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  • Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté
    L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont
     

Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté

4 mars 2026 à 14:44

L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont probablement raison. En lisant le dernier livre de Bock-Côté, « Les Deux Occidents », j’ai compris pourquoi il était impossible de gagner un débat contre celui que la droite québécoise persiste à considérer comme un grand intellectuel.

Lorsqu’il est temps d’abandonner un débat stérile avec un interlocuteur de mauvaise foi, on dit souvent qu’il est inutile de jouer aux échecs avec un pigeon. L’oiseau se contenterait de renverser les pièces, de couvrir le plateau de ses fientes, puis de se pavaner comme s’il avait gagné. MBC a une stratégie plus subtile. Il déplace cinq de ses pièces avant que son adversaire ait eu le temps d’en déplacer une seule. Il joue si vite qu’on ne se rend même pas compte que quatre de ses cinq coups ne respectent pas les règles. Il déclare « Échec et mat » à un moment complètement aléatoire de la partie. Malgré tout, son public s’extasie. « Wow, quel excellent joueur! »

Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents: de la contre-révolution trumpiste à la dérive néosoviétique de l’Europe occidentale, Presses de la Cité, 2025.

Je résumerais ainsi la stratégie de l’essayiste:
1. Ne jamais fournir un détail qui n’appuie pas la thèse qu’il veut transmettre et se fier sur l’imaginaire du lecteur pour remplir les cases vides.
Exemple : « Inversement, on l’a vu à l’été 2025, une campagne publicitaire mettant en avant une belle jeune femme blanche, Sydney Sweeney, sera assimilée par la gauche woke à une campagne de propagande au service de la suprématie blanche. » (p. 21)
Bock-Côté n’élabore pas du tout sur cette controverse. Il se garde bien de rappeler qu’au centre de la critique se trouvait le jeu de mots entre « jeans » et « genes ». Pour le lecteur qui n’a pas été témoin de la polémique ou l’a oubliée, la phrase donne l’impression que la « gauche woke » était en colère simplement parce que la vedette de la publicité était une « belle jeune femme blanche ».

Autre exemple : « Dans le même esprit, en Italie, Matteo Salvini s’est retrouvé devant les tribunaux en 2019 pour avoir appliqué son programme de refoulement des migrants – on l’a accusé alors de « séquestration » de personnes, cette accusation permettant de comprendre comment le régime interprétait ceux qui s’éloignaient de ses diktats idéologiques. » (p. 46-47) Séquestration? Une curieuse expression pour décrire le fait de refouler des immigrants à la frontière. La formulation donne l’impression que les tribunaux ont simplement invalidé une diminution des seuils migratoires et présenté le tout d’une manière dramatique.

Dans les faits, le procès de Salvini concernait sa décision d’empêcher 147 personnes, incluant des enfants, de débarquer à Malte après avoir été sauvés d’un naufrage dans les eaux territoriales libyennes. Les migrants en question sont restés coincés 19 jours sur le bateau de sauvetage. Au moment où la cour a ordonné au gouvernement d’accueillir les migrants, certains naufragés étaient désespérés au point de sauter à l’eau pour tenter de rejoindre la côte à la nage. Évidemment, blâmer les tribunaux pour avoir forcé un pays à accueillir des migrants est plus facile que de les blâmer pour avoir forcé un gouvernement à sauver de la faim et de la maladie des enfants qui n’avaient aucun moyen de repartir. Voilà comment on transforme une décision humanitaire en abus de pouvoir de la tyrannie woke.

2. Présenter des affirmations vagues afin d’empêcher toute contre-vérification
Quels sont ces « médias complaisants, même militants » qui nous présentent des « émeutes raciales à grande échelle » comme des « manifestations pacifiques »? D’abord, de quels événements est-il question? Et qui sont ces gens qui considèrent que la transidentité est le « nouveau symbole de l’émancipation »? (p. 22) On n’a pas besoin de préciser ou d’élaborer. L’important est que le lecteur croit que ces événements ont eu lieu et que des personnes importantes défendent ces théories farfelues.

Un livre que vous n’avez pas lu, écrit par des auteurs que vous ne connaissez pas, a été qualifié de transphobe. Ridicule, n’est-ce pas? Des personnalités politiques que vous ne connaissez pas ont été classées à l’extrême droite. Ne trouvez-vous pas ça absurde? La gauche va beaucoup trop loin.

Il est facile de porter de tels jugements quand on mise sur l’ignorance des lecteurs et qu’on ne leur donne aucun renseignement pour leur permettre de se faire leur propre opinion. Combien prendront la peine de s’informer eux-mêmes? Même si le lecteur souhaite s’informer, comment contre-vérifier de vagues affirmations qui font référence à des personnes et à des événements sans les nommer directement?

3. Mentir carrément.
L’auteur s’en donne à coeur joie. Je vais donner un seul exemple et vous comprendrez vite pourquoi je m’y limite.

En 2024-2025, le gouvernement britannique a devancé la libération de 38 000 prisonniers afin d’alléger la surpopulation carcérale, qui provoquait un nombre jamais vu de morts dans les prisons en raison des suicides et des mauvaises conditions sanitaires. La libération conditionnelle pouvait désormais être demandée après avoir purgé 40% de la peine plutôt que 50%. Décision contestable, mais qui s’explique.
Deux précisions importantes:
1) Environ 16 000 des prisonniers libérés purgeaient une peine de moins d’un an.
2) Les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles à cette mesure.
2024-2025, c’est également la période où plusieurs hommes, dont l’humoriste Graham Linehan, ont été arrêtés pour propos haineux et incitations à la violence en ligne. Entre autres, deux hommes ont été arrêtés pour avoir encouragé à mettre le feu aux hôtels accueillant les réfugiés. Linehan a quant à lui invité ses abonnées sur X à agresser les femmes trans si elles en croisaient dans les toilettes.

Voici comment Bock-Côté établit un lien entre les arrestations pour incitation à la haine et la libération des prisonniers: « Le régime s’est alors permis non seulement de sanctionner les responsables de ces actes violents, mais aussi, mais surtout, ceux qui s’étaient permis des messages hostiles à l’immigration sur les réseaux sociaux et qui l’avaient exprimé trop vertement. Le gouvernement Starmer, au Royaume-Uni, a poussé cette logique jusqu’au bout à l’été 2024 en libérant de manière anticipée des criminels de droit commun pour faire de la place en prison pour les nouveaux délinquants numériques. Il est jugé plus important d’assurer les droits des déliquants que la sécurité de ceux qui subissent non seulement leur présence mais leurs actions. » On soulignera ici l’euphémisme outrancier. Inviter à mettre le feu à des hôtels accueillant des réfugiés est présenté comme une hostilité à l’immigration « exprimée trop vertement ».

On retrouve plusieurs niveaux de mensonge ici:

  • La décision de libérer les prisonniers était envisagée avant les émeutes racistes, mais Bock-Côté laisse entendre que la décision est directement motivée par les émeutes.
  • Bock-Côté ne mentionne pas la violence des propos qui ont conduit aux arrestations, laissant croire qu’il s’agit de simples critiques des politiques migratoires.
  • Il ne mentionne pas non plus que les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles aux libérations. C’est doublement mensonger puisqu’il laisse entendre que les libérations anticipées représentaient un risque pour la sécurité de la population. Autrement dit, le gouvernement britannique libérait des criminels dangereux pour enfermer à leur place des prisonniers politiques.

En guise de « référence », Bock-Côté cite un article de Clément Marna dans le Journal du Dimanche, journal connu pour être un véhicule d’idées réactionnaires. L’ironie, c’est que même si l’auteur de l’article présente à tort la décision de libérer les prisonniers comme une décision motivée par la volonté d’emprisonner les participants des émeutes, il ne dit pas un mot sur les « délinquants numériques ». Il s’agit d’un ajout (ou d’une invention) de Bock-Côté.

J’ai mis une trentaine de minutes à contre-vérifier ce mensonge de Bock-Côté. Mais des affirmations gratuites et erronées comme celle-là, il y en a des dizaines. Imaginez le temps requis pour éplucher intégralement un seul volume de Bock-Côté et séparer le vrai du faux. Maintenant, pensez-vous que le lecteur moyen va se donner la peine de faire ce travail de moine? Bien sûr que non. Dans ce cas précis, le lecteur moyen lira que le gouvernement britannique a libéré des criminels dangereux pour enfermer des gens coupables d’avoir émis une opinion politique « dissidente », se dira que ça n’a pas de sens et poursuivra sa lecture. Et bien sûr, on dira que quiconque n’est pas d’accord est endoctriné ou un agent du régime. Voilà comment on radicalise.

Et voilà pourquoi il est impossible de gagner un débat contre Mathieu Bock-Côté. Il vous balancera une pluie de faits et d’anecdotes, certains vrais, certains partiellement vrais et d’autres complètement faux. Dans un débat en personne, vous n’aurez pas le loisir d’aller vérifier si ce qu’il affirme est fondé. Même dans le cas d’un livre, vérifier chaque fait est un mandat impossible. Il le sait et il en profite.

Bock-Côté n’est peut-être pas trumpiste, mais il adhère entièrement à sa doctrine des faits alternatifs. Un mensonge devient vérité si on trouve suffisamment de gens prêts à y croire. Et en 2026, des gens prêts à croire que l’immigration, l’islam et la transidentité sont responsables de tous nos maux, ce n’est pas ce qui manque. Alors quand un homme nous le dit avec de grands mots et de grandes phrases, on se dit « Quel brillant intellectuel! »

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  • Demain?
    La majorité des générations d’hier, entretenaient un imaginaire collectif à propos du futur : voitures volantes, trottoirs électriques, voyages interplanétaires, etc. Ce futur était juste là devant eux, presque tangible. Qu’on y ait cru ou pas, toutes et tous étayaient leurs prémonitions de ce que serait le monde après les années 2000. Le progrès était, dès lors, souhaité et souhaitable. Où en sommes-nous aujourd’hui? De nos jours, les doux rêveurs doivent avoir déchanté. Le constat est ca
     

Demain?

19 février 2026 à 07:22

La majorité des générations d’hier, entretenaient un imaginaire collectif à propos du futur : voitures volantes, trottoirs électriques, voyages interplanétaires, etc. Ce futur était juste là devant eux, presque tangible. Qu’on y ait cru ou pas, toutes et tous étayaient leurs prémonitions de ce que serait le monde après les années 2000. Le progrès était, dès lors, souhaité et souhaitable.

Où en sommes-nous aujourd’hui?

