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    Le (Large) langage (Model) de la guerre. « Il faut désarmer l’IA » écrit le pape Léon XIV dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas« , publiée le lundi 25 Mai 2026. De fait et à l’occasion des récents conflits, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, les technologies d’IA sont des puissances d’armement. En première intention et sous les feux de la rampe autant que de ceux de la guerre, on a beaucoup parlé, ces derniers mois, de l’injonction faite par le gouvernement Trump aux grandes
     

La stratégie Ender de l’IA : le monde comme délégation et comme simulation.

11 juillet 2026 à 05:34

Le (Large) langage (Model) de la guerre.

« Il faut désarmer l’IA » écrit le pape Léon XIV dans sa première encyclique, « Magnifica Humanitas« , publiée le lundi 25 Mai 2026. De fait et à l’occasion des récents conflits, de l’Ukraine à l’Iran en passant par Gaza, les technologies d’IA sont des puissances d’armement.

En première intention et sous les feux de la rampe autant que de ceux de la guerre, on a beaucoup parlé, ces derniers mois, de l’injonction faite par le gouvernement Trump aux grandes sociétés d’intelligence artificielle (IA) de se soumettre et d’accepter que leurs technologies soient utilisées dans le cadre de programmes militaires. Rien de vraiment nouveau car toutes les technologies et la plupart des industries (automobile par exemple) ont toujours été utilisées et mobilisées dans le cadre de guerres déclarées, ou en anticipation de celles pouvant l’être, y compris les fondements d’internet qui fut pour partie un projet de la DARPA.

Là où un changement de paradigme s’opère c’est qu’il s’agit cette fois de se plier (pour Anthropic et les autres) à l’utilisation de leur technologie d’IA, y compris pour la décision non-supervisée d’offensives et de ciblages à dimension létales, donc en clair pour tuer des gens de manière automatisée sur la base de choix dans lesquels la décision humaine n’est plus qu’un cadre de raisonnement parmi d’autres, ni déterminant ni déterministe, une variable d’ajustement de moins en moins requise, et de plus en plus systématiquement exclue de toute action ou réaction « en temps réel ».

Le patron d’Anthropic (Dario Amodei) a refusé de se plier à l’injonction qui lui était faite (refusant à la fois le cadre d’une utilisation létale et celui d’une surveillance de masse des populations). Trump l’a donc banni et mis sur liste noire, le privant notamment de juteux et décisifs financements étatiques. Dario Amodei a probablement vécu son moment « San Bernardino », à la manière dont Tim Cook (patron d’Apple) avait en 2015 refusé de baisser le niveau de sécurité de l’iPhone pour permettre au FBI d’accéder aux données du meurtrier de la tuerie de San Bernardino (à l’époque, il y a donc 10 ans, c’est pas rien à l’échelle des sujets dont on parle, j’avais pris un positionnement un peu … dissonant en posant la question suivante « un terroriste est-il un client Apple comme les autres ?« )

Dans une enquête de Bloomberg notamment relayée par une journaliste de la RTS sur X, on apprenait plus précisément ceci (je souligne) :

« L’image publique d’Anthropic repose sur une IA conçue pour servir l’humanité. L’entreprise refuse de franchir certaines lignes rouges, notamment celles des armes entièrement autonomes et de la surveillance de masse. Mais au début de l’année 2026, alors qu’Anthropic engageait un bras de fer avec le Département de la Défense sur les principes de son contrat en cours à 200 millions de dollars, l’entreprise soumettait une proposition pour remporter un concours du Pentagone doté de 100 millions de dollars.

L’objectif du programme était de produire une technologie permettant de superviser, par la voix, des essaims de drones létaux. Claude devait comprendre l’ordre vocal d’un opérateur humain et le convertir en instructions numériques pour coordonner la flotte de drones. Dans ce cas, l’humain donne une instruction globale. Une fois l’ordre transmis, les drones, grâce à leur propre intelligence artificielle en réseau, calculent leurs trajectoires d’approche et se répartissent les cibles sans intervention humaine.

Selon les sources internes citées par Bloomberg, la direction d’Anthropic estimait que cette utilisation respectait ses conditions d’utilisation car l’IA de ciblage létal est embarquée dans les drones eux-mêmes, pas dans Claude. Par conséquent, tant que l’opérateur conserve le pouvoir théorique d’interrompre le système, l’entreprise considère que l’arme n’est pas « entièrement autonome ».

Mais sur le terrain opérationnel, cette distinction relève davantage de la philosophie que de la balistique. Même si l’opérateur conserve la supervision et le pouvoir d’interrompre le système, il est techniquement impossible pour un humain de traiter assez d’informations pour l’utiliser à temps, face à la rapidité de calcul d’un essaim de drones propulsés par une intelligence artificielle en réseau. Le temps que l’opérateur comprenne que l’essaim a fait une erreur d’identification, la cible est déjà détruite. Dans l’imaginaire collectif, une armée de robots tueurs se représente souvent sous la forme d’androïdes humanoïdes lourdement armés, marchant au pas sur un champ de bataille. Or, le Pentagone ne cherche pas à reproduire le soldat humain, mais à le dépasser par la logique de l’essaim. (…) Il faut imaginer des centaines de petits drones, furtifs et peu coûteux. Animés par un modèle d’IA, ils communiquent entre eux en temps réel. Ils fonctionnent en réseau et se comportent comme une ruche. Si des drones sont abattus par l’ennemi, l’essaim recalcule instantanément sa géométrie et poursuit sa mission.

Leur objectif tactique est de saturer la cible. Ils sont conçus pour submerger les radars, épuiser les défenses anti-aériennes, traquer une cible sous une multitude d’angles simultanés et frapper de façon synchronisée.Cette stratégie s’inscrit dans le programme Replicator, annoncé en 2023 avec une promesse opérationnelle pour août 2025. Son objectif est de contrer l’avantage du nombre de l’armée chinoise en produisant des milliers de systèmes autonomes coordonnés par intelligence artificielle, sacrifiables et peu coûteux. C’est pour devenir le cerveau de ce type de chorégraphie qu’Anthropic avait proposé Claude.

Comme les sources de Bloomberg le rapportent, Anthropic n’était donc fondamentalement pas opposée au développement de systèmes autonomes, tant que la définition de l’autonomie s’alignait sur ses propres standards. L’impasse est survenue lorsque la direction d’Anthropic a exigé de maintenir l’humain dans la boucle de décision d’élimination de la cible, tout en refusant d’accorder au Pentagone un accès complet et sans restriction au modèle. Or, le Pentagone n’achète pas de boîtes noires. Perdant patience face à une entreprise qui plaçait sa gouvernance au-dessus des impératifs étatiques, le Secrétaire à la Défense Pete Hegseth a ordonné l’interdiction pour les sous-traitants du Pentagone de mener toute activité commerciale avec Anthropic, la classant de facto comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement.

C’est une condamnation à mort commerciale qui excommunie la firme de tout l’écosystème de défense : désormais, aucun sous-traitant de l’armée n’a le droit d’interfacer ses systèmes avec Claude. Y compris Palantir. Anthropic a parié que ses capacités de raisonnement la rendraient indispensable. C’était une erreur d’appréciation. Pour l’armée américaine, un modèle capable à 95 % qui obéit est infiniment plus précieux qu’un modèle à 99 % qui discute les ordres.

Le Pentagone a immédiatement redistribué les cartes. Toujours selon Bloomberg, pour faire avancer son projet d’essaims de drones autonomes, l’armée s’est tournée vers une coalition de remplaçants incluant SpaceX, xAI, et des firmes de technologie de défense partenaires d’OpenAI.

 

D’autres, comme Sam Altman le patron d’OpenAI, se sont rapidement mis en mode carpette et plié à l’ensemble des demandes de l’administration Trump (avant de récemment rétro-pédaler partiellement sur la question de la surveillance de masse). Pourtant de fait et malgré la position de son patron, l’IA Claude d’Anthropic a largement été utilisée pour l’offensive actuelle contre l’Iran, un délai de 6 mois étant nécessaire avant son bannissement « effectif » et que l’entreprise est pour l’instant liée par contrat à l’administration US.

Toujours dans le cadre de la guerre en Iran, on apprenait dans The Independant que Grok avait été mobilisé pour une opération de lancement de plus de 2000 missiles :

« Selon un haut responsable de la Défense, l’administration de Donald Trump aurait fait appel au chatbot Grok d’Elon Musk pour lancer des milliers de missiles en Iran. Dans une déclaration sous serment visant à défendre le « trillionaire » contre un procès alléguant que les centres de données de xAI polluent illégalement les communautés noires, le responsable de l’intelligence artificielle au Pentagone a déclaré que le maintien en service du chatbot était « une question de sécurité nationale primordiale » — et qu’il avait été utilisé pour tirer plus de « 2 000 missiles sur 2 000 cibles distinctes en 96 heures ».

Grok, un chatbot d’intelligence artificielle générative développé par xAI, fait partie des quatre modèles d’IA « actuellement capables de prendre en charge des applications liées à la sécurité nationale », selon Cameron Stanley, directeur du numérique et de l’intelligence artificielle au Pentagone. »

War (is not a) Game.

Dans cette affaire et par-delà les singularités de la gouvernance actuelle des USA, c’est, dans le champ social le retour d’une imagerie de l’IA agissant en Terminator avec la crainte d’un soulèvement des machines. Certes les IA et les « machines » ne déclarent pas encore la guerre, mais sur les terrains de guerre, l’automatisation de décisions leur appartenant désormais entièrement peut engager de nouvelles forces, de nouveaux déterminismes du conflit, y compris dans son extension possible. Ce scénario – d’un soulèvement des machines – est aujourd’hui une médiane paradoxale dans le champ de la prospective : il n’est en effet ni pleinement ni actuellement crédible sur le plan technologique, mais il n’est pas non plus totalement exclu sur un plan politique (qui serait celui d’un emballement, une « furie épique » par exemple …). Ce paradoxe s’explique principalement par le fait que les IA « générales » ou « autonomes » n’existent pas mais qu’une autonomie de décision peut en revanche parfaitement leur être confiée, accordée ou déléguée et qu’à ce stade là, plus personne n’est actuellement en capacité de tracer les décisions qui seront alors prises : c’est le scénario de l’IA battant les meilleurs joueurs d’échec puis les meilleurs joueurs de Go. Dans ces derniers cas, la rapidité de calcul peut-être mise exactement sur le même plan que la capacité de décision puisqu’elle n’aura d’autre inférence, quoi qu’il advienne, que celles circonscrites au plateau de jeu et à détermination de la fin de partie. Sauf qu’on ne parle plus ici d’une activité récréative mais de terrains de guerres. Et sur des terrains de guerre (mais également sur des terrains médicaux, éducatifs, juridiques, etc.), la rapidité de calcul des machines entre en concurrence directe avec la capacité de décision humaine. Or prétendre déléguer aux machines une capacité décisionnelle au motif qu’elles calculent plus vite que nous est à la fois imbécile et dangereux. On m’objectera que les terrains de guerre moderne impliquent la prise de décisions à la milliseconde tout comme les terrains spéculatifs modernes (nos bourses) ont vu l’arrivée du High-Frequency Trading (trading à haute fréquence). Relire Virilio à ce stade n’est plus une option mais une impérieuse nécessité.

Image extraite du film War Games.

D’autres accélérations surviennent. En à peine 30 ans nous avons connu la première guerre entièrement télévisée, en Irak. En Irak encore les drones de combat (Predator) après l’attentat sur les tours jumelles. Hier toujours, la guerre par écran interposé. Aujourd’hui donc les frappes assistées par IA (notamment après le 7 Octobre). Et sous nos yeux la première guerre assistée par des LLM (notamment pour cibler des populations et des individus mais aussi pour permettre à des drones de se coordonner avec une autonomie décisionnelle alignée sur un objectif militaire).

Je reprends ici ce qu’Olivier Tesquet écrivait sur LinkedIn (et je souligne) :

« Je lis dans The Wall Street Journal que l’armée américaine aurait – encore – utilisé Claude pour frapper l’Iran. Puisque ces informations sont classifiées, impossible de savoir à ce stade comment les États-Unis se servent précisément des IA génératives dans le cadre d’opérations militaires. Mais ça m’inspire quelques réflexions générales à chaud.

Tout d’abord, peut-être que le conflit de cette semaine entre Anthropic et le Pentagone – avec cet ultimatum très serré lancé par Hegseth – était lié à des considérations beaucoup plus opérationnelles que ce qu’on imaginait.

Ensuite, quand je travaillais spécifiquement sur les questions de surveillance, j’étais hanté par cette phrase de Michael Hayden, ancien patron de la NSA et de la CIA, évoquant les « assassinats ciblés » par drone : « Nous tuons les gens sur la base de métadonnées ». C’était il y a plus de dix ans.

Désormais, la guerre à Gaza l’a cruellement mis en lumière, l’armée utilise des LLM pour profiler la population (palestinienne) et des systèmes d’IA pour automatiser ses bombardements. Le continuum répressif est évident. Il faut lire à ce sujet le travail capital de +972 Magazine.

Dans les deux cas, on tue en se basant sur des inférences probabilistes, qui prédisent des comportements. On prend la vie de quelqu’un qui ressemble statistiquement à une menace, pas quelqu’un dont on a établi la culpabilité. Les dommages collatéraux ? Les civils tués ? Des variables d’ajustement.

Mais avec l’IA, on franchit un seuil supplémentaire : celui de l’intelligibilité. On ne peut plus retracer le chemin logique qui mène du signal à la décision.
Conséquence : tout principe de responsabilité – y compris pénale – disparaît. Et c’est peut-être ce qui attire tant le pouvoir américain. »

 

Au milieu de tout cela, ne jamais oublier que comme tant d’autres, cette guerre en Iran, « du signal à la décision« , a commencé par un tir sur une école. « Du signal à la décision« . Une école primaire. L’école primaire Shajareh Tayyebeh à Minab, dans le sud de l’Iran.

Et qu’en plus de tout cela, nous nous éloignons toujours davantage de ce qu’écrivaient Bostrom et Yudowsky (deux théoriciens de l’intelligence artificielle) dont je cite souvent ici l’article de 2011, « The Ethics of Artificial Intelligence » :

« Les algorithmes de plus en plus complexes de prise de décision sont à la fois souhaitables et inévitables, tant qu’ils restent transparents à l’inspectionprévisibles pour ceux qu’ils gouvernent, et robustes contre toute manipulation. »

 

L’infanterie des données.

Si l’IA (et les LLM) sont la nouvelle artillerie des guerres modernes, alors les données (et métadonnées) sont leur nouvelle infanterie. Or ces données sont des armes de contact à la volatilité extrême. Capables de se retourner contre l’assaillant autant que vers l’assailli. On ne peut en effet que constater aujourd’hui avec autant d’inquiétude que d’effarement la multiplication, la massification et la récurrence des leaks, piratages et autres immenses fuites et vols de données : personnelles, fiscales, médicales, depuis des sources privées, des institutions publiques ou des ministères régaliens, pas une semaine, pas un jour parfois sans un nouveau scandale. A un point que cela en devient presque une sorte de routine et donne naissance à des arnaques de plus en plus nombreuses mais surtout de plus en plus efficaces.

Parmi les plkus récentes rendues publiques on notera celles de l’ANTS (11,7 millions d’usagers), de Almeris (15 millions de patients concernés et autant de données critiques dans le domaine médical), celle de la Banque Postale (11 millions d’usagers), celle de l’opticien Atol (5,9 millions de clients) ou de la chaîne Pierre & Vacances (4,5 millions de clients), sans oublier jusqu’à la DGFIP (direction générale des finances publiques) où les données de plus d’1,2 millions de comptes fiscaux ont été volées.

Ces fuites, ces leaks, ces vols, ces actes de cyber-piraterie ou de cyber-guerre sont aussi bien menés par des pirates agissant en collectifs « autonomes » que par des corsaires au service d’états voyous ou de puissances impériales. Et là encore, le scénario d’un effondrement oscille entre celui de l’impact d’un Armageddon planétaire et le ressenti d’une patate de forain en sortie de boîte de nuit à Arma-sur -Guédon dans la Creuse.

La stratégie Ender.

Dans ce roman de science-fiction, après des années à l’entraîner via de gigantesques simulations, on présente à un humain (Ender) un acte de commandement en temps de guerre et pour une bataille décisive, comme celui d’une énième « simple » simulation alors qu’il s’agit en fait de la réalité et qu’il est vraiment en train de commander des armées sur un terrain tout à fait réel.  Nous vivons aujourd’hui une stratégie Ender en miroir. Des IA prennent des décisions en temps de guerre dont certaines s’apparentent à du commandement, et elles le font sans en avoir de quelconque « conscience » tout comme Ender, persuadé d’être dans une simulation, n’éprouvait un quelconque sentiment de responsabilité sur des pertes humaines y compris lorsque celles-ci deviennent critiques. Et nous, nous les humains spectateurs de ces guerres, avons à la fois l’impression terrible d’observer une grande simulation qui nous échappe, tout en mesurant l’atrocité de ce qui s’y joue en temps réel, mais en la mesurant de si loin et via des images si artefactuelles et calquées sur la culture populaire (super-héros et autres reprises de codes de la pop-culture)  que la frontière entre le réel et la simulation n’est désormais plus qu’un vague continuum.

Plus rien n’appartient au réel qui ne puisse être simulé et donc simulacre. Et plus aucune simulation ou aucun simulacre ne nécessite d’être ramené au réel pour être éprouvé en tant que tel.

Depuis le début de la guerre faite par les USA et Israël à l’Iran, le compte de la Maison Blanche multiplie les publications qui mêlent images de films (Top Gun, Predator, Mission Impossible …) et images réelles de missiles frappant des cibles ; et quand il ne s’agit pas de films, ce sont les codes des jeux vidéos familiaux (les sports de la Wii U récemment) qui sont associés à ces mêmes images hyper-réalistes de frappes aériennes ou maritimes. De son côté le régime iranien des Mollahs répondait avec les vidéos du sacre de leur nouvel ayatollah où ce sont des personnages Lego qui sont filmés en stop motion (voir l’excellent Dessous des images consécré à « La guerre en Lego »). L’idée n’est pas de vendre une guerre « pop » : l’idée c’est d’anecdotiser complètement l’existence même de la guerre à l’échelle de certains espaces médiatiques.

Après que la guerre a été éloignée des médias à l’exception d’images et de discours qui n’étaient que de propagande, après qu’elle a été filmée au plus près et télévisée en temps réel, après que les témoignages et images qui la constituent se sont réfugiés dans les réseaux sociaux en en empruntant les codes (comme ce fut le cas souvenez-vous en Ukraine ou les témoignages sous les bombes adoptaient le codes des comptes Tiktok de l’âge des premières victimes), aujourd’hui ce qui se joue dans l’économie médiatique de la guerre c’est l’écartèlement permanent entre le réalisme de la disponibilité d’images et de témoignages insoutenables d’un côté, et la réalisation d’images et de récits totalement irréalistes et fantasmés de l’autre côté. Le tout arbitré en visibilité par des algorithmes relais de pouvoir et totalement inféodées à la volonté de leurs maîtres.

Et il ne s’agit pas pour nous de choisir mais d’accepter de prendre tout cela ensemble, car l’architecture de circulation de ces discours est en forme d’arène dans laquelle ces spectacularisations s’enchaînent et se répondent sans cesse et sans que nous puissions ne serait-ce que dire que nous aimerions choisir.

Stratégie Ender (suite) : Attrapez-les tous !

Certains peut-être se souviennent du phénoménal engouement autour du jeu Pokémon Go décliné en réalité augmentée. Il s’agissait de chasser les Pokémon un peu partout dans le monde réel, en passant par une application de réalité augmentée qui « superposait » sur notre géographie classique l’environnement ludique du jeu. Je m’étais de mon côté interrogé sur ces nouvelles affordances et j’avais publié plusieurs articles sur le sujet que vous retrouverez par ici. Dans le premier de ces articles, je proposais même le concept de « schizo-haptie » que je définissais comme suit :

Quand nombre d’entre nous sont aujourd’hui incapables de se passer de leurs smartphones, de « lâcher » cet objet, quand et surtout comment serons-nous demain capables de s’affranchir de nos corps-interfaces pour revenir à plus naturelles synesthésies qui risquent de nous apparaître comme « dégradées » puisque non-augmentées ? Le hold-up du haptique sur tout autre mode d’interfaçage avec le monde et les objets techniques pourrait également donner naissance à de passionnantes études sur l’interface … des faux-mouvements. Aux pathologies actuelles du numérique, à la nomophobie, à la FOMO, à l’algorithmophobia, faudra-t-il rajouter une nouvelle forme de schizophrénie (du grec « schizein = fendre » et « phrên = esprit ») dénommée « schizo-haptie », une schizophrénie du mouvement et de l’ensemble de la panoplie des « gestes-contrôle » ? »

 

Nous étions alors en 2016. Dix ans plus tard, nous venons d’apprendre, dans un article du MIT repris notamment dans Le Devoir, que derrière cette ludification se tramait en parallèle (et sans un quelconque consentement de notre part), un entraînement pour permettre … de créer une carte du monde en réalité augmentée. Laquelle carte est notamment utilisée pour permettre à des robots de livrer des pizzas. La préméditation n’est pas établie mais le fait est que la société Niantic (qui développait le jeu) dispose aujourd’hui d’une nouvelle branche baptisé Niantic Spatial et dont l’objectif est – je reprends leur slogan – « de construire un LGM (Large Geospatial Model), un modèle vivant du monde auquel les êtres humains et les machines pourront s’adresser » (« Niantic Spatial is building a Large Geospatial Model, a living model of the world that people and machines can talk to« ).

Or y compris avec la localisation GPS et notamment dans de grands centres urbains, on manque de précision au mètre près pour opérer un certain nombre de transactions et autres livraisons. Parce que la distribution sur le dernier kilomètre représentait  il y a 10 ans de cela la logistique la plus complexe, Amazon avait lancé en 2015 le service « Flex », pour « uberiser » ce dernier bastion, cette dernière proximité, et nous permettre de récupérer des colis et de les livrer sur le trajet nous (r)amenant chez nous ou à notre travail. Dix ans plus tard, c’est la conquête des derniers mètres qui est devenue la grande bataille logistique. Et il ne s’agit plus d’embaucher des humains mais de permettre à des robots autonomes d’effectuer ces derniers mètres avec la plus grande précision possible. Comme l’explique très bien Camille Coirault sur Presse-Citron :

« Ce qui distingue ce système de tout ce qui existait avant, c’est sa nature : un GPS fonctionne grâce à des coordonnées mathématiques abstraites : une latitude, une longitude et une altitude. Pour les entreprises clientes, l’intérêt est de remplacer le calcul de probabilité du signal satellite par une identification visuelle instantanée des environnements réels.« 

 

Du côté des usages civils, on a donc cette technologie du dernier mètre qui est mise à disposition de robots livreurs de pizzas : des glacières sur roues de la société « Coco Delivery ».

Cette glacière autonome sur roues peut contenir 8 pizzas (y compris à l’ananas) et se déplace à 8 km/h.
On vit une époque formidable. Pour les pizzas.

Jamais à l’abri d’un excès, dans l’article du MIT qui a révélé l’utilisation des données Pokemon Go pour ce nouvel usage, le patron de Niantic Spatial, John Hanke, parle carrément d’une « nouvelle explosion Cambrienne dans le domaine de la robotique. » Pour celles et ceux qui comme moi auraient séché les cours de paléontologie au lycée, l’explosion Cambrienne c’est lorsque (merci Wikipédia) :

Les sédiments cambriens révèlent l’extension de mers peu profondes recouvrant des plates-formes continentales, et une brusque multiplication de nouveaux groupes animaux (animaux à parties dures notamment). Cette « explosion cambrienne » n’a pas encore d’explication. Elle peut avoir plusieurs causes : des modifications climatiques, l’activité accrue de prédateurs ou encore les sels marins favorisant l’absorption de substances chimiques et le dépôt de couches dures sur la peau. Le développement de squelettes externes (exosquelettes) peut avoir été une réaction adaptative à l’apparition de nouvelles niches écologiques. Il pourrait également s’agir d’organismes des grandes profondeurs nouvellement acclimatés aux habitats de surface ou inversement, mais aussi d’une évolution vers des espèces capables d’exploiter des ressources alimentaires nouvelles.

