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    Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accè
     

Face à l’IA : armer la vie civique

11 juin 2026 à 01:00

Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accès aux opportunités, à leurs droits et à leur dignité, et ils s’interrogent sérieusement sur l’impact de cette technologie sur tous les aspects de la vie, du travail à l’éducation en passant par l’environnement. Comment les systèmes automatisés évaluent-ils les candidatures et les candidats eux-mêmes ? Les tuteurs IA contribuent-ils à la réussite des élèves ou, au contraire, limitent-ils leurs connaissances ? Les immenses centres de données construits pour alimenter l’IA font-ils exploser les factures d’énergie des collectivités ? Une simple « connaissance » de l’IA ne suffit pas à répondre à ces questions, ni à toutes celles qu’elles soulèvent. Chacune d’elles nous oblige à appréhender clairement la technologie, à examiner de manière critique ses applications et à mobiliser les outils de la participation citoyenne pour en orienter le développement. »

Face à l’IA, renforcer la citoyenneté plutôt qu’acculturer

De même que l’éducation civique aux États-Unis permet aux citoyens de comprendre leurs droits, leurs devoirs et le fonctionnement du gouvernement, ce travail requiert un programme d’enseignement. D’où cette initiative d’éducation civique à l’IA : « une approche de l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective. En mettant en lumière les outils civiques permettant au public d’exercer un pouvoir politique sur les systèmes d’IA et les plateformes technologiques – notamment au niveau local –, l’initiative d’éducation civique à l’IA renforcera la capacité des citoyens à participer à la conception et au déploiement de ces technologies, et contribuera à asseoir un pouvoir démocratique sur les institutions qui les créent et les promeuvent.»

Pour mobiliser la négociation collective pour peser sur l’utilisation de l’IA au travail, pour demander des changements dans les procédures d’achat des systèmes d’IA dans les écoles, pour exiger la transparence des outils de tri et de sélection automatisés, les gens doivent comprendre les processus civiques disponibles pour les utiliser. Tel est l’ambition du programme AI Civics : faciliter et approfondir l’apprentissage des modalités d’action en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourraient s’appuyer. 

Partout dans le monde, les travailleurs utilisent la négociation collective pour influencer l’utilisation de l’IA sur leur lieu de travail. Des militants font pression sur les autorités locales chargées d’autoriser les permis de construire afin d’exercer un pouvoir sur la construction des centres de données. Des élèves et des parents réclament des changements dans les politiques et les procédures d’achat des écoles. C’est la participation citoyenne en action : les communautés utilisent les leviers à leur disposition pour déterminer si et comment l’IA et ses infrastructures sont déployées. Mais avant cela, elles ont dû comprendre ces processus civiques et apprendre à les utiliser à leur avantage. Le programme AI Civics facilitera et approfondira cet apprentissage, en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourront s’appuyer.   

En 2025, D&S a organisé un cycle de conférences sur le thème “Comprendre l’IA”. L’initiative que l’Institut lance est le résultat des commentaires qu’ont adressé le public aux chercheurs. Dans ces commentaires, expliquent les chercheurs et chercheuses de D&S, trois points sont ressortis  : 

– Comme nous le disions nous même, les gens sont inquiets de l’IA. « Les gens se sentent pris au dépourvu par la rapidité et l’ampleur de ce changement, et frustrés par l’impression qu’il se produit sans leur participation ». 

– « Même les utilisateurs de l’IA s’inquiètent de ses impacts. Les participants nous ont confié utiliser des outils d’IA au quotidien, mais être mal à l’aise face aux compromis et aux coûts cachés. Ils souhaitent dépasser le vernis séduisant du battage médiatique autour de l’IA et comprendre les véritables implications de l’utilisation de ces outils, leurs coûts et avantages réels, ainsi que les moyens d’en atténuer les effets néfastes. »

– « Lassés d’être des consommateurs passifs, les citoyens cherchent des moyens de s’engager davantage. Nombreux étaient ceux qui souhaitaient découvrir des pistes concrètes pour une action collective, d’autant plus que la réglementation gouvernementale et les efforts pour responsabiliser les entreprises technologiques sont insuffisants. Nous avons constaté une volonté d’appréhender la complexité et un désir de s’opposer aux discours sur l’inévitabilité technologique. »

La culture de l’IA, la littératie, c’est-à-dire la maîtrise de savoirs, de capacités et d’aptitudes liées à l’IA, telle qu’elle est actuellement conçue, ne répond pas à ces besoins, estime l’Institut. Bien souvent, cette culture se limite à offrir la possibilité d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour utiliser l’IA et en tirer profit. Mais c’est un discours qui répète souvent que l’IA est inévitable et que ceux qui ne possèdent pas de connaissances dans ce domaine seront laissés pour compte. Dans un contexte économique déjà particulièrement difficile, pour beaucoup de gens, cette approche sonne comme une menace. 

« Dans son nouveau rapport, (404) Job Not Found : What Workforce Training Can’t Fix for Black Atlantans in the Age of AI, Anuli Akanegbu, chercheuse chez Data & Society, analyse la manière dont l’IA est abordée dans les milieux universitaires, promue par l’industrie, mise en œuvre par les pouvoirs publics et perçue au sein de la société civile. Basée à Atlanta, ville qui aspire à devenir l’épicentre de la main-d’œuvre de demain préparée à l’IA, Akanegbu décrit l’incapacité des pouvoirs publics et de l’industrie à définir clairement la culture de l’IA ou à préciser les compétences nécessaires aux travailleurs sur un marché du travail de plus en plus dominé par l’IA comme une abstraction stratégique, une forme de flou intentionnel qui transforme l’avancement professionnel en un objectif en constante évolution » (voir également toutes les limites des annonces qui exigent une « maîtrise de l’IA exigée »). « Ce flou sert un dessein : il reporte la responsabilité du chômage sur une main-d’œuvre majoritairement noire plutôt que de s’attaquer aux conditions structurelles qui rendent l’accès aux emplois de qualité de plus en plus difficile. En présentant l’adoption de l’IA comme une question d’effort individuel plutôt que de limitations systémiques, le concept de littératie de l’IA a été instrumentalisé pour promouvoir une solution simpliste au problème très complexe du déplacement d’emplois. De même que l’éducation aux médias imputait la désinformation, la manipulation médiatique et l’effondrement du système d’information aux utilisateurs individuels des réseaux sociaux, l’éducation à l’IA reproche aux travailleurs de ne pas trouver d’emploi rémunérateur plutôt qu’à un contexte socio-économique plus large qui normalise la précarité. »

D&S souhaite que son initiative parte des travailleurs, des étudiants, des citoyens… et qu’elle s’appuie sur les connaissances militantes pour aider les citoyens à exercer davantage leur pouvoir collectif à l’ère de l’IA. L’enjeu n’est pas seulement de se former à l’IA ou de s’y préparer, mais d’y ajouter la participation et l’intervention citoyenne. D&S est à la recherche d’organisations souhaitant rejoindre ce programme pour construire les ressources permettant de renforcer les capacités d’actions des citoyens. Que ce soit par exemple en créant des ressources pour les usagers des bibliothèques, ou en travaillant avec les associations de parents d’élèves pour documenter leurs méthodes pour mieux inspecter les marchés publics des districts scolaires lorsqu’ils achètent des outils technologiques… (voir notre article sur la montée de la contestation de l’IA à l’école).

« Les risques et les préjudices liés à l’IA sont bien documentés, mais ils ne sont pas inévitables. Notre mission essentielle aujourd’hui est de renforcer le pouvoir démocratique sur les institutions qui conçoivent et déploient les systèmes d’IA. Il est temps que la responsabilité publique et l’intérêt général soient de nouveau au cœur de l’innovation technologique à grande échelle. Il est temps que le grand public exerce un contrôle démocratique plus important sur l’IA. Il est temps d’instaurer une éducation civique sur l’IA. » 

En tout cas, cette approche par l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective est stimulante et inspirante. Bien loin par exemple des orientations britanniques prises en janvier de formation à l’IA pour tous, contestées par les acteurs de la médiation du Royaume-Uni (voir « Royaume-Uni : l’IA pour tous ! Laquelle ? »).

