Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté
L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont probablement raison. En lisant le dernier livre de Bock-Côté, « Les Deux Occidents », j’ai compris pourquoi il était impossible de gagner un débat contre celui que la droite québécoise persiste à considérer comme un grand intellectuel.
Lorsqu’il est temps d’abandonner un débat stérile avec un interlocuteur de mauvaise foi, on dit souvent qu’il est inutile de jouer aux échecs avec un pigeon. L’oiseau se contenterait de renverser les pièces, de couvrir le plateau de ses fientes, puis de se pavaner comme s’il avait gagné. MBC a une stratégie plus subtile. Il déplace cinq de ses pièces avant que son adversaire ait eu le temps d’en déplacer une seule. Il joue si vite qu’on ne se rend même pas compte que quatre de ses cinq coups ne respectent pas les règles. Il déclare « Échec et mat » à un moment complètement aléatoire de la partie. Malgré tout, son public s’extasie. « Wow, quel excellent joueur! »

Je résumerais ainsi la stratégie de l’essayiste:
1. Ne jamais fournir un détail qui n’appuie pas la thèse qu’il veut transmettre et se fier sur l’imaginaire du lecteur pour remplir les cases vides.
Exemple : « Inversement, on l’a vu à l’été 2025, une campagne publicitaire mettant en avant une belle jeune femme blanche, Sydney Sweeney, sera assimilée par la gauche woke à une campagne de propagande au service de la suprématie blanche. » (p. 21)
Bock-Côté n’élabore pas du tout sur cette controverse. Il se garde bien de rappeler qu’au centre de la critique se trouvait le jeu de mots entre « jeans » et « genes ». Pour le lecteur qui n’a pas été témoin de la polémique ou l’a oubliée, la phrase donne l’impression que la « gauche woke » était en colère simplement parce que la vedette de la publicité était une « belle jeune femme blanche ».
Autre exemple : « Dans le même esprit, en Italie, Matteo Salvini s’est retrouvé devant les tribunaux en 2019 pour avoir appliqué son programme de refoulement des migrants – on l’a accusé alors de « séquestration » de personnes, cette accusation permettant de comprendre comment le régime interprétait ceux qui s’éloignaient de ses diktats idéologiques. » (p. 46-47) Séquestration? Une curieuse expression pour décrire le fait de refouler des immigrants à la frontière. La formulation donne l’impression que les tribunaux ont simplement invalidé une diminution des seuils migratoires et présenté le tout d’une manière dramatique.
Dans les faits, le procès de Salvini concernait sa décision d’empêcher 147 personnes, incluant des enfants, de débarquer à Malte après avoir été sauvés d’un naufrage dans les eaux territoriales libyennes. Les migrants en question sont restés coincés 19 jours sur le bateau de sauvetage. Au moment où la cour a ordonné au gouvernement d’accueillir les migrants, certains naufragés étaient désespérés au point de sauter à l’eau pour tenter de rejoindre la côte à la nage. Évidemment, blâmer les tribunaux pour avoir forcé un pays à accueillir des migrants est plus facile que de les blâmer pour avoir forcé un gouvernement à sauver de la faim et de la maladie des enfants qui n’avaient aucun moyen de repartir. Voilà comment on transforme une décision humanitaire en abus de pouvoir de la tyrannie woke.
2. Présenter des affirmations vagues afin d’empêcher toute contre-vérification
Quels sont ces « médias complaisants, même militants » qui nous présentent des « émeutes raciales à grande échelle » comme des « manifestations pacifiques »? D’abord, de quels événements est-il question? Et qui sont ces gens qui considèrent que la transidentité est le « nouveau symbole de l’émancipation »? (p. 22) On n’a pas besoin de préciser ou d’élaborer. L’important est que le lecteur croit que ces événements ont eu lieu et que des personnes importantes défendent ces théories farfelues.
Un livre que vous n’avez pas lu, écrit par des auteurs que vous ne connaissez pas, a été qualifié de transphobe. Ridicule, n’est-ce pas? Des personnalités politiques que vous ne connaissez pas ont été classées à l’extrême droite. Ne trouvez-vous pas ça absurde? La gauche va beaucoup trop loin.
Il est facile de porter de tels jugements quand on mise sur l’ignorance des lecteurs et qu’on ne leur donne aucun renseignement pour leur permettre de se faire leur propre opinion. Combien prendront la peine de s’informer eux-mêmes? Même si le lecteur souhaite s’informer, comment contre-vérifier de vagues affirmations qui font référence à des personnes et à des événements sans les nommer directement?
3. Mentir carrément.
L’auteur s’en donne à coeur joie. Je vais donner un seul exemple et vous comprendrez vite pourquoi je m’y limite.
En 2024-2025, le gouvernement britannique a devancé la libération de 38 000 prisonniers afin d’alléger la surpopulation carcérale, qui provoquait un nombre jamais vu de morts dans les prisons en raison des suicides et des mauvaises conditions sanitaires. La libération conditionnelle pouvait désormais être demandée après avoir purgé 40% de la peine plutôt que 50%. Décision contestable, mais qui s’explique.
Deux précisions importantes:
1) Environ 16 000 des prisonniers libérés purgeaient une peine de moins d’un an.
2) Les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles à cette mesure.
2024-2025, c’est également la période où plusieurs hommes, dont l’humoriste Graham Linehan, ont été arrêtés pour propos haineux et incitations à la violence en ligne. Entre autres, deux hommes ont été arrêtés pour avoir encouragé à mettre le feu aux hôtels accueillant les réfugiés. Linehan a quant à lui invité ses abonnées sur X à agresser les femmes trans si elles en croisaient dans les toilettes.
Voici comment Bock-Côté établit un lien entre les arrestations pour incitation à la haine et la libération des prisonniers: « Le régime s’est alors permis non seulement de sanctionner les responsables de ces actes violents, mais aussi, mais surtout, ceux qui s’étaient permis des messages hostiles à l’immigration sur les réseaux sociaux et qui l’avaient exprimé trop vertement. Le gouvernement Starmer, au Royaume-Uni, a poussé cette logique jusqu’au bout à l’été 2024 en libérant de manière anticipée des criminels de droit commun pour faire de la place en prison pour les nouveaux délinquants numériques. Il est jugé plus important d’assurer les droits des déliquants que la sécurité de ceux qui subissent non seulement leur présence mais leurs actions. » On soulignera ici l’euphémisme outrancier. Inviter à mettre le feu à des hôtels accueillant des réfugiés est présenté comme une hostilité à l’immigration « exprimée trop vertement ».
On retrouve plusieurs niveaux de mensonge ici:
- La décision de libérer les prisonniers était envisagée avant les émeutes racistes, mais Bock-Côté laisse entendre que la décision est directement motivée par les émeutes.
- Bock-Côté ne mentionne pas la violence des propos qui ont conduit aux arrestations, laissant croire qu’il s’agit de simples critiques des politiques migratoires.
- Il ne mentionne pas non plus que les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles aux libérations. C’est doublement mensonger puisqu’il laisse entendre que les libérations anticipées représentaient un risque pour la sécurité de la population. Autrement dit, le gouvernement britannique libérait des criminels dangereux pour enfermer à leur place des prisonniers politiques.
En guise de « référence », Bock-Côté cite un article de Clément Marna dans le Journal du Dimanche, journal connu pour être un véhicule d’idées réactionnaires. L’ironie, c’est que même si l’auteur de l’article présente à tort la décision de libérer les prisonniers comme une décision motivée par la volonté d’emprisonner les participants des émeutes, il ne dit pas un mot sur les « délinquants numériques ». Il s’agit d’un ajout (ou d’une invention) de Bock-Côté.
J’ai mis une trentaine de minutes à contre-vérifier ce mensonge de Bock-Côté. Mais des affirmations gratuites et erronées comme celle-là, il y en a des dizaines. Imaginez le temps requis pour éplucher intégralement un seul volume de Bock-Côté et séparer le vrai du faux. Maintenant, pensez-vous que le lecteur moyen va se donner la peine de faire ce travail de moine? Bien sûr que non. Dans ce cas précis, le lecteur moyen lira que le gouvernement britannique a libéré des criminels dangereux pour enfermer des gens coupables d’avoir émis une opinion politique « dissidente », se dira que ça n’a pas de sens et poursuivra sa lecture. Et bien sûr, on dira que quiconque n’est pas d’accord est endoctriné ou un agent du régime. Voilà comment on radicalise.
Et voilà pourquoi il est impossible de gagner un débat contre Mathieu Bock-Côté. Il vous balancera une pluie de faits et d’anecdotes, certains vrais, certains partiellement vrais et d’autres complètement faux. Dans un débat en personne, vous n’aurez pas le loisir d’aller vérifier si ce qu’il affirme est fondé. Même dans le cas d’un livre, vérifier chaque fait est un mandat impossible. Il le sait et il en profite.
Bock-Côté n’est peut-être pas trumpiste, mais il adhère entièrement à sa doctrine des faits alternatifs. Un mensonge devient vérité si on trouve suffisamment de gens prêts à y croire. Et en 2026, des gens prêts à croire que l’immigration, l’islam et la transidentité sont responsables de tous nos maux, ce n’est pas ce qui manque. Alors quand un homme nous le dit avec de grands mots et de grandes phrases, on se dit « Quel brillant intellectuel! »




