 

Alors pas sûr que les glacières sur roues soient une nouvelle branche de l’évolution des espèces robotiques, mais la métaphore réussit à nous interpeller. Et comme souvent dans le secteur de la tech et du numérique, il faut lire ces usages métaphoriques pour ce qu’ils sont : la nécessité d’installer rapidement un imaginaire favorable à la naissance ou au maintient de nouvelles rentes économiques (par ailleurs souvent sur fonds publics). Si chacun peut voir dans cette supposée explosion cambrienne robotique des éléments de réel (oui il y a de plus en plus de robots et de dispositifs autonomes, mais non il n’y a aucune logique évolutive derrière), l’enjeu est de convaincre des financeurs, des industriels et des responsables de politiques publiques que cette explosion est en train d’advenir et qu’il serait de bon ton de ne pas se laisser dépasser.

Du côté des usages militaires, car oui Pokemon Go avait également été utilisé par des militaires engagés sur des terrains de guerre et cela avait fait immensément débat, je vous laisse imaginer ce qui peut-être fait de cette maîtrise des derniers mètres. Et s’il faut parler un peu de géopolitique et de terrains de guerre, Le Devoir rappelle qu’en mars 2025, « le jeu a été vendu à Scopely, une entreprise détenue par le fonds d’investissement saoudien contrôlé par le prince héritier Mohammed ben Salmane. La transaction incluait toutes les données des utilisateurs. »

Il y a quelques jours (19 Mai 2026), Google annonçait le lancement de « Gemini Omni », une IA multimodale capable de manipuler nativement le texte, l’audio et la vidéo avec des résultats une fois de plus tout à fait sidérants de vraisemblance. La génération de ces vidéos peut notamment s’appuyer sur les données captées depuis des années par Google Earth, Google Maps et Google Street View permettant par exemple de générer le film hyperréaliste d’un personnage marchant, courant, volant, roulant ou naviguant dans à peu près n’importe quel endroit de la planète.

Le problème de disposer d’une carte à l’échelle du territoire est entièrement résolu. Nous sommes complètement sortis de l’âge où comme l’écrivait en 1931 le mathématicien et philosophe Alfred Korzybski, « la carte n’est pas le territoire », et où il il existait une différence entre la réalité et la représentation que l’on s’en faisait. Le problème est que l’alignement, la superposition au réel ne peut-être résolu ou « exercé » sans recours à une simulation qui, dès lors, prend le pas sur le réel lui-même.

Par-delà tout un ensemble d’autres sujets connexes, la multiplication de ces outils d’IA génératives, leur « fluidité » et leur disponibilité immédiate, s’accompagne aussi d’un retour en grâce (ou d’une nouvelle offensive marketing en tout cas) pour nous réimposer des appareillages sensoriels installant la prééminence de réalités simulées ou virtuelles, Google annonçant ainsi le retour de ses lunettes connectées. Face à des artefacts génératifs désormais presque tous capables de simulations multimodales, s’aligne la conception d’une humanité sensoriellement appareillée non pour s’augmenter mais pour s’aligner avec la carte que dessinent ces Béhémots calculatoires plutôt qu’avec le territoire que nous arpentons chacune et chacun avec nos propres focales.

Apostille.

Si Ender remporte sa guerre, c’est parce qu’il n’a jamais conscience d’être ailleurs que dans une simulation ; c’est parce que les choix qu’il met en oeuvre se subordonnent entièrement à la conscience – en réalité une croyance – qu’il a d’évoluer dans une réalité simulée. La « stratégie Ender » c’est le pari immensément risqué d’un groupe d’adultes face à une guerre d’extermination imminente et qui vont faire le choix de confier l’avenir d’une civilisation à l’habilité et à la ruse d’un enfant habitué à ne prendre de décisions vitales que dans le cadre de simulations virtuelles. Par-delà même les guerres qui traversent aujourd’hui directement nos vies ou nos voisinages, il n’est pas totalement vain de s’interroger sur la stratégie Ender dans laquelle entrent actuellement l’essentiel de nos modes de conflits et de nos modes d’existence.

Et s’il faut trouver un dessein à cette stratégie Ender, il est à coup sûr dans la mise en fragilité ou en effondrement de l’ensemble de nos formes collectives de gouvernance. C’est en tout cas ce qui m’est apparu comme une évidence à la lecture d’un article: « Comment l’IA détruit les institutions. »

IA : Institutions Apocryphes.

Cet article traite de la percolation des technologies d’IA dans l’ensemble de nos institutions au sens régalien comme symbolique. Et du mal que cela leur fait. En d’autres termes la manière dont l’IA détruit nos institutions.

Depuis que je m’intéresse à ces sujets et notamment à l’IA générative, par-delà l’enthousiasme légitime que l’on peut avoir pour des usages grégaires, par-delà l’inquiétude tout aussi légitime qui nous oblige à repenser presque totalement nos heuristiques de preuve, je cherchais ce qui dans ces artefacts génératifs était le point nodal des risques qu’ils font peser aujourd’hui sur nos sociétés. Et ce point est circonscrit et formidablement argumenté sous la plume de deux collègues juristes, Woodrow Hartzog et Jessica M. Silbey de la faculté de droit de l’université de Boston, dans leur article : « How AI Destroys Institutions« , article dont voici le résumé (je souligne et traduis avec l’aide partielle de Deepl) :

Les institutions civiques – l’État de droit, les universités et la liberté de la presse – constituent l’épine dorsale de la vie démocratique. Elles sont les mécanismes par lesquels les sociétés complexes encouragent la coopération et la stabilité, tout en s’adaptant à l’évolution des circonstances. La véritable superpuissance des institutions réside dans leur capacité à évoluer et à s’adapter au sein d’une hiérarchie d’autorité et d’un cadre de rôles et de règles, tout en conservant leur légitimité dans les connaissances produites et les actions entreprises. Les institutions axées sur des objectifs et fondées sur la transparence, la coopération et la responsabilité permettent aux individus de prendre des risques intellectuels et de remettre en question le statu quo. Cela se produit grâce aux mécanismes des relations interpersonnelles au sein de ces institutions, qui élargissent les perspectives et renforcent l’engagement commun envers les objectifs civiques.

Malheureusement, les affordances des systèmes d’IA anéantissent ces caractéristiques institutionnelles à chaque tournant. Dans cet essai, nous avançons un argument simple : les systèmes d’IA sont conçus pour fonctionner d’une manière qui dégrade et risque de détruire nos institutions civiques essentielles. Les affordances des systèmes d’IA ont pour effet d’éroder l’expertise, de court-circuiter la prise de décision et d’isoler les individus les uns des autres. Ces systèmes sont contraires à l’évolution, à la transparence, à la coopération et à la responsabilité qui donnent leur raison d’être et leur durabilité aux institutions vitales. En bref, les systèmes d’IA actuels sont une condamnation à mort pour les institutions civiques, et nous devons les traiter comme tels.

 

De mon côté je souligne depuis longtemps à quel point ces outils d’IA excellent dans 2 domaines : primo la simulation d’expertise (en se présentant comme des systèmes experts en capacité de nous leurrer sur la base de notre propre ignorance tout en favorisant par ailleurs des effets Dunning-Kruger de plus en plus problématiques), et deuxio la dissimulation d’expertise (notamment en opacifiant et en dissimulant d’une part la valeur ajoutée des travailleurs de l’ombre, et d’autre part l’ensemble des sources couvertes par le droit d’auteur qui sont captées de manière extractiviste et prédatrice sans égard ni considération).

L’autre point qui m’a frappé dans l’approche des auteurs de l’article « Comment l’IA détruit nos institutions » c’est la question des affordances qu’ils posent à l’échelle de ces systèmes anthropo-techniques que sont les IA, notamment génératives. L’affordance c’est le titre éponyme de mon blog depuis près d’un quart de siècle, et c’est aussi le projet que j’entretiens de documenter les affordances des systèmes numériques que nous utilisons pour mieux comprendre comment ils modifient nos propres comportements et habitus informationnels, cognitifs, relationnels, etc.

Autre extrait de leur article :

« Les premiers théoriciens, comme Émile Durkheim, considéraient les institutions — telles que la famille, la religion et l’éducation — comme des « représentations collectives » qui
soutiennent les normes sociales et assurent la cohésion dans des sociétés de plus en plus complexes. Max Weber s’est intéressé au développement des institutions bureaucratiques, telles que les systèmes judiciaires, qu’il considérait comme fondamentales pour les États-nations modernes. Les spécialistes du « nouvel institutionnalisme » de la seconde moitié du XXe siècle mettent l’accent sur les dimensions culturelles, cognitives et historiques des institutions, y compris leur dynamisme institutionnel par opposition à leur immobilisme. Ces théoriciens expliquent que les institutions sont des constructions sociales et acquièrent leur légitimité en s’ancrant dans les pratiques sociales et en étant façonnées par le comportement humain, reproduisant et maintenant les normes institutionnelles à travers les interactions quotidiennes. En conséquence, la légitimité institutionnelle n’est pas simplement imposée aux individus, mais découle du comportement humain et des interactions »

 

Et c’est tout cela que viennent miner les IA telles qu’elles se déploient en tout cas majoritairement aujourd’hui.

Tout cela se noue dans une matrice au sein de laquelle les développements technologiques dans leur logique de massification, ont toujours eu pour principal objet une « économie de l’attention » au sein de laquelle il nous faut toujours davantage faire l’économie de notre propre attention aux choses et aux êtres, c’est à dire fonctionner à coût cognitif nul. Sans friction. La marche d’après, lorsqu’il n’est plus d’économie possible car l’essentiel de nos interactions sont déjà réduites à des activités de pousse-bouton ou de défilement infini, la marche d’après consiste à progressivement et entièrement déléguer un ensemble de tâches à la machine et aux technologies. C’est à dire à nous faire entrer dans des phases de déprise à la fois opérationnelles et symboliques, à la fois rationnelles et affectives. Et à ce titre l’essor des artefacts conversationnels fonctionne comme un paradigme téléologique. Et une nouvelle forme de stratégie Ender.

 

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Cet article a été rédigé fin mai 2026, dans une actualité où les débats autour du positionnement de Dario Amodei et de l’encyclique du Pape occupaient le devant de la scène.
Il devait initialement paraître sur un autre média que ce blog. .

Reçu — 20 juin 2026 affordance.info
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  • L’heure de l’IA au lycée. Buvez des données et mangez des tokens.
    Le 1er Ministre Lecornu vient d’annoncer, au coeur des épreuves du bac et de la canicule, que tous les lycéens bénéficieraient à la rentrée prochaine, en classe de 2nde, d’une heure d’enseignement par semaine sur l’IA. Le même gouvernement qui a aussi annoncé l’interdiction des téléphones portables au lycée dès la rentrée prochaine. Le même gouvernement qui veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le même gouvernement qui veut faire pousser des Data Center partout en mode « Viva
     

L’heure de l’IA au lycée. Buvez des données et mangez des tokens.

20 juin 2026 à 06:08

Le 1er Ministre Lecornu vient d’annoncer, au coeur des épreuves du bac et de la canicule, que tous les lycéens bénéficieraient à la rentrée prochaine, en classe de 2nde, d’une heure d’enseignement par semaine sur l’IA.

Le même gouvernement qui a aussi annoncé l’interdiction des téléphones portables au lycée dès la rentrée prochaine.

Le même gouvernement qui veut interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans.

Le même gouvernement qui veut faire pousser des Data Center partout en mode « Viva Tech et Balek ».

En pleine canicule. Ne cherchez pas la cohérence vous n’en trouverez pas. Mais eux, bah oui :

Le chef du gouvernement souligne que «former à l’IA» et «réduire l’exposition aux écrans», comme avec le projet d’interdire les réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans, «participent d’une même ambition : faire de nos élèves des citoyens libres, autonomes. Condition de notre souveraineté collective».

 

« Participent d’une même ambition » … Alors comment te dire, Seb. Y’a rien qui va. Rien. Ces trois éléments pris successivement peuvent à la rigueur faire illusion de cohérence à la manière dont trois chansons de Michel Sardou font illusion de patriotisme mais franchement … « Les écrans », « l’IA », « les réseaux sociaux ». Rien que ça déjà. Qui partagent autant de points communs que le taboulé, la mayonnaise et le nutella.

Prétendre tout aligner pour faire oublier que l’on a tout mélangé. Là où l’immensité des enjeux et des urgences nécessite une approche systémique, c’est à dire articulée au plus près des conditions d’enseignement (y compris et surtout pratiques et matérielles) et des modalités de ce qu’est l’expérience lycéenne de l’apprentissage singulier et collectif, on a une bouillie de mesures à effet médaille, c’est à dire qui ont pour principale vocation de décorer le torse des egos qui auront été les premiers à les brandir. Le lycée (surtout) est devenu un immense fourre tout d’opportunismes politiques dans lequel chaque ministre se rêve en Derrida de chez Wish confondant la déconstruction et la reconstruction. Ce qui se déconstruit ce sont les collectifs, enseignants comme lycéens. Ce qui se déconstruit ce sont les espaces de classes et de groupe. Ce qui se déconstruit ce sont les choix que l’on multiplie de manière totalement artificielle et de plus en plus tôt pour mieux masquer les impasses et complexifier les rares lisibilités de futurs envisageables.

Toutes les enseignantes et tous les enseignants vous le diront : cette idée de mettre une heure par semaine sur l’IA en classe de 2nde qui sort comme ça pif paf pouf sans concertation à quelques jours des vacances d’été, on appelle ça une mesure fantôme (qui s’ajoute aux précédentes, EVARS, pix, e3d, etc). Ce n’est pas financé, ça sort de nulle part, on ne sait même pas qui va faire les cours et quel en sera le contenu et on a un mois et demi (de vacances) pour être prêts à la rentrée et tout doit être prêt pour la rentrée 2027 alors même que les prochains au pouvoir déferont à leur tour probablement l’essentiel de ce qui aura été fait. Ce qui compte ce n’est pas la temporalité de la mesure, ce qui compte c’est la temporalité de l’annonce de la mesure. Viva Tech et Balek. Si le foutage de gueule était un doctorat, ces gens là seraient tous Honoris Causa.

Oui bien sûr il faut former à l’IA. Bien sûr. Mais là et dans les conditions exposées ci-dessus, on ne construit pas : on sabote, on dynamite, on vaporise. C’est la méthode des vieux pubards : « Spray and Pray ». Vaporisez et priez. Mettez-en partout et attendez que ça prenne. Et si ça ne prend pas bah au moins vous en aurez foutu un peu partout.

Franchement ? Ce serait presque rigolo. Si le contexte n’était pas ce qu’il est, notamment depuis la mise à sac des réformes Blanquer qui est à l’éducation nationale ce que Patrick Bruel est à la lutte contre les violences faites aux femmes ; si une génération n’était pas en train d’étouffer sous la canicule avec en face d’elles une dynastie d’immacescibles tanches qui s’interrogent encore pour savoir si mettre des épreuves que le matin ce serait pas une bonne idée ; si la place des mathématiques n’avait pas changé tous les ans sur le cycle lycée depuis (au moins) 5 ans en dépit de toute forme de bon sens et en débit de toute forme de rationalité ; si toutes ces conditions et quelques autres n’étaient pas réunies, alors oui ce serait presque risible mais ça ne l’est pas. Et c’est un fait acquis que Lecornu, à l’instar de tous ceux qui, osera tout.

Je me permets donc de lui suggérer de pousser un cran plus loin. Une heure de cours sur l’IA par semaine en 2nde ? D’accord mais on regroupe tous ces cours sur le mois de Juin. De toute façon en Juin à part mourir en stage, les élèves de 2nde ils ne branlent rien. Et on hydrate les lycéennes et lycéens en leur faisant boire de l’eau issue de Data Centers. Et on leur fait bouffer des tokens.

 

Comme ça on est bien. Vous vous souvenez de Chirac et de son « mangez des pommes » ? Bah on on garde la même DA mais on va la glow up niveau expert et on leur dira : « Buvez des Datas et mangez des tokens ». Parce que c’est notre projet.

<Mise à jour du 21 Juin> Suite à la publication de cet article, pas mal de réactions donc je précise un peu. Non il ne faut pas à tout prix « former à l’IA », par contre il est vital de former à la culture numérique et de former de manière politique à la culture numérique (donc en gros et pour faire simple, travailler autour de tout le catalogue sur ce sujet de C&F Editions 🙂

L’autre point sur lequel il y a débat c’est sur l’idée de cette supposée « même ambition« , de ce point commun in abstentia entre réseaux sociaux, écrans et IA. Là encore je maintiens ce que j’écrivais et je précise. « Les écrans » c’est avant tout une question sociale, une question d’organisation sociale, de la manière dont nos sociétés, nos vies et nos rythmes (familiaux, professionnels, amicaux) créent ou empêchent des temporalités dans lesquelles le recours aux écrans devient une clé comme l’était hier le recours à la télé ou à l’ordinateur familial du salon. « Les réseaux sociaux » c’est une question médiatique et éditoriale, et ce n’est que cela. Enfin, « l’IA » c’est une question technologique, et oui bien sûr toute technologie est politique surtout quand elle met à mal l’une des ressources actuellement les plus rivales entre un accélérationnisme industriel et notre propre survie, c’est à dire la ressource en eau.

Ce qu’il nous manque et ce que les annonces de Macron n’ont jamais permis de penser et d’installer depuis qu’il s’est fantasmé en président de la start-up nation, ce qu’il nous manque c’est une pensée politique capable d’articuler la question des temporalités et des rythmes sociaux avec celle des instances médiatiques qui les donnent à voir dans des prismes toujours plus ambivalents et des régimes de vérités désormais structurellement mouvants, et avec ce que chaque nouvelle technologie peut changer ou prendre comme place dans l’accélération ou la dilatation de ces temps et dans les choix de politiques publiques qui les mettent à leur service ou qui nous y asservissent.

Reçu — 28 mai 2026 affordance.info
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  • Entre la lame et la flamme. Chronique d’un « record »
    « Record ». « Record ». « Record ». « Record ». « Record ». Des mots il y en a d’autres. Mais celui-là est le plus chaud, le plus saillant, le plus repris. Nous en franchissons. Nous en battons. Nous en dépassons de précédents. Des records. De chaleur donc. Et donc comment dire autre chose de « record ». D’autres mots s’alignent derrière : « jamais vu« , « historique« , « inédit » … Mais toujours celui-là qui revient : « record. » Alors on y va au record, au rapport. Dire et redire le record de
     

Entre la lame et la flamme. Chronique d’un « record »

28 mai 2026 à 04:02

« Record ». « Record ». « Record ». « Record ». « Record ». Des mots il y en a d’autres. Mais celui-là est le plus chaud, le plus saillant, le plus repris. Nous en franchissons. Nous en battons. Nous en dépassons de précédents. Des records. De chaleur donc. Et donc comment dire autre chose de « record ».

D’autres mots s’alignent derrière : « jamais vu« , « historique« , « inédit » … Mais toujours celui-là qui revient : « record. » Alors on y va au record, au rapport. Dire et redire le record de chaleur pour ,ne pas dire le record de souffrance, le record d’épuisement, le record de sensation d’étouffement, le record d’irrespirabilité, le record de malaises, etc.

Dire et répéter sans cesse ce « record » c’est installer narrativement une dimension qui est celle du sport, du dépassement, de la médaille, bref, des valeurs presque toujours associées à quelque chose de positif dans notre imaginaire. Alors dire sans cesse ces records, est-ce franchir une limite ou s’affranchir des dernières supportables restantes ?

Dire et répéter sans cesse ce record c’est aussi marquer le moment d’un souvenir, s’inscrire donc dans une histoire, un record c’est un témoignage. Record nous dit le dictionnaire de l’académie c’est : « Emprunté de l’anglais record, ‘procès verbal, témoignage consigné’, déverbal de to record, ‘enregistrer’, lui-même emprunté du français recorder. » Alors on enregistre. La hausse des températures, les images de plage, de glaces, d’eau, d’espaces et de lieux et ressources qui aujourd’hui sont enregistrés comme ceux qui rafraîchissent, mais que l’on enregistre aussi comme ceux qui seront demain impraticables, inaccessibles, épuisés.

Et puis il y a les autres records, les autres enregistrements, les autres mémoires collectives qui se construisent et se fixent.

J’enregistre. Il faut aller à l’école, en cours. Il faut passer des examens, des épreuves. Bacheliers professionnels à l’épreuve d’un baccalauréat que le ministre ne voit aucune raison de décaler, de déplacer, d’aménager. Pourtant il n’y a pas si longtemps on avait déplacé, décalé, aménagé le brevet des collèges mais là ce sont des bacheliers professionnels. Alors il faut les habituer à la peine. Il faut les tordre.

Plus rien n’est adapté. Voilà des décennies que nous avons construit (et construisons encore contre toute logique) des bâtiments faits pour dire que nous aspirions à la chaleur : larges fenêtres, baies vitrées immenses, orientations plein sud. Let The Sun Shine In. Laissons entrer le soleil.

 

 

Et nous avons des villes entières, des gares, des lotissements, des écoles, des collèges, des lycées, des immeubles tout entiers tournés vers le soleil qui désormais écrase.

Parmi les images les plus fortes d’une littérature qui m’accompagne, il y a celle du tout début du roman de Kim Stanley Robinson, « Le ministère du futur« , la description d’une humanité écrasée d’une chaleur insoutenable, qui à la nuit se réfugie en quête de fraîcheur dans un lac lui-même déjà trop chaud mais pourtant seul supportable, et d’une partie de cette humanité qui y crève littéralement, et du narrateur qui s’y réveille à peine vivant au milieu de cadavres. Ce roman est une vraie claque. D’autres sciences et d’autres fictions bien sûr racontent l’inexorable qui vient.

Nous avons maintenant juste besoin de politique. Et des formes les plus abouties de radicalité, de redirection écologique, de de planification, appelez cela comme vous voulez mais puisqu’il est déjà trop tard, non pas tant pour nous que pour nos gosses, il faudra de la politique, et de la dure.

Il y a cette certitude sourde que deux choses ne nous sauverons pas : l’innovation et l’adaptation. Oui nous innoverons et oui certains trouveront encore à s’adapter, bien sûr qu’il le faudra. Mais ni l’innovation ni l’adaptation ne nous sauverons si nous considérons qu’elles deux seules peuvent encore nous sauver.

L’innovation ne nous sauvera pas. Elle ne fera que retarder certains pans d’un inéluctable dont la capacité mortifère est d’ores et déjà irréductible.

Notre capacité d’adaptation ne nous sauvera plus. Nous ne pourrons pas, nous ne pourrons plus (nous ne le pouvons presque déjà plus), ni à l’échelle de nos corps ni à l’échelle de nos lieux, de nos corporéités et de nos habitabilités, nous ne pourrons pas nous adapter davantage, ni en creusant plus bas sous terre, ni en avançant plus loin ou plus profond dans l’océan, ni en montant plus haut dans nos villes comme dans nos géographies ou dans nos conquêtes de l’espace.

Nous sommes depuis déjà trop longtemps entrés dans un cycle où les innovations et les adaptations effondrent les cohésions, les sociabilités, les cohabitations qu’elles soient de voisinage ou de destin. Entre ceux qui ont la clim et ceux qui ne l’ont pas. Entre ceux qui vivent là et ceux qui vivent ailleurs. Entre ceux qui peuvent financer leur adaptation et ceux qui ne le peuvent pas.

C’est à la fois enthousiasmant et désespérant mais il ne nous reste plus que du politique pour nous sauver la peau et que nos gosses et les gosses de nos gosses ne soient pas les accablés nomades de nos errances ou les assignés à résidence punitive de nos tardives repentances.

D’un record, l’autre. C’est désormais la seule et l’unique question, dont toutes les autres dépendent : nous visons dans un monde dont la géographie, l’espace, l’habitat, la circulation, ne sont plus du tout adaptés au climat que nous traversons et traverserons. Alors nous attendons. Nous attendons la lame, celle qui viendra de l’océan. Nous attendons la flamme, celle qui viendra de nos forêts. Entre la lame et la flamme. Juste du politique. 

