aux systèmes, l’inférence est devenue beaucoup plus gourmande en ressources. Les agents d’IA, ou outils capables idéalement d’effectuer des tâches complexes à votre place sans intervention constante, consomment désormais beaucoup plus de ressources que les modèles de chatbot basiques d’il y a quelques années. Les principales entreprises d’IA ont récemment modifié leurs politiques d’utilisation des API et des outils tiers – comme Anthropic qui interdit de fait l’utilisation d’OpenClaw, sauf pour les abonnés payant un supplément – ​​en raison de la surcharge qu’ils engendrent. En résumé, les grandes entreprises d’IA se trouvent à un tournant : elles ont attiré un grand nombre d’utilisateurs en offrant un accès gratuit, et doivent désormais les fidéliser tout en augmentant significativement leurs tarifs. 

Face à l’augmentation des coûts, les entreprises pourraient avoir tendance à migrer leurs infrastructures IA totalement ou partiellement vers des modèles open source plutôt que de recourir aux services des géants de l’IA. Pour Will Sommer, un modèle économique durable « exigerait que l’IA générique soit intégrée à tous les aspects de notre vie, des panneaux publicitaires aux bornes de caisse » et que les fournisseurs d’IA prélèvent une commission sur toutes ces transactions. Ce qui est sûr, c’est que « l’ère du gratuit n’était qu’une course à l’accaparement du marché : une stratégie courante chez les startups ». « Ce n’est tout simplement pas un modèle économique viable. On ne peut pas continuer comme ça indéfiniment. »

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    Le livre de Marion Flécher que l’on vous recommandait il y a peu, Le Monde des startups, gagnera à être complété par la lecture de celui de Marlène Benquet, La finance aux extrêmes (La découverte, 2026). Dans ce livre-ci, la sociologue Marlène Benquet ne s’intéresse pas aux startups, mais à ceux qui les financent. Elle décortique l’essor du capital investissement et ses conséquences politiques.  Du financement des startups à la politique Dans cet essai très court, très clair malgré l’austé
     

Les enjeux politiques du financement de l’innovation

5 mai 2026 à 01:00

Le livre de Marion Flécher que l’on vous recommandait il y a peu, Le Monde des startups, gagnera à être complété par la lecture de celui de Marlène Benquet, La finance aux extrêmes (La découverte, 2026). Dans ce livre-ci, la sociologue Marlène Benquet ne s’intéresse pas aux startups, mais à ceux qui les financent. Elle décortique l’essor du capital investissement et ses conséquences politiques. 

Du financement des startups à la politique

Dans cet essai très court, très clair malgré l’austérité de son sujet, la sociologue explique que la financiarisation du monde a changé. Nous sommes passés d’une finance des marchés à une finance hors marché : d’un monde de l’actionnariat public à celui du capital investissement. Et avec ces transformations qui pourraient sembler n’avoir été qu’économiques, que techniques, c’est une autre orientation politique qui oriente le secteur de la haute finance. Si jusqu’à présent le monde de la finance était favorable à la régulation et à la libre concurrence, politiquement néolibéral, les acteurs financiers au sommet de la financiarisation, eux, défendent des monopoles. Leur vision économique est libertarienne et leur orientation politique autoritaire. Si Peter Thiel est le parangon de cette transformation profonde du secteur financier, il n’en est qu’un élément saillant, visible. 

Benquet montre que les acteurs financiers du capital investissement œuvrent activement à la recomposition politique actuelle. Les gestionnaires d’actifs, les fonds de capital investissement, les fonds immobiliers, les fonds « à impact social ou environnemental » n’ont pas la même orientation politique que les banquiers et assureurs d’antan (« la finance des collecteurs d’épargne », comme les distingue la sociologue, c’est-à-dire le secteur de la banque et de l’assurance). La raison, explique Benquet, tient au fait que les gestionnaires d’actifs sont des « investisseurs pour autrui ». Ils investissent des capitaux qu’ils ne possèdent pas, contrairement aux banques qui investissent leurs fonds (même si ceux-ci reposent sur l’argent – l’épargne – de leurs clients). Les milliardaires dont on entend parler dans l’actualité appartiennent tous à ce secteur : aucun banquier du monde de la première finance n’est jamais devenu milliardaire. Non seulement ce secteur est extrêmement riche, mais les gens qui le composent sont particulièrement puissants. 

Benquet explique très bien comment ce secteur produit son idéologie. Le monde des gestionnaires d’actifs vise à transformer en actifs des entreprises, de l’immobilier ou n’importe quoi d’autre. Ce secteur décide désormais ce qui sera financé de ce qui ne le sera pas, non plus sur les marchés mais bien avant que les produits n’y parviennent. Le pouvoir d’allouer le capital, d’octroyer des financements a profondément changé de mains. Leur manière d’investir repose sur la rentabilité que cet investissement va produire. En fait, montre Marlène Benquet, la financiarisation, ses transformations, a des impacts politiques profonds. Et le néolibéralisme pourrait bien avoir été une belle époque par rapport à celle qui s’annonce. Les gestionnaires d’actifs ne calculent plus que leurs seuls profits et ont un rapport au monde particulièrement autoritaire et conservateur. Ces gens sont avant tout libertariens : pour eux, « la liberté, c’est la propriété », puisqu’elle seule les enrichit. Pour eux, l’État ne doit pas pouvoir limiter ce que chacun possède ni l’usage que chacun peut en faire. 

Derrière ces positions économiques glissent des visions politiques hostiles à la démocratie, où le plus riche devrait être le plus puissant. Alors que la finance néolibérale souhaitait encore la démocratie, la finance libertarienne, elle, souhaite que la société obéisse à sa puissance. La force du livre de Benquet est de montrer que cette transformation de la financiarisation du monde n’a pas lieu seulement dans la Silicon Valley, ce nouveau Wall Street. Non, Benquet enquête dans cette finance en France. Elle montre que les tenants d’un changement politique au profit de leur vision économique du monde et surtout de leurs seuls intérêts, agissent dès à présent, financent des prises de position, orientent la régulation et imposent finalement leur cynisme à une grande part du spectre politique. Leurs discours s’épanchent, se déversent, séduisent ceux qui pensent pouvoir rejoindre ce petit monde si puissant, quand ils n’en ont jamais été plus éloignés. 

Le risque, cette notion que certains font peser sur d’autres

Dans son livre, Benquet montre concrètement ce que produit ce secteur, comment il évalue, calcule, accumule. Depuis de simples tableurs Excel, les gestionnaires d’actifs « calculent des taux de profits attendus des différents investissements possibles », à la recherche de celui qui devrait être le meilleur. Leur rapport au monde tient du seul ratio. 

Benquet montre que dans ces évolutions de la finance, l’actionnariat familial est de plus en plus fragilisé. Les gestionnaires d’actifs colonisent tout ce qui peut produire du rendement : hôpitaux, forêts, terres agricoles… 

Comme le pointait Flécher dans Le monde des startups, dans ce schéma, les risques que prennent ceux qui prennent des risques pour d’autres sont très bien rémunérés. Eux-mêmes vivent de rentes d’abord, de leurs parts d’intérêts (20% qui se décomposent en commissions et en intérêts liés aux performances des fonds qu’ils gèrent). Ils profitent également de leur propre mobilisation politique leur ayant permis de faire voter des exonérations fiscales avantageuses à leurs opérations, une forme de subvention publique de cette finance que nous finançons tous. Mais surtout, « les actifs dans lesquels ils investissent ne les intéressent pas en tant qu’ils sont rentables, mais en tant qu’il est possible de spéculer sur leur valeur et de réaliser des plus-values lors de leur revente ». Le but, n’est pas de construire de la croissance, de la rentabilité, mais seulement des taux. Le but n’est pas de construire des entreprises pérennes mais d’atteindre des niveaux de rentabilité très élevés. Mais plus encore, ils n’accumulent plus, comme les acteurs de la première finance, en se plaçant en concurrence avec d’autres acteurs sur les marchés financiers pour s’approprier des dividendes, « mais en occupant des positions quasi monopolistiques dans la fourniture de produits ou de services nécessaires à la vie sociale ». On pourrait même dire que leur but ultime, pour réaliser leurs dividendes, est d’obtenir des situations monopolistiques, seuls à même d’assurer les rentes élevées qu’ils visent, comme de faire augmenter les tarifs au-delà des réalités. C’est ce qui se passe quand ils investissent sur des startups, cherchant à financer par exemple, l’acteur unique, la plateforme qui va monopoliser le marché, comme l’ont été Uber ou Airbnb hier, comme promettent de l’être Palantir ou Clearview demain. 

Cette recomposition des chaînes de la finance n’est pas sans conséquence sur nos vies. Dans Our lives in their Portfolios (Verso, 2023) Brett Christophers montrait déjà combien cette transformation de la financiarisation avait des répercussions directes sur nos vies. Les secteurs qu’ils financent, qu’ils s’accaparent, ont des impacts sur ce qui nous est accessible, comme c’est le cas du soin où pharmacies, cabinets dentaires ou d’ophtalmologie par exemple impactent nos accès, à l’exemple de l’entreprise CVS aux Etats-Unis (qu’évoquait le journaliste indépendant Robin Kaiser-Schatzlein pour The American Prospecton en parlait dans la mise à jour de notre article sur le Sludge – en soulignant que le sous-effectif était une conséquence des contraintes économiques de la rentabilité qui s’impose à ces chaînes). Même chose dans l’immobilier par exemple, comme le racontait Tim Wu. Partout où les fonds de pension s’imposent, la pression à la seule rentabilité explose.

Benquet rappelle que les acteurs du capital investissement sont très bien payés. Les directeurs d’investissements gagnent des fortunes avec des parts variables conséquentes. L’argent est une motivation essentielle des acteurs de ce milieu, explique-t-elle. Pour eux, l’enrichissement tient d’un rapport individualiste : il n’est pas perçu comme le produit du travail de générations successives, mais seulement comme le produit d’une rationalité stratégique, celle d’individus à la recherche d’une rentabilité maximum. De même, leur éthique repose sur la responsabilité individuelle, dont ils distinguent les bonnes pratiques des abus, pour ne la placer finalement que sur le seul plan moral, et non sur le plan des réglementations. Leur éthique dépend donc uniquement de leur liberté et de leur bon vouloir, ce qui permet de justifier le développement d’un investissement à impact, c’est-à-dire qui se présente comme social et responsable. « Les investisseurs pour autrui ne perçoivent aucune contradiction entre leurs intérêts individuels à l’enrichissement et l’intérêt collectif ou le bien commun », même si leur attention est toute entière dévouée à leurs seuls intérêts… un peu comme si l’intérêt collectif n’était que la conséquence d’un ruissellement qui n’existe pas.

Les tableurs de l’optimisation

La sociologue détaille le fonctionnement de leur travail, ce en quoi il consiste, comme d’évaluer les actifs à acquérir selon des procédures d’évaluations très balisées. Dans leur quotidien, ils lèvent des fonds et gèrent les participations qu’ils détiennent en suivant les business plan qu’ils ont mis en place au moment de l’achat. Enfin, ils cherchent de nouveaux investissements. Ils rédigent des rapports sur les actifs à vendre, déterminent leurs prix de vente en y intégrant le rendement, la performance, qu’ils en attendent et donc les contraintes qu’ils imposent. Les prix sont déterminés par des enquêtes et des « modélisations économiques abstraites, sans connaissance des modes de production des biens ou des services commercialisés ». Des modèles de calculs relativement standardisés, sans grande différence d’un fond l’autre. 

Benquet montre, comme Flécher sur les startups, que nous sommes là dans un milieu façonné par l’endogamie sociale, où tout repose sur l’interconnaissance et la proximité sociale. Où l’engagement dans le travail est total, entre docilité et hard work. Une dizaine d’établissements forme ces investisseurs pour apprendre les manières de penser des financiers. Ici, ce qu’on apprend, c’est à laisser ses sentiments de côté. Une entreprise ne vaut que par son cash-flow et que plus un investissement est risqué, moins il est cher. Tout l’enjeu est de chercher des actifs dont la rentabilité n’a pas été entièrement exploitée et trouver le montage pour accroître leur profitabilité. Pour Benquet, la seconde finance n’est pas une école de pensée. Elle n’est qu’une radicalisation de l’économie néolibérale, « prônant l’intensification des exigences de rendement, l’accentuation d’un rapport désaffectivité et décontextualisé aux investissements et l’élargissement du spectre des biens transformés en actifs ». Elle ne prône que des manières très concrètes d’accumuler. 

Évaluer des actifs se fait souvent dans de simples tableurs, « d’une vingtaine de colonnes et d’un petit millier de lignes », quasiment identiques d’une société de gestion d’actifs l’autre. Leur valeur ne tient pas dans leur valeur, mais dans ce que les investisseurs estiment. Pour Benquet, il y a là une grande homogénéité des manières de compter qui ne repose « ni sur une communauté technique liée à l’usage d’un même outil de calcul, ni sur le partage d’une conception commune néoclassique de la valeur des sociétés, mais sur une communauté de situations, sur l’occupation d’une même place au sein des réseaux de circulation du capital ». Si la forme est fixe et stable, le contenu de ces champs est sans cesse modifié, suite à enquêtes et débats jusqu’à ce que le rachat soit accompli ou abandonné. On y trouve le compte de résultat et le bilan comptable, une évaluation de la transaction, l’activité de la holding qui sera créée pour le rachat par laquelle transitent les flux financiers et qui jouent de délais de fonds et de prêts, de délais de remboursements pour exploiter les actifs financiers en circulation. Et enfin, les hypothèses de sorties et une synthèse des résultats qui anticipe les retours sur investissements attendus. Tout l’enjeu consiste à faire jouer les différentes modalités financières dans le temps. « Les relations des sociétés de gestion aux entreprises se laissent donc moins aisément décrire en termes d’allocation que de ponction de capital. Leur mode d’accumulation du capital repose sur un double canal de ponction de la trésorerie de l’entreprise et de celle de l’Etat. » Ces tableaux permettent de mesurer le taux de retour sur investissement en modifiant les variables pour l’optimiser, comme par exemple de mesurer le niveau de dette que peut contracter l’entreprise pour l’optimiser au bénéfice de la holding. Tout le calcul vise à optimiser le niveau de ponction, le taux de profit attendu. Les investisseurs construisent eux-mêmes les prix de ce qu’ils s’apprêtent à acheter, à leur profit. Contrairement à l’approche de l’économie néoclassique, « la valeur n’est pas inhérente à l’objet, ni déterminée par ses potentialités futures, mais réside dans l’évaluation qui en faite par les investisseurs ». Tout l’enjeu est de faciliter la circulation du capital, car c’est par la circulation que les fonds s’enrichissent. Pour Benquet, ces pratiques relèvent surtout d’une logique de rente : « elles sont conduites de manière à maximiser les rendements et externaliser les risques vers les salariés et les usagers d’un côté, et les investisseurs institutionnels de l’autre ». Bref, tout l’enjeu du calcul consiste à minimiser le risque. 

Une histoire du lobbying

Dans son livre, Marlène Benquet dresse également l’histoire de l’évolution législative qui va permettre à la gestion d’actifs d’exister en France et de soustraire ses prédations à l’impôt, en suivant l’évolution de l’Association française de gestion (AFG), principale association professionnelle des gestionnaires d’actifs en France, fondée en 1961.. Ou encore, la deuxième association professionnelle, France Invest, fondée en 1984. Ou encore l’association française des investisseurs en capital-risque (AFIC, fondée en 1984 devenue France invest en 2017).

Tout l’enjeu a été de transformer le code du commerce de 1966 qui interdisait à une entreprise de s’endetter pour se racheter elle-même. Dans les années 80, ces pratiques passent du statut d’abus de biens sociaux à celui de montages garantis par la loi. La sociologue montre comment ont œuvré les acteurs de la seconde finance pour imposer la dérégulation du secteur, à leur profit, en réduisant les taux d’imposition de ces types d’investissement et accroissant la déductibilité des intérêts d’emprunts. On va peu à peu soutenir ces techniques plutôt que de chercher à soutenir les entreprises en difficulté. Le monde de la finance se mobilise pour souvenir les mérites du capital investissement et l’importer en France en assouplissant la législation. 

Cette histoire d’une dérégulation n’est pas sans évoquer celle que raconte Flécher, qui va permettre aux startups de s’imposer. Elle est portée par des acteurs à leurs profits, notamment les associations sectorielles, qui œuvrent également à la socialisation des investisseurs, à la communication, à la construction d’indicateurs… « Leur projet est d’obtenir des pouvoirs publics l’institutionnalisation de leurs pratiques ». Leur développement va permettre de réorienter la politique financière française vers une orientation plus néolibérale. A mesure que la loi leur est favorable, les investissements augmentent, comme après 1985, quand elles obtiennent le statut fiscal des sociétés de capital-risque (qui exonère les sociétés d’investissements si elles investissent au moins 50% de leurs capitaux dans des sociétés non cotées). Au mi-temps des années 80, les normes de gestion d’actifs anglo-saxonne sont introduites dans le droit français : la gestion pour le compte de tiers, le rachat par recours à l’endettement et la subvention fiscale. A cette même époque, le régime financiarisé se déploie au détriment d’un modèle fordiste et de l’Etat providence. « Les marchés prennent une place de plus en plus importante dans le financement des entreprises. la première financiarisation est en marche ». La seconde finance se développe dans l’ombre de la première. Dans les années 90, Blackstone, premier gestionnaire d’actif mondial, commence à investir dans l’hôtellerie aux Etats-Unis. Entre les années 90 et le début 2010, le secteur du capital investissement « reconfigure les chaînes internationales de la finance ». Ces acteurs sont de toutes les discussions économiques. L’Etat, lui, non seulement se désengage, avec, à la fin des années 90, la troisième vague de la privatisation, mais il incite les acteurs de la première financiarisation, banques et assurances, à orienter leurs capitaux vers les sociétés de gestion. En 1998, il met en place le fonds public pour le capital risque au sein de la Caisse des dépôts et consignations. 

C’est seulement la crise financière de 2007 qui semble stopper nette l’expansion des fonds de gestion. L’opinion publique découvre d’ailleurs l’existence de cette seconde finance, via les hedge funds des spéculateurs immobiliers. Mais les gestionnaires d’actifs peu exposés aux produits financiers dérivés tirent profits de la crise. BlackRock par exemple sort renforcé de la crise. La seconde finance a beau être accusée de tous les maux, y compris par les gouvernements qui ont encouragé leur développement, les associations professionnelles engagent alors un intense lobbying pour relégitimer le capital investissement. Les institutions publiques l’encouragent en l’alimentant en capital public. La crise solidifie les relations entre collecteurs d’épargne et investisseurs pour autrui et avec l’administration. La période post-crise est celle de l’extension du champ des actifs. Alors que les grandes banques sont lourdement réglementées, les firmes de la seconde finance apparaissent plus adaptées à un environnement économique incertain. Les investisseurs délaissent les produits financiers dérivés, jugés trop risqués, et se tournent vers de nouvelles classes d’actifs comme les terres agricoles, les concessions routières, les énergies renouvelables, l’immobilier. C’est l’époque où les fonds à impact acquièrent une reconnaissance légale et un statut dérogatoire grâce à la loi Hamon de 2014. Pour les gestionnaires d’actifs, « ce qui compte pour eux, ce n’est pas de faire du monde un marché efficient, mais de convertir le plus de biens possibles en actifs appropriables. Leur but est simple : en contrôlant des parts croissantes des activités nécessaires à la vie sociale, ils peuvent transformer autant que possible leurs rémunérations en rentes ». L’Etat est sollicité pour dérisquer l’activité, c’est-à-dire assumer une part des risques sans pour autant piloter leur activité. Les financeurs pour autrui prennent en charge des fonctions étatiques en transformant en actifs des services et des missions publiques dans le domaine de la santé, de la recherche, de l’innovation ou des infrastructures. De leur côté, les Etats assument une part des risques liés à ces investissements et sécurisent ainsi les rémunérations des acteurs de la seconde finance, lesquelles tendent à se rapprocher de rentes doublement garanties. Un peu sur le modèle des concessions d’autoroutes ou d’infrastructures. « Les Etats sont pensés comme des filets de sécurité du capitalisme financier », lui assurant des marchés, des droits… au détriment de ceux de l’Etat providence qui eux profitaient à tous. 

De la radicalisation politique du monde de la finance : vers le capitalisme impérial

Dans la dernière partie de son livre, Marlène Benquet montre l’évolution politique des acteurs du secteur. Si en 2002, l’AFIC et l’AFG ont refusé de discuter avec le candidat frontiste à la présidentielle, en 2022, « ces préventions n’existent plus ». Pierre-Edouard Stérin, fondateur du fonds d’investissement Otium Capital, est celui qui s’est donné pour fonction de mettre le RN au pouvoir, comme le rappelle L’Humanité, d’enquêtes en articles. Pour Benquet, la puissance de ces acteurs place les acteurs de la seconde finance « en position de promouvoir des régimes politiques alternatifs plus favorables encore à leur développement »

Après l’époque de l’Etat-providence, puis dans celle du néolibéralisme, rappelle Benquet, l’Etat est avant tout le garant de la libre concurrence entre les acteurs privés. Il les réorganise autour de ses missions régaliennes, « tout en maintenant un filet de protection minimale des populations les plus fragiles ». Dans cette forme d’Etat bon marché, les services publics sont privatisés et les politiques de redistribution sociale réduites. Mais les droits civiques et civils restent encore garantis. Les inégalités ne sont plus que de richesses. Or, ce contrat néolibéral se fend. Piketty dans Le Capital au XXIe siècle (Le Seuil, 2013), montre que les inégalités se creusent. Le néolibéralisme ne parvient plus à tenir sa promesse. La promotion sociale semble morte. Les acteurs de la seconde finance vont alors rejoindre peu à peu le mécontentement qui monte. Comme Charles Gave, investisseur qui soutient Eric Zemmour, ou Charles Beigbeder, fidèle soutien de Marion Maréchal.

Suite à la crise financière puis à celle du Covid, le patronat développe une critique du gouvernement néolibéral, jugé trop étatiste, trop interventionniste, trop régulationniste. Les acteurs de la seconde finance s’opposent par exemple à la taxe carbone qui contraint leurs investissements. Ces discours antinéolibraux sont aussi portés par des acteurs de la Tech, qui sont vent debout contre les régulations anti-trust aux Etats-unis. « Un nombre croissant de financiers et d’acteurs patronaux considèrent que les gouvernements néolibéraux ne sont plus à même de maintenir l’ordre social à un niveau suffisant pour que soit garantie l’accumulation du capital ». Ces mécontents s’engagent alors dans des coalitions libertariennes. La presse estime que ces défections sont liées à des convictions personnelles ou à leur fascination pour les outrances de Trump ou de Musk. Mais pour Benquet, ce sont d’abord « les intérêts matériels qui expliquent la distance prise par certaines fractions patronales ». Ces gens sont devenus des opposants au libre-échange.

Marlène Benquet observe alors les cercles de soutien français à la droite extrême et montre qu’ils sont pour beaucoup issue des secteurs de la seconde finance, de la tech et des énergies fossiles. Elle énumère des noms, des prises de position. Aux Etats-Unis, les soutiens de Trump sont passés de la finance extrême au patronat mainstream. Si en 2024, le camp démocrate a obtenu les faveurs de la première finance, comme les institutions de Wall Street, la seconde finance, elle, s’est rangée derrière Trump. A l’image de l’entrepreneur et homme politique républicain Vivek Ramaswamy, qui publie en 2023, Capitalist Punishment (Harpers Collins, 2023), qui dénonce l’agenda de gauche des grandes entreprises de Wall Street. Même l’assaut du Capitol en janvier 2021, n’est pas tant le fait de petites gens désabusées, que d’acteurs patronaux et de cadres dirigeants, comme le soulignait The Atlantic. Musk est certainement l’emblème de ce revirement. Favorable à la candidature démocrate en 2016, il donnera 118 millions de dollars à celle de Trump en 2024. Mais c’est aussi le cas de Bezos et tant d’autres.

« Le récit libertarien autoritaire décrit la société néolibérale comme un monde fracturé qu’il faudrait restaurer en s’appuyant sur des valeurs traditionnelles de force, de loyauté, de famille et de hiérarchie. Il exalte la liberté individuelle comme absolue : chacun doit prendre en charge sa propre vie, défendre les siens et assumer sans aide extérieure les conséquences de ses choix. » Il prône un monde autoritaire, fait de chefs, de clans. Le discours néolibéral valorise des figures de la méritocratie, de Steve Jobs à Barack Obama. Le discours libertarien, lui, parle de cow-boys, de survivalistes. Le discours néolibéral vante la méritocratie et le technosolutionnisme. L’innovation et l’effort individuel sont présentés comme les moteurs de la justice sociale. Le récit libertarien, lui, valorise un ordre moral fondé sur la famille et la nation, valorise une société fondée sur un ordre naturel. Le soutien financier des partisans du libertarianisme autoritaire aux organisations politiques d’extrême droite vise à faire de cette option une politique désirable, crédible. Le monde de la seconde finance ne se coordonne pas les uns les autres comme des acteurs acteurs sur un marché, mais comme des partenaires cherchant à aligner leurs intérêts et à externaliser les risques sur d’autres : Etats et ménages. Les acteurs de la Tech ou de l’énergie se rapprochent des Etats pour obtenir que leur échoit ses anciennes missions, à leurs profits. L’enjeu n’est plus de privatiser les services publics pour les transformer en entreprises comme l’ont été France Telecom ou GDF Suez, mais de s’approprier des pans de souveraineté, sans concurrence. Ce qui est affaibli, ce n’est pas seulement le néolibéralisme politique, mais aussi le néolibéralisme économique. Pour Marlène Benquet, nous assurons au passage d’un capitalisme néolibéral vers « un capitalisme impérial », « un régime relevant de l’Empire plus que du marché ». Un capitalisme impérial qui veut en finir avec la capitalisme démocratique, comme le montre Quinn Slobodian dans son livre, Le capitalisme de l’apocalypse (Le Seuil, 2025). Un capitalisme qui n’est plus progressiste. Qui cherche à fracturer la démocratie ou en prendre le contrôle

Pour Marlène Benquet, à la suite de Latour, c’est bien la perspective climatique qui reconfigure la question politique. C’est un capitalisme de la finitude comme le dit l’historien et économiste Arnaud Orain dans Le Monde confisqué (Flammation, 2025). « Le néolibéralisme faisait de l’économie un jeu où nous pouvions tous gagner et le progrès advenir, le libertarianisme autoritaire fait des relations commerciales un jeu à somme nulle dans un monde de ressources finies où la force et la prédation deviennent un mode légitime de répartition des richesses. C’est une forme de capitalisme adapté à la raréfaction des ressources ». Mais pour les partager entre très peu de gagnants. 

Rien ne dit qu’il sera notre avenir, veut rester confiante la sociologue. Mais notre avenir démocratique est bien sombre, si nous ne saisissons pas que rien de cela n’est dans l’intérêt du plus grand nombre. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Marlène Benquet, La finance aux extrêmes.
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  • Un univers parallèle sans Oscar [en]
    [en] C’est très déroutant. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un univers parallèle, à la fois familier mais pas tout à fait juste. Je suis régulièrement saisie par le sentiment d’avoir oublié quelque chose, par le besoin d’aller vérifier quelque chose, d’une absence anormale. Je sens le soulagement qui pointe le bout de son nez, une fois l’orage de tristesse passé, quand les nuages se dissipent, immédiatement remis à sa place par les doutes et la culpabilité, une impression diffuse d’av
     

Un univers parallèle sans Oscar [en]

4 mai 2026 à 06:38
[en]

C’est très déroutant. J’ai l’impression d’avoir été plongée dans un univers parallèle, à la fois familier mais pas tout à fait juste. Je suis régulièrement saisie par le sentiment d’avoir oublié quelque chose, par le besoin d’aller vérifier quelque chose, d’une absence anormale. Je sens le soulagement qui pointe le bout de son nez, une fois l’orage de tristesse passé, quand les nuages se dissipent, immédiatement remis à sa place par les doutes et la culpabilité, une impression diffuse d’avoir fait quelque chose de terrible.

Les gamelles dans l’évier, je leur en veux d’être là. Les sachets de nourriture dans la boîte dans le couloir, aussi. Les tiroirs pleins d’affaires, les paniers dans le salon, sur le lit, sur le balcon, les petits escaliers pour chat. Je les vois et je leur en veux. Je leur en veux d’être là alors qu’Oscar n’est plus là.

A la mort de Tounsi, je me souviens d’en avoir voulu à Quintus d’être encore en vie. C’était une réaction qui n’avait aucun sens pour moi. J’aimais Quintus. Certes, il aurait été dans l’ordre des choses qu’il meure avant Tounsi. Mais il n’avait rien à voir dans la mort de Tounsi, il n’y pouvait rien, pourquoi donc est-ce que je lui “en voulais”?

Je crois que je comprends, maintenant, face aux gamelles et aux boîtes de médicaments et au stylo d’insuline dans le frigo. L’existence de chacun de ces objets met en relief l’absence d’Oscar. Ils me renvoient aux gestes que je ne ferai plus, aux moments partagés que je n’aurai plus – ils sont les témoins très concrets, à travers leur présence et leur inutilité, de la part de mon quotidien arrachée par la mort. La mort d’Oscar, mon grand chat à la personnalité immense et à la volonté irrépressible, que j’ai amadoué, chéri, soigné, et qui en retour m’a offert sa confiance et un ancrage, un rythme, une présence.

Quintus et Tounsi étaient un duo. Quand il y avait l’un, il y avait l’autre. La vie de Quintus soulignait la mort de Tounsi. Je n’en voulais pas à Quintus, en réalité. C’était simplement ma réaction à la douleur que sa présence m’imposait – celle de l’absence de Tounsi.

C’est la même chose ici. Elles n’y peuvent rien, les gamelles. Pour la première fois, je crois que je comprends les personnes qui ressentent le besoin de faire disparaître toute trace de l’être aimé au plus vite. Je comprends aussi celles qui ne veulent toucher à rien, parce que la mort c’est déjà assez de chamboulement sans en plus défigurer l’espace familier dans lequel on vit, et aussi parce que tout ce qui reste, c’est aussi un moyen de rester en lien malgré l’absence.

Je suis quelque part au milieu. Hier soir j’ai rangé deux ou trois choses. J’ai poussé les escaliers qui mènent au lit, rassemblé dessus couvertures anti-chute, panier, jouets, le peigne qui trainait sur la table de nuit. J’ai empilé les dodos du salon et du balcon dans le fauteuil où Oscar aimait se tenir, jusqu’à ce qu’il y fasse une crise qui a fini par l’en faire tomber – pour ne plus jamais y remonter. Mais c’est tout. Le plus gros, ce qui est dans le chemin.

J’ai tellement d’affaires liées à Oscar. Où vais-je les ranger? Que vais-je faire de l’espace libéré? C’est là en toile de fond. Il n’y a pas d’urgence. Pas aujourd’hui, peut-être cette semaine.

Je suis très déboussolée, juste là. La quantité de messages de soutien reçus, que ce soit par WhatsApp, sur la page d’Oscar ou dans le groupe Diabète Félin, me vont droit au coeur même si juste maintenant, honnêtement, je n’arrive pas à répondre. J’ai besoin d’être seule et tranquille. Mode cocon. J’ai deux ou trois points de contact en place pour cette semaine. Ça me touche que vous pensiez à moi, et j’apprécie infiniment les offres de soutien. C’est important dans un moment comme ça. Proposer quelque chose, c’est la chose juste à faire, même si la personne en deuil n’y répond pas ou n’en a pas besoin juste là. Ne prenez pas mon silence pour du rejet ou du manque de considération – savoir que vous êtes là, que vous pensez à moi, ça compte, du fond de mon petit cocon.

