Quand j’ai lu le document de Collectivité ZéN1 Rimouski-Neigette, Tisser demain, ensemble, je me suis dit : « C’est donc ben beau! » Oui, c’est vraiment beau du monde qui rêve en gang. Plus de 200 personnes qui s’assoient, concrètement, pour rêver 2050. C’est beau!
Parler de beauté et de rêve, ça ne fait pas trop sérieux quand on parle de développement des collectivités. Ça fait poète déconnecté du réel. Pourtant…
Aurélien Barrau, l’astrophysicien français, a proposé, dans une conférence en janvier dernier, de remplacer l’éthique par l’esthétique pour affronter la crise climatique. (Ça rime!)
Barrau nous invite à regarder autour de nous pour constater comment le productivisme capitaliste rend le réel laid. Comment, par exemple, un jardin communautaire est bien plus beau qu’une terre saccagée par la monoculture excessive…
Eh oui, c’est beau la vision collective qu’il y a dans le document Tisser demain, ensemble.
Ici, certains pourraient dire : « C’est ben beau la beauté et tout ça, mais c’est pas mal utopique. » Moi je répondrais : « Oui, bien sûr que c’est utopique, et tant mieux! »
Il y a plus de 20 ans, j’ai fait une thèse de doctorat en développement régional sur le thème de la pensée utopique2. Autrement dit, j’ai travaillé sur la pertinence concrète de l’utopie pour le développement des communautés.
Aujourd’hui, admiratif devant le travail accompli (et à accomplir) par le comité ZéN Rimouski-Neigette, je vais parler d’utopie, en espérant qu’il y aura un peu de parcelles de beauté dans mes humbles propos.
L’utopie et la pensée utopique
Le mot utopie a été inventé par le philosophe anglais Thomas More dans un roman publié en 1516. Il signifie « lieu qui n’existe pas » ou « lieu parfait existant hors de la réalité ». More y décrivait de façon critique la réalité sociale de l’Angleterre de l’époque, et projetait, sur l’île d’Utopia, la société idéale qu’il imaginait.
Dans les décennies suivantes, plusieurs personnes se sont inspirées de cette « figure » pour rédiger des écrits politiques comportant une critique de « ce qui est » et une projection de « ce qui pourrait être ».
Jusqu’au début de XXe siècle, jusqu’à la révolution bolchévique en Russie, l’utopie avait une connotation assez positive. (Je dirais jusqu’au détournement autoritaire des aspirations révolutionnaires.)
Ainsi, délégitimée par cette première « tentative de réalisation », la figure de l’utopie a été associée à la terreur, à la dictature, etc., et réduite à ses dérives potentielles.
Voilà pourquoi, lorsqu’on soumet quelques propositions pour améliorer nos conditions d’existence, on entend des gens dire : « C’est ben beau tout ça, mais c’est utopique. » L’utopie, ce serait donc des bonnes idées, mais qui sont irréalisables, des belles vertus qui ne peuvent s’adapter au réel.
Vue de cette façon, l’utopie c’est dangereux. Ça nous fait rêver un monde parfait qu’on cherche à imposer par la terreur parce que la réalité résiste.
Mais au tournant du troisième millénaire, on assiste à diverses tentatives de « réhabilitation » de l’utopie. Plusieurs personnes, inspirées notamment par le mouvement altermondialiste, le Forum social et d’autres actions de la société civile (« Un autre monde est possible »), s’appliquent à repenser l’utopie pour insuffler un peu d’espoir dans un monde qui en a réellement besoin.
On est alors au cœur du monde néolibéral dominé par une « pensée unique » où la loi du marché s’impose comme entité presque divine (la productivité, la rentabilité, la rationalité économique confondue avec la pensée rationnelle, le profit comme seul moteur d’action, la concentration du pouvoir, etc.).
C’est à cette époque que j’ai élaboré ce que j’appelle la pensée utopique. J’ai essayé de proposer une méthode pour nous permettre d’effectuer une lecture plus diversifiée du réel, ce qui constitue la base si on veut vraiment agir pour changer les choses. Autrement dit, si on se limite à une lecture imposée (celle de ceux qui tiennent à ce que rien ne change), on se prive d’un espace d’agir.
En d’autres mots, il faut d’abord varier nos lectures de « ce qui est » si on veut diversifier nos possibilités d’action, pour mettre en œuvre « ce qui pourrait être ».
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Mais c’est quoi, la pensée utopique?
La pensée utopique, c’est l’utopie réhabilitée, débarrassée des connotations négatives qu’elle a pu avoir dans l’histoire. En d’autres mots, c’est la bonne utopie.
Parce qu’il faut distinguer la bonne utopie de la mauvaise utopie. La mauvaise utopie, c’est celle qui promet le bonheur tandis que la bonne tente de réduire les conditions du malheur. La mauvaise utopie propose un modèle figé, tandis que la bonne envisage l’émergence de l’inédit, de l’alternative. La mauvaise utopie, enfin, procède par la négation des faits, tandis que la bonne utopie prend en considération la complexité du réel.