Résistances organisées

Ce travail ne part pas de nulle part. En fait, il a déjà largement commencé. A l’heure où les contestations contre la tech sont en passe d’être qualifiées d’extrémistes aux Etats-Unis, plusieurs autres collectifs de recherche et d’action documentent des modalités et des méthodes pour demander des comptes. L’AI Now Institute a ainsi lancé un kit d’action pour aider les citoyens à comprendre les réglementations mobilisables pour développer des recours contre le déploiement de centres de données. 

La journaliste Karen Hao, autrice du remarqué L’empire de l’IA (qui vient d’être traduit aux éditions L’écran fantastique) a lancé la liste de résistance à l’IA avec le Laboratoire de droit des réfugiés, le Distributed AI Research Institute (DAIR, fondé par la chercheuse Timnit Gebru) et l’association de justice sociale We and AI. Remettre en question le caractère inéluctable de l’IA est l’enjeu de cette liste qui recense et documente très succinctement et très partiellement les actes de résistance et d’opposition à l’industrie de l’IA à travers le monde. Comme le raconte l’anthropologue et l’avocate du numérique Petra Molnar (auteure de The Walls have Eyes, The New Press, 2024) dans Tech Policy Press, cette liste à été initiée par le travail du collectif Migration Tech Monitor, et notamment de celui du journaliste syrien Wael Qarssifi qui à documenté l’impact de la surveillance dans son pays et de Verónica Martínez qui a travaillé sur les effets de la surveillance et de la militarisation le long de la frontière américano-mexicaine. Comme l’explique Molnar, la liste a été intentionnellement documentée avec les initiatives évoquées et en se concentrant intentionnellement sur les pays en développement où les systèmes d’IA sont fréquemment déployés avec « moins de garanties réglementaires et un potentiel de préjudice plus élevé, et où les formes de résistance sont contraintes à être plus inventives ». 

La liste est articulée autour de quatre modes de résistances, afin d’élargir sa définition : résister, refuser, se réapproprier et réinventer. Au Nouveau-Mexique, le site documente les actions en justice menées par le New Mexico Environmental Law Center contre le développement du « Projet Jupiter », un énorme centre de données. En Uruguay, le Mouvement pour un Uruguay soutenable a lancé une campagne pour exiger une plus grande transparence concernant un projet de centre de données de Google. Au Japon, le Syndicat japonais des travailleurs de la métallurgie, de la fabrication, de l’information et des télécommunications a saisi la commission du travail du gouvernement de Tokyo afin de contraindre IBM à divulguer les données d’IA utilisées pour le calcul des salaires. « Au Chili, des habitants de Quilicura, une commune ouvrière de la banlieue de Santiago, se sont transformés en chatbot humain le temps d’une journée. Quili.ai, un site web conçu pour ressembler à une interface d’IA, redirigeait les requêtes des utilisateurs vers des membres de la communauté qui répondaient en temps réel. Pendant plus de 12 heures, en collaboration avec des artistes locaux, ils ont répondu à 25 000 questions d’utilisateurs de 68 pays. L’objectif n’était pas de prouver que les humains pouvaient surpasser l’IA, mais d’amener les gens à s’interroger sur ce qu’ils abandonnaient réellement, et au profit de qui, en externalisant leurs requêtes vers un système bâti sur l’exploitation du bassin du fleuve Maipo et de communautés comme la leur. » 

Nombre de résistances sont liées aux transformations du travail, bien sûr. En Californie, les professionnels de la santé mentale de Kaiser Permanente ont mené une grève pour dénoncer le remplacement du jugement clinique par un triage algorithmique. Au Royaume-Uni, les personnels de santé se mobilisent pour refuser l’intégration de Palantir dans le système de santé publique. 

Aux Philippines, plusieurs organisations de travailleurs du numérique ont formé une coalition pour promouvoir la représentation des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA et documenter les préjudices causés par l’adoption de l’IA. A Nairobi, l’Association des étiqueteurs de données (comptant aujourd’hui près de 900 membres), milite pour des conditions de travail équitables, des contrats transparents et la reconnaissance du travail cognitif et émotionnel lié à l’entraînement des systèmes d’IA. Lorsque Microsoft a commencé à intégrer massivement des fonctionnalités d’IA dans ses produits, des utilisateurs ont lancé un site web dédié, Microslop, pour recenser la dégradation de l’expérience utilisateur. L’artiste Sam Lavigne, lui, a proposé un plug-in pour navigateur, qui manipule les chatbots afin de ralentir leur temps de réponse pour inviter les utilisateurs à s’interroger sur ce qu’ils attendent exactement et pourquoi. Decolonize Digital est une collection de ressources, une « boîte à outils de libération » qui propose des alternatives, comme par exemple des solutions pour Dé-Googliser nos existences. Ou encore O Panóptico, un projet qui recense les initiatives de reconnaissance faciale au sein du système de sécurité publique brésilien. 

Transparence, participation, élargissement et contrôle distribué

« Les initiatives recensées sur la liste AI Resist mettent également en lumière un ensemble de revendications auxquelles aucun cadre réglementaire existant ne répond pleinement, et auxquelles toute politique sérieuse de gouvernance de l’IA devrait s’attaquer », souligne  Petra Molnar. 

La première revendication transversale est bien sûr la transparence. Nombre de mouvements de résistance réclament bien souvent seulement de savoir ce qui est construit, par qui, avec quelles ressources et à quel prix. « Même des exigences de divulgation minimales, si elles étaient appliquées de manière cohérente, bouleverseraient fondamentalement le modèle opérationnel actuel du secteur, qui repose sur l’opacité à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement », rappelle Molnar. 

La deuxième revendication est la participation. Des employés d’Amazon qui ont exigé d’être consultés avant le déploiement de l’IA au sein de leur entreprise, à la coalition philippine qui milite pour la prise en compte des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA… « nombres d’exemples pointent vers le même constat : les décisions concernant l’IA sont prises trop rapidement, en secret, par un petit nombre d’acteurs puissants cherchant à s’enrichir davantage, sans aucun mécanisme efficace permettant aux personnes les plus touchées d’intervenir ». Améliorer les contraintes de participation des publics serait seule à même d’entraver les décisions. 

La troisième implication transversale vise à étendre la perception de la chaîne d’approvisionnement de l’IA. Des exactions sur les ressources minières au Congo en passant par celles des étiqueteurs du Kenya, « les coûts de l’IA sont systématiquement répercutés sur les communautés les moins à même de les supporter et les moins représentées dans les instances décisionnelles. Tout cadre de gouvernance qui n’étend pas son champ d’application aux communautés minières de la République démocratique du Congo, aux modérateurs de contenu d’Afrique de l’Est et aux annotateurs d’Asie du Sud-Est ne gouverne pas l’IA. Il gouverne un complexe industriel lucratif et soigneusement orchestré. » 

Le quatrième point, et peut-être le plus important sur le plan structurel, qui unifie divers exemples, concerne la question du contrôle de l’infrastructure de l’IA. « Les campagnes contre les centres de données au Nouveau-Mexique et en Uruguay ne sont pas de simples conflits environnementaux locaux. Elles constituent les prémices d’une lutte plus vaste : l’infrastructure physique de l’IA, incluant les terres, l’eau et l’énergie nécessaires à son fonctionnement, sera-t-elle considérée comme une ressource publique ou un actif privé ? Les communautés qui s’y opposent soulèvent des questions auxquelles aucune stratégie nationale en matière d’IA n’a encore apporté de réponse satisfaisante : qui autorise cette infrastructure ? Dans quelles conditions environnementales et démocratiques ? Et quels recours disposent les communautés affectées lorsque ces conditions ne sont pas remplies ? »