Chaque chat est différent, chaque deuil aussi. Ce qui est valable un jour peut ne plus l’être le lendemain. Merci pour les bouteilles à la mer, merci d’être là.

J’ai pensé à Delphine ces derniers jours, et hier surtout. La vétérinaire qui est venue pour l’euthanasie d’Oscar la connaissait aussi, et la dernière fois qu’elle était venue ici en consultation, pour Oscar, c’était avant son décès, et on avait parlé d’elle.

Prendre la décision de faire endormir son animal adoré, c’est super dur. Mais je n’oublie jamais le ou la vétérinaire, dans l’histoire. Ce n’est pas anodin, comme acte. Ce n’est pas toujours facile – des fois plus ou moins que d’autres. Comment sont formés et accompagnés ces professionnels face à la question de la mort, avec laquelle ils sont si souvent aux prises, ça me travaille. D’autant plus après le décès de Delphine, car évidemment, on en a parlé, de l’impact de ce métier sur le rapport à la mort. Il y a certainement des exceptions, mais d’après ce que j’ai compris, c’est très largement “chacun se débrouille comme il peut”. C’est un autre sujet que celui de cet article, et qui mérite une place à lui. Mais c’était important pour moi de le dire.

J’ai mal à la tête et j’ai du brouillard dans le cerveau. Je tourne au ralenti – autant les dernières heures et minutes hier avec Oscar ont parfois semblé s’étirer à l’infini alors que je le caressais, lui parlais, ou le regardais dormir, autant depuis son décès les heures disparaissent en un clin d’oeil. Mon temps est une succession d’ellipses.

J’ai dormi, cette nuit, et celle d’avant aussi. Pas tout à fait assez, mais j’ai dormi. Je ne suis pas sortie, par contre. Il faudrait que j’aille au parc, au moins. Mais dans cet univers parallèle sans Oscar, le ciel est gris et l’orage menace. Le peu de batterie sert à me faire à manger, et il ne m’en reste plus pour braver les éléments. Il va falloir attendre que ça se recharge.

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  • La colère contre l’IA est-elle en train de dégénérer ?
    C’est la thèse que soutient l’historien Brian Merchant, qui documente, comme nul autre et depuis longtemps, l’opposition à l’IA. Quelques faits divers à quelques jours d’intervalles, où deux individus isolés se sont attaqués à la maison de Sam Altman et un autre a tiré des coups de feux sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis qui venait de voter en faveur de la construction d’un nouveau centre de données… semblent les signaux précurseurs d’une escalade inédite, estime-t-il. Une fo
     

La colère contre l’IA est-elle en train de dégénérer ?

4 mai 2026 à 01:00

C’est la thèse que soutient l’historien Brian Merchant, qui documente, comme nul autre et depuis longtemps, l’opposition à l’IA. Quelques faits divers à quelques jours d’intervalles, où deux individus isolés se sont attaqués à la maison de Sam Altman et un autre a tiré des coups de feux sur la maison d’un conseiller municipal d’Indianapolis qui venait de voter en faveur de la construction d’un nouveau centre de données… semblent les signaux précurseurs d’une escalade inédite, estime-t-il. Une forme « d’intensification des réactions hostiles à l’intelligence artificielle générative », explique celui qui avait pointé la montée des formes de résistance à l’IA (voir notre article). Des moratoires contre le développement des centres de données, aux propositions d’interdiction de l’IA dans les collectivités, les industries et les entreprises, la grogne ne cesse de gagner du terrain. « Le Maine s’apprête à devenir le premier État américain à interdire purement et simplement la construction de centres de données». Peut-être rate-t-il tout de même dans cet amalgame que ces contestations n’ont pas toutes la même origine : la critique communautaire des centres de données partage peu en commun avec les élucubrations apocalyptiques d’individus isolés (dont les propos, finalement, sont plus proches de ceux d’Altman que de ceux des premiers). 

L’industrie de l’IA semble d’un coup, prise au dépourvu. Sam Altman, sur son blog personnel, impute la violence qu’il subit aux médias et notamment à un article récent qui le dépeignait comme un sociopathe. C’est oublier qu’Altman ne cesse de répéter que son entreprise développe un produit capable de remplacer tous les travailleurs quand ce n’est pas de détruire le monde. Son billet montre surtout l’énorme décalage entre les dirigeants du secteur de l’IA et les raisons de la colère anti-IA, estime Merchant « Depuis trois ans, l’industrie de l’IA demande au public de la prendre au sérieux, comme s’il s’agissait de Trump – sérieusement, mais pas littéralement. C’est impossible. Des startups comme OpenAI et Anthropic figurent parmi les plus importantes de l’histoire précisément parce que les investisseurs et les marchés les ont prises au sérieux, et littéralement. Or, ces investisseurs s’attendent à voir la superintelligence et surtout l’automatisation de masse qui leur ont été promises. » Et c’est bien là la raison principale de la montée de la colère.

Des adolescents poussés au suicide à l’IA pour faire la guerre en passant par la construction sans frein de data centers partout où l’on trouve encore de l’eau et de l’électricité… « Si l’on prend au pied de la lettre ce que les dirigeants du secteur de l’IA affirment depuis dix ans, à savoir qu’une IA suffisamment puissante pour mener à l’extinction de l’humanité est encore à ses balbutiements, alors intervenir par la force pour l’arrêter serait une action rationnelle », ironise Merchant. Mais il ne faut pas croire que ce serait uniquement un problème de communication des dirigeants de l’IA. La suppression des emplois est devenu l’argument de vente principal de l’IA. « Les investisseurs se soucient peu de savoir si OpenAI rend les logiciels conscients ; ils veulent voir une automatisation massive des emplois et les économies de main-d’œuvre historiques qui en découlent. Cette perspective – de déqualification, de contrôle, voire de suppression pure et simple du travail – est ce qui a conféré à l’IA sa valeur unique dès le départ. » L’automatisation du travail est le projet… « et les gens l’ont bien compris. » Et on comprend que celui qui a lancé un cocktail molotov sur la maison d’Altman soit salué comme un héros par des gens pourtant bien moins près à passer à l’action que lui ou bien plus éloignés de ses idées. 

Le projet politique du déploiement de l’IA partout et pour tous semble surtout rencontrer de moins en moins de soutiens, retient Merchant. Un récent sondage d’opinion montre que l’IA devient particulièrement impopulaire. Pour l’essentiel des Américains, les risques désormais dépassent les bénéfices attendus. « Les groupes démographiques ayant l’opinion la plus négative sur l’IA sont les électeurs âgés de 18 à 34 ans et les femmes âgées de 18 à 49 ans. Les deux groupes ayant l’opinion la plus positive sur l’IA sont les hommes de plus de 50 ans et les électeurs des classes supérieures. » Un autre sondage américain montre que si les jeunes adultes sont de forts utilisateurs de l’IA, ils sont de moins en moins convaincus, et optimistes, et de plus en plus mécontents de l’IA. Et le changement d’attitude des plus jeunes est d’ampleur, brutal et rapide.

Il est frappant de constater à quel point la haine envers l’IA est étroitement liée à la perception qu’on a de ses conséquences sur les perspectives personnelles et/ou professionnelles, estime Merchant. « La génération Z est confrontée à ce qui est, selon certains, le pire marché de l’emploi pour les jeunes diplômés depuis 37 ans ; il n’est donc pas étonnant qu’elle déteste profondément le produit technologique qui en serait la cause (mêmes symptômes en France). Parallèlement, les hommes de plus de 50 ans, généralement plus aisés, et les électeurs des classes supérieures, qui, comme leur nom l’indique, sont plus riches, sont moins inquiets face à l’IA car ils sont bien mieux protégés de la précarité économique.» 

La nouvelle aristocratie de l’IA, et sa tendance antidémocratique, fait assurément monter la colère des plus radicaux mais également d’une large part de la population. Altman peut anônner que« l’IA doit être démocratisée », rien dans les discours et les actions de son entreprise ne va dans ce sens. « OpenAI n’aspire à rien d’autre qu’à devenir l’un des plus grands concentrateurs de pouvoir de tous les temps. Après avoir déqualifié des artistes et des écrivains en intégrant leurs œuvres à ses modèles pour que ses produits puissent les imiter, OpenAI cherche à remplacer les employés des entreprises et des institutions du monde entier par un abonnement à une technologie dont elle est propriétaire. Les profits qui en découleront iront bien sûr à Altman et à la direction, concentrant ainsi richesse et pouvoir. » Comme nous le disions, sans partage des fruits de l’IA, il est peu probable que le malaise s’apaise. La récente publication d’une « politique industrielle à l’ère l’IA» par OpenAI , suggérant que l’IA pourrait permettre une semaine de travail de 32 heures et quelques autres avantages sociaux nébuleux, ne semble pouvoir bercer que les plus crédules des apologistes de l’IA. « Pourquoi croire une seule seconde qu’une entreprise d’IA qui dépense des millions pour saper la capacité des États à exercer leur démocratie, qui s’efforce de faire échouer une loi californienne exigeant que les chatbots soient testés et reconnus sans danger pour les enfants, qui tente de se soustraire à toute responsabilité quant aux dommages que ses produits pourraient causer dans d’autres projets de loi étatiques, et qui collabore avec l’administration Trump pendant que celle-ci bombarde des écoles primaires et perpètre des actes de terreur contre les immigrés, pourrait sérieusement investir le moindre capital politique pour autre chose que ses propres intérêts financiers ? » Ce discours lénifiant de promesses lointaines et sans effets semble surtout s’être considérablement usé face aux actions réelles des acteurs de la tech. Comme le dit Eryk Salvaggio dans Tech Policy Press, le document de politique générale d’OpenAI « propose littéralement des concepts qu’OpenAI a contribué à faire abandonner en Californie ». Même la promesse (sans cesse répétée) que l’IA pourrait un jour guérir le cancer, semble laisser de plus en plus les gens sceptiques : « qui pourra encore s’offrir le traitement ? » 

Les gens ont de bonnes raisons de détester l’IA et ceux qui en profitent, cingle Merchant « Alors que le désespoir gagne du terrain, que les jeunes ont de plus en plus l’impression que les élites de l’IA ont hypothéqué leur avenir, que les citoyens qui votent pour réglementer l’IA ou interdire les projets de centres de données locaux voient leur volonté bafouée au profit des intérêts de l’industrie… comment voulez-vous qu’ils se sentent ? À quoi vous attendez-vous ? Le risque d’une escalade est bien réel.»

Dans son billet de blog, Altman, avec ses références usées elles aussi, compare les PDG de l’IA aux hommes qui font la course pour s’emparer des anneaux de pouvoir dans le Seigneur des Anneaux. « Altman oublie que dans le livre, le seul moyen d’empêcher le triomphe du mal est de jeter l’Anneau Unique lui-même dans la Montagne du Destin. »

MAJ du 06/05/2026 : Sur Synth-Media, la journaliste Nastasia Hadjadji ajoute à la liste des oppositions documentées, les incendies d’infrastructures industrielles et technologiques, entrepôts et autres bâtiments qui se démultiplient aux Etats-Unis. Une gamme de contestation étendue, qui va du sabotage au luddisme soft du refus à utiliser l’IA.

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  • Ce matin avec Oscar la Star [en]
    [en] Dernière nuit, dernier matin. Dernière injection d’insuline. Derniers médicaments du matin – je lui donne un Cerenia entier, parce que c’est le dernier de la boîte, et sait-on jamais, il sera peut-être un poil mieux qu’avec un demi. Et si c’est pas le cas, c’est pas comme si je devais garder la moitié pour demain. J’ai sorti mon pilulier, celui que j’ai acheté après mon accident, quand j’ai réalisé que mon pauvre cerveau n’était régulièrement plus au clair sur où j’en étais avec ma pris
     

Ce matin avec Oscar la Star [en]

3 mai 2026 à 05:41
[en]

Dernière nuit, dernier matin. Dernière injection d’insuline. Derniers médicaments du matin – je lui donne un Cerenia entier, parce que c’est le dernier de la boîte, et sait-on jamais, il sera peut-être un poil mieux qu’avec un demi. Et si c’est pas le cas, c’est pas comme si je devais garder la moitié pour demain.

J’ai sorti mon pilulier, celui que j’ai acheté après mon accident, quand j’ai réalisé que mon pauvre cerveau n’était régulièrement plus au clair sur où j’en étais avec ma prise de médicaments. Ça fait longtemps que je ne l’utilise plus. Mais là, tout comme hier à la Migros j’ai acheté ce que j’appelle de la “nourriture d’urgence”, je l’ai sorti, en me disant que peut-être cette prochaine semaine ce ne sera pas du luxe de ne pas avoir à me demander si j’ai bien pris mes médicaments ou pas.

Hier après-midi, après sa dernière crise, quand le Valium a commencé à faire effet, Oscar a fait un brin de toilette. Il a même passé la patte derrière l’oreille, quelque chose que je ne l’avais plus vu faire depuis au moins… un an? deux ans? plus?

Ce matin, après avoir mangé sa pâtée avec ses médics, il a léché son plastron un petit peu. Ça aussi, ça faisait longtemps. Quelques coups de langue.

Je suis contente qu’il semble “bien”. Contente pour lui. Mais c’est si dur pour moi. Il n’a pas l’air moins bien qu’il y a six mois, juste là sur le balcon, à s’étirer un coup après avoir observé le monde extérieur à travers la jungle de plantes accrochées à la balustrade. Après sa pancréatite de l’automne dernier, dont il s’est tiré de justesse, il a repris du poids.

Il est stable, là, si on fait abstraction de ce qui se trame dans son cerveau. Si on fait abstraction des moments où brutalement, il perd conscience, perd le contrôle de son corps, convulse, se fait dessus, crie parfois. Si on fait abstraction des minutes et parfois heures qui suivent où il est désorienté, agité, clairement incomfortable, anxieux ou irritable, pas sûr d’où il est, de ce qu’il veut, et peut-être même de qui il est.

Hormis les crises, il ne semble pas trop mal. Certes, la mobilité c’est vraiment compliqué. Trois pattes pour commencer, c’est déjà pas toujours évident. Mais je me souviens, quand il est arrivé ici, à l’automne 2019, juste avant la pandémie, avant mon opération au poignet. Il sautait sur la table. Ce sont les pattes arrières qui comptent pour ça, vous me direz, et vous aurez raison. Mais il sautait sur la table, il en descendait, il se débrouillait bien.

Cela faisait moins d’un an qu’il avait été amputé, et c’était déjà un chat vieillissant. Âge incertain, estimé à une quinzaine d’années. J’avais dit “nan, il a jamais quinze ans, plutôt dix”. Aujourd’hui, j’en sais rien. Cela fait des années qu’il a passé dans la catégorie “grands seniors”. Une chère amie qui connaît les chats mieux que personne m’avait dit “autour de 15 ans ils passent un cap, côté vieillissement”. Ou quelque chose comme ça. Il y a un moment où le vieux chat devient visiblement “très vieux”. Oscar a passé ce cap il y a longtemps.

La mobilité c’est compliqué, je disais. C’est pas juste le nombre de pattes. C’est l’arthrose qui déforme ses articulations, tellement que même moi je vois sur les radios que ça va pas. Il a toute une série de traitements pour la douleur, depuis des années. Elle est bien prise en charge – en tous cas je le crois.

La douleur, chez le chat, c’est un truc qui m’obsède. Parce que je sais qu’en tant que petit animal, même si c’est un chasseur redoutable, le chat a aussi des comportements de proie. Il cache sa douleur. Il ne la manifeste pas. Le chat n’est pas non plus un animal “social” au même titre que le chien ou l’humain. Il ne dépend pas des relations avec ses congénères pour sa survie. Cela colore la façon dont il apprend, entre en relation, et communique. Il ne se plaint pas. Quand il a mal, il fait moins, il bouge moins, il ne saute plus sur la table, il dort.

Quand on voit quelque chose, c’est qu’il a déjà très mal. Alors ça m’obsède: je ne veux pas que mes chats aient mal. Quand Tounsi est mort, je n’ai pas vu qu’il avait terriblement mal pendant une journée entière, alors même qu’il était paralysé par une thromboembolie aortique. Il ne criait pas, il semblait “normal” à mes yeux. C’est seulement quand j’ai mis l’oreille sur sa poitrine que j’ai entendu que sa respiration était un peu gémissante, et que j’ai pensé à en mesurer la fréquence, et que j’ai soudain compris qu’il souffrait.

Oscar se déplace avec difficulté, même les bons jours. Trois vieilles pattes frêles, déformées par l’arthrose, dont la musculature a fondu au fil des ans. Et par-dessus ça, des problèmes neurologiques qui rendent leur contrôle de plus en plus difficile. Il y a des chances que la source des difficultés avec ses pattes soit la même que celle des crises. On ne le saura jamais avec certitude, mais c’est probable. Les pattes ne font pas forcément ce qu’il veut. Elles vivent parfois leur propre vie. Se lever, c’est devenu de plus en plus compliqué pour lui. Ses gamelles sont surélevées. Se déplacer, faut que ça en vaille la peine.

Mais il ne lâche rien, il veut quand même. Il avance, il descend les deux étages d’escaliers qui mènent à l’eclau (que je ne m’avise pas de vouloir le porter), il monte sur le canapé, essaie même parfois d’en descendre direct sans utiliser ses petits escaliers, et est capable de piquer un sprint dans le jardin afin de pourchasser un autre chat, alors même qu’une minute avant il semblait ne plus réussir à tenir debout. Comme a dit une fois une de mes voisines, en le voyant foncer sur Juju: “heureusement qu’il n’a que trois pattes!”

Alors oui, Oscar est un très vieux chat et il a la vie qui va avec. Mobilité réduite, maladies chroniques et médicaments, visites chez le vétérinaire, beaucoup de siestes et surtout, ses petites habitudes. Différents moments de la journée, différents lieux de sieste. Le balcon, le salon, la chambre, et surtout, en bas sur le canapé, avec vue directe sur le jardin et Juju dans les parages.

Du temps d’Erica déjà, j’avais dû mettre une séparation à l’eclau. Oscar avait commencé à y descendre, et un jour j’ai réalisé qu’Erica venait de moins en moins dans la “partie bureau” de l’eclau. Petit à petit, Oscar était en train de le chasser. L’espace auquel Erica avait droit à l’eclau rétrécissait, rétrécissait encore, et on allait se retrouver dans la situation où Oscar ne le laissait même plus rentrer par la chatière. J’ai donc installé une séparation amovible, qu’Erica pouvait franchir s’il le souhaitait, mais pas Oscar – pour préserver un “safe space” intérieur pour Erica.

Après le décès d’Erica, Oscar a eu accès à l’ensemble de l’eclau, et il a très vite décrété que le meilleur spot c’était le perchoir devant la chatière. Il y passait de longues heures, même des journées entières. Le mari d’une amie avait bricolé auparavant pour moi une série de plate-formes au mur pour y faciliter l’accès, tant pour Erica qu’Oscar. C’est d’ailleurs en allant récupérer Oscar sur ce perchoir, un soir, que j’ai rencontré Juju.

La nuit, Oscar dort avec moi. Au creux de mon bras, comme le faisait Bagha. Je lui ai appris. Du vivant de Quintus, Oscar dormait au salon. Je les séparais quand j’étais absente ou que je dormais. Oscar, c’est le Roi. Quand le Roi arrive, on se pousse. C’est très clair, ça, chez lui. “Poussez-vous, le Roi arrive!” avait dit le vétérinaire comportementaliste que j’avais consulté suite a une altercation entre Oscar et Quintus dont le résultat avait été que Quintus n’osait plus aller au salon. A force de patience et de persévérance, j’avais pu raccommoder un peu la relation entre les deux, mais la surveillance était de mise.

Oscar le Roi: tout le monde fuit devant lui. Erica, Juju, les chats qu’il croise dans le jardin. Au chalet, une fois, il a croisé le matou qui régnait sur le quartier. Oscar n’a eu qu’à bomber le torse, se grandir un peu, regarder férocement son rival avec un grognement et celui-ci avait déjà déguerpi, avant même qu’Oscar ne se lance à sa poursuite, oubliant le temps de quelques mètres les trois pattes et l’arthrose ainsi que l’absence de dents. Il avait déguillé en bas du talus, dignité égarée dans les herbes montagnardes, mais l’autre n’en a jamais rien su, loin depuis longtemps.

Le Roi dort avec moi, au creux de mon bras, comme je lui ai appris. Après le décès de Quintus, Oscar a eu accès à ma chambre la nuit. Comme Tounsi avant lui, il avait choisi de s’installer contre mes jambes, ou même entre elles. Je ne sais pas vous, mais moi, je ne trouve pas ça super confortable, le chat qui coince les jambes pendant qu’on dort. Quintus, lui, dormait sur l’oreiller – il avait même le sien à la fin. Ça allait aussi bien. Mais entre les jambes, c’est bof. Donc petit à petit, je l’ai convaincu de tester le creux du bras. Et c’est comme ça qu’on s’endort chaque nuit depuis.

Dans les habitudes d’Oscar, qui persistent dans sa vie de petit vieux, il y a le massage d’oreille. Quand il est arrivé ici, Oscar faisait sa toilette. Certes, certaines régions étaient compliquées à atteindre avec une patte en moins, mais il faisait ce qu’il pouvait. Il toilettait d’ailleurs toujours soigneusement son plastron et la zone où manque la patte. Pour le museau, il faisait les deux côtés avec la patte qui restait. Mais l’oreille gauche… compliqué. Il a toujours aimé qu’on le caresse sur la zone d’amputation, et frotter son oreille dans la main. Il aimait aussi beaucoup venir frotter son museau contre les orteils qui trainaient.

Comme d’autres aspects de sa vie qui se sont rétrécis avec le temps, la toilette s’est réduite au point que maintenant, une “grande toilette” consiste à lécher la patte et la passer quelques fois sur le museau. Cela fait longtemps qu’il ne fait plus véritablement de toilette. Difficulté d’accès, difficultés de mobilité ensuite, maladies et vieillissement… Malgré l’absence de toilette, son poil n’est pas si catastrophique que ça. Il n’est pas magnifique, on s’entend. Mais là, couché à côté de moi à l’ombre du drap que j’ai suspendu pour le garder à l’ombre pendant que j’écris (au fil des paragraphes le soleil est sorti et avance dans le ciel), il n’a pas le poil d’un chat à l’article de la mort. Parce qu’il ne l’est pas, même s’il l’est, en fait.

Il y a eu des périodes où j’avais réussi à faire en sorte qu’il accepte d’être peigné. Ça n’a pas été simple, il a fallu de la patience, mais on y est quand même arrivé. Quelques coups de peigne, ici et là, au fil des jours, pour entretenir un peu le pelage et éviter les pire noeuds. Là, ça fait un moment que je ne le fais quasi plus, parce que ce n’est pas agréable pour lui, et qu’on est dans une perspective de temps de vie limité.

Quand il a eu sa pancréatite il y a maintenant plus de six mois, j’ai cru que c’était fini. J’ai aussi cru qu’il allait y rester en 2021, avec sa gingivostomatite. Il y a eu plein d’autres frayeurs, plus en toile de fond. Quand il a commencé à perdre du poids. Quand son diabète s’est déréglé. Quand l’insuffisance rénale s’est pointée et a commencé à évoluer. Mais on s’en est sortis à chaque fois.

Quand il est arrivé chez moi, son diabète était sous contrôle mais moyennement régulé. Il était vieux, il avait été malade peu avant, on le pensait plutôt sur la fin. Quelques semaines plus tard son diabète était parfaitement régulé, et au printemps 2020, après plusieurs fausses alertes, il est entré en rémission. Une année plus tard, les problèmes infectieux ont débarqué. D’abord une infection importante au nez, après le décès de Quintus, et six mois plus tard, la bouche, ce qui a résulté en une extraction totale de ses dents et une mise sous cortisone qui a nécessité une reprise de l’insuline. Je vous passe les détails, mais c’était une année vraiment difficile, j’ai cru le perdre plusieurs fois – jusqu’à ce qu’on se décide à passer à la cortisone. Il est resté dix-huit mois sous cortisone, et quand on a pu arrêter, il était “toujours” en rémission, dont il est sorti un peu moins d’un an plus tard, début 2024.

Je pense que personne n’aurait parié qu’il serait encore en train de chiller sur le balcon au printemps 2026. Mais à force qu’il surmonte tout ce que son corps mettait sur le chemin, on a presque fini par croire qu’il était immortel. “Il va tous nous enterrer,” avait dit une fois en riant sa vétérinaire.

Depuis novembre dernier toutefois, quand il a fait sa première crise convulsive, l’horizon s’est rétréci. Mais là aussi: en janvier, le vétérinaire neurologue disait prudemment “des mois, mais plutôt des semaines”. On est le 3 mai. C’est pas que je tienne à battre des records ou défier les pronostics. Et je sais que le chat est un animal coriace, qui peut revenir de très loin. Mais c’est mon vieux chat et je ne veux pas qu’il meure. Donc chaque bout en plus, c’est un bout en plus, même si c’est aussi douloureux de vivre au quotidien avec l’épée de Damoclès de la maladie incurable et de perspective de la décision à prendre, quand il sera temps.

On y est. Dans quelques heures. Oscar a quitté le balcon pour s’installer sur le lit. Un changement de lieu de sieste typique. Il commence à faire chaud, là dehors. Quand je regarde Oscar juste maintenant, à l’intérieur je crie non, je n’arrive pas à réconcilier l’animal vivant et “qui va”, qui respire, flaire mes doigts et s’y frotte, au poil doux et chaud sous ma main, avec sa mort à venir, prévue et nécessaire. Alors je repense à hier après-midi, sa dernière crise, au cri qu’il a poussé et qui m’a fait accourir, à sa confusion ensuite. Je pense à celle de la nuit de vendredi à samedi, à celle de jeudi matin, à celles qui ont précédé. Je sais que ça ne peut pas s’arranger. Je sais qu’il est temps.

Mais à l’intérieur mon coeur se débat et essaie de raconter qu’il y a peut-être encore de l’espoir, que c’est trop tôt aujourd’hui, qu’on pourrait attendre demain comme initialement prévu, qu’on pourrait peut-être attendre encore parce que qui sait, il y aura peut-être à nouveau une semaine ou dix jours ou deux semaines de répit, qu’il n’a pas fini de vivre, qu’on doit pouvoir faire quelque chose…

Mon coeur se débat parce que la fin de l’existence résiste à mon entendement d’être qui existe, parce que la mort qui délivre de la souffrance ça fait sens mais ici, la souffrance n’est pas sous mes yeux ou dans les yeux mouchetés de brun du vieux chat installé dans son panier, elle est dans le futur à la fois incertain et certain de la prochaine crise qui surviendra, et la suivante, et la suivante, jusqu’à celle qui ne s’arrêtera pas.

Alors je fais un compromis, je choisis pour Oscar une mort paisible et contrôlée, je choisis de ne pas repousser l’inévitable de quelques jours ou quelques heures parce que je sais que ce temps gagné serait au service de l’angoisse et de la peur, pas de la vie ni de l’amour. Ce temps serait une coquille vide.

Mais mon coeur n’est pas convaincu. La mort et la douleur lui font trop peur.

Pendant que j’écrivais ces dernières lignes, Oscar a commencé à s’agiter un peu. Il a quitté le lit pour le salon, il s’est levé, désorienté, recouché, relevé. Recouché, relevé. Retourné sur le lit.

Une part de moi espère presque que ce soit une crise qui se prépare, parce que ça rendrait les choses plus faciles, tout à l’heure. Mais évidemment qu’au fond je ne veux pas ça, parce que je préfère qu’on puisse passer ces dernières heures sereinement, déjà, et parce que je veux qu’il vive ce qui lui reste de vie le plus confortablement possible. Je suis sûre que vous comprenez ce genre de dissonance émotionnelle.

Ce soir, quand Oscar sera mort, je m’endormirai chez moi pour la première fois sans chat, à quelques exceptions près, depuis bientôt quinze ans. Je serai seule dans un appartement dont j’ai pensé l’aménagement pas juste pour moi, mais aussi pour mon vieux chat. Qui ne sera plus là. Il y a des escaliers pour chat avec des protections pour ne pas qu’il en tombe un peu partout. Il y a des paniers à chat un peu partout. Il y a des coussins et couvertures à côté du lit parce qu’il en est tombé une ou deux fois, ces derniers mois. Il y a dans la cuisine des étagères et tiroirs entièrement consacrés à sa nourriture, à ses médicaments. Il y a une litière aux WC et une gros conteneur pour les pellets. Il y a des gamelles, il y a même un tapis dans le couloir que j’ai mis pour lui, parce que le parquet a commencé à être trop glissant à un moment donné. Il y aura tout ça, mais il n’y aura plus de chat.

Oscar n’est pas mon premier chat, ni le premier chat que je vois mourir. Mais comme chacun des autres, il est unique. Il est une vie irremplaçable et précieuse, en particulier à mes yeux. Il est mon compagnon-témoin d’une tranche de vie, un lien affectif plus stable et long que beaucoup de relations humaines. Durant six ans et demi, il a été une constante dans ma vie. Pas le chat le plus câlin de la planète, pas le champion du ronron, mais un chat avec une très grande personnalité, un warrior, une histoire singulière dont une part restera toujours un mystère, et qui s’évaporera quand son coeur s’arrêtera de battre.

Ce soir, mon appartement sera vide. Il y a des années, j’ai une définition de ce qu’est “à la maison”, “home” en anglais. “Home is where the cat is.” Il me reste Juju, mais Juju ne vit pas ici. Il vit deux étages plus bas, et dehors dans tout le quartier, surtout la nuit. Un jour, il vivra aussi ici, mais ce n’est pas encore le cas. Il va me falloir du temps, comme il m’a fallu après Bagha, pour réapprivoiser ma vie sans chat. Sans chat chez moi, s’entend. Juju est mon chat – mais Juju vit sa vie, je peux partir trois jours, mes câlins lui manqueront bien sûr, mais il est autonome. Comme l’était Erica. Ce n’est pas le même genre de relation. Si j’ai de la chance, Juju aussi sera vieux un jour. Peut-être qu’il ne courra plus les rues du soir au matin et qu’il dormira quelque part sur mon lit. Très probablement, il me tiendra compagnie la journée quand je suis chez moi. Mais ça c’est l’avenir, pas immédiat.

Je n’ai prévu grand-chose pour “après”. Jusqu’ici, je n’ai pas été le genre de personne qui ressent le besoin de tout ranger les affaires du chat dès son décès. Mais qui sait, peut-être que cette fois ce sera différent. Ou pas. Je vais être prudente avec mon cerveau dans les jours qui viennent, parce que la charge émotionnelle est également cognitive, donc le risque d’en “faire trop” sans m’en rendre compte est très présent. Je vais regarder Grey’s Anatomy. Je vais passer câliner Juju. Je vais faire ce qui me semblera bon et utile, et ne pas faire ce qui ne m’aide pas. Je vais être indulgente avec moi-même. Je vais peut-être écrire encore.