On peut donc identifier les critères d’une bonne utopie. Elle doit être de liberté : ne pas être figée. Elle doit être modeste en considérant qu’il existe d’autres valeurs que les siennes. Elle doit être alternative, c’est-à-dire que plutôt que de promettre le bonheur une bonne fois pour toutes, elle se contente de créer des brèches. Finalement, elle doit être réaliste : tenir compte de la complexité du réel.
En d’autres termes, on peut dire que la bonne utopie n’est pas la projection d’un idéal dans un ailleurs, mais qu’elle est la quête de ce que le réel contient d’idéal. Ou encore, elle n’est pas la projection d’un futur meilleur des mondes, mais la quête des idéaux potentiels du présent.
Plus simplement, c’est n’est pas parce qu’on ne peut pas construire le meilleur des mondes qu’on ne peut pas agir pour rendre le monde meilleur.
Et c’est ça que j’appelle la pensée utopique, une conception dynamique du concept d’utopie.
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Je me suis ici amusé à confronter le projet Collectivité ZéN aux fonctions de la pensée utopique. Et devinez quoi? On est en présence ici d’un vrai projet utopique, mais dans le sens de la bonne utopie.
Voici quelques-unes des fonctions de la pensée utopique en lien avec le projet.
Fonction propédeutique : Montre le chemin et révèle le « pouvoir devenir » du monde.
Il est clair que le projet Collectivité ZéN n’existerait pas si les personnes qui y sont impliquées ne croyaient pas à la base qu’elles ont un certain pouvoir sur le devenir du monde.
Fonction projective : Soumet un projet qui donne sens au futur.
Ici, on retrouve la dimension projective du projet Collectivité ZéN, qui pense la MRC Rimouski-Neigette de 2050.
Fonction défatalisante : Démonte les mécanismes de la fatalité.
Ici, on peut facilement constater que le projet Collectivité ZéN est un exemple concret d’antidote au fatalisme, son objet même étant la mise en action de la communauté – c’est le contraire de « ça donne rien, on peut rien changer, y a rien à faire ».
Fonction d’espérance : Exprime le besoin nécessaire de rêver une vie plus belle.
La beauté comme besoin, ce serait un peu ça qui serait à l’origine du projet. Dans un monde où on parle beaucoup de divisions, on oublie qu’on rêve toutes et tous d’une vie plus belle, pour soi et pour les autres.
Fonction praxéologique : Stimule l’action réelle.
Ici, ça signifie qu’on a tout à fait raison d’agir pour rendre le monde plus beau, que c’est scientifiquement prouvé qu’on n’agit pas pour rien. La preuve irréfutable : tout ce qui existe a d’abord été rêvé.
Fonction heuristique : Permet de saisir les espoirs des personnes.
En tenant compte de la pertinence des espoirs que les personnes ont pour l’avenir de leur collectivité, on se trouve du même coup à mieux comprendre ce qui est déjà en train de se réaliser, on saisit mieux les transformations en cours. Nos espoirs sont en quelque sorte des indices des développements en latence. Nos espoirs sont des matériaux aussi tangibles que les ressources naturelles, les espaces et les territoires, les infrastructures. Je pourrais dire autrement que nos espoirs sont des lectures du réel en train de se créer, et ça c’est concret.
Fonction socio-politique : Permet d’« organiser » les imaginaires sociaux, favorise la transformation du « système » vers plus de démocratie.
Les démarches entreprises par le projet Collectivité ZéN sont en fait un processus d’organisation, de mise en action des espoirs des membres de la collectivité. La démocratie, c’est faire en sorte que le plus grand nombre possible de personnes participent aux délibérations sur les décisions qui concernent l’ensemble de la communauté.
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Sur un plan disons stratégique, la pensée utopique contemporaine procède en trois étapes : il y a d’abord une critique de ce qui est, il y a une projection de ce qui pourrait être, puis une mise en action. Ici, on retrouve en quelque sorte les cinq étapes présentées dans Tisser demain, ensemble.
Sur une note plus poétique, je citerais Castoriadis : « Ce n’est pas ce qui est, mais ce qui pourrait et devrait être qui a besoin de nous. »
À la lumière de tout cela, je n’hésite pas à dire qu’on a besoin d’initiative collective comme le projet ZéN Rimouski-Neigette.
Alors, lorsqu’on vous demandera si le projet Collectivité ZéN est utopique, vous pourrez répondre : « Oui, heureusement! » Et vous pourrez rajouter : « Et c’est tellement beau! »
1. ZéN pour Zéro Émission Nette.
2. Marcel Méthot, Le développement local au risque de l’utopie : vers une interprétation des enjeux du développement local au 21e siècle [Thèse de doctorat], Université du Québec à Rimouski, 2003, https://irec.quebec/ressources/repertoire/memoires-theses/Marcel_Methot.pdf