La liste des résistances à l’IA ne dit pas que la résistance triomphe toujours, bien au contraire, ni qu’elle suffira à corriger les inégalités de pouvoir que le développement de l’IA renforce. Elle recense seulement des actions juridiques, l’organisation des travailleurs, les campagnes citoyennes, les provocations artistiques, les outils techniques, la création de coalitions et le travail de documentation patient que ceux qui subissent ces préjudices mettent place. Ses exemples proviennent d’Allemagne, du Japon, du Kenya, du Chili, des Philippines, du Royaume-Uni, d’Uruguay, de la République démocratique du Congo et des États-Unis. Mis bout à bout, « ces éléments constituent une réalité que l’industrie de l’IA préférerait ne pas reconnaître : l’IA n’est ni une force irrésistible ni au-dessus de toute contestation démocratique, et des personnes sur tous les continents sont prêtes à remettre en question son caractère prétendument inévitable. »

Mais la liste ne se contente pas de suggestions critiques. Elle recense également des projets plus stimulants et constructifs. Par exemple : Hire a coop, une plateforme argentine et brésilienne doublée d’une campagne de communication pour encourager le recours à des entreprises coopératives, détenues par leurs travailleurs (voir également notre article sur le sujet). Ou encore, le réseau Huniki, un réseau d’entreprises technologiques spécialisées dans les langues africaines pour construire des systèmes sur mesures développées par et pour leurs locuteurs. De même, Lesan AI est un outil de traduction automatique pour deux langues éthiopiennes développés avec les traducteurs et les communautés qu’ils servent. Slow AI, de l’association AIxDesign met en lumière des approches à petites échelles… Enfin, le wiki du réseau Permacomputing défend des initiatives inspirées de la permaculture appliquées à l’informatique. 

L’initiative AI Civics de Data & Society ou la liste des résistances à l’IA lancée par Karen Hao nous invitent à amplifier les mobilisations en rendant visibles celles qui se déploient déjà, en documentant leurs réussites et leurs échecs pour permettre à chacun de s’en inspirer… de les prolonger, de les reproduire. 

Hubert Guillaud

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Face à l’IA : armer la vie civique

11 juin 2026 à 01:00

Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accès aux opportunités, à leurs droits et à leur dignité, et ils s’interrogent sérieusement sur l’impact de cette technologie sur tous les aspects de la vie, du travail à l’éducation en passant par l’environnement. Comment les systèmes automatisés évaluent-ils les candidatures et les candidats eux-mêmes ? Les tuteurs IA contribuent-ils à la réussite des élèves ou, au contraire, limitent-ils leurs connaissances ? Les immenses centres de données construits pour alimenter l’IA font-ils exploser les factures d’énergie des collectivités ? Une simple « connaissance » de l’IA ne suffit pas à répondre à ces questions, ni à toutes celles qu’elles soulèvent. Chacune d’elles nous oblige à appréhender clairement la technologie, à examiner de manière critique ses applications et à mobiliser les outils de la participation citoyenne pour en orienter le développement. »

Face à l’IA, renforcer la citoyenneté plutôt qu’acculturer

De même que l’éducation civique aux États-Unis permet aux citoyens de comprendre leurs droits, leurs devoirs et le fonctionnement du gouvernement, ce travail requiert un programme d’enseignement. D’où cette initiative d’éducation civique à l’IA : « une approche de l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective. En mettant en lumière les outils civiques permettant au public d’exercer un pouvoir politique sur les systèmes d’IA et les plateformes technologiques – notamment au niveau local –, l’initiative d’éducation civique à l’IA renforcera la capacité des citoyens à participer à la conception et au déploiement de ces technologies, et contribuera à asseoir un pouvoir démocratique sur les institutions qui les créent et les promeuvent.»

Pour mobiliser la négociation collective pour peser sur l’utilisation de l’IA au travail, pour demander des changements dans les procédures d’achat des systèmes d’IA dans les écoles, pour exiger la transparence des outils de tri et de sélection automatisés, les gens doivent comprendre les processus civiques disponibles pour les utiliser. Tel est l’ambition du programme AI Civics : faciliter et approfondir l’apprentissage des modalités d’action en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourraient s’appuyer. 

Partout dans le monde, les travailleurs utilisent la négociation collective pour influencer l’utilisation de l’IA sur leur lieu de travail. Des militants font pression sur les autorités locales chargées d’autoriser les permis de construire afin d’exercer un pouvoir sur la construction des centres de données. Des élèves et des parents réclament des changements dans les politiques et les procédures d’achat des écoles. C’est la participation citoyenne en action : les communautés utilisent les leviers à leur disposition pour déterminer si et comment l’IA et ses infrastructures sont déployées. Mais avant cela, elles ont dû comprendre ces processus civiques et apprendre à les utiliser à leur avantage. Le programme AI Civics facilitera et approfondira cet apprentissage, en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourront s’appuyer.   

En 2025, D&S a organisé un cycle de conférences sur le thème “Comprendre l’IA”. L’initiative que l’Institut lance est le résultat des commentaires qu’ont adressé le public aux chercheurs. Dans ces commentaires, expliquent les chercheurs et chercheuses de D&S, trois points sont ressortis  : 

– Comme nous le disions nous même, les gens sont inquiets de l’IA. « Les gens se sentent pris au dépourvu par la rapidité et l’ampleur de ce changement, et frustrés par l’impression qu’il se produit sans leur participation ». 

– « Même les utilisateurs de l’IA s’inquiètent de ses impacts. Les participants nous ont confié utiliser des outils d’IA au quotidien, mais être mal à l’aise face aux compromis et aux coûts cachés. Ils souhaitent dépasser le vernis séduisant du battage médiatique autour de l’IA et comprendre les véritables implications de l’utilisation de ces outils, leurs coûts et avantages réels, ainsi que les moyens d’en atténuer les effets néfastes. »

– « Lassés d’être des consommateurs passifs, les citoyens cherchent des moyens de s’engager davantage. Nombreux étaient ceux qui souhaitaient découvrir des pistes concrètes pour une action collective, d’autant plus que la réglementation gouvernementale et les efforts pour responsabiliser les entreprises technologiques sont insuffisants. Nous avons constaté une volonté d’appréhender la complexité et un désir de s’opposer aux discours sur l’inévitabilité technologique. »

La culture de l’IA, la littératie, c’est-à-dire la maîtrise de savoirs, de capacités et d’aptitudes liées à l’IA, telle qu’elle est actuellement conçue, ne répond pas à ces besoins, estime l’Institut. Bien souvent, cette culture se limite à offrir la possibilité d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour utiliser l’IA et en tirer profit. Mais c’est un discours qui répète souvent que l’IA est inévitable et que ceux qui ne possèdent pas de connaissances dans ce domaine seront laissés pour compte. Dans un contexte économique déjà particulièrement difficile, pour beaucoup de gens, cette approche sonne comme une menace. 

« Dans son nouveau rapport, (404) Job Not Found : What Workforce Training Can’t Fix for Black Atlantans in the Age of AI, Anuli Akanegbu, chercheuse chez Data & Society, analyse la manière dont l’IA est abordée dans les milieux universitaires, promue par l’industrie, mise en œuvre par les pouvoirs publics et perçue au sein de la société civile. Basée à Atlanta, ville qui aspire à devenir l’épicentre de la main-d’œuvre de demain préparée à l’IA, Akanegbu décrit l’incapacité des pouvoirs publics et de l’industrie à définir clairement la culture de l’IA ou à préciser les compétences nécessaires aux travailleurs sur un marché du travail de plus en plus dominé par l’IA comme une abstraction stratégique, une forme de flou intentionnel qui transforme l’avancement professionnel en un objectif en constante évolution » (voir également toutes les limites des annonces qui exigent une « maîtrise de l’IA exigée »). « Ce flou sert un dessein : il reporte la responsabilité du chômage sur une main-d’œuvre majoritairement noire plutôt que de s’attaquer aux conditions structurelles qui rendent l’accès aux emplois de qualité de plus en plus difficile. En présentant l’adoption de l’IA comme une question d’effort individuel plutôt que de limitations systémiques, le concept de littératie de l’IA a été instrumentalisé pour promouvoir une solution simpliste au problème très complexe du déplacement d’emplois. De même que l’éducation aux médias imputait la désinformation, la manipulation médiatique et l’effondrement du système d’information aux utilisateurs individuels des réseaux sociaux, l’éducation à l’IA reproche aux travailleurs de ne pas trouver d’emploi rémunérateur plutôt qu’à un contexte socio-économique plus large qui normalise la précarité. »

D&S souhaite que son initiative parte des travailleurs, des étudiants, des citoyens… et qu’elle s’appuie sur les connaissances militantes pour aider les citoyens à exercer davantage leur pouvoir collectif à l’ère de l’IA. L’enjeu n’est pas seulement de se former à l’IA ou de s’y préparer, mais d’y ajouter la participation et l’intervention citoyenne. D&S est à la recherche d’organisations souhaitant rejoindre ce programme pour construire les ressources permettant de renforcer les capacités d’actions des citoyens. Que ce soit par exemple en créant des ressources pour les usagers des bibliothèques, ou en travaillant avec les associations de parents d’élèves pour documenter leurs méthodes pour mieux inspecter les marchés publics des districts scolaires lorsqu’ils achètent des outils technologiques… (voir notre article sur la montée de la contestation de l’IA à l’école).

