Bon an mal an, il se publie environ 6 500 livres au Québec. Certains gagnent des prix. Certains sont vendus à plusieurs milliers d’exemplaires. Certains font parler. Et certains surgissent des profondeurs pour briller de leur éclat vif dans notre ciel littéraire. Des perles noires pour lesquels les mots « inventivité », « virtuosité » et « singularité » ne suffisent pas à décrire la valeur artistique. La base et le sommet est le sixième recueil de François Guerrette. Rencontre avec un poète.
Philippe Garon – Depuis plusieurs années, ton écriture m’impressionne. Mais là, avec ce recueil, il me semble que t’as réussi quelque chose d’encore plus important…
François Guerrette – J’ai déposé sept ans de ma vie dans ce texte-là. L’écrire a été une grande souffrance. Ça m’a vraiment tout pris. La poésie, ç’a toujours été comme ça pour moi. En général, je dors pas beaucoup, je mange pas beaucoup. Mais pour celui-là, ç’a été encore pire. Au début, je trouvais ça rigolo comme mode de vie. À me prendre pour une sorte de sorcier. Mais c’est toujours devenu de plus en plus violent.
Quand j’ai commencé La base et le sommet, j’étais déjà pas solide sur mes patins. En fait, j’étais à genou. Je vois l’écriture un peu comme une malédiction. Si je pouvais parler au jeune François, je lui dirais : « Fais autre chose. » Je lui suggérerais de se consacrer à une activité plus réelle. J’aurais aimé mener une vie plus simple. Pour expliquer ce que ça me fait vivre, je prendrais l’exemple de la série Stranger Things. Le monde de la poésie pour moi, c’est un peu comme un monde à l’envers, un monde dans le monde et hors du monde. Oui, ça m’épouvante, mais je continue pareil. C’est certain que je cours après quelque chose. Un certain plaisir. Mais le plaisir, c’est pas nécessairement léger. On est loin de l’image du gars assis tranquille dans un café avec le sourire aux lèvres. J’écris pas autour du feu. J’écris dans le feu.
P. G. – Qu’est-ce que tu as découvert pendant le processus de La base et le sommet?
F. G. – Que je ne peux plus écrire comme j’écrivais avant. Heureusement que ça s’est mal passé, parce que j’aurais continué à écrire à peu près la même sorte de livres. Donc, ce recueil-là m’a changé. Plus j’avançais, plus il était différent des autres. J’ai tenté d’écrire la cathédrale de moi-même. Quand l’écriture prend toute la place, tu fais face à l’absence de vie. J’ai passé du temps en désintox, puis même là, je continuais à écrire parce que je continuais à découvrir des choses en écrivant.
Le livre est ambitieux. On rentre dans un abîme. J’ai réellement vécu l’expérience d’un abîme. C’est sans fond. Mais je continuais à avancer pareil, parce que je continuais à découvrir. J’ai failli abandonner. Je comprends le plaisir qu’on peut éprouver à sortir un livre aux deux ans. Mais La base et le sommet, c’est pas le genre de projet qu’on peut faire rapidement. C’est pas parce que je me suis mis à moins écrire. C’est parce que ses matériaux sont dangereux, douloureux, troublants. Plus sensés et plus près de soi. Saignants.
P. G. – Quelles ont été tes influences?
F. G. – Avant, j’idéalisais les auteurs fous, comme Denis Vanier. Je me suis écœuré de ça. Maintenant, les textes qui me soufflent dans la bouche, qui me donnent de l’air, sont loin de moi. Des trucs comme des poètes persans mystiques du XIe siècle. René Char. Je l’avais déjà lu plus jeune, mais pendant la pandémie, je suis retourné vers lui et j’ai été touché par sa bienveillance. Je l’avais en moi, ce héros de guerre, ce cœur de géant. Je sentais que dans les textes que je venais d’écrire, je pouvais déposer plus de bienveillance. Il m’a aidé. Avec Feuillet d’Hypnos, de courtes pensées écrites quand il était au front. Les matinaux aussi.
Dans les dernières années, je me suis plus intéressé à la lecture. Lire, c’est une expérience sensible. De quoi c’est fait, un texte? D’un imaginaire, d’une singularité, d’un rapport au monde, d’une sensibilité. Quand t’as plus conscience de ça, tu peux travailler à déplacer le sens, à proposer un décalage. Maurice Blanchot est un de ceux qui ont le mieux décrit ce qu’est l’expérience de l’écriture. Il parle entre autres de Kafka : « Loin de toi se déroule une histoire mondiale de ton âme. » Cette citation-là m’a donné l’objectif de mon livre.
François Guerrette, La base et le sommet, Poètes de brousse, 2025.