De nos jours, les doux rêveurs doivent avoir déchanté. Le constat est catastrophique : sept des neuf limites pour soutenir la vie sur Terre sont dépassées1, le fascisme aux États-Unis devient de plus en plus virulent et décomplexé, le dernier rapport du WWF fait état d’une perte de 73 % de la biomasse des mammifères2, chaque année nous tuons plus d’êtres vivants sentients qu’il n’a existé d’humains depuis trois millions d’années3, tandis que des milliers d’humains meurent de faim et de soif – chaque jour! Ce qui est ubuesque, c’est que nous voulons rendre le « nécrocène4 » durable. Est-ce vraiment ce qu’on souhaite? Il serait peut-être subtil de se poser la question : « Vers où voulons-nous aller? » Puisqu’habiter la chute n’est absolument pas à mon sens synonyme de progrès. Et si, à titre d’hypothèse, nous nous étions fourvoyés et que le progrès se caractérisait plutôt par notre capacité à faire monde avec l’Autre, à aimer, à créer du commun et à être en symbiose avec l’écosystème?

Alors, où va-t-on?

L’imaginaire collectif s’est aujourd’hui étiolé, il a perdu son côté mélioratif. Les timides esquisses d’un demain s’apparentent bien plus à un Wall-E ou à un Mad Max qu’à un Star Wars sans sabre laser (bien que Trump corresponde parfaitement à la version wish de l’empereur Palpatine). Bien conscients de l’échec flagrant de nos construits, nous devrions étreindre toute ébauche de divergence, tout effluve de différence : nous devrions faire de l’Autre notre muse et non pas notre appréhension. Néanmoins, une certaine tendance à s’engluer dans l’obsession identitaire s’exacerbe dans la doxa : éructer la haine de tout Autre devient peu à peu normé. Le moindre schème d’altérité est dédaigné, comme on dédaigne un parasite s’attaquant à l’égide de notre confort obscène. La contingence de nos construits n’est pas même mise en question, alors qu’on perçoit pourtant très bien que la tour de Babel civilisationnelle, ayant la hauteur de notre suffisance, est en train de s’écrouler. L’extermination délibérée de la vie sur Terre et la montée du fascisme aux États-Unis en témoignent assez bien et ce n’est pas sans conséquence ici. En effet, une certaine dérive de la fenêtre d’Overton se fait sentir peu à peu au Québec et ailleurs. Peut-être que notre imaginaire collectif nourrit cette croyance conservatrice que ça va continuer indéfiniment, qu’on va pouvoir édulcorer la chute et ne jamais s’écraser.

Ne soyons pas défaitistes pour autant, je crois a contrario que nous devons mettre de côté nos différends et comprendre que la diversité est ce qui fait notre force, que l’identité ne peut se perdre mais qu’elle évolue au gré des extériorités avec lesquelles elle entre en symbiose. La convivialité et les échanges sont primordiaux pour penser un nouveau monde et a fortiori inhiber la droitisation idéologique. Avant de se demander vers où nous voulons aller, je crois qu’il faut se questionner sur ce que nous voulons réellement; j’ose penser que pour ça il faut se parler, coopérer, co-construire, co-désirer : il faut un vivre-ensemble pour créer un futur ensemble. Ce qui a réellement du sens pour nous s’inscrit en exergue de notre devenir. Soyons finalement poreux à l’idée que l’Occident n’a rien d’enviable, encore moins de téléologique. L’inspiration doit inéluctablement être extrinsèque… « L’imagination est une forme d’hospitalité, [en ce qu’elle] nous permet d’accueillir ce qui, dans le sentiment du présent, aiguise un appétit à l’altérité5. »

Nous avons l’occasion aujourd’hui – et peut-être même le devoir – d’imaginer un lendemain radicalement autre, l’occasion de faire éclore un ailleurs dans l’ici. L’éclosion pourrait — ou plutôt « devrait » constatant la déréliction de l’Occident — s’inspirer des autres manières d’habiter la Terre, puisque notre culture n’est qu’un atoll dans l’archipel des manières d’être au monde.

« Il ne suffit pas que le monde soit beau, encore faut-il daigner s’en réjouir6. »

Quel que soit ce nouveau paradigme, il devra, selon moi, être en adéquation avec ce qui a réellement du sens pour toute la communauté des vivants. La question est de savoir si nous aurons la sagacité de nous unir et d’apprendre à voir dans les yeux de l’Autre. Cet imaginaire devra à mon sens être perspectiviste : un rêve symbiotique résultant de la confluence onirique de tous les vivants.

Et vous, rêvez-vous demain?

1.Marianne Desautels-Marissal, « Avec les océans de plus en plus acides, la 7e “limite planétaire” est franchie », Radio-Canada, 24 septembre 2025, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2194850/acidite-oceans-planetary-health-check

2.WWF, Rapport Planète vivante 2024 – Un système en péril, Suisse.

3.L214, « Animaux abattus dans le monde », 2022, https://www.l214.com/animaux/chiffres-cles/statistiques-nombre-animaux-abattus-monde-viande/

4.Terme de Justin McBrien pour décrire une époque caractérisée par la mort, l’extinction et la destruction systémique, liée à l’accumulation capitaliste.

5.P. Boucheron, Ce que peut l’histoire. Leçon inaugurale prononcée le 17 décembre 2015 au Collège de France, Points, 2021, 54 p.

6.Alexandre Grothendieck, Récoltes et Semailles. Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien, Gallimard, 2023.

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  • Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »
    Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur. Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut
     

Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »

16 décembre 2025 à 05:48

Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur.

Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut que les numéros de page ne soient pas exacts.

Parlons de la forme d’abord. Ce livre aurait pu facilement être réduit du tiers, voire de la moitié de son texte, sans perdre de son contenu. Répondant à Roméo Dallaire qui lui demandait comment ses étudiants pouvaient prendre des notes pendant ses cours à l’université, Bock-Côté expliquait qu’il répétait plusieurs fois la même idée dans des termes différents. La méthode pédagogique a ses mérites, mais c’est également la technique employée dans ce livre. L’auteur peut répéter la même idée dans deux, trois, quatre, cinq phrases consécutives. Répétition, reformulation, accentuation, dramatisation… Cela n’ajoute rien au contenu de l’argument, mais le martèlement facilite sans doute la pénétration de l’idée de base dans le cerveau du lecteur.

Le texte est à l’image du titre: une dramatisation excessive. Les termes totalitarisme, communisme, wokisme, fondamentalisme, régime diversitaire et bien d’autres sont employés tout au long du livre sans jamais être définis. L’auteur a compris qu’il vaut mieux laisser le lecteur se faire ses propres définitions. Il ne peut s’agir que d’une malhonnêteté intentionnelle de la part de MBC, puisque lui-même reproche à ses adversaires de mal employer la désignation d’extrême droite, qu’ils ne prennent pas la peine de définir et utilisent comme une étiquette fourre-tout. Visiblement, l’auteur ne réalise pas (ou feint d’ignorer) l’ironie de reprocher à la gauche d’employer abusivement l’étiquette extrême droite dans un livre intitulé « Le totalitarisme sans le goulag ».

Bock-Côté croit que l’extrême droite ne réfère à rien puisque sa définition varie dans le temps et l’espace. L’extrême droite allemande des années 1930 n’est évidemment pas identique à l’extrême droite française des années 2020. C’est la preuve que le concept est indéfinissable. Par conséquent, on devrait se passer de l’utiliser si on est le moindrement honnête intellectuellement. En revanche, MBC arrive à offrir une définition universelle et intemporelle de la gauche. Il s’agit simplement du « rejet » de la « civilisation occidentale traditionnelle ». (p. 34) Ce qu’on appelle extrême droite engloberait donc tout ce qui cherche à résister à l’effondrement des « sociétés occidentales » aux mains du « régime diversitaire ». (p. 55)

Il faut le reconnaître: MBC a le sens de la formule dramatique : « L’utopie diversitaire est de cette nature: seuls des hommes retardés, qu’il faut accompagner le temps qu’ils voient la lumière, et des hommes mauvais, qu’il faut combattre sans pitié, peuvent ne pas renaître au monde à travers elle. » (p. 58) C’est que la dramatisation est essentielle au discours bock-côtesque présentant l’homme blanc traditionnel comme une victime de ce nouveau monde. L’auteur nous partage, par exemple, la détresse profonde de cet homme dépassé par le concept de « cisgenre », qui le pousse à se reclure de peur de contredire la nouvelle idéologie dominante, qui l’éloigne de ses enfants qui eux adhèrent à cette nouvelle façon de parler et l’amène à se désintéresser de la chose politique. Tout ça parce qu’un nouveau mot a fait son apparition. Heureusement que Bock-Côté est né en 1980 et pas en 1930. Il n’aurait jamais survécu à l’apparition du vocable « Québécois » remplaçant « Canadien-français » dans le discours populaire.

La thèse du livre est ainsi formulée par l’auteur: « Ce n’est pas « l’extrême-droite », entité politique fantômatique et catégorie indéfinissable, qui menace notre démocratie, mais bien plutôt l’usage que le régime diversitaire fait du concept d’extrême-droite pour frapper d’interdit, censurer ou fasciser toute forme de dissidence. » À aucun moment, l’auteur n’appuie son opinion sur le caractère inoffensif de ce qu’on appelle l’extrême droite. Il ne réfute pas les accusations. Il se contente de les énumérer, de les caricaturer et de les nier. Les adversaires d’Éric Zemmour qui l’associent à l’extrême droite montrent qu’ils ont forcément tort puisqu’ils le comparent à Philippe Pétain, qui a collaboré avec les nazis. Cela suffit à démontrer que leurs accusations n’ont aucun fondement, n’est-ce pas?

On comprend que Bock-Côté s’attaque uniquement au « totalitarisme » de la gauche et non à celui de la droite puisque l’objectif est de montrer le danger du premier. Cependant, son obstination à fermer les yeux sur tous les travers de sa propre famille idéologique mine une bonne partie de son argumentation. On pourrait, à la limite, l’accuser de projection, puisque la droite est coupable des mêmes écueils dont il accuse la gauche.

L’an dernier, j’ai fait un pastiche d’une chronique de Bock-Côté. En remplaçant seulement quelques mots, je transformais sa critique du wokisme en critique de son nationalisme identitaire et le texte était parfaitement cohérent. Si j’avais beaucoup de temps à perdre, je pourrais faire le même exercice avec ce livre. Prenons ce passage où MBC critique l’emploi du vocable extrême-droite par ses adversaires: « Le problème est reconnu par ceux qui s’y consacrent: l’extrême-droite est un concept qui sert davantage à décrier qu’à décrire. Il est péjoratif, connoté négativement. (…) Nul ne s’en réclame, d’ailleurs. Ce terme ne permet pas de se positionner politiquement, mais de positionner ses adversaires. Il ne s’agit pas d’un étendard brandi pour mobiliser des troupes, une armée, mais d’un repoussoir absolu. » (p. 26) Il suffit de remplacer « extrême-droite » par « wokisme » pour retourner l’argument contre son auteur.