« Les risques et les préjudices liés à l’IA sont bien documentés, mais ils ne sont pas inévitables. Notre mission essentielle aujourd’hui est de renforcer le pouvoir démocratique sur les institutions qui conçoivent et déploient les systèmes d’IA. Il est temps que la responsabilité publique et l’intérêt général soient de nouveau au cœur de l’innovation technologique à grande échelle. Il est temps que le grand public exerce un contrôle démocratique plus important sur l’IA. Il est temps d’instaurer une éducation civique sur l’IA. » 

En tout cas, cette approche par l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective est stimulante et inspirante. Bien loin par exemple des orientations britanniques prises en janvier de formation à l’IA pour tous, contestées par les acteurs de la médiation du Royaume-Uni (voir « Royaume-Uni : l’IA pour tous ! Laquelle ? »).

Résistances organisées

Ce travail ne part pas de nulle part. En fait, il a déjà largement commencé. A l’heure où les contestations contre la tech sont en passe d’être qualifiées d’extrémistes aux Etats-Unis, plusieurs autres collectifs de recherche et d’action documentent des modalités et des méthodes pour demander des comptes. L’AI Now Institute a ainsi lancé un kit d’action pour aider les citoyens à comprendre les réglementations mobilisables pour développer des recours contre le déploiement de centres de données. 

La journaliste Karen Hao, autrice du remarqué L’empire de l’IA (qui vient d’être traduit aux éditions L’écran fantastique) a lancé la liste de résistance à l’IA avec le Laboratoire de droit des réfugiés, le Distributed AI Research Institute (DAIR, fondé par la chercheuse Timnit Gebru) et l’association de justice sociale We and AI. Remettre en question le caractère inéluctable de l’IA est l’enjeu de cette liste qui recense et documente très succinctement et très partiellement les actes de résistance et d’opposition à l’industrie de l’IA à travers le monde. Comme le raconte l’anthropologue et l’avocate du numérique Petra Molnar (auteure de The Walls have Eyes, The New Press, 2024) dans Tech Policy Press, cette liste à été initiée par le travail du collectif Migration Tech Monitor, et notamment de celui du journaliste syrien Wael Qarssifi qui à documenté l’impact de la surveillance dans son pays et de Verónica Martínez qui a travaillé sur les effets de la surveillance et de la militarisation le long de la frontière américano-mexicaine. Comme l’explique Molnar, la liste a été intentionnellement documentée avec les initiatives évoquées et en se concentrant intentionnellement sur les pays en développement où les systèmes d’IA sont fréquemment déployés avec « moins de garanties réglementaires et un potentiel de préjudice plus élevé, et où les formes de résistance sont contraintes à être plus inventives ». 

La liste est articulée autour de quatre modes de résistances, afin d’élargir sa définition : résister, refuser, se réapproprier et réinventer. Au Nouveau-Mexique, le site documente les actions en justice menées par le New Mexico Environmental Law Center contre le développement du « Projet Jupiter », un énorme centre de données. En Uruguay, le Mouvement pour un Uruguay soutenable a lancé une campagne pour exiger une plus grande transparence concernant un projet de centre de données de Google. Au Japon, le Syndicat japonais des travailleurs de la métallurgie, de la fabrication, de l’information et des télécommunications a saisi la commission du travail du gouvernement de Tokyo afin de contraindre IBM à divulguer les données d’IA utilisées pour le calcul des salaires. « Au Chili, des habitants de Quilicura, une commune ouvrière de la banlieue de Santiago, se sont transformés en chatbot humain le temps d’une journée. Quili.ai, un site web conçu pour ressembler à une interface d’IA, redirigeait les requêtes des utilisateurs vers des membres de la communauté qui répondaient en temps réel. Pendant plus de 12 heures, en collaboration avec des artistes locaux, ils ont répondu à 25 000 questions d’utilisateurs de 68 pays. L’objectif n’était pas de prouver que les humains pouvaient surpasser l’IA, mais d’amener les gens à s’interroger sur ce qu’ils abandonnaient réellement, et au profit de qui, en externalisant leurs requêtes vers un système bâti sur l’exploitation du bassin du fleuve Maipo et de communautés comme la leur. » 

Nombre de résistances sont liées aux transformations du travail, bien sûr. En Californie, les professionnels de la santé mentale de Kaiser Permanente ont mené une grève pour dénoncer le remplacement du jugement clinique par un triage algorithmique. Au Royaume-Uni, les personnels de santé se mobilisent pour refuser l’intégration de Palantir dans le système de santé publique. 

Aux Philippines, plusieurs organisations de travailleurs du numérique ont formé une coalition pour promouvoir la représentation des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA et documenter les préjudices causés par l’adoption de l’IA. A Nairobi, l’Association des étiqueteurs de données (comptant aujourd’hui près de 900 membres), milite pour des conditions de travail équitables, des contrats transparents et la reconnaissance du travail cognitif et émotionnel lié à l’entraînement des systèmes d’IA. Lorsque Microsoft a commencé à intégrer massivement des fonctionnalités d’IA dans ses produits, des utilisateurs ont lancé un site web dédié, Microslop, pour recenser la dégradation de l’expérience utilisateur. L’artiste Sam Lavigne, lui, a proposé un plug-in pour navigateur, qui manipule les chatbots afin de ralentir leur temps de réponse pour inviter les utilisateurs à s’interroger sur ce qu’ils attendent exactement et pourquoi. Decolonize Digital est une collection de ressources, une « boîte à outils de libération » qui propose des alternatives, comme par exemple des solutions pour Dé-Googliser nos existences. Ou encore O Panóptico, un projet qui recense les initiatives de reconnaissance faciale au sein du système de sécurité publique brésilien. 

Transparence, participation, élargissement et contrôle distribué

« Les initiatives recensées sur la liste AI Resist mettent également en lumière un ensemble de revendications auxquelles aucun cadre réglementaire existant ne répond pleinement, et auxquelles toute politique sérieuse de gouvernance de l’IA devrait s’attaquer », souligne  Petra Molnar. 

La première revendication transversale est bien sûr la transparence. Nombre de mouvements de résistance réclament bien souvent seulement de savoir ce qui est construit, par qui, avec quelles ressources et à quel prix. « Même des exigences de divulgation minimales, si elles étaient appliquées de manière cohérente, bouleverseraient fondamentalement le modèle opérationnel actuel du secteur, qui repose sur l’opacité à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement », rappelle Molnar. 

La deuxième revendication est la participation. Des employés d’Amazon qui ont exigé d’être consultés avant le déploiement de l’IA au sein de leur entreprise, à la coalition philippine qui milite pour la prise en compte des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA… « nombres d’exemples pointent vers le même constat : les décisions concernant l’IA sont prises trop rapidement, en secret, par un petit nombre d’acteurs puissants cherchant à s’enrichir davantage, sans aucun mécanisme efficace permettant aux personnes les plus touchées d’intervenir ». Améliorer les contraintes de participation des publics serait seule à même d’entraver les décisions. 

