Vue lecture
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TIME100 AI 2026 : Joëlle Pineau parmi les 100 personnalités qui façonnent l’intelligence artificielle
L’IA aurait déjà laissé sa marque sur plus du tiers des nouvelles pages Web
Plaud lance des écouteurs 4G pensés pour les agents IA
Meta voulait remplacer des employés par l’IA, mais le plan de Zuckerberg a déraillé
Télé-Québec mise sur les jeunes, le numérique et l’IA pour propulser la culture québécoise
Bill Gates plaide pour une réglementation plus stricte de l’IA

Le fondateur de Microsoft croit que l’intelligence artificielle présente un défi «monumental» pour l’humanité.
Dans un long essai publié en ligne et dont la portée est amplifiée par une entrevue qu’il a donnée au New York Times, le célèbre entrepreneur devenu philanthrope fait plusieurs suggestions dont:
- imposer une taxe pour décourager les organisations de remplacer des employés par l’IA – et distribuer les fonds ainsi perçus aux travailleurs qui auront perdu leur emploi à cause de l’IA;
- réserver certaines tâches aux humains en interdisant qu’elles soient confiées à l’IA ou à des robots.
[L'article Bill Gates plaide pour une réglementation plus stricte de l’IA a d'abord été publié dans InfoBref.]
Bill Gates sonne l’alarme sur l’IA et réclame des mesures pour protéger l’emploi et la sécurité
OpenAI ferme des comptes utilisés depuis la Russie pour une campagne d’influence clandestine
Presque tous les principaux partis au Québec adhèrent à un code de conduite sur l’IA
Ivado, un consortium de recherche en intelligence artificielle piloté par l’Université de Montréal, a créé l’automne dernier un code visant à encadrer un usage responsable de l’IA en politique.
En adhérant au code, les partis s’engagent notamment à:
- favoriser la transparence;
- limiter les risques liés aux hypertrucages et aux contenus trompeurs.
La Caq et Québec solidaire avaient adhéré à ce code de conduite en mars dernier.
Le Parti québécois et le Parti libéral du Québec viennent de signer.
Le Parti conservateur du Québec est le seul à ne pas adhérer au code.
[L'article Presque tous les principaux partis au Québec adhèrent à un code de conduite sur l’IA a d'abord été publié dans InfoBref.]
Quatre partis québécois s’entendent pour encadrer leur utilisation de l’IA
Nvidia serait en discussion pour investir dans Perplexity à une valorisation dépassant 30 milliards
IA et marketing numérique : Gartner appelle à encadrer les dépenses avant d’automatiser davantage
Formation à l’IA : Anthropic lance Claude Academy
Air Transat adopte une IA montréalaise pour mieux gérer les perturbations de vols
IA et réseaux sociaux en 2026 : 95 % des professionnels l’utilisent déjà
Veeda AI : un nouveau laboratoire torontois veut apprendre aux robots à comprendre le monde réel
L’intelligence artificielle, un danger pour la santé?

Selon un sondage de l’Association médicale canadienne (AMC) réalisé cette année, un peu plus de la moitié des Canadiens utilisent des outils d’intelligence artificielle comme ChatGPT pour obtenir des conseils sur leur santé.
Toutefois, les personnes qui suivent ces conseils courent des risques de subir des effets néfastes.
- Beaucoup de répondants du sondage en sont conscients.
Le Dr Jean-Joseph Condé, porte-parole de l’AMC, explique à InfoBref que l’IA a tendance à construire des réponses selon les informations dominantes qu’elle trouve sur le web – que ces informations soient vraies ou non.
La facilité d’utilisation des robots conversationnels d’IA pousse beaucoup de personnes à s’en servir, croit Jean-Joseph Condé.
«Avant, les gens devaient chercher des articles, puis les lire et analyser l’information. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle fait toutes ces tâches pour eux.»
Impacts nocifs de l’IA
Le médecin identifie plusieurs impacts nocifs sur la santé que peut avoir l’information fournie par les robots d’IA.
L’information que génère l’IA n’est pas nécessairement exacte.
«On ne sait pas toujours d’où vient l’information, dit Dr Condé. C’est dangereux sachant qu’elle peut provenir de sources erronées.»