Ce refus de se regarder dans le miroir enlève toute crédibilité à certaines démonstrations. Comment peut-on faire le procès de l’ancienne administration de Twitter, en l’accusant d’avoir été un instrument de propagande de gauche, sans même effleurer l’utilisation qu’Elon Musk en a fait depuis son achat? (p. 93-94) On comprend que ce ne sont pas les méthodes qui importent à Bock-Côté, mais le camp par lequel elles sont utilisées.

La raison est simple: Bock-Côté est convaincu de se battre pour « la vérité ». Malgré toutes ses dénonciations de ses adversaires croyant détenir le monopole de la vertu, notre docteur en sociologie manifeste la même conviction d’être dans le seul camp dont les idées méritent d’être défendues. À la droite se trouve la vérité, à la gauche se trouve le mensonge. Je ne caricature pas. Ce sont les mots de l’auteur: « Plus le récit du vivre-ensemble diversitaire se fracture au quotidien, plus il doit se maintenir de force, en condamnant à la vindicte publique ceux qui osent rappeler que la réalité existe. » L’auteur emploie également l’expression « sens commun » pour désigner son école de pensée, celle qui est réfractaire à la théorie du genre ou au concept de racisme systémique. Par conséquent, la propagande et la censure de droite sont justifiées. Elles défendent la vérité, le sens commun, le bien.

Le sophisme préféré de Bock-Côté est celui de la pente glissante. Une grande partie de l’argumentation repose là-dessus. Bock-Côté est un grand admirateur de George Orwell, qu’il cite à maintes reprises dans son essai, histoire de nous faire croire que nous jouons sans le savoir dans 1984. L’auteur avouant candidement adhérer à la thèse du grand remplacement, il ne faut pas s’étonner de voir des théories du complot disséminées un peu partout dans l’ouvrage. Ainsi, l’écriture inclusive ne vise pas le respect des femmes et des minorités, mais l’exclusion des conservateurs: « L’écriture inclusive impose un langage qui ne sera compris vraiment que par les apparatchiks du régime, ce qui permet de reproduire la distinction entre les membres du parti intérieur et ceux qui se contentent de suivre ses consignes de l’extérieur. » Bock-Côté va encore plus loin en nous prévenant que l’écriture inclusive « réduit les facultés cognitives et mentales de ceux qui l’emploient » (p. 85-86). Cette affirmation ne s’appuie évidemment sur aucune référence. L’important, c’est d’y croire.

Autre exemple de pente savonneuse: La loi contre la haine irlandaise adoptée en 2023 « pourrait, à terme, donner aux pouvoirs publics la possibilité de pénétrer dans les bibliothèques et les ordinateurs du commun des mortels, le fait d’avoir chez soi un livre proscrit pouvant éventuellement être assimilé, tôt ou tard, à la possession de documents relevant de la pornographie juvénile. » Toutes les lois deviennent nocives avec un raisonnement comme celui-là. Je pourrais critiquer la Loi sur la laïcité de l’État en employant la même phrase, sans changer un seul mot. Parce que qu’est-ce qui nous dit que la prochaine étape n’est pas la perquisition des foyers pour trouver un exemplaire du Coran? Oui, c’est ridicule. On ne peut pas juger une loi en fonction de ce qui pourrait arriver si le gouvernement décide un jour d’aller « plus loin ».

On atteint le summum de la pente glissante lorsque Bock-Côté cite un article de 2012 portant sur la « castration chimique des émotions haineuses », question de laisser le lecteur trembler à l’idée que le gouvernement envisage de vacciner les citoyens contre les préjugés. (p. 107) Une théorie du complot qui doit avoir son effet auprès des antivaxx n’ayant jamais surmonté le traumatisme des mesures sanitaires. Mais Bock-Côté n’en parle même pas comme d’une théorie farfelue ou dystopique: « Le Meilleur des mondes était une lecture d’anticipation. Aujourd’hui, nous y sommes. » Nous y sommes? C’est une des pentes les plus glissantes que j’aie vues dans un livre.
Prémisse: Il y a 12 ans, des scientifiques ont formulé l’hypothèse qu’abaisser le rythme cardiaque pourrait réduire le racisme, donc qu’on pourrait possiblement développer un vaccin contre le racisme.
Pré-supposé martelé tout au long du livre: Les démocraties occidentales sont prêtes à employer absolument tous les moyens pour imposer l’idéologie diversitaire.
Conclusion de MBC: Bientôt les gouvernements nous imposeront des injections afin d’altérer artificiellement nos cerveaux et tuer dans l’oeuf la pensée dissidente.
Qu’on puisse lire un pareil raisonnement et juger son auteur comme un grand intellectuel, cela me dépasse.

L’argumentation de Bock-Côté ne se distingue pas vraiment de la rhétorique de la droite populiste. D’abord, caricaturer et diaboliser la position adverse: toute personne ne partageant pas les craintes nationalistes à l’égard de l’immigration sont en faveur d’une immigration illimitée et incontrôlée dont le but à long terme est de faire disparaître la civilisation occidentale. Ensuite, présenter sa position comme étant la seule raisonnable en l’édulcorant: parler d’incompatibilité culturelle ou civilisationnelle pour rejeter l’immigration non-Européenne est une simple critique des politiques d’immigration. Le discours islamophobe n’est qu’un « rejet » de l’idéologie multiculturaliste. Accuser les personnes trans de vouloir endoctriner ou même de « groomer » les enfants n’est qu’une « critique de la théorie du genre ». (p. 105-106)

Les arguments de Bock-Côté sont impossibles à démonter. Pas parce qu’ils sont intellectuellement solides, mais parce que leur auteur nie d’avance la validité de ses critiques.

MBC vomit le monde universitaire qui a osé ne pas lui faire de place. Ainsi, se référer à la littérature scientifique pour défendre une thèse devient un « argument d’autorité » (p. 26). Il place entre guillemets le mot « chercheur » pour désigner tout universitaire osant contredire ses thèses, notamment celle du grand remplacement (p. 67). La transidentité est qualifiée de « fantasme ». (p. 106) Les changements climatiques ne sont que des « hallucinations apocalyptiques ». (p. 130) D’un côté se trouve la vérité accessible au commun des mortels (via les médias auxquels MBC collabore). De l’autre, des universitaires dans leur tour d’ivoire qui distillent et blindent le mensonge tels les fonctionnaires du ministère de la Vérité dans 1984.

Bock-Côté ne demande pas de censurer les consensus scientifiques qu’il rejette, mais il exige que les théories auxquelles il adhère soient jugées tout aussi valables, peu importe leur absence de fondement. Il devrait être permis, par exemple, de nier les sévices subis par les Autochtones dans les pensionnats canadiens et d’accuser les victimes de mentir. (p. 101-102) Chacun a droit à son opinion, après tout, même dans un contexte professionnel. Ainsi, le droit des enseignants et des médecins à réfuter la théorie du genre devrait primer sur le droit des élèves et des patients trans à se sentir respectés et en sécurité (p. 106).

Mathieu Bock-Côté refuse catégoriquement qu’une idée politique puisse être bannie de l’espace public, si violente soit-elle. Cela reviendrait à « bannir l’opposition politique ». (p. 98) Le raisonnement est toujours le même: proscrire une opinion entraîne le risque de la pensée unique. Selon ce raisonnement, bannir le Parti nazi de l’Allemagne d’après-guerre était une erreur.

« Oh! Point Godwin! Point Godwin! Je t’ai cassé! » Bravo, voici un biscuit. Maintenant, laisse discuter les adultes.

Oui, je compare l’extrême droite française au nazisme. Il n’y a pas grand différence entre le discours nazi de l’entre-deux-guerres, qui prônait l’effacement du judaïsme et l’émigration des Juifs d’Allemagne (il était alors question d’émigration et non d’extermination), et le discours de l’extrême droite française, qui prône l’effacement de l’islam et la « remigration » des Français de souche extra-européenne. Le discours est moins guerrier, mais la finalité est la même.

Jonathan Durand-Folco a bien expliqué comment MBC a contribué à normaliser des idées de droite toujours plus radicales depuis 15 ans. Ce livre est un instrument parmi d’autres pour convaincre ses lecteurs que leurs peurs sont fondées, que leur ennemi est omniprésent et qu’ils doivent le combattre. C’est d’ailleurs sur un appel à la résistance que se termine l’ouvrage tout en préparant le terrain pour le prochain opus, puisque Bock-Côté parle déjà de la « soviétisation » de l’Union européenne.

Je vois moins dans ce livre un outil pour diffuser les idées de l’auteur qu’un instrument de radicalisation. Je ne vois pas comment une personne qui ne serait pas déjà convaincue que la gauche domine le monde pourrait adhérer à l’univers parallèle dépeint ici par Mathieu Bock-Côté. Un monde dans lequel les idées de l’auteur sont bannies et cause de « peine de mort sociale » pour quiconque ose les formuler. Comme j’aimerais être censuré et exclus au même niveau que MBC!

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  • Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »
    Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur. Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut
     

Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »

16 décembre 2025 à 05:48

Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur.

Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut que les numéros de page ne soient pas exacts.

Parlons de la forme d’abord. Ce livre aurait pu facilement être réduit du tiers, voire de la moitié de son texte, sans perdre de son contenu. Répondant à Roméo Dallaire qui lui demandait comment ses étudiants pouvaient prendre des notes pendant ses cours à l’université, Bock-Côté expliquait qu’il répétait plusieurs fois la même idée dans des termes différents. La méthode pédagogique a ses mérites, mais c’est également la technique employée dans ce livre. L’auteur peut répéter la même idée dans deux, trois, quatre, cinq phrases consécutives. Répétition, reformulation, accentuation, dramatisation… Cela n’ajoute rien au contenu de l’argument, mais le martèlement facilite sans doute la pénétration de l’idée de base dans le cerveau du lecteur.

Le texte est à l’image du titre: une dramatisation excessive. Les termes totalitarisme, communisme, wokisme, fondamentalisme, régime diversitaire et bien d’autres sont employés tout au long du livre sans jamais être définis. L’auteur a compris qu’il vaut mieux laisser le lecteur se faire ses propres définitions. Il ne peut s’agir que d’une malhonnêteté intentionnelle de la part de MBC, puisque lui-même reproche à ses adversaires de mal employer la désignation d’extrême droite, qu’ils ne prennent pas la peine de définir et utilisent comme une étiquette fourre-tout. Visiblement, l’auteur ne réalise pas (ou feint d’ignorer) l’ironie de reprocher à la gauche d’employer abusivement l’étiquette extrême droite dans un livre intitulé « Le totalitarisme sans le goulag ».