La troisième implication transversale vise à étendre la perception de la chaîne d’approvisionnement de l’IA. Des exactions sur les ressources minières au Congo en passant par celles des étiqueteurs du Kenya, « les coûts de l’IA sont systématiquement répercutés sur les communautés les moins à même de les supporter et les moins représentées dans les instances décisionnelles. Tout cadre de gouvernance qui n’étend pas son champ d’application aux communautés minières de la République démocratique du Congo, aux modérateurs de contenu d’Afrique de l’Est et aux annotateurs d’Asie du Sud-Est ne gouverne pas l’IA. Il gouverne un complexe industriel lucratif et soigneusement orchestré. » 

Le quatrième point, et peut-être le plus important sur le plan structurel, qui unifie divers exemples, concerne la question du contrôle de l’infrastructure de l’IA. « Les campagnes contre les centres de données au Nouveau-Mexique et en Uruguay ne sont pas de simples conflits environnementaux locaux. Elles constituent les prémices d’une lutte plus vaste : l’infrastructure physique de l’IA, incluant les terres, l’eau et l’énergie nécessaires à son fonctionnement, sera-t-elle considérée comme une ressource publique ou un actif privé ? Les communautés qui s’y opposent soulèvent des questions auxquelles aucune stratégie nationale en matière d’IA n’a encore apporté de réponse satisfaisante : qui autorise cette infrastructure ? Dans quelles conditions environnementales et démocratiques ? Et quels recours disposent les communautés affectées lorsque ces conditions ne sont pas remplies ? »

La liste des résistances à l’IA ne dit pas que la résistance triomphe toujours, bien au contraire, ni qu’elle suffira à corriger les inégalités de pouvoir que le développement de l’IA renforce. Elle recense seulement des actions juridiques, l’organisation des travailleurs, les campagnes citoyennes, les provocations artistiques, les outils techniques, la création de coalitions et le travail de documentation patient que ceux qui subissent ces préjudices mettent place. Ses exemples proviennent d’Allemagne, du Japon, du Kenya, du Chili, des Philippines, du Royaume-Uni, d’Uruguay, de la République démocratique du Congo et des États-Unis. Mis bout à bout, « ces éléments constituent une réalité que l’industrie de l’IA préférerait ne pas reconnaître : l’IA n’est ni une force irrésistible ni au-dessus de toute contestation démocratique, et des personnes sur tous les continents sont prêtes à remettre en question son caractère prétendument inévitable. »

Mais la liste ne se contente pas de suggestions critiques. Elle recense également des projets plus stimulants et constructifs. Par exemple : Hire a coop, une plateforme argentine et brésilienne doublée d’une campagne de communication pour encourager le recours à des entreprises coopératives, détenues par leurs travailleurs (voir également notre article sur le sujet). Ou encore, le réseau Huniki, un réseau d’entreprises technologiques spécialisées dans les langues africaines pour construire des systèmes sur mesures développées par et pour leurs locuteurs. De même, Lesan AI est un outil de traduction automatique pour deux langues éthiopiennes développés avec les traducteurs et les communautés qu’ils servent. Slow AI, de l’association AIxDesign met en lumière des approches à petites échelles… Enfin, le wiki du réseau Permacomputing défend des initiatives inspirées de la permaculture appliquées à l’informatique. 

L’initiative AI Civics de Data & Society ou la liste des résistances à l’IA lancée par Karen Hao nous invitent à amplifier les mobilisations en rendant visibles celles qui se déploient déjà, en documentant leurs réussites et leurs échecs pour permettre à chacun de s’en inspirer… de les prolonger, de les reproduire. 

Hubert Guillaud

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  • La participation ou l’IA ?
    On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous.  De l’IA pour générer des publics La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre
     

La participation ou l’IA ?

9 juin 2026 à 01:00

On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous. 

De l’IA pour générer des publics

La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre de travaux proposent d’utiliser l’IA comme substituts ou compléments à la participation humaine dans nombre de processus démocratiques, comme les sondages ou les consultations. Et cette perspective est problématique. 

Pour elle, ces propositions ne sont pas de simples interventions techniques qui visent à réduire les coûts de la participation, mais s’appuient sur un imaginaire civique qui rend ces substitutions plausibles voire souhaitables. Si ces propositions s’entendent, estime-t-elle, c’est d’abord parce que nous avons assimilé une forme d’équivalence entre humains et données, parce que nous pensons que les systèmes génératifs nous permettent de révéler des vérités et parce que nous avons intégré également le caractère procédural de la démocratie, tant et si bien qu’elle nous semble pouvoir fonctionner en l’absence même des gouvernés. Les données synthétiques qui seraient capables de refléter l’opinion de tout un chacun s’alignent sur les croyances du développement de l’IA qui nous fait croire en leur capacité de représentativité, tout en sapant l’éthique démocratique de la participation. Or, rappelle la chercheuse, « ces systèmes, par nature, entravent la capacité d’interpellation des citoyens et transforment la participation en la rendant symbolique plutôt que relationnelle ». L’imaginaire de l’IA civique ne comble pas les déficits démocratiques, mais les aggrave. Elle offre surtout une couverture idéologique présentant l’efficacité, la substitution des citoyens par des machines statistiques et l’abstraction comme s’ils pouvaient être des progrès démocratiques. 

« Les institutions démocratiques contemporaines sont marquées par une érosion persistante de la participation. Dans ce contexte, les propositions de déploiement de systèmes d’IA dans la gouvernance participative et représentative se présentent souvent comme des interventions correctives, promettant efficacité, inclusion ou légitimité renouvelée. (…)  L’imaginaire de l’IA civique permet, encourage et excuse l’utilisation de systèmes informatiques comme substituts aux personnes dans les structures de gouvernance participative et représentative. » Mais pour la chercheuse, ces solutions risquent surtout d’éroder plus avant la participation. 

Reste que cet imaginaire d’une IA pour nous représenter tous repose sur le fait que l’efficacité, la quantification et l’optimisation sont déjà des enjeux très présents dans les structures de gouvernance, où l’importance consiste bien plus à mesurer ce que la participation produit. Plus encore, comme nous le disaient Nicolas Rio et Manon Loisel dans leur petit livre, Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024, voir notre critique) la participation trop souvent ne permet pas d’élargir l’écoute, c’est-à-dire d’écouter ceux qui ne participent pas, quand cela devrait être sa fonction première. L’IA, malgré toutes les données qui sont les siennes, risque de rendre encore plus silencieux ceux qui n’y sont pas représentés. « La crise démocratique est une crise de l’écoute », disaient-ils. Mais écouter les données analysées par l’IA et ses biais, plutôt que les citoyens, ne la résoudra pas. 

Activer l’IA pour améliorer la démocratie répond parfaitement aux enjeux et valeurs des acteurs qui se proposent de produire les interfaces des consultations sous IA, plus qu’à ceux de la démocratie elle-même, conclut M.R. Sauter. 

Les simulations ne sont pas des opinons

Sur son blog, le professeur de mathématiques appliquées, Arthur Charpentier, résume parfaitement le problème en prenant un cas concret et en montrant comment l’IA est utilisée pour améliorer la représentation statistique. L’idée consiste à “inventer” des répondants supplémentaires pour mieux décrire de petits groupes, explique également le statisticien Thomas Delclite sur son blog sur Mediapart. Ces enjeux de calibration ne sont pas nouveaux, rappelle le professeur. « On modifie les poids de sondage pour respecter des contraintes connues sur la population, par exemple des totaux par sexe, âge ou région. » Mais ses corrections viennent avec un prix à payer : les données synthétiques ne produiront jamais la précision de personnes réelles et ont tendance à amplifier les biais d’échantillonnages non représentatifs. « La génération synthétique peut prolonger le biais, le lisser, le rendre plus cohérent, et surtout créer une fausse illusion », rendant l’incertitude plus invisible qu’elle n’est. Mais surtout, rappelle Charpentier, ces cas d’utilisations aggravent les risques de mauvaises interprétations et les pratiques manquent souvent de transparence sur leurs méthodes. « Ce n’est pas une querelle entre anciens statisticiens attachés aux preuves mathématiques, et nouvelles méthodes d’IA. Le cœur du problème est un problème très classique d’inférence. Qu’est-ce qui est aléatoire ? Qu’est-ce qui est observé ? Qu’est-ce qui est imputé ? Quel est le modèle ? Quelle incertitude est propagée ? Et que signifie exactement l’intervalle annoncé ? » « Le risque est fort de “corriger” ce qui ressemble à une anomalie statistique, alors que cette anomalie est peut-être précisément le signal politique ou sociologique que l’on cherchait à mesurer. »

On le comprend bien mieux quand on cherche à extrapoler les résultats. On pourrait ainsi générer des réponses de toute la population… mais dans ce cas là, ce que l’on génère, ce n’est pas la population, « c’est une image de la population selon un modèle, appris à partir de données limitées ». Si les données synthétiques peuvent être utiles, elles demandent une discipline méthodologique stricte. Or, les distinctions subtiles que ces techniques produisent  ne sont pas seulement techniques : elles deviennent rapidement démocratiques. 

Dans un second billet, Arthur Charpentier pointe une étude qui propose justement de demander à un modèle de langage de répondre à la place des personnes : la méthode s’appelle le silicon sampling, l’échantillonnage synthétique. L’attrait pour ces techniques est fort, on le comprend, notamment parce qu’elles permettent de réduire considérablement les coûts des sondages, enquêtes et pannels. Pour le statisticien Eli McKown-Dawson qui édite avec le statisticien Nate Silver le Silver Bulletin, ces modèles ne sont pas forcément inutiles, mais ils doivent rester ce qu’ils sont, des résultats de modèles et non pas des sondages :  les sondages IA sont d’abord de faux sondages. Le silicon sampling vise à produire une prédiction de ce qu’un sondage pourrait dire. « Les sondages eux-mêmes sont à traiter avec précaution. Ils reposent sur des pondérations, des corrections de non-réponse, parfois des modèles de vraisemblance de vote ou de post-stratification. Si un échantillon contient trop de diplômés ou trop peu de jeunes, on corrige. Si un groupe est difficile à atteindre, on pondère ou on modélise. Mais il repose sur un socle “empirique”, avec des personnes qui ont été contactées, certaines qui ont répondu, et l’incertitude statistique porte sur ce passage fragile d’un échantillon observé à une population.

Dans un sondage synthétique, le modèle ne corrige pas une enquête, il se substitue à l’enquête. » Dans l’étude originale sur le silicon sampling, l’idée est de chercher à produire une « fidélité algorithmique », où  le modèle est conditionné par des descriptions sociodémographiques issues de vrais répondants. Mais les auteurs formulent des conditions très exigeantes à leur usage. Dans une autre étude qui met en pratique l’échantillonnage synthétique, les chercheurs ont fait l’essai sur des données de l’élection présidentielle américaine de 2020… Dans un premier temps, les distributions simulées semblent être très proches des données. « Mais dès que l’on regarde par sous-groupes ou par thèmes, on commence à voir des soucis apparaître. Le modèle devient trop extrême pour certains groupes partisans. Les auteurs notent par exemple que les démocrates et républicains synthétiques votent presque unanimement pour leur camp, davantage que les répondants humains. Plus intéressant encore, le modèle se met à produire des réponses “inoffensives” (“harmless”) ou socialement attendues sur des sujets sensibles. Sur certaines questions de race, de genre, d’homosexualité, de santé ou d’immigration, les réponses générées semblent moins refléter la diversité des opinions humaines qu’une norme de prudence inscrite dans le modèle. Les auteurs parlent d’un biais vers des réponses “harmless”, qui peut varier selon les groupes simulés. Et c’est un point important ! Les modèles ne sont pas seulement des machines à reproduire ce qui se trouve dans les données d’entraînement. Ils sont aussi des machines alignées, filtrées, modérées, ajustées pour produire certains types de réponses. » Bref, « les simulations ne sont pas des opinions ». « Dans un sondage politique ou social, l’unité statistique n’est pas seulement une ligne dans un fichier. C’est une personne atteinte par un dispositif d’enquête, avec une probabilité d’inclusion, une réponse observée, une non-réponse possible, un poids, et une contribution à l’incertitude. Une ligne produite par un modèle n’a pas cette histoire. Elle dit quelque chose du modèle, pas forcément de la population. »

Pour Jamie Cummings, chercheur au LipLab de l’université de Gent, avoir recours à des participants artificiels peut « engendrer des résultats très variés, voire contradictoires, et aucune combinaison spécifique de choix ne permet d’obtenir des données correspondant parfaitement aux réponses humaines », explique-t-il dans un article de recherche discuté dans Science. En testant ces outils, lui aussi constate une grande variété de résultats selon les indicateurs et les critères retenus pour constituer ces publics synthétiques. « Si deux chercheurs différents menaient la même étude sur des échantillons synthétiques, en faisant des choix justifiés différents, ils pourraient aboutir à des conclusions opposées, explique-t-il. » Bref, il va falloir mieux documenter les situations où cet usage pourrait être approprié, comme par exemple pour des expériences pilotes ou pour tester des enquêtes. Le risque pourtant, c’est que la pratique se diffuse, notamment auprès d’acteurs bien peu académiques et bien peu regardant des limites de ces outils. 

… à l’IA pour traiter des sondages et consultations

Mais l’IA n’est pas seulement utilisée pour générer des publics synthétiques, elle est aussi de plus en plus utilisée pour traiter les enquêtes, sondages et autres consultations… notamment les plus massives, comme l’explique le journaliste Chris Stokel-Walker pour Tech Policy Press. 

En 2025, lors d’une réforme sur le secteur de l’eau, les agences britanniques ont reçu des milliers de contributions du public. Pour les examiner, ils ont eu recours à Consult, l’un des outils d’IA de la suite Humphrey* (qu’on pourrait qualifier d’Albert britannique ou de Mistral britannique puisque désormais il semble que ce soit plutôt Mistral qui soit l’IA envisagée pour équiper les fonctionnaires Français). L’outil a permis de classer les 50 000 réponses par thèmes évitant une fastueuse classification manuelle des réponses et de produire une analyse dédiée.  

Pour Chris Schmitz, chercheur à la Hertie School de Berlin, l’enjeu ne consiste pas seulement à analyser les documents de consultation, mais aussi à empêcher toute manipulation du processus lui-même (même si Schmitz n’explique pas du tout comment : l’analyse établie par l’IA n’assurant pas pour autant de la synthèse équitable et valide des réponses). Le risque pourtant est bien que ces processus qui font appel à la contribution publique soient submergés par l’analyse automatisée… Et en retour, que les espaces de participation des publics soient eux-mêmes augmentés et démultipliés par l’IA, par exemple via des outils IA qui permettent aux citoyens britanniques de contester les demandes de permis de construire, leur permettant de démultiplier les contestations et de produire des contestations plus argumentées et volumineuses (mais pas toujours plus solides juridiquement). 

Les analyses par IA de grands sondages ou de grandes cohortes sont souvent particulièrement problématiques. Bien souvent la méthodologie n’est pas transparente et les biais qui visent à qualifier automatiquement les réponses (par exemple en leur attribuant des notes selon des analyses sémantiques qui synthétisent les réponses en valeurs (positif ou négatif) ou en mots clés et réduisent les nuances et les expressions, souffrent de biais majeurs que beaucoup de cabinets de conseils qui mobilisent ces études pensent qu’ils se dissolvent dans le nombre… A l’image des études sur les réponses des cahiers de doléances des Français ou plus récemment l’étude du pluralisme des antennes de Radio France et de France Télévision produit par le très libéral et conservateur Institut Thomas Moore : une étude orientée pour démontrer que les programmes des émissions du service public seraient très orientés à gauche et qui a été largement dénoncé en se moquant du fait que l’étude par exemple classe les bulletins météo à gauche. 

Dans le secteur public, l’IA commence à être utilisée à d’autres endroits encore, explique Stokel-Walker. Le Sénat italien utilise l’IA pour gérer la surcharge d’amendements en regroupant les propositions similaires. La Commission européenne, elle, a publié un appel d’offre pour la fourniture de chatbots multilingues capables d’aider les citoyens à s’orienter parmi les obligations légales et notamment la réglementation européenne sur l’IA et le DSA. La Chambre des députés italienne soutient le projet GENAI4LEX-B, qui facilite la recherche et la rédaction législatives en synthétisant les amendements des commissions et en vérifiant la conformité des projets de loi aux normes de rédaction. D’autres pays utilisent également l’IA pour optimiser le processus d’élaboration des lois. 

Pour Schmitz, le problème est que les gouvernements considèrent l’intégration de l’IA comme une série de petites corrections techniques plutôt que comme une transformation structurelle de la manière dont les citoyens peuvent influencer l’État (et dont l’État peut influencer les consultations). Les outils de tri, de synthèse et de rédaction peuvent sembler être des améliorations logiques (on a déjà pointé certains biais des synthèses automatisées et les problèmes de dégradation des données quand l’IA les modifie comme les formes de sur-interprétations liées aux outils d’inférences) , mais « ce sont des solutions de fortune », soulignant qu’il ne constate « aucune réflexion systématique sur les conséquences à long terme pour la légitimité des processus de participation citoyenne ». Mais si les gouvernements l’utilisent principalement pour gérer les données générées par les machines ou pour gagner du temps dans les traitements, ils risquent d’aggraver la méfiance qu’ils cherchent justement à endiguer… c’est-à-dire à rendre la participation encore plus éloignée car de moins en moins représentée.

Hubert Guillaud

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* Non sans une certaine ironie, Humphrey tire son nom de la série télévisée satirique des années 80, Yes Minister, dans laquelle un nouveau ministre des affaires publiques est confronté à Humphrey Appleby, responsable de cette administration, qui use de tous les moyens à sa disposition pour décourager la moindre proposition du ministre… afin que rien ne bouge (merci à Aron West pour cette précision).

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La participation ou l’IA ?

9 juin 2026 à 01:00

On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous. 

De l’IA pour générer des publics

La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre de travaux proposent d’utiliser l’IA comme substituts ou compléments à la participation humaine dans nombre de processus démocratiques, comme les sondages ou les consultations. Et cette perspective est problématique. 

Pour elle, ces propositions ne sont pas de simples interventions techniques qui visent à réduire les coûts de la participation, mais s’appuient sur un imaginaire civique qui rend ces substitutions plausibles voire souhaitables. Si ces propositions s’entendent, estime-t-elle, c’est d’abord parce que nous avons assimilé une forme d’équivalence entre humains et données, parce que nous pensons que les systèmes génératifs nous permettent de révéler des vérités et parce que nous avons intégré également le caractère procédural de la démocratie, tant et si bien qu’elle nous semble pouvoir fonctionner en l’absence même des gouvernés. Les données synthétiques qui seraient capables de refléter l’opinion de tout un chacun s’alignent sur les croyances du développement de l’IA qui nous fait croire en leur capacité de représentativité, tout en sapant l’éthique démocratique de la participation. Or, rappelle la chercheuse, « ces systèmes, par nature, entravent la capacité d’interpellation des citoyens et transforment la participation en la rendant symbolique plutôt que relationnelle ». L’imaginaire de l’IA civique ne comble pas les déficits démocratiques, mais les aggrave. Elle offre surtout une couverture idéologique présentant l’efficacité, la substitution des citoyens par des machines statistiques et l’abstraction comme s’ils pouvaient être des progrès démocratiques. 

« Les institutions démocratiques contemporaines sont marquées par une érosion persistante de la participation. Dans ce contexte, les propositions de déploiement de systèmes d’IA dans la gouvernance participative et représentative se présentent souvent comme des interventions correctives, promettant efficacité, inclusion ou légitimité renouvelée. (…)  L’imaginaire de l’IA civique permet, encourage et excuse l’utilisation de systèmes informatiques comme substituts aux personnes dans les structures de gouvernance participative et représentative. » Mais pour la chercheuse, ces solutions risquent surtout d’éroder plus avant la participation. 

Reste que cet imaginaire d’une IA pour nous représenter tous repose sur le fait que l’efficacité, la quantification et l’optimisation sont déjà des enjeux très présents dans les structures de gouvernance, où l’importance consiste bien plus à mesurer ce que la participation produit. Plus encore, comme nous le disaient Nicolas Rio et Manon Loisel dans leur petit livre, Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024, voir notre critique) la participation trop souvent ne permet pas d’élargir l’écoute, c’est-à-dire d’écouter ceux qui ne participent pas, quand cela devrait être sa fonction première. L’IA, malgré toutes les données qui sont les siennes, risque de rendre encore plus silencieux ceux qui n’y sont pas représentés. « La crise démocratique est une crise de l’écoute », disaient-ils. Mais écouter les données analysées par l’IA et ses biais, plutôt que les citoyens, ne la résoudra pas. 

Activer l’IA pour améliorer la démocratie répond parfaitement aux enjeux et valeurs des acteurs qui se proposent de produire les interfaces des consultations sous IA, plus qu’à ceux de la démocratie elle-même, conclut M.R. Sauter. 

Les simulations ne sont pas des opinons

Sur son blog, le professeur de mathématiques appliquées, Arthur Charpentier, résume parfaitement le problème en prenant un cas concret et en montrant comment l’IA est utilisée pour améliorer la représentation statistique. L’idée consiste à “inventer” des répondants supplémentaires pour mieux décrire de petits groupes, explique également le statisticien Thomas Delclite sur son blog sur Mediapart. Ces enjeux de calibration ne sont pas nouveaux, rappelle le professeur. « On modifie les poids de sondage pour respecter des contraintes connues sur la population, par exemple des totaux par sexe, âge ou région. » Mais ses corrections viennent avec un prix à payer : les données synthétiques ne produiront jamais la précision de personnes réelles et ont tendance à amplifier les biais d’échantillonnages non représentatifs. « La génération synthétique peut prolonger le biais, le lisser, le rendre plus cohérent, et surtout créer une fausse illusion », rendant l’incertitude plus invisible qu’elle n’est. Mais surtout, rappelle Charpentier, ces cas d’utilisations aggravent les risques de mauvaises interprétations et les pratiques manquent souvent de transparence sur leurs méthodes. « Ce n’est pas une querelle entre anciens statisticiens attachés aux preuves mathématiques, et nouvelles méthodes d’IA. Le cœur du problème est un problème très classique d’inférence. Qu’est-ce qui est aléatoire ? Qu’est-ce qui est observé ? Qu’est-ce qui est imputé ? Quel est le modèle ? Quelle incertitude est propagée ? Et que signifie exactement l’intervalle annoncé ? » « Le risque est fort de “corriger” ce qui ressemble à une anomalie statistique, alors que cette anomalie est peut-être précisément le signal politique ou sociologique que l’on cherchait à mesurer. »

On le comprend bien mieux quand on cherche à extrapoler les résultats. On pourrait ainsi générer des réponses de toute la population… mais dans ce cas là, ce que l’on génère, ce n’est pas la population, « c’est une image de la population selon un modèle, appris à partir de données limitées ». Si les données synthétiques peuvent être utiles, elles demandent une discipline méthodologique stricte. Or, les distinctions subtiles que ces techniques produisent  ne sont pas seulement techniques : elles deviennent rapidement démocratiques. 

Dans un second billet, Arthur Charpentier pointe une étude qui propose justement de demander à un modèle de langage de répondre à la place des personnes : la méthode s’appelle le silicon sampling, l’échantillonnage synthétique. L’attrait pour ces techniques est fort, on le comprend, notamment parce qu’elles permettent de réduire considérablement les coûts des sondages, enquêtes et pannels. Pour le statisticien Eli McKown-Dawson qui édite avec le statisticien Nate Silver le Silver Bulletin, ces modèles ne sont pas forcément inutiles, mais ils doivent rester ce qu’ils sont, des résultats de modèles et non pas des sondages :  les sondages IA sont d’abord de faux sondages. Le silicon sampling vise à produire une prédiction de ce qu’un sondage pourrait dire. « Les sondages eux-mêmes sont à traiter avec précaution. Ils reposent sur des pondérations, des corrections de non-réponse, parfois des modèles de vraisemblance de vote ou de post-stratification. Si un échantillon contient trop de diplômés ou trop peu de jeunes, on corrige. Si un groupe est difficile à atteindre, on pondère ou on modélise. Mais il repose sur un socle “empirique”, avec des personnes qui ont été contactées, certaines qui ont répondu, et l’incertitude statistique porte sur ce passage fragile d’un échantillon observé à une population.

Dans un sondage synthétique, le modèle ne corrige pas une enquête, il se substitue à l’enquête. » Dans l’étude originale sur le silicon sampling, l’idée est de chercher à produire une « fidélité algorithmique », où  le modèle est conditionné par des descriptions sociodémographiques issues de vrais répondants. Mais les auteurs formulent des conditions très exigeantes à leur usage. Dans une autre étude qui met en pratique l’échantillonnage synthétique, les chercheurs ont fait l’essai sur des données de l’élection présidentielle américaine de 2020… Dans un premier temps, les distributions simulées semblent être très proches des données. « Mais dès que l’on regarde par sous-groupes ou par thèmes, on commence à voir des soucis apparaître. Le modèle devient trop extrême pour certains groupes partisans. Les auteurs notent par exemple que les démocrates et républicains synthétiques votent presque unanimement pour leur camp, davantage que les répondants humains. Plus intéressant encore, le modèle se met à produire des réponses “inoffensives” (“harmless”) ou socialement attendues sur des sujets sensibles. Sur certaines questions de race, de genre, d’homosexualité, de santé ou d’immigration, les réponses générées semblent moins refléter la diversité des opinions humaines qu’une norme de prudence inscrite dans le modèle. Les auteurs parlent d’un biais vers des réponses “harmless”, qui peut varier selon les groupes simulés. Et c’est un point important ! Les modèles ne sont pas seulement des machines à reproduire ce qui se trouve dans les données d’entraînement. Ils sont aussi des machines alignées, filtrées, modérées, ajustées pour produire certains types de réponses. » Bref, « les simulations ne sont pas des opinions ». « Dans un sondage politique ou social, l’unité statistique n’est pas seulement une ligne dans un fichier. C’est une personne atteinte par un dispositif d’enquête, avec une probabilité d’inclusion, une réponse observée, une non-réponse possible, un poids, et une contribution à l’incertitude. Une ligne produite par un modèle n’a pas cette histoire. Elle dit quelque chose du modèle, pas forcément de la population. »

Pour Jamie Cummings, chercheur au LipLab de l’université de Gent, avoir recours à des participants artificiels peut « engendrer des résultats très variés, voire contradictoires, et aucune combinaison spécifique de choix ne permet d’obtenir des données correspondant parfaitement aux réponses humaines », explique-t-il dans un article de recherche discuté dans Science. En testant ces outils, lui aussi constate une grande variété de résultats selon les indicateurs et les critères retenus pour constituer ces publics synthétiques. « Si deux chercheurs différents menaient la même étude sur des échantillons synthétiques, en faisant des choix justifiés différents, ils pourraient aboutir à des conclusions opposées, explique-t-il. » Bref, il va falloir mieux documenter les situations où cet usage pourrait être approprié, comme par exemple pour des expériences pilotes ou pour tester des enquêtes. Le risque pourtant, c’est que la pratique se diffuse, notamment auprès d’acteurs bien peu académiques et bien peu regardant des limites de ces outils. 

… à l’IA pour traiter des sondages et consultations

Mais l’IA n’est pas seulement utilisée pour générer des publics synthétiques, elle est aussi de plus en plus utilisée pour traiter les enquêtes, sondages et autres consultations… notamment les plus massives, comme l’explique le journaliste Chris Stokel-Walker pour Tech Policy Press. 

En 2025, lors d’une réforme sur le secteur de l’eau, les agences britanniques ont reçu des milliers de contributions du public. Pour les examiner, ils ont eu recours à Consult, l’un des outils d’IA de la suite Humphrey* (qu’on pourrait qualifier d’Albert britannique ou de Mistral britannique puisque désormais il semble que ce soit plutôt Mistral qui soit l’IA envisagée pour équiper les fonctionnaires Français). L’outil a permis de classer les 50 000 réponses par thèmes évitant une fastueuse classification manuelle des réponses et de produire une analyse dédiée.  

Pour Chris Schmitz, chercheur à la Hertie School de Berlin, l’enjeu ne consiste pas seulement à analyser les documents de consultation, mais aussi à empêcher toute manipulation du processus lui-même (même si Schmitz n’explique pas du tout comment : l’analyse établie par l’IA n’assurant pas pour autant de la synthèse équitable et valide des réponses). Le risque pourtant est bien que ces processus qui font appel à la contribution publique soient submergés par l’analyse automatisée… Et en retour, que les espaces de participation des publics soient eux-mêmes augmentés et démultipliés par l’IA, par exemple via des outils IA qui permettent aux citoyens britanniques de contester les demandes de permis de construire, leur permettant de démultiplier les contestations et de produire des contestations plus argumentées et volumineuses (mais pas toujours plus solides juridiquement). 

Les analyses par IA de grands sondages ou de grandes cohortes sont souvent particulièrement problématiques. Bien souvent la méthodologie n’est pas transparente et les biais qui visent à qualifier automatiquement les réponses (par exemple en leur attribuant des notes selon des analyses sémantiques qui synthétisent les réponses en valeurs (positif ou négatif) ou en mots clés et réduisent les nuances et les expressions, souffrent de biais majeurs que beaucoup de cabinets de conseils qui mobilisent ces études pensent qu’ils se dissolvent dans le nombre… A l’image des études sur les réponses des cahiers de doléances des Français ou plus récemment l’étude du pluralisme des antennes de Radio France et de France Télévision produit par le très libéral et conservateur Institut Thomas Moore : une étude orientée pour démontrer que les programmes des émissions du service public seraient très orientés à gauche et qui a été largement dénoncé en se moquant du fait que l’étude par exemple classe les bulletins météo à gauche. 

Dans le secteur public, l’IA commence à être utilisée à d’autres endroits encore, explique Stokel-Walker. Le Sénat italien utilise l’IA pour gérer la surcharge d’amendements en regroupant les propositions similaires. La Commission européenne, elle, a publié un appel d’offre pour la fourniture de chatbots multilingues capables d’aider les citoyens à s’orienter parmi les obligations légales et notamment la réglementation européenne sur l’IA et le DSA. La Chambre des députés italienne soutient le projet GENAI4LEX-B, qui facilite la recherche et la rédaction législatives en synthétisant les amendements des commissions et en vérifiant la conformité des projets de loi aux normes de rédaction. D’autres pays utilisent également l’IA pour optimiser le processus d’élaboration des lois. 

Pour Schmitz, le problème est que les gouvernements considèrent l’intégration de l’IA comme une série de petites corrections techniques plutôt que comme une transformation structurelle de la manière dont les citoyens peuvent influencer l’État (et dont l’État peut influencer les consultations). Les outils de tri, de synthèse et de rédaction peuvent sembler être des améliorations logiques (on a déjà pointé certains biais des synthèses automatisées et les problèmes de dégradation des données quand l’IA les modifie comme les formes de sur-interprétations liées aux outils d’inférences) , mais « ce sont des solutions de fortune », soulignant qu’il ne constate « aucune réflexion systématique sur les conséquences à long terme pour la légitimité des processus de participation citoyenne ». Mais si les gouvernements l’utilisent principalement pour gérer les données générées par les machines ou pour gagner du temps dans les traitements, ils risquent d’aggraver la méfiance qu’ils cherchent justement à endiguer… c’est-à-dire à rendre la participation encore plus éloignée car de moins en moins représentée.

Hubert Guillaud

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* Non sans une certaine ironie, Humphrey tire son nom de la série télévisée satirique des années 80, Yes Minister, dans laquelle un nouveau ministre des affaires publiques est confronté à Humphrey Appleby, responsable de cette administration, qui use de tous les moyens à sa disposition pour décourager la moindre proposition du ministre… afin que rien ne bouge (merci à Aron West pour cette précision).

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