Reçu — 20 mai 2026 affordance.info
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  • Le cauchemar de Lessig. If « Code Is Law », what da fuck is « Vibe Coding » ?
    Rapidement quelques réflexions construites en préparant mon intervention lors d’une journée autour de l’IAG organisée par l’APDEN de Poitiers. Merci à toute l’équipe pour l’invitation et l’organisation.   Ecrire du code. Arthur Mensch est Le PDG de Mistral AI, entreprise spécialisée dans l’IA et « licorne » française. Il vient d’être auditionné par l’assemblée nationale. Si vous vous intéressez au sujet, l’entretien est assez intéressant même s’il faut très souvent faire la part de ce qui relèv
     

Le cauchemar de Lessig. If « Code Is Law », what da fuck is « Vibe Coding » ?

20 mai 2026 à 12:27

Rapidement quelques réflexions construites en préparant mon intervention lors d’une journée autour de l’IAG organisée par l’APDEN de Poitiers. Merci à toute l’équipe pour l’invitation et l’organisation.

 

Ecrire du code.

Arthur Mensch est Le PDG de Mistral AI, entreprise spécialisée dans l’IA et « licorne » française. Il vient d’être auditionné par l’assemblée nationale. Si vous vous intéressez au sujet, l’entretien est assez intéressant même s’il faut très souvent faire la part de ce qui relève de la réalité de cette firme (et qui peut être étendu à d’autres semblables) et la dimension très prégnante de l’opportunité de lobbying qui lui est ainsi offerte (mais c’est le jeu, il fait son taff, et il le fait plutôt très bien).

Deux séquences, ou plus exactement deux phrases m’ont beaucoup frappé dans cette intervention de presque une heure trente.

« Aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. » Je répète et souligne : « Aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. »

Et il poursuit : « Aujourd’hui vous n’êtes plus un artisan, vous êtes un manager, donc vous demandez à des agents (IA) d’écrire le code pour vous. Vous donnez les spécifications ; vous êtes un donneur d’ordre. » (la séquence est accessible à partir de 1h 8 min et 41 sec.

Et là quand j’entends ça j’ai plein de questions.
Première question : est-ce que c’est vrai ? Alors disons oui et non. Pour en avoir échangé avec des collègues informaticien.ne.s dont certain.e.s ont également travaillé dans ces grands groupes (Google et Facebook), disons que oui c’est vrai il existe des ingénieurs / développeurs qui n’écrivent plus de ligne de code, mais il existe aussi toujours quand même qui codent les agents IA qui à leur tour vont coder à la place d’autres ingénieurs et/ou développeurs. Il y a d’ailleurs une expression dédiée, on appelle cela du « Vibe Coding » qui consiste à créer du code informatique (par des initiés ou des non-initiés) en utilisant du langage naturel grâce à l’IA.

Deuxième question : est-ce que c’est grave ? Je n’ai pas la réponse à court terme mais à moyen terme j’ai l’absolue certitude que cela l’est. Et que cela l’est éminemment.

Troisième question : est-ce que c’est une bonne nouvelle ? Pour répondre, je vous propose de transposer la situation du PDG d’une boite d’IA expliquant que ses ingénieurs n’écrivent plus de ligne de code pour … coder, à la situation, par exemple, d’un ou d’une responsable de formation, d’un ou d’une enseignante, qui dirait : « je n’ai plus aucun étudiant / élève qui ait besoin de comprendre les concepts et notions que je manipule pour leur transmettre un savoir et qu’ils soient en capacité d’en produire de nouveaux à leur tour. Et là c’est, convenez-en, tout à fait vertigineux. Alors oui bien sûr, comparaison n’est pas raison, les ingénieurs d’Arthur Mensch ne sont pas les élèves ou étudiants dans nos classes et nos amphis, et oui bien sûr le code est un langage mais on pourrait philosopher quelques heures (en relisant Saussure, Chomsky, Wittgenstein et quelques autres) sur le fait qu’il est ou non une langue. Mais vous voyez l’idée.

Quatrième question. Si l’on s’accorde sur le fait que le code est une langue ou à tout le moins un langage, quand vous n’écrivez ou ne parlez plus une langue, au bout de combien de temps cessez-vous de la comprendre et de la maîtriser ? Arthur Mensch le dit lui-même, il est de cette génération « d’artisans du code » (il a 33 ans), il a appris cet artisanat et il dit aussi que cela lui a plu. Mais une autre génération arrive, qui n’aura plus la nécessité d’apprendre, ou d’apprendre autant. Alors que feront-ils ? Et s’ils n’écrivent plus une ligne de code mais doivent continuer de fabriquer des applications, alors que feront-ils … sans code ? Autre vertige.

Alors oui je sais, entre ce que dit Arthur Mensch, et le contexte et la place depuis lesquels il dit cela, il y a tout de même une série de nuances à apporter. Pour autant, dans le champ scientifique qui est le mien (les sciences de l’information et de la communication), il nous appartient précisément de prendre des énoncés pour ce qu’ils disent dans l’instant, autant que pour ce qu’ils installent aussi en terme de narration sociale plus ou moins implicite. Et Arthur Mensch « incarnant » et portant le discours technophile, accélérationniste et dérégulateur autour de l’IA, ce qu’il dit (même si cela n’est que 2 minutes dans une vidéo d’une heure trente) est en soi un énoncé particulièrement performatif auprès de celles et ceux qui l’écoutent. Et ce que dit Arthur Mensch c’est que « aujourd’hui les ingénieurs chez Mistral n’écrivent plus de ligne de code. » Comprenez et entendez que donc tous les ingénieurs dans toutes les entreprises d’IA qui sont ou se rêvent en futures licornes, n’écrivent et n’écriront plus une ligne de code ou en tout cas n’ont et n’auront plus vocation à le faire. Juste du Vibe Coding.

Le cauchemar de Lessig.

« Code Is Law. » (traduit en français par Framasoft). « Le code c’est la loi. » C’est un livre (paru en 1999, « Code And Other Laws of Cyberspace« ) et un article (paru en 2000). C’est l’un des textes fondateurs de la culture numérique. Publié au début des années 2000, absolument fondamental et totalement visionnaire, Lawrence Lessig (professeur de droit, spécialiste de propriété intellectuelle, inventeur des licences Creative Commons, etc.), Lawrence Lessig y explique notamment que le code est un régulateur, que le code décide et que le code :

« définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule. »

 

Et il poursuit en expliquant que :

Des gens choisissent la manière dont le code effectue tout cela. Des gens écrivent ce code. Dès lors le choix n’est pas de savoir si les gens pourront choisir la manière de réguler le cyberespace. D’autres gens – les codeurs – le feront. Le seul choix est de savoir si nous jouerons collectivement un rôle dans leurs choix – et si nous pourrons alors déterminer la manière dont ces valeurs se régulent – ou si nous autoriserons collectivement ces codeurs à décider de ces valeurs à notre place. 

 

D’où ma dernière question : if « Code Is Law », then what da fuck is Vibe Coding ?

Le « Vibe Coding », un monde dans lequel les entreprises les plus puissantes en IA n’auraient que des ingénieurs et des développeurs n’écrivant plus de ligne de code, ce monde c’est le cauchemar de Lawrence Lessig et notre cauchemar à toutes et tous. Car si les codeurs eux-mêmes sont à distance du langage ou de la langue par laquelle ils installent des valeurs dans le code, s’ils ne parlent ou n’entendent plus cette langue et s’ils se réduisent à des fonctions de « managers d’agents IA – faussement – autonomes », alors comment elles et eux en première ligne, et surtout comment nous toutes et tous en première cible, comment serons-nous encore capables de jouer collectivement un rôle dans la circulation et l’établissement de ces valeurs, de ces agendas politiques, économiques, idéologiques, que le code véhicule et qui n’ont jamais été aussi puissants et déterminants, et dans le même temps jamais à ce point été inféodés à des intérêts presqu’uniquement marchands, mafieux et singuliers ?

Si le code se passe de développeurs autres que des agents non-humains, alors la question de la maîtrise des valeurs que le code véhicule devient une non-question, un inquestionnable.

« Un algorithme c’est la décision de quelqu’un d’autre » me faisait l’honneur d’écrire Antonio Casilli dans la préface à l’un de mes tout premiers ouvrages. Et ce quelqu’un n’était pas extrêmement compliqué à trouver, à isoler, et à questionner. Mais un algorithme « vibe codé » c’est la décision de … qui ?

« Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde » écrivait Wittgenstein.

L’intelligence c’est de l’énergie (et la connerie c’est de l’énergie moins chère).

Arthur Mensch dit aussi plein d’autres trucs qui installent des narratifs extrêmement clairs et puissants dans leur fonction d’agenda. Par exemple à plusieurs reprises il répète qu’il faut réfléchir ou considérer l’intelligence comme on réfléchit à l’énergie, à l’électricité. Alors bien sûr il parle de l’intelligence artificielle. Mais il ne dit pas « intelligence artificielle », il dit juste « intelligence ». Et ce n’est pas « juste » une omission ou un raccourci. C’est l’endroit d’où il parle, celui d’où il est situé, c’est l’énoncé de son futur probable et de son futur désiré, d’un futur qui répond à « son » agenda propre. Un mode dans lequel en effet l’intelligence se capte, se stocke, se transmet et se calcule comme l’énergie, comme l’électricité. D’ailleurs et c’est aussi extrêmement frappant, à plusieurs reprises et sur plusieurs questions, il commence toujours par répondre en nombre de kilowatts ou de mégawatts. C’est son unité de mesure, son mètre étalon et ce sur presque l’ensemble des questions qui lui sont posées et adressées. Tout se calcule en kilowatts ou mégawatts. Tout est là. Toutes les réponses sont là. Un mètre étalon. Qui est aussi son plus grand talon d’Achille (à lui et à l’ensemble de l’industrie extractiviste de l’IA).

 

 

Reçu — 10 mai 2026 affordance.info
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  • L’overview effect de l’IA.
    Et si notre terre était notre langue ? Et si les IA conversationnelles étaient nos vaisseaux ? Et si nous étions des astronautes sociaux ?   L’Overview Effect ou « effet de vue d’ensemble » c’est « un choc cognitif, une prise de conscience dont témoignent certains astronautes lors d’un vol spatial qui se produit lorsque ceux-ci observent la Terre depuis l’orbite terrestre ou la Lune. Cet effet se produit par la mise en perspective directe de la situation de la Terre dans l’espace : la planète
     

L’overview effect de l’IA.

10 mai 2026 à 08:44

Et si notre terre était notre langue ?
Et si les IA conversationnelles étaient nos vaisseaux ?
Et si nous étions des astronautes sociaux ?

 

L’Overview Effect ou « effet de vue d’ensemble » c’est « un choc cognitif, une prise de conscience dont témoignent certains astronautes lors d’un vol spatial qui se produit lorsque ceux-ci observent la Terre depuis l’orbite terrestre ou la Lune. Cet effet se produit par la mise en perspective directe de la situation de la Terre dans l’espace : la planète est perçue comme une sphère fragile, un point bleu pâle « suspendu dans le vide », protégé par une fine atmosphère. »

Copie d’écran du compte Instagram de Sophie Adenot, en plein Overview Effect.

L’Overview Effect conduit donc à prendre conscience de la fragilité d’un écosystème en l’observant d’un point, d’une position qui ne nous est ni naturelle ni facilement accessible et qui introduit une grande distance impliquant un renversement de perspective.

Et bien – me semble-t-il en tout cas – c’est très caractéristique de ce qu’ont produit les premiers systèmes d’IA conversationnels, ces artefacts génératifs. Et de ce qu’ils continuent de produire actuellement. En même temps que ces « agencements machiniques informationnels » ont déplacé la question du langage, ces IA conversationnelles et leur insincères maïeutiques nous ont mis dans une situation d’observation tout sauf naturelle de processus discursifs en temps réel qu’ils effectuent, processus discursifs pour autant (essentiellement) crédibles et « satisfaisants » (en tout cas satisfaisants aux principaux codes d’un échange conversationnel entre deux êtres humains).

Voir des machines parler était déjà étonnant mais fut longtemps cantonné au seul imaginaire de science-fiction ; puis parler à des machines (via les interfaces vocales du World Wide Voice) devînt une forme de routine mais demeurait, quelque part, toujours une forme d’étonnement ; aujourd’hui, voir des machines avoir avec nous des conversations rationnelles en temps réel, produit un effet de décalage qui fait que c’est « notre » intelligence, « notre » capacité dialogique et rationnelle qui est vue comme immensément fragile et qui, par contraste, donne à ces machines et à ces artefacts, dans l’interaction que nous avons avec elles, une place différente de ce qu’elle devrait être. Un renversement de perspective.

Nous sommes dans la position de l’astronaute qui observe non pas la terre mais la capacité de langage et d’intellection (et parfois aussi d’imagination), et qui l’observe pour la première fois depuis la médiation artificielle et artefactuelle qu’en propose l’IA générative. Et si la distance de la terre à la station spatiale qui permet de l’observer est considérable et se mesure en kilomètres (autour de 400 pour être précis), la distance entre notre « engagement langagier » et l’écho conversationnel médié par les IA est tout aussi vertigineuse à ceci près qu’elle ne se mesure plus en kilomètres mais plutôt en dépliant l’ensemble des règles algorithmiques, corpus d’entraînement, processus de « fine-tuning » mais aussi infrastructures techniques (data centers) et autres opérations qui permettent aux machines de faire à la fois illusion de langage et leurre de conversation.

Soit la langue est fragile, soit c’est nous qui le sommes.
Et si la langue est aux machines …

Cette position tout sauf naturelle (au même titre que celle de l’astronaute Sophie Adenot ci-dessus) nous conduit, en partie au moins, à regarder et à mieux mesurer et prendre en compte toute la fragilité du langage et des interactions humaines qu’il permet et conditionne. Mais cette situation d’observation inédite produit également deux effets différents : certains cherchent à protéger ou à sanctuariser la nature ou à tout le moins la fonction du langage, et à ne pas entièrement et systématiquement les soumettre aux systèmes techno-politiques qui produisent et façonnent ces IA ; d’autres au contraire font de cette fragilité évidente l’occasion d’un renoncement sur l’autel de l’efficience ou de la rationalité économique, prétextant se démultiplier via des IA agentiques qui sont le Taylorisme d’une langue véhicule. Et puis bien sûr il y a les enjeux même de l’écriture et de la création, que décrit un récent et admirable texte de Gregory Chatonsky sur AOC : « Ce qui (me) permet d’écrire est ce qui (vous) empêche de lire. »

Dans les deux types de réaction possible à cet Overview Effect de l’IA sur le langage, certains initialement en garderont donc surtout un sentiment accru de connexion avec une entité non-humaine, là où d’autres n’y verront que l’instanciation de formes toujours plus abouties d’isolement et de solitude. Tout comme la littérature scientifique autour de l’Overview Effect (qui date des premiers vols à haute altitude dans les années 1950), documentait aussi bien « l’appréciation et la perception de la beauté, une émotion inattendue, voire bouleversante, et un sentiment accru de connexion avec les autres » (Wikipedia) qu’un effet paradoxal de « rupture » ; les aviateurs traversaient en effet un phénomène décrit comme un sentiment de séparation physique de la terre occasionnant des réactions individuelles allant qui pouvait soit les plonger dans un sentiment  « d’exaltation ou du sentiment de se sentir plus proche de Dieu » tout comme à des formes élevées d’anxiété, de peur ou de solitude (Wikipedia). Ce phénomène dit de « break-off » cessa d’être étudié en tant que tel au début des années 1970.

Dans l’histoire des technologies numériques, qu’il s’agisse du Cloud, des réseaux sociaux, ou désormais de l’IA, les effets de proximité sont presque toujours paradoxaux et ne font que masquer une distance de plus en plus grande. Le « Cloud Computing » permet une disponibilité immédiate de documents qui n’ont jamais été stockés physiquement aussi loin de nous ; les réseaux sociaux ont historiquement fait proximité (puis promiscuité) avec des individus géographiquement toujours plus éloignés. Sans toujours le mesurer ou l’éprouver, nous avons donc déjà traversé d’autres « Overview Effects » : celui de l’éloignement et d’une distension de nos mémoires documentaires, celui de l’éloignement et d’une distension de nos relations sociales, et désormais donc, celui de l’éloignement et d’une distension là encore paradoxale de notre rapport au langage.

Voilà pourquoi, aussi, la question des heuristiques de preuve, celle de savoir comment à l’échelle d’une société nous serons – ou non – encore capables de définir la valeur de vérité d’un énoncé ou d’un fait et que cette valeur soit partagée parce que démontrable, documentable, voilà pourquoi la question des heuristiques de preuve est devenue aussi essentielle : non pas seulement par l’industrialisation de la production du faux, non pas uniquement par la vitesse même à laquelle ce faux est créé et se diffuse mais parce que nous sommes placés à une distance lointaine, inédite, comme en « décrochage » de notre capacité à faire langage. Parce que pour filer cette métaphore au moins visuelle de l’Overview Effect, c’est un autre type de vaisseau que l’ISS qui nous mène à si grande distance d’un biotope (la langue) qui nous est habituellement si proche et qui à mesure qu’elle se rapproche des machines semble aussi comme proportionnellement s’éloigner de nous. Les IA, ou plus précisément leur cadre de déploiement technique (les LLM) et infrastructurel (Data Centers et processeurs), sont un vaisseau comme un vecteur de mise à distance, d’éloignement de ce qui fait la langue.

Nous arrivons aujourd’hui à un moment charnière dans lequel nous verrons si la massification de l’usage des IA (pour autant qu’elle continue d’augmenter de manière constante et ne soit pas soumise à divers aléas d’un modèle économique pour l’instant reposant sur la dynamique d’un gigantisme de l’épuisement – toujours plus de ressources et de consommation), nous verrons, disais-je, si la massification de l’usage des IA nous emmène plutôt vers la conscientisation de la fragilité de la langue ou s’il faut plutôt se résoudre, après sa marchandisation dans un capitalisme linguistique (Frédéric Kaplan), à sa presque totale servicialisation dans un cadre où ce que l’on appelait la novlangue et le néo-parler, seront l’essentiel de la langue collective circulante quand d’autres régimes discursifs et linguistiques, jusqu’ici principalement vecteurs de socialisations affectives fines, seront de plus en plus cantonnés aux seuls échanges entre humains et machines.

Je ne crois pas trop à l’avènement à moyen terme d’une société du silence qu’extrapole par exemple un éditorial du WSJ reposant sur un article scientifique qui montre que nous utilisons en moyenne chaque année, 300 mots de moins par jour. Un recul de la parole qui touche toutes les classes d’âge et que les chercheurs comptabilisent en indiquant que notre volume de parole a diminué de 28% en moins de 15 ans.

Je crois par contre que depuis l’avènement des médiations numériques, l’inflation de paroles et de discours directement monétisables d’une part (capitalisme linguistique), et en parallèle et d’autre part, l’artificialisation soutenue de formes discursives indigentes au seul renfort d’une nécessité d’interaction rendant la langue soluble dans sa fonction phatique, je crois que oui, tout cela fait qu’encore une fois la question du langage s’est déplacée et qu’elle continue de le faire toujours davantage, les IA conversationnelles augmentant la distance entre elle et nous à des échelles stratosphériques jusqu’ici jamais atteintes.

One More Thing.

Dans une interview au magazine Usbek & Rika à propos de son dernier livre, la question était posée à Nicholas Carr de savoir quelle serait sa première décision s’il était nommé à la tête d’un puissant ministère de la technologie et du numérique par un gouvernement éclairé. Et il répondait ceci : « Détruire tous les centres de données. »

Or que sont ces centres de données fondamentalement dans la perspective qui nous occupe ? Ce sont des centres d’accumulation de paroles et de discours ; de paroles et de discours retenus, en permanence recalculés, archivés non pas par vertu de conservation mais par nécessité de manipulation. Détruire tous les centres de données pourrait alors, en effet, redonner une chance à la parole d’exister, et que chaque occasion nouvelle de discourir soit aussi une occasion nouvelle de découvrir. Ce qui fût un temps l’essentiel de l’intérêt de ce que nous appelions le Web.

Reçu — 24 avril 2026 affordance.info
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  • Parcoursup saison 8 : faites l’armée plutôt que l’université.
    Parcoursup est l’outil dont rêvait l’institution disciplinaire décrite par Foucault. Fondamentalement. Et chaque année davantage depuis déjà 8 ans que cette saloperie existe. Je vous ai déjà à de nombreuses reprises expliqué tout le mal que je pensais de cette plateforme (en 2020, en 2021, en 2025, en 2026 …) que j’ai vécu et expérimenté personnellement à trois reprises en tant que parent de 3 enfants et que je pratique également donc depuis 8 ans en tant que responsable de formation. Presque ch
     

Parcoursup saison 8 : faites l’armée plutôt que l’université.

24 avril 2026 à 12:17

Parcoursup est l’outil dont rêvait l’institution disciplinaire décrite par Foucault. Fondamentalement. Et chaque année davantage depuis déjà 8 ans que cette saloperie existe. Je vous ai déjà à de nombreuses reprises expliqué tout le mal que je pensais de cette plateforme (en 2020, en 2021, en 2025, en 2026 …) que j’ai vécu et expérimenté personnellement à trois reprises en tant que parent de 3 enfants et que je pratique également donc depuis 8 ans en tant que responsable de formation.

Presque chaque année c’est une nouvelle contrainte imbécile qui tombe ou s’impose dans cette plateforme sans que jamais il ne soit possible de la discuter ou de la remettre en cause. Et cette année j’avoue que lorsque j’ai appris qu’à terme les lettres de motivation allaient totalement disparaître et que si on voulait les garder c’était à chaque responsable de formation de fournir un argumentaire pour se justifier, j’ai vraiment eu envie de coller une grande soupe de phalange dans le cimetière à magret de mon ami Mister T. Mais j’étais très loin du climax de mon courroux (coucou) car je n’avais pas encore reçu le message ci-dessous.

Donc il y a quelques jours, alors que sur les 1600 dossiers que nous recevons pour 60 places je venais de finir de traiter les 200 qui me reviennent, j’ai eu la surprise de recevoir un petit mail de Parcoursup qui disait ceci :

 

Je vous remets le texte directement :

Dans la perspective de la rentrée 2026-2027, le dispositif de demande de césure prévu sur Parcoursup a évolué pour tenir compte de la mise en place du nouveau Service national annoncé par le président de la République.

Pour les candidats, la case à cocher « demande de césure » a été remplacée par deux cases distinctes « demande de césure pour réaliser un projet personnel ou professionnel » et « demande de césure pour réaliser un service national ». En effet, la césure pour service national sera une césure accordée de plein droit (projet de loi de programmation militaire) à la différence de la césure pour réaliser un projet personnel ou professionnel  qui est soumise à l’appréciation du chef d’établissement.

 

J’espère que tout cela est clair. Après la mise sous coupe algorithmique réglée de l’ensemble d’une classe d’âge, après l’empilement de réformes toutes plus débiles les unes que les autres à l’échelle du lycée et du baccalauréat, après la mise à sac programmatique de l’université publique, après les refus répétés en mode allegro obstinato de tenir compte de l’ensemble des retours des utilisateurs de cette p**** de plateforme qui chaque année expliquent que tout cela irait beaucoup plus vite et serait beaucoup moins stressant pour les lycéens et lycéennes s’ils et elles pouvaient classer leurs voeux dès le départ, voilà donc maintenant que Parcoursup se met au service d’un agenda politique national guerrier. Et voici Emmanuel Macron, le plutôt cadre ploutocrate enquillant son 2ème mandat à l’abri de toute mandale, qui d’une main nous incite à la chair du « réarmement démographique » et de l’autre anticipe le sort funeste de cette même chair.

Cette année on nous annonce donc que les demandes de césure pour faire son service militaire doivent être obligatoirement accordées. Et on nous l’annonce en plein milieu de la procédure et sans aucune concertation parce qu’il s’agit bien sûr aussi de nous discipliner.

Vu la situation et le contexte international, je ne suis pas le seul à nourrir d’immenses craintes pour ce que Parcoursup deviendra l’année prochaine et les suivantes. L’institution disciplinaire doit être vue, lue et comprise comme un continuum. Je rappelle que certains avaient déjà envisagé que celles et ceux qui avaient effectué le débilitant SNU puissent bénéficier de points supplémentaires dans Parcoursup. Une énième idée à la con qui avait heureusement été promptement identifiée comme telle mais qui avait aussi et surtout permis de préparer les esprits à ce qui adviendra inévitablement à l’horizon de quelques années.