Bock-Côté croit que l’extrême droite ne réfère à rien puisque sa définition varie dans le temps et l’espace. L’extrême droite allemande des années 1930 n’est évidemment pas identique à l’extrême droite française des années 2020. C’est la preuve que le concept est indéfinissable. Par conséquent, on devrait se passer de l’utiliser si on est le moindrement honnête intellectuellement. En revanche, MBC arrive à offrir une définition universelle et intemporelle de la gauche. Il s’agit simplement du « rejet » de la « civilisation occidentale traditionnelle ». (p. 34) Ce qu’on appelle extrême droite engloberait donc tout ce qui cherche à résister à l’effondrement des « sociétés occidentales » aux mains du « régime diversitaire ». (p. 55)

Il faut le reconnaître: MBC a le sens de la formule dramatique : « L’utopie diversitaire est de cette nature: seuls des hommes retardés, qu’il faut accompagner le temps qu’ils voient la lumière, et des hommes mauvais, qu’il faut combattre sans pitié, peuvent ne pas renaître au monde à travers elle. » (p. 58) C’est que la dramatisation est essentielle au discours bock-côtesque présentant l’homme blanc traditionnel comme une victime de ce nouveau monde. L’auteur nous partage, par exemple, la détresse profonde de cet homme dépassé par le concept de « cisgenre », qui le pousse à se reclure de peur de contredire la nouvelle idéologie dominante, qui l’éloigne de ses enfants qui eux adhèrent à cette nouvelle façon de parler et l’amène à se désintéresser de la chose politique. Tout ça parce qu’un nouveau mot a fait son apparition. Heureusement que Bock-Côté est né en 1980 et pas en 1930. Il n’aurait jamais survécu à l’apparition du vocable « Québécois » remplaçant « Canadien-français » dans le discours populaire.

La thèse du livre est ainsi formulée par l’auteur: « Ce n’est pas « l’extrême-droite », entité politique fantômatique et catégorie indéfinissable, qui menace notre démocratie, mais bien plutôt l’usage que le régime diversitaire fait du concept d’extrême-droite pour frapper d’interdit, censurer ou fasciser toute forme de dissidence. » À aucun moment, l’auteur n’appuie son opinion sur le caractère inoffensif de ce qu’on appelle l’extrême droite. Il ne réfute pas les accusations. Il se contente de les énumérer, de les caricaturer et de les nier. Les adversaires d’Éric Zemmour qui l’associent à l’extrême droite montrent qu’ils ont forcément tort puisqu’ils le comparent à Philippe Pétain, qui a collaboré avec les nazis. Cela suffit à démontrer que leurs accusations n’ont aucun fondement, n’est-ce pas?

On comprend que Bock-Côté s’attaque uniquement au « totalitarisme » de la gauche et non à celui de la droite puisque l’objectif est de montrer le danger du premier. Cependant, son obstination à fermer les yeux sur tous les travers de sa propre famille idéologique mine une bonne partie de son argumentation. On pourrait, à la limite, l’accuser de projection, puisque la droite est coupable des mêmes écueils dont il accuse la gauche.

L’an dernier, j’ai fait un pastiche d’une chronique de Bock-Côté. En remplaçant seulement quelques mots, je transformais sa critique du wokisme en critique de son nationalisme identitaire et le texte était parfaitement cohérent. Si j’avais beaucoup de temps à perdre, je pourrais faire le même exercice avec ce livre. Prenons ce passage où MBC critique l’emploi du vocable extrême-droite par ses adversaires: « Le problème est reconnu par ceux qui s’y consacrent: l’extrême-droite est un concept qui sert davantage à décrier qu’à décrire. Il est péjoratif, connoté négativement. (…) Nul ne s’en réclame, d’ailleurs. Ce terme ne permet pas de se positionner politiquement, mais de positionner ses adversaires. Il ne s’agit pas d’un étendard brandi pour mobiliser des troupes, une armée, mais d’un repoussoir absolu. » (p. 26) Il suffit de remplacer « extrême-droite » par « wokisme » pour retourner l’argument contre son auteur.

Ce refus de se regarder dans le miroir enlève toute crédibilité à certaines démonstrations. Comment peut-on faire le procès de l’ancienne administration de Twitter, en l’accusant d’avoir été un instrument de propagande de gauche, sans même effleurer l’utilisation qu’Elon Musk en a fait depuis son achat? (p. 93-94) On comprend que ce ne sont pas les méthodes qui importent à Bock-Côté, mais le camp par lequel elles sont utilisées.

La raison est simple: Bock-Côté est convaincu de se battre pour « la vérité ». Malgré toutes ses dénonciations de ses adversaires croyant détenir le monopole de la vertu, notre docteur en sociologie manifeste la même conviction d’être dans le seul camp dont les idées méritent d’être défendues. À la droite se trouve la vérité, à la gauche se trouve le mensonge. Je ne caricature pas. Ce sont les mots de l’auteur: « Plus le récit du vivre-ensemble diversitaire se fracture au quotidien, plus il doit se maintenir de force, en condamnant à la vindicte publique ceux qui osent rappeler que la réalité existe. » L’auteur emploie également l’expression « sens commun » pour désigner son école de pensée, celle qui est réfractaire à la théorie du genre ou au concept de racisme systémique. Par conséquent, la propagande et la censure de droite sont justifiées. Elles défendent la vérité, le sens commun, le bien.

Le sophisme préféré de Bock-Côté est celui de la pente glissante. Une grande partie de l’argumentation repose là-dessus. Bock-Côté est un grand admirateur de George Orwell, qu’il cite à maintes reprises dans son essai, histoire de nous faire croire que nous jouons sans le savoir dans 1984. L’auteur avouant candidement adhérer à la thèse du grand remplacement, il ne faut pas s’étonner de voir des théories du complot disséminées un peu partout dans l’ouvrage. Ainsi, l’écriture inclusive ne vise pas le respect des femmes et des minorités, mais l’exclusion des conservateurs: « L’écriture inclusive impose un langage qui ne sera compris vraiment que par les apparatchiks du régime, ce qui permet de reproduire la distinction entre les membres du parti intérieur et ceux qui se contentent de suivre ses consignes de l’extérieur. » Bock-Côté va encore plus loin en nous prévenant que l’écriture inclusive « réduit les facultés cognitives et mentales de ceux qui l’emploient » (p. 85-86). Cette affirmation ne s’appuie évidemment sur aucune référence. L’important, c’est d’y croire.

Autre exemple de pente savonneuse: La loi contre la haine irlandaise adoptée en 2023 « pourrait, à terme, donner aux pouvoirs publics la possibilité de pénétrer dans les bibliothèques et les ordinateurs du commun des mortels, le fait d’avoir chez soi un livre proscrit pouvant éventuellement être assimilé, tôt ou tard, à la possession de documents relevant de la pornographie juvénile. » Toutes les lois deviennent nocives avec un raisonnement comme celui-là. Je pourrais critiquer la Loi sur la laïcité de l’État en employant la même phrase, sans changer un seul mot. Parce que qu’est-ce qui nous dit que la prochaine étape n’est pas la perquisition des foyers pour trouver un exemplaire du Coran? Oui, c’est ridicule. On ne peut pas juger une loi en fonction de ce qui pourrait arriver si le gouvernement décide un jour d’aller « plus loin ».

On atteint le summum de la pente glissante lorsque Bock-Côté cite un article de 2012 portant sur la « castration chimique des émotions haineuses », question de laisser le lecteur trembler à l’idée que le gouvernement envisage de vacciner les citoyens contre les préjugés. (p. 107) Une théorie du complot qui doit avoir son effet auprès des antivaxx n’ayant jamais surmonté le traumatisme des mesures sanitaires. Mais Bock-Côté n’en parle même pas comme d’une théorie farfelue ou dystopique: « Le Meilleur des mondes était une lecture d’anticipation. Aujourd’hui, nous y sommes. » Nous y sommes? C’est une des pentes les plus glissantes que j’aie vues dans un livre.
Prémisse: Il y a 12 ans, des scientifiques ont formulé l’hypothèse qu’abaisser le rythme cardiaque pourrait réduire le racisme, donc qu’on pourrait possiblement développer un vaccin contre le racisme.
Pré-supposé martelé tout au long du livre: Les démocraties occidentales sont prêtes à employer absolument tous les moyens pour imposer l’idéologie diversitaire.
Conclusion de MBC: Bientôt les gouvernements nous imposeront des injections afin d’altérer artificiellement nos cerveaux et tuer dans l’oeuf la pensée dissidente.
Qu’on puisse lire un pareil raisonnement et juger son auteur comme un grand intellectuel, cela me dépasse.

L’argumentation de Bock-Côté ne se distingue pas vraiment de la rhétorique de la droite populiste. D’abord, caricaturer et diaboliser la position adverse: toute personne ne partageant pas les craintes nationalistes à l’égard de l’immigration sont en faveur d’une immigration illimitée et incontrôlée dont le but à long terme est de faire disparaître la civilisation occidentale. Ensuite, présenter sa position comme étant la seule raisonnable en l’édulcorant: parler d’incompatibilité culturelle ou civilisationnelle pour rejeter l’immigration non-Européenne est une simple critique des politiques d’immigration. Le discours islamophobe n’est qu’un « rejet » de l’idéologie multiculturaliste. Accuser les personnes trans de vouloir endoctriner ou même de « groomer » les enfants n’est qu’une « critique de la théorie du genre ». (p. 105-106)

Les arguments de Bock-Côté sont impossibles à démonter. Pas parce qu’ils sont intellectuellement solides, mais parce que leur auteur nie d’avance la validité de ses critiques.

MBC vomit le monde universitaire qui a osé ne pas lui faire de place. Ainsi, se référer à la littérature scientifique pour défendre une thèse devient un « argument d’autorité » (p. 26). Il place entre guillemets le mot « chercheur » pour désigner tout universitaire osant contredire ses thèses, notamment celle du grand remplacement (p. 67). La transidentité est qualifiée de « fantasme ». (p. 106) Les changements climatiques ne sont que des « hallucinations apocalyptiques ». (p. 130) D’un côté se trouve la vérité accessible au commun des mortels (via les médias auxquels MBC collabore). De l’autre, des universitaires dans leur tour d’ivoire qui distillent et blindent le mensonge tels les fonctionnaires du ministère de la Vérité dans 1984.