Il souligne un paradoxe: 69% des répondants au sondage de l’AMC éprouvent de la méfiance à l’égard des informations de santé trouvées en ligne, comme celle trouvées à l’aide de l’IA.
Les traitements prescrits ou recommandés par des professionnels de la santé ne sont pas toujours respectés par les patients qui utilisent l’IA.
L’expert note que l’IA peut même pousser des personnes à arrêter des traitements médicaux vitaux, comme la chimiothérapie ou le traitement du diabète, pour se tourner vers des produits ou des méthodes non prouvés scientifiquement.
L’anxiété générée par les réponses de l’IA est un autre problème.
Le Dr Condé explique que l’intelligence artificielle exacerbe un problème qui existait déjà depuis l’apparition des moteurs de recherche comme Google:
- «Les patients qui cherchent sur Internet les causes de leurs symptômes, même bénins, peuvent avoir tendance à s’autodiagnostiquer des maladies graves.»
Ce phénomène a pris de l’ampleur avec les robots d’IA, qui donnent des réponses en apparence complètes plus rapidement que les moteurs de recherche traditionnels.
Pistes de solutions
L’information diffusée sur Internet pourrait être mieux contrôlée par les géants du web et par le gouvernement, afin d’éviter la propagation de fausses informations, estime Jean-Joseph Condé.
L’accès aux soins de santé doit aussi être amélioré, dit le médecin.
Il note qu’environ 6,5 millions de Canadiens et 2 millions de Québécois n’ont pas de médecin de famille.
Selon lui, pour améliorer l’accès aux soins de première ligne, le système de santé devrait se concentrer sur le développement d’équipes multidisciplinaires incluant des infirmières, physiothérapeutes et pharmaciens.
La productivité des médecins pourrait, en parallèle, s’améliorer grâce aux bénéfices de l’IA, croit le médecin.
- Il note que moins du tiers des médecins utilisent actuellement l’IA pour les aider à réaliser des tâches administratives.
[L'article L’intelligence artificielle, un danger pour la santé? a d'abord été publié dans InfoBref.]
Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?
Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?
Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.
L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.
Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).
L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.
Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?
Une société qui sait lire, mais qui lit autrement
Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.
Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.
C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.
Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?
Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention
Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.
La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.
Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.
L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?
Et maintenant, l’IA
L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.
Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.
De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis
Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.
Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.
Et au Québec?
C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.
Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.
Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.
Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.
Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».
Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.
Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.
Alexandrie à l’envers
L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?
C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.
Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.
Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?
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Google AI Overviews : Cronos dévorant ses enfants ?
Déjà en place aux USA et dans plus de 120 pays depuis 2 ans, Google AI Overviews débarque en France cet été (c’est effectif depuis ce mercredi 22 juillet). Le principe est simple : pour chaque requête sur le moteur, c’est l’IA de Google (Gemini) qui propose des résumés ou plus exactement, et la précision me semble d’importance, des synthèses et – souvent – des préconisations.
Cette arrivée durant l’été est annoncée comme un tremblement de terre, notamment par les éditeurs de presse qui, comme c’est le cas depuis plus de 20 ans avec le lancement de Google News en 2002, ne trouvent aucune issue au pacte attentionnel Faustien qui leur a été imposé : laissez-moi indexer et réutiliser vos contenus et en échange vous serez visibles, ou empêchez-moi de le faire et l’audience de vos sites sera quasi nulle.
L’article de Nicolas Lellouche sur Numérama résume très bien les principaux enjeux de cette arrivée et le changement de statut de celui qui était, jusqu’ici, un moteur de recherche.
Il y a, bien sûr, de quoi s’inquiéter circonstantiellement toujours davantage, mais structurellement, sur le fond, rien n’a vraiment changé depuis presqu’un quart de siècle. Google est un moteur de recherche devenu un moteur de réponses (« il n’y aura plus que des réponses » prophétisait Marguerite Duras) ; Google est un béhémot calculatoire qui a bâti son succès sur un régime de captation d’externalités (le web) qu’il a progressivement transformé en autant d’internalités. D’abord sur des sources ouvertes (le web donc, et notamment Wikipédia) puis sur des sources propriétaires ou mettant en jeu des principes de propriété intellectuelle (la presse notamment). Et toujours en pratiquant « l’Opt-Out » c’est à dire la captation / prédation par défaut, libre ensuite à chacun de faire part de sa volonté d’en sortir (il est d’ailleurs possible de sortir votre site de l’AI Overview). Et lorsque la masse de ces internalités fut suffisamment « à l’échelle », Google se trouva alors en situation de jouer à son avantage la rivalité qu’il avait lui-même créé (et arbitré) entre la qualité, l’importance et la nécessité de la production de contenus externes d’une part, et d’autre part celle de la production de réponses internes suffisamment courtes pour ne pas heurter de front la propriété intellectuelle (jouant entre l’usage « de minimis », le Fair-Use et l’exception pour courte citation) et suffisamment complètes pour satisfaire des requêtes informatives sans nécessité d’aller chercher des compléments d’information à l’extérieur du moteur ou alors en le faisant uniquement dans l’écosystème de sites tiers déjà dans le giron de la firme.
Avec AI Overviews, Google pousse donc un cran plus loin cette logique phagocyte. Et ce faisant il cesse peut-être irrévocablement d’être un « portail » (il n’en était déjà plus que l’ombre depuis longtemps mais maintenait nonobstant une fonction d’accès et d’orientation) pour devenir une simple « porte », que chaque requête sur le moteur referme derrière notre passage.
Permettez-moi alors de formuler une question volontairement provocante. Et si finalement Google était juste en train de devenir … un média ? Google dont longtemps le métier correspondant à son chiffre d’affaire fut celui d’être une régie publicitaire, et de n’être que cela (malgré ce que ses fondateurs affirmaient dans leur article séminal). Google deviendrait donc un média. Mais un média aux fonds baptismaux particuliers : entièrement construit sur la prédation d’externalités, sorte de Cronos dévorant ses enfants, il se mue aujourd’hui avec AI Overviews en média autophage qui tend à ne plus se nourrir que de lui-même. Ce « lui-même » étant permis par la volumétrie totalement inédite ainsi que par les effets de dissémination en même temps que d’opacification immanents des LLM (larges modèles de langage). La question est de savoir jusqu’où et jusqu’à quand ce principe autophage pourra être poursuivi, et la seule certitude est qu’il ne pourra pas l’être éternellement car si grande que soit l’étendue des éléments constituant aujourd’hui la ressource indexable et pouvant être générée du moteur, elle n’est pas infinie et nécessitera donc toujours et tout le temps l’appui de ressources externes (au Royaume-Uni après deux ans de déploiement le trafic vers les sites d’éditeurs à drastiquement chuté – entre 20 et 40% de baisse). Sauf … sauf à considérer pouvoir se satisfaire d’un pourrissement (ou d’une emmerdification) et à disposer des moyens pour faire croire qu’il n’est que périphérique et marginal.
Deux éléments pour conclure.
D’abord le mythe de Cronos dévorant ses enfants laisse place au scénario dans lequel ceux-ci se voient finalement régurgités et renversent leur père pour s’installer comme nouveaux dieux sur le mont Olympe. C’est précisément pour s’en prémunir que très tôt Google a eu l’intelligence de développer son propre LLM et pouvant s’appuyer sur l’immensité des données et des textes qu’il avait déjà collectés, traités, indexés, et dont il avait, bien avant même l’invention du terme « LLM », déjà fait corpus (à ce titre le programme Google Books exploité à l’époque avec les technologies disponibles du TALN – traitement automatique du langage naturel – fut une pierre angulaire déterminante.
Ensuite j’évoquais plus haut l’article séminal de S. Brin et L. Page dans lequel après avoir décrit la formule et l’algorithme du Pagerank ils reviennent en annexe sur la toxicité du modèle publicitaire qui fait aujourd’hui leur fortune et constitue leur seul paradigme de déploiement. Notez que ce passage (ces « annexes ») a étrangement disparu de la version accessible depuis le site de la firme, mais qu’elle est heureusement toujours présente sur la page originale du laboratoire de l’université de Stanford. La seule leçon à retenir de cela est assez simple : ne faites jamais confiance à un prédateur.

Tableau de Rubens. Cronos dévorant ses enfants
(Source Wikipedia)