Sans parler de la guerre, on observe cette année une augmentation très forte (et qui me semble inquiétante) de dossiers qui nous reviennent après avoir effectué une première année (en vérité quelques mois) dans une toute autre formation, preuve supplémentaire que la première orientation et la première expérience de la plateforme Parcoursup sont de plus en plus à côté de la plaque. Entendons-nous bien, on a bien sûr le droit de se réorienter et rien n’est dramatique, loin s’en faut, lorsque l’on est néo-bachelier. Ce qui est par contre inquiétant ce sont les choix qui semblent effectués en dépit de tout bon sens de la part de lycéens et lycéennes et de familles totalement égarés dans une offre surabondante et opaque, livrés au mieux à eux-mêmes et à la bonne volonté de professeurs principaux qui sont beaucoup de choses mais certainement pas des conseillers d’orientation ; lycéens, lycéennes et leurs familles qui sont surtout soumis, dès la fin du collège et durant toutes leurs années lycées, à une pression totalement inédite au regard des contraintes que l’on fait peser sur elles et eux.

Disciplinés très tôt par l’empilement de réformes aux temporalités imbéciles et sans aucune cohérence pédagogique ne serait-ce qu’interne, réformes totalement étanches aux rythmes de travail et de vie de nos sociétés et aux assignations parentales qui en découlent, ce ne sont pas les quelques ajustements cosmétiques annuels de l’interface Parcoursup qui permettront de régler le problème d’une plateforme qui semble n’avoir jamais été pensée ou même réfléchie pour accompagner des trajectoires mais qui donne hélas sa pleine mesure dès lors qu’il s’agit de sanctionner des parcours.

Reçu — 29 mars 2026 affordance.info
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  • Universités populaires. Cycle « La machine ». Thème : IA
    J’étais il y a quelques semaines l’invité des Universités Populaires du pays Yonnais (UPPY), pour une soirée conférence-débat autour du thème de l’IA. La captation de cette intervention est désormais disponible en ligne.          Moi qui fait des gestes avec mon bras devant un baby-foot. Mais en vrai je parle des grands enjeux de l’IA. SI vous résidez autour de La Roche sur Yon ne manquez pas les prochains rendez-vous de ces universités populaires (informations sur leur page Facebook)
     

Universités populaires. Cycle « La machine ». Thème : IA

29 mars 2026 à 10:49

J’étais il y a quelques semaines l’invité des Universités Populaires du pays Yonnais (UPPY), pour une soirée conférence-débat autour du thème de l’IA.

La captation de cette intervention est désormais disponible en ligne.

         Moi qui fait des gestes avec mon bras devant un baby-foot. Mais en vrai je parle des grands enjeux de l’IA.

SI vous résidez autour de La Roche sur Yon ne manquez pas les prochains rendez-vous de ces universités populaires (informations sur leur page Facebook)

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  • De Google Books à l’IA : l’histoire numérique repasse les plats.
    Contrairement à ce que pouvait écrire Céline, l’histoire, numérique en tout cas, repasse parfois les plats. A fortiori lorsque ceux-ci ont un goût amer. Au début des années 2005, j’ai suivi, chroniqué et établi l’un de mes terrains de terrain de recherche sur la manière dont le projet Google Books allait (et aujourd’hui, avait) définitivement modifié et remodelé à son avantage non seulement l’entièreté des « métiers du livre » (librairie, édition, bibliothèque), mais aussi initié et accompagné t
     

De Google Books à l’IA : l’histoire numérique repasse les plats.

25 février 2026 à 10:51

Contrairement à ce que pouvait écrire Céline, l’histoire, numérique en tout cas, repasse parfois les plats. A fortiori lorsque ceux-ci ont un goût amer. Au début des années 2005, j’ai suivi, chroniqué et établi l’un de mes terrains de terrain de recherche sur la manière dont le projet Google Books allait (et aujourd’hui, avait) définitivement modifié et remodelé à son avantage non seulement l’entièreté des « métiers du livre » (librairie, édition, bibliothèque), mais aussi initié et accompagné toutes les mutations ayant donné lieu à de nouveaux standards dans l’ensemble des industries culturelles. Vous trouverez trace de nombre de ces réflexions dans la rubrique éponyme de ce blog, ou bien dans cette version (qu’il faut que j’actualise) d’un cours que je donne sur le sujet à mes étudiantes et étudiants.

Je vous résume l’histoire en quelques mots.

Google débarque en 2005 avec un projet assez dingue de numérisation massive d’ouvrages du domaine public pris dans les bibliothèques avec leur accord, et en prenant tous les frais (colossaux) à sa charge. Au fur et à mesure on découvre qu’il n’a pas seulement numérisé des oeuvres libres de droits mais aussi des ouvrages sous droits et des oeuvres dites « orphelines » (oeuvres toujours sous droits mais commercialement épuisées et dont les ayants-droits ne se font pas connaître). Qu’il a fait tout cela en loucedé mais avec l’accord de certaines bibliothèques, accord couvert par des clauses de non-divulgation léonines. Et que toute sa stratégie était de venir concurrencer ses grands rivaux de l’époque (dont Amazon) en se positionnant rapidement sur la vente de livres numériques, mais aussi (et surtout) de prendre une colossale avance dans le domaine de l’IA en entraînant ses algorithmes sur ce que l’on ne nommait pas encore un « large modèle de langage » mais qui de fait, en était l’un des tous premiers et l’un des plus massifs. Après plein d’étapes et de rebondissements, de tentatives d’accord à l’amiable (et à grands coups de valises de billets), de coups fourrés y compris entre les plaignants où certains grands groupes éditoriaux firent cavalier seul pour négocier en direct avec Google, et après 10 ans de procès aux USA mais également en France, le verdict fut finalement rendu en faveur de Google au nom de l’argument du « Fair-Use », le juge américain considérant en effet que :

« Le but de la copie est hautement transformatif, l’affichage pour le public du texte est limité, et les passages ne fournissent pas un substitut aux œuvres originales protégées. La nature commerciale de Google et ses motivations lucratives ne permettent pas de rejeter l’argument du Fair Use. »

 

En 2010, lors de la sortie de l’excellent documentaire « Google and the world brain« , Amit Singhal (qui a rejoint Uber au début de l’année 2017) était interviewé en tant que grand chef de l’algorithmie chez Google et déclarait ceci : « Google Search is going to be assisted intelligence and not artificial intelligence.«  Une intelligence « assistée » par l’immensité d’un corpus construit dans la temporalité du procès. Alors que presque tous les regards étaient tournés vers l’exploitation d’un marché du livre numérique et les questions de droit d’auteur, la firme travaillait en réalité aussi et surtout sur l’optimisation de son immense corpus de textes dans l’optique du TALN (traitement automatique du langage naturel). L’invention de la technologie dite des « Transformers » en 2017 par huit chercheurs de Google dans l’article « Attention Is All You Need » allait métamorphoser ce corpus immense en l’un des tout premiers large modèle de langage et donner à Google un avantage concurrentiel colossal que l’on mesure aujourd’hui avec son modèle Gemini qui s’affirme comme l’un des plus puissants.

Et le rapport avec l’IA aujourd’hui?

Aujourd’hui (décembre 2024) des universités, les mêmes qui avaient initialement contractualisé avec Google pour le projet Google Books en 2005, Harvard en l’occurrence, mettent de la même manière gratuitement à disposition, non plus des corpus de livres papier pour qu’ils soient numérisés, mais des corpus de livres numérisés pour qu’ils puissent « entraîner des IA ». Quelques mois plus tard, en Mars 2025, Sam Altman (CEO d’Open AI) déclare que si sa boîte n’a pas le droit de s’entraîner comme elle le veut et sans rien demander à personne sur d’immenses corpus de textes (y compris protégés par le droit d’auteur), que si tout cela n’est pas reconnu comme du « Fair Use », alors la course à l’IA est terminée côté américain et que les Chinois et les Russes prendront la place (et gagneront la course). Quelques mois plus tard encore, en Septembre 2025, c’est la société Anthropic (dont nous reparlerons) qui, pour échapper à un procès initié par des auteurs sur le pillage et l’utilisation sans consentement de leurs oeuvres, sort le chéquier et débourse 1,5 milliard de dollars pour éviter l’action en justice. Pour vous donner un effet d’échelle, à l’époque du procès Google Books (démarré en 2005), la firme avait proposé aux plaignants (les auteurs et éditeurs) un dédommagement de 45 millions de dollars en échange de l’abandon de toute poursuite. Une somme qu’à l’époque tout le monde considérait comme « folle ». Nous étions alors en 2008. Moins de 20 ans plus tard, les 45 millions de dollars sont devenus 1,5 milliard. C’est bien plus que vertigineux.

Hier en plein procès Google Books la firme fixait aux auteurs et autrices un ultimatum pour retrouver et déclarer les oeuvres leur appartement et numérisées sans leur accord et soit réclamer leur retrait soit accepter un dédommagement et renoncer à poursuivre l’action en justice. On appelait ça le « règlement Google ».

Aujourd’hui en plein procès Anthropic on fait face à un scénario … rigoureusement identique au mot près.

Hier. A l’époque des débuts de la numérisation massive lancée par Google (2005 donc) et jusqu’à assez tard (2010 et au-delà) on trouvait fréquemment dans le moteur de recherche des ouvrages dont les informations de catalogage (date de parution notamment) étaient absolument fantaisistes et erronés. Comme la collecte de ces infos n’était pas faite par des gens (bibliothécaires) et de manière structurée mais par des algorithmes qui scannaient le texte et récupéraient ce qu’ils pouvaient, il était fréquent que Google Books vous indique que Notre Dame de Paris avait été écrit au 16ème siècle ou que Baudelaire était l’auteur du célèbre ouvrage « les fleurs et leurs parfums ». On y trouvait aussi, dans ces rayonnages numériques algorithmisés, tout un tas d’ouvrages pas du tout rangés au bon endroit, comme si un bibliothécaire fou ou rigolo avait décidé de ranger Le Château de Kafka au rayon moyen-âge, Les fleurs du mal au rayon horticulture, et Mein Kampf au rayon jeunesse (ce qui pour le coup n’est pas très rigolo j’en conviens). Et tout un tas d’autres erreurs qui pourraient prêter à rire s’il n’était pas question de forger des référents culturels stables.

Aujourd’hui. Et aujourd’hui dans les bibliothèques américaines des gens viennent chercher des livres qui n’existent pas. Qui n’existent pas parce que c’est ChatGPT ou l’un de ses copains qui a fabriqué de toute pièce ici un titre, ici une collection, ici un auteur, ici un mix des trois ne reposant sur rien d’autre de réel que le besoin de satisfaire le besoin de celui ou celle qui l’interrogeait. Dans le même genre et à l’instar des fausses dates de publication ou des fausses dates de naissance que le Google Books des années 2005-2015 attribuait parfois aux auteurs et autrices référencées, le Google de 2025 dopé à l’IA se met à citer des auteurs et des pages dont … l’IA de Google et l’auteur. Cela peut représenter (selon le type de requête) parfois plus de 10% des 100 premiers résultats organiques. Précisons que Google conteste les résultats de cette étude et présente des chiffres d’autres études qui situent plutôt cette proportion autour de 2 à 3,5%.

Google Books en 2005 ou Google Gemini en 2025, le problème n’est pas tant que la numérisation d’hier ou l’artificialisation d’aujourd’hui soient sources d’erreurs ; le problème tient dans le « statut » de ces erreurs, dans notre capacité à les identifier en tant que telles, et dans la possibilité effective qu’elles soient de nouveau traitées comme des informations fiables par des IA devenues autophages et plus souvent infra-visées que réellement supervisées.

La propriété (intellectuelle) c’est ce qui peut être volé. 

Je raconte souvent à mes étudiantes et étudiants la manière dont la bibliothèque d’Alexandrie s’est largement construite sur un mode confiscatoire. On récupérait toutes les oeuvres qui se trouvaient dans la cargaison des navires rentrant au port, si on en avait le temps, on en faisait une copie pour le musée et la bibliothèque d’Alexandrie puis on rendait tantôt l’original tantôt la copie, et si on n’avait pas temps, on gardait l’original. Tout cela parce qu’à l’époque déjà, en tout cas dans l’esprit de Ptolémée, la culture était une arme, et que faire collection c’était faire légion.

Rien de très étonnant donc à constater que de la même manière que Google Books vint littéralement piller des collections entières de livres ou d’articles de journaux pour alimenter et constituer son moteur de recherche aspirant à l’IA, ce sont aujourd’hui les IA contemporaines qui à leur tour viennent piller tout le savoir disponible sans le moindre égard pour le respect de la propriété intellectuelle.

Rien ou presque n’a changé depuis la bibliothèque d’Alexandrie : officiellement il s’agit d’en faire des « copies » pour hypothétiquement les rendre ensuite aux détenteurs des droits s’ils s’en aperçoivent et les réclament ; en réalité il s’agit de constituer un corpus confiscatoire sur lequel on appliquera des droits de propriété intellectuelle au seul bénéfice de la firme extractiviste qui l’a constitué par prédation. Concrètement ? Là encore l’histoire bégaie.Comme le révélait une enquête de The Atlantic, récemment reprise par Mediapart, « pour entraîner son modèle d’intelligence artificielle, la maison mère de Facebook a téléchargé illégalement, dès 2022, les ouvrages accumulés par le site pirate LibGen. Mediapart révèle l’implication centrale de Guillaume Lample, devenu l’un des patrons de Mistral AI, l’entreprise française phare de l’IA. » Le site pirate LibGen est loin d’avoir été le seul à être pillé. Et il faut rappeler que s’il est un site « pirate » c’est parce qu’historiquement 4 grands acteurs détiennent à eux seuls l’ensemble des revues scientifiques et y exercent un pouvoir de contrainte et de vérouillage tel, qu’il fallut le courage de gens comme Aaron Swartz ou Alexandra Elbakyan pour ramener, dans l’espace public et citoyen, des connaissances scientifiques produites sur fonds publics et qui à ce titre, appartiennent à toutes et tous et n’auraient jamais du en sortir au seul bénéfice d’éditeurs prédateurs jouant de leur monopole pour restreindre l’accès aux connaissances. En 2010 donc, Aaron Swartz téléchargea illégalement près de 5 millions d’articles scientifiques hébergés chez l’éditeur JSTOR pour les remettre dans l’espace public. Poursuivi par la justice et « pour l’exemple », il fit face à une amende de plus d’un million de dollars et à une peine de 35 ans de prison (sic). Face à un acharnement judiciaire sans précédent, il se suicida 3 ans plus tard.

Après Aaron Swartz qui le fit pour libérer l’accès au savoir, voici donc Guillaume Lample chez Meta puis chez Mistral AI qui vient cette fois piller et voler pour permettre à la firme qui l’emploie de dépasser rapidement la concurrence. Il vole, il pille, mais il ne le fait pas pour détruire un monopole, il le fait pour en créer un nouveau. Et il est malheureusement loin d’être le seul.

Mais aujourd’hui, l’état du droit a changé et ce sont des firmes à la trésorerie presqu’infinie que l’on poursuit plutôt que des individus isolés dont on cherche à faire un exemple. A l’époque où Aaron Swartz libéra ces 5 millions d’articles scientifiques, près de 70 GB de données, il fut poursuivi et menacé de 35 ans de prison et de plus d’un million de dollars d’amende. Aujourd’hui dans le procès « Kadrey VS Meta », du nom d’un auteur (Kadrey) s’opposant à l’utilisation sans consentement de ses oeuvres par la forme Meta pour alimenter son modèle d’IA, le juge n’a pas menacé Meta de 35 ans de prison et d’une amende à la hauteur de son chiffre d’affaire. Car entre Aaron Swartz et ce procès, il y eut un autre procès, celui qu’aux Etats-Unis la Guilde des Auteurs et l’association américaine des éditeurs intenta en 2005 à Google qui numérisait alors également à tout va et également sans consentement. Et le verdict de ce procès, en 2015, qui donna raison à Google considérant que les copies et usages produits à partir des oeuvres originales était « hautement transformatif » et donc conforme à la doctrine du Fair-Use en droit américain, y compris dans le cadre de la stratégie pourtant clairement commerciale de Google. Nous voici en 2025, dix ans après la fin de ce qui fut le plus grand procès de l’histoire des industries culturelles autour du droit d’auteur et de la numérisation, et dix ans plus tard, Meta (et Guillaume Lample) s’en tirent sans aucune condamnation, la justice estimant que là encore, la copie réalisée sur la base de ces plus de 80 GB de données de livres piratés, était « hautement transformative » (puisqu’elle permettait aux outils d’IA générative de recracher des textes … différents) et donc là encore conforme au Fair-Use en droit américain.

Les ennuis de Meta et de Zuckerberg ne sont pas pour autant terminés puisqu’il existe d’autres actions en justice initiées de la même manière, mais cette fois non plus sur des livres mais sur des films, plus précisément des films pour adultes. Un producteur de ces films accuse le groupe Meta d’en avoir téléchargé via Bittorrent pour alimenter les modèles de ses IA, le groupe Meta tente d’éviter d’aller au procès en arguant que des films ont certes été téléchargés sur les serveurs de la firme mais que c’était « pour des usages privés et personnels » (sic).

Les IA génératives s’attaquant à l’ensemble des industries culturelles (livre, film, musique, radio, télévision, jeux vidéo) ce sont autant de fronts ouverts en termes de batailles juridiques. Et là encore le passé jouera un rôle précieux d’analyse. Lorsqu’en Mars 2025 en France, le syndicat national de l’édition (SNE), la société des gens de lettres (SGDL), et le syndicat national des auteurs et compositeurs (SNAC) intentent un procès contre Méta au motif qu’ils y ont trouvé des oeuvres utilisées sans leur autorisation et permettant d’alimenter et d’entraîner les IA de la firme, c’est, à l’exception de la participation du SNAC, l’exacte redite du procès intenté par l’éditeur La Martinière en 2006 contre Google, qui fut ensuite rejoint par le SNE et la SGDL. Même procès, mêmes raisons d’aller en justice, mêmes acteurs et plaignants. Le résultat du procès de 2005 côté français fut que les auteurs et éditeurs renoncèrent aux poursuites contre Google, préférant des accords de gré à gré, et une avancée du droit dans les contrats d’éditions qui doivent aujourd’hui obligatoirement intégrer un volet sur l’exploitation numérique des oeuvres. Pendant qu’aux USA, le même procès (auteurs et éditeurs américains contre Google) se termina donc à l’entier bénéfice de Google, considérant que la copie produite était hautement transformative et s’inscrivant dans le cadre du Fair-Use. Un procès américain qui eut, en droit français sa traduction dans la directive pour l’exception « TDM (Text and Data Mining) » qui « autorise toute personne à procéder à des fouilles, quelle que soit la finalité, sous réserve que l’auteur n’ait pas exprimé son opposition de manière appropriée« , donnant ainsi aux firmes d’IA la possibilité d’accéder légalement à l’ensemble des oeuvres et documents disponibles quelque soit l’écosystème dans lequel elles sont hébergées et consultables, sauf si leurs auteurs et autrices s’y sont explicitement et « de manière appropriée » opposés. Autant vous dire que la plainte du SNE, de la SGDL et du SNAC est certes importante et courageuse mais qu’en l’état du droit, elle apparaît aussi totalement vaine. Mais il est vrai qu’indépendamment des intérêts des plaignants, certaines plaintes ont aussi pour vocation première de faire évoluer l’état du droit en multipliant les jurisprudences. Espérons qu’il en soit alors ainsi même si j’en doute profondément au moment où j’écris ces lignes.

Dans la série des procès qui se rejouent avec des similarités plus que troublantes à 15 ou 20 ans d’intervalle, après « l’AFP contre Google News » en 2005, voici aujourd’hui « les éditeurs de presse contre l’IA de Google« , une plainte venant en effet d’être déposée en Février 2026, à Bruxelles, par le European Publishers Council (EPC) sur la base du droit de la concurrence. Comme rappelé par Isabelle Szczepanski sur le site Electronlibre, « Les éditeurs dénoncent une captation de leurs contenus « sans autorisation, sans mécanismes de retrait effectifs et sans rémunération équitable », et alertent sur un risque structurel pour l’économie de la presse. Le conflit entre éditeurs européens et géants du numérique franchit un nouveau cap, du fait d’une urgence économique, puisque selon les dernières données, le trafic issu de Google vers les sites de presse a chuté d’un tiers à l’échelle mondiale entre novembre 2024 et novembre 2025. »

Prenez la plupart des titres de presse des années 2005 et ajoutez simplement IA devant les noms de grandes firmes technologiques, et vous aurez l’exact équivalent des titres de presse des années 2025 s’interrogeant sur le devenir de l’IA et son utilisation par ces firmes dans leur arsenal de services. En 2005 on se demandait sur Google News allait tuer le journalisme, en 2025 on s’interroge pour savoir si « L’IA de Google est-elle en train de tuer le journalisme ? » Vingt années on passé. Les prédateurs sont identiques. Les modes de prédation également. A croire que vingt années ne nous ont rien appris, ou si peu.

Autre exemple de procès cette fois centré sur une possible distorsion de concurrence autant que sur le respect du droit d’auteur, celui que la commission européenne a ouvert contre Google accusé de piller des contenus de créateurs sur Youtube pour alimenter son IA « Veo 3 ». Comme rappelé sur le site Presse-Citron :

« En ce qui concerne le moteur de recherche, la Commission européenne va examiner dans quelle mesure les aperçus IA de Google et les réponses de l’AI Mode reposent sur les contenus des éditeurs, “sans compensation appropriée et sans possibilité pour les éditeurs de refuser sans perdre l’accès à Google Search”, alors que le moteur de recherche est une source de trafic majeur pour ces éditeurs. En ce qui concerne YouTube, la Commission explique que “les créateurs de contenu qui publient des vidéos sur YouTube ont l’obligation d’autoriser Google à utiliser leurs données à différentes fins, notamment pour l’entraînement de modèles d’IA générative”, que ceux-ci ne sont pas rémunérés, et que Google interdit pourtant ses concurrents d’utiliser le contenu YouTube pour entraîner leurs modèles d’IA. »

 

Là encore et comme dans l’ensemble des procès que la firme a jusqu’ici déjà traversés, l’accusation d’abus de position dominante n’est pas une dérive, c’est une marque.

Alors certes au fur et à mesure que l’histoire avance et que les mêmes procès de rejouent avec pour l’essentiel les mêmes catégories d’acteurs, l’époque change, et la chaîne de valeur se modifie. Ce qui hier était l’intérêt premier de la presse dans un monde informationnel certes connecté mais non encore numériquement préempté, ce qui valait pour une économie des médias, vaut aujourd’hui pour un écosystème nouveau dans lequel la valeur d’une information n’est plus premièrement sa capacité à être certifiée comme vraie mais plutôt la garantie virale et circulatoire d’une information assemblée et produite industriellement.

Bibliothèques pirates et entreprises corsaires. 

J’ouvre une petite parenthèse. Dans l’histoire du web et des industries culturelles, et dès lors que son usage – celui du web – devînt massif, il a toujours existé des sites pirates (qui venaient historiquement compenser l’absence d’une offre légale) et des bibliothèques également pirates qui se constituaient principalement pour lutter contre des monopoles empêchant, entravant ou monnayant à l’excès et pour leur seul bénéfice la circulation des connaissances, notamment scientifiques. Parmi ces bibliothèques pirates on peut notamment citer LibGen, Z-Library (qui commença par être un site miroir de LibGen) mais aussi l’extraordinaire Sci-Hub fondé par la non moins extraordinaire Alexandra Elbakyan. On trouve aussi l’archive d’Anna qui est, pour faire simple, un moteur de recherche de bibliothèques clandestines, donnant accès l’une des plus grandes collections d’ouvrages numérisés du domaine public principalement.  Si ces bibliothèques pirates ont souvent mauvaise presse dans nos contrées, il ne faut jamais perdre de vue l’immensité du rôle scientifique et intellectuel qu’elles jouent dans des pays qui n’ont ni la chance ni les moyens d’être des démocraties garantissant l’accès aux savoirs et aux connaissances.