Bock-Côté ne demande pas de censurer les consensus scientifiques qu’il rejette, mais il exige que les théories auxquelles il adhère soient jugées tout aussi valables, peu importe leur absence de fondement. Il devrait être permis, par exemple, de nier les sévices subis par les Autochtones dans les pensionnats canadiens et d’accuser les victimes de mentir. (p. 101-102) Chacun a droit à son opinion, après tout, même dans un contexte professionnel. Ainsi, le droit des enseignants et des médecins à réfuter la théorie du genre devrait primer sur le droit des élèves et des patients trans à se sentir respectés et en sécurité (p. 106).

Mathieu Bock-Côté refuse catégoriquement qu’une idée politique puisse être bannie de l’espace public, si violente soit-elle. Cela reviendrait à « bannir l’opposition politique ». (p. 98) Le raisonnement est toujours le même: proscrire une opinion entraîne le risque de la pensée unique. Selon ce raisonnement, bannir le Parti nazi de l’Allemagne d’après-guerre était une erreur.

« Oh! Point Godwin! Point Godwin! Je t’ai cassé! » Bravo, voici un biscuit. Maintenant, laisse discuter les adultes.

Oui, je compare l’extrême droite française au nazisme. Il n’y a pas grand différence entre le discours nazi de l’entre-deux-guerres, qui prônait l’effacement du judaïsme et l’émigration des Juifs d’Allemagne (il était alors question d’émigration et non d’extermination), et le discours de l’extrême droite française, qui prône l’effacement de l’islam et la « remigration » des Français de souche extra-européenne. Le discours est moins guerrier, mais la finalité est la même.

Jonathan Durand-Folco a bien expliqué comment MBC a contribué à normaliser des idées de droite toujours plus radicales depuis 15 ans. Ce livre est un instrument parmi d’autres pour convaincre ses lecteurs que leurs peurs sont fondées, que leur ennemi est omniprésent et qu’ils doivent le combattre. C’est d’ailleurs sur un appel à la résistance que se termine l’ouvrage tout en préparant le terrain pour le prochain opus, puisque Bock-Côté parle déjà de la « soviétisation » de l’Union européenne.

Je vois moins dans ce livre un outil pour diffuser les idées de l’auteur qu’un instrument de radicalisation. Je ne vois pas comment une personne qui ne serait pas déjà convaincue que la gauche domine le monde pourrait adhérer à l’univers parallèle dépeint ici par Mathieu Bock-Côté. Un monde dans lequel les idées de l’auteur sont bannies et cause de « peine de mort sociale » pour quiconque ose les formuler. Comme j’aimerais être censuré et exclus au même niveau que MBC!

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  • Superman, un film anti-Trump qui fait du bien
    Aveu: Je n’avais pas l’intention d’aller voir le nouveau Superman au cinéma. Comme le dernier Captain America, j’avais l’intention de le regarder lorsqu’il serait disponible en ligne. Puis j’ai vu la grosse polémique « Superwoke » et je me suis dit que si les endormis (ou anti-wokes, si vous préférez) détestent autant ce film, il doit avoir des qualités. Je n’ai pas été déçu! De mon point de vue, le film est clairement anti-Trump, anti-Musk et anti-Netanyahu. Était-ce intentionnel? Probab
     

Superman, un film anti-Trump qui fait du bien

16 juillet 2025 à 09:23

Aveu: Je n’avais pas l’intention d’aller voir le nouveau Superman au cinéma. Comme le dernier Captain America, j’avais l’intention de le regarder lorsqu’il serait disponible en ligne. Puis j’ai vu la grosse polémique « Superwoke » et je me suis dit que si les endormis (ou anti-wokes, si vous préférez) détestent autant ce film, il doit avoir des qualités. Je n’ai pas été déçu! De mon point de vue, le film est clairement anti-Trump, anti-Musk et anti-Netanyahu.

Était-ce intentionnel? Probablement. En 2018, le réalisateur James Gunn a été « cancellé » après s’être moqué de l’administration Trump en ligne. Des trumpistes sont allés fouiller dans les poubelles de Twitter pour trouver des blagues de mauvais goût vieilles de 10 ans et Disney a retiré Gunn du projet des Gardiens de Galaxie 3. Il a fallu une immense pression populaire et interne pour le ramener. Pour l’anecdote, l’ancien PDG de Marvel, Ike Perlmutter, et sa femme Laura, ont financé les trois campagnes présidentielles de Donald Trump. Ils ont donné 10 millions pour la campagne de 2024.

C’est le genre de film que je regarde en prenant des notes (je vous ai dit que je préparais une histoire sociale des super-héros?). Voici donc ce que j’ai retenu:

  • Superman représente le bon immigrant poursuivi injustement par ICE. Le gouvernement américain ne lui reconnaît aucun droit parce qu’il est né sur une autre planète. Il est arrêté sans justification et l’habeas corpus n’est pas respecté. Au cas où la figure de style ne serait pas suffisamment claire, Superman l’affirme carrément à la fin du film: « Je suis aussi humain que vous tous. »
  • Le méchant du film, Lex Luthor, représente Elon Musk (avant sa rupture avec Trump). C’est un milliardaire, magnat de la technologie, qui en mène large auprès du gouvernement américain. Ultra émotif, violent avec sa conjointe et encore plus avec ses ex. Besoin démesuré d’être aimé et adulé, d’où sa jalousie envers Superman. Mégalomane: Son projet implique la création d’un nouveau pays qui porterait son nom et dont il serait le roi.
  • Lex Luthor découvre un enregistrement des parents kryptoniens de Superman qui l’encouragent à prendre le contrôle de la planète Terre afin de protéger les Terriens de leur propre barbarie. Superman n’a jamais vu cet enregistrement avant que Luthor le diffuse. Les gens deviennent convaincus que Superman est venu sur Terre pour les conquérir, même si ce n’est pas du tout conforme avec ses actions. Est-ce un message aux gens qui citent des passages du Coran pour montrer que les musulmans sont venus s’installer en Europe ou en Amérique pour nous asservir? C’est l’impression que j’ai eue, surtout avec cette réplique du père adoptif de Superman: « Peu importe ce qu’ils voulaient communiquer à travers ce message, ça n’aura jamais autant d’importance que comment toi, tu le reçois. » Tout est dit.
  • L’intrigue politique du film tourne principalement autour du conflit entre deux pays fictifs, Boravia et Jarhanpur. Pour moi, il n’y a pas de doute possible: Boravia représente Israël et Jarhanpur est une habile combinaison de Gaza et de l’Iran. Au début du film, Superman empêche une agression de Boravia contre Jarhanpur. Une agression qui devait tuer un maximum de civils. L’intervention de Superman enrage le gouvernement américain, parce que Boravia est allié aux États-Unis alors que Jarhanpur est une nation ennemie. D’un côté, le gouvernement de Boravia prétend vouloir libérer les habitants de Jarhanpur de son gouvernement tyrannique. De l’autre côté, le président de Boravia fait des déclarations clairement génocidaires: « Nous ne dormirons pas tant que les rues ne seront pas inondées du sang de tous les Jarhanpuriens. » Difficile de ne pas faire un lien avec les intentions génocidaires affirmées des dirigeants israéliens. Et comme Donald Trump prévoit l’ouverture d’une station balnéaire à Gaza, Lex Luthor parle des magasins qu’il veut ouvrir dans la nouvelle Jarhanpur une fois la population éradiquée.
  • Il y a bien d’autres parallèles à faire. Je ne les ai peut-être pas tous relevés. Lex Luthor inonde les réseaux sociaux avec des messages de propagande. Un réseau télévisé « d’information » appuie sans preuve les rumeurs absurdes, comme celle voulant que Superman ait un harem de femmes capturées sur Terre qu’il utilise pour créer une nouvelle race supérieure (au moins personne ne l’a accusé de manger des chiens). Les superhéros savent que Superman est innocent, mais ils n’interviennent pas parce qu’ils ne veulent pas perdre l’appui du gouvernement américain. Du début à la fin, j’ai eu l’impression que le réalisateur cherchait à inscrire son film dans la réalité.

ALERTE AU DIVULGÂCHEUR
Le film finit bien. Si comme moi vous voyez les figures de style, votre coeur fond en voyant la conclusion. Elon Musk est arrêté. Bibi est tué par une superhéroïne. Green Lantern empêche les soldats israéliens de massacrer des enfants gazaouïs. Et la bande de Gaza est libérée. Du moins, c’est mon interprétation.
FIN DE L’ALERTE AU DIVULGÂCHEUR

Bref, je comprends que les trumpistes et les endormis n’aient pas aimé le film. L’insulte suprême: le seul superhéros (autre que Superman) qui ait des principes et qui soit montré comme vraiment compétent est le seul Afro-Américain de l’équipe.

Pour les personnes qui accusent James Gunn d’avoir « wokisé » Superman: Les superhéros ont toujours été politiques. Ils cassaient la gueule d’Adolf Hitler avant même que les États-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne en 1941. La plupart des créateurs étaient Juifs et voulaient sensibiliser les Américains aux événements européens. En 1943, Superman se battait contre le Ku Klux Klan. Il y a toujours eu des messages d’intérêts publics dans les aventures de Superman, invitant les Américains à se rassembler indépendamment de leurs différences. Donc non, James Gunn a parfaitement compris le personnage de Superman.

Dans un contexte politique et mondial incroyablement anxiogène, un film où le héros affronte de vrais méchants et où les gentils gagnent à la fin fait du bien à l’âme. Je vous encourage à aller le voir si ce n’est pas déjà fait.

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  • « Sur le devant de la scène médiatique »
    C’est un article que j’ai écrit il y a un an et demi déjà pour « Sociologies pratiques » et qui vient d’être mis en ligne Je souhaitais partager mes réflexions autour d’une expérience personnelle forte, celle de ma soudaine et massive médiatisation suite à l’agression russe contre l’Ukraine. Même si j’étais déjà assez familière de l’interaction avec les journalistes, du jour au lendemain, l’intervention dans les médias est devenue, assez durablement, une partie conséquente de mon activité pr
     

« Sur le devant de la scène médiatique »

1 juillet 2025 à 02:04

C’est un article que j’ai écrit il y a un an et demi déjà pour « Sociologies pratiques » et qui vient d’être mis en ligne

Je souhaitais partager mes réflexions autour d’une expérience personnelle forte, celle de ma soudaine et massive médiatisation suite à l’agression russe contre l’Ukraine. Même si j’étais déjà assez familière de l’interaction avec les journalistes, du jour au lendemain, l’intervention dans les médias est devenue, assez durablement, une partie conséquente de mon activité professionnelle. Si vous lisez ce billet, c’est sans doute un des effets de cette médiatisation et de la visibilité qu’elle m’a donnée.

