Je travaille dans le milieu de l’itinérance depuis un peu plus de trois ans. Même si plusieurs croyaient cette réalité impossible, la région du Bas-Saint-Laurent n’est pas épargnée par le phénomène de l’itinérance. Quand on ne le côtoie pas ou peu, ce n’est pas facile à croire, ni à comprendre… Néanmoins, nous avons accès comme tout le monde à certaines couvertures médiatiques scandaleuses, ou aux vils créateurs de contenu qui font de l’itinérance un spectacle. C’est un outrage aux droits humains.
Ainsi, lorsqu’on voit des images sensationnalistes et qu’on est confronté à des discours accusateurs, voire provocateurs, certaines idées préconçues se cristallisent. Ils alimentent le sentiment d’insécurité et de mépris, mais ramènent surtout le problème à un plan individuel. Pour quelles raisons les personnes vivent-elles des situations d’itinérance?
Point de rupture
Je ne veux pas déresponsabiliser les personnes de leurs actions. Des gestes violents ont été commis et c’est inacceptable. Je souhaite toutefois apporter humblement des pistes de réflexion sur les causes véritables du phénomène. Parfois, les situations d’itinérance commencent en raison d’un événement ou d’un point de rupture dans les parcours de vie : éviction, sinistre, perte d’emploi, décès, rupture familiale, accident de la route ou de travail, etc. Certaines personnes ont des troubles de santé mentale et physique, des enjeux relationnels, de la dépendance, des niveaux d’énergie et des valeurs très différentes de ce qu’on connaît. Mais est-ce des personnes problématiques ou s’agit-il plutôt des effets de ce qui est transmis et de ce qu’on construit collectivement? En 2012, l’Observatoire canadien sur l’itinérance publiait un rapport fort intéressant, où on pouvait lire :
« Le problème de l’itinérance et de l’exclusion liée au logement est le résultat de la rupture de notre contrat social; le manquement de la société à assurer que des systèmes, un financement et des soutiens adéquats sont en place de telle sorte que tous les individus, même dans des situations de crise, aient accès au logement et aux soutiens dont ils ont besoin1. »
Il existe aussi d’autres causes beaucoup moins visibles. Leurs effets sont banalisés, voire invisibilisés, et proviennent des différentes violences systémiques vécues au quotidien par trop de personnes, souvent déjà vulnérables ou marginalisées : crise du logement, manque d’accessibilité aux soins de santé physique et mentale, violence entre partenaires intimes, statuts d’immigration précaires, racisme, aides financières gouvernementales insuffisantes et j’en passe. Ces personnes se taisent trop souvent par peur d’être jugées, de ne pas être prises au sérieux, ou d’être exclues.
Pour moi, ce sont les gouvernements néolibéraux qui ont provoqué les différentes crises. Le filet social n’étant pas un investissement lucratif, un refinancement s’est opéré, au profit du secteur privé. Ils ont alors mené une série de réformes dans les services de santé et des services sociaux qui ont bouleversé à la fois l’accès au filet social, sa proximité et sa qualité. Les CLSC ont fermé et l’approche préventionniste a laissé sa place à une logique clientéliste. Ainsi, les intervenants et les membres du personnel médical ne pouvaient plus suivre la santé des membres d’une famille en apprenant à les connaître globalement dans leur milieu. Plusieurs personnes ont alors perdu des outils et un accompagnement précieux.
L’augmentation et la complexification de l’itinérance démontrent bien l’iniquité et l’injustice liées à cette doctrine qui finit par fragiliser et vulnérabiliser de plus en plus de personnes. Par exemple, les demandes d’aide à Repaires-BSL, un organisme régional en itinérance, se chiffrent à 97 pour l’année 2025-2026. C’est dans la MRC de Rivière-du-Loup que l’augmentation a été la plus significative pour l’organisme, passant de 27 références en 2024, à un peu plus d’une quarantaine. Au Témiscouata, selon des données de 2025 de partenaires communautaires, les organismes ont eu 84 interactions avec des personnes en situation d’itinérance ou en forte instabilité résidentielle. Bien qu’il soit difficile d’avoir des chiffres exacts, ces quelques statistiques montrent une forte tendance à la hausse.
Subir la rue
Les récits de vie auxquels j’ai accès vont tous dans le même sens : les gens subissent la rue. Plusieurs témoignages mettent en lumière un noyau familial persécutant, des traumas, des événements tragiques ou des violences systémiques. Malheureusement, personne n’est à l’abri de subir de telles épreuves, ni de prévoir sa propre réaction dans de telles circonstances. Avec peu d’outils et des perspectives de plus en plus restreintes, les personnes en situation d’itinérance font leur possible pour survivre à un milieu où la marginalisation, l’insécurité, l’hypervigilance et les traumatismes sont constants. Avec cette perspective, il me semble que l’humilité et l’entraide doivent remplacer l’arrogance et l’indifférence.
1. S . Gaetz, C. Barr, A. Friesen, B. Harris, C. Hill, K. Kovacs-Burns, B. Pauly, B. Pearce, A. Turner, A. Marsolais, Définition canadienne de l’itinérance, Publications de l’Observatoire canadien sur l’itinérance, 2012.