Et dans l’histoire des technologies numériques, donc pour faire simple dans le dernier quart de siècle que nous venons de traverser, il est tout à fait frappant et sidérant de voir comment ces bibliothèques pirates, après avoir été criminalisées par les monopoles qu’elles combattaient, sont aujourd’hui instrumentalisées par d’autres monopoles (souvent les mêmes) qui agissent en corsaires au bénéfice d’intérêts économiques et géo-politiques devenus majeurs dans la course à l’armement que représente le développement des outils dits d’intelligence artificielle. Voici par exemple Nvidia qui se trouve prise la main dans le pot de confiture, en train de négocier avec l’archive d’Anna pour accéder à des millions de livres numériques et combler son retard dans l’entraînement de ses modèles. Là encore, l’ombre et la mémoire de l’enfant d’internet sont tristement pesantes et présentes.

Panama (destructive) Papers.

Vous vous souvenez de l’affaire des Panama Papers ? Ok bah rien à voir 😉 Par contre je vais vous parler du Projet Panama de la société Anthropic. Que j’ai découvert dans la formidable enquête du Washington Post, reprise et résumée notamment par le site Actualitté. Avant cela je vais vous rappeler, qu’historiquement la numérisation a toujours eu comme un de ses principaux objectifs de protéger, via une copie numérique, des ouvrages anciens et fragiles tout en les offrant à la consultation d’un public bien plus large.

Le projet Panama consiste, lui, à s’adresser à des libraires, bouquinistes, et à des bibliothèques, je cite, « sous-financées », pour récupérer d’énormes volumes d’ouvrages, lesquels seraient ensuite désossés pour n’en récupérer que les feuillets qui seraient ensuite envoyés sur des bancs industriels de numérisation, numérisation permettant donc d’entraîner l’IA d’Anthropic, à la suite de quoi tout ce papier serait soit détruit (sic) soit recyclé. Au début y’avait un livre. Après y’a plus rien. Ce projet allie et synthétise à la fois tout le cynisme et la crapulerie dont ces acteurs industriels sont capables. Comme c’est trop compliqué ou trop long d’entrainer légalement des IA sur des corpus suffisamment denses, on n’a qu’à jouer l’appât du gain auprès d’acteurs dans le besoin pour récupérer des livres en loucedé et les détruire après désossage et numérisation. Et au passage nourrir l’IA maison en mode Chronos dévorant ses enfants.

Petite parenthèse ici nécessaire. La numérisation d’ouvrages dispose de modalités différentes. On peut numériser « en mode image » ou numériser « en mode texte » (c’est à dire ajouter sur la numérisation en mode image un logiciel de reconnaissance optique de caractère – OCR – qui nous permettra de chercher à l’intérieur du document). Mais on peut aussi faire de la numérisation « destructive » ou « non-destructive ». Et en général on prend l’option « non-destructive ». Mais la numérisation non-destructive est beaucoup plus coûteuse que la numérisation destructive. Et il existe (en gros) trois types de machines pour réaliser la numérisation d’ouvrages. Les machines « manuelles » dans lesquelles c’est un opérateur humain qui va tourner les pages avant chaque « flash » de numérisation (par exemple pour les ouvrages abîmés ou anciens ou fragiles) ; les machines automatiques dans lesquelles c’est un robot automate (sorte de bras articulé) qui va vernir tourner plus ou moins rapidement les pages à numériser. Et enfin les machines « bancs de numérisation » dans lesquelles défilent des pages préalablement découpées et qui va donc beaucoup plus vite (il est par ailleurs possible de « réassembler » les livres une fois ainsi numérisés). A l’époque du procès Google Books, on avait beaucoup parlé de ces techniques de numérisation. Celles de Google restaient secrètes mais dans les grands centres de numérisation qu’il faisait construire pour accomplir sa tâche, les bibliothèques envoyaient des livres, certains précieux, certains anciens, d’autres plus « banals », mais en aucun cas la numérisation « destructive » n’était pratiquée. Cette dernière est d’ailleurs réservée à certains ouvrages à gros tirage, certains secteurs de l’administration ou à certains documents par exemple commerciaux dont la « forme livre » importe peu.

Je le redis donc ici, le projet Panama d’Anthropic est l’exemple parfait de tout le cynisme et la crapulerie dont sont capables des acteurs industriels uniquement soucieux de construire ou de préserver un avantage concurrentiel. Et ceci est pourtant l’une de leurs moindres saloperies au regard de – par exemple – ces mêmes acteurs emploient ou plus exactement exploitent de manière dissimulée des travailleurs pauvres à l’autre bout de la planète, qu’ils exposent délibérément à des contenus d’une violence extrême, pour affiner et entraîner leurs larges modèles de langage.

L’acte de lire dans l’impensé.

Un autre des grands enjeux du premier grand procès des industries culturelles, le procès Google Books, était celui de la mise en danger et de la fin programmée de la confidentialité de l’acte de lecture. Un argument qui avait notamment été porté par l’EFF (Electronic Frontier Foundation) et d’autres militants des libertés numériques, et que le juge en charge avait reconnu comme « effectivement important » mais non suffisant pour permettre à lui seul de rendre une décision favorable aux plaignants dans l’affaire. Et pourtant. Et pourtant la confidentialité de l’acte de lecture est au fondement même de nos démocraties. Sans même parler des dictatures, il suffit de voir ce que chaque gouvernement autoritaire fait du choix et de la place des livres dans les premières mesures qu’il prend.

En 2005 on s’alarmait (insuffisamment) du fait que l’avènement du livre numérique propriétaire et d’une consultation sur le modèle du streaming, concentrée entre les mains de quelques plateformes hégémoniques, allait leur donner un pouvoir infini pour à la fois orienter mais surtout documenter chacun de nos choix de lecture et les retenir ensuite comme potentielles preuves à charge.

En 2025 c’est le New-York Times qui dans le cadre d’une plainte déposée en 2023, attend que ChatGPT lui fournisse le contenu de 20 millions de conversations avec le générateur de texte, pour prouver que l’IA a porté atteinte aux droits d’auteur du journal (en mobilisant sans les référencer ni les citer, de larges extraits de ses articles pour alimenter lesdites conversations). La confidentialité de nos conversations avait pourtant déjà été mise à mal dans les nombreuses affaires autour des enceintes connectées qui, même éteintes, continuaient d’enregistrer tout ce que nous disions pour ensuite le scripter et là encore, alimenter (notamment) différents modèles algorithmiques. Mais avec la capacité de ChatGPT et des autres à se nourrir de textes et donc de lectures pour en produire d’autres qui ne soient pas simplement des usages de lecture mais des composants structurels et structurants de chaque interaction simulée avec chacun et chacune d’entre nous, la confidentialité de l’acte de lecture est en quelque sorte mise à mal … au carré.

Comment tout cela va (probablement) finir.

Sur le plan juridique, certains tentent aujourd’hui d’éviter que les procès de 2025 ne se terminent tous comme celui de 2005, c’est à dire avec une décision favorable aux grandes entreprises de l’IA à qui l’on accorderait, nonobstant la prédation extractiviste torcheculatoire pour le droit d’auteur à laquelle elles se livrent, la reconnaissance d’un « usage équitable » (Fair Use) établi sur des copies (génératives) considérées comme « hautement transformatives ». Et pour ce faire, ils et elles essaient d’inverser la charge de la preuve en défendant un texte dans lequel, puisqu’il est impossible pour un auteur de prouver que son travail a été repris et utilisé par des IA, on considérerait que « Sauf preuve contraire, l’objet protégé par un droit d’auteur (…) est présumé avoir été exploité par le système d’IA, dès lors qu’un indice afférent au développement ou au déploiement de ce système ou au résultat généré par celui-ci rend vraisemblable cette exploitation ». Ce serait donc aux sociétés qui développent des IA de faire la preuve qu’elles n’ont pas pillé des oeuvres et des auteurs sans leur accord. Juridiquement cela tient la route. Et il existe d’ailleurs d’autres approches intéressantes qui visent à prouver que ces IA sont capables de réécrire certaines oeuvres presqu’intégralement et littéralement, ce qui rend la notion d’usage uniquement transformatif compliqué à défendre :

Pour Alexandra Bensamoun, professeure de droit à l’université Paris-Saclay et experte du droit d’auteur des IA, « cette étude apporte des éléments empiriques décisifs » pour les contentieux en cours dans ce domaine. Des éléments qui mettent en évidence une « absence de transformation [qui] pourrait exclure le bénéfice du fair use aux Etats-Unis, et en Europe, de l’exception TDM [fouille de textes et de données], laquelle suppose une utilisation aux fins d’analyse, et non de reproduction/stockage en vue de restitution », juge-t-elle.

 

Mais au vu de ce que je me suis efforcé de vous raconter dans cet article, je suis tout sauf optimiste sur les chances d’un tel texte et d’une telle approche d’aboutir aujourd’hui (ou demain). Car même si « une large coalition de représentants des auteurs, de la presse, du cinéma, de l’édition ou du disque ont salué l’initiative« , ils ont en face d’eux, en plus des acteurs de la tech, le gouvernement français et la commission européenne qui dans la roue des acteurs de la tech voit officiellement cette mesure comme un frein à l’innovation (sic).

Le scénario le plus probable ressemblera à mon avis trait pour trait au jugement rendu dans l’affaire Google Books après 10 ans de procès. C’est à dire que sur le plan juridique, le Fair Use et l’argument de copies hautement transformatives l’emportera. Ce qui, là encore comme dans l’affaire Google Books, n’empêchera pas, au contraire même, des accords de gré à gré entre les parties, accords qui comporteront à la fois des volets de compensations financières (comme les 1,5 milliards déjà versés par Anthropic) et d’autres davantage partenariaux (notamment avec les éditeurs de presse). La question qui qui reste ouverte est celle de l’évolution des usages et des pratiques (ainsi que du droit) que cela aura, dans l’intervalle, permis de sanctuariser.

Je veux conclure en trois temps.

D’abord avec les mots de Bruce Schneier qui dans une tribune à propos de l’affaire Anthropic parue dans le San Francisco Chronicle et reprise sur son blog, écrit :

« Aaron Swartz avait compris que l’accès au savoir est une condition préalable à la démocratie. La manière dont nous traitons le savoir – qui peut y accéder, qui peut en tirer profit et qui est puni pour le partager – est devenue un test de notre engagement démocratique. » 

 

« Un test de notre engagement démocratique. » Qui prend des allures de crash-test. Derrière ces questions de propriété intellectuelle, de copie transformative, d’usage équitable, de rémunération de la création, qui font la Une des journaux et sont le principal angle de traitement de ces sujets, il y a des enjeux beaucoup plus fondamentaux qui touchent à la transformation et à la réingénierie permanente d’une matière vivante que l’on appelle tantôt la culture, tantôt la connaissance, tantôt la création, tantôt l’information, tantôt tout cela à la fois. Une matière vivante qui définit ce que nous savons autant que ce que nous croyons, et une manière vivante qui à force de copies hautement transformatives (ou non) de ce qu’elle est, peut nous rendre davantage enclins à faire sécession qu’à faire société.

Ensuite en rappelant que ces questions aujourd’hui posées se posaient déjà dans l’esprit de l’un des pionniers visionnaires de l’internet et du Web, Ted Nelson, notamment connu pour avoir « inventé » le terme hypertexte mais qui dès avant qu’ils soient opérants (le web et l’hypertexte) réfléchissait à la question du « versioning ».

Définition courte : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, indépendamment de tout niveau d’échelle, les procédures permettant de rattacher différentes versions d’un même document à un (des) auteur(s), tout en permettant à chacun de s’approprier tout ou partie des documents produits par d’autres ou par eux-mêmes, et en assurant un suivi des différentes modifications apportées. » (définition extraite du chapitre de ma thèse consacré au sujet, thèse disponible ici).

Définition un peu plus longue : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, à l’échelle de l’hypertexte planétaire, les procédures permettant de rattacher un texte à un auteur (ou à un collectif d’auteurs), tout en permettant à chacun de s’approprier – de se ré-approprier – tout ou partie de documents produits par d’autres ou par eux-mêmes afin, premièrement, de limiter la prolifération « bruyante » des versions différentes d’une même information sur le réseau et deuxièmement, d’identifier la nature et les origines de ces modifications dans l’optique d’une gestion cohérente de l’ensemble des documents électroniques actuellement disponibles, indépendamment de leur format, de leur statut et en dehors de tout institution centralisée. Autant dire que plus qu’une problématique, il s’agit là d’un véritable « idéal ». » (définition toujours extraite du chapitre de ma thèse, toujours disponible ici).

Définition à rapprocher de celle qu’il [Ted Nelson] propose pour le terme document : « Un document est une collection arbitraire de versions disposant d’un nom propriétaire et de limites.« 

 

Les IA génératives sont essentiellement une version totalement dérégulée et spéculative de ce « versioning ». L’attachement aux textes et aux oeuvres, n’est rien, ou si peu, sans la possibilité de leur rattachement, à des auteurs, des époques, des contextes, des courants, des dynamiques ancrées dans le temps et dans l’espace dont certaines ont par ailleurs réussi à s’affranchir. Sans ces rattachements possibles, c’est toute une part forte de notre attachement aux oeuvres qui n’ayant plus d’objet, se dispense de la possibilité d’exprimer des subjectivités de lecture, d’analyse ou de compréhension qui soient en tant soit peu fécondes.

Enfin, loin, très très loin de la stratégie de Lisbonne définie au début des années 2000 et qui sanctuarisa l’idée mortifère d’une « économie de la connaissance » érigée en objectif, il aurait fallu se donner les moyens et les cadres pour bâtir non une économie mais une écologie de la connaissance (et par exemple creuser le sillon ouvert en 1972 par Bateson avec son écologie de l’esprit). Nous avons pris un chemin différent qui nous conduit aujourd’hui, pour toute la connaissance, la culture et l’information, qu’elles soient scientifiques, littéraires, ou de toute autre nature, à n’avoir comme possibilité que celle d’affronter économiquement des acteurs dont le coeur de métier est dépendant de leur capacité de prédation, d’extractivisme et de mépris des lois (ou de rapprochement avec celles et ceux qui les font). Dès que nous aurons fini nos réunions de Quichotte et nos atermoiements de pleureuses, peut-être nous concentrerons-nous sur les luttes et moyens d’action, légaux ou nécessaires, pour une écologie de la connaissance qui ne peut-être autre chose que désormais pleinement radicale.

Aaron Swartz l’avait payé de sa vie, mais il nous avait clairement montré le chemin.

Reçu — 27 janvier 2026 affordance.info
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  • On meurt dans mon université.
    C’est une lettre absolument inédite, absolument dramatique, et absolument bouleversante aussi. La lettre d’une présidente d’université, Anne Fraïsse, présidente de l’université Paul Valery, une lettre qu’elle adresse au président de la république. Aujourd’hui dans le journal Le Monde. Vingt piges que je suis titulaire dans l’enseignement supérieur et je n’ai jamais vu ça. Personne n’a jamais vu ça. Pourtant ce courrier, tous les présidents et toutes les présidentes d’université auraient déjà dû
     

On meurt dans mon université.

27 janvier 2026 à 12:51

C’est une lettre absolument inédite, absolument dramatique, et absolument bouleversante aussi. La lettre d’une présidente d’université, Anne Fraïsse, présidente de l’université Paul Valery, une lettre qu’elle adresse au président de la république. Aujourd’hui dans le journal Le Monde. Vingt piges que je suis titulaire dans l’enseignement supérieur et je n’ai jamais vu ça. Personne n’a jamais vu ça. Pourtant ce courrier, tous les présidents et toutes les présidentes d’université auraient déjà dû l’écrire depuis 10 ans au moins.

Depuis des années, nous alertons sur la situation des universités. Si vous êtes lecteur et lectrice de ce blog vous m’avez souvent vu et lu en train d’utiliser un vocabulaire pas toujours très universitaire et très châtié pour décrire ce qui n’est que la réalité que chaque jour nous sommes des milliers à éprouver. Si la réalité c’est quand on se cogne (comme le formulait Lacan), alors je vous confirme qu’on se cogne. Et chaque année de plus en plus fort. Et de plus en plus dur.

Il y a presque 3 ans, je vous expliquais pourquoi à Nantes Université on ne sourcillait pas à l’idée de conjuguer le label du bien-être et la réalité de l’épuisement professionnel.

Il y a un mois et demi, mi-décembre 2025 j’écrivais « Regarde les universités crever. Regarde bien. »

Il y a à peine une semaine j’écrivais encore « Parcoursup est lancé. Et à l’université, c’est tous les jours le Doomsday. »

Tout en mesurant la difficulté de l’exercice qui est le leur, je rappelle régulièrement ce qui à mon sens est une faute des présidents et présidentes d’université qui plutôt que de se mobiliser et d’emmener avec elles et eux leurs personnels, n’ont jamais vraiment tiré la sonnette d’alarme autrement que poliment et de manière feutrée, quand pourtant tout appelait à une immense colère qu’il s’agissait « juste » de canaliser, de porter, et d’incarner. Toutes et tous ont alors choisi de répondre « Oui mais … ».

Discutez avec n’importe quel universitaire aujourd’hui, de n’importe quelle université, quelque soit son rang, son statut, sa discipline. Toutes et tous vous diront que oui, ils ont aussi vu, connu, observé, vécu, traversé, ce qui est enfin décrit, enfin porté, enfin affirmé par une présidente d’université.

Je vous partage cette lettre. Je vous incite à la lire attentivement, à la faire circuler aussi. Massivement.

Je forme le voeu que toutes les présidentes et présidents d’université auront le même courage que celui d’Anne Fraïsse. Et lui apporteront publiquement leur soutien (car elle va probablement prendre cher …) et qu’à leur tour, surtout, ils auront le courage de poser aussi les mots nécessaires à la description du réel qui cogne. Qui cogne. Et qui cogne encore.

La lettre d’Anne Fraïsse parle de gens qui meurent au travail. D’épuisement. De rage. De colère. Elle parle d’abandon et de mise à mort programmée et inscrite dans les « objectifs budgétaires ». Elle parle de travail forcé. Ces mots peuvent apparaître démesurés à l’échelle de l’image qui est portée sur l’université, principalement d’ailleurs par les mêmes salopards qui organisent sa mise à mort par discrédit autant que par assèchement de crédits. Ces mots sont pourtant les seuls qui vaillent. Sauf que jamais personne n’aurait dû ne serait-ce que pouvoir imaginer qu’ils puissent être tenus au 21ème siècle dans la 6ème puissance économique mondiale.

Lisez la lettre d’Anne Fraïsse. Partagez-là. Et prenez là pour ce qu’elle est, un ultime avertissement après lequel, si rien n’est fait, plus rien ne pourra être sauvé de ce que fut l’université. Chacun alors aura le choix entre la soumission, l’indifférence ou l’indignation.

« Savoir et se taire c’est être complice, je ne peux pas taire cette injustice. » Cent pour cent des universités françaises ont voté un budget en déficit. Les prochains silences des présidents et présidentes d’université ou leurs prochains atermoiements feutrés ne seront plus simplement complices. Ils seront pleinement coupables.

Et si vous croisez Anne Fraïsse, remerciez la pour son courage.

La lettre est directement accessible depuis le site de l’université. J’en reproduis ici une version.

Reçu — 26 janvier 2026 affordance.info

Pourquoi il ne faut pas interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans (mais réfléchir à interdire CNews aux adultes avec le droit de vote).

26 janvier 2026 à 11:21

Depuis plusieurs mois, Emmanuel Macron tient un discours extrêmement offensif sur la nécessité d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans (malgré un premier taquet du conseil d’état). Et pousse très fort (en tout cas communique très fort) sur sa volonté de légiférer rapidement. Très rapidement. D’ailleurs c’est aujourd’hui (lundi 26 Janvier) que le projet de loi arrive à l’assemblée nationale pour un examen en « procédure accélérée » avec en ligne de mire (mais il a un peu de mal à viser en ce moment, huhuhu) une entrée en vigueur pour la rentrée de Septembre 2026.

        Topper Harley ou Pete « Maverick » Mitchell, je crois que la question elle est vite répondue. 

En plus de celui de baser l’essentiel de sa communication sur le sujet au travers de publications sur … X, cette interdiction pose au moins deux problèmes.

D’abord la rationalité d’une telle décision en termes de politique de santé publique. Car tout le monde (je parle ici de la communauté scientifique, pas des experts de plateaux télé ou de votre oncle Patrick) est d’accord pour indiquer qu’il n’existe pas de consensus scientifique sur le sujet d’une addiction (aux écrans et/ou aux réseaux sociaux). Or la démonstration de cette addiction serait pourtant la seule cause rationnelle d’une nécessité d’interdiction. Interdiction qui si une addiction était un jour réellement démontrée, et si on poussait alors la logique, devrait ne pas se limiter aux moins de 15 ans mais s’étendre aussi à l’ensemble de la société et donc aux publics y compris … adultes, ou à tout le moins, pour ces publics, faire l’objet de campagnes de sensibilisation au moins équivalentes à celle contre le tabac et l’alcool (toujours pour lesdits adultes).

Ensuite parce que, et je l’explique sur ce blog depuis des années, l’idée même d’une interdiction ou d’un couvre-feu est totalement idiote. Non pas que l’impact des médias sociaux sur les enfants et les adolescents soit nul, non pas qu’il faille le minorer, non pas que lesdits réseaux sociaux soient exempts de problèmes et ne causent aucune situation de souffrance ou de dépendance corrélées à des situations sans lien direct avec l’usage ou le non-usage des écrans ; mais cette interdiction telle qu’elle est imaginée aujourd’hui et au regard des dispositifs, des habitus technologiques partagés mais aussi de leurs failles inhérentes, cette interdiction porte en elle l’ensemble des possibilités de contournement qui seront (et sont déjà) à l’oeuvre pour s’en défaire et la rendre au mieux inopérante et au pire totalement contre-productive. Dans le seul pays (démocratique) qui l’a voté et tente de l’appliquer (l’Australie), les adolescents concernés détournent déjà les dispositifs de reconnaissance faciale supposés certifier l’âge. Et sur un autre sujet, depuis que l’on a interdit l’accès aux mineurs aux mastodontes du porno que sont Youporn ou Pornhub, on a vu croître et se multiplier les sites pornographiques se soustrayant à l’obligation de vérification d’âge et encore plus immondes en termes de violence de contenu et de pratiques que les deux sus-nommés.

La seule vertu d’une interdiction (pour autant qu’elle repose sur un consensus scientifique et qu’elle puisse s’appliquer sans atteinte aux libertés fondamentales ce qui n’est doublement pas le cas ce celle imaginée par Emmanuel Macron), la seule vertu d’une interdiction est de minorer les effets nocifs, malsains, « addictifs » qui auraient été démontrés.

Mais la seule chose qui est aujourd’hui démontrée, documentée et établie, et il faut donc encore une fois le marteler, c’est que les plateformes de médias sociaux sont non seulement parfaitement au courant des nuisances qu’elles produisent, mais qu’elles sont aussi parfaitement en capacité de les limiter voire de les réduire à néant (en cassant les chaînes de contamination virales, en supprimant la visibilité de certaines métriques, en embauchant en nombre suffisant des modérateurs, etc.). Et qu’elles ne le font pas parce que ce n’est pas bon pour leur modèle d’affaire. Et qu’après les industries du pétrole et du tabac, elles entretiennent de manière cynique et criminelle le troisième grand mensonge de notre modernité. Je vous remets ce que j’écrivais en Septembre 2023 dans l’article « Ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus » :

« Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes. (…) Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux, leur part émergée, c’est à dire les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit. »

 

Depuis que j’écrivais ceci en Septembre 2023, la dérégulation totale de l’espace médiatique (des chaînes de télé aux médias sociaux et passant par la presse écrite) s’est encore accélérée alors qu’on l’imaginait pourtant déjà au maximum de sa vitesse, et chaque fait de notre réalité n’est aujourd’hui plus que le prétexte à un récit médiatique pour l’essentiel aussi totalement hors de contrôle que totalement asservi aux intérêts de puissances illibérales ou d’individus ayant fait le choix de les incarner ou de ramper à leurs pieds pour préserver leurs propres intérêts économiques. Ce ne sont pas « les médias sociaux » qui maintiennent à l’antenne un pédocriminel (Morandini) ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui donnent libre antenne à une personnalité politique multi-condamnée notamment pour complicité de provocation à la haine (Zemmour) ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui font d’un gigot mal cuit la source d’un complot du monde musulman autour de la nourriture Halal ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui laissent sans sourciller à l’antenne et en présence de journalistes, le fils d’un chasseur de Nazis parler de la nécessité d’établir aujourd’hui des rafles de population immigrée (Klarsfeld) ; ce ne sont pas « les médias sociaux » qui face à des images de l’ICE assassinant à bout portant des citoyens américains reprennent mot à mot les éléments de discours de l’administration Trump qui sont à l’opposé de l’évidence des faits et des images les documentant.