Nous, les sociologues, avons une déformation professionnelle terrible. Tout est terrain d’enquête potentiel : la salle d’attente d’un médecin, la fête de famille, la réunion de travail… Alors, lorsque je me suis retrouvée en 2022 à enchaîner studios et plateaux et à répondre (ou pas) à une vingtaine de sollicitations par jour, j’ai assez vite pensé que ce que j’expérimentais était aussi un objet d’observation fascinant. Ce que j’observais, c’était ce processus de fabrication d’un discours sur la société selon des dispositifs bien particuliers, et dont j’étais un des acteurs. J’ai pris des notes. Quand j’y repense, c’était aussi une sorte de dédoublement qui me permettait de rendre plus supportable ce que je vivais. Alors que j’étais (et je suis toujours) profondément éprouvée et meurtrie par cette guerre, j’aurais pu m’horrifier de l’ambiance des plateaux où l’on se faisait la bise et on rigolait, avant de prendre un air grave à l’antenne pour parler de l’armée russe qui attaquait les villes ukrainiennes. Regarder cela en sociologue était apaisant. J’observais les inégales capacités des uns et des autres à peser dans le discours, je mesurais les contraintes et les ressources de chacun des acteurs engagés, j’essayais de comprendre les choix faits par les rédactions et la manière dont elles avaient construit leurs sujets. J’avoue: c’était aussi pour moi un réservoir à anecdotes dont je ponctuais ensuite mon cours de sociologie des médias. Assez rapidement, je me suis mise à tester des choses, et voir par exemple dans quelles conditions je pouvais co-définir, avec les journalistes, les questions qui méritaient d’être posées.

Aborder les médias en sociologue me permettait aussi de conserver une posture à laquelle je tenais: celle d’une relation mutuellement bienveillante avec les journalistes. Mon postulat de départ est toujours que les journalistes souhaitent bien faire leur travail, mais qu’ils le font dans un contexte de contraintes très fortes (même si elles sont inégalement fortes selon le média et le poste qu’ils y occupent…) C’est un travail que j’admire et dont les contraintes sont souvent méconnues. Nous avons tendance, dans ma communauté professionnelle, à attribuer la faute d’une interaction journaliste/chercheur qui tourne mal à l’un ou à l’autre des individus qui en sont partie prenante. Nous gagnerions vraiment à y voir des difficultés plus structurelles, inhérentes à l’exercice de chacun de nos métiers.

Tout ça pour vous dire que l’article que vous trouverez jusqu’à fin juillet en accès libre, est une réflexion modeste sur ces sujets qui me passionnent, à partir de mon expérience personnelle. Une autre sorte de « making of« : cette fois-ci, la fabrication du volet médiatique de mon travail.

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  • « Ukraine, la force des faibles »: le making of.
    Mon petit texte « Ukraine: la force des faibles » est sorti en librairie le 13 juin. Dans les présentations que je peux en faire ici et là, j’explique l’intention qui l’anime: faire comprendre comment la société ukrainienne s’est transformée pendant les dix années de guerre, et en quoi cette transformation très particulière a donné lieu à un mode très particulier de résistance armée . J’entends d’ores et déjà, dans les premières questions qui me sont adressées, un doute. Serait-ce encore l’un
     

« Ukraine, la force des faibles »: le making of.

16 juin 2025 à 09:28

Mon petit texte « Ukraine: la force des faibles » est sorti en librairie le 13 juin. Dans les présentations que je peux en faire ici et là, j’explique l’intention qui l’anime: faire comprendre comment la société ukrainienne s’est transformée pendant les dix années de guerre, et en quoi cette transformation très particulière a donné lieu à un mode très particulier de résistance armée .

J’entends d’ores et déjà, dans les premières questions qui me sont adressées, un doute. Serait-ce encore l’un de ces textes qui idéalisent la résistance ukrainienne, héroïsent la conduite de la guerre, cherchent à entraîner le lecteur dans l’admiration? Evidemment, ce sera aux lecteurs de trancher. Le texte est imprégné d’une émotion que je n’ai pas cherché à cacher.

Cependant, pour moi, ce petit essai n’est un pas un pamphlet, mais un carnet de terrain d’une enquête qui s’étale désormais sur dix ans. Une enquête conduite à Kyiv, Zhytomyr, Dnipro, Lviv, Vynnytsia, mais aussi Tchernivtsy, Kharkiv, Mykolaiv, Kherson… Ce que raconte « Ukraine: la force des faibles », sous ce petit format qui ne permet pas une véritable démonstration de la preuve, ce sont quelques observations tirées de cette longue enquête. Je souhaiterais donner ici un aperçu de l’émergence de cette recherche et de sa cuisine interne.

J’aurais aimé emmener les lecteurs à travers ces dix ans de recherche en photos, mais je suis une photographe plutôt timide, et je demande rarement aux personnes que j’interroge l’autorisation de les photographier. Encore moins, paradoxalement, lorsque l’entretien s’est très bien passé, et qu’un véritable lien humain s’est tissé entre l’enquêteur et l’enquêté. Les images que je ramène de mes enquêtes sont prises à la va-vite, pour me permettre de garder une trace, vérifier une inscription, fixer une date, plutôt que pour les partager. Mes photos sont aussi très souvent kyiviennes, car dans cette ville qui m’est très familière, je suis d’autant plus sensible aux moindres changements du paysage urbain dans ces années de guerre.

En voici quand-même une. Nous sommes en juillet 2014, en plein centre ville de Kyiv, aux abords de la place de l’Indépendance, le Maïdan. La révolution du Maïdan s’est terminée, après des semaines d’affrontements meurtriers, quelques mois auparavant, mais les Ukrainiens mettront un certain temps à enlever les débris calcinés de la place. Ces débris sont les premiers mémoriaux aux manifestants tombés. Ils sont constellés de photos, fleurs, mots de condoléances. Je n’étais pas à Kyiv pendant les dernières semaines sanglantes de la révolution du Maïdan, et déambuler au milieu de ces débris calcinés de barricades était très émouvant pour moi. Pourtant, on n’était pas seulement à la fin d’une séquence importante pour l’histoire du pays, mais aussi et surtout au début d’une époque nouvelle. En ce juillet 2014, quelque chose de fondamental avait changé. L’annexion de la Crimée avait eu lieu. la guerre faisait déjà rage à l’est du pays, avec une Russie qui attisait l’insurrection dans le Donbass, mais intervenait aussi directement, militairement.

Quelques mois plus tard, les volontaires ramèneront et exposeront dans les villes ukrainiennes les carcasses calcinée des voitures, les blindés et les lance-roquettes russes ramenés du front de l’est. Quand je reviens en Ukraine en février 2015, j’assiste à cette exposition en plein air où se pressent les familles. Il y a pour moi à l’époque quelque chose d’un peu troublant de voir des enfants grimper dans les chars russes, et je me fais la réflexion que leurs parents ne réalisent sans doute pas qu’ils ne sont pas dans un musée de la guerre, mais dans une guerre au présent. Aujourd’hui, dans les villes ukrainiennes, on voit encore de tels trophées exposés. Mais je ne vois plus aucun enfant grimper dessus…

Je crois que l’un des objectifs était celui-là: faire prendre conscience aux Ukrainiens de la nature de cette guerre, et surtout leur faire comprendre que la Russie était en train d’agresser militairement l’Ukraine. Car dans cette année 2015, l’incertitude sur l’agresseur et sur la responsabilité sont parfois là, et certains Ukrainiens confessent leur difficulté à comprendre ce qui se déroule vraiment à l’est.

A côté des carcasses de blindés et des restes de missiles, une petite expo est montée dans des containers. « Preuves de l’agression militaire russe sur le territoire ukrainien ». Ce n’est pas par hasard que le titre est (aussi) en anglais: il s’agit entre autres d’interpeller la communauté internationale qui, à ce moment-là et pour de longues années, va faire tout son possible pour ne pas voir la Russie derrière les activistes séparatistes.

Cette guerre-là, entre 2014 et 2022, les Ukrainiens la conduisent seuls, sans soutien militaire international, et avec un soutien politique tiède de pays occidentaux encore sensibles à la vision russe de la guerre. C’est parce qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, parce que leur armée est défaillante et leur Etat fragile, que les Ukrainiens ordinaires, pour l’essentiel des civils, vont s’engager dans la conduite de la guerre.

Très rapidement en 2014, je commence à enquêter sur ces civils qui prennent les armes pour la première fois pour défendre leur pays, où qui s’organisent pour soutenir cette défense.

Les premiers que j’interroge sont mes anciens enquêtés, les vétérans de la guerre soviétique en Afghanistan, groupe avec qui j’avais fait des entretiens en 2010-2011. J’avais déjà visité, lors de ma première enquête, le petit musée de leur association kyivienne, où ils avaient exposé des objets militaires de l’époque soviétique. Quand je reviens les voir en 2015, le musée est transformé en entrepôt où, à côté des artefacts soviétiques, s’empilent les uniformes et pièces d’équipement neufs achetés par eux qui attendent d’être apportés sur le front: pantalons chauds, casques en kevlar (terme qui fait alors son entrée dans mon vocabulaire) et d’autres objets que je n’arrive pas à l’époque à identifier. J’ai pris cette photo dans une pièce trop sombre, parce que je voulais absolument garder l’image de la vieille mitrailleuse soviétique Maxim, à l’arrière de la photo, qui contrastait tellement avec les objets neufs d’une guerre nouvelle. Dix ans plus tard, j’ai vu une Maxim similaire dans la caserne d’une unité de défense locale composée de civils, dans une petite ville ukrainienne. En 2025, cette Maxim-là n’avait rien d’une pièce de musée: très efficace pour abattre les drones, m’expliquaient les combattants qui lui avaient fabriqué une nouvelle tourelle sur mesure.

En 2014, « mes » vétérans d’Afghanistan faisaient partie des rares groupes de personnes qui, en Ukraine, avaient une expérience quelconque d’une guerre. Bien que plutôt âgés pour combattre – la cinquantaine, voire la soixantaine – un certain nombre d’entre eux avaient choisi de partir au front. D’autres avaient décidé de les soutenir: équiper, armer, ravitailler. Et parfois, les deux à la fois: prendre les armes quelques jours ou quelques semaines; puis revenir à l’arrière et collecter de l’équipement pour le prochain voyage vers le front. J’avais fait de mon enquête sur ces vétérans reprenant les armes un article, intitulé « D’une guerre à l’autre: Les vétérans d’Afghanistan dans le conflit armé dans le Donbass ».

