Identité et laïcité
Être descendants de colonisateurs colonisés à leur tour, ce n’est pas l’héritage identitaire le plus simple. Quelques siècles après les faits, la population du Québec est plus nombreuse et plus diversifiée que jamais, sa terre n’ayant cessé d’être un lieu d’accueil. Et on se demande maintenant s’il y a de la place pour tout ce beau monde, pour leurs us et coutumes si différents de ceux importés jadis avec fierté (et condescendance) depuis la vieille Europe.
Tout d’un coup, ça nous prend de définir « l’identité québécoise » au-delà de la définition géographique ou nationale. Ça nous prend d’affirmer comment « on vit1 » au Québec.
Un des mots d’ordre, c’est la laïcité. La laïcité, on le sait, c’est le « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse2 ». La séparation signifie l’absence de lien entre l’État et l’Église et donc, une « neutralité à l’égard des confessions religieuses3 ». En d’autres mots : l’État laïque n’est lié à aucune Église et n’est ni pour ni contre les religions, quelles qu’elles soient.
Quand les Européens sont venus coloniser les Amériques, ils se sont fait un devoir d’imposer leur religion et d’interdire celles des Autochtones. À l’époque, le mot laïcité existait peut-être, mais n’était certainement pas vu comme une vertu à atteindre.
Si la Révolution tranquille a été relativement tranquille, elle n’en a pas moins signifié un rejet assez radical de l’omnipotence catholique. Quelques bonnes décennies plus tard, le gouvernement cherche d’un côté à officialiser ce rejet et de l’autre à protéger l’héritage catholique face aux religions de nos concitoyens d’autres traditions. Dans ce double mouvement, l’État entre en conflit avec ses propres valeurs et préfère souvent trancher contre la laïcité et pour la protection de l’héritage catholique.
On l’a vu avec le fameux crucifix de l’Assemblée nationale, finalement exposé à proximité. D’autres crucifix continuent d’orner en toute légalité mairies, écoles et autres bâtiments publics supposément laïques. On ne compte pas au Québec les écoles Christ-Roi, Immaculée-Conception, Notre-Dame-de-Ceci-ou-de-Cela sans que cela ne heurte les visées laïques de nos dirigeants. Mais qu’une femme à l’intérieur d’une telle école se couvre les cheveux, ça oui, ça heurte la sacro-sainte laïcité. Je le répète : la laïcité, c’est la neutralité de l’État à l’égard des confessions religieuses.
Petite anecdote personnelle : dans ma jeunesse, nous avons eu dans notre école un enseignant disciple de Bhagwan, tout habillé en rouge comme l’exigeait sa secte et portant autour du cou un médaillon avec la photo du gourou. Assez ostentatoire comme signe religieux! Cet homme était un excellent professeur avec qui nous avons eu des discussions très enrichissantes. Aucun élève de l’école n’est devenu disciple de Bhagwan à sa suite. Son passage dans nos vies nous a plutôt permis de nous ouvrir sur la diversité des croyances et de comprendre qu’une personne peut être brillante, très bonne pédagogue et pourtant, pour des raisons qui lui appartiennent, vouer une partie de sa vie personnelle à un gourou détraqué. Belle leçon d’humilité!
Peut-être que ce genre de leçon manquait à notre ancien premier ministre quand il a eu le malheur de regarder par la fenêtre juste au moment où des gens priaient à genoux dans la rue et que lui est venue l’idée d’une loi interdisant ces gestes incompréhensibles venus perturber sa sérénité. Les processions du Vendredi saint ou de la sainte Anne, elles, ne semblent pas empêcher notre premier ministre de dormir : elles peuvent se poursuivre impunément dans l’espace public.
Interdire certaines cérémonies et pas d’autres, veut, veut pas, ça a des relents d’histoire qu’on cherche pourtant à oublier. À une autre époque, pas si différente finalement, on interdisait des cérémonies autochtones sous prétexte qu’elles « nuisaient à l’assimilation ». Ainsi, les potlatchs ont été interdits jusqu’en 19514. Même chose pour certains vêtements et accessoires de cérémonie. Par incompréhension devant l’étrangeté, par sentiment de menace devant l’inconnu, on a édicté des lois pour bien montrer qu’ici, « c’est comme ça qu’on vit ». Au Québec, on l’a fait avec ceux qui étaient ici avant nous, on le fait maintenant avec ceux qui arrivent après nous. Et on ose appeler ça laïque.
1. François Legault a affirmé le 31 mars 2019 lors du dépôt du projet de loi 21 sur la laïcité de l’État : « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit ».
2. Le Robert, Dico en ligne, « Laïcité », https://dictionnaire.lerobert.com/definition/laicite
3. Wikipédia, « Laïcité », 2026, https://fr.wikipedia.org/wiki/La%C3%AFcit%C3%A9
4. L’Encyclopédie canadienne, « Interdiction du potlatch », 2024, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/interdiction-du-potlatch