Vous me pardonnerez donc la comparaison mais l’impact (délétère, problématique) des médias sociaux sur les mineurs de moins de 15 ans est infiniment moins problématique que l’impact de l’écosystème de l’empire Bolloré (notamment) sur la santé mentale et le rapport aux faits et à la vérité de toute la population adulte en âge de voter.

Et je veux ici encore une fois le rappeler, à chaque fois qu’Emmanuel Macron (ou d’autres) vous parlent de l’urgence et de la nécessité de réguler les médias sociaux, il évite de traiter de la seule urgence qui vaille et qui serait de totalement repenser et rééquilibrer les forces du champ médiatique « classique » qui part totalement en vrille.

« Oui mais donc on fait quoi ? » me direz-vous.

On fait ce qui suit. Il est de toute évidence éminemment urgent et nécessaire d’astreindre les plateformes de médias sociaux à des régulations limitant leur pouvoir de nuisance. Et chacun sait aujourd’hui exactement comment faire. Tout comme chacun se rend aujourd’hui compte qu’il n’est qu’une seule et unique manière d’y parvenir. Tout cela aussi je l’ai déjà écrit, dit, expliqué. Il faut que l’ensemble de ces plateformes de médias sociaux soient reconnues comme pleinement éditrices des contenus qu’elles portent. Et il faut en finir avec l’hypocrisie du statut d’hébergeur qui continue aujourd’hui de leur être accordé. J’ai écrit un long article sur le sujet il y a peu, voyez le « chapitre 4 » du billet titré « Le web pourrissant  et l’IA florissante : si nous sommes le bruit, qui sera la fureur. » En résumé (mais vraiment allez lire mon article en entier si cela vous intéresse) :

Dans la jurisprudence, l’un des critères les plus déterminants qui permet de distinguer entre hébergeur et éditeur et celui dit du « rôle actif », défini comme « la connaissance et le contrôle sur les données qui vont être stockées. » Or qui peut aujourd’hui sérieusement prétendre que Facebook, Instagram, X, TikTok et les autres n’ont pas un rôle actif dans la circulation des contenus hébergés, et que ces plateformes n’auraient ni connaissance ni contrôle sur les données et contenus stockés ? Le gigantisme fut longtemps l’argument mis en avant par les plateformes pour, précisément échapper à leur responsabilité éditoriale. Cet argument n’a aujourd’hui (presque) plus rien de valide techniquement ou de valable en droit.

 

Alors certes c’est un changement de paradigme. Alors certes là pour le coup va falloir se doter en termes de volonté politique de toute la panoplie du courage sacrificiel de l’imaginaire de Top Gun et pas simplement des lunettes aviateur de kéké.

Mais dans le discours ambiant autour de cette interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, il y a encore un point, un élément, une conséquence, que jamais personne n’évoque ni ne discute et qui me semble pourtant déterminant. Heureusement que je suis là 🙂

Admettons que cette interdiction soit votée et admettons qu’elle s’applique.

Si l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans était votée ce serait alors le plus tonitruant signal envoyé à l’appui de toutes les formes de dérégulation que ces plateformes espèrent et attendent.

Et c’est assez simple à comprendre : si plus aucun mineur de moins de 15 ans, aux yeux de la loi, ne peut et ne doit y être présent, alors le peu de (re)tenue et de régulation auxquelles elles s’astreignaient jusqu’ici par crainte d’une atteinte trop profonde à leur image deviendra instantanément caduque.

La responsabilité, la seule responsabilité de l’accès de mineurs de moins de 15 ans à des contenus extrêmement violents ou problématiques pour cet âge reposerait alors intégralement soit sur une défaillance de la responsabilité parentale, soit sur une incapacité de l’État à garantir le respect du cadre législatif dont il s’est doté. En clair et quoi qu’il puisse se passer ce ne sera plus du tout la faute des plateformes.

Si cette interdiction était votée et s’appliquait, tout se jouerait donc autour de la charge de la preuve de la vérification d’âge. Si c’est aux plateformes de faire la chasse aux comptes de moins de 15 ans, cela impliquera aussi, pour être efficace, que l’État (via des tiers de confiance comme … la CNIL ou l’ANSSI ou l’ARCOM ou PHAROS ou ma tante …) que l’État donc soit lui-même en capacité de documenter leurs manquements, c’est à dire d’identifier des comptes de moins de 15 ans toujours actifs alors qu’ils auraient supposément dû être repérés et fermés. Autant vous dire que ça va être compliqué vu les moyens actuels de l’état et le dimensionnement des effectifs des tiers de confiance sus-mentionnés. Notez bien sûr que les plateformes n’ont absolument aucun intérêt à effectuer cette vérification ou en tout cas à l’effectuer de manière optimale et maximale. Et si c’est à l’État de faire les vérifications, on retombe alors dans le scénario que j’évoquais plus haut, c’est à dire que l’entièreté de la responsabilité et de la charge de la preuve reposerait alors sur les familles (ou sur l’État lui-même). Aucune de ces deux solutions n’est ni souhaitable ni envisageable à l’heure actuelle autrement que dans des contextes politiques totalement et dangereusement illibéraux ou aveugles.

Soyez attentifs et attentives aux prochaines semaines autour de ce projet de loi. Vous serez surpris de constater qu’un certain nombre de plateformes ne vont pas le combattre avec toute l’énergie et la détermination que l’on aurait pu supposer. Car ce projet de loi ne les desservira pas totalement, et il est même probable qu’il leur soit utile pour basculer dans de nouveaux régimes de dérégulation.

« Oui mais en Australie. »

Je vous vois et vous entend. Et j’entends aussi notre Topper Harley national et tout l’hémicycle de droite et d’extrême-droite me dire « Oui mais en Australie ils l’ont fait et ça marche !« . Ce à quoi je réponds : « Alors en Australie ce qui marche c’est surtout des kangourous. » En d’autres termes, alors oui ils l’ont fait, mais ils l’ont fait de manière quand même assez … étrange, et pour l’instant bah ça marche pas super super.

Ils l’ont fait c’est certain et ce sont près de 5 millions de comptes qui auraient été supprimés ou désactivés ou restreints, en tout cas, et c’est important, selon les autorités.

Ils l’ont fait et en effet ça nous a mis le Zuck en pétard (mouillé) et en mode, « vous voulez pas plutôt collaborer avec l’industrie » et « travailler à un relèvement collectif des standards de sécurité, avec la possibilité de proposer des expériences adaptées à l’âge« , arguant (ce qui est vrai, je l’ai moi-même fait dans l’argumentaire de ce billet) que l’un des risques était de voir migrer les adolescents (en Australie la majorité numérique est à 16 ans) vers d’autres plateformes (encore) moins régulées.

Mais ils ne l’ont pas fait pour toutes les plateformes (et du coup bah … on cherche un peu le sens de tout ça …). Ils l’ont fait pour Facebook, Instagram, Threads, TikTok, Snapchat, Kick, Reddit, X, Twitch et YouTube (c’est certes déjà pas mal), mais ils ne l’ont pas fait pour Messenger, WhatsApp, Discord ou Roblox (plateformes initialement de messagerie ou de jeux mais qui sont aujourd’hui fonctionnellement construites et pensée comme autant de médias sociaux, perméables notamment à de la publicité et à toute une liste de dérives déjà largement documentées).

L’esprit de la loi australienne est le suivant « La législation est formulée de manière à donner une définition assez large des réseaux sociaux, laissant à la discrétion de la commissaire à la sécurité numérique [Julie Inman Grant – ndlr] le soin de désigner les plateformes comme telles. » Et bon courage à Julie Inman Grant qui jouit ici d’un grand pouvoir que j’espère corrélé à de grandes responsabilités parce qu’elle va avoir du taff … #SpidermanAttitude

Et donc l’une des premières conséquences a été un déport vers trois plateformes dont la popularité à explosé : « Lemon8, une application qui appartient à ByteDance, propriétaire de TikTok, puis Yope et WhatsApp. » Faut bien avouer que si on ferme des comptes de mineurs sur Instagram ou Tiktok pour qu’ils se retrouvent sur Lemon8 qui appartient à Tiktok …

Autre problème ou effet cliquet que ces débats mal posés et mal arbitrés inaugurent partout dans l’écosystème des services numériques, c’est celui d’une vérification d’âge que personne n’est en capacité de faire sans porter atteinte aux libertés (en l’état en tout cas des services actuels) mais que tout le monde à intérêt de faire y compris des pires manières possibles pour s’affranchir de possibles réglementations inabouties et bancales. Et voici donc « OpenAi qui ient d’annoncer le déploiement dans les prochaines semaines dans l’Union européenne de son outil de prédiction de l’âge » qui reposera, je cite toujours, sur « une combinaison de signaux, notamment la durée d’existence du compte, les sujets de conversations, les moments de la journée où l’utilisateur se connecte ou encore l’âge déclaré, a expliqué l’entreprise. » Et pourquoi OpenAI fait-il cela : parce qu’OpenAI vient d’ouvrir sa boîte de Pandore en proposant des chatbots sexualisés (notamment) et constate (comme c’est étonnant …) les dégâts causés à l’échelle de population jeunes (mais pas uniquement).

Conclusion.

Il faut avoir et garder un élément en tête. Jamais les grandes plateformes de médias sociaux ne renonceront à capter ce public adolescent et même enfantin. Jamais. Pour une raison simple : c’est là leur dernier levier de croissance. Et c’est le seul. Je vous l’expliquais déjà il y a … onze ans, en vous chantant : « Voici venu le temps du web des enfants. » C’est la raison pour laquelle toutes ces plateformes sans exception ont déjà déployé ou tenté de déployer des offres calibrées pour capter ces audiences : Youtube Kids, Messenger Kids ou encore Instagram for Kids (projet mis en pause depuis 2021). Et elles vont continuer.

La seule « bonne approche » dans cette régulation des accès des mineurs à ces plateformes, et quand je dis « bonne approche » j’entends qu’elle soit applicable en droit sans éparpiller façon puzzle les libertés publiques associées, la seule « bonne approche » consiste donc soit à modifier le statut des plateformes pour les rendre pleinement éditrices (et marginalement hébergeuses), mais en effet c’est un. changement complet de paradigme. Et/ou à travailler à contraindre les plateformes pour faire en sorte d’augmenter leurs responsabilités (éditoriales) à destination des publics mineurs qu’elles sont tout à fait ne capacité de circonscrire et de cibler. C’est par exemple l’orientation qui avait été travaillée, en Californie, à l’occasion du vote d’une loi « The California Age-Appropriate Design Code Act« , proposée en 2021 pour une entrée en vigueur en 2024, mais qui s’était finalement vue barrée par le puissant lobby des entreprises derrière « Netchoice » qui milite pour une dérégulation totale du commerce en ligne et combat toute forme de régulation quelle qu’elle soit au nom du 1er amendement de la constitution américaine.

L’idée derrière le California Age Appropriate Design Code Act était pourtant assez vertueuse et bien dimensionnée puisqu’il s’agissait :

« d’obliger les réseaux sociaux – comme Instagram et TikTok – et les plateformes de jeux via Internet à faire passer l’intérêt des enfants avant leurs profits. Approuvé à l’unanimité, le « California Age-Appropriate Design Code Act » obligerait ces plateformes en ligne à examiner comment la conception de leurs produits, leurs algorithmes et leurs stratégies publicitaires pourraient constituer un danger pour les mineurs. (…) S’il est définitivement approuvé, ce texte n’entrera en vigueur qu’à partir de 2024. Les législateurs californiens ont renoncé à une autre mesure qui aurait permis aux autorités de poursuivre les réseaux sociaux s’ils développaient des produits addictifs pour les mineurs (sic). »
Source Les Echos. Août 2022

 

Mais ces approches de régulation concertée et centrée sur les plateformes ne sont envisageables que dans le cadre d’une sincérité législative qui est aujourd’hui malheureusement inenvisageable. Si les lobbies ne font pas entrave, si Donald Trump ne menace pas d’augmenter les droits de douane et d’envahir la Pologne, les détournements seront dans tous les cas massifs et pour l’essentiel invérifiables.

Interdire les médias sociaux aux moins de 15 ans est donc en l’état inapplicable, et l’applicabilité d’une telle mesure reviendrait à encore augmenter l’arsenal législatif entravant le respect de la vie privée et des libertés individuelles. Et au regard de ce qui se passe à l’étranger et se profile potentiellement en France pour les prochaines présidentielles, si on peut éviter de se tirer des balles dans le pied, ça permettra peut-être que la future « ICE » nous mette un peu. moins de balles dans la tête.

La seule décision raisonnable et rationnelle pour protéger les mineurs (mais pas uniquement) c’est que la responsabilité des plateformes soit engagée sur leur statut désormais clair d’éditeur de l’ensemble des contenus qu’elle agrègent et organisent éditorialement et que le recours à la mention d’hébergeur ne soit plus la règle mais l’exception.

Zuckeberg à l’époque où il faisait son tour du monde de convocations devant les représentations nationales pour une liste de manquements extrêmement graves et documentés de sa plateforme (c’était en 2020) avait eu cette phrase : « Treat us like something between a Telco and a Newspaper » (« traitez-nous comme quelque chose entre un opérateur télécom et un journal »). Et bien ne le traitons pas comme ça l’arrange mais comme ce qu’il est : avant tout un journal, avant tout un média. Et traitons tous les autres également et de la même manière.

 

Grain à moudre.

Petit recueil de textes pour réfléchir (‘sereinement) à tout ça (et comprendre pourquoi après y avoir réfléchi sereinement ça reste bien une idée à la con 😉

D’abord l’article très complet de Léo Roussel sur Mediapart à propos de l’expérience Australienne.

Ensuite l’interview d’Anne Cordier (la Queen sur ces sujets) et Grégoire Borst dans Usbek Et Rica : « Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? » (spoiler : bah non).

Bien sûr l’étude de l’ANSES dont tout le monde parle beaucoup mais que peu de personnes ont visiblement lu, et qui ne préconise pas d’interdire les réseaux sociaux mais de leur imposer des régulations suffisamment fortes pour désarmer leurs paramétrages toxiques (viralisation, biais de négativité, dark patterns, etc.)

Sans oublier les 3 articles d’Hubert Guillaud (le GOAT) sur la vérification d’âge, notamment le troisième (« un internet de moins en moins sûr« , « Impunité des géants et criminalisation des usagers« , « Panique morale en roue libre »)

Et parce qu’il traite d’une partie de ce sujet (autour de Grok qui déshabille les mineurs) mais aussi parce que chaque phrase de cet article est un coup de point dans la gueule des MAGA et de Musk (et une invitation à nous interroger sur ce que nous-mêmes tolérons et acceptons), le dernier papier de Thibault Prévost sur Arrêt sur Images, « Contre X », dont j’extraie cette citation, « Que faut-il attendre d’un président qui promet 109 milliards d’euros pour développer des IA génératives toxiques, et qui fête l’ouverture d’un sommet industriel pro-IA en publiant un deepfake de lui-même, sur X de surcroît ? »

[Mise à jour du lendemain] L’assemblée nationale a, malheureusement et sans trop de surprise, adopté le projet de loi d’interdiction des réseaux sociaux. Le sénat lui emboîtera probablement le pas.

Spoiler : en l’état du droit et comme le remarque Raphaël Grably, la capacité de cette interdiction relève du seul périmètre de la commission européenne. Plus précisément :

Spoiler again : il est plus que probable que le Conseil d’Etat (avant ou après le passage au Sénat) remette un taquet en expliquant que grosso modo y’a rien qui va (définition de ce qu’est un réseau social, périmètre législatif européen, risque constitutionnel …).

Spoiler for sure : La commission européenne depuis quelques temps ne se signale pas vraiment pas sa volonté d’appliquer ne serait-ce que les règlementations en vigueur (notamment rapport à l’homme orange qui menace d’envahir la Pologne à chaque fois qu’on touche à un cheveu de ses Techbros). C’est donc très très peu probable qu’elle valide quelque forme d’interdiction que ce soit.

Spoiler au carré : de source bien informée (ici notamment), le gouvernement s’apprêterait à sortir une appli de vérification d’âge, adossée à la carte d’identité et intégrée à France Identité. Pour autant que ça marche et que ça aille au bout (cf les spoilers précédents), c’est donc France Identité qui deviendrait le tiers certificateur de confiance. Et là je dis bah bon courage et surtout « Hold my Beer » dès lors que le RN (par exemple) accédera au pouvoir. Et bon courage (bis) au regard de la quotidienneté et de l’immensité des fuites de données, y compris sensibles, et y compris au ministère de l’intérieur qui pas plus tard qu’il y a un mois reconnaissait son « manque d’hygiène informatique » (sic). [Mise à jour de la mise à jour du lendemain] Car pour rappel le principe du tiers de confiance c’est qu’il ne soit pas capable de faire le lien entre vous (qui cherchez à accéder à tel ou tel site) et la plateforme ou le service ou le site (auquel vous voulez accéder). Or en l’état, France Identité accède aux deux bouts de la chaîne, en tout cas est en capacité de le faire.

 

Reçu — 20 janvier 2026 affordance.info
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  • Parcoursup est lancé. Et à l’université, c’est tous les jours le Doomsday.
    Imaginez-vous vivre dans un pays où la totalité des entreprises seraient déficitaires. La totalité. Un pays dans lequel aucune, je dis bien aucune entreprise ne serait en capacité de dégager un résultat positif. Et bien c’est exactement la situation actuelle de l’ensemble des université françaises. La totalité. Je vous l’avais annoncé (avec d’autres et depuis quelques années et avec colère) et c’est arrivé. La totalité des universités françaises ont voté un budget en déficit. Vous me direz qu’un
     

Parcoursup est lancé. Et à l’université, c’est tous les jours le Doomsday.

20 janvier 2026 à 10:32

Imaginez-vous vivre dans un pays où la totalité des entreprises seraient déficitaires. La totalité. Un pays dans lequel aucune, je dis bien aucune entreprise ne serait en capacité de dégager un résultat positif. Et bien c’est exactement la situation actuelle de l’ensemble des université françaises. La totalité. Je vous l’avais annoncé (avec d’autres et depuis quelques années et avec colère) et c’est arrivé. La totalité des universités françaises ont voté un budget en déficit.

Vous me direz qu’une université n’est pas une entreprise. Certes. Pour autant et depuis le vote de la funeste LRU, loi dite « d’autonomie », par la fumeuse Valérie Pécresse sous injonction du premier président délinquant (Nicolas Sarkozy), tout à été fait pour assimiler les universités à autant d’entreprises. Ça donne envie de gifler des gens de droite avec une barre à mine quand on relit ça aujourd’hui, mais à l’époque tout ça nous était présenté en mode « il s’agit de redonner de l’attractivité aux universités« . Lol. Dans un an, en 2027, voilà 20 ans que la loi LRU aura donc été déployée. Ne comptez-pas trop sur moi pour la fête d’anniversaire, mais le bilan est là : vingt ans c’est le temps qu’il faut pour totalement détruire à la fois les infrastructures universitaires (ou les laisser s’effondrer, cela revient au même), pour précariser totalement à la fois la population étudiante mais aussi les vacataires et personnels administratifs et techniques sans qui rien jamais n’est possible, pour faire de la recherche une activité concurrentielle comme les autres et ne plus la financer que « sur projet » (dont la plupart ne sont donc … pas financés), et pour épuiser presque totalement la bonne volonté et la détermination des enseignant.e.s. et des chercheurs et chercheuses.

Vingt ans c’est aussi le temps qu’il aura fallu pour en parallèle, faire toute la place au secteur privé, à ces écoles véroles qui captent les financements publics, à ces formations croupion qui ajoutent des frais de scolarité exorbitants à des diplômes en carton (mais tout va bien, c’est un banquier qui vous y accueille et qui vous parle des prêts possibles avant de vous parler des enseignements reçus), à ces conglomérats d’escrocs aka les grands groupes privés qui recrutent des clients avant de former des étudiants. Juste un chiffre. Presque 3 millions d’étudiantes et d’étudiants en France, dont presque 800 000 dans le privé. Un chiffre et une dynamique : « Depuis 2013, les inscriptions dans le privé ont même augmenté de 62,7 % contre 9,6 % dans le public. » Pourquoi cette explosion du privé depuis 2013 ? Pour bien comprendre, 2007 c’est donc l’année où la loi LRU est votée pour les universités, et 2013 c’est l’année où elles l’ont dans le cul parce que ce qui était prévu dans le cadre de la loi LRU c’était que : « d’ici au 1er , toutes les universités accèdent à l’autonomie dans les domaines budgétaire (article 50) et de gestion de leurs ressources humaines et qu’elles puissent devenir propriétaires de leurs biens immobiliers. » Tout ça, les 100% d’universités publiques qui votent aujourd’hui un budget en déficit, ce n’est pas le fruit du hasard mais l’aboutissement d’un projet politique parfaitement pensé, et surtout parfaitement dégueulasse.

Il fallait être rentable. Rentable les formations, rentable les débouchés, rentable, rentable, rentable. Et autour et pendant que les aides de l’état tombaient comme jamais dans les financements des aides aux entreprises, comme jamais les aides de l’état pour les universités se tarissaient : et aux universités de se démerder avec leur gestion bâtimentaire (pile au moment où la plupart desdits bâtiments commençaient à tomber en ruine), et aux universités de se démerder avec la prise en charge du glissement vieillesse-technicité, et aux universités de se démerder avec la prise en charge de la mutuelle de tous leurs agents et salariés. Et « à moyens constants » hein.

Alors on trouve certes sous la plume de quelques journalistes également ou anciennement universitaires, des éditoriaux qui nous alertent. Par exemple celui de Guillaume Erner le 16 Janvier sur France Culture qui disait et écrivait :

« Il y a deux manières de faire la guerre à l’université. La première est frontale : considérer, comme Donald Trump, que ce sont des repaires de gauchistes et les étrangler ouvertement. La seconde est plus sournoise : les laisser crever à petit feu, silencieusement, sans débat, sans indignation. J’ai bien peur que ce soit cette seconde méthode qui soit à l’œuvre en France.

Or il n’y a rien de plus dangereux pour un pays que cet anti-intellectualisme-là. Faire la guerre à l’université, ce n’est pas un détail budgétaire : c’est un volet central de la guerre à l’intelligence. C’est obérer l’avenir. Les étudiants d’aujourd’hui sont les doctorants de demain et les chercheurs d’après-demain. Ceux qui, au nom d’autres “priorités”, se désintéressent du sort des universités sont en train d’endommager gravement l’avenir du pays — dans une indifférence quasi générale. »

 

Mais à part ces quelques surgissements tout à fait confidentiels dans le bruit médiatique ambiant, partout un grand silence.

Et pourtant moi comme d’autres on s’agite, on analyse, on gueule, on documente. Et depuis longtemps. Mais rien putain. Rien. Et des ministres de la chose dont on à l’impression qu’ils ne font que se disputer le podium de la connerie, le maillot jaune de l’incurie, et la palme de la provocation. Dernier en date : Philippe Baptiste qui après avoir littéralement chié sur les universités et les universitaires en Novembre 2025 (« c’est pas Zola non plus« ) lance en Janvier 2026 des « Assises du financement des universités » (lire à ce sujet l’indispensable, l’incontournable, et le plus précieux d’entre nous, aka Julien Gossa). Le résultat de ces assises je vais vous le donner en exclusivité :

  • « la carte des formations va être revue. » Traduction : des formations vont fermer. Traduction de la traduction : les SHS ça va être une boucherie, allez plutôt vous trouver des métiers utiles et rentables aux yeux du Medef.
  • « L’offre de formation va être rationalisée à l’échelle des territoires. » Traduction : des sites universitaires délocalisés vont fermer (mais pas tout de suite, en tout cas pas partout tout de suite, parce que y’a des municipales et que globalement c’est pas le bon timing)
  • « Une politique différenciée des droits sera appliquée. » Traduction : les frais d’inscription vont exploser. Un peu exploser en licence. Beaucoup exploser en Master et au-delà. Et à la folie exploser pour les étudiantes et étudiants étrangers extra-communautaires (c’est malheureusement déjà souvent le cas) parce qu’en plus d’être étudiants bah ils sont étrangers.