Mais déjà, je voyais partout en Ukraine émerger une nouvelle génération de combattants et un tissu associatif soutenant la guerre. On voyait se former en Ukraine des bataillons volontaires, se substituant aux unités insuffisantes de l’armée régulière. J’ai commencé à interroger ces combattants qui, à partir de 2015, rentraient progressivement du front. On voyait aussi également émerger des initiatives de soutien au front à l’arrière, parfois structurées en associations, parfois plus flexibles. Souvent d’ailleurs, les personnes à l’origine de ces initiatives étaient elles aussi des anciens combattants.

Financés par toutes sortes de donateurs – mais très peu l’Etat – et composés de civils qui n’avaient pas de statut de militaire des forces armées de l’Ukraine, les bataillons volontaires étaient très visibles dans l’espace public en Ukraine.

Les bataillons, comme « Donbass » dont on voit une voiture sur cette photo de février 2015, collectaient de l’argent, et des associations à l’arrière se chargeaient de faire circuler les cagnottes, d’identifier de quoi les combattants avaient besoin, de soutenir les familles. Les bataillons ont été assez vite intégrés dans l’armée régulière. En 2017, j’avais publié une étude sur ces groupes armés et leur place dans la conduite de la guerre.

En février 2015, les accords de Minsk 2, signés dans des conditions favorables à la Russie, ont marqué la fin de la première période de la guerre russo-ukrainienne, en la faisant entrer dans une seconde longue période, celle de la guerre de basse intensité qui durera sept ans de plus.

Ces sept années-là sont un angle mort pour la société française. C’est une période où les journalistes français avaient du mal à vendre à leurs rédactions un papier sur la guerre dans le Donbass qui n’intéressait pas grand-monde. « Ah bon, la guerre continue? », me demandait-on également en France quand je rentrais d’Ukraine. Pourtant, si la guerre était cantonnée à l’est du pays (et je ne suis jamais allée sur les zones de front), j’en voyais les traces sur tout le territoire de l’Ukraine. Une guerre « discrètement omniprésente », ai-je écrit dans un article, et c’est cela que me permettait l’approche sociologique et la longue fréquentation du terrain: voir la présence de la guerre là où un observateur de passage n’aurait pas remarqué la différence. Parfois, notre premier capteur, c’est ça: la sensation que dans un endroit qu’on connaît bien, dans un groupe qu’on connaît bien, quelque chose a changé.

En Ukraine, en réalité, le changement était massif, et il était porté par plusieurs groupes sociaux qui se recoupaient partiellement : ceux qui s’étaient engagés aux côtés la révolution du Maïdan; ceux qui étaient partis combattre dans le Donbass et qui revenaient à la vie civile; ceux qui avaient été forcés à fuir de chez eux ou à changer de vie du fait de la guerre. Puisque je continuais mon enquête sur les civils qui prenaient les armes, c’est surtout avec les combattants et anciens combattants que j’ai conduit mes enquêtes, mettant un pied dans un réseau de plus en plus vaste d’associations, groupements informels, entreprises, services ministériels, tous liés à la conduite de la guerre ou à la prise en charge des effets de la guerre. Après les entretiens, nous restions souvent en contact avec mes enquêtés; c’était d’autant plus facile que beaucoup d’entre eux étaient de milieux sociaux urbains et éduqués, proche du mien, et qu’à force, nous avions de plus en plus de connaissances en commun. Je suivais de loin, souvent sur les réseaux sociaux, les projets dans lesquels ils s’engageaient, liés à la réforme de l’Etat et de l’armée, à la défense et à la prise en charge des vétérans et des populations vulnérables, à l’information et à la culture comme vecteurs pour dire la guerre. J’en décris un petit nombre dans « La force des faibles », mais il y en aurait tant d’autres dont l’histoire mérite d’être racontée. Tout au long de ces années, jusqu’au Covid, nous essayions d’emmener des doctorants et post-docs, réunis en école d’été que nous organisions avec un groupe de collègues, voir l’une ou l’autre de ces associations.

Un exemple de ces associations, « Station Kharkiv« , lieu d’accueil pour les déplacés internes, créé en 2014, que nous sommes allés voir avec les étudiants lors de notre école d’été dans cette ville en 2016, deux ans après le début de la guerre. Les deux femmes que vous voyez au fond de la photo sont toujours aux manettes d’une association qui s’est élargie et professionnalisée entre 2014 et 2022. Dès les premiers jours de mars 2022, Station Kharkiv était en train de collecter des vivres et des médicaments, et de les livrer aux personnes vulnérables qui se sont trouvées plus isolées que jamais. Dans les premiers jours de l’invasion russe, l’association avait d’ailleurs perdu l’une de ses jeunes bénévoles, victime d’une attaque de missile.

D’autres groupes sont plus directement impliquées dans la conduite de la guerre. C’est par exemple le cas de « Notre bataillon », association fondée par un entrepreneur de la ville de Tcherkassy qui s’est engagé dans l’aide à l’armée lorsque l’un de ses salariés est parti au front. En 2014, la petite ONG se donne pour mission de parrainer et approvisionner « son » bataillon. Petit à petit, elle élargit son action à d’autres unités. La photo ci-dessous du stand de l’association a été prise en 2017, lors d’une journée de rencontre de vétérans et d’ONG. Quand on regarde la photo, tout ça a l’air très artisanal, et je trouve que c’est ça qui est intéressant: le soutien à l’armée part d’une toute petite échelle, puis se développe, se professionnalise, se structure.

Les bénévoles se forment aux besoins des forces armées, deviennent compétents en équipement militaire. Des liens solides se tissent entre l’armée et la société à l’arrière. Tout comme « Station Kharkiv », « Notre bataillon » se met immédiatement en action et s’ajuste aux nouveaux besoins qui émergent avec l’agression de février 2022. L’ONG continue à approvisionner le front aujourd’hui.

Ces initiatives sont une illustration de ce que je décris dans « La force des faibles »: quand la Russie tente d’envahir l’Ukraine en février 2022, la société ukrainienne est aussi prête qu’elle peut l’être, car elle a derrière elle huit ans de développement d’une société civile engagée dans la guerre.

« Ce que je trouve formidable dans notre société, me disait en 2024 autour d’un thé une collègue et amie ukrainienne, c’est que je sais que pour chaque problème qu’un citoyen pourra rencontrer, il y aura un groupe ou une association qui sera là pour l’aider. » Je suis d’accord avec elle, mais j’aurais pu compléter sa phrase: « … parce que l’Etat ne sera pas forcément là. » Le point de départ de « La force des faibles » est précisément dans ce paradoxe: si les Ukrainiens étaient aussi actifs, aussi innovants, aussi engagés, c’est parce qu’ils ne pensaient pas pouvoir se reposer sur leur Etat. Ni pour conduire la guerre, ni pour construire une armée performante, ni pour prendre en charge les plus fragiles. C’est de leur cheminement que je donne un aperçu dans le petit livre.

Beaucoup de collègues ont travaillé sur les mouvements associatifs qui ont émergé à partir de 2014. Je cite notamment dans le petit livre les travaux de Ioulia Shukan et d’Anastasia Fomitchova (dont on lira d’ailleurs bientôt un témoignage personnel). Pour ma part, je me suis tout particulièrement intéressée au parcours des civils, hommes et femmes, qui ont pris les armes depuis 2014. Pour moi, leur rôle a été crucial dans l’évolution des forces armées ukrainiennes et la préparation de la société à la guerre de haute intensité. J’ai consacré un article à cet « état de qui-vive » qui caractérise ces anciens combattants dans les années 2015-2022. Mais si cette action a pu se déployer, c’est parce qu’un lien entre les initiatives privées / associatives et l’Etat s’est tissé. Ce lien, je l’observais déjà en 2015-2022, par exemple via l’intégration des anciens combattants dans les institutions locales et centrales, autour de projets liés à l’armée ou aux vétérans.

C’est le cas par exemple de Ivan, jeune homme à droite de la photo, enseignant en informatique à l’université dans la ville de Dnipro, mobilisé dès le mois d’avril 2014 en tant que chef de peloton blindé. Quand il est démobilisé après une année sur le front, il est immédiatement invité par l’administration régionale a prendre la tête du Centre d’aide aux vétérans nouvellement créé. Lorsque nous nous rencontrons en 2017, cela fait deux ans à peu près qu’il occupe cette fonction. (Mes qualités de photographe sont encore une fois clairement démontrées sur l’image ci-dessous).

Dans les années suivantes et jusqu’à aujourd’hui, Ivan a pris en charge les projets de résilience et de sécurité numérique dans l’administration régionale, cette « ligne de front numérique » qui concilie son expérience militaire et sa spécialisation universitaire. Pour lui, le passage de l’armée à l’administration a été durable et facilité par sa position sociale. Pour d’autres personnes, la coopération avec l’Etat a été plus brève ou plus houleuse, mais en tout cas ce va-et-vient entre le front et l’arrière, la société civile et les institutions publiques est l’un des mécanismes au cœur de l’agilité et de l’adaptation de l’Ukraine à la guerre. J’y porte une attention particulière dans les enquêtes de terrain que je conduis aujourd’hui.

Beaucoup de mes enquêtés sont, comme Ivan, urbains, éduqués, internationalisés. J’ai très vite identifié ce biais de mon enquête: la proximité sociale avec les personnes que j’interroge. Comme je suis une sociologue consciencieuse, j’ai constamment cherché à élargir le cercle d’interviewés, pour voir des personnes avec qui nous avions moins de choses en commun. Et pourtant – je m’en rends compte maintenant – la proximité sociale a aussi été une ressource pour la recherche. Mes enquêtés n’étaient pas seulement proches de moi par leur position socioprofessionnelle; ils me ressemblaient parce que nos vies avant la guerre étaient similaires, dans les années où j’avais vécu en Ukraine. On avait peut-être eu des loisirs semblables, on avait vécu un quotidien semblable. Avec certains d’entre eux, les plus âgés, on avait eu des enfances semblables, même si la mienne était à Moscou alors que la leur se déroulait en Ukraine. Du fait de cette proximité, je ressentais d’autant mieux le choc de la guerre, la difficulté des choix qu’ils ont dû faire, les forces et les fragilités qui en ont été les conséquences. Oui, en tant qu’être humain, j’ai une admiration pour beaucoup de ces hommes et de ces femmes. Quels que soient mes efforts d’objectivation et de prise de distance, cette admiration, je n’arriverai pas à – et je n’aurai pas envie de – m’en défaire.

Cependant, « La force des faibles » n’est pas un hommage que je leur rends. C’est plutôt une tentative de démystifier la vision que l’on peut avoir de résistance d’une nation. Non pas glorifier la résistance, mais comprendre les mécanismes individuels et collectifs qui rendent une société prête à résister. Mais il y a un autre aspect de mon enquête qui est très présent dans ce texte. C’est cette question que je me pose d’entretien en entretien, d’observation en observation: et moi, qu’aurais-je fait à leur place? Que ferais-je dans un tel moment de grand bouleversement? Le jour où je finaliserai le grand manuscrit tiré de cette recherche, je m’en sortirai peut-être en mettant en œuvre des dispositifs de distanciation et de prise de conscience de la position sociale de l’enquêteur. J’évacuerai d’une manière ou d’une autre cette question troublante. Mais aujourd’hui, dans « La force des faibles », je ne souhaite pas l’évacuer, car il faut laisser son espace au trouble que suscite cette question essentielle : qui serions-nous, face à l’inconcevable?

  • ✇Les carnets d'Anna Colin Lebedev
  • Quelques éléments pour comprendre les émeutes antisémites dans le Caucase nord 
    Ces derniers jours, des troubles antisémites ont eu lieu dans le Caucase Nord russe, notamment au Daghestan et en Kabardino-Balkarie. Un centre culturel juif en construction a été incendié dans la nuit du 29 octobre à Nalchik, capitale de la Kabardino-Balkarie. Des meetings anti-israéliens ont eu lieu au Daghestan, mais aussi en Karatchaevo-Tcherkessie. Un hôtel accueillant, selon une rumeur, des réfugiés israéliens à été pris d’assaut dans la capitale daghestanaise Makhachkala. Aucun israélien
     

Quelques éléments pour comprendre les émeutes antisémites dans le Caucase nord 

30 octobre 2023 à 08:01

Ces derniers jours, des troubles antisémites ont eu lieu dans le Caucase Nord russe, notamment au Daghestan et en Kabardino-Balkarie. Un centre culturel juif en construction a été incendié dans la nuit du 29 octobre à Nalchik, capitale de la Kabardino-Balkarie. Des meetings anti-israéliens ont eu lieu au Daghestan, mais aussi en Karatchaevo-Tcherkessie. Un hôtel accueillant, selon une rumeur, des réfugiés israéliens à été pris d’assaut dans la capitale daghestanaise Makhachkala. Aucun israélien n’a d’ailleurs été trouvé sur place. Les troubles ont atteint leur point culminant le 29 octobre au soir, quand une foule de plusieurs centaines personnes a occupé l’aéroport de Makhachkala, attendant un avion de la compagnie RedWings en provenance de Tel-Aviv pour empêcher ses passagers de débarquer sur le territoire du Daghestan.

Ces actes antisémites sont avant tout un écho local à la situation en Israël, façonné par le contexte spécifique du Caucase Nord et de la Russie.

Une attaque au nom de quoi ?

Le Caucase nord, composé de plusieurs républiques au sein de la Fédération de Russie, est un patchwork de groupes ethniques. Le Daghestan, peuplé selon le dernier recensement de 3 millions d’habitants, déclare plus d’une centaine de groupes ethniques, dont une trentaine ont une présence plus visible . Plus de 95% de la population est de confession musulmane. La Kabardino-Balkarie, peuplée de 900 000 personnes, est moins diverse, car composée pour moitié de Kabardes. La moitié de sa population est de confession musulmane, près de 20% sont chrétiens orthodoxes.

Sur le territoire des deux républiques, la population juive, autrefois plus présente, est peu nombreuse : moins de 1000 personnes au Daghestan, 700 personnes en Kabardino-Balkarie, selon le dernier recensement de la population. Comme partout dans les pays d’ex-URSS, un nombre important de Juifs de la région ont quitté le pays pour émigrer en Israël ou aux États-Unis au cours des années 1990.

Les attaques de ces derniers jours sont ambiguës dans leur justification.

Toutes se réfèrent explicitement aux événements en Israël. Même à Nalchik, où le feu est mis au chantier d’un centre communautaire juif local, il s’accompagne de l’inscription en russe « Mort aux Yahuds ». Le terme « Yahud » est une désignation des Juifs tirée de l’arabe qui n’est pourtant pas une langue de la région (les différents groupes ethniques du Caucase parlent des langues nakho-daghestaniennes). En langue russe, les Juifs sont désignés par d’autres termes neutres (« Evreï ») ou péjoratifs (« Jid »). La chaîne Telegram « Utro Daghestan » (65000 abonnés) que l’on accuse d’être à l’origine de l’émeute, doit d’ailleurs expliquer à ses lecteurs pourquoi ce terme doit être utilisé, plutôt que celui, habituel, de « Juif ».

A l’aéroport de Makhachkala, la cible de l’action antisémite n’est pas la communauté juive locale, mais un avion en provenance de Tel-Aviv. La chaîne « Utro Daghestan »  consacre bien l’essentiel de ses publications de ces derniers jours à Gaza et au sort du peuple palestinien. Cependant, la rhétorique de la chaîne alterne des messages expliquant que la cible des émeutes ne sont pas les Juifs, mais les Israéliens responsables de massacres de Palestiniens, et des messages plus largement antisémites qui englobent les Juifs locaux jugés complices.

Le même amalgame est visible dans l’assaut contre un hôtel supposé accueillir des Juifs en provenance d’Israël. Après l’émeute, l’hôtel affiche d’ailleurs sur son entrée l’écriteau suivant : « Entrée strictement interdite aux étrangers citoyens d’Israël (juifs) ».

Une Russie antisémite ?

L’État soviétique a bien été, au cours du XXe siècle, explicitement antisémite : les Juifs ont été l’une des cibles du pouvoir stalinien, mais les politiques antisémites se sont maintenues jusque dans les dernières années du régime. La Russie indépendante a officiellement tiré un trait sur l’antisémitisme d’État, même si cet État a pu rester pendant longtemps négationniste, occultant notamment l’histoire de la Shoah en Union soviétique. Vladimir Poutine, quant à lui, s’est attaché à souligner l’inclusion des Juifs et du judaïsme dans sa conception de la nation russe, assistant régulièrement à des fêtes religieuses et à des événements commémoratifs juifs et s’affichant fréquemment aux côtés du Grand rabbin de Russie. Officiellement, l’antisémitisme n’est donc plus de mise.

L’attitude de la population russe, quant à elle, à l’égard des Juifs est paradoxale : l’antisémitisme est très limité, mais se nourrit d’un climat général de tolérance au racisme et à la xénophobie. Les enquêtes auprès de la population, notamment celles conduites par le centre Levada, concluent d’année en année à une baisse constante de l’antisémitisme en Russie. Parmi les différents groupes ethniques mentionnés dans les questionnaires administrés par le centre Levada, les Juifs (qui sont perçus comme un groupe ethnique et non religieux en Russie) sont ceux vis-à-vis de qui la défiance est la plus faible. A l’inverse, d’autres groupes suscitent des réactions clairement xénophobes : les « Africains » (= personnes à la peau foncée), les « ethnies d’Asie centrale », les « Tsiganes », mais aussi les « Chinois » et les « Tchétchènes ». Dans un contexte généralement raciste et intolérant, les Juifs sont mis au dernier plan par rapport à d’autres groupes plus visibles. Ceci est facilité par l’assimilation totale d’une très grande majorité d’entre eux dans la population russe. Si des actes antisémites sont régulièrement recensés en Russie, ils sont moins fréquents que d’autres attaques xénophobes, ne sont pas encouragés par l’État russe… mais ne sont pas non plus vus comme une ligne rouge particulièrement inacceptable.

Pourquoi le Caucase Nord ?

Le Daghestan et la Kabardino-Balkarie ne sont pas les seules républiques musulmanes de la Fédération de Russie. L’islam est la religion de 10% de la population russe, avec une population majoritairement musulmane dans plusieurs régions du Caucase, mais aussi dans deux régions de Russie centrale (Tatarstan et Bachkortostan). Aucune attaque antisémite n’a été révélée à ce jour dans ces deux dernières régions où la population musulmane est estimée à respectivement 1,5 et 2,1 millions de personnes.

Le contexte du développement récent de l’islam dans le Caucase nord est particulier, car étroitement lié à une histoire plus locale : celle des guerres en Tchétchénie. Alors que la première guerre en Tchétchénie de 1994-1996 a été un conflit sans coloration religieuse, opposant l’État russe au mouvement séparatiste tchétchène, la seconde, démarrée en 1999, repose sur des dynamiques différentes. L’État russe présente en effet cette guerre comme un combat contre le terrorisme islamiste. Les combattants tchétchènes, quant à eux, trouvent effectivement des alliés dans les groupes islamistes des pays arabes, et s’appuient pour certains d’entre eux sur une justification religieuse de la guerre, où l’État russe est vu comme l’ennemi d’un peuple musulman. A l’issue de la guerre, l’islam dans le Caucase prend deux formes très différentes, comme l’analysent mes collègues Anne Le Huérou et Silvia Serrano. On trouve d’un côté un islam d’État, loyal à Moscou, prôné notamment par Kadyrov en Tchétchénie. C’est ainsi que les muftis du Caucase nord, loyaux à l’État russe, ont immédiatement condamné les émeutes au Daghestan. De l’autre côté, on trouve un islam protestataire, réprimé par l’État russe, et inséré dans les réseaux islamistes internationaux. La chaîne Telegram « Utro Daghestan » précédemment mentionnée, semble relever du deuxième mouvement : elle est très critique à l’égard du pouvoir de Moscou et relaie un grand nombre de messages en provenance des pays arabes.

L’État russe, via le gouverneur du Daghestan et le porte-parole de Poutine, a lié les attaques au pouvoir ukrainien, au prétexte qu’ « Utro Daghestan », opposée à Moscou, ait été soutenue par Ilya Ponomarev, homme politique russe combattant du côté de l’Ukraine. Le même Ponomarev a cependant exprimé, dans une déclaration récente, son soutien à Israël. Cependant, au-delà des liens concrets entre différents groupes opposés à Moscou, l’affaire n’a nul besoin d’une trace ukrainienne. L’une des clefs des émeutes antisémites au Daghestan est propre au Caucase, et se trouve, me semble-t-il, dans la politique conduite par la Russie dans cette région.

Il est difficile pour l’instant de lier les événements au Caucase nord avec l’accueil fait au Hamas à Moscou. On peut faire l’hypothèse que ce positionnement de l’État russe a donné la perception d’une fenêtre d’opportunité à un certain nombre d’activistes adhérant à la logique du Hamas.

L’un des indicateurs à suivre est la suite donnée aux émeutes par l’État russe. Au moment où s’écrivent ces lignes, une cinquantaine de personnes ont été interpellées, ce qui est un nombre très faible au vu des centaines d’émeutiers visibles dans les vidéos (le média russe Baza estime leur nombre à 1500). Une politique clémente à l’égard des auteurs des émeutes pourrait être un signal permissif, et ouvrir la voie à plus d’actes antisémites et anti-israéliens.

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