La matinée a passé pendant que j’écrivais. Je vais publier cet article, manger quelque chose, donner à Oscar de la gabapentine pour qu’il soit relax et détendu le moment venu. Peut-être que je rajouterai des photos par la suite, ou pas. Merci à vous qui m’avez envoyé des gentils messages ou témoigné votre soutien d’une façon ou d’une autre. Je ne réponds pas toujours, mais sachez que ça me fait chaud au coeur.

Il est temps d’y aller.

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  • My Very Old Oscar [en]
    [en] So here we are, another cat blog post written through tears. Oscar had three seizures this last week. Sunday 2am, Thursday 7.30am, Saturday 2am. Before that, we had two weeks without seizures, following a small one on the 12th, a kind of aftershock from the one on the 7th, that signalled another clear “beginning to the end”. We’d increased medication a month and a half before that following breakthrough seizures, and although the side-effects were important enough that they prompted us to
     

My Very Old Oscar [en]

2 mai 2026 à 04:44
[en]

So here we are, another cat blog post written through tears. Oscar had three seizures this last week. Sunday 2am, Thursday 7.30am, Saturday 2am. Before that, we had two weeks without seizures, following a small one on the 12th, a kind of aftershock from the one on the 7th, that signalled another clear “beginning to the end”. We’d increased medication a month and a half before that following breakthrough seizures, and although the side-effects were important enough that they prompted us to decide we wouldn’t increase medication any further and make end-of-care plans, it did mean we got all that extra time, seizure-free.

But this is the end. The seizures are not going to stop or “get better”. We don’t know precisely what’s causing them but given his age and their presentation, it’s likely it’s a brain tumour, or some other brain lesion. He’s a very old man. We don’t know how old he is, because he’s a rescue, but it’s quite clear he’s very old. Eighteen, 19, 20? Even if it’s “just 17”, that’s already very old. He has old eyes, a string of old cat illnesses. He’s been through a lot and I know I’ve taken very good care of him.

If it weren’t for the seizures, he’d continue living his old man life: lots of napping, some ear-rubs, a stroll in the garden every now and again, telling Juju he’s the boss (as well as other cats if he spots them on a garden-walk), and keeping up with his little habits: this bed in the morning, that bed in the afternoon, take a little sun on the balcony, go down to the coworking space, meds 4 times a day, a rotation of wet food, trips to the litter-box, and sleeping in the crook of my arm at night.

But there are the seizures, and it’s not fair to him at this frequency. The one he had two days ago lasted a good three minutes, I got it on the surveillance camera. I don’t know about the two others, but the previous big ones were a minute. Three minutes is a long time for a grand mal seizure. He loses consciousness, he pees himself, he seizes, and then he’s out of it for hours – disoriented, uncomfortable. Then he’s OK again, like now, napping on the balcony. But that’s a lot of discomfort and hours of being unwell on top of a base quality of life that, even if it’s still acceptable, is clearly diminished. And the seizures will get worse. The more you seize, the worse it gets. The seizures breaking through the medication and increasing in intensity and frequency also indicate the underlying issue is progressing. Some of you may be wondering: no, brain surgery isn’t an option for an old cat like him, he wouldn’t survive it, and even if he did, he wouldn’t manage to recover. Even putting him under general anesthesia for an MRI is not an option.

This is the end, my friend.

When Quintus died, he was much more diminished than Oscar is. Quintus was fading away. Oscar is fighting every inch of the way. He has three legs, arthritis, and neurological issues in addition to the meds that make him wobbly. But he still wants. Wants to go out, wants to hit Juju, wants to go downstairs, wants this, wants that. He is still going ahead.

I find it really hard to be putting a cat to sleep who still has so much fight and apparent will to live in him. Of course, one mustn’t anthropomorphise. Living beings keep on going as long as they’re not suffering so much that they just want the suffering to go away. Oscar doesn’t care about his life the way I do. He doesn’t know about death, he doesn’t make plans for tomorrow or next month. He doesn’t wonder if his life is worth living or not. He just is.

It’s different for me. Since Quintus had his first pancreatitis in 2016, I’ve been living with cat death hanging over me. Tounsi and Erica died rather unexpectedly. But Quintus was already becoming old back then. We weren’t sure he’d make it. He did. In 2017 he became ill with diabetes, and it seemed like that would be it. He recovered, but from then on it was pretty clear we were living on borrowed time. Each year, I’d hope he’d make it to his next birthday, without daring to count on it. He slowly declined, year after year. Oscar joined us in 2019, already old and diabetic. Quintus died in 2020, and I almost lost Oscar in 2021. Borrowed time for him too since then. Of course, through all that borrowed time, there were stable periods – both for Quintus and Oscar. But you know it’s just a reprieve.

Caring for old sick cats also means daily medications, vet visits, and elderly-proofing the home. So much in my flat is “designed for Oscar”. There are kitty-stairs everywhere. Two feeding stations. The huge litter-box. The beddings. And since the seizures started in November, rectangular absorbent pads under each of them. When you need to give injections 12 hours apart, or anti-seizure medication 8 hours apart, that constrains your personal schedule. Being absent requires either making concessions with the treatment (which I have done at times for the insulin injections when he was doing well) or finding people to take over (which I’ve also done regularly). Then there’s the fact that having an old pet who might die pretty much any time kind of dampens the desire to be away.

Once Oscar is gone, which might be today, or sometime in the next few days, most probably, a whole lot of “stable” things my life revolves around will be gone too. No more medication schedules. Put away the kitty stairs and beddings and the feeding stations and the litter box. Sure, Juju will be coming to the flat in time (he doesn’t right now), but he won’t need all this. A bowl of water, a blanket or a small bed somewhere, but maybe even not that — he tends to prefer sleeping rough. His death will not just break my heart, as all deaths do, it will also break my living environment and my daily routines.

Then there are the vets. Oscar has had regular vet visits for years now – every four weeks, then every three weeks. His veterinary osteopath also comes by every month — she used to come for Quintus already back in the day. Juju might need some more osteo sessions, but he definitely won’t be going to the vet much. Travel is a major source of stress for him, and I have another vet who does home visits come for him. So here are two people, whom I really like and have been seing regularly for years, who will drop out of my life when Oscar dies. I won’t just be losing him, but them too. So, sure, you can drop in at the vet practice once in a while with a cake or some cookies, but it’s not like you can sit and have a cup of tea with your ex-vet every couple of months. I get it. It’s a professional relationship. But it’s a human relationship too, and I’m really sad about that too.

There will be relief of course, and freedom. But a lot of loss.

When I look at Oscar right now sleeping next to me on the pillow like he often does, it feels unreal. Life is perfectly normal in this instant, and it’s going to be upended, and I don’t yet know when, but I’m going to be making that decision soon with the vet. It feels like the moment before you tell somebody you’re breaking up with them, when they didn’t see it coming. It feels like being on the 10-metre platform and having to decide when to jump.

Edit: his vet called back. She’ll be coming Monday 5pm. I’m so grateful she can come for this – and so devastated too.
Edit again, 17:15: I don’t think we’ll last till Monday. He had another seizure a couple of hours ago. Am in contact with vet to see how we manage things.
Edit after vet call: organising it for tomorrow afternoon, 2-3pm or so.

I’m going to miss him. I feel so sad. I wish there was a way around this. But there isn’t. We all die. Everybody dies. Our pets die before we do, pretty much every time. Some part of me wishes he looked more like he was dying – but on the other hand, I don’t wish him to feel crummier than necessary for whatever time he has left. It’s clearly better for him this way, even if it’s harder for me.

As I finish writing this, he’s coming to rub his face on the corner of my screen, before heading down his kitty stairs to grab a bite – and then get on with his old-cat-day.

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  • Where Has Social Media Gone?
    tl;dr: Read "Social Media Is Now Parasocial Media"The lovely folks at the Social Media + Society journal asked me to contribute to their anniversary issue by reflecting on the trajectory of social media. Ooof. Snark exuded from my pores as I tried to figure out what I might say. But then I thought about how my students don't know about an era of social media without recommended content, algorithmically curated feeds, and an infinite scroll of cotton candy content. They never encountered a world
     

Where Has Social Media Gone?

27 avril 2026 à 12:21
Where Has Social Media Gone?

tl;dr: Read "Social Media Is Now Parasocial Media"

The lovely folks at the Social Media + Society journal asked me to contribute to their anniversary issue by reflecting on the trajectory of social media. Ooof. Snark exuded from my pores as I tried to figure out what I might say. But then I thought about how my students don't know about an era of social media without recommended content, algorithmically curated feeds, and an infinite scroll of cotton candy content. They never encountered a world of social media where people were focused on sharing with their friends rather than becoming influencers. They don't realize how much the "social" in social media has changed.

As I tried to unpack in my mind what social media has become, I kept coming back to how the dominant practice has shifted to consumption rather than production. Media scholars have always argued that consuming TV is social even if you watch alone because of the power of using TV content in social settings, like the water cooler. I don't want to negate this collective experience to TV, although the content we consume online is so fragmented that there is no unifying consumption pattern despite there being meaningful networked-based consumption practices. But still, there's something tangibly different about the social-ness of consuming to discuss vs. consuming in a dialogic engagement.

In putting pen-to-paper, I kept coming back to how odd the term "social media" now feels to me. And of course I'm biased because I lived through the contestations over how to label the various websites that we've come to know as social media. So I had a very particular understanding of the term, one that no longer exists.

"Social Media Is Now Parasocial Media" is my attempt to reckon with the evolution of social media into a format that I feel is no longer meaningfully social. It's open-access so check it out. And if you have feels, push back! I'd love to hear your thoughts!!!

  • ✇affordance.info
  • Parcoursup saison 8 : faites l’armée plutôt que l’université.
    Parcoursup est l’outil dont rêvait l’institution disciplinaire décrite par Foucault. Fondamentalement. Et chaque année davantage depuis déjà 8 ans que cette saloperie existe. Je vous ai déjà à de nombreuses reprises expliqué tout le mal que je pensais de cette plateforme (en 2020, en 2021, en 2025, en 2026 …) que j’ai vécu et expérimenté personnellement à trois reprises en tant que parent de 3 enfants et que je pratique également donc depuis 8 ans en tant que responsable de formation. Presque ch
     

Parcoursup saison 8 : faites l’armée plutôt que l’université.

24 avril 2026 à 12:17

Parcoursup est l’outil dont rêvait l’institution disciplinaire décrite par Foucault. Fondamentalement. Et chaque année davantage depuis déjà 8 ans que cette saloperie existe. Je vous ai déjà à de nombreuses reprises expliqué tout le mal que je pensais de cette plateforme (en 2020, en 2021, en 2025, en 2026 …) que j’ai vécu et expérimenté personnellement à trois reprises en tant que parent de 3 enfants et que je pratique également donc depuis 8 ans en tant que responsable de formation.

Presque chaque année c’est une nouvelle contrainte imbécile qui tombe ou s’impose dans cette plateforme sans que jamais il ne soit possible de la discuter ou de la remettre en cause. Et cette année j’avoue que lorsque j’ai appris qu’à terme les lettres de motivation allaient totalement disparaître et que si on voulait les garder c’était à chaque responsable de formation de fournir un argumentaire pour se justifier, j’ai vraiment eu envie de coller une grande soupe de phalange dans le cimetière à magret de mon ami Mister T. Mais j’étais très loin du climax de mon courroux (coucou) car je n’avais pas encore reçu le message ci-dessous.

Donc il y a quelques jours, alors que sur les 1600 dossiers que nous recevons pour 60 places je venais de finir de traiter les 200 qui me reviennent, j’ai eu la surprise de recevoir un petit mail de Parcoursup qui disait ceci :

 

Je vous remets le texte directement :

Dans la perspective de la rentrée 2026-2027, le dispositif de demande de césure prévu sur Parcoursup a évolué pour tenir compte de la mise en place du nouveau Service national annoncé par le président de la République.

Pour les candidats, la case à cocher « demande de césure » a été remplacée par deux cases distinctes « demande de césure pour réaliser un projet personnel ou professionnel » et « demande de césure pour réaliser un service national ». En effet, la césure pour service national sera une césure accordée de plein droit (projet de loi de programmation militaire) à la différence de la césure pour réaliser un projet personnel ou professionnel  qui est soumise à l’appréciation du chef d’établissement.

 

J’espère que tout cela est clair. Après la mise sous coupe algorithmique réglée de l’ensemble d’une classe d’âge, après l’empilement de réformes toutes plus débiles les unes que les autres à l’échelle du lycée et du baccalauréat, après la mise à sac programmatique de l’université publique, après les refus répétés en mode allegro obstinato de tenir compte de l’ensemble des retours des utilisateurs de cette p**** de plateforme qui chaque année expliquent que tout cela irait beaucoup plus vite et serait beaucoup moins stressant pour les lycéens et lycéennes s’ils et elles pouvaient classer leurs voeux dès le départ, voilà donc maintenant que Parcoursup se met au service d’un agenda politique national guerrier. Et voici Emmanuel Macron, le plutôt cadre ploutocrate enquillant son 2ème mandat à l’abri de toute mandale, qui d’une main nous incite à la chair du « réarmement démographique » et de l’autre anticipe le sort funeste de cette même chair.

Cette année on nous annonce donc que les demandes de césure pour faire son service militaire doivent être obligatoirement accordées. Et on nous l’annonce en plein milieu de la procédure et sans aucune concertation parce qu’il s’agit bien sûr aussi de nous discipliner.

Vu la situation et le contexte international, je ne suis pas le seul à nourrir d’immenses craintes pour ce que Parcoursup deviendra l’année prochaine et les suivantes. L’institution disciplinaire doit être vue, lue et comprise comme un continuum. Je rappelle que certains avaient déjà envisagé que celles et ceux qui avaient effectué le débilitant SNU puissent bénéficier de points supplémentaires dans Parcoursup. Une énième idée à la con qui avait heureusement été promptement identifiée comme telle mais qui avait aussi et surtout permis de préparer les esprits à ce qui adviendra inévitablement à l’horizon de quelques années.

Sans parler de la guerre, on observe cette année une augmentation très forte (et qui me semble inquiétante) de dossiers qui nous reviennent après avoir effectué une première année (en vérité quelques mois) dans une toute autre formation, preuve supplémentaire que la première orientation et la première expérience de la plateforme Parcoursup sont de plus en plus à côté de la plaque. Entendons-nous bien, on a bien sûr le droit de se réorienter et rien n’est dramatique, loin s’en faut, lorsque l’on est néo-bachelier. Ce qui est par contre inquiétant ce sont les choix qui semblent effectués en dépit de tout bon sens de la part de lycéens et lycéennes et de familles totalement égarés dans une offre surabondante et opaque, livrés au mieux à eux-mêmes et à la bonne volonté de professeurs principaux qui sont beaucoup de choses mais certainement pas des conseillers d’orientation ; lycéens, lycéennes et leurs familles qui sont surtout soumis, dès la fin du collège et durant toutes leurs années lycées, à une pression totalement inédite au regard des contraintes que l’on fait peser sur elles et eux.

Disciplinés très tôt par l’empilement de réformes aux temporalités imbéciles et sans aucune cohérence pédagogique ne serait-ce qu’interne, réformes totalement étanches aux rythmes de travail et de vie de nos sociétés et aux assignations parentales qui en découlent, ce ne sont pas les quelques ajustements cosmétiques annuels de l’interface Parcoursup qui permettront de régler le problème d’une plateforme qui semble n’avoir jamais été pensée ou même réfléchie pour accompagner des trajectoires mais qui donne hélas sa pleine mesure dès lors qu’il s’agit de sanctionner des parcours.

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  • La clé du véritable assistant IA: l’infrastructure IA personnelle (PAI) [en]
    [en] Même si je ne suis pas en train de vibe-coder à tour de bras, j’ai bien sauté dans le train côté IA. Depuis deux ans environ, je dis que ce que je ressens concernant l’importance et le potentiel de l’IA générative est quelque chose que je n’ai pas senti depuis ma découverte d’internet il y a 20-25 ans. Et là mes amis, j’ai l’impression de m’être pris un train en pleine figure. Enfin, je le vois arriver depuis un moment, le train, mais là il est sur moi. Mon vieux pote Jens-Christian vie
     

La clé du véritable assistant IA: l’infrastructure IA personnelle (PAI) [en]

17 avril 2026 à 16:01
[en]

Même si je ne suis pas en train de vibe-coder à tour de bras, j’ai bien sauté dans le train côté IA. Depuis deux ans environ, je dis que ce que je ressens concernant l’importance et le potentiel de l’IA générative est quelque chose que je n’ai pas senti depuis ma découverte d’internet il y a 20-25 ans.

Et là mes amis, j’ai l’impression de m’être pris un train en pleine figure. Enfin, je le vois arriver depuis un moment, le train, mais là il est sur moi. Mon vieux pote Jens-Christian vient de me montrer, en live (bon, par visio) à quoi ressemblait son assistant IA et l’infrastructure (PAI) qui le rendait possible. Je vais vous expliquer tout ça en français, ne vous en faites pas, mais sachez déjà qu’en gros, le fameux “assistant IA” qui est véritablement capable de nous aider à organiser nos vacances, choisir un menu pour ce soir, nous briefer pour préparer notre journée, garder le fil de nos multiples projets et évidemment, automatiser notre administratif récurrent, sans juste faire semblant qu’il en est capable – eh bien on y est.

Je précise d’emblée, parce que le dégueulis d’IA – je sais pas comment traduire mieux “AI slop” – envahit non seulement le web, les réseaux, nos conversations WhatsApp et les blogs, que j’écris ce texte avec mes dix petits doigts sur mon clavier. Le jour où je vous refile un truc “écrit avec IA”, je vous le dirai, et je vous dirai aussi “combien écrit avec l’IA” c’est.

OK. Maintenant j’explique pourquoi je suis en train de vous dire que l’ordinateur de Star Trek, c’est déjà aujourd’hui. Enfin avant, un petite digression préalable.

On le sait bien: ce qu’on appelle aujourd’hui “une IA”, c’est en fait un “LLM” (Large Language Model). C’est une intelligence artificielle (un type de programme) qui produit des mots. En très simplifié, c’est du texte prédictif dopé. Le LLM, il ne fait qu’une chose, à la base: il regarde le “contexte” (le texte déjà écrit) et fait une prédiction statistique sur le prochain mot. Et le prochain. Et le prochain. L’IA (le LLM) ne “sait” rien. C’est juste une machine à aligner des mots. Mais ce qui est dingue, c’est que cette machine est capable de produire du texte que l’on reconnaît comme “discours”, et qui nous donne le sentiment d’être en train de parler à une vraie personne. C’est le côté “chatbot” ou “interface conversationnelle”. Ça veut dire que pour faire faire des choses à une machine, aujourd’hui, on peut simplement lui expliquer avec nos mots – pas besoin de cliquer sur tel bouton, donner telle commande, utiliser un langage de programmation. On dit quelque chose, et quelque chose se passe.

Si vous avez déjà l’habitude de fréquenter Claude ou ChatGPT, vous savez comme ça va. On chatte avec, et on est tour à tour bluffé (quand ça marche) et désespéré (quand ça marche pas). On se casse vite le nez sur les limites du truc, il nous dit un truc qui est faux, et on se dit qu’il est bien con et que l’IA, ça ne marche pas si bien que ça. On pense aux rêves qu’on avait de pouvoir dire à notre IA “fais ma déclaration d’impôts” ou “planifie mon projet” (pourquoi pas “fais mon job”, pendant qu’on y est), ou plus modestement, “envoie les factures vétérinaires à l’assurance pour qu’ils remboursent”. L’IA nous promet monts et merveilles mais ne livre pas toujours – d’autant plus si on se contente de lui parler dans une conversation qui s’allonge à l’infini, qu’on ne comprend comment travailler avec la fenêtre de contexte, que les skills ça nous dépasse, qu’on ne maîtrise pas les subtilités du prompting et qu’on n’a pas encore fait le pas d’organiser nos interactions en projets ou d’essayer Cowork. On entend bien ceux qui développent des trucs incroyables à l’aide de l’IA, mais bon, on n’est pas tous développeurs, et franchement les résultats médiocres qu’on obtient nous laissent penser que c’est beaucoup de hype, toute cette histoire. On est d’accord?

Et là au milieu, je suis en train de vous dire (je vous promets j’ai pas fumé) qu’en fait oui, l’IA est bien capable de nous offrir cet “assistant digital” dont on rêve. Je crois franchement qu’on y est. Mais c’est pas “en chattant avec Claude”. Et il n’y a pas besoin non plus d’apprendre à programmer pour y arriver.

La clé, c’est cette infrastructure mentionnée en début d’article: PAI. C’est pas une “alternative” à Claude ou ChatGPT ou Gemini. C’est un système qui se construit dessus. Une collection d’instructions pour IA et de scripts (comme des mini-programmes) qui vont tourner sur l’ordinateur.

Comme dit plus haut, une IA ne “sait” rien. On peut lui donner une liste de tâches en début de conversation, en rajouter 3 nouvelles, parler de la pluie et du beau temps, et lui redemander les tâches 10 minutes plus tard, et il y a fort à parier qu’il y aura une erreur dans la liste. Qu’elle reconnaîtra de bonne grâce quand on la lui fera remarquer. Par contre, si au début de la conversation on lui demande de créer un fichier contenant cette liste, et que deux jours plus tard on lui demande nous lire la liste qui est sur le fichier, là, ça marche. Suivant quelle est votre expérience dans l’utilisation de l’IA, vous avez peut-être fait ce constat de vous-même: c’est vachement plus fiable de faire mettre des infos dans des fichiers, de faire écrire des scripts pour extraire de l’information d’un document ou d’un tableau de données. Et d’ailleurs, aujourd’hui, votre “Claude chatbot” le fera spontanément ou vous le proposera, suivant ce que vous lui demandez.

Donc: l’assistant IA de nos rêves, c’est pas “juste” une IA, c’est surtout des tas de scripts et des fichiers contenant des informations. Et bien sûr quand même une IA, pour interagir avec nous (la fameuse “interface conversationnelle”) et faire évoluer le système en fonction de nos besoins.

Vous êtes encore là? Soyons un peu concrets. PAI c’est donc un truc qu’on télécharge sur son ordi et qui une fois lancé, va premièrement installer ce dont il a besoin (y compris Claude Code si on ne l’a pas déjà). Ensuite, quand on le lance, il va nous prendre par la main (via l’interface conversationnelle, donc en discutant déjà avec l’IA) pour le configurer et démarrer avec. Oui, il faut taper un truc dans la ligne de commande, il y a un premier pas ou deux un peu geek, mais après, c’est “juste du blabla” comme on a l’habitude de faire normalement avec une IA.

Ce qui fait que PAI c’est pas “juste une IA”, c’est que c’est un système prévu pour créer ce dont vous avez besoin de votre assistant. On ne vous livre pas une voiture: on met à votre disposition tout ce qu’il faut pour concevoir et produire la voiture qui correspond exactement à vos besoins – les ingénieurs, les designers, les mécanos, l’usine de production, et aussi le chef de projet qui va vous prendre par la main pour vous aider à décrire la voiture dont vous avez besoin. PAI c’est ça.

L’infrastructure comprend un système et une structure pour stocker des infos de contexte vous concernant – pas juste la façon dont vous aimez que l’IA vous parle, mais aussi vos valeurs, vos domaines d’expertise, vos préoccupations et buts dans la vie. Et pas sous forme de laborieux champs texte à remplir. L’IA va vous interviewer, ou dans mon cas, avaler mon blog, et en tirer les informations pertinentes. Ou pas, si on veut pas. L’infrastructure comprend aussi des processus: en particulier, comment développer un système dont vous avez besoin.

Un exemple en guise de démo (on a fait ça en direct avec Jens-Christian et son assistant pendant notre visio): un truc dont je rêve, perso, ce serait un système qui est au courant de ce que j’ai dans mon frigo et mes armoires, de ce que j’aime manger et cuisiner, et qui puisse me dire “ah ben ce soir, tu pourrais te faire ceci ou cela”. Pour de vrai, c’est une grosse charge mentale chez moi ce genre de truc. Donc hop, on soumet cette idée à l’assistant. J’ai deux ou trois idées en plus: si je donne à l’assistant mes tickets de caisse de courses, il pourrait savoir ce que j’ai acheté comme nourriture. Et si je lui montre ce que je mange ou me cuisine, il pourrait en déduire ce que j’ai utilisé. Peut-être de temps en temps il faut lui faire une photo du frigo ou de l’armoire pour vérifier si son inventaire est à jour. Et il pourrait aussi avoir à dispo une collection de recettes que j’ai faites, et d’idées-repas (j’ai commencé à compiler ça, manuellement). On donne donc ces infos à l’assistant, et on observe. Honnêtement, c’est là que je me suis retrouvée sur le cul.

PAI comprend donc un processus, ou une méthode, pour approcher ce genre de demande: clarifier à quoi ressemblerait le système fini, puis, selon une logique similaire au “rétro-planning” (du reverse-engineering, en fait) il produit un concept, les différentes parties du système à créer, évalue de quelle façon les créer (scripts, IA, quels outils sont à disposition, parce que bien sûr il sait quels outils on a sur l’ordi et ce qu’on a l’habitude d’utiliser), à quoi ressemblerait une version minimale fonctionnelle du système (le “MVP”=minimum viable product du jargon dev/business), et (après feu vert bien entendu) produit un prototype. En dix minutes, on avait un prototype interactif à qui je pouvais demander quoi manger ce soir, après avoir rempli une liste bidon de ce qui était dans mon frigo – et surtout, un plan pour développer le reste du système.

Avant aujourd’hui, j’avais prévu d’écrire un article sur ce que j’étais en train de faire avec l’IA en ce moment. Je me suis mise à Cowork, et je suis en train de créer un système qui m’aide à garder le fil de mes multiples projets en cours. Pas juste à savoir où j’en étais et quelle était la prochaine chose à faire quand je reprends un dossier trois semaines après l’avoir laissé en plan, mais aussi à avoir une vue d’ensemble du “portfolio de projets”. Dans mon système, il y a un fichier dans lequel je note les unes derrières les autres toutes les idées qui me passent par la tête, et ensuite il y a un script (et un peu d’IA) qui avale ce fichier et qui dispatche chaque idée ou info dans une sorte de boîte de réception pour le projet en question.

Exemple (parce que c’est mieux les exemples). J’ai trois tonnes de fichiers d’archives pas mal en bordel sur deux disques durs externes. Ça prend beaucoup de place, et je sais qu’il y a du contenu dupliqué, mais pas où et lequel. Je suis donc en train d’utiliser Claude pour m’aider à faire ça de façon méthodique. Donc ça c’est un de mes projets avec Claude. Mettons que pendant qu’on est en train d’avancer dans ce projet, je me retrouve dans le dossier qui contient les sauvegardes des vidéos live que j’ai faites sur Facebook. Il y a celles des chats diabétiques, mais aussi des vidéos sur d’autres sujets et dont je voudrais faire un article dans le blog. Comme je suis en grande conversation avec Claude, je mentionne ça, et peut-être que j’évoque les 3-4 articles que j’ai en tête, pour qu’il en prenne note. Il va noter ça (parce que je lui ai donné des instructions dans ce sens à l’aide d’un skill) dans le fichier “de sortie” du projet, prêt à être importé dans le fichier d’entrée du projet “idées pour le blog”. Ou alors, je suis en train de faire à manger et une idée de génie pour l’aménagement de mon balcon me traverse le cerveau: je la note rapidement dans mon fichier central, sachant que Claude rangera cette info au bon endroit.

Donc créer ce genre de système, avec Cowork, c’est possible, mais je fais beaucoup manuellement. Je micro-manage beaucoup. Je dois être directive, parce que sinon Claude me dit “ouais ouais c’est bon je m’en charge, c’est super simple” et en fait… non.

Avec PAI, il y a déjà des instructions et des “compétences” (skills) dans l’infrastructure exprès pour que créer ce genre de système se fasse bien et simplement. C’est donc une boîte à outils, accessible via le chat, qui nous permet de “forger” le système dont nous avons besoin – créer l’assistant qui va simplifier les tâches à peu de valeur ajoutée de notre quotidien, ou celles qui sont difficiles pour nous, qui va nous permettre d’avoir plus d’énergie à disposition pour les choses qui comptent pour nous.

Je vais gentiment prendre congé de vous pour aujourd’hui, parce que ça devient un article-fleuve (qui plus est pas super bien structuré et clair peut-être) et que mon cerveau n’a plus beaucoup de batterie. On va en reparler quand je sauterai le pas (dès que j’ai un peu de temps à dispo) pour installer PAI chez moi.

Juste deux mots de prudence avant de clore:

  • Claude Code, Cowork, PAI: des outils puissants mais qui présentent également des risques côté sécurité. Ce n’est pas une bonne idée, aujourd’hui, de laisser votre IA contrôler votre navigateur web, de lui donner libre accès à vos fichiers ou à votre e-mail, surtout si vous ne comprenez pas bien les enjeux sécuritaires
  • faire tourner quelque chose comme PAI “coûte” en termes d’utilisation d’IA – tout comme ça coûte de faire produire des images par l’IA, des pages de code, de manipuler des fichiers sur un disque dur, de lire des PDFs de 500 pages… sur un plan gratuit, oubliez; même un plan à 20.-, c’est probablement bien chaud

Quelques liens (en vrac parce que je suis trop raide):

  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • PSPP à Rebel News: Comme un poisson dans l’eau
    La décision du chef du Parti québécois d’accorder une entrevue à une spécialiste de la désinformation a été abondamment commentée. Le contenu de l’entrevue l’a été beaucoup moins. Je me suis donc donné le mandat d’analyser l’entrevue et de démonter la désinformation qu’on y entend, autant de l’intervieweuse que de l’interviewé. Je vous invite à écouter l’épisode spécial de mon balado, Woke tant qu’il faudra, consacré à cette entrevue. Si vous n’avez pas une heure à consacrer à cette entre
     

PSPP à Rebel News: Comme un poisson dans l’eau

15 avril 2026 à 11:23

La décision du chef du Parti québécois d’accorder une entrevue à une spécialiste de la désinformation a été abondamment commentée. Le contenu de l’entrevue l’a été beaucoup moins. Je me suis donc donné le mandat d’analyser l’entrevue et de démonter la désinformation qu’on y entend, autant de l’intervieweuse que de l’interviewé.

Je vous invite à écouter l’épisode spécial de mon balado, Woke tant qu’il faudra, consacré à cette entrevue. Si vous n’avez pas une heure à consacrer à cette entrevue, ce qui est compréhensible, voici quelques-uns des pires extraits et mon commentaire.

Les extraits cités viennent tous de l’entrevue mise en ligne le 10 avril 2026.

« Début des années 2000 à Montréal, il y a pas une crise du logement, le français recule pas, ça se passe bien, tout le monde est de bonne humeur. »
Au mieux, PSPP parle sans savoir. Au pire, il nous ment carrément. On peut le prouver facilement. En 2002, Pierre Desrochers, directeur de la recherche à l’Institut économique de Montréal, publiait déjà un rapport intitulé « Comment résoudre la crise du logement au Québec? » Parce que oui, on parlait déjà de crise du logement à l’époque du gouvernement Bouchard-Landry. Desrochers critiquait le manque de vision des gouvernements (fédéral et provincial), qui auraient dû investir davantage dans le logement social et modifier la réglementation du secteur de la construction afin de faciliter les mises en chantier. En 2002. Quand Plamondon nous dit qu’au début des années 2000, il n’y avait pas de crise du logement, c’est entièrement faux.

Je sais que mes amis péespépistes vont tenter de le rattraper et m’accuser de déformer ses propos. « Ce n’est pas ce qu’il voulait dire. Il voulait simplement dire que la situation était moins pire en 2001… » Non. En 2001, le taux d’inoccupation des logements était de 0.6% à Montréal. D’après la Société canadienne d’hypothèques et de logement, (SCHL) le taux d’inoccupation sur l’île de Montréal était de 3.1% en octobre 2025. Cinq fois supérieur. Il y a des limites à dire n’importe quoi pour nous faire croire que tous nos problèmes ont été causés par les politiques d’immigration du gouvernement Trudeau.

« Simplement aborder Roxham, à l’origine, je me faisais traiter d’extrême droite. Alors que quand le Parti libéral du Canada a fermé Roxham, ça c’était drôle, plus personne parlait d’extrême droite, c’était ben normal, aucune critique. Mais quand c’est le Parti québécois qui tente d’affirmer cette volonté de maintenir la paix sociale au nom des Québécois. Double standard. »
PSPP avait fait la même plainte à l’époque. Il avait convoqué un point de presse pour se plaindre de la « gauche radicale » qui tente d' »extrême-droitiser » le Parti québécois. Les journalistes ont tenté en vain d’obtenir des noms. Il leur a répondu de faire leur travail de journaliste. Que c’est très facile de trouver des noms en cherchant sur Google. 3 ans plus tard, il nous fait jouer la même cassette et espère que ses auditeurs le croiront sur parole.

« C’est dangereux ce qui se passe en ce moment. Parce que des dynamiques violentes à l’étranger peuvent rapidement devenir notre dynamique parce qu’on a saboté un modèle qui fonctionnait au niveau de l’immigration qui était fondé sur des critères, une marche à suivre. Il arrive un moment où rien ne va plus. Rien ne tient. Et on se retrouve avec une situation inimaginable où des Québécois de confession juive ou peut-être d’autres Québécois aussi voient leur sécurité menacée. On n’a pas parlé de la sécurité des femmes par exemple. ais tsé Montréal, là… depuis… j’ai grandi là, il y a pas ville plus sécuritaire, si t’es une femme, tu te demandes pas si tu vas te faire harceler. »
Bien sûr. Avant Justin Trudeau, les femmes pouvaient marcher seules dans la rue, la nuit, en toute sécurité. Elles pouvaient passer une veillée dans leur bar sans surveiller leur verre. Elles ne subissaient pas d’agression dans le métro. C’est « l’immigration massive » qui a amené le harcèlement sexuel au Québec.

Pour ce qui est des relations avec les États-Unis, PSPP reste dans le déni.
« Mais en même temps à l’inverse, je vois des politiciens suggérer que le Canada nous défend contre Trump… C’est pas sérieux. Si les États-Unis prennent des décisions… Ce qui arrivera pas, en passant. L’idée que l’armée canadienne est un rempart de défense pour les Québécois ça a été complètement galvaudé. Moi je suis confiant que comme n’importe quel pays européen de notre taille, on ferait la même chose. »
Ce qui arrivera pas, en passant? Sur quoi se base cette certitude? Est-ce qu’on suppose que Donald Trump a trop de bon sens pour attaquer le Québec ou le Canada? L’attaque contre l’Iran n’était pas suffisante pour convaincre que le fasciste américain fait n’importe quoi?

« Mais tsé c’est parce que le Canada en ce moment est identifié par ses voisins comme l’endroit où il y a le plus d’infiltration politique dans le monde. L’ingérence étrangère au Canada c’est devenu la norme. » « Les voisins » du Canada, ce sont les États-Unis. Le Canada n’a pas d’autre voisin. Peut-être certaines personnes croient-elles encore qu’on peut se fier au jugement du fasciste de la Maison blanche, mais généralement on reconnaît que ce n’est pas une référence en matière de politique internationale.

Alexa Lavoie demande à PSPP si le Québec devrait imiter l’Alberta, qui se prépare à mettre en place des lois pour protéger les écoles contre les « idéologies ». J’en ai discuté plus tôt cette semaine. Officiellement, le Bill 25 vise à sortir les « idéologies » et la politique des écoles albertaines. Officieusement, le gouvernement s’attaque principalement à la diversité de genre et sexuelle. Le gouvernement albertain de Danielle Smith a déjà limité l’accès aux livres pour enfants qui traitent d’enjeux LGBTQ+ parce que des associations de parents considèrent que c’est de la pornographie. Plusieurs villes albertaines ont interdit d’afficher le drapeau de la fierté dans l’espace public. Avec le Bill 25, le gouvernement va notamment interdire aux enseignants de discuter en classe d’identité de genre.

Sans hésitation, PSPP dit à la « journaliste » de Rebel News que les Albertains ont raison. Il considère que le gouvernement du Québec a également perdu le contrôle de ce qui s’enseigne dans nos écoles. On se souvient qu’il avait accusé la « gauche radicale » d’avoir infiltré les écoles à l’automne 2023, lorsqu’une enseignante avait demandé à ses élèves de l’appeler « Mx » plutôt que madame et qu’une école avait mis en place des toilettes non genrées. À l’automne 2024, la députée de Terrebonne, Catherine Gentilcore, alors présidente du Parti québécois avait accusé le nouveau programme de Culture et citoyenneté québécoise d’enseigner aux enfants de 3 à 7 ans que le genre est attribué par la société. Une accusation qui a été démentie par la suite.

PSPP mentionne quelques-unes des « dérives » dans les écoles québécoises: « Des groupes d’activistes de tout acabit. T’as eu des cas de soldats, des cas d’éducation sexuelle auprès de jeunes de 6 ans. Puis il y a eu plein de cas au Québec dans toutes sortes de sujets. » PSPP dénonce avec raison les soldats qui sont allés dans des écoles privées juives pour faire la promotion du génocide à Gaza. Mais qu’en est-il de ces « cas d’éducation sexuelle auprès de jeunes de 6 ans »? Les activistes dont il parle sont en fait des enseignants qui appliquent le programme du ministère de l’Éducation. En effet, depuis l’implantation du nouveau programme de CCQ en 2024, il y a de l’éducation sexuelle dès la première année du primaire. À 6 ans, on enseigne aux enfants à nommer les parties du corps, à développer une image corporelle positive donc à apprécier que les corps ont différents formats et que c’est correct, les notions de stéréotypes de genres auxquels ils n’ont pas l’obligation de se conformer, qu’ils doivent respecter les différences… Finalement, on leur enseigne la notion de consentement, une notion qu’il est à mon avis utile d’apprendre très tôt. Je n’ai pas l’impression qu’il s’agisse d’une dérive de notre système d’éducation.

Parmi les critiques du nouveau programme, on retrouvait nulle autre qu’Alexa Lavoie, qui accusait le gouvernement du Québec d’encourager la sexualisation des enfants. PSPP est-il d’accord avec cette vision? Son discours laisse à penser que oui.

« Donc dans quelle logique tu bloques la circulation pour prier? Il y en a pas. À part des signaux politiques. Ça devient des gestes politiques et non pas un geste de piété. Et ces gestes politiques-là, il faut les prendre au sérieux à mon avis si on a à coeur la paix sociale. »
L’entrevue s’attarde pendant plusieurs minutes sur la question des prières de rue, bien que la loi pour les interdire ait déjà été adoptée. PSPP entre tout à fait dans le narratif d’Alexa Lavoie, qui en fait des manifestations antisémites et pro-Hamas. À aucun moment, il ne mentionne que les prières avaient lieu pendant des manifestations contre le génocide à Gaza. Comme si c’était un détail. Évidemment, aucun des deux n’a mentionné que les manifestants protestent contre le soutien du Canada à Israël, encore moins que la Caisse de dépôt et de placement du Québec a des milliards investis dans ce que Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU, qualifie d' »économie du génocide« . De telles nuances risqueraient de donner l’impression que les manifestations étaient justifiées. On préfère laisser croire qu’il s’agit d’islamistes qui se sont rassemblés pour célébrer leur haine des Juifs. PSPP mentionne d’ailleurs que les Juifs montréalais ont raison d’être inquiets pour leur sécurité.

Pendant la discussion sur les prières de rue, Alexa Lavoie lui demande s’il faudrait expulser les immigrants temporaires qui incitent à la haine et participent à des manifestations qui glorifient le terrorisme.
PSPP: Ben oui parce que ce sont des actes criminels. Mais c’est parce qu’on n’a pas le pouvoir.
Alexa: Mais si admettons on deviendrait un pays.
PSPP: Bien sûr!

D’abord, on n’a pas besoin d’avoir les pleins pouvoirs en immigration pour agir là-dessus. L’incitation à la haine est déjà un crime au Canada. Rien n’empêche de poursuivre des gens qui incitent à la haine, peu importe leur statut d’immigration. Les immigrants temporaires ne bénéficient pas d’une immunité diplomatique qui leur permet de contourner les lois. S’il y a pas d’accusations qui sont déposées contre les manifestants, c’est parce que manifester contre un génocide, ce n’est pas une incitation à la haine et ça ne mérite pas de condamnation. Je m’inquiète d’un aspirant premier ministre qui voudrait expulser des immigrants temporaires parce qu’ils exercent leur droit de manifester, un droit des plus fondamentaux dans une société démocratique.

On ne peut pas avoir une entrevue avec PSPP sans qu’il accuse l’immigration de tous les maux. « S’ils sont d’accord avec des seuils d’immigration toujours plus élevés au point où on a une crise du logement puis on est plus capables d’offrir des services. » Discours habituel ici. Les seuils d’immigration sont encore une fois pointés comme les seuls responsables de la crise du logement et de la crise des services. En fin d’entrevue, il nous présente une donnée nouvelle et exclusive: « Certains hôpitaux se sont confiés à moi en disant: Mais tsé la proportion de nos tables opératoires qui sont pour les demandeurs d’asile c’est près de 20% à certains endroits. »
On ne peut pas lancer une telle affirmation sans élaborer. Qui lui a dit ça? Des infirmières? Des médecins? Des préposées à l’accueil? Des administrateur? Dans quels hôpitaux? Il est impossible de vérifier une déclaration comme celle-ci. On doit donc se fier à la bonne foi du chef du PQ et croire qu’effectivement, les demandeurs d’asile monopolisent une partie importante de notre système de santé.

Quand j’ai entendu dire que PSPP avait accordé une entrevue à Rebel News, ma première réaction a été de regretter qu’un chef de parti qui aspire à être premier ministre cautionne un média consacré à la désinformation. Après avoir entendu l’entrevue, je comprends mieux pourquoi il a accepté. PSPP se trouve à Rebel News comme un poisson dans l’eau.

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    [en] TL;DR: enter card details manually, not using Link, if you need to change your payment method and it’s stuck. Three days ago my Claude Pro subscription was up for renewal but I’d forgotten to top-up the prepaid credit card I use for this. It was (logically) declined and my subscription was suspended.  I was using Link as the payment method. No sweat, I thought, I’ll top up the credit card and “try again”. No luck, still declined.  Cool cucumber, I’ll just use another card this
     

Anthropic payment woes – resolved [en]

13 avril 2026 à 14:59
[en]

TL;DR: enter card details manually, not using Link, if you need to change your payment method and it’s stuck.

Three days ago my Claude Pro subscription was up for renewal but I’d forgotten to top-up the prepaid credit card I use for this. It was (logically) declined and my subscription was suspended. 

I was using Link as the payment method.

No sweat, I thought, I’ll top up the credit card and “try again”. No luck, still declined. 

Cool cucumber, I’ll just use another card this month. Clicked through to select an other payment method, but… once I was back on the Anthropic payment screen, the active payment method displayed was still the first card that had been declined.

What I did:

What I got:

Then I went a bit wild. I tried to change the payment method again. I went into Link and removed the card, leaving only the second one, but the payment was still attempted by Anthropic (Link?) with the card I had removed 🥴 

I logged out of Link and back in. I even tried Apple Pay. My card transaction statement shows a string of $0 card checks, and my inbox is full of e-mails telling me my payment was unsuccessful, but that is all that there is to show for these efforts. Whatever card I chose, Anthropic insisted on trying the same one again and again.

At some point, inspiration hit and I tried settling the open subscription invoice from inside Link directly, with my other card, instead of through the Anthropic billing screen. That worked! 

But I wasn’t out of the woods. I wanted to buy some extra usage (I know, I know). The same frustrating dance started again, to no avail. 

I decided to let it rest 24 hours and try again.

I tried again today. Same same.

In desperation (of course I’d already had a frustrating chat with Fin the Anthropic “support bot” and sent an e-mail to support) I tried chatting up the Link support chatbot. It confirmed that there was indeed a trace of the failed purchase on their side. At least something! I requested a human, and started chatting up my credit card’s support too, as I now had a clear indication that the purchase request had left Anthropic’s walls.

I’ll spare you the hour of slow, mind-numbing, half-chatbot-half-human support chats. You’ve been there I’m sure. There would be a lot to say.

In the end, after going around in many more circles, here is what worked:

  • I clicked to change the payment method on checkout on the Anthropic site
  • I disconnected Link in there
  • I entered my card details manually

What I did (notice how I’m not signing into Link here):

What I got (notice how this time I actually did manage to get it to switch to the Mastercard and drop the Visa!):

Lo and behold, the payment went through! 

(This is the second card, mind you, I’m not that crazy. Next step, before my next subscription invoice comes around, will be to try and make a purchase with the initial – preferred – card. Maybe by then the e-mail the service cyborg promised with details of why the transaction failed will have reached me.)

Sharing this in hope it can spare at least one other person some headaches.

See on Reddit.

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  • Comment devenir un problème algorithmique ?
    « Chaque fois que j’utilise mes appareils connectés, je participe à un contrat social algorithmique tacite », explique le chercheur José Marichal. « À l’instar du contrat social métaphorique qui lie les citoyens des démocraties libérales à leurs gouvernements, une grande partie de ma vie culturelle en ligne est régie par un système sociotechnique qui engendre avantages et inconvénients. Les termes de cette relation sont simples : en échange d’une plus grande liberté de choix à l’ère des possibil
     

Comment devenir un problème algorithmique ?

10 avril 2026 à 01:00

« Chaque fois que j’utilise mes appareils connectés, je participe à un contrat social algorithmique tacite », explique le chercheur José Marichal. « À l’instar du contrat social métaphorique qui lie les citoyens des démocraties libérales à leurs gouvernements, une grande partie de ma vie culturelle en ligne est régie par un système sociotechnique qui engendre avantages et inconvénients. Les termes de cette relation sont simples : en échange d’une plus grande liberté de choix à l’ère des possibilités infinies, je cède mon autonomie à l’algorithme. (…) Pour Google ou Meta, trop d’exploration vous rend problématique. Une personne qui explore constamment complique la tâche de leurs algorithmes de classification. (…) Si vos comportements sont imprévisibles vous devenez un « bruit statistique » pour le modèle, alors vous êtes un problème algorithmique et un sujet néolibéral indésirable. (…) Nous vivons dans une société ordinale où chacune de nos actions peut être enregistrée, catégorisée et notée. Le danger d’une telle société réside dans l’incapacité d’explorer. La démocratie libérale repose sur la conjecture et la réfutation, sur l’habitude de partager ses opinions sur la vie publique avec ses concitoyens, en admettant la possibilité de se tromper et en modifiant ses convictions en conséquence. De telles habitudes requièrent une ouverture à l’exploration. Or, notre économie algorithmique nous dissuade d’explorer trop largement, car cela nous transforme en consommateurs imprévisibles. »

Le risque, explique Marichal, c’est que « nous perdions notre goût pour les contenus atypiques. C’est-à-dire les contenus culturels qui ne correspondent pas à notre vision du monde façonnée par les algorithmes », résumait-il dans une tribune pour Tech Policy Press. Pire, souligne-t-il, « les expressions trop novatrices ou audacieuses risquent de passer inaperçues, car elles ne correspondent pas aux catégories des algorithmes ». A l’heure des algorithmes, il faut écrire pour ce qu’ils optimisent. « Nous vivons dans une culture de l’optimisation où nos émotions sont instrumentalisées pour confirmer sans cesse nos préférences. »

« Les algorithmes d’apprentissage automatique reposent sur la préemption, plutôt que la dissuasion (qui suppose que les individus peuvent modifier leur comportement pour obtenir des récompenses ou éviter une punition). Cette logique vise à neutraliser les menaces avant même qu’elles n’émergent », expliquait-il encore, nous invitant à nous écarter de « l’arrogance épistémique des machines ». « Un public qui commence à privilégier la prévention à la dissuasion se préoccupe moins des droits procéduraux des personnes ciblées comme déviantes, car elles sont moins perçues comme des sujets autonomes et plus comme des « anomalies » à éliminer. (…) Une culture qui privilégie l’action à la recherche de la vérité est dangereuse pour nous tous. »

« Plus nous privilégions un contrat algorithmique qui répond à nos propres préférences, qui vise à résoudre le problème en optimisant la solution la plus efficace au détriment des relations humaines au sein de la communauté, plus nous sapons la démocratie libérale ». Il nous faut devenir un problème algorithmique, explique-t-il dans son livre – You must become an algorithmic problem, Bristol University Press, 2025 – , c’est-à-dire échapper au calcul des machines… au risque que cela devienne un problème pour chacun puisque qu’échapper aux machines signifie de plus en plus être extrait de la société que celles-ci rendent possible.

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  • Le tournant agentique… des machines à défaillances 
    L’ère post-chatbots s’annonce, explique la journaliste Lila Shroff pour The Atlantic. L’IA ne fait plus que répondre aux questions. Elle programme, elle agit. Et le « tournant agentique » formalise ces progrès, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press. Le tournant agentique désigne des systèmes qui génèrent du code et s’adaptent de manière autonome. Les systèmes d’IA produisent désormais du code et vérifient l’efficacité de cette production en la corrigeant jusqu’à ce qu’elle fonctionne. M
     

Le tournant agentique… des machines à défaillances 

9 avril 2026 à 01:00

L’ère post-chatbots s’annonce, explique la journaliste Lila Shroff pour The Atlantic. L’IA ne fait plus que répondre aux questions. Elle programme, elle agit. Et le « tournant agentique » formalise ces progrès, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press. Le tournant agentique désigne des systèmes qui génèrent du code et s’adaptent de manière autonome. Les systèmes d’IA produisent désormais du code et vérifient l’efficacité de cette production en la corrigeant jusqu’à ce qu’elle fonctionne. Mais si ces évolutions améliorent l’expérience utilisateur des LLM, est-ce que cela suffit pour « justifier » du déploiement de l’IA, interroge pertinemment Salvaggio. Est-ce que le fait que leurs productions s’améliorent suffit pour justifier de l’utilité de cette technologie ? 

Nous ne sommes plus exactement dans le cadre des perroquets stochastiques définis par l’article fondateur de 2021, d’Emily M. Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, même si ce cadre reste pertinent – voir notre article, « la gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ? ». « Les systèmes agentiques empilent ces perroquets » pour produire des formes « d’essaims stochastiques ». Des systèmes qui s’auto-alignent sur ce qu’ils doivent produire, tout en demeurant fondamentalement incapables de rendre des comptes. La question centrale de l’article de Bender et alii demeure toujours pertinente, estime Salvaggio : « Les modèles de langage peuvent-ils être trop volumineux ? » 

La prolifération des modèles ne fait qu’amplifier les problèmes de biais, d’attribution erronée de la pensée et d’inefficacité. Distinguer la critique systémique de l’évaluation des modèles n’est pas céder à la surenchère : cela signifie se concentrer sur les avantages et les inconvénients collectifs plutôt que sur les usages individuels. On peut parler de ce que les modèles ne peuvent ou ne devraient pas faire sans pour autant nier leurs capacités, estime Salvaggio. 

L’IA agentique s’apprête à débarquer et ses effets vont être nombreux, estime l’artiste-chercheur. D’abord, il promet la production de logiciels bâclés (slopware, contraction de slop qu’on peut traduire par soupe ou de bouillie et de ware qui désigne les composants – voir notre article sur le slop), produits plus rapidement, mais qu’il va être difficile à évaluer. Distribution accélérée qui risque de créer des situations comparables à un espace aérien non réglementé, où une multitude de décisions individuelles et déconnectées engendrent le chaos. Le code peut sembler fonctionner dans des circonstances particulières grâce à toutes sortes de bidouillages qui masquent des erreurs sous-jacentes. « Contrairement aux logiciels malveillants, le logiciel bâclé n’est pas intentionnellement perturbateur ; il perturbe par négligence : c’est la variable codée en dur qui permet à un homme célibataire de gérer correctement son budget, mais qui entraîne des frais de découvert lorsqu’il est utilisé par une mère célibataire. La conception de logiciels exige une grande finesse dans le choix des valeurs et priorités qu’ils intègrent, ainsi que dans la manière dont ils déforment, ignorent ou présentent de façon erronée les données qu’ils traitent. Le suivi de ce processus requiert des connaissances techniques. » C’est cela qui pourrait disparaître dans les logiciels de demain

Ensuite, l’IA agentique promet l’accumulation des défaillances techniques. Malgré une perception accrue de fiabilité, les modèles de langage ne peuvent jamais être des machines à dire la vérité. Les soi-disant hallucinations sont mathématiquement impossibles à éliminer, et par conséquent, la perception d’une fiabilité accrue augmente le risque de surestimer la pertinence d’un modèle de langage pour une tâche donnée. Alors qu’un modèle de langage produit des textes ou autres médias persuasifs et potentiellement faux, un système agentiel produit un « code convaincant ». Ce code est produit de manière plus difficile à interrompre, à tracer ou à auditer qu’une simple sortie de modèle. « Il est impossible de documenter de manière fiable le processus de pensée d’un code créé sans réflexion » ; par conséquent, le code doit être considéré comme non fiable jusqu’à ce qu’il soit vérifié. On pourrait ajouter ici, le risque d’une sécurité infrastructurelle, comme l’évoquait Bruce Schneier.  

Conséquence du risque précédent, un autre risque repose sur l’accumulation des défaillances de responsabilité. Les erreurs dans un système agentiel s’accumulent de manière invisible jusqu’à ce qu’un élément vienne briser la façade. Dans les systèmes sensibles, ce dysfonctionnement peut nuire aux personnes. On encourage le gouvernement à utiliser ces systèmes pour des tâches telles que l’automatisation des décisions relatives aux prestations sociales, l’analyse des contrats et le contrôle réglementaire – des domaines où des défaillances en cascade peuvent avoir de graves conséquences humaines. « L’objectif du gouvernement ne devrait pourtant pas être de gagner du temps en reportant la charge de travail sur un retraité qui se voit refuser indûment ses prestations »

Enfin, l’empilement des systèmes agentiques pousse à la montée en puissance du solutionnisme. Salvaggio rappelle pourtant que tous les problèmes ne se résument pas à des problèmes de programmation. L’accès à la génération de code nous pousse à résoudre les défis politiques par de nouvelles lignes de code et à nous concentrer sur les problèmes compréhensibles par les machines, au risque d’exacerber des formes de déshumanisation. Les cas particuliers, parfois flous, ne sont plus les subtilités du tissu social, mais une nuisance technique. Aucune simulation d’une communauté capable de résoudre ses problèmes n’est possible : le désordre est une étape nécessaire à la construction du sens et au fonctionnement de la démocratie. 

Enfin, ces systèmes risquent d’accroître l’extraction et le gaspillage des ressources à grande échelle. Les systèmes multi-agents fonctionnent en boucle, consommant bien plus de ressources que les logiciels conçus de manière plus ciblée. Lorsqu’un débutant réécrit une seule ligne de code avec un système multi-agents, « il n’utilise pas un seul modèle : il active l’ensemble du système ». Cette mise à l’échelle optimise la production individuelle : plus, plus vite, sans tenir compte de l’efficacité du code ni de ses effets. Il ne s’agit pas seulement d’un coût environnemental. « Cela dégrade le patrimoine informationnel commun et crée des problèmes pour tous ceux qui, en aval, dépendent de ce code. Les essaims multi-agents augmentent la puissance de calcul individuelle tout en comprimant de vastes réseaux de travail et d’extraction de ressources dans une seule fenêtre d’exécution. »

Pour Salvaggio, d’autres problèmes encore posent questions avec le passage à l’IA agentique, notamment le pouvoir politique que ces outils vont donner à l’industrie de l’IA, l’extension de la surveillance, le renforcement et l’invisibilisation des biaisReste qu’énumérer les défaillances à venir ne suffit pas à contrer l’expansion des machines. Se moquer des piètres résultats de ces systèmes semble n’avoir aucun impact sur leur déploiement estime Salvaggio. Pour lui, il nous faut ouvrir un débat sur l’utilité et ses limites. « Que signifie l’utilité ? Pour qui et dans quelles conditions ? » Qui bénéficie des systèmes et qui en pâtit ? « Quelles décisions sont discrètement soustraites au débat public et confiées à des systèmes automatisés contrôlés par des entreprises, des gouvernements et d’autres institutions ? Le fait que l’on utilise des modèles de langage ne rend pas les critiques à leur égard superflues ; au contraire, elles les rendent urgentes. »

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  • « On est tous en passe de devenir des livreurs Deliveroo »
    « A partir du moment où le numérique, l’IA, les infrastructures critiques s’interposent au coeur des chaînes de valeurs, elles les réauditent à leur profit. Un certain nombre d’entreprises françaises sont en passe de devenir des espèces de sous-traitant d’industries dont la valeur ajoutée est dans le numérique ou dans l’IA et qui vont réauditer les tarifs à leurs profits. » Notre dépendance n’est pas qu’en achat logiciels, elle est bien large que cela. Elle touche le hardware, nos capacités
     

« On est tous en passe de devenir des livreurs Deliveroo »

8 avril 2026 à 01:00

« A partir du moment où le numérique, l’IA, les infrastructures critiques s’interposent au coeur des chaînes de valeurs, elles les réauditent à leur profit. Un certain nombre d’entreprises françaises sont en passe de devenir des espèces de sous-traitant d’industries dont la valeur ajoutée est dans le numérique ou dans l’IA et qui vont réauditer les tarifs à leurs profits. »

Notre dépendance n’est pas qu’en achat logiciels, elle est bien large que cela. Elle touche le hardware, nos capacités cyber, des infrastructures critiques, les données… sans compter les grands services d’accès à l’information comme les réseaux sociaux et les moteurs de recherche.

« La domination va bien au-delà de la part d’achat logiciel par nos entreprises et administrations. Cela introduit une domination économique et une évasion de valeur parce qu’on achète à l’extérieur, mais c’est le moins grave. Cela introduit une domination sur les chaînes de valeurs à laquelle on ne prête pas assez attention. Je ne sais pas si vous vous souvenez du rapport qu’avait fait l’ANSES sur la condition des livreurs Deliveroo et qui nous montrait des gens dont la vie était en train de devenir infernale parce qu’ils ne rencontraient plus jamais ni un collègue ni un supérieur hiérarchique, mais seulement des stimulus de data… et dont le salaire horaire avait diminué de 35% en deux ans. Mais en fait, on est tous en passe de devenir des livreurs Deliveroo. A partir du moment où le numérique, l’IA, les infrastructures critiques s’interposent au coeur des échelles de valeurs, elles les réauditent à leur profit. Un certain nombre d’entreprises françaises sont en passe de devenir des espèces de sous-traitants d’industrie dont la valeur ajoutée est dans le numérique ou l’IA qui vont réauditer leurs tarifs à leurs profits. »

Henri Verdier (vidéo, texte), directeur général de la Fondation Inria, lors de son audition à la Commission d’enquête sur les dépendances structurelles et les vulnérabilités systémiques dans le secteur du numérique et les risques pour l’indépendance de la France.

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  • Pour une IA coopérative
    Les discussions sur les strates qui constituent le réseau sont nourries, d’autant qu’elles interrogent profondément les enjeux de souveraineté technologique. La souveraineté numérique est un concept flou qui fait l’objet de beaucoup d’instrumentalisations, rappelait avec pertinence l’association Data For Good. Bien souvent, être souverain en la matière implique d’être autonome sur toutes les couches de l’industrie numérique. Un objectif impossible tant les dépendances sont partout, des logiciels
     

Pour une IA coopérative

7 avril 2026 à 01:04

Les discussions sur les strates qui constituent le réseau sont nourries, d’autant qu’elles interrogent profondément les enjeux de souveraineté technologique. La souveraineté numérique est un concept flou qui fait l’objet de beaucoup d’instrumentalisations, rappelait avec pertinence l’association Data For Good. Bien souvent, être souverain en la matière implique d’être autonome sur toutes les couches de l’industrie numérique. Un objectif impossible tant les dépendances sont partout, des logiciels au matériel, des ressources aux infrastructures, des conditions juridiques aux financements. Comme l’expliquait la chercheuse Ophélie Coelho dans son livre, Géopolitique du numérique(éditions de l’Atelier, nouvelle édition 2025) l’enjeu est bien plus de déterminer les secteurs et les couches sur lesquels nous devons reprendre le contrôle. Pour le dire autrement, l’enjeu n’est pas tant d’avoir des produits totalement souverains, que de comprendre là où la souveraineté doit s’exercer et comment

Construire la strate de l’autonomie

Cette autonomie stratégique à laquelle aspirer est très souvent présentée comme un enjeu nationaliste ou patriotique, qui confond la souveraineté avec le leadership technologique, sans toujours voir que ces leaderships peuvent reposer sur des dépendances innombrables, à l’image de l’enjeu à déployer des centres de données sur le territoire au prétexte de souveraineté, sans questionner le fait que leur financement ou leurs équipements puissent être totalement entre les mains d’acteurs étrangers. 

L’IA est en passe de devenir une couche supplémentaire dans le mille-feuille des couches sociotechniques du numérique. Et elle requestionne en profondeur ces enjeux, explique  Raffi Krikorian, directeur technique de Mozilla, dans une tribune pour Rest of World. « Dans un monde de plus en plus polarisé et protectionniste, où les plateformes technologiques sont de plus en plus instrumentalisées par les politiques étatiques, construire des infrastructures nationales critiques sur des systèmes dont on n’est pas propriétaire, que l’on ne peut ni auditer ni adapter, représente un risque considérable et croissant. Ce défi comporte une dimension tant économique que politique. Un État soucieux de sa souveraineté en matière d’IA en 2026 ne pourra pas justifier de manière crédible le financement d’une infrastructure d’IA étrangère et verticalement intégrée tout en négligeant les investissements dans des alternatives nationales et open source. Investir dans les hyperscalers peut minimiser les coûts à court terme, mais cela consolide également les rentes numériques versées à des entités étrangères, maximise la dépendance à long terme envers des partenaires peu fiables et augmente considérablement les coûts de sortie. Si les gouvernements financent la dépendance, c’est bien la dépendance qu’ils obtiendront. »

Pour Raffi Krikorian pourtant, l’enjeu n’est pas tant de construire une souveraineté de l’IA nationaliste, que de bâtir des Communs maîtrisés. « L’absence actuelle de financements privés à grande échelle pour les infrastructures d’IA ouvertes reflète leur nature de bien public, et non leurs capacités. Les modèles open source atteignent déjà couramment 90 % ou plus des performances des systèmes propriétaires, pour un coût bien moindre. Investir dans les cadres d’IA ouverts, c’est investir dans les infrastructures publiques numériques, car cela génère des avantages grâce à des coûts réduits, au maintien de l’autonomie politique et à des gains de productivité à l’échelle de l’économie. L’IA ouverte offre également ce que les systèmes propriétaires ne peuvent pas : la légitimité démocratique. Les pays ne créent pas de valeur en revendant des solutions étrangères, mais en développant des produits différenciés sur des bases partagées, ouvertes et moins coûteuses. Il s’agit d’une politique industrielle qui encourage la concurrence et le développement des compétences nationales, et non d’un rejet de l’industrie nationale. »

« Internet n’est pas né de la seule initiative d’acteurs privés, mais d’investissements publics soutenus dans les technologies ouvertes. De Linux à Apache, les fondations open source partagées sont devenues l’épine dorsale de l’économie numérique mondiale, favorisant l’innovation privée tout en empêchant la mainmise sur l’infrastructure. Du CERN à Airbus en passant par Galileo, la leçon est claire : lorsque les États cofinancent des fondations ouvertes ou partagées, l’innovation privée prospère. En revanche, lorsqu’ils financent l’accès, la dépendance s’accentue. L’IA se trouve précisément à ce tournant.»

Souveraineté ne rime pas avec isolement, rappelle-t-il. « Les coûts de développement de l’IA open source peuvent être partagés. Comme l’a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos : « Investir collectivement dans la résilience coûte moins cher que de construire sa propre forteresse. » L’enjeu n’est pas que chaque pays construise son propre jardin clos. Il appartient aux nations de collaborer autour de standards ouverts et d’infrastructures partagées, en rejetant la fausse dichotomie entre dépendance et isolement des plateformes, et en construisant plutôt un avenir de l’IA qu’elles maîtrisent réellement. » 

« Si nous voulons des écosystèmes d’IA résilients, ouverts et fiables, nous devons les financer comme tels – non par idéalisme, mais comme un investissement concret dans la souveraineté, la résilience et la légitimité démocratique. Les pays qui aspirent à la souveraineté en matière d’IA doivent participer à ce débat, non pas en simples observateurs, mais en tant que co-investisseurs et co-constructeurs. Plus nous attendons, plus il sera difficile de changer de cap », conclut le responsable de Mozilla en appelant à construire des protocoles plus que des plateformes, des cadres ouverts plus que des solutions, des systèmes de valeurs plus que des contraintes économiques ou techniques. Une proposition qui rappelle que c’est bien le cadre de la souveraineté qu’il faut discuter, pour comprendre là où nous pouvons avoir des dépendances et là où nous devons les refuser. L’enjeu n’est pas de construire des investissements nationaux mais bien d’investir dans des infrastructures communes porteuses de valeurs démocratiques et émancipatrices, libres et ouvertes. « La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisit, capacitante

La coopération comme architecture solidaire

On se souvient que, récemment, l’économiste Francesca Bria avait évoqué le risque d’une soumission à une strate autoritaire fomentée par les géants de la Silicon valley : « derrière les strates qui composent le réseau, comme l’avait défini Benjamin Bratton dans son livre, Le Stack (UGAP, 2020), comme autant de régimes de souveraineté qui se superposent et s’imbriquent, la strate autoritaire semble l’envers de la proposition d’autonomie stratégique que propose EuroStack ». Mais le risque est bien, sous couvert de souveraineté, de produire des strates nationalistes voire militaristes, comme semble le proposer l’annonce récente d’un « Deutchland Stack » Allemand

D’où l’importance de faire un pas de côté.

C’est la piste que proposent les chercheurs Trebor Scholz et Mark Esposito dans la revue d’innovation sociale de Stanford. Pour contrebalancer l’extractivisme des plateformes, « nous avons besoin de construire la strate solidaire de l’empilement numérique ». Lorsque les systèmes technologiques sont conçus uniquement pour l’extraction et l’efficacité, ils isolent et brisent les personnes qui les font vivre, rappellent les deux chercheurs. L’exploitation des travailleurs du clic par exemple est le « symptôme d’une industrie structurée pour transférer les risques vers le bas via des chaînes contractuelles opaques, tout en concentrant les profits et le contrôle au sommet ». Pour Scholz et Esposito, « sans intervention délibérée, ces logiques d’extraction se généraliseront à l’échelle mondiale, concentrant encore davantage le pouvoir entre les mains des plus puissants, à moins que nous ne choisissions de construire un système fondamentalement différent ». Jusqu’à présent, les chercheurs invitaient à investir dans des entreprises inclusives, dans des coopératives de travailleurs, que Scholz a beaucoup défendu. Trebor Scholz est professeur à la New School for Social Research de New York depuis 2009. Il est l’un des premiers à s’être attelé à analyser le phénomène du Digital Labor (Routledge, 2013). Il est aussi l’un des promoteurs du coopérativisme de plateformes (voir par exemple notre article de 2015), notamment dans son livre Le coopérativisme de plateformes (FYP, 2017) ainsi que dans Own this ! (Verso, 2023). Il est également le fondateur du Platform Cooperativism Consortium un réseau de promotion du mouvement coopérativiste, qui organise notamment des conférences sur la coopération, comme celle sur l’IA coopérative qui se tenait il y a peu à Istanbul. Pourtant, écrit-il dans son article, « la réponse aux méfaits de l’IA ne peut se limiter à la régulation des plateformes dominantes »

En fait, la concentration du pouvoir des géants du numérique rend de plus en plus vulnérables même les institutions internationales les plus critiques aux politiques autoritaires et aux pressions des dirigeants, comme l’illustre la dépendance de la Cour pénale internationale à l’égard de l’infrastructure Microsoft face aux menaces proférées sous l’administration Trump. Les coopératives, les institutions publiques et les mouvements sociaux doivent donc activement construire et connecter des alternatives grâce à ce que Scholz appelle la « pile de solidarité », une économie numérique coopérative émergente

« L’extraction ne se résume pas à des algorithmes biaisés ou à des violations de la vie privée. C’est un problème structurel : l’IA actuelle fonctionne grâce à ce que nous appelons une « strate d’extraction » verticalement intégrée, comprenant le matériel, l’infrastructure cloud, les modèles, la main-d’œuvre et les applications. Seules quelques entreprises contrôlent la construction, la gouvernance et l’utilisation de ces technologies et les personnes qui en dépendent n’ont aucun droit de regard démocratique. »

Les critiques et les régulateurs soulignent à juste titre que les seules directives éthiques ne peuvent résoudre les problèmes posés par la logique extractiviste des plateformes. Les systèmes d’IA reposent sur des modèles de propriété, des chaînes d’approvisionnement et des architectures techniques qui privilégient le profit, le passage à l’échelle et le contrôle. « Ces incitations structurelles déterminent la collecte des données, le traitement des travailleurs, les décideurs et les bénéficiaires de la création de valeur, privant ainsi les directives éthiques de tout pouvoir pour remettre en cause la logique sous-jacente du système. Une IA démocratique ne peut se contenter de louer un espace sur la strate extractiviste ! Elle exige que les travailleurs, les communautés, les coopératives et les institutions publiques se réapproprient l’infrastructure elle-même, couche par couche, de la terre au nuage. »

Scholz et Esposito plaident pour construire une architecture solidaire. Un défi qui nécessite de rejeter la notion d’intelligence artificielle, qui sous-entend une force magique et autonome, au profit d’une intelligence collective, reconnaissant le travail humain et le savoir partagé qui alimentent ces systèmes. Cependant, parvenir à la coordination nécessaire pour contester les monopoles mondiaux de l’IA demeure un défi de taille. Même des organisations établies comme l‘Alliance coopérative internationale, qui représente un mouvement d’environ un milliard de membres et des milliers de coopératives employant près de 10 % de l’emploi mondial, sont structurées principalement pour la représentation et le plaidoyer plutôt que pour la coordination et l’exploitation d’une infrastructure numérique partagée.

De la gouvernance coopérative… 

Pour les deux chercheurs, plusieurs initiatives menées par des communautés, des coopératives et des institutions publiques permettent déjà de reprendre le contrôle de ces niveaux économiques, notamment des ressources, des infrastructures, des données, du travail comme du savoir. 

Une approche solidaire exige des chaînes d’approvisionnement transparentes, la propriété communautaire des ressources minérales et des mécanismes de partage équitable des bénéfices. Elle permettrait également de distribuer l’infrastructure sur des serveurs fédérés, appartenant à la communauté et interconnectables sans contrôle central. Butler Rural Electric offre un précédent historique éloquent. Fondées dans les années 1930 avec le soutien du gouvernement fédéral et une gouvernance coopérative, les coopératives électriques rurales ont permis aux communautés de financer, construire et gérer leur propre infrastructure énergétique, un modèle qui continue aujourd’hui de fournir de l’électricité à environ 42 millions de personnes dans les zones rurales américaines. Des coopératives numériques telles que Hostsharing eG en Allemagne et Som Connexio en Espagne, ainsi que plusieurs coopératives de vente au détail au Royaume-Uni, appliquent cette même logique en mutualisant les ressources de leurs membres, en utilisant une gouvernance coopérative et en collaborant avec des partenaires publics pour construire et exploiter une infrastructure numérique partagée. Cela permet aux communautés de réduire leur dépendance aux fournisseurs de cloud propriétaires, de conserver le contrôle local de leurs données et d’assumer la responsabilité de la gestion des coûts environnementaux liés à la consommation d’énergie. Bien que ces initiatives soient explicitement expérimentales et de portée modeste, elles suggèrent que la capacité de calcul peut fonctionner comme un bien public. Les décideurs politiques et les responsables municipaux pourraient même appliquer ce modèle pour créer une option publique d’accès à la puissance de calcul. 

Dans le modèle d’extraction, les données personnelles sont une matière première prélevée auprès des utilisateurs pour alimenter des modèles propriétaires. Cette logique considère les individus non pas comme des participants ou des détenteurs de droits, mais comme des sources passives de valeur. Le modèle de solidarité, lui, réinvente les données comme une ressource partagée, gérée démocratiquement. Par exemple, MIDATA, une plateforme suisse de données de santé détenue et gérée par des patients agit comme une fiducie pour ses membres. Elle maintient une infrastructure sécurisée permettant aux patients de consulter leurs données agrégées et de décider démocratiquement de les partager ou non à des fins de recherche médicale. MIDATA démontre qu’il est possible de créer des ensembles de données de haute qualité, issus de sources éthiques, sans surveillance. Les membres partagent volontairement leurs données car ils font confiance à la gouvernance et à la gestion des données de la coopérative, ce qui élimine le besoin d’extraction ou de surveillance coercitive. 

Au travail, l’IA implique une rétroaction entre contenus et modérateurs. Les travailleurs étiquettent, examinent, corrigent et leurs décisions enregistrées sont utilisées par les systèmes pour reconnaître, classer, améliorer. Ce processus contraint les individus à absorber le fardeau psychologique des contenus. Dans le modèle solidaire, ces travailleurs ont des garanties de salaires, de droits, bénéficient de soutiens… et pilotent la gouvernance de leurs outils et missions, comme c’est le cas de nombreuses coopératives de travailleurs, comme celle de la Gamayyar African Tech Workers au Kenya, Facttic en Argentine, Outlandish à Londres… et de nombreuses autres (comme la plateforme danoise Hilfr qu’on avait évoqué dans notre article sur les plateformes du secteur du nettoyage).

… à l’IA coopérative

Scholz et Esposito proposent d’appliquer les principes coopératifs à l’IA. « L’accès à l’IA seul est insuffisant quand les outils fonctionnent comme des boîtes noires, incapables d’expliquer ou de remettre en question leurs résultats, et si leurs valeurs reposent sur des principes imposés plutôt que sur des valeurs démocratiquement établies. L’approche solidaire propose de réhabiliter le domaine du savoir comme un espace de gouvernance collective, favorisant l’explicabilité, la contestabilité, des normes partagées » pour construire d’autres IA.

AI4Coops, en Argentine, est une initiative de petite envergure qui réunit des praticiens et des technologues du monde coopératif afin d’étudier comment l’intelligence artificielle pourrait soutenir la gouvernance coopérative et l’apprentissage partagé. Elle veille à ce que la culture algorithmique ne soit pas réservée aux institutions d’élite ni concentrée au sein des géants de la technologie, mais soit largement accessible aux travailleurs, aux coopératives et aux communautés. Elle développe des outils d’IA adaptés à des problématiques locales avec des acteurs locaux, comme des systèmes de reconnaissance d’images pour du contrôle qualité dans une usine, un système d’analyse d’images satellites pour des coopératives agricoles… La coopérative britannique Animorph développe des outils de réalité augmentée pour la prise en charge de la démence, utilisant la narration immersive et des supports visuels pour soutenir la mémoire, la communication et le lien affectif des personnes atteintes de démence et de leurs aidants. Puisqu’elle est détenue par ses employés, elle refuse de monétiser la vulnérabilité des patients et conçoit des outils qui privilégient les soins aux indicateurs d’engagement. « Ces exemples montrent que l’IA au service du bien commun ne saurait se réduire à de la simple posture vertueuse, à du marketing éthique, ni à des formes d’écoblanchiment ou de blanchiment d’image. La construction d’une infrastructure solidaire exige que les modèles économiques alternatifs soient véritablement ancrés dans la démocratie au travail, la propriété partagée et une gouvernance responsable », expliquent les chercheurs. Ces modèles locaux ont d’autres vertus encore, comme la souveraineté linguistique, la maîtrise des processus, la sobriété…

Reste que, comme nous le disions, « les plateformes coopératives, qui privilégient les pratiques éthiques, des normes de travail et sociales plus élevées, peinent à être compétitives. L’absence de législation spécifique aggrave ce problème, permettant aux plateformes capitalistes d’opérer en toute impunité et de saper les efforts des acteurs de bonne foi, tels que les coopératives de plateformes. » Pour Scholz et Esposito également, l’infrastructure solidaire nécessite, pour émerger et s’imposer, une articulation stratégique des politiques, des financements et de l’organisation communautaire. Il faut que les développeurs technologiques « s’accordent régulièrement sur des principes partagés, l’interdépendance matérielle, des institutions durables, des rituels et un récit politique commun que les individus choisissent consciemment de défendre, notamment sous pression ».

Ici, Scholz et Esposito prennent l’exemple des organisations autonomes décentralisées (DAO), où la blockchain aide à formaliser la gouvernance partagée. Pas sûr que l’exemple soit convaincant, tant le mouvement est devenu a bien des égards problématique. Par contre, ils pointent vers le Public AI Network, un réseau de défense et promotion d’une IA publique intégrée, « qui fournirait des services d’IA au même titre que l’électricité ou l’eau », accessible à tous, contrainte à rendre des comptes, durable, fiable. Ou encore le projet Lestac AI en France, pour tester des services d’IA écoresponsables. Ou le modèle multilingue et open source Apertus, développé par l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)…  Le protocole OpenCourier, par exemple, crée une base technique commune permettant aux plateformes de livraison gérées par leurs travailleurs de se connecter et de collaborer. Ou encore le projet d’IA coopérative du réseau des collectivités locales britanniques qui s’engage à respecter les principes coopératifs et démocratiques dans la prestation de services publics. 

Pour Scholz et Esposito, ces « cercles » de strates solidaires, locales, conçoivent le développement d’infrastructures comme une forme d’action politique collective, que ce soit par le biais de fiducies de données municipales, de services cloud coopératifs ou de modèles linguistiques gérés publiquement. « Le discours dominant sur l’IA laisse faussement entendre qu’un contrôle centralisé par les entreprises est inévitable. Pourtant, des modérateurs de contenu au Kenya, des gestionnaires de données en Suisse et d’autres encore démontrent que les composantes d’un avenir numérique démocratique sont déjà présentes. Notre mission est de les relier et, ce faisant, d’exercer notre pouvoir d’agir, de refuser le désespoir et de créer un système où la technologie est au service de la majorité. »

Hubert Guillaud

Signalons encore que dans le syllabus (.pdf) du cours qu’il a donné au premier semestre à la New School sur le thème d’une « IA sans patrons », Trebor Scholz pointait encore vers bien d’autres exemples. En estimant que les infrastructures solidaires peuvent être mises en place à chaque niveau de la chaîne d’approvisionnement mondiale de l’IA, il évoquait les mines coopératives au Pérou, en Colombie, en Zambie ou en Mongolie, ou des centres de données coopératifs en Allemagne ou aux Pays-Bas. Il signalait par exemple, la tribune de la doctorante Tara Merk, contributrice au Metagovernance Project, sur les limites de projets de centres de données coopératifs. Face aux data centers dominés par les géants de la Tech, Merk défendait « une plus grande diversité dans la propriété et la gouvernance des centres de données », notamment coopératifs. « Et si les centres de données étaient détenus et gérés de manière coopérative par les personnes vivant à proximité immédiate et souvent directement desservies par eux ? » Dans ce modèle, les opérateurs citoyens pourraient recevoir une part des bénéfices générés par le centre de données (à l’instar des parcs éoliens citoyens). Cela entraînerait une redistribution indirecte des bénéfices générés par les données des utilisateurs en ligne – une idée qui prend d’autant plus d’importance que ces données gagnent en valeur à l’ère de l’IA. Les centres de données coopératifs offriraient également aux citoyens un meilleur contrôle sur l’impact de ces infrastructures sur leur environnement physique local. Par exemple, les citoyens pourraient décider si et quand la quantité d’énergie ou d’eau utilisée par le centre de données entre en conflit avec d’autres besoins locaux et pourraient décider de réduire l’approvisionnement énergétique du centre de données en cas de situation critique. Guidé par les valeurs coopératives d’équité et de solidarité, de tels centres de données pourraient décider de renoncer à des bénéfices plus élevés afin de rendre son infrastructure plus accessible à tous, comme aux associations et coopératives. Cela pourrait à son tour encourager une plus grande diversité dans le développement de l’IA et inciter les entreprises à adopter une identité coopérative. De plus, en s’appuyant sur une infrastructure de centres de données coopérative, les coopératives d’IA renforceraient leur autonomie et leur indépendance, offrant à leurs membres un meilleur contrôle sur l’ensemble de la pile technologique, y compris les moyens de production de l’IA. Tara Merk est en train de faire une étude sur GAD eG, une coopérative qui pendant 50 ans a été l’un des grands fournisseurs de services informatiques allemand notamment pour les services financiers (jusqu’à sa fusion en 2015 avec une autre entreprise). Pour la chercheuse, l’exemple de GAD démontre « que les centres de données coopératifs constituent une option économiquement viable et évolutive, capable de fonctionner de manière fiable dans des secteurs critiques ». 

Dans son syllabus, Scholz aborde d’autres exemples de coopératives pour montrer comment les valeurs coopératives peuvent guider des alternatives concrètes au développement technologique, comme le propose Read-Coop, la coopérative européenne à l’origine de la plateforme de reconnaissance d’écriture manuscrite Transkribus. Et pointe vers nombre de ressources sur le sujet des technologies pour la coopération. 

A compléter encore par le numéro de Nature consacré aux modèles d’IA des pays du Sud, qui offre un autre regard sur d’autres façon de faire de l’IA.

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  • The Wild Magical World of AI (LLMs) [en]
    [en] End 2024 is when I really started to get going with “AI” (or LLMs – I know saying “AI” is kinda wrong, but there seems to be no good way to escape it right now). I’d been dabbling a bit before that: as a search engine, to help me with my excel formulas at work, or translating an e-mail here or there. But over that Christmas break, I realised it went further than that: helping me manage my tasks; keep lists updated; make sense of my investment portfolio; troubleshooting technical stuff that
     

The Wild Magical World of AI (LLMs) [en]

5 avril 2026 à 10:59
[en]

End 2024 is when I really started to get going with “AI” (or LLMs – I know saying “AI” is kinda wrong, but there seems to be no good way to escape it right now). I’d been dabbling a bit before that: as a search engine, to help me with my excel formulas at work, or translating an e-mail here or there. But over that Christmas break, I realised it went further than that: helping me manage my tasks; keep lists updated; make sense of my investment portfolio; troubleshooting technical stuff that’s above my pay-grade; and build actual systems to do stuff. I didn’t really know what I was doing, but I saw enough to find it really exciting. I was quite busy with work and life during that period, and not finding time to blog much.

And then I had a skiing accident. Everything stopped, but in time, as I started becoming more functional, I turned back to playing with AI some more, doing a little more vibe-coding too. Excitement grew. But I was also hitting limitations, fed up with the sycophancy, context bloat, hallucinations and endless rabbit-holes. Oh, and really sick of AI slop. (Really: nobody wants to read your AI slop, people.) But the exciting was still there, I was just biding my time. Integrations, agents and AI-powered browsers showed up, with the security risks that are bundled in. I was tempted but stopped myself. And a few loved ones.

Three articles amongst many that tell cautionary tales. I have more to say, particularly about the brain fry one, but not today.

https://brave.com/blog/comet-prompt-injection/ https://hbr.org/2026/03/when-using-ai-leads-to-brain-fry https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2026/mar/26/ai-chatbot-users-lives-wrecked-by-delusion

Recently, like many others, I jumped ship from ChatGPT to Claude. I’d been thinking about it for a while, because I have been working hard on migrating my diabetic cat community from Facebook to Discourse, and had come to the conclusion I would have to code a plugin or component or two, and it seemed obvious that Claude was the better AI assistant for that. Around that time, I read this article:

https://derekhanson.blog/tufte-blocks/

In it, the author describes one key aspect of working with AI that I had understood to be important, but that I didn’t know how to put into practice: using different conversations for different “roles” or aspects of the project. And here I had a real example.

I put that in practice (a bit as an exercise) in applying these instructions to migrate my personal context from ChatGPT to Claude. It was extremely satisfying and a great learning experience. I was itching to get going with Claude Cowork and Claude Code, but still a bit anxious. As I see it, Cowork is like being handed a powerboat when all you’re used to are the free permitless motorboats you can rent by the hour on a sunny Sunday afternoon like this one. You can really get in trouble if you’re not careful. And probably, even if you are.

I asked around a bit and Claire pointed me to this wonderful guide to Cowork. What she also explained to me is that Cowork is sandboxed, so it only has access to the folders you give it access to. That’s reassuring. And just a few days ago, Matt shipped Taxonomist, an AI-app (? what do we call these things?) that he used to cleanly recategorise all his blog posts. Unsurprisingly, categories here on CTTS have been a mess since time immemorial, and one of the things that has been clear for some time for me is that AI can help me clean things up a bit around here – in general, not just the categories. But that felt like a great way to get started seeing what the powerboat can do, with a trusted friend on board to keep me from crashing on the rocks.

So earlier today I installed Claude Desktop, downloaded the guide, and started it in Cowork. And wow. Honestly. It’s wild. My 3TB of archived files going back nearly three decades are now hopeful they will one day be deduplicated and cleaned up. Of course, I hit my usage limit (which is why I’m writing this instead of playing with my new AI friend), so I went to have a look at what something like Taxonomist really looks like under the hood. You know, open the files and read them. And it’s starting to come together in my mind. The powerboat is starting to feel like something I will be able to manage in time.

Of course, I’m not going to point Cowork at my external hard drive right now. There are still a lot of steps until I feel comfortable enough with the powerboat to attempt that. But doors are opening. My diabetic cat community migration feels more manageable. I’m hopeful I can tidy my files and clean up my blog. Come up with a system to make sharing links to the open web as easy as on Facebook. Reboot the blogosphere. And I’m sure other ideas will come along the way. I am also trying to be very, very careful about AI brain fry, as I already have my own concussion brain fry to deal with.

If you haven’t yet started learning how to use AI beyond as a proxy for Google or Wikipedia, really, it’s time to get cracking. I’m going back to Lesson 5 (honestly, just read through that page for starters if you don’t know what to do first), making a note to check out Cursor (I’m using Visual Studio Code for now) and read this article on Teaching AI to Design.

First, however: a nap.

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  • Titres, écriture, initiation de tâches, et IA [en]
    [en] Devoir mettre un titre à un article, c’est clairement un frein à l’initiation de la tâche “écrire un article”. Vous avez déjà remarqué ça? De mon point de vue, c’est aussi une des raisons pour lesquelles ce qui se racontait sur les blogs à gentiment migré vers les réseaux. Sur Facebook ou LinkedIn, nul besoin de choisir un titre pour ce qu’on va écrire. On ouvre notre cerveau et il se déverse sur la page. Pas besoin d’avoir un sujet, pas besoin d’avoir quelque chose de structuré. Juste une
     

Titres, écriture, initiation de tâches, et IA [en]

3 avril 2026 à 12:31
[en]

Devoir mettre un titre à un article, c’est clairement un frein à l’initiation de la tâche “écrire un article”. Vous avez déjà remarqué ça? De mon point de vue, c’est aussi une des raisons pour lesquelles ce qui se racontait sur les blogs à gentiment migré vers les réseaux. Sur Facebook ou LinkedIn, nul besoin de choisir un titre pour ce qu’on va écrire. On ouvre notre cerveau et il se déverse sur la page. Pas besoin d’avoir un sujet, pas besoin d’avoir quelque chose de structuré. Juste une pensée qui passe, et hop, on a publié quelque chose. Très souvent, une fois qu’on a commencé à écrire, le quelque chose prend de l’ampleur – enfin, si on est quelqu’un qui aime écrire et parler et qui a tendance à avoir des tas de choses à dire. Je ne compte plus le nombre “d’articles de blog” que j’ai en fait écrits dans Facebook ou LinkedIn, parce que je pensais que j’allais “vite partager un truc”.

Alors que sur le blog, ouh là là, on va écrire un article, faut savoir de quoi on va parler, d’ailleurs y’a qu’à voir, on commence par écrire un titre en haut de la page. Je pense que ça joue un rôle énorme dans la façon dont notre expression en ligne se déploie. Messagerie instantanée? Pas de titre, juste écrire, contrairement à un e-mail, ou un forum.

D’ailleurs, à ce moment précis, cet article n’a pas de titre. Je suis très consciente, pour ma part (TDAH oblige), à la question des freins à l’action. J’en parlais d’ailleurs tout à l’heure avec une amie alors que nous étions en balade. Ça ne date pas de mon diagnostic, cet intérêt, parce que j’avais perçu très tôt dans ma vie que “commencer était difficile”. Il y a d’ailleurs des tonnes d’articles dans ce blog sur ce sujet (si on arrive à les trouver). Mon intérêt pour la UX (avant “usability”) et le comportement animal sont deux branches de mon intérêt général pour cette problématique, en passant.

Donc cette histoire de titre, c’est sur mon radar de façon lointaine depuis des années, et de façon bien plus présente depuis la fin de l’été dernier, avec la suspension de mon compte Facebook, et le sentiment d’urgence à relancer la blogosphere et créer de véritables alternatives aux réseaux propriétaires. Je ne laisse donc plus ça m’arrêter. Soit j’écris un peu n’importe quoi, soit, comme aujourd’hui, si rien ne me vient, je laisse vide et je commence à écrire. Je trouverai bien un n’importe quoi à mettre une fois que j’aurai fini.

Parfois, évidemment, j’ai un article en tête à écrire qui a un titre. Mais souvent, j’ai des trucs à dire, pas forcément très bien organisés et très bien identifiés, mais je n’écris pas parce que ça ne fait pas “un article sur quelque chose”. J’essaie de changer ça. J’essaie de retrouver la liberté des débuts des blogs, du monde d’avant Facebook. Bien sûr, on n’est pas dans le monde d’avant Facebook. On est 20-25 ans plus tard, donc c’est clair qu’il y a des choses qui à l’époque allaient sur mon blog et qui n’y auraient plus leur place aujourd’hui.

Mais une chose demeure: écrire a toujours été, pour moi, un moyen de canaliser ma pensée (hyperactive), un moyen de faire sens de tout ce qui tourne dans ma tête en le lâchant dans le monde, comme une petite bouteille à la mer qui peut-être voudra dire quelque chose pour quelqu’un. Il y a un enjeu existentiel là-derrière. Ça compte pour moi que ces lignes puissent être lues par quelqu’un d’autre, dans une heure, dans un mois, dans un an ou même dix. Mais ce n’est pas juste le regard (ou l’oreille) qui compte, c’est aussi vraiment que ça réduit ma charge cognitive, de mettre des choses par écrit. Le processus m’aide à réfléchir, à sentir aussi. Les “articles sur quelque chose” sont peut-être un peu plus pour autrui, mais ils sont aussi pour moi, car ils couvrent souvent des idées ou informations que je me retrouve à répéter souvent à beaucoup de personnes différentes. Alors des fois, c’est pratique pour moi, de pouvoir dire “attends j’ai un article là-dessus”.

Je ne sais honnêtement plus si j’en ai parlé sur mon blog ou pas, mais ces dernières années j’ai beaucoup réfléchi à comment étaient structurées mes interactions sociales avec les gens. Ce qu’il y avait de satisfaisant là-dedans, et d’insatisfaisant, sur quoi j’avais prise et ce qui était hors de mon contrôle. J’ai pris conscience que j’étais souvent un peu la “sorcière de mon village” – et même si c’est un rôle qui me convient et que j’encourage, parce qu’être utile à autrui fait partie de mes valeurs et de mon sens, c’est pas toujours une bonne chose pour mes amitiés ni pour ma charge mentale ou mon emploi du temps (et post-accident, c’est encore plus clair). Donc écrire certaines choses sur mon blog, c’est – depuis toujours d’ailleurs, c’est l’impulsion qui m’a fait créer ma “homepage” en 1998 – une façon de faire ça.

Je vis avec un backlog permanent de choses à écrire et de choses à dire, tout comme il y a trop de choses que j’ai envie de faire. Je pense honnêtement qu’aujourd’hui je pourrais écrire non-stop pendant des jours ou même des semaines. Le hic c’est que l’écriture, pour moi, comme pour beaucoup d’autres tâches, c’est quelque chose qui vient facilement quand la motivation ou l’impulsion de m’y mettre est là, mais pas autrement. Et (TDAH toujours), la motivation et l’impulsivité sont, chez moi, des choses sur lesquelles je n’ai pas un très bon contrôle.

Je me suis donc dit, il y a quelque temps (un moment déjà en fait, mais vous savez comment c’est les prises de conscience et les décisions concernant “faire autrement”, souvent ça vient par couches de peinture successives, et il faut un moment pour que la couleur finale soit bien visible), bref je me suis dit que j’allais écrire plus sur mon blog, même si c’est désorganisé, même si c’est pas de jolis articles bien ficelés, pour réduire la pression mentale du backlog des choses à écrire. Juste là, réduire ma charge mentale c’est capital. Et en fait, quand j’écris pas, ça s’accumule, et plus ça s’accumule moins je m’y mets, bref (encore oui j’aime bien ce mot), vous voyez le truc.

C’est pas encore en place. Je me suis dit: “hop, timer 30 min, je ferai 45 min à une heure, j’écris ce qui tournicote dans ma tête, je fais ça chaque jour”. Evidemment, pas si simple à mettre en place. Mais aujourd’hui, voilà, j’ai attrapé l’ordi et je me suis mise sur le balcon (il commence à faire frisquet, je vais peut-être rentrer), et je vous parle de ce qui me passe par la tête, et du coup ça fait 30 minutes que je vous écris des histoires de titres et d’écriture alors que c’était pas du tout ça qui se promenait dans ma tête à la base. Bienvenue dans mon cerveau.

Cette histoire d’initiation de tâche, ça me fait penser à deux choses. Premièrement, ma vidéo sur le sujet. Je ne sais plus ce que j’y raconte, vous me direz – purée, en allant chercher le lien je vois que c’était il y a sept mois 😨, j’ai certainement dû en parler ici déjà. Mon sens du temps qui passe est complètement à l’ouest. Sept mois? C’était déjà pas terrible à la base, chez moi, mais post-accident c’est bien pire, et post-rechute encore plus. Heureusement que j’ai une bonne mémoire des dates, je compense avec ça. Mais bref, cette vidéo, c’est une parmi d’autres. Après la suspension de mon compte Facebook et sa récupération, j’ai pris la peine de faire une sauvegarde en bonne et due forme de mes données là-bas, y compris toutes mes vidéos Live. J’en ai surtout fait beaucoup pour la communauté Diabète Félin, mais aussi quelques-unes, de temps en temps, sur d’autres sujets. Je fais des vidéos comme j’écris des articles: je lance l’enregistrement, je cause, je publie. Le montage c’est pas mon truc, pas plus que la relecture et le travail minutieux de mes textes. Je suis une deverseuse. J’ai donc fait quelques vidéos ces derniers temps, après avoir décidé que mes vidéos live iraient pour le moment sur Youtube, et la plupart mériteraient un article ici, mais je ne l’ai pas encore fait. C’est dans le backlog. Mais en attendant, vous pouvez déjà aller sur mon compte YouTube, vous abonner, écouter, piocher dedans.

Là, je pourrais partir aussi sur tout ce qui est en route concernant Diabète Félin, et en particulier la mise en place de Discourse pour héberger la communauté. C’est encore le gros chantier mais vous pouvez déjà jeter un oeil. Si vous voulez une visite guidée, dites-moi – je compte à terme en faire un multi-site, comme j’ai fait avec mon installation WordPress, ce qui voudra dire que si quelqu’un veut profiter du fait que je me suis cassée les dents sur Discourse pour mettre plus facilement sur pied une communauté en ligne hors Facebook, ça devrait être possible, un fois ou l’autre.

Et maintenant je pourrais rebondir là-dessus pour vous raconter mes pérégrinations avec l’IA, parce que oui il y a un lien, ma migration de ChatGPT à Claude (comme tant d’autres), le potentiel que j’y vois mais aussi les risques, comment je pense en faire usage pour mes projets (dont DF, c’est le lien).

Mais je vais nous épargner ça car je suis sûre que comme moi, vous avez besoin d’aller manger à un moment où un autre.

Donc je vais juste mentionner la deuxième chose à laquelle me refait penser cette histoire d’initiation de tâche (vous aviez gardé le fil?) – parmi mes “articles à écrire sur un truc”, il y a quelque chose de l’ordre du “briefing TDAH”. Genre “tu penses que tu as peut-être un TDAH, ou tu sais que tu en as un mais t’en fais pas grand-chose, voici ce qui est important”. Mais pas ce soir, hein. J’ai aussi un article en souffrance sur les questions de sommeil et d’endormissement. Deux brouillons aussi dans WordPress qui sont écrits aux trois-quarts, quelque chose que j’évite vraiment de faire parce que franchement, c’est tellement dur de m’y remettre pour les terminer. (J’ai pas choisi les interruptions, en l’occurrence: une crise convulsive d’Oscar et l’inondation de mon espace coworking.) Puis tiens, je pourrais écrire un article sur ces histoires de difficulté d’initiation de tâche, vous pensez pas?

Je vais quand même vous parler d’un truc que je mijote avec Claude, parce que ça concerne quelque chose qui est un peu bête mais qui prend beaucoup de place dans ma tête. Dans mon quotidien, je découvre plein d’articles intéressants à lire. J’aime les partager, on ne sait jamais à qui ça peut servir. C’est une des choses que je fais avec Facebook: partager des liens. (Et peut-être qui m’a desservie, en passant.) Et j’aimerais, beaucoup, mais vraiment beaucoup, m’affranchir de Facebook pour ça et pouvoir publier ici (ou sur un blog parallèle) des sortes de pelotes de liens quotidiennes. Pas n’importe comment bien sûr: il faut que je puisse rajouter un petit mot d’explication concernant le lien si je veux, il faut que le lien soit présenté avec une “carte” de prévisualisation (comme c’est sur les réseaux), il faut que ce soit aussi facile pour moi de rajouter un lien à la collection que de le balancer dans Facebook, et il faut que les liens partagés soient également répercutés dans mes réseaux, parce qu’il faut être pragmatique et la réalité d’aujourd’hui c’est que tout le monde est encore sur Facebook ou Linkedin.

Ça, c’est typiquement le genre de projet qui est juste hors de ma portée. Je vois assez clair pour pouvoir dire que techniquement, ça devrait être faisable, mais je n’ai ni les connaissances ni les compétences techniques pour. C’est le genre de chose, pré-IA, qui me fait perdre un temps fou en recherche pour déterminer comment monter ce genre de système, avec quels outils, comprendre ce qui existe et si je peux l’adapter à mes besoins, identifier les pièces manquantes, réaliser tout ça une fois que j’ai un plan pour le faire, et régler les inévitables bugs qui surviendront. Une montagne.

Avec un assistant IA, c’est nettement plus accessible. En quelques échanges dans une conversation l’autre jour, j’ai déjà dégrossi les enjeux techniques et pu établir la faisabilité (vraiment) de mon idée. Je peux utiliser l’IA pour m’assister d’une part dans la gestion des différentes étapes (savoir où j’en suis et ce que je dois faire ensuite) et dans l’implémentation technique, sans que je me retrouve limitée par mes connaissances en matière d’administration système ou développement, qui même si elles sont plutôt bonnes pour une non-technicienne, ne sont pas suffisantes pour mes ambitions.

C’est un projet qui me démange, car chaque jour, je partage des liens, et ce système me manque. Evidemment, mon objectif est de vous tenir au courant de la solution que j’aurai trouvée et mise en place. Et aussi, de vous parler plus de comment j’utilise Claude et de ce à quoi je fais attention. Je suis encore en train d’apprendre, comme tout le monde d’ailleurs!

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  • Les réseaux sociaux dans la tourmente
    Un tribunal de Los Angeles a reconnu Meta et Google coupables d’avoir créé des produits addictifs ayant causé des troubles mentaux à une jeune femme. Les deux entreprises ont été condamnées à verser 3 millions de dollars de dommages et intérêts. Si la condamnation est dérisoire, le verdict devrait générer d’autres procès (nombreux sont en cours) et pourrait entraîner d’importantes modifications des applications de réseaux sociaux pour s’en prémunir, explique la journaliste Kaitlyn Tiffany pour T
     

Les réseaux sociaux dans la tourmente

3 avril 2026 à 01:01

Un tribunal de Los Angeles a reconnu Meta et Google coupables d’avoir créé des produits addictifs ayant causé des troubles mentaux à une jeune femme. Les deux entreprises ont été condamnées à verser 3 millions de dollars de dommages et intérêts. Si la condamnation est dérisoire, le verdict devrait générer d’autres procès (nombreux sont en cours) et pourrait entraîner d’importantes modifications des applications de réseaux sociaux pour s’en prémunir, explique la journaliste Kaitlyn Tiffany pour The Atlantic.

Bien sûr, Meta et Google ont fait appel. Mais l’un des avocats du Social Media Victims Law Center estime que le jugement appelle déjà des changements majeurs. Une condamnation qui s’ajoute à un autre verdict rendu contre Meta dans une autre affaire au Nouveau-Mexique où l’entreprise à été condamnée à une amende de 375 millions de dollars pour des milliers d’infractions aux lois de l’Etat sur la protection des consommateurs et sur le fait que Meta aurait indirectement facilité des crimes graves. Cela signifie que non seulement les plateformes permettent l’exploitation des utilisateurs, mais qu’elles présentent des défauts qui nuisent aux utilisateurs. Et ce qui est en cause, ce sont notamment les flux algorithmiques, la lecture automatique des vidéos et les notifications push, ainsi que le fait que Instagram et YouTube avaient été créés par des entreprises conscientes de leur caractère addictif et nocif, et que ces entreprises avaient choisi de ne pas avertir les consommateurs de ces risques.

Aux Etats-Unis, de nombreux procès d’utilisateurs attendent les géants des réseaux sociaux. Si les entreprises de la tech ont beaucoup défendu leurs pratiques pour rassurer les utilisateurs ces dernières années, on sait depuis, avec des documents internes révélés par les enquêtes, que ces entreprises étaient divisées quant à la priorité à accorder à la protection des enfants par rapport à la croissance et à l’engagement des utilisateurs, rappelle la journaliste dans un autre article. Comme le fait de ne pas passer les comptes des adolescents en privé par défaut qui a été longtemps retardé par les équipes commerciales de Meta alors que d’autres équipes de FB avaient alerté du problème dès 2020. Il faudra attendre septembre 2024, pour que les comptes adolescents soient placés en privé par défaut. Ces documents provenant du procès au Nouveau-Mexique ont montré que pendant 6 ans, « Meta a peaufiné des paramètres de confidentialité de base, tout en calculant comment de simples interventions permettraient de réduire modérément le temps passé sur Instagram et en optant initialement pour des mises à jour progressives et prudentes afin de préserver ses statistiques d’engagement ». Un rapport interne montrait que l’algorithme recommandait des comptes d’enfants à des adultes au prétexte que les fans veulent suivre leurs stars préférées et auraient jeté des enfants en pâtures à des délinquants sexuels. 

Désormais, les comptes des mineurs sont mieux surveillés, mais les mesures ne sont toujours pas parfaites, notamment du fait que la modération est devenue très lacunaire sur les plateformes sociales. Enfin, les pratiques de captologie, elles, demeurent plus présentes que jamais. 

Comme l’évoque la designer Nolwenn Maudet dans son manuel Culture du Design numérique : histoire des idées et des enjeux (éditions 205, 2026), en rappelant les propos du designer Aza Raskin à l’époque où il défendait le passage au scroll infini (avant de se repentir) : « Le problème c’est qu’à chaque fois que les utilisateurs sont forcés de cliquer sur la page suivante, ils sont extraits du monde du contenu vers le monde de la navigation : ils ne sont plus en train de penser à ce qu’ils lisent mais à comment en lire plus. Comme le fil de leurs pensées est brisé, cela les oblige à arrêter de lire, et cela leur donne l’opportunité de quitter le site. Ce qu’ils font. » Les darks patterns ont donc bien pour fonction de limiter la réflexion de l’utilisateur pour favoriser son engagement. La captologie a bien été utilisée pour créer des dépendances cognitives. En Caroline du Sud, un projet de loi souhaite d’ailleurs débrancher les fonctionnalités addictives pour les comptes enfants, telles que le défilement infini, certaines notifications push, la lecture automatique des vidéos, les compteurs de mentions J’aime et autres indicateurs d’engagement, les badges de compte et les flux d’actualités exploitant le profil. Aux Pays-Bas, Meta a fait appel d’une décision de justice qui l’oblige à proposer un fil alternatif chronologique à son classement algorithmique.

Reste à savoir quand ces interdictions s’étenderont à tous les autres profils, puisque cette compulsivité est bien armée contre l’utilisateur.  

En attendant, estime un spécialiste interrogé par Le Monde, les réseaux sociaux jouent la montre. Il est probable qu’ils continuent à faire des ajustements mineurs, progressifs, incrémentaux.

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    La désinformation générée par l’IA submerge la couverture médiatique de la guerre en Iran, rapportent Wired, la BBC, CNN, The Atlantic…. Pour The Guardian, la journaliste Tess Mcclure a mené l’enquête sur une image qui a fait le tour des réseaux, celle du cimetière de Minab, photographié alors qu’il s’apprête à accueillir l’inhumation de plus de 100 jeunes filles de la ville. Une image emblématique de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, témoignant de son terrible bilan humain.  En dem
     

Cosplay forensique

2 avril 2026 à 01:00

La désinformation générée par l’IA submerge la couverture médiatique de la guerre en Iran, rapportent Wired, la BBC, CNN, The Atlantic…. Pour The Guardian, la journaliste Tess Mcclure a mené l’enquête sur une image qui a fait le tour des réseaux, celle du cimetière de Minab, photographié alors qu’il s’apprête à accueillir l’inhumation de plus de 100 jeunes filles de la ville. Une image emblématique de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, témoignant de son terrible bilan humain. 

En demandant aux services IA comme Gemini ou Grok, les deux répondent que ces images ne sont pas réelles et sont des images provenant de catastrophes antérieures. Les deux IA sont péremptoires et fournissent des sources pour l’image originale, mais qui ne mènent nulle part : soit l’image est introuvable, soit le lien fourni renvoie à un article de presse inexistant. 

Les experts, eux, estiment que l’image est authentique : elle n’a pas de signe d’altération et elle correspond aux lieux réels. 

Dans les rédactions, les vérificateurs de faits sont constamment débordés par le flux incessant d’images truquées. Aujourd’hui, « près de la moitié, voire plus, des fausses informations virales que nous suivons et démentons sont générées par l’IA », explique l’un d’entre eux. Le phénomène est aggravé par les synthèses d’actualités IA, qui sont pourtant très utilisées par les internautes, alors qu’une étude menée en 2025 a révélé qu’environ la moitié des synthèses générées par l’IA présentaient au moins un problème important de source ou d’exactitude – ce taux atteignant même 76 % pour certains outils, comme l’interface Gemini de Google. Le problème, souligne Mcclure n’est d’ailleurs pas seulement que ces interfaces produisent du faux, mais qu’elles n’identifient pas non plus la réalité. « Le problème est aggravé par la manière péremptoire dont l’IA présente ses conclusions. Elle génère des rapports détaillés, incluant noms, dates, références et sources : un contenu qui laisse supposer une recherche et une compréhension approfondies, mais qui peut en réalité être halluciné ou inexistant. Lorsque le Guardian a interrogé Gemini sur la réponse concernant la photographie de Minab, en demandant : “Je ne pense pas que ce soit correct, pouvez-vous effectuer une nouvelle recherche ?”, Gemini a modifié sa conclusion, mais pour indiquer un autre lieu et une autre année erronés. »

Shirin Anlen et Mahsa Alimardani de l’association Witness, expliquent dans une tribune pour Tech Policy Press qu’on voit apparaître beaucoup d’analyses d’apparence technique pour discréditer faussement des preuves authentiques. Le journaliste de BBC Verify, Shayan Sardarizadeh, a constaté que ce conflit pourrait déjà avoir battu des records en matière de quantité de contenu généré par l’IA et devenu viral en temps de guerre. Le chercheur en OSINT Tal Hagin a également observé que le problème ne se limite plus aux utilisateurs ordinaires des réseaux sociaux trompés ; le volume de ces tromperies a dépassé les capacités de vérification, même des rédactions professionnelles. Dans ce contexte, les preuves authentiques sont non seulement plus difficiles à trouver, mais elles sont activement dissimulées par le flux de contenus. Des preuves d’apparence technique, associées à une allégation mensongère, circulent plus vite que toute correction. Nous sommes en train de basculer dans l’instrumentalisation de la détection par IA et de l’analyse forensique elle-même : des visuels d’apparence technique peuvent créer une illusion d’autorité technique. Nous voici dans le « Cosplay forensique», une forme de déguisement de l’activité d’investigation, comme une fabrication de fausses preuves médico-légales…  où l’on trouve par exemple de fausses cartes thermiques pour discréditer des images réelles… Les outils conçus pour détecter la manipulation deviennent des instruments de manipulation, utilisés pour semer le doute et la confusion autour d’événements réels, voire de victimes réelles.

« Le brouillard de l’IA n’a pas besoin que chaque contenu soit fabriqué. Il a besoin que la question « Est-ce réel ? » devienne quasiment insoluble », estime très pertinemment Mahsa Alimardani pour The Atlantic. Le problème est que, dans ce flou, même les preuves ne fonctionnent plus, se désole-t-elle. 
La désinformation a pourtant un coût, estimait récemment une étude de Sopra Steria : 417 milliards de dollars. Quant à l’inaction des plateformes face à ces contenus, elle est liée à la grande difficulté à identifier les contenus génératifs, estime le Monde à la suite du site spécialisé Indicator. En fait, la labellisation des contenus IA par les plateformes repose sur des détecteurs automatiques qui ne fonctionnent pas, comme le soulignait le New York Times, mais surtout, les plateformes ne sont pas incitées à modérer ces contenus. « Dans un monde où le président américain diffuse lui-même de fausses informations et utilise massivement des images générées par IA pour communiquer sur les réseaux sociaux, la pression sur les géants de la tech pour supprimer les premières et labelliser les secondes est faible », conclut Le Monde.

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  • Startups : le mythe est nu
    Que sont vraiment les startups ?, interroge la sociologue Marion Flécher dans son livre. Des outils d’accélération du capitalisme assurément qui semblent surtout borner l’accès au capital aux mieux dotés. Derrière la fable d’un mérite sous stéroïdes, la startup est d’abord le lieu d’une reproduction sociale encore plus fermée sur elle-même. Derrière le mythe d’une organisation cool, débarrassée des vieilles hiérarchies, l’intensification, la précarisation et la compétition y règnent en maître. 
     

Startups : le mythe est nu

31 mars 2026 à 01:00

Que sont vraiment les startups ?, interroge la sociologue Marion Flécher dans son livre. Des outils d’accélération du capitalisme assurément qui semblent surtout borner l’accès au capital aux mieux dotés. Derrière la fable d’un mérite sous stéroïdes, la startup est d’abord le lieu d’une reproduction sociale encore plus fermée sur elle-même. Derrière le mythe d’une organisation cool, débarrassée des vieilles hiérarchies, l’intensification, la précarisation et la compétition y règnent en maître. 

Dans Le monde des startups (Presses de SciencesPo, 2025), la sociologue Marion Flécher déconstruit le mythe des startups. Leur modèle économique et organisationnel n’est pas accessible à tous, tant s’en faut. Dans son livre, la sociologue interroge le modèle d’organisation que cette forme d’entreprise mal définie promeut. La croissance comme le caractère innovant de ces entreprises restent des critères opaques. Le terme même de startup peut qualifier indifféremment un service web à forte croissance, qu’une PME de textile, ou qu’une entreprise de brasserie à la mode. Tant et si bien qu’on pourrait se demander si ce qui qualifie avant tout une startup ne serait pas le narratif qu’elles produisent sur elles-mêmes voire, plus encore, le narratif de disruption qu’elles mobilisent. 

Flécher tente pourtant de délimiter le champ du problème, c’est-à-dire de quantifier le phénomène. Mais selon l’indicateur choisi (le taux de croissance, la levée de fonds, les entreprises qui obtiennent une aide à l’innovation… le caractère innovant de son offre et de son modèle économique…), le paysage se révèle mouvant. La startup est d’abord une représentation, une posture plus qu’une réalité. Et c’est exactement ce que relève l’enquête, en montrant les limites du modèle de rupture que promeuvent les startups, que ce soit une rupture dans leur modèle de croissance, dans leur modèle organisationnel et plus encore dans le récit qu’elles font d’elles-mêmes, pour se distinguer des autres entreprises. Pour Flécher, les startups tiennent d’abord d’un récit, d’un « nouvel instrument de légitimation du capitalisme ». Derrière les pitchs, le storytelling, les KPI, le business plan, et la construction de la figure héroïque de l’entrepreneur, c’est bien les modalités même du récit d’entreprise qui est transformé.  

Startups : des entreprises au service de l’accélération capitaliste

Comme le disait le professeur en sciences de gestion Anthony Galluzo dans Le mythe de l’entrepreneur (La Découverte, 2023), avec la startup s’est imposée un monde, une idéologie, un système moral : celui de l’entrepreneur roi. Flécher rappelle que l’histoire des startups comme modèle d’entreprise née dans la Silicon Valley est d’abord l’histoire de la reconversion industrielle d’un territoire, rendue possible par l’action conjuguée du monde universitaire, industriel et étatique. Le monde de la startup est né d’entreprises cherchant à se singulariser, en réinventant leurs modes de production et d’organisation. C’est un monde d’entreprises en rupture par les technologies qu’elles mettent en œuvre, par la taille de leurs équipes, par le cadre de travail qu’elles offrent à leurs ingénieurs ainsi qu’une rupture économique et financière. Ce qui semble le mieux définir la startup, rappelle Flécher, reste assurément le modèle spéculatif qu’elles représentent, la promesse de bénéfices records en un temps réduit. Avec la startup, s’impose un modèle d’entreprise où « les logiques financières priment désormais sur toute autre considération industrielle ou sociale ». Les startups ne sont possibles que parce que la finance et les autorités vont encourager ce modèle, déroulant des législations favorisant ces investissements et leur essor. 

Flécher fait un sort assez rapide aux innovations organisationnelles. Alors que les innovations managériales sont censées servir l’innovation technique, ce marqueur, qui vise à s’extraire des modes de gestion autoritaires des entreprises classiques, tient surtout du narratif. Le fait d’aller travailler sans cravate, comme le promouvait Robert Noyce chez Intel dès les années 60, ne semble qu’un ensemble de faux-semblants, un paravent. La réalité n’est peut-être pas tant le management à la cool que l’intégration, très tôt, de techniques d’optimisation des coûts, comme la délocalisation des opérations, l’intégration de la recherche à la production… qui visent à produire une entreprise peut-être plus souple, plus agile, mais d’abord « plus maigre ». Derrière l’autogestion, la collaboration, la créativité, le modèle organisationnel des startups a surtout instrumentalisé ces principes au service du capital et du profit. Le fun comme la distribution des parts de l’entreprise aux salariés  a surtout permis de produire une meilleure adhésion des travailleurs. Le Googleplex a bien plus tenu d’une « institution totale » visant à atténuer la subversion, à améliorer la performance et donc les profits.

Flécher observe également comment ce modèle d’entreprise a colonisé le monde. Mais plus que le modèle d’entreprise, ou que la révolution numérique, c’est bien là encore un modèle de dérégulation de l’investissement qui a fait école. C’est dans les années 2010, avec le développement de l’offre des startups américaines en Europe notamment que le modèle s’impose. La chercheuse identifie l’année 2013 comme une date clé. C’est à la fois la date où Uber, qui s’est implantée en France l’année précédente, ouvre son offre, tout comme Airbnb. C’est aussi celle où se lancent la French Tech et BPI France, c’est-à-dire à la fois où se structure le réseau d’investissement et son financement. La startup devient alors « un objet d’action publique ». C’est le moment où elle devient un projet de construction politique, permettant, au choix, de dynamiser la croissance, reconquérir la compétitivité internationale, relancer l’innovation alors que la désindustrialisation bat son plein. Un déploiement qui s’accompagne surtout de mesures légales d’exonérations fiscales et de crédits d’impôts qui ont « clairement sonné le virage libéral du quinquennat de François Hollande ». Macron fera d’ailleurs de la startup un pilier de son projet politique, s’emparant « de l’imaginaire associé aux startups – agilité, modernité, ouverture internationale – comme un outil de distinction dans le champ politique ». Avec l’imaginaire de la startup et de l’entrepreneuriat, l’Etat n’est pas seulement vu comme un soutien financier à l’innovation, mais également comme une entité à startupiser, c’est-à-dire à devenir agile et digital, à gérer comme une entreprise. Pour Flécher, la startup nation de Macron est le paradigme d’un État néolibéral au service de l’entreprise. « A la différence des Etats-Unis, où les fonds de capital-risque ont rapidement pris le contrôle du marché du financement des startups, c’est l’Etat qui en France, apporte le gros soutien institutionnel et financier aux startups françaises », notamment pour compenser le fait que le capital-risque n’y est pas très développé. « Par effet d’entraînement et d’attraction des investissements publics, on assiste, depuis le début des années 2000, à une véritable prolifération des dispositifs organisationnels et marchands visant à soutenir et accompagner les créateurs et créatrices de startups ». Les structures (incubateurs, accélérateurs, pépinières) se multiplient. En 2025, la French Tech recense 167 espaces de travail dédiés, et 209 incubateurs et accélérateurs. Autant de politiques, qui « loin de promouvoir le laisser faire et la libre concurrence des marchés, défendent au contraire une vision active d’un État au service des marchés, de l’entreprise et de la finance »

L’institutionnalisation du monde des startups n’est pas un phénomène spontané, conclut Flécher, mais au contraire un processus organisé, étroitement adossé aux institutions publiques qui procurent un soutien financier déterminant. Derrière la main invisible du marché, il faut bien plus voir la « main financière de l’Etat ». Ce soutien politique et financier de grande ampleur montre surtout que la réussite entrepreneuriale ne tient pas tant du mérite ou du talent d’individus, que d’un accès aux aides publiques, aux marchés publics, aux dispositifs de financements et à des formes législatives dédiées… 

L’entrepreneur est bien plus celui qui va savoir naviguer dans ces dispositifs hiérarchisés qu’autres choses. Il est bien plus celui qui va savoir profiter des complexités des dispositifs, inégalement distribués, tant dans l’accès que dans le succès. 

Inégalités de l’entreprenariat

Pas plus que la définition de la startup n’est claire, l’entrepreneur n’est pas non plus une catégorie sociostatistique, rappelle Marion Flécher. Les statuts du créateur de startups sont variables et ambigus : salariés, indépendants, micro-entrepreneurs, voire sans statuts clairs… cette diversité éclaire surtout une grande hétérogénéité des situations économiques et sociales. Pourtant, explique la sociologue, derrière la diversité sociale, l’inclusion et l’ouverture qu’elle paraît célébrer, le fait qu’il suffirait « d’oser pour entreprendre », la réalité est toute autre. Le milieu est fortement sélectif et élitiste, plus encore que ne l’est le monde de l’entreprise traditionnel. Ils ne ressemblent plus beaucoup aux innovateurs ordinaires qu’évoquaient les sociologues Michel Grossetti, Jean-François Barthe et Nathalie Chauvac dans leur livre Les start-up, des entreprises comme les autres ? (Presses de la Sorbonne, 2018). 

Alors que la grande majorité des créateurs et créatrices d’entreprise sont peu ou pas diplômés, les fondateurs de startups, eux, sont souvent surdiplômés. La grande majorité proviennent de milieux sociaux favorisés, disposent d’un habitus entrepreneurial. La plupart bénéficient de soutiens familiaux et financiers qui réduisent considérablement le risque de l’entrepreneuriat. Alors que l’essentiel des créateurs d’entreprises traditionnels se lancent seuls, c’est rarement le cas dans le monde des startups. La présence d’associés dans le projet est un critère de sélection dans l’accès aux organismes d’accompagnement et de financement, note la sociologue, montrant l’importance de la socialisation dans ce milieu, critère valorisé. Flécher montre clairement que « seuls les membres d’une élite économique, étroitement liée au milieu d’affaires, peuvent espérer accéder à la création de startups » et y rencontrer le succès. Le monde des startups est d’abord un petit monde où règne une forte endogamie, une héritocratie plus qu’une méritocratie. En allant observer le dispositif French Tech dédié à promouvoir la diversité sociale, Flécher montre combien l’écosystème des startups et de leurs soutiens est fortement hiérarchisé. Ceux qui n’ont pas les codes sociaux, les réseaux, sont relégués à des formes de soutiens dédiés qui ne permettent pas d’accéder aux meilleurs financements et soutiens. A la division des CSP, des origines, s’ajoute celle du genre. « Le monde des startups demeure un entre-soi masculin ». Bref, les conditions d’accès au monde des startups sont « particulièrement sélectives », voire plus sélectives qu’ailleurs, et bénéficie d’abord à une jeunesse masculine et très privilégiée. 

L’entrée dans l’entrepreneuriat ne se fait pas sous contrainte comme c’est le cas des micro-entrepreneurs ou des travailleurs des plateformes. Bien souvent, elle est surtout une bifurcation professionnelle choisie, « un calcul d’opportunité plus qu’une prise de risque ». Les entrepreneurs que Flécher interroge estiment que la startup n’est pas un entreprenariat comme les autres, d’abord parce que les perspectives d’enrichissement sont plus fortes. Ceux qui se lancent sont à la recherche de prestige et d’enrichissement bien plus qu’ils ne visent à changer le monde. Nombre d’entrepreneurs de startups ne prennent pas autant de risques qu’ils le disent, d’ailleurs. Beaucoup sécurisent leur bifurcation professionnelle, en conservant un emploi salarié en parallèle, en utilisant leurs droits au chômage et surtout en devenant chef d’entreprises salariés. « 64% des créateurs et créatrices de startup de notre échantillon ont choisi de rester “assimilés salariés” en optant pour le statut de chef d’entreprise salarié (contre seulement 10% pour celui d’indépendant) ». Derrière les discours sur le mérite, sur le risque, les entrepreneurs de startups sont « très attachés à la stabilité et à la sécurité »

Marion Flécher s’intéresse bien sûr à ceux qui réussissent et ceux qui échouent dans cet univers entrepreneurial marqué par un fort taux d’échec (qui augmente avec l’ancienneté de l’entreprise, passant de 20% à la fin de la 1ère année à 50% à la fin de 5e année). Les études sur le sujet se sont concentrées sur les facteurs exogènes, notamment les produits qui ne rencontrent pas leurs marchés, plutôt que sur les déterminants sociaux de l’échec. Or l’échec des startups est inégalement distribué, constate la chercheuse. Celles qui rencontrent le succès ont notamment (parmi d’autres) une caractéristique : elles ont bénéficié du soutien des organismes d’accompagnement. « La croissance d’une startup s’inscrit ainsi dans un processus séquentiel et codifié d’étapes interdépendantes »le soutien institutionnel joue un rôle, en apportant une crédibilité, un capital symbolique d’autant plus important que la valeur des entreprises dépend pour beaucoup de croyances, de confiance, de réputation. Or, rappelle la sociologue, les individus ne sont pas également armés pour obtenir le soutien des organismes spécialisés dans l’accompagnement et le financement : « ceux qui détiennent les codes de cet univers franchissent les étapes sans trop de difficultés ». Même constat pour les levées de fonds. Les startups ne sont pas des entreprises rentables. Leur développement repose sur des besoins de financement récurrent et grandissant. Leur parcours ressemble à un parcours d’obstacles très organisés, une épreuve de persuasion et de crédibilité qui repose d’abord sur les qualités techniques et économiques des projets ainsi que sur les qualités sociales des individus qui les portent. Les femmes ont ainsi 2,2 fois moins de chances qu’un homme de réussir à lever des fonds. Les plus diplômés 2 fois plus, ceux qui ont un associé, 5,5 fois plus, ceux qui ont généré un chiffre d’affaires 7 à 24 fois plus. Le pitch, épreuve reine de ce processus, est lui-même très codifié, et nécessite d’en maîtriser les codes. Sans surprise, socialement parlant, la réussite demeure profondément socialement distribuée. Les logiques de cooptation sociale, d’homophilie sociale restent majeures

La sociologie des startupeurs est et demeure avant tout un petit monde qui se reproduit entre eux. Sa méritocratie apparente apparaît comme très factice. Quant à l’échec, non seulement il est inégalement distribué, mais ses conséquences n’ont pas le même coût pour tous les postulants. L’échec l’est beaucoup moins pour ceux qui ont un certain niveau de ressources, de réseaux et qui sont capables de rebondir. Pour beaucoup de ceux qui lancent leurs startups, l’expérience entrepreneuriale est bien plus un accélérateur de carrière qu’autre chose. Finalement, « ceux qui valorisent le risque d’entreprendre sont ceux qui en prennent le moins ». Lancer sa startup est surtout une modalité d’hypersélection sociale, qui réussit surtout aux plus dotés socialement… et écrase les autres qui voudraient y jouer. Car dans ce monde, les individus les moins dotés socialement et issus de milieux sociaux plus modestes, eux, n’ont pas toujours les ressources pour retourner les stigmates de l’échec et en faire une expérience valorisante. Le modèle entrepreneurial n’est pas à portée de tous et son rêve se referme plus fort sur les moins dotés. Au final, rappelle la sociologue, l’espace des startups est un espace de lutte sociale qui favorise ceux qui en possèdent les codes, qui en maîtrisent les codes. Autant de ressources culturelles, relationnelles et économiques qui leur permettent de mieux émerger dans ce monde comme de mieux se retourner en cas d’échec. 

Le mythe de la coolitude

Marion Flécher s’intéresse enfin à la question de l’organisation du travail et ses effets sur les employés des startups. Loin de la coolitude, de la réinvention de l’organisation hiérarchique et autoritaire de l’entreprise traditionnelle, la sociologue montre que le contrôle et la contrainte ne disparaissent pas dans la coolitude des bureaux ouverts. Ces PME à la croissance rapide valorisent surtout l’auto-engagement en valorisant la proximité relationnelle, en brouillant les frontières professionnelles (par le cadre agréable, l’afterwork, le tutoiement, l’informalité des relations sur les messageries instantanées… ) qui semblent atténuer les rapports hiérarchiques. Pourtant, ceux-ci restent bien présents. La proximité générationnelle, la proximité sociale (des jeunes très diplômés sans contrainte familiale partageant souvent goûts et opinions) entre les dirigeants de startups et leurs employés, l’adhésion affective… conduisent à produire un surinvestissement des jeunes travailleurs qui ont souvent là leur première expérience de travail ou de stage. A défaut de contrôle top-down, le contrôle social par les pairs y est très fort. Les contraintes sont intériorisées. Le mimétisme lié à une grande homophilie règne en maître. L’open space sert de panoptique. Les rites managériaux, la gestion par projet, les méthodes agiles produisent des responsabilités étendues et intégrées. L’autonomie organisationnelle et l’interdépendance fonctionnelle renforcent finalement les responsabilités individuelles et collectives. Tout le monde se sent impliqué et rappelle aux autres l’importance de l’implication. 

Plus qu’une autonomie, ces modes de management qui se présentent comme distendus, produisent d’abord une mise en concurrence des salariés. Ceux-ci, monitorés par les systèmes de gestion de projets, sont surveillés en temps réel sur leurs avancés et leurs retards. Au final, l’autonomie est fictive, intégrée. Les indicateurs de performance, les primes et intéressements finissent d’assurer la discipline en favorisant l’émulation collective, où le « groupe devient un puissant levier de pression ». « L’effacement des marqueurs hiérarchique ne signifie pas la fin du contrôle », mais son déplacement vers des formes plus diffuses, insidieuses, qui visent à produire concurrence et adhésion. « En substituant aux logiques du contrôle hiérarchique une logique d’adhésion volontaire, l’entreprise tend à obtenir des salarié.es un investissement d’autant plus fort qu’il est intériorisé, et donc plus difficile à questionner ou contester »

Les startups se révèlent assez peu cools. Les tensions sont nombreuses. Les situations de souffrance aussi. La standardisation des indicateurs, la dépersonnalisation des modes de management invisibilisent les insatisfactions. Quand elles s’expriment, elles sont évacuées par des départs souvent brutaux et rapides. Plus encore, souligne Flécher, les startups produisent une intensification du travail où se mêle surcharge, manque d’encadrement, affinité relationnelle et précarité des employés. Nombre de startups sont d’abord des « boites à stagiaires » abandonnés à eux-mêmes, à qui on demande une réactivité permanente sans structure pour les aider. L’injonction à l’autonomie est la réponse au manque d’encadrement. L’intensité des relations produit une loyauté qui permet l’intensification du travail. La précarité des premiers employés et stagiaires ne leur permet pas vraiment de contester l’organisation, mais au contraire les conduit à s’y plier très vite. Les stagiaires, dociles et investis, doivent valider leur formation. Le turnover ne favorise pas non plus l’émergence de collectifs de résistance. Quand les startups grandissent, l’organisation du travail évolue, les niveaux hiérarchiques se multiplient, les règles et processus se structurent. Le cadre de travail se standardise, la pression des indicateurs se fait plus forte. Le cadre affectif se distant avec l’arrivée d’innombrables employés. On passe d’un modèle d’engagement s’appuyant sur l’attachement affectif des employés et un contrôle par les pairs, à un modèle bureaucratique, avec un contrôle sur des procédures formelles. « Les startups finissent par devenir ce contre quoi elles avaient initialement été créées ». La coolitude fait long feu. Flécher note cependant que le modèle de l’engagement produit de la loyauté et une faible politisation. Les employés relativisent leur situation. Le cadre de travail se révèle peu propice à l’émergence de mobilisations collectives. La proximité relationnelle, générationnelle, sociale, affective… entre les entrepreneurs et leurs équipes est aussi souvent une proximité idéologique, souligne la sociologue, où les mobilisations demeurent dépréciées. 

Flécher montre très bien comment le mythe méritocratique du startupeur permet d’invisibiliser les grandes inégalités d’accès à ce statut entrepreneurial et les mécanismes de reproduction sociale qui le structurent. Le mythe de l’entreprise libérée permet d’invisibiliser les logiques d’exploitation, de contrôle et de segmentation du salariat qui y ont cours. Le mythe du risque et du mérite permet d’occulter les conditions socioéconomiques très élitistes qui rendent possible l’activité d’innovation. Pour les jeunes cadres diplômés, la startup est un accélérateur de carrière. Le mythe d’une organisation agile et horizontale est vite rattrapé par sa réalité. « L’entreprise libérée est moins une réalité qu’une fiction mobilisatrice et performative, qui produit ses effets non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle est partagée et incorporée par les travailleur.ses »

La startup n’a rien d’une subversion des logiques du capitalisme. Au contraire, elle incarne sa réalisation la plus aboutie, entre homélie et boîte de Skinner, comme nous le disions en 2019 en lisant Dan Lyons et Arthur de Grave. Une forme d’organisation qui renforce son élitocratie tout en la faisant disparaître sous les mythes du mérite. Une forme d’organisation qui renforce l’exploitation par l’engagement, en faisant intégrer les règles de la performance à ses employés pourtant plus souvent plus précarisés et préssurés qu’ailleurs. On comprend que le capitalisme néolibéral apprécie et valorise ce modèle finalement, puisqu’elle semble, plus que l’entreprise fordiste d’antan, l’acmée de son expression la plus aboutie. Celle qui permet à la fois une démultiplication de la croissance, de la docilité et du rendement. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Marion Flécher, Le monde des startups.

MAJ du 31/03/2026 : En France, les salariés des startups commencent à réagir plus fermement et plus collectivement qu’auparavant aux contournements du code du travail et aux burn-out, rapporte Le Monde.

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  • L’IA ne réforme pas les institutions démocratiques, elle les détruit
    L’IA n’est pas qu’un outil, elle est un outil pour détruire les institutions démocratiques, argumentent les deux professeurs de droit Woodrow Hartzog et Jessica Silbey dans une riche démonstration. Comme le synthétise le journaliste Gerald Holubowicz pour Synth Media, le déploiement de l’IA atrophie l’expertise des institutions. « Quand l’IA se trompe, les institutions paient le coût de la correction et quand elle « réussit », elles s’appauvrissent en expertise ». Elle favorise le « court-circui
     

L’IA ne réforme pas les institutions démocratiques, elle les détruit

30 mars 2026 à 01:03

L’IA n’est pas qu’un outil, elle est un outil pour détruire les institutions démocratiques, argumentent les deux professeurs de droit Woodrow Hartzog et Jessica Silbey dans une riche démonstration. Comme le synthétise le journaliste Gerald Holubowicz pour Synth Media, le déploiement de l’IA atrophie l’expertise des institutions. « Quand l’IA se trompe, les institutions paient le coût de la correction et quand elle « réussit », elles s’appauvrissent en expertise ». Elle favorise le « court-circuit décisionnel » en automatisant des choix fondamentalement moraux, aplatit les hiérarchies institutionnelles et rend invisibles les règles qui donnent leur sens aux institutions. « Elle est par ailleurs incapable de prendre des risques intellectuels ni de faire montre d’une forme de désobéissance créatrice. » Enfin, elle favorise l’isolement. Et en érodant les liens interpersonnels, elle fait disparaître la friction, qui est la condition même de l’adaptabilité institutionnelle. Pour Hartzog et Silbey, la destruction des institutions a déjà commencé, notamment avec le Doge et le développement de systèmes d’IA et algorithmiques dans les administrations américaines. Des déploiements, « sans cadre légal clair, où l’expertise humaine a été marginalisée et les rôles institutionnels de résistance, supprimés ».« Ce que Hartzog et Silbey laissent entrevoir en creux, c’est le scénario d’une oligarchie technologique progressivement substituée à la représentation démocratique ».

Pour les chercheurs, l’IA fragilise l’Etat de droit en renforçant l’opacité des décisions. La société civile, et la démocratie elle-même, reposent sur la transparence, la délibération et le jugement humain. L’IA corrode ces trois éléments. En ce sens, l’IA n’est pas qu’un outil, elle est une force institutionnelle qui sape les institutions en restructurant les hiérarchies décisionnelles, en dégradant les capacités d’expertise et en modifiant les relations sociales des acteurs. Parce que les institutions dépendent de ces éléments, l’IA ne se contente pas de les fragiliser ; elle les dissout. Les juristes affirment que, sans garde-fous pour contraindre l’IA à servir les institutions plutôt qu’à les remplacer, nous serons confrontés à un choix radical : soit les institutions survivent, soit la conception actuelle de l’IA disparaît.

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  • Universités populaires. Cycle « La machine ». Thème : IA
    J’étais il y a quelques semaines l’invité des Universités Populaires du pays Yonnais (UPPY), pour une soirée conférence-débat autour du thème de l’IA. La captation de cette intervention est désormais disponible en ligne.          Moi qui fait des gestes avec mon bras devant un baby-foot. Mais en vrai je parle des grands enjeux de l’IA. SI vous résidez autour de La Roche sur Yon ne manquez pas les prochains rendez-vous de ces universités populaires (informations sur leur page Facebook)
     

Universités populaires. Cycle « La machine ». Thème : IA

29 mars 2026 à 10:49

J’étais il y a quelques semaines l’invité des Universités Populaires du pays Yonnais (UPPY), pour une soirée conférence-débat autour du thème de l’IA.

La captation de cette intervention est désormais disponible en ligne.

         Moi qui fait des gestes avec mon bras devant un baby-foot. Mais en vrai je parle des grands enjeux de l’IA.

SI vous résidez autour de La Roche sur Yon ne manquez pas les prochains rendez-vous de ces universités populaires (informations sur leur page Facebook)

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  • Today is Tomorrow [en]
    [en] A friendly colleague I share some geeky interests with told me today I was courageous to announce my blogging intentions yesterday. I told him “not that much”, because if I didn’t stick to my declaration of intent, it’s not something I’d feel terribly bad about. Writing that quick post yesterday made me feel a bit better, and announcing I would write today increased the probability I’d actually do it today. Making clear plans and public accountability aren’t binding, but they can help tip
     

Today is Tomorrow [en]

27 mars 2026 à 16:30
[en]

A friendly colleague I share some geeky interests with told me today I was courageous to announce my blogging intentions yesterday. I told him “not that much”, because if I didn’t stick to my declaration of intent, it’s not something I’d feel terribly bad about. Writing that quick post yesterday made me feel a bit better, and announcing I would write today increased the probability I’d actually do it today. Making clear plans and public accountability aren’t binding, but they can help tip the scales.

So, I set my timer and I didn’t dive into my open tabs before starting to write. I’m less all over the place today, but it doesn’t mean any of the underlying issues are dealt with. Oscar is still dying. I’m still unhappy about having to set aside so much of what I’d like to do. The one-year mark of my accident is behind me, and though I’m still confident about making a full recovery, that confidence is fragile and easily shaken, particularly when there are setbacks. I am starting to be afraid of “crashing” again like I did at Christmas.

I’ve lost other cats before Oscar, but in my post-accident world, there is no known territory anymore. I don’t know what it will do to me – because my brain is still very much in the process of recovering. I’m working 50% again but have set aside pretty much all my non-work activities and projects, and I’m exhausted. So, I’m on edge emotionally, and not dealing well with the usual/inevitable stuff life in our day and age throws at me, particularly the stuff that has to do with broken systems, bureaucracy, and people being a pain in the neck. I am stuck in between a rock and a hard place: either deal with it or let it go, and both are costly, and I don’t have spoons to spare these days.

On the sunny side, when I’m feeling kind of OK, I have to face the frustration of prioritising rest, when I have a pile of blog post ideas (I even have a couple of proper drafts that need finishing up), want to make progress with the migration of the diabetic cat community to Discourse (and write about it), finish setting up Claude so it’s properly usable for the half-dozen “top of mind” projects I want to work on with it, continue tidying/organising my flat, have a social life, go to judo, singing rehearsals, skiing and hiking, whatever, the stuff I used to do and took for granted before my accident. It sucks.

I have a ton of links to share, but no good system to do it in the way I want. I keep throwing them into the socials, which is better than nothing, but I’d like to collect them here or at least some place I control, and I have a path/plan to do that (thanks Claude) – but it’s going to take time and effort to do.

So here’s a small dump. The timer is going off.

That’ll be it for today. Grey’s Anatomy is waiting. I’m going to try and blog a bit more frequently (with timer) just to dump stuff out of my brain. Probability increased, certainty unavailable.

Bonus picture: the puzzle I was very tempted to continue working on tonight instead of writing.

  • ✇Climb to the Stars
  • I’ll Write Tomorrow [en]
    [en] I set a timer for 30 minutes, with the intent of churning out a quick blog post. I’m all over the place, I have stuff to dump. I’m struggling, but my head is still out of the water, thankfully. Well, I figured I’d close some tabs before writing, because I have windows full of tabs that are going nowhere. Close the tabs, decide to keep some (didn’t read), a few text messages, and here we go, the timer will ring in a few minutes and I want to watch my episode of Grey’s Anatomy (the deal: nee
     

I’ll Write Tomorrow [en]

26 mars 2026 à 16:23
[en]

I set a timer for 30 minutes, with the intent of churning out a quick blog post. I’m all over the place, I have stuff to dump. I’m struggling, but my head is still out of the water, thankfully. Well, I figured I’d close some tabs before writing, because I have windows full of tabs that are going nowhere. Close the tabs, decide to keep some (didn’t read), a few text messages, and here we go, the timer will ring in a few minutes and I want to watch my episode of Grey’s Anatomy (the deal: needs to be done by 10pm, so I had better get cracking on it).

Each day brings more stuff I want to do or write about than I can fit in that day. It’s kind of depressing.

  • ✇Made Not Found (by danah boyd)
  • Pre-Order "Data Are Made, Not Found"!
    There's something uniquely demoralizing about editing and editing and editing a book manuscript. The words all start to blur together and you start thinking that every sentence is crap, no one will ever want to read this, why bother completing the book. I was definitely in this state. And then... my publisher sent me the book cover and I squealed for joy at just how lovely it is. And it gave me hope. Check out this beauty! And yes... that's a wobbly Jenga tower comprised of pieces made from cens
     

Pre-Order "Data Are Made, Not Found"!

23 mars 2026 à 09:47
Pre-Order "Data Are Made, Not Found"!

There's something uniquely demoralizing about editing and editing and editing a book manuscript. The words all start to blur together and you start thinking that every sentence is crap, no one will ever want to read this, why bother completing the book. I was definitely in this state. And then... my publisher sent me the book cover and I squealed for joy at just how lovely it is. And it gave me hope. Check out this beauty!

And yes... that's a wobbly Jenga tower comprised of pieces made from census documentation cuz one of the core arguments in the book is that we're living in a world of "Jenga Politics" where different actors are pulling out pieces of our administrative infrastructure and putting pressure on top. Civil servants are exhausted, but they're trying to keep the tower from falling.

And now that I've seen the beautiful cover, I can't wait for you to read this book! And to come celebrate with me! I am starting to build a book tour so hopefully I will come to a city near you. But, in the meantime, here are some of the fun things I get to share:

  • My book won the J. Anthony Lukas Work-in-Progress Prize! Thank you to the kind people at Columbia Journalism School and the Nieman Foundation for Journalism at Harvard University for giving me wind beneath my wings!
  • Pre-Order the book! And if you order it from the University of Chicago Press website, you can save 30% by using the code UCPNEW. But feel free to order from your local bookstore or wherever else you want!
  • DC folks: Save the Date (9/25)! I am ecstatic that Politics & Prose is hosting me at their Wharf venue on September 25 at 7PM (the day after the book goes on sale!). I hope lots of folks will come out to celebrate! There will be books available! And a signing!
  • Virtual Folks: On the eve of the book launch (9/23), Dan Bouk and I will discuss the book in a virtual event hosted by Data & Society. More info on that will come shortly, but make sure to sign up to the D&S newsletter!

  • ✇Assemblées populaires rimouskoises
  • 1ère Assemblée – Se redonner du pouvoir pour protéger nos milieux naturels urbains
    Première Assemblée populaire rimouskoise Se redonner du pouvoir pour protéger nos milieux naturels urbains. Agissons dès maintenant! Cette première assemblée des Assemblées Populaires Rimouskoises est organisée en collaboration avec : Nous sommes préoccupé.e.s par… L’accélération des changements climatiques et le déclin rapide de la biodiversité? La destruction de boisés et de milieux humides en secteurs urbains et péri-urbains? Le manque d’éco
     

1ère Assemblée – Se redonner du pouvoir pour protéger nos milieux naturels urbains

19 octobre 2024 à 17:32

✨Première Assemblée populaire rimouskoise ✨

Se redonner du pouvoir pour protéger nos milieux naturels urbains. Agissons dès maintenant!

Cette première assemblée des Assemblées Populaires Rimouskoises est organisée en collaboration avec :

🤔 Nous sommes préoccupé.e.s par…

  • L’accélération des changements climatiques et le déclin rapide de la biodiversité?
  • La destruction de boisés et de milieux humides en secteurs urbains et péri-urbains?
  • Le manque d’écoute et le manque d’action des décideur·euses quant aux besoins d’une transition socio-écologique et de logements sociaux?
  • L’urgence d’agir pour mettre en œuvre des initiatives populaires?

➡ Nous reprenons ensemble notre pouvoir collectif !

Le déroulement de l’assemblée était divisé en 5 étapes :

  1. Identification des 🌿 milieux naturels menacés en sous-groupes puis mise en commun pour un portrait global.
  2. Invitation à réfléchir aux obstacles 🚧 vécus par rapport à la protection des milieux naturels et échanges (par visio) pour trouver des pistes de solutions 🤓 avec le Mouvement d’action régional en environnement (MARE).
  3. 💭 💬 🗯 Brassage d’idées en sous-groupes pour trouver des actions à mettre en place puis mise en commun et échanges (par visio) avec Jonathan Durand Folco, auteur du livre À nous la ville! Traité de municipalisme.
  4. Discussions en tables affinitaires selon les pistes d’actions identifiées 🤝
  5. Mise en commun des pistes d’actions retenues, et suites à donner pour la prochaine assemblée

Tous ces temps d’échanges ont permis de faire émerger des idées, de faire parler l’intelligence collective et l’imaginaire, sans se mettre de barrière. Puisqu’ensemble on voit mieux, nous avons discuté de solutions pour mieux protéger les milieux naturels, et de façons de reprendre du pouvoir populaire !

Première Assemblée populaire rimouskoise (1er décembre 2024)

Tableau de synthèse

Cliquez sur l’image pour l’agrandir:

  • ✇Assemblées populaires rimouskoises
  • 2ème édition – Agissons ensemble!
    La première assemblée avait fait ressortir une multitude de pistes d’action pour protéger les milieux naturels. Lors de cette deuxième assemblée, on s’est regroupé pour les mettre en œuvre! DÉROULEMENT Bloc 1 – État des lieux et rappel des stratégies identifiées à la première assemblée avec une présentation de mobilisations collectives qui ont porté fruit ! Bloc 2 – Ateliers en sous-groupes thématiques pour peaufiner les stratégies et établir un plan pour les mettre en action
     

2ème édition – Agissons ensemble!

15 janvier 2025 à 17:12

La première assemblée avait fait ressortir une multitude de pistes d’action pour protéger les milieux naturels. Lors de cette deuxième assemblée, on s’est regroupé pour les mettre en œuvre!

⏭ DÉROULEMENT ⏮

Bloc 1 – État des lieux et rappel des stratégies identifiées à la première assemblée

  • avec une présentation de mobilisations collectives qui ont porté fruit !

Bloc 2 – Ateliers en sous-groupes thématiques pour peaufiner les stratégies et établir un plan pour les mettre en action

  • avec outils de planification et d’organisation à s’approprier !

Bloc 3 – Mise en commun et choix du thème de la prochaine assemblée

  • pour maintenir le lien entre nos actions et favoriser la diversité des tactiques!

Tableau de synthèse

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  • ✇Assemblées populaires rimouskoises
  • 3ème Assemblée – Élargir le champ des possibles
    Un moment d’échange libre pour rêver, discuter et s’organiser afin de prendre soin du vivant collectivement, dans une ambiance conviviale et horizontale. Dans la continuité des deux premières assemblées, nous nous sommes rassemblé.e.s pour faire le point sur les initiatives lancées en février, échanger sur nos avancées et surtout ouvrir de nouvelles pistes de mobilisation autour des enjeux sociaux et environnementaux qui nous touchent collectivement. Tableau de synt
     

3ème Assemblée – Élargir le champ des possibles

11 avril 2025 à 16:41

Un moment d’échange libre pour rêver, discuter et s’organiser afin de prendre soin du vivant collectivement, dans une ambiance conviviale et horizontale.

Dans la continuité des deux premières assemblées, nous nous sommes rassemblé.e.s pour faire le point sur les initiatives lancées en février, échanger sur nos avancées et surtout ouvrir de nouvelles pistes de mobilisation autour des enjeux sociaux et environnementaux qui nous touchent collectivement.

3ème assemblée populaire rimouskoise (vue générale)

Tableau de synthèse

Cliquez sur l’image pour l’agrandir:

  • ✇Climb to the Stars
  • Il y a un an, l’accident [en]
    [en] Le 17 mars 2025, il y a un an jour pour jour, je passais la première nuit de mes vacances de ski tant attendues à l’hôpital de Rennaz. J’étais arrivée au chalet vers midi, plus tard que ce que j’avais voulu, j’avais posé bagages et Oscar et pris mes skis pour aller skier un peu avant de rentrer m’installer correctement. Il y avait peu de monde, neige de printemps mais bien dans ma zone de confort, j’ai skié quelques heures et mis le cap sur le chalet “avant d’être trop fatiguée”.
     

Il y a un an, l’accident [en]

17 mars 2026 à 16:43
[en]

Le 17 mars 2025, il y a un an jour pour jour, je passais la première nuit de mes vacances de ski tant attendues à l’hôpital de Rennaz.

J’étais arrivée au chalet vers midi, plus tard que ce que j’avais voulu, j’avais posé bagages et Oscar et pris mes skis pour aller skier un peu avant de rentrer m’installer correctement. Il y avait peu de monde, neige de printemps mais bien dans ma zone de confort, j’ai skié quelques heures et mis le cap sur le chalet “avant d’être trop fatiguée”.

Puis patatras, vers le début du schuss du Lac Noir, déséquilibrée par un tas de neige que je n’ai visiblement pas réussi à absorber, je suis tombée. Epaule gauche plantée dans la piste (tête aussi probablement), skis perdus, et tourneboulé en bas du talus direction le lac.

Je suis revenue à moi dans le brouillard et la douleur, bien désorientée. Je suis debout, dans la neige, hors piste. Il y a des sapins. Mes skis, mes skis? Il y en a un sous moi. Je regarde autour, la piste semble bien loin, là haut, mais il y a mon deuxième ski. Ouf, ça aurait été vraiment bête de perdre un ski dans la haute neige le premier jour de vacances. J’ai quand même rudement mal à l’épaule. J’ouvre ma veste, j’y glisse mon avant-bras, façon Napoléon. J’ai perdu mon gant droit, d’ailleurs, et j’ai très mal au pouce en plus d’avoir froid à la main.

Où suis-je? Je regarde autour de moi. Je ne sais pas. Il y a un départ de télésiège plus bas, avec un employé des remontées mécaniques qui me fait des signes, d’ailleurs. Ah, ça y est, je reconnais. Je suis en bas du Lac Noir. Quelque part entre la piste et le lac. Mon ski est sur la piste, mon gant est en bas vers le lac, je vais d’abord chercher le gant, ou d’abord le ski? Je retourne le signe au gars du télésiège, je fais pouce levé pour dire que tout va bien, je montre quand même mon épaule parce que là je me dis, mine de rien, ça fait vraiment vraiment mal, et je risque d’avoir de la peine à rentrer à skis.

Je regarde à nouveau la piste, en haut, je vois un secouriste avec la luge orange, je me dis que c’est peut-être pas une mauvaise idée, au final, puis– plus rien, parce que c’est le trou noir qu’il y a quand on perd connaissance.

Pas long, m’a-t-on dit, une dizaine de secondes. Le secouriste est très gentil, dans mon souvenir. Il m’appelle par mon nom. Je réponds. Vérifie si je sais que je suis moi. Je sais. Il me demande si je sais où on est. Oui, je sais aussi, parce que j’ai eu le temps de reconnaître les sapins, le lac, le télésiège, la piste! Je skie là depuis bientôt 50 ans mine de rien, donc je connais les lieux. “En bas de la piste du Lac Noir!”

Dernier test: la date?

Je peux vous assurer que c’est très, très désagréable, ce moment où on se rend compte qu’on ne sait pas la date. Ni la date, ni même l’année. Rien ne vient. Le flip. Mais bon, je ne me laisse pas démonter. Je sais quand je suis née, je sais qu’on est en hiver, j’essaie de me souvenir si j’ai déjà fêté mes cinquante ans, ce qui m’aidera à trouver une année. Je ne sais plus quelle réponse j’ai donnée, mais c’était pas ça, et j’ai été très perturbée d’apprendre qu’on était en 2025.

Je raccourcis la suite, parce qu’il commence à être tard, et qu’une année après accident, c’est ça: je voulais raconter l’histoire en vidéo, faire un chouette article, mais j’étais trop crevée, pas en état.

On m’a descendue en moto-neige et ambulance à Rennaz. J’ai répété de nombreuses fois aux secouristes qu’il fallait que j’aille au chalet faire l’injection d’Oscar. J’étais en boucle, en fait, je répétais les mêmes choses encore et encore, ça a commencé à se calmer dans la soirée. J’ai quand même réussi à appeler mes voisins de chalet depuis l’ambulance (je devais passer les voir en rentrant du ski, ils sont allés voir comment allait Oscar, du coup), et lancer un coup de fil à mon père. Je me souviens avoir eu froid sur la moto-neige, avoir ôté mes chaussures de ski dans l’ambulance. A l’hôpital, je prends la photo ci-dessus et la poste sur Facebook, je commence à réaliser que je vais avoir besoin d’aide. Je lance un appel dans ma communauté WhatsApp.

Mes amis répondent présent, les uns et les autres, le jour même ou dans les semaines et mois à venir, et c’est précieux, et je leur en suis infiniment reconnaissante, à toutes et à tous.

La suite sera pour une autre fois. Les gags à l’hôpital, le retour épique à la maison, la douleur, l’épaule à opérer ou non, la logistique administrative de l’accidentée vivant seule et qui n’arrive même pas à se doucher, la solidarité des tups à congeler et des copines venues improviser dans la cuisine avec mes réserves, l’échec de reprise de travail, se débattre pour obtenir une bonne prise en charge, comme au fil des longs, longs mois de convalescence, ce qui me semblait le plus dramatique au départ (l’épaule) finit par n’être qu’un petit détail face aux conséquences de la commotion – et c’est pas fini.

Peu après l’accident, je ne sais plus quand – à l’hôpital déjà, ou de retour chez moi? – je me suis demandé si cet accident allait être un de ceux qui donnent à la vie un avant et un après. Ce n’était pas du tout clair, à ce moment-là. Trois semaines d’arrêt de travail direct, ça me semblait bien long. J’étais inquiète pour mon épaule, pas pour mon cerveau. La réponse à cette question est très claire, aujourd’hui.

Un an. Juste là, les mots me manquent pour en dire plus.

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  • Oscar: planifier la fin [en]
    [en] Comment on fait, quand le déclin est lent, progressif, irrémédiable? Comment on fait pour dire: “la semaine passé ça allait, mais maintenant ça ne va plus”? Ou le mois passé, ou hier, et aujourd’hui? Ce sont des questions qui m’ont poursuivie concernant Quintus, et maintenant Oscar, de façon toutefois assez différente. Autre chat, autres maladies, et aussi autre contexte de vie pour moi. Oscar est vieux, très vieux, probablement. On ne connaît pas son âge vu que c’est un “chat trouvé
     

Oscar: planifier la fin [en]

14 mars 2026 à 07:49
[en]

Comment on fait, quand le déclin est lent, progressif, irrémédiable? Comment on fait pour dire: “la semaine passé ça allait, mais maintenant ça ne va plus”? Ou le mois passé, ou hier, et aujourd’hui?

Ce sont des questions qui m’ont poursuivie concernant Quintus, et maintenant Oscar, de façon toutefois assez différente. Autre chat, autres maladies, et aussi autre contexte de vie pour moi.

Oscar est vieux, très vieux, probablement. On ne connaît pas son âge vu que c’est un “chat trouvé”. On peut juste deviner. Il cumule les pathologies, chacune gérée du mieux qu’on peut. Mais parfois, même le mieux qu’on peut ne suffit pas.

Alors aujourd’hui j’en suis là: j’ai eu une longue discussion avec sa vétérinaire pour planifier sa fin de vie. Faire des directives anticipées. Pour les différents scénarios d’évolution de sa maladie, décider ce qu’on fait, ce qu’on fait pas. Si A, alors B. Planifier la mort.

Aimer un vieil animal malade, en être responsable, c’est lourd. C’est lourd pour ce qui est des contraintes logistiques. C’est lourd émotionnellement. Et c’est lourd aussi cognitivement, j’en ai une conscience particulièrement aigüe. Tenter de faire au mieux pour cet être vivant dont on tient la vie entre les mains, c’est se poser au quotidien un milliard de questions. Et beaucoup de ces questions appartiennent à “l’arbre des questions sans réponse”.

Souffre-t-il? Sa qualité de vie est-elle encore acceptable? A-t-on raté quelque chose? Faudrait-il faire plus, faire moins? Ai-je déjà trop attendu? Est-il temps? Est-il trop tôt? Comment est-il aujourd’hui par rapport à il y a une semaine, il y a un mois? Est-ce un mauvais jour ou bien le début de la dégringolade? A quand remonte la dernière fois qu’il a fait ceci ou cela? A-t-il encore assez de positif dans sa vie? A quelle vitesse respire-t-il? Est-ce un ronron ou est-il encombré? Que veut-il? Comment puis-je améliorer son confort? Est-ce que tel soin ou traitement a un sens ou est-ce que l’acharnement pointe le bout de son nez?

A cela s’ajoute évidemment la charge mentale de l’organisation logistique: les rendez-vous de vétérinaire, sécuriser ou adapter son espace de vie, les médicaments et le matériel – gestion des stocks, horaires, les préparer et les donner, les remplacements en cas d’absence, la surveillance des sorties et de la descente des escaliers, et la surveillance tout court – qu’est-ce qu’il fait, mange-t-il, est-il allé à la caisse, est-ce que ses habitudes changent…

A la simple peur de perdre un être aimé vient se greffer, plus particulièrement cette fois au vu de mes circonstances, l’inquiétude concernant ce que ça va me faire. Je suis encore en réparation. J’ai enchainé les deuils ces dernières années. Une part non-négligeable de ma routine quotidienne et de l’aménagement de mon espace de vie est consacrée à Oscar. Evidemment, j’ai une vie à moi aussi. Mais injections et médicaments deux fois par jour depuis des années (4 fois par jour maintenant), escaliers pour monter sur les canapés et le lit, tiroirs remplis de médicaments, de nourriture et de gamelles, dodos stratégiquement placés avec alèses glissées dessous pour limiter les dégâts en cas de nouvelle crise convulsive, litière et cages de transport, donner à manger et faire la caisse, et aussi les habitudes de vieux couples chat-humain, vers telle heure on descend, comment il s’installe au creux de mon bras chaque soir pour la nuit, est-ce qu’on joue aujourd’hui…?

C’est dur de sentir la transformation du lien quand le soin finit par occuper presque toute la place.

Et puis, quelque part tapi au fond de cette énorme jungle d’anxiété et de stress, il y a encore autre chose: le souhait presque inavouable, honteux, déchirant, d’être enfin soulagée de tout ça. D’être libre. Pas pour lui, mais pour moi.

Les gens pensent bien faire en disant “tu sauras quand c’est le moment”. C’est une idée confortable, mais c’est un mythe. Les émotions contradictoires, les bons jours et les mauvais jours, la difficulté d’évaluer la souffrance, la subjectivité intervenant dans la définition d’une “qualité de vie suffisamment bonne” et les challenges pour l’évaluer, tout ça fait que c’est compliqué, et qu’il vaut la peine d’avoir des critères objectifs et d’y réfléchir. Heureux ceux qui voient avec clarté – mais ce n’est de loin pas le cas de tout le monde. En véhiculant ce genre de message bien intentionné, rajoute une grosse louche de culpabilité à la tambouille émotionnelle dans laquelle on se débat, puisqu’on sous-entend qu’il serait normal de “savoir”. Si on ne “sait” pas, alors, qu’est-ce que ça veut dire? Qu’on est défectueux? Qu’on n’aime pas son animal? Qu’on n’est pas assez à l’écoute, pas assez en lien, pas assez en contact avec ses émotions? Et de grâce, épargnez-nous la “communication animale” (j’en ai d’ailleurs bien plus à dire à ce sujet, mais ce n’est pas le moment maintenant).

Donc, c’est dur. C’est dur parce que je ne sais pas – et c’est normal que ce soit compliqué. Suivant les jours, suivant les heures, suivant mon moral, je me dis “non mais ça va” ou alors “ça ne va plus” et même, la boule au ventre, “est-ce qu’en fait ça fait longtemps que ça ne va plus et je refuse de voir?”

Je suis très douée pour m’accrocher à l’espoir, mais ça ne rend pas toujours service. Ici, ça ne me rend pas service. Oscar va mourir, bientôt, qu’aujourd’hui soit un bon jour ou pas, que la semaine prochaine ressemble à celle-ci ou non. Il a certainement une lésion cérébrale, tumeur probablement. Il s’est mis à faire des crises convulsives en novembre, et il est sous traitement depuis janvier. On a dû augmenter le traitement il y a quelques semaines. Le traitement a des effets secondaires qui ont une conséquence négative sur sa qualité de vie. Des anti-épileptiques chez un vieux chat qui était déjà “sur le fil”, ce n’est pas un détail.

Qu’est-ce qu’une bonne qualité de vie? Qu’est-ce qu’une qualité de vie acceptable? Elle est où la limite? Pour un vieux chat, pour un jeune chat? Plus le déclin est progressif, plus c’est difficile. Parce qu’on s’habitue, aussi. Insensiblement, on court le risque de glisser, d’accepter aujourd’hui ce qu’on n’aurait pas accepté il y a trois ans.

Pour ma part, j’ai un certain nombre de critères clairs. Des “non-négociables”. En plus de la question de la gestion de la douleur et des symptômes, Oscar doit pouvoir:

  • utiliser sa litière de façon autonome (et être continent)
  • manger en suffisance de façon autonome (pour contrôler sa courbe de poids)
  • monter et descendre du lit, des canapés, de façon autonome
  • accepter ses traitements “de bonne grâce”
  • “vouloir” des choses: descendre, râper sur Juju, sortir, faire dodo ici plutôt que là…

Ça c’est des critères assez clairs et objectifs. Là où ça pèche un peu, c’est pour des choses moins faciles à évaluer objectivement, justement:

  • combien a-t-il mal? est-il suffisamment confortable?
  • quel est l’impact psychologique de ses difficultés de mobilité?
  • est-ce qu’il reste suffisamment “d’intérêt” dans sa vie? est-ce de la vie ou de la survie?
  • à quelle fréquence renonce-t-il à se lever ou à se déplacer parce que c’est laborieux pour lui?
  • ces derniers temps, il lui est arrivé de tomber du lit en essayant de se lever, ou de rater une marche sur ses petits escaliers pour accéder au canapé, d’avoir des difficultés à rester stable en mangeant ou dans la caisse: combien est “acceptable”? comment le vit-il?
  • il lui arrive de protester quand je le porte, douleur ou contrariété/frustration?
    • il ne fait presque plus sa toilette (depuis longtemps), j’arrive de moins en moins à le brosser, combien est-ce que ça réduit son confort?
    • et aussi, plusieurs de ses traitement on un effet/des effets secondaires qui ne sont pas constants au fil du temps, et donc il y a des fluctuations au fil de la journée et de la semaine qui viennent de ça, donc comment faire le tri?
    • il y a des tas de choses qui ne vont plus, mais il en veut encore et semble encore trop présent et vivant pour imaginer qu’il est au bout… mais est-ce que ça veut dire quelque chose, en vouloir encore, ou est-ce juste l’instinct de survie, un truc qui tire en avant aveuglément, malgré la souffrance?

Je pourrais continuer comme ça longtemps. Ça fait des semaines, des mois que je m’y entraine.

Mais d’ici quelques jours ou semaines, quelques mois tout au plus, il va mourir. La question c’est quand, et comment on va arriver jusque là. Donc j’ai pris rendez-vous pour discuter avec sa vétérinaire. Pour avoir un plan, et lever le pied sur les questionnements incessants au jour le jour. Plus encore qu’avec Quintus, ici c’est vraiment un “choix”.

Voici le plan, dans l’ordre:

  1. on n’augmentera pas la dose de levetiracetam (son anti-épileptique), même s’il refait une crise; l’impact sur sa mobilité à la dose actuelle est déjà trop important
  2. s’il n’y a pas de crise d’ici deux semaines, on fera le point côté “qualité de vie”, car les effets secondaires sur la mobilité diminuent normalement avec le temps; si on en est toujours au même point, on envisagera une très petite réduction de dose, sachant qu’il y a des chances que cela précipite une crise
  3. s’il refait une crise, on évaluera si elle est “pire” que celles qu’il a eues jusqu’à maintenant; si elle est pire, on arrête
  4. si la crise est “pas pire”, on verra quand est la suivante; si l’intervalle est trop proche, on arrête (et évidemment aussi si l’intensité augmente).

Il n’y a pas de sortie de secours. Les crises vont revenir. Elles vont s’intensifier. Elles vont se rapprocher. C’est une évolution inéluctable. Je sens que d’avoir posé ce cadre m’aide à sortir de la “pièce des réflexions” et à ouvrir la porte de la “pièce des émotions”. C’est le bordel là-dedans, je sais pas par où commencer. J’ai tellement envie d’un break avec la mort. Mais c’est pas pour maintenant.

Photo: Oscar qui observe les oiseaux dehors, avant-hier.

  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Le Québec sur la voie de l’autoritarisme
    Pour la majorité de la classe politique québécoise, les droits individuels semblent devenus un obstacle à contourner ou à supprimer. C’est ce que laisse croire la réaction des chefs des partis politiques québécois à la décision de la Cour suprême concernant l’accès des demandeurs d’asile aux services de garde. De manière de plus en plus décomplexée, les élus condamnent les contre-pouvoirs au nom de la démocratie. Se jugeant les seuls représentants légitimes du peuple, les politiciens considèr
     

Le Québec sur la voie de l’autoritarisme

10 mars 2026 à 06:50

Pour la majorité de la classe politique québécoise, les droits individuels semblent devenus un obstacle à contourner ou à supprimer. C’est ce que laisse croire la réaction des chefs des partis politiques québécois à la décision de la Cour suprême concernant l’accès des demandeurs d’asile aux services de garde.

De manière de plus en plus décomplexée, les élus condamnent les contre-pouvoirs au nom de la démocratie. Se jugeant les seuls représentants légitimes du peuple, les politiciens considèrent que nul ne devrait pouvoir contester leurs décisions.

Paul St-Pierre Plamondon reproche à la Cour suprême « d’empiéter sur le droit des Parlements, comme l’Assemblée nationale, de prendre leur décision sur une base démocratique ». La Cour suprême est ici seule visée, mais rappelons qu’elle n’a fait que confirmer les jugements de la Cour supérieure du Québec et de la Cour d’appel du Québec. Bernard Drainville, Christine Fréchette et Charles Milliard n’attaquent pas les tribunaux de manière aussi frontale, mais ils ouvrent tous trois la porte à l’utilisation de la clause dérogatoire. Nous ferions bien de commencer à nous inquiéter de ce nouvel automatisme. Il n’est pas normal que nos politiciens considèrent le respect des droits fondamentaux comme facultatif.

La CAQ et le PQ ont manifesté leur penchant pour l’autoritarisme en 2019, lorsqu’ils ont amendé à majorité simple la Charte québécoise des droits et libertés afin d’éviter qu’elle puisse être utilisée pour contester la loi 21. Adoptée à l’unanimité en 1975, la Charte québécoise avait toujours été amendée à l’unanimité. Toujours pour ajouter des droits, jamais pour en retirer.

Dès son arrivée en 2018, la CAQ s’est attaquée aux contre-pouvoirs. Réforme de la Régie de l’énergie pour laisser le champ libre à Hydro-Québec et au gouvernement en matière d’électricité. Abolition du Conseil de gestion du Fonds vert pour en faire un fonds discrétionnaire. Abolition des commissions scolaires. Gouvernance par décrets pendant la pandémie. Lois antisyndicales. Puis, finalement, la « constitution québécoise ».

Les constitutions existent pour limiter les pouvoirs des gouvernements. Le projet de constitution de Simon Jolin-Barrette a ceci de particulier qu’elle vise plutôt à protéger le gouvernement contre les recours citoyens. Faire en sorte que contester les lois du gouvernement soit plus difficilement accessible, voire impossible.

Du côté du Parti québécois, plusieurs déclarations témoignent du mépris pour les contre-pouvoirs juridiques. En colère contre une décision de la Cour d’appel du Québec concernant le redécoupage de la carte électorale, Paul St-Pierre Plamondon dénonçait un recul de la démocratie le 2 décembre 2025: « Parce que la démocratie, c’est l’expression de la volonté populaire à travers des élus qui vont vers le peuple et qui disent : Nous, on pense ça. Ensuite, exercez votre droit de vote. » Le député Pascal Paradis tenait le même discours le 10 février 2026. Les députés étant « l’expression de la démocratie, élus par la volonté du peuple québécois », les juges ne doivent pas avoir le dernier mot.

Encore hier, Plamondon se plaignait des juges qui « souhaitent de plus en plus décidér à la place des parlements, en ne considérant absolument pas les aspects financiers, économiques et sociaux des politiques publiques qu’ils imposent. » Il est pourtant normal que les juges ne tiennent pas compte des « aspects financiers, économiques et sociaux ». Les droits fondamentaux doivent être respectés en toutes circonstances. Pas uniquement lorsque le gouvernement affiche des surplus ou lorsque les sondages sont d’accord.

La démocratie ne se limite pas à choisir les gens à qui on accorde les pleins pouvoirs pour quatre ans. D’abord parce que rien ne contraint nos élus à respecter leurs engagements. Ensuite parce qu’un parlement disposant d’un pouvoir sans limite n’est pas une démocratie, mais un despotisme électif. Avoir la possibilité de choisir un tyran ne fait pas un régime démocratique. Une démocratie comporte forcément des contre-pouvoirs. Il n’existe pas au Canada de séparation entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Si on refuse en plus le pouvoir judiciaire, la population se retrouve complètement impuissante face à son gouvernement.

Quand Paul St-Pierre Plamondon nous dit que la décision de la Cour suprême « est un argument de plus pour l’indépendance », il nous dit qu’il veut créer un pays où le gouvernement pourra à loisir brimer les droits fondamentaux sans être rappelé à l’ordre par un contre-pouvoir. Les caquistes, les libéraux et les conservateurs veulent rester au Canada, mais ne veulent pas en suivre les règles. Les droits fondamentaux sont désormais considérés comme un luxe qu’on peut décider de brimer au besoin si on considère que ça aide à boucler le budget ou à engranger des votes.

Et non, ce n’est pas une défense du Canada. Pierre Poilievre serait enchanté de pouvoir harnacher la Cour suprême. Il l’a déclaré franchement. Mark Carney est moins catégorique, mais son bilan législatif jusqu’ici ne témoigne pas d’un grand intérêt pour les contre-pouvoirs. Sa loi sur les projets spéciaux ouvre grand la porte aux abus du gouvernement. En fait, la tentation autoritaire est observable dans la plupart des pays occidentaux.

Encore une fois, il n’est pas question ici de la légitimité de la Cour suprême du Canada. La question est de savoir si une instance peut invalider une loi lorsque celle-ci brime les droits fondamentaux. Si la réponse est non, cela signifie qu’il n’existe plus de limite au pouvoir des gouvernements. Nous devrions tous nous en inquiéter.

Et qu’on ne me parle pas de l’illégitimité de la Charte canadienne. La discrimination fondée sur le statut migratoire ou la condition sociale est interdite par la Charte québécoise des droits et libertés. Et faut-il rappeler que la Charte québécoise a été adoptée AVANT la Charte canadienne? Et adoptée à l’unanimité. C’était à l’époque où le Parti libéral du Québec et le Parti québécois s’intéressaient encore aux libertés individuelles.

Nous avons toutes les raisons de nous inquiéter de la dérive autoritaire vers laquelle tendent quatre des cinq principaux partis. Personne n’a intérêt à voir se construire un État tout puissant contre lequel ne peut plus nous protéger aucun contre-pouvoir. Aujourd’hui, les victimes sont des demandeurs d’asile. Demain, ce seront des syndiqués à qui le gouvernement veut empêcher de faire la grève, des municipalités qui veulent protéger leur territoire, des citoyens à qui on interdit d’émettre certaines opinions publiquement…

Ce ne sont pas les demandeurs d’asile, ni les immigrants de manière générale qui nous menacent présentement. Ce sont les politiciens qui les pointent du doigt pour nous faire oublier leur propre responsabilité et celle du système économique qu’ils défendent.

Limiter les pouvoirs du gouvernement nous semble peut-être inutile lorsque celui-ci prend des décisions qui nous conviennent. Souvenons-nous qu’un gouvernement n’est pas éternel et que le prochain, que nous apprécierons peut-être moins, sera autant libre d’ignorer nos droits.

  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Demandeurs d’asile et citoyenneté fiscale
    La Cour suprême du Canada a statué que les gouvernements ne peuvent pas discriminer les demandeurs d’asile dans l’accès aux garderies. Une décision inacceptable, jugent la CAQ, le Parti québécois et le Parti conservateur du Québec. Bernard Drainville, Paul St-Pierre Plamondon et Éric Duhaime semblent unanimes: les droits se méritent en fonction du lieu de naissance et de la quantité d’impôts payés. Commençons par rappeler que les demandeurs d’asile paient de l’impôt sur leur revenu au mêm
     

Demandeurs d’asile et citoyenneté fiscale

9 mars 2026 à 07:01

La Cour suprême du Canada a statué que les gouvernements ne peuvent pas discriminer les demandeurs d’asile dans l’accès aux garderies. Une décision inacceptable, jugent la CAQ, le Parti québécois et le Parti conservateur du Québec. Bernard Drainville, Paul St-Pierre Plamondon et Éric Duhaime semblent unanimes: les droits se méritent en fonction du lieu de naissance et de la quantité d’impôts payés.

Commençons par rappeler que les demandeurs d’asile paient de l’impôt sur leur revenu au même titre que tout autre travailleur en sol québécois. Soulignons ensuite que l’accès à un service de garde est souvent la porte vers le marché du travail. En priver une personne prête à travailler ne fait que la condamner à la dépendance, voire à l’itinérance. Finalement, s’il faut blâmer quelqu’un pour les places manquantes, il vaudrait mieux se tourner vers les gouvernements de la CAQ et du Parti libéral du Québec que vers les demandeurs d’asile. Ce ne sont pas les demandeurs d’asile qui font que les programmes d’Éducation à la petite enfance dans les cégeps accueillent chaque année moins d’étudiantes.

Mais revenons à cette fixation sur les impôts. Pour Éric Duhaime, ce n’est pas surprenant. Depuis toujours, il défend cette idée voulant que la citoyenneté se mesure à la contribution fiscale. Avant de se lancer en politique, il proposait que le droit de vote soit proportionnel au montant d’impôts payés, question de retirer le droit de vote aux assistés sociaux et de donner le contrôle de la société aux millionnaires. L’idée d’une citoyenneté fiscale n’est donc pas nouvelle dans son cas. Il est plus surprenant que le PQ et la CAQ adhèrent au même concept.

Paul St-Pierre Plamondon trace clairement une ligne entre les personnes nées au Québec et les personnes nées ailleurs : « Ce n’est donc pas de la discrimination, mais une différenciation légitime fondée sur le principe que les milliards de personnes (???) dans le monde qui auraient intérêt à immigrer au Québec pour améliorer leur qualité de vie ne peuvent avoir le même statut et le même droit à bénéficier des services publics que les citoyens québécois qui paient leurs impôts ici depuis le début de leur vie professionnelle. »

Arrêtons-nous ici sur « le début de leur vie professionnelle ». Il ne s’agit pas seulement de réserver certains droits aux citoyens payeurs d’impôts, mais à ceux qui en paient depuis longtemps. Et le fait de ne pas faire débuter ce privilège à un nombre d’années, mais au « début de leur vie professionnelle » montre clairement où se trace la ligne : le fait d’être né au Québec.

Bernard Drainville suit simplement le discours caquiste voulant que tous nos problèmes ne soient pas causés par la gestion catastrophique de son gouvernement, mais par le nombre d’immigrants. Et lui aussi trace cette ligne basée sur la quantité d’impôts payés : « Ces mêmes Québécois qui paient des taxes et des impôts depuis toujours et qui n’ont même pas un accès prioritaire aux services. » Discours particulièrement hypocrite de la part du ministre d’un gouvernement qui a contribué à rendre les services inaccessibles pour une grande partie de la population.

Lorsque Plamondon et Drainville parlent des gens qui paient des impôts au Québec « depuis toujours » ou « depuis le début de leur vie professionnelle », ils ne tracent plus la ligne entre citoyens et non-citoyens ou entre payeurs d’impôts et non-payeurs d’impôts, mais entre gens nés ici et gens nés ailleurs. On comprend qu’un citoyen québécois né au Québec, qui commence à travailler à 20 ans, ne se ferait pas dire à 21 ans qu’il ne paie pas d’impôt depuis assez longtemps pour bénéficier des services de l’État.

Christine Fréchette ne va pas aussi loin que les trois autres, mais elle aussi propose de recourir à la clause dérogatoire pour contourner la décision de la Cour suprême. Comme ses confrères, elle fait porter le blâme au gouvernement fédéral: « Les Québécois n’ont pas à payer pour le laxisme de l’ancien gouvernement Trudeau. » C’est un faux argument. Si nous avons des comptes à régler avec Ottawa, réglons-les avec Ottawa. Les demandeurs d’asile ne sont pas les jouets de notre grand frère qu’on peut casser pour se venger. Ce sont des êtres humains.

Charles Milliard est plus prudent. Il explique, avec raison, que la solution est de créer des places en garderie et d’exiger du gouvernement fédéral qu’il assume sa part des coûts. Il se dit tout de même prêt à utiliser la clause dérogatoire « s’il y avait des enjeux d’importances pour les familles québécoises ». On comprend que le nouveau chef du PLQ ne tient pas à désavouer l’ancien gouvernement Couillard, qui a été le premier à imposer cette loi discriminatoire à l’endroit des demandeurs d’asile.

Assistons-nous à la naissance d’une nouvelle hiérarchie? De la constitution d’une société de castes? Au sommet, les natifs québécois qui paient des impôts. À l’échelon inférieur, les natifs retraités, étudiants, inaptes au travail, parents à temps plein… Tout en bas de l’échelle, les gens nés ailleurs, qui paient des impôts, mais qui ne peuvent pas prétendre aux mêmes services que ceux qui paient les paient « depuis toujours ». Qu’un tel discours puisse être tenu publiquement sans être remis en question devrait nous inquiéter.

Il n’est pas question ici de la légitimité de la Cour suprême du Canada. La Cour supérieure du Québec et la Cour d’appel du Québec étaient arrivées au même jugement que la Cour suprême. Et qu’on ne me parle pas de l’illégitimité de la Charte canadienne. La discrimination fondée sur le statut migratoire ou la condition sociale est interdite par la Charte québécoise des droits et libertés. Et faut-il rappeler que la Charte québécoise a été adoptée AVANT la Charte canadienne? Et adoptée à l’unanimité. C’était à l’époque où le Parti libéral du Québec et le Parti québécois s’intéressaient encore aux droits individuels.

Ce ne sont pas les demandeurs d’asile, ni les immigrants de manière générale qui nous menacent présentement. Ce sont les politiciens qui les pointent du doigt pour nous faire oublier leur propre responsabilité et celle du système économique qu’ils défendent.

  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté
    L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont
     

Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté

4 mars 2026 à 14:44

L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont probablement raison. En lisant le dernier livre de Bock-Côté, « Les Deux Occidents », j’ai compris pourquoi il était impossible de gagner un débat contre celui que la droite québécoise persiste à considérer comme un grand intellectuel.

Lorsqu’il est temps d’abandonner un débat stérile avec un interlocuteur de mauvaise foi, on dit souvent qu’il est inutile de jouer aux échecs avec un pigeon. L’oiseau se contenterait de renverser les pièces, de couvrir le plateau de ses fientes, puis de se pavaner comme s’il avait gagné. MBC a une stratégie plus subtile. Il déplace cinq de ses pièces avant que son adversaire ait eu le temps d’en déplacer une seule. Il joue si vite qu’on ne se rend même pas compte que quatre de ses cinq coups ne respectent pas les règles. Il déclare « Échec et mat » à un moment complètement aléatoire de la partie. Malgré tout, son public s’extasie. « Wow, quel excellent joueur! »

Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents: de la contre-révolution trumpiste à la dérive néosoviétique de l’Europe occidentale, Presses de la Cité, 2025.

Je résumerais ainsi la stratégie de l’essayiste:
1. Ne jamais fournir un détail qui n’appuie pas la thèse qu’il veut transmettre et se fier sur l’imaginaire du lecteur pour remplir les cases vides.
Exemple : « Inversement, on l’a vu à l’été 2025, une campagne publicitaire mettant en avant une belle jeune femme blanche, Sydney Sweeney, sera assimilée par la gauche woke à une campagne de propagande au service de la suprématie blanche. » (p. 21)
Bock-Côté n’élabore pas du tout sur cette controverse. Il se garde bien de rappeler qu’au centre de la critique se trouvait le jeu de mots entre « jeans » et « genes ». Pour le lecteur qui n’a pas été témoin de la polémique ou l’a oubliée, la phrase donne l’impression que la « gauche woke » était en colère simplement parce que la vedette de la publicité était une « belle jeune femme blanche ».

Autre exemple : « Dans le même esprit, en Italie, Matteo Salvini s’est retrouvé devant les tribunaux en 2019 pour avoir appliqué son programme de refoulement des migrants – on l’a accusé alors de « séquestration » de personnes, cette accusation permettant de comprendre comment le régime interprétait ceux qui s’éloignaient de ses diktats idéologiques. » (p. 46-47) Séquestration? Une curieuse expression pour décrire le fait de refouler des immigrants à la frontière. La formulation donne l’impression que les tribunaux ont simplement invalidé une diminution des seuils migratoires et présenté le tout d’une manière dramatique.

Dans les faits, le procès de Salvini concernait sa décision d’empêcher 147 personnes, incluant des enfants, de débarquer à Malte après avoir été sauvés d’un naufrage dans les eaux territoriales libyennes. Les migrants en question sont restés coincés 19 jours sur le bateau de sauvetage. Au moment où la cour a ordonné au gouvernement d’accueillir les migrants, certains naufragés étaient désespérés au point de sauter à l’eau pour tenter de rejoindre la côte à la nage. Évidemment, blâmer les tribunaux pour avoir forcé un pays à accueillir des migrants est plus facile que de les blâmer pour avoir forcé un gouvernement à sauver de la faim et de la maladie des enfants qui n’avaient aucun moyen de repartir. Voilà comment on transforme une décision humanitaire en abus de pouvoir de la tyrannie woke.

2. Présenter des affirmations vagues afin d’empêcher toute contre-vérification
Quels sont ces « médias complaisants, même militants » qui nous présentent des « émeutes raciales à grande échelle » comme des « manifestations pacifiques »? D’abord, de quels événements est-il question? Et qui sont ces gens qui considèrent que la transidentité est le « nouveau symbole de l’émancipation »? (p. 22) On n’a pas besoin de préciser ou d’élaborer. L’important est que le lecteur croit que ces événements ont eu lieu et que des personnes importantes défendent ces théories farfelues.

Un livre que vous n’avez pas lu, écrit par des auteurs que vous ne connaissez pas, a été qualifié de transphobe. Ridicule, n’est-ce pas? Des personnalités politiques que vous ne connaissez pas ont été classées à l’extrême droite. Ne trouvez-vous pas ça absurde? La gauche va beaucoup trop loin.

Il est facile de porter de tels jugements quand on mise sur l’ignorance des lecteurs et qu’on ne leur donne aucun renseignement pour leur permettre de se faire leur propre opinion. Combien prendront la peine de s’informer eux-mêmes? Même si le lecteur souhaite s’informer, comment contre-vérifier de vagues affirmations qui font référence à des personnes et à des événements sans les nommer directement?

3. Mentir carrément.
L’auteur s’en donne à coeur joie. Je vais donner un seul exemple et vous comprendrez vite pourquoi je m’y limite.

En 2024-2025, le gouvernement britannique a devancé la libération de 38 000 prisonniers afin d’alléger la surpopulation carcérale, qui provoquait un nombre jamais vu de morts dans les prisons en raison des suicides et des mauvaises conditions sanitaires. La libération conditionnelle pouvait désormais être demandée après avoir purgé 40% de la peine plutôt que 50%. Décision contestable, mais qui s’explique.
Deux précisions importantes:
1) Environ 16 000 des prisonniers libérés purgeaient une peine de moins d’un an.
2) Les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles à cette mesure.
2024-2025, c’est également la période où plusieurs hommes, dont l’humoriste Graham Linehan, ont été arrêtés pour propos haineux et incitations à la violence en ligne. Entre autres, deux hommes ont été arrêtés pour avoir encouragé à mettre le feu aux hôtels accueillant les réfugiés. Linehan a quant à lui invité ses abonnées sur X à agresser les femmes trans si elles en croisaient dans les toilettes.

Voici comment Bock-Côté établit un lien entre les arrestations pour incitation à la haine et la libération des prisonniers: « Le régime s’est alors permis non seulement de sanctionner les responsables de ces actes violents, mais aussi, mais surtout, ceux qui s’étaient permis des messages hostiles à l’immigration sur les réseaux sociaux et qui l’avaient exprimé trop vertement. Le gouvernement Starmer, au Royaume-Uni, a poussé cette logique jusqu’au bout à l’été 2024 en libérant de manière anticipée des criminels de droit commun pour faire de la place en prison pour les nouveaux délinquants numériques. Il est jugé plus important d’assurer les droits des déliquants que la sécurité de ceux qui subissent non seulement leur présence mais leurs actions. » On soulignera ici l’euphémisme outrancier. Inviter à mettre le feu à des hôtels accueillant des réfugiés est présenté comme une hostilité à l’immigration « exprimée trop vertement ».

On retrouve plusieurs niveaux de mensonge ici:

  • La décision de libérer les prisonniers était envisagée avant les émeutes racistes, mais Bock-Côté laisse entendre que la décision est directement motivée par les émeutes.
  • Bock-Côté ne mentionne pas la violence des propos qui ont conduit aux arrestations, laissant croire qu’il s’agit de simples critiques des politiques migratoires.
  • Il ne mentionne pas non plus que les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles aux libérations. C’est doublement mensonger puisqu’il laisse entendre que les libérations anticipées représentaient un risque pour la sécurité de la population. Autrement dit, le gouvernement britannique libérait des criminels dangereux pour enfermer à leur place des prisonniers politiques.

En guise de « référence », Bock-Côté cite un article de Clément Marna dans le Journal du Dimanche, journal connu pour être un véhicule d’idées réactionnaires. L’ironie, c’est que même si l’auteur de l’article présente à tort la décision de libérer les prisonniers comme une décision motivée par la volonté d’emprisonner les participants des émeutes, il ne dit pas un mot sur les « délinquants numériques ». Il s’agit d’un ajout (ou d’une invention) de Bock-Côté.

J’ai mis une trentaine de minutes à contre-vérifier ce mensonge de Bock-Côté. Mais des affirmations gratuites et erronées comme celle-là, il y en a des dizaines. Imaginez le temps requis pour éplucher intégralement un seul volume de Bock-Côté et séparer le vrai du faux. Maintenant, pensez-vous que le lecteur moyen va se donner la peine de faire ce travail de moine? Bien sûr que non. Dans ce cas précis, le lecteur moyen lira que le gouvernement britannique a libéré des criminels dangereux pour enfermer des gens coupables d’avoir émis une opinion politique « dissidente », se dira que ça n’a pas de sens et poursuivra sa lecture. Et bien sûr, on dira que quiconque n’est pas d’accord est endoctriné ou un agent du régime. Voilà comment on radicalise.

Et voilà pourquoi il est impossible de gagner un débat contre Mathieu Bock-Côté. Il vous balancera une pluie de faits et d’anecdotes, certains vrais, certains partiellement vrais et d’autres complètement faux. Dans un débat en personne, vous n’aurez pas le loisir d’aller vérifier si ce qu’il affirme est fondé. Même dans le cas d’un livre, vérifier chaque fait est un mandat impossible. Il le sait et il en profite.

Bock-Côté n’est peut-être pas trumpiste, mais il adhère entièrement à sa doctrine des faits alternatifs. Un mensonge devient vérité si on trouve suffisamment de gens prêts à y croire. Et en 2026, des gens prêts à croire que l’immigration, l’islam et la transidentité sont responsables de tous nos maux, ce n’est pas ce qui manque. Alors quand un homme nous le dit avec de grands mots et de grandes phrases, on se dit « Quel brillant intellectuel! »

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