Et vous savez quoi ? A la fin de ces « assises » on aura toujours aussi mal au cul et on fera toujours semblant de ne pas comprendre pourquoi.

Franchement je ne sais plus ni comment le dire ni comment m’y prendre. De la place qui est la mienne, de ce que je vois des micro-responsabilités que j’endosse ou ai endossé (ouverture de formation, direction d’un département, direction-adjointe d’une composante) je suis toujours autant effaré qu’en colère quand je vois à la fois notre propre capacité à nous tirer des balles dans le pied, notre incapacité à nous indigner autrement que de manière feutrée et policée, et pourtant l’énergie et la « bonne foi » d’une majorité de collègues qui décident de mesures dont chacun voit bien qu’elles sont mortifères. On n’a jamais fait autant de réunions, on n’a jamais eu autant d’instances, on n’a jamais eu autant de tutelles, on n’a jamais eu autant d’évaluations permanentes sur la qualité de ceci et l’opportunité de cela, et on n’a jamais été autant absolument incapables de « piloter » nos établissements autrement que par injonctions paradoxales et contradictoires. [Disclaimer. La littérature scientifique (notamment dans le champ de la psychologie et notamment dans les années d’après-guerre avant celle de l’économie et du management des années 1980) documente parfaitement la manière dont se termine l’histoire des individus et des institutions dirigées sur des injonctions paradoxales, et elle (la littérature scientifique) est unanime : ça se termine à l’asile.]

Mais alors concrètement, c’est quoi le quotidien d’une université
avec un budget en (gros) déficit ?

En résumé c’est une université où plus rien n’est jamais certain. On nous répète souvent dans tous les éditos économiques et politiques que les entreprises ont besoin de visibilité sur le moyen et le long terme et qu’elles n’aiment rien moins que l’incertitude. Bah figurez-vous que les universités … aussi. Quand plus rien n’est jamais certain, quand les personnels (profs, vacataires, agents techniques, personnels administratifs) ne savent pas s’ils pourront toujours être là dans un mois ou dans un an, quand on ne sait pas si on pourra maintenir tel ou tel groupe, telle ou telle formation, tout se tend puis … tout se détend brutalement dans le fracas d’un effondrement.

C’est une université dans laquelle des gens font des cours, beaucoup de cours, parce qu’il n’y a plus assez de collègues pour faire ces putains de cours (parce qu’on ne crée plus du tout de postes à l’échelle de la volumétrie des départs en retraite notamment et parce que même les vacataires ne veulent plus venir tellement c’est compliqué et la misère), et où ces mêmes gens qui font beaucoup de cours, où ces enseignant.e.s doivent attendre la réunion d’un tribunal des heures supplémentaires une fois que l’année est terminée, pour savoir s’ils pourront être ou non payés pour les cours qu’ils ont fait « en plus » durant cette année. Vous me direz « bah ils n’ont qu’à bosser pour la gloire, ça va bien vu leur salaire. » Je vous confirme que certains le font déjà. Vous me direz aussi « bah ils n’ont qu’à pas faire ces cours. » En effet. Certains le font déjà aussi. Et donc on ampute les maquettes et les contenus de formation. Et on marche au rabais. Mangez plutôt vos morts tiens.

C’est une université dans laquelle plus rien, absolument plus rien n’est logique. Chaque décision sur le plan de la formation ou de la recherche entre directement en concurrence (pas du tout libre et totalement faussée) avec des arbitrages de gestion de pénurie ou de financement sur projet qui au mieux les rendent impossible et au pire se font systématiquement au détriment d’autres (formations, composantes, collègues, services) qui sont pourtant les mêmes que nous. Ça me rend totalement dingue quotidiennement. Et si j’étais tout seul ce ne serait pas très grave.

100% des universités publiques qui ont voté un budget en déficit et n’ont donc, de manière très rationnelle et très empirique, plus aucun moyen pour fonctionner normalement. Je le redis différemment. 100% des universités publiques fonctionnent aujourd’hui au mieux en mode dégradé, en gérant des pénuries et de la précarité à tous les niveaux. Je le redis encore autrement. Derrière ce 100% des universités publiques qui crèvent à crédit, il y a vos gosses. 3 millions d’entre elles et eux. Vos gosses (les miens aussi hein) qu’on accueille. Vos gosses qu’on forme professionnellement. Vos gosses qu’on émancipe intellectuellement. Vos gosses qu’on ouvre culturellement. Mais vos gosses aussi qu’on soigne (la médecine universitaire est digne de celle d’un pays du tiers-monde mais les collègues – médecins, infirmières, psys, font ce qu’ils et elles peuvent et sans elles et eux les drames déjà intolérables le seraient encore davantage). Mais vos gosses aussi qu’on nourrit parce qu’aujourd’hui chaque campus est devenu une putain de succursale des restos du coeur, où l’on voit des profs filer des cours et à manger.

[Parenthèse : vous connaissez Benjamin Duhamel ?] Et lorsqu’enfin le gouvernement devrait voter les repas à un euro pour tous les étudiants et les étudiantes (hope so …) il faut encore se fader ce chancre mou de Benjamin Duhamel expliquant que « houlala mais les enfants de Bernard Arnault et des milliardaires ils vont pouvoir manger pour un euro, est-ce que c’est vraiment une mesure de gauche ? » Benjamin écoute-moi. Ecoute-moi bien. T’as vraiment cru que les enfants de Bernard Arnault ils étaient passé en fac de lettres à Cergy ? Où même à l’IAE de Poitiers ? T’as vraiment pensé que les chiards de nos milliardaires ils allaient faire la queue au Resto U ? Benjamin pardon mais vraiment t’es trop con. Tu me fatigues avec la constance d’un enfant de 3 ans sous ecsta, tu m’énerves avec l’opinâtreté d’un bouton d’acné récalcitrant sur la peau d’un adolescent, tu m’irrites la tête avec l’efficacité d’un milliard d’oxuyres irritant des culs. [/Maintenant vous connaissez Benjamin Duhamel.]

[Mise à jour du lendemain] Par ailleurs comme l’écrit très bien Nozo sur X : « On s’en branle on préfère qu’un enfant de bourgeois mange pr 1€ plutôt qu’un pauvre ne puisse pas manger ou se retrouve à devoir 36000 justificatifs pr bénéficier d’un repas pas cher. » [/Mise à jour du lendemain]

Dites et pensez ce que vous voulez de l’université mais gardez en tête que tout cela concerne d’abord vos enfants. Trois millions d’entre eux. Le monde dans lequel vos gosses (et les miens) vont devenir des adultes n’aura plus rien de commun avec celui que nous avons connu. Dérèglement climatique, conflits internationaux, escalades militaires, brutalisation des démocraties et des institutions, désinformation massive, arrivée au pouvoir de régimes autoritaires, illibéraux, montée des nationalismes et des fascismes. Donc on ne va pas seulement avoir besoin de discipliner les corps via la remilitarisation qui s’annonce, mais on va aussi avoir besoin, et besoin comme jamais d’avoir des gens capables de réfléchir et de penser le monde, leur monde, avec toute la distance et les connaissances que cela implique.

J’écoutais dimanche soir l’émission « En société » sur France 5 dans laquelle Magali Lafourcade (magistrate) expliquait à la fois comment et pourquoi Donald Trump et toute sa diplomatie mettaient les bouchées double en pression et en désinformation pour faire en sorte que l’extrême-droite (Le Pen ou Bardella) arrive au pouvoir en France (à partir de la 29ème minute). Demain il sera beaucoup trop tard pour sauver les universités et avec elles une certaine conception de la démocratie et de la société. Parce qu’aujourd’hui la plupart des politiques ont « juste » le projet qu’elles s’effondrent en nourrissant leur croyance que le privé les remplacerait. Ils et elles ne sont pas hostiles « au savoir » ou « à la connaissance » mais ils ne voient pas l’intérêt ce « cette connaissance là » ou de « ces savoirs là ». Mais demain celles et ceux qui seront au pouvoir auront une posture totalement différente : ils n’en auront absolument plus rien à foutre et viendront pisser sur nos tombes. Et pour ce qui tiendra encore vaguement debout, ils y mettront des grands coups de botte pour que ça finisse de s’effondrer. Nous ne serons plus des opposants ou des adversaires, nous serons des ennemis. Regardez autour de vous partout dans de monde à chaque fois qu’un pouvoir a basculé : aux USA avec Trump, en Argentine avec Milei, en Italie avec Melloni, et ainsi de suite. En France la rumeur d’un « islamo-gauchisme » à l’université a très exactement été inventée et construite pour cela. Et force est de constater que ça marche. A ce rythme là, demain en France comme ailleurs aujourd’hui, les enseignants, enseignantes, chercheurs, chercheuses, seront juste des ennemis. Des cibles. Voilà pour la première ligne. Mais derrière, juste derrière, il y a la deuxième ligne. Celle de vos gosses, justement.

Et puis sur tout ça vous ajoutez cette autre immense
saloperie qu’est Parcoursup
.

Et dont je vous ai aussi souvent parlé. Et là aussi pardon d’avoir eu (avec d’autres) raison trop tôt mais cela fonctionne exactement comme c’était prévu au départ. C’est à dire primo, déposséder la plupart des établissements de leur marges d’appréciation des dossiers. Juste pour vous donner une idée d’à quel point c’est lunaire, cette année on nous a expliqué que si on voulait toujours avoir des lettres de motivation dans les dossiers, bah il allait falloir … le justifier. Et oui. Je rappelle que par ailleurs tout est tellement saucissonné dans Parcoursup pour les lycéens et lycéennes que le remplissage d’un dossier renvoie immanquablement à la scène « ça dépend ça dépasse » du Père Noël est une ordure : décrivez votre vie en 100 caractères, votre projet d’orientation en 250 et votre motivation en 300 caractères espaces comprises. Parcoursup aujourd’hui c’est Twitter y’a 10 ans. Et donc maintenant c’est à nous de justifier que « ah mais oui on veut une lettre de motivation. » C’est encore une idée à la con de mon ami Mister T et de son équipe qui met au moins les 2/3 des équipes pédagogiques universitaires en PLS mais ça, mon ami Mister T et le ministère, ils n’en ont absolument rien à foutre. Deuxio, remettre entre les mains de décideurs aussi éloignés que possible du terrain (ou totalement alignés avec un agenda politique libéral circonstanciel, ce qui est tout à fait compatible avec le premier critère), les choix de volumétrie d’accueil et de nombre de places. Et là encore il faut lire Julien Gossa qui le répète, le documente et l’explique patiemment :

 

Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, la politique éducative nationale ne vise plus à élargir l’accès aux études supérieures, mais à le réduire. La France se tourne désormais officiellement vers un régime de démassification, de réduction du niveau global d’éducation et de formation professionnalisante de la population. Cette orientation n’a pas d’équivalent historique (…)

 

Tertio, tout miser sur l’épuisement par la contrainte. C’est tellement compliqué, tellement usant de se battre contre ces guignols, il faut tellement tout recommencer chaque année, qu’au bout d’un moment même les plus énervés (genre moi) finissent par capituler. Ok. Balek. Vous voulez qu’on trie juste parmi des moyennes anonymes ? On va le faire. Vous voulez qu’on soit tellement inondés de dossiers et de demandes qu’on finisse par se résoudre à ne plus les traiter que statistiquement ou algorithmiquement, et bah d’accord (vu que ça fait maintenant 7 ans qu’on s’épuise à vous expliquer et à vous démontrer que, par exemple, la hiérarchisation des voeux permettrait de tout accélérer et d’arrêter de faire nimp). Et derrière y’a plus pour les ministres et gouvernements qu’à tout laisser filer, et dès que ça commence à filer, tout vient très vite. Les universités suppriment des places : 300 par ci, 600 par là.

 

Plusieurs milliers de places supprimées à la rentrée à l’échelle de l’ensemble des universités et au regard des 3 millions d’étudiantes et d’étudiants ça paraît anecdotique. C’est pourtant tout à fait critique. Parce que c’est le point de bascule. Définitif. Derrière ces places supprimées il y a, encore et toujours, vos gosses. Qui devront soit renoncer à étudier, soit aller étudier plus loin de chez eux (avec les frais que cela impose), soit se résoudre et vous avec à se tourner vers les vautours opportunistes du privé. Et puis ce ne sont pas que des « places » que l’on supprime. Parce qu’en face de ces « places » il n’y aura plus de profs, il n’y aura plus de personnels techniques et administratifs. Y’aura plus rien. Juste notre colère et notre rage. Qui peut-être trouvera des formes collectives pour s’incarner et se manifester. Il en est de très rares à l’université comme le collectif RogueESR par exemple. Mais face à l’Empire …

 

Reçu — 11 janvier 2026 affordance.info
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    Republication pour archivage et partage de l’article paru sur AOC.media le 20 Octobre 2025.   La question du langage s’est déplacée, et ce déplacement s’accélère de manière assez vertigineuse. Juin 2024 : mon livre « Les IA à l’assaut du cyberespace » revient sur les début tonitruants de ChatGPT et de ce que je nomme les « artefacts génératifs ». J’y pointe notamment les promesses encore maladroites de la génération de vidéos. Six mois plus tard, décembre 2024 : chacun reste bouche bée devant l
     

Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s’est déplacée.

11 janvier 2026 à 08:30

Republication pour archivage et partage de l’article paru sur AOC.media le 20 Octobre 2025.

 

La question du langage s’est déplacée, et ce déplacement s’accélère de manière assez vertigineuse. Juin 2024 : mon livre « Les IA à l’assaut du cyberespace » revient sur les début tonitruants de ChatGPT et de ce que je nomme les « artefacts génératifs ». J’y pointe notamment les promesses encore maladroites de la génération de vidéos. Six mois plus tard, décembre 2024 : chacun reste bouche bée devant les prémisses des promesses de Sora d’OpenAI en termes de génération vidéo. Six mois plus tard encore, mai 2025, nous restons bouche bée devant cette fois Veo 3 de Google qui ajoute du son synchronisé à des vidéos toujours artificielles. Et en août 2025 c’est encore Google qui dévoile « Genie 3 », permettant de générer des mondes interactifs en temps réel à partir d’un simple prompt.

La question du langage s’est déplacée. C’est ce que depuis 25 ans et un peu plus, j’observe et documente à l’échelle de recherche qui est la mienne : celle de nos environnements numériques. Ces environnements avant-hier saturés de mots, puis hier encore d’images et de vidéos, et qui le sont désormais d’artefacts génératifs qui à leur tout sursaturent tant les mots que les images. Ad Libitum. Vertiges non d’une simple logorrhée mais d’une sorte de « technorrhée », l’emballement continu d’un capitalisme sémiotique ; une technorrhée pensée comme l’alliance chimiquement pure entre, d’une part, la merdification – « enshittification » – des médias sociaux en particulier et du web en général, et d’autre part, le « Brainrot » ou « abrutissement numérique » qui en est tout autant la cause que l’effet.

La question du langage s’est déplacée. Et dans ce déplacement, dans cette « différance » (Derrida), naissent et prennent place des mondes. Avec leurs images, leurs langages, leurs grammaires, et leurs vérités propres qui sont autant de singulières croyances. C’est dans cet écart par exemple que deviennent possibles, tristement et pathétiquement possibles, des images de Gaza transformée en Riviera, ou celles de soldats nazis défilant au milieu de résistants fêtant la fin de la guerre dans une vidéo mise en ligne par le pourtant très sérieux Service d’Information du Gouvernement (SIG). Dans ces déplacements du langage, dans ces « différances », et dans ces univers propres, cohabitent des représentations tenant aussi bien de délires, de fantasmes ou d’imaginaires que de saisissants réalismes.

Dans ce monde, dans ces mondes plus précisément qui sont aussi le nôtre, qui font en tout cas partie du nôtre, la frontière est extrêmement fine entre la capacité de ces technologies à nous laisser tout émerveillés et ahuris ou à nous transformer en autant d’abrutis totalement hébétés.

La question du langage s’est déplacée.

Et avec elle nos capacités à faire récit, à s’entendre et à s’écouter. Et avec elles, donc, notre capacité à faire société.

Longtemps cantonnées à la vallée de l’étrange, ces générations artificielles, ces vidéos notamment, n’ont aujourd’hui plus rien d’étrange dans leur rendu naturaliste. Fini les scènes animées où l’on détectait l’intervention de l’IA en regardant les mains et le nombre de doigts. Cela ne dispense pas ces générations d’erreurs factuelles ou contextuelles ou d’approximations, d’errances et d’hallucinations (nous y reviendrons) mais le photoréalisme est désormais totalement calculable. Certes le coût de ce calcul est vertigineux mais pour l’instant nous n’y prenons garde. Cette sortie de la vallée de l’étrange pour la plupart des contenus vidéos générés par IA (je parle ici de ceux qui ont vocation illustrative et non délirante ou seulement poético-ludique), nous fait entrer dans un monde … étrange. Une étrangeté qui ré-interroge notre capacité à dire le vrai, et surtout nos heuristiques de preuve, c’est à dire la manière dont collectivement nous pouvons attester que ceci s’est produit et s’inscrit dans une possibilité du monde que l’on appelle le réel.

On convoque souvent, à raison, l’argument selon lequel rien de tout cela ne serait vraiment nouveau. En effet l’invention de la peinture voit aussi l’invention des faussaires, l’invention de la photographie voit aussi celle de la retouche, avec l’invention du cinéma vient l’invention du truquage, et le développement de la radio et de la presse vont de pair avec celui des blagues, canulars, détournements, caricatures et fausses nouvelles. Mais les artefacts génératifs contemporains proposent une cinétique de représentations qui, à des échelles jamais atteintes d’usages massifiés et de circulations permanentes, cessent de nourrir nos imaginaires pour préférer les instancier, et ce faisant prive notre capacité individuelle et collective de recours à l’imaginaire d’une bonne part de sa puissance symbolique ; car tout est déjà là, car tout semble calculable et donc prévisible ; car tous les calculs ont été déjà faits ou le seront bientôt.

Pour bien saisir ce qui nous étreint et nous éreinte collectivement dans l’irruption de ces artefacts génératifs, il faut par exemple imaginer l’intérêt de l’écriture et le rôle d’un écrivain dans un monde où la bibliothèque infinie de Borges serait non seulement réelle mais dans laquelle chacun des ouvrages qu’elle contient serait surtout aisément accessible et consultable ; puisque tout est déjà là où peut l’être sur simple commande, alors la langue n’est plus un ouvroir de potentialités et d’imaginaires : elle semble n’être plus que la gangue de possibles concaténés, calculables et révélables.

Création, confiance et certification.

Sans refaire le débat du Phèdre de Platon et la condamnation de l’écriture, il est certain que quelque chose d’essentiel se joue aujourd’hui autour de la création, de la confiance et de la certification.

Création d’abord : qui peut encore être créateur/créatrice (dans le domaine des arts comme dans l’ensemble des métiers, tâches et fonctions de nos quotidiens) et de quelle manière l’être « avec », « à l’abri » ou « à l’écart » des artefacts génératifs ?

Confiance ensuite : comment avoir et faire confiance à celui ou celle qui crée dans l’originalité et l’intentionnalité de sa création ?

Certification enfin : comment certifier la part de cette création de la confiance qui peut ou doit lui être rattachée (et qui peut varier d’intensité et d’enjeu selon que ladite création concernera une oeuvre par exemple littéraire ou picturale, ou une décision médicale ou de justice) ? Des questions en triptyque que l’on ramène trop souvent à nos perceptions singulières alors qu’elles sont un bouleversement qui doit être pensé collectivement comme le suggérait Hervé Le Crosnier il y a … 30 ans de cela :

« La modification d’un document porteur de sens, de point de vue, d’expérience est problématique. Ce qui change dans le temps c’est la connaissance. Celle d’un environnement social et scientifique, celle d’un individu donné … Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le « vernissage » des toiles afin de s’interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient « l’achevé d’imprimer ». Il convient d’élaborer de même un rite de publication sur le réseau afin que des points stables soient offerts à le lecture, à la critique, à la relecture … et parfois aussi à la réhabilitation. » Hervé Le Crosnier. « De l’(in)utilité de W3 : communication et information vont en bateau. » Présentation lors du congrès JRES’95, Chambéry, 22-24 Novembre 1995.

 

Ce que nous traversons avec l’IA dans sa dimension générative relève également d’un manque de ritualisation assumant la création de « points stables » qui fassent consensus ; mais apposer un label ou un filigrane « généré avec IA » ne suffira pas à construire ce repère car il ne s’agit plus ici de traiter seulement des questions de « modification » de documents porteurs de sens mais d’étendre ces points stables à des processus créatifs qui relèvent essentiellement de continuums complexes entremêlant des questions juridiques, économiques, techniques (informatiques) et éthiques.

Le temps des c(e)rises.

Nous sommes à ce moment de bascule où, pour l’instant, c’est comme si perdurait encore un effet Larsen dans l’esthétique de la réception de ces images et de ces vidéos ; comme si subsistait encore un bruit, une distorsion, un Larsen cognitif autant que collectif ; un Larsen qui ne s’éteint que lorsqu’enfin nous sommes à distance, à bonne distance, entre l’intention lisible de la génération et l’interprétation lucide de son effet sur nous ou sur le monde. Tant que cette distance n’est pas établie, ce bruit, ce doute, nécessaire, subsiste à l’horizon interprétatif : ce que nous voyons est-il réel malgré son photoréalisme ? Dès lors que cette distance est abolie – et tout est fait dans l’économie des plateformes pour y parvenir – alors ce bruit et ce doute s’éteignent, nous croyons ce que nous voyons. Or il n’est plus grand-chose de réel à voir dans ces enceintes.

Heuristique (et colégram).

C’est à chaque fois la même question qui revient et que je pointe (avec d’autres) depuis au moins 2011, parce que cette question est consubstancielle de chaque avancée technique qui touche à notre rapport au langage ou à l’image ou aux deux, c’est à dire à notre rapport au réel. Cette question c’est celle de savoir comme l’on bâtit de nouvelles heuristiques de preuve.

Il y a deux niveaux différents sur lesquels penser la complexification de nos anciennes heuristiques de preuve. D’abord la documentation récréative, ludique ou fictionnée du monde : l’enjeu est alors celui de la dissimulation ; il faut soit faire en sorte que le destinataire ne voit pas la simulation, soit qu’elle se dise pour ce qu’elle est (un « dit » de simulation) et qu’elle suscite l’étonnement sur sa nature. Et puis il y a la documentation rétrospective de tout ce qui fait histoire dans le temps long ainsi que celle qui concerne l’actualité. C’est alors l’exemple de la vidéo du SIG que j’évoquais plus haut, où le moindre casque à pointe nous fait basculer de l’ahurissement à l’abrutissement.

On croit souvent – et l’on s’abrite derrière cette croyance – que chaque simulation, chaque nouvelle production documentaire générée par intelligence artificielle, ajoute au réel. C’est totalement faux. Chaque nouvelle simulation enlève au réel. Parce que le réel historique n’est pas un réel extensible : il peut se nourrir de représentations historiques mouvantes au gré de l’historiographie et de l’émergence de preuves ou de témoignages, mais chaque nouvelle génération de ce réel historique potentiel va venir se sédimenter dans l’espace public mémoriel dont la part transmissible est extrêmement ténue et s’accommode mal d’effets de concurrences génératives. La question, dès lors, n’est pas tant de condamner les utilisations imbéciles ou négligentes de technologies d’IA pour illustrer un fait historique mais, par exemple, de savoir comment mieux rendre visible et faire pédagogie de la force incroyable d’authentiques images d’archives.

Nos imaginaires sont des réels en plus. Les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins.

Dans le domaine du langage les artefacts génératifs orientent bien plus qu’ils n’augmentent notre capacité à faire récit. Il se produit à peu de choses près ce que l’on avait déjà observé derrière la – fausse – promesse marketing initiale qui fut celle des grands réseaux sociaux généralistes : la promesse qu’en multipliant la diversité des profils, des origines, des croyances, des nationalités, des cultures auxquelles nous serions confrontés alors nous deviendrions plus ouverts, plus riches de liens sociaux, et plus empathiques. Or il se produisit essentiellement deux choses : d’abord cette exposition à une supposée diversité fut un feu de paille parce qu’elle allait contre la naturalité première de nos socialisations qui est de d’abord chercher celles et ceux qui nous sont semblables et que les plateformes, Facebook en tête s’aperçurent très vite que tout cela n’était pas bon pour le business (voir à ce sujet les travaux de danah boyd qui montra très tôt comment Facebook avait détruit l’expérience de la mixité sociale dans les universités de 1er cycle – « college » – aux états-unis). Ensuite les effets promis de proximité se transformèrent en effets subis de promiscuités effaçant toute forme d’empathie au profit de la dimension spéculative immédiatement virale et donc rentable de l’ensemble du spectre des discours de haine.

Il est en train de nous arriver exactement la même chose avec l’ensemble de l’actuelle panoplie des artefacts génératifs disponibles, de Genie 3 à ChatGPT5 : nous ne multiplions pas nos capacités collectives à faire récit (que ces récits soient imaginaires, réels ou réalistes et que leur support premier soit celui du texte, de l’image ou de la vidéo), nous les standardisons et nous nous enfonçons dans des dynamiques de reproduction qui se nourrissent de toutes les formes possibles de confusion ; une confusion entretenue par des formes complexes d’indiscernabilité qui tiennent à l’immensité non auditable des corpus sur lesquels ces IA et autres artefacts génératifs sont « entraînés » et ensuite calibrés.

Nous ne produisons pas davantage de nouveaux récits ou de nouveaux imaginaires mais, pour l’essentiel, nous reproduisons de manière industrielle toujours les mêmes, et après la phase de ce que l’on nomma des « hallucinations » vient aujourd’hui une autre phase, qui est celle de « l’effondrement » et qui désigne ce moment où les artefacts génératifs sont entraînés sur des contenus eux-mêmes artificiellement générés, des effondrements qui ruinent et minent les dynamiques d’interprétation et de représentation au fur et à mesure où celles-là mêmes sont érigées en modèles.

Au commencement était le mot-clé.

« En 2025 le web est donc un champ de ruine épistémique » écrit Thibault Prévost dans l’une de ses analyses à propos du phénomène de Slop AI, cette « technorrhée » symptôme de la merdification des plateformes et de notre expérience générale des environnement numériques. Je vous propose un (rapide) retour sur l’une des origines de cet effondrement qui fait qu’aujourd’hui et comme l’écrivait Balzac à propos d’une figure féminine de l’un de ses romans, la plupart de nos environnements numériques, dont le web, « n’ont plus que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d’un volcan. »

Au commencement donc était le mot-clé. Notre premier rapport au langage comme nouvelle agentivité opératoire sur une immensité de contenus non-ordonnés, c’est celui du mot-clé tel que les moteurs de recherche nous le proposèrent en prenant la suite des annuaires de recherche (lesquels catégorisaient en arborescence une série limitée de sites et pages choisies par des opérateurs humains). Ce mot-clé, longtemps utilisé seul, est de l’ordre de la formule incantatoire : écrivez « voyage » et vous trouverez les destinations et les prix et les conditions et les descriptions de vos destinations y compris celles non-choisies ; écrivez « voyage » et vous voyagerez. Nous ne donnons qu’un seul mot, qu’une seule clé, et nous attendons de recevoir un monde ordonné, accessible et surtout un monde soit « pertinent » (c’est à dire depuis le début aussi conforme que possible à notre propre désir), soit « populaire » (c’est à dire aussi conforme que possible au désir des autres, ce que René Girard appelle le désir mimétique). Un seul mot et en face, l’immensité ordonnée de pages choisies et triées dans l’économie libidinale où nous sommes passés du statut de déclamant à celui de simple variable statistique dans une chaîne de production qui ne vise que son propre maintient.

Puis de plus en plus, à la place des mots (clés), nous avons fait des phrases. Nous sommes partis à la conquête du langage naturel. Nous avons donc discouru avec des machines, avec des algorithmes. Qui en retour de notre déclamation naturelle, se mirent à nous répondre non plus sous forme de liste de sites, mais d’extraits choisis et signifiants.

Et puis lassés de leur écrire autant que par la simple possibilité offerte de le faire, nous leur avons parlé. Les interfaces vocales se sont proposées, souvent imposées. De cette vocalisation nouvelle sont nées en retour d’autres échos sonores : ceux des machines et de algorithmes nous répondant, prenant voix. Siri, Alexa, et les autres. World Wide Voice.

Il y a l’initiative de la parole, de la requête, de la question. Et l’espace de la réponse. Car durant tout ce temps, de nos premiers mots-clés balbutiés à nos dernières commandes vocales prononcées, s’est structuré un espace matériel du recueil de nos expressions, une géographie politique de nos espaces de parole, de nos espaces discursifs, singuliers et partagés.

Le passage du web aux plateformes, aux « jardins fermés » comme les appelle Tim Berners-Lee, ne fut pas simplement le passage d’un espace public à des espaces semi-privés. Il fut aussi celui où ces plateformes délimitèrent en nombre l’espace de nos énonciations possibles. On décrit souvent le numérique comme un espace de publication illimité, ce que fut et que demeure le web en effet, mais les plateformes, toutes les plateformes, ont installé des espaces discursifs bornés, limités, frustrants, dont rien ne peut ni ne doit dépasser tels de modernes Procuste, ce bandit qui dans la mythologie proposait aux gens de les héberger avant que de leur couper les membres qui dépassaient de son lit.

Procuste dans l’histoire des plateformes c’est 140 signes sur Twitter puis 280 sur X, 2200 signes sur Instagram, 3000 pour LinkedIn, 150 signes pour une vidéo TikTok et 5000 signes pour décrire une vidéo Youtube. Malgré l’extension du domaine de la statusphère, Et tout le reste de ces espaces tant limités que limitrophes d’une atrophie des possibles.

(source : Dailyfy.co)

Comme le montre ce tableau, chaque espace est catégorisé par sa nature « titre de publication », « nom de la page », « description », « commentaire », « description vidéo », « bio », « DM message privé », etc. Et à chaque catégorie un autre espace, une autre limite : 58 caractères pour un titre de publication, 80 caractères pour une bio Tiktok, 30 pour un nom de profil Instagram, 1250 pour un commentaire LinkedIn, et ainsi de suite. Tout est métrique. A coups de trique. Quelques grands espaces demeurent : 110 000 caractères l’article LinkedIn mais 3000 caractères la « publication » de la même plateforme ; 63206 caractères le le post Facebook mais 8000 seulement pour le commentaire. Le numérique des plateformes est tout sauf l’espace infini qui était celui de la publication web des années 2000, c’est un espace totalement sous contrainte et en permanence sous astreinte.

Aujourd’hui l’essentiel de nos espaces discursifs en ligne qui ont recours au langage indépendamment de l’image ou de la vidéo sont des espaces Procustéens (images et vidéos par ailleurs elles-mêmes soumises à des limitations de durée). Des espaces où l’énonciation, où l’accès à la capacité de dire, ne vaut que par l’acceptation de cet horizon court de la diction. Certes il est possible, et certains y parviennent, de sublimer ces limites en les esthétisant ou en les poétisant. Les formes courtes ont par ailleurs une existence culturelle et littéraire longue. Mais nous parlons ici des conditions de production de la langue et donc du réel à l’échelle d’une humanité toute entière, en tout cas de sa part connectée (près de 5,5 milliards d’êtres humains). La « merdification » (enshittification) des plateformes, de presque toutes  les énonciations qui s’y déploient aujourd’hui, est aussi liée à cela. Ces espaces ne nous offrent pas tant la possibilité de dire qu’ils ne nous imposent la nécessité de rapidement nous taire. Il est d’ailleurs singulier de voir les plateformes parler de « liberté d’expression » dans des espaces aussi bornés et limités que ceux qu’elles nous offrent. Parlerait-on d’une « liberté de circulation » si celle-ci se limitait à un déplacement entre notre chambre et nos toilettes ?

D’un côté donc, il y eut, à l’échelle des plateformes numériques, la multiplication des espaces d’expression possibles. Mais en parallèle chaque nouvel espace énonciatif est apparu comme permettant de cadrer et de limiter « en nombre » toute expression singulière en ligne. Et désormais il y a la contamination de l’ensemble de ces espaces par des tiers énonciatifs logorrhéiques dopés à l’IA et aux artefacts génératifs. Voilà pour la parole « en émission ».

Quand à la parole « en réception », nous sommes aujourd’hui de plus en plus confrontés et exposés à ces dispositifs techno-logorrhéiques à proportion inverse de nos propres capacités à nourrir et à alimenter ces espaces expressifs et énonciatifs. Pour le dire plus trivialement : la part des bots et des contenus artificiellement générés explose et contamine l’ensemble des espaces numériques de l’ensemble des plateformes (c’est l’un des thèmes de mon livre « Les IA à l’assaut du cyberespace : vers un web synthétique » paru l’été dernier chez C&F Editions).

A l’échelle du numérique, si l’humanité se figeait à ce moment précis, et si nous l’observions à l’échelle macroscopique, nous serions alors forcés de constater que l’initiative de la parole, de la conversation, de la langue comme interaction et comme compréhension, que cette initiative revient davantage aux machines qu’à nous-mêmes. Et que notre réel s’y consomme d’abord, puis s’y épuise et s’y consume. Je le redis, chaque nouvelle simulation enlève au réel. Quand Trump annonce vouloir transformer Gaza en Riviera, des milliers d’images et de vidéos « génératives » viennent instantanément illustrer, montrer, filmer, documenter cet impossible, ce délire macabre autant que cynique. Ce qui était et aurait du rester impossible, y compris à formuler, devient sous le poids des générations illustratives un embranchement possible du futur qui nous est proposé comme instantanément disponible pour nos sens et nos imaginaires. C’est en cela qu’il enlève au réel, au seul réel possible qui est celui d’un arrêt des massacres en cours. Il ne s’agit pas uniquement d’élargir la fenêtre d’Overton mais bien de bâtir autour d’elle l’ensemble la totalité de la barre d’immeuble où elle ne sera plus qu’une fenêtre parmi d’autres, de faire exister la réalité qu’elle inaugure pour laisser au réel encore moins de chance de pouvoir la limiter ou la contraindre rapidement. C’est aussi cela que Trump a sinon compris, du moins intuitivement senti, et qui le fait tant à l’aise dans ces médias sociaux où prime l’expression courte et bouffonne : la parole politique, sa parole politique, se suffit au lit de Procuste tant que l’image y tient les dimensions voulues. Gaza en Riviera. Voilà ce qui seul doit tenir. Le reste s’abîme, s’épuise et s’effondre derrière ces dispositifs techno[-logo]rrhéiques pensés pour l’emballement viral et dont les IA et autres artefacts génératifs ne sont que la dernière – mais non ultime – instance contemporaine.

Les 3 chambres.

Depuis longtemps dans l’analyse des médias on utilise le concept de « chambre d’écho » pour désigner de manière métaphorique, le fait que « l’information, les idées, ou les croyances sont amplifiées ou renforcées par la communication et la répétition dans un système défini. »

Avec l’arrivée des médias sociaux, se fait jour chez Eli Pariser le concept de « bulle(s) de filtre« , cette idée que les algorithmes des moteurs de recherche comme des grands médias sociaux tendent à nous enfermer dans nos propres croyances et convictions.

Aujourd’hui, avec l’essor et la place que prennent les différents artefacts génératifs à l’identique de ChatGPT, des chercheurs (Jacob, Kerrigan, Bastos 2025) parlent d’un « Chat-Chamber effect ». Rien à voir avec les matous qui ont conquis l’internet, le « chat » doit être lu et compris comme le « Tchat », et caractérise l’un des biais de nos échanges conversationnels avec des artefacts génératifs, lequel biais désigne les informations incorrectes mais allant dans le sens du questionnement de l’utilisateur que les grands modèles de langage peuvent fournir ; des résultats et informations qui restent non contrôlées et non vérifiées par les mêmes utilisateurs mais auxquels ces mêmes utilisateurs font pourtant confiance. Le titre complet de leur article est ainsi : « L’effet ‘Chat-Chamber’ : faire confiance aux hallucinations de l’IA« .

Derrière ces 3 déclinaisons d’une même tendance à trois époques contemporaines successives, se jouent deux choses. D’abord des dynamiques médiatiques qui s’interpénètrent pour forger, favoriser et figer une certaine logique ou esthétique de réception des discours qui s’y tiennent. Ensuite une affordance informationnelle première qui est l’inverse du doute raisonnable : ces systèmes médiatiques ont pour affordance première leur capacité à nous faire croire qu’ils disent le vrai : les logiques virales de partage (« si c’est tant partagé c’est bien que ça doit être vrai« ), le dispositif de proximité (illusoire) avec l’énonciateur (« si c’est lui qui le dit alors cela doit être vrai« ), le biais de disponibilité (des informations délibérément erronées ou mensongères sont plus immédiatement accessibles et rendus visibles que d’autres plus sourcées) ne sont que quelques-uns des leviers de cette affordance de vérité supposée.

Depuis plus de 20 ans j’explique et documente le fait que les algorithmes sont des éditorialistes comme les autres, mais qui avancent essentiellement masqués et que les IA et autres artefacts génératifs installent dans une sorte de théâtre total, « gestes, sons, paroles, feus, cris« , dont plus personne n’est en capacité de comprendre les codes.

A.M.I. : Assemblage Machinique Informationnel.

L’arrivée des artefacts génératifs ajoute une dimension nouvelle et passablement problématique au tableau contemporain de la fabrication de nos croyances et adhésions. Jusqu’ici, moteurs de recherche et réseaux sociaux jouaient sur le levier déjà immensément puissant de leurs arbitraires d’indexation et de publication (le fait de choisir ce qu’ils allaient indexer et/ou publier) ainsi que sur celui, tout aussi puissant, de la hiérarchisation et de la circulation (viralisation) de ce qui pouvait être vu et donc en creux de ce qu’ils estimaient devoir l’être moins ou pas du tout.

Choisir quoi mettre à la « Une » et définir l’agenda médiatique selon le vieux précepte de « l’agenda setting » qui dit que les médias ne nous disent pas ce qu’il faut penser mais ce à quoi il faut penser. Ce principe premier de l’éditorialisation se double, avec les artefacts génératifs conversationnels à vocation de recherche, d’une capacité à produire des sortes d’assemblages machiniques informationnels, c’est à dire des contenus uniquement déterminés par ce que nous interprétons comme un « devenir machine** » en capacité de « phraser » les immenses bases de données textuelles sur lesquelles il repose. Des machines à communiquer mais en aucun cas, comme le souligne aussi Arthur Perret, en aucun cas des machines à informer.

** [ce « devenir-machine » est à lire dans le sens du « devenir-animal » chez Deleuze et Guattari : « le “devenir-animal” ne consiste pas à “imiter l’animal, mais d’entrer dans des rapports de composition, d’affect et d’intensité sensible” ».]

Ce concept d’assemblage machinique informationnel me semble intéressant à penser en miroir ou en leurre des agencements collectifs d’énonciation théorisés par Félix Guattari. D’abord parce qu’un assemblage n’est pas un agencement. Il n’en a justement pas l’agentivité. Il n’est mû par aucune intentionnalité, par aucun désir combinatoire, calculatoire, informationnel, communicationnel ou social. Ensuite parce que la dimension machinique est antithétique de la dimension collective, elle en est la matière noire : ChatGPT (et les autres artefacts génératifs) n’est rien sans la base de connaissance sur laquelle il repose et les immenses réservoirs de textes, d’images et de contenus divers qui ont été, pour le coup, assemblés, et sont l’oeuvre de singularités fondues dans un collectif qui n’a jamais été mobilisé ou sollicité en tant que tel. Enfin, l’information est ici un degré zéro de l’énonciation. L’énonciation c’est précisément ce qui va donner un corps social à ce qui étymologiquement, a donc déjà été « mis en forme » (in-formare) et se trouve prêt à être transmis, à trouver résonance. ChatGPT est l’ombre, le simulacre, le leurre d’une énonciation. Et cette duperie est aussi sa plus grande victoire.

La question du langage s’est déplacée. Un grand déplacement. Quelque chose qui n’est plus aligné entre le territoire du monde et la langue qui en est la carte.

Apostille(s). 

Pendant que nos réels sont saturés et épuisés d’IA, en Israël, un spot de publicité pour une entreprise d’armement utilise pour la première fois des images réelles d’une attaque de drone à Gaza. C’est à la fois la plus cynique et la plus perverse des formes de publicitarisation. Pendant ce temps Youtube dévoile un système baptisé « Peak Points » qui utilise son IA « Gemini » pour insérer des publicités aux moments où l’attention des spectateurs est supposément la plus forte grâce à l’exploitation de données « émotionnelles » (ou qui sont en tout cas supposées rendre compte de notre état émotionnel).

Couplez maintenant ces deux informations et déterminez sans algorithme votre propre état émotionnel …

De manière plus anecdotique, on constate un jaunissement par contamination de nombreuses images générées artificiellement. Les animaux étaient malades de la peste, les IA le sont déjà de consanguinité. Pendant ce temps encore, Youtube fait des retouches de vidéos sans en avertir les créateurs, pour « rapprocher esthétiquement le rendu des vidéos de ce que l’IA générative peut proposer. » Standardiser la consanguinité des contenus générés.

Pendant ce temps, des images pédocriminelles générées par IA sèment autant le trouble que le doute et entravent les démarches déjà si complexes du travail de police et de justice. La volumétrie des faux-positifs est ici la première alliée des pédocriminels. Et une nouvelle fois la charge de la preuve s’inverse comme si souvent dans l’histoire du numérique : il ne s’agit plus de pouvoir détecter la marginalité de faux-positifs sur un volume de contenus donnés, il s’agit de la maximiser pour que les résultats « sincères » soient marginalisés.

En 1985, dans un entretien où elle était interrogée sur sa vision de l’an 2000, Marguerite Duras prophétisait avec une rare acuité « Il n’y aura plus que des réponses. Tous les textes seront des réponses. (…) »  Nous sommes au moment où tout comme après l’avènement des moteurs de recherche au début des années 2000, il n’y a plus, aujourd’hui, que des réponses. De fausses réponses pourrait-on donc ajouter.

Marguerite Duras poursuivait : « Un jour un homme il lira. Et puis tout recommencera. » L’inflation des artefacts génératifs dans l’ensemble de nos écosystèmes informationnels et des sphères de nos savoirs sociaux (école, université, cercles politiques, etc.) pose autant la question de savoir ce qu’il restera encore à lire, que celle de savoir si nous serons en peine d’encore pouvoir écrire un destin commun. Christian Salmon le rappelait aussi dans sa récente analyse sur ce nouvel ordre narratif en train de s’imposer : « La prolifération de ces narrations non humaines interroge le devenir de l’humanité tout entière. »

La question du langage s’est déplacée, et notre technorrhée ressemble à s’y méprendre aux vers de Macbeth : un conte raconté par un idiot (ils sont en fait plusieurs), plein de bruit et de fureur, ne signifiant plus rien. (« It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing« ).

Reçu — 6 janvier 2026 affordance.info
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  • La forme des réseaux. Ou pourquoi je suis devenu troll officiel de Christelle Morançais sur Linkedin.
    L’affaire commence par une décision de nécropolitique prise par Christelle Morançais, la Trumpo-Thanato présidente de la région des Pays de la Loire et qui s’en va tronçonner avec jouissance et cynisme la presque totalité de tout ce qui fait lien et de tout ce qui sauve : culture, éducation, planning familial … Décision brutale qui l’installe sur le trône des aspirant.e.s à une forme assumée de brutalisme en politique. Si Woody Allen l’avait connu il aurait probablement craint que l’écoute de Wa
     

La forme des réseaux. Ou pourquoi je suis devenu troll officiel de Christelle Morançais sur Linkedin.

6 janvier 2026 à 12:25

L’affaire commence par une décision de nécropolitique prise par Christelle Morançais, la Trumpo-Thanato présidente de la région des Pays de la Loire et qui s’en va tronçonner avec jouissance et cynisme la presque totalité de tout ce qui fait lien et de tout ce qui sauve : culture, éducation, planning familial …

Décision brutale qui l’installe sur le trône des aspirant.e.s à une forme assumée de brutalisme en politique. Si Woody Allen l’avait connu il aurait probablement craint que l’écoute de Wagner ne lui donne envie d’envahir la Pologne.

Pour les avoir presque tous expérimentés, de manière constante et régulière (en « observation participante » dit-on dans le jargon des sciences), j’ai donc observé que chaque réseau social dispose de son espace propre, de sa topologie, de son rythme et de ses logiques de viralité qui sont à peu de choses près l’équivalent des rimes : ce qui se viralise est ce qui rappelle, ce qui fait écho, ce qui correspond et (se) répond, ce qui rend facile la mémorisation.

Mais cet espace, cet espace propre à chaque réseau, ce n’est pas seulement celui de ses codes de publication, pas seulement celui de ses logiques de viralité, pas seulement celui de la sociologie qui le compose (et de celles et ceux qui en sont exclus), pas uniquement de son identité structurelle fonctionnelle. Cet espace est également celui d’une affordance construite dans l’historicité de nos usages, et d’une métabolisation singulière de l’ensemble des interactions possibles, métabolisation dans laquelle le tout est bien plus que la somme de ses parties.

En plus de la question de l’affordance (capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation), on pourrait aussi rapprocher cela de la notion de « médiativité », un concept proposé par Philippe Marion et défini comme suit :

« la capacité propre de représenter […] qu’un média possède quasi ontologiquement », son « potentiel spécifique ». Selon Philippe Marion, chaque média possède « un ‘imaginaire spécifique’, sorte d’empreinte génétique qui influencerait plus ou moins les récits qu’il rencontre ou qu’il féconde ». L’auteur parle aussi de la « force d’inertie » propre à tout système d’expression, avec laquelle on ne peut faire autrement que de « négocier ». in Groensteen, Thierry. « Médiagénie et médiativité ». L’excellence de chaque art, Presses universitaires François-Rabelais, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pufr.29530.

 

Un « imaginaire spécifique« , une « sorte d’empreinte génétique » influençant plus ou moins les récits rencontrés, portés, « fécondés » (sinon féconds). Chacune et chacun d’entre vous a certainement déjà fait cette expérience. Chaque réseau dispose de cette empreinte mais il en est où elle apparaît plus forte, plus prégnante, peut-être d’ailleurs en partie parce qu’elle nous est plus étrangère, moins familière, et qu’à ce titre nous la remarquons d’emblée et davantage. LinkedIn est (pour moi) de ceux-là.

Et le rapport avec Christelle Morançais ? J’y viens.

Les médias sociaux sont des espaces et des places politiques. Et, particulièrement depuis que les conservatismes les plus chimiquement purs s’y déploient, particulièrement aussi depuis que le militantisme de droite et d’extrême droite en a fait son terreau fertile, il est vital de continuer d’y faire exister des contre-discours, des contre-récits, des « narratifs » qui proposent d’autres chemins, d’autres imaginaires. Longtemps Facebook fut l’un des réseaux les plus riches en densité pour ces luttes et joutes politiques, pour la détermination d’un espace social politique à investir et à occuper, à une échelle macroscopique (les printemps arabes, les gilets jaunes, etc.) comme à une échelle microscopique (chaque élection municipale par exemple) et interpersonnelle. Mais Facebook a beaucoup perdu en réseau social (interactions entre pairs) ce qu’il a gagné en média social nourri de contenus essentiellement générés, automatisés, publicitarisés. Même perte d’équilibre (et donc d’intérêt) du côté de X qui à l’époque de Twitter était encore fécond dans la possibilité qu’il offrait de disposer de visibilités non-nécessairement dépendantes d’un alignement idéologique avec celui de la plateforme et qui désormais se réduit à une sociologie et à des interactions tristement monochromes (et très conservatrices tendance je lève la main très haut avec le bras bien tendu mais c’est pas forcément un salut Nazi hein)

Et dans cet espace vacant, LinkedIn (depuis son rachat par Microsoft et pour différentes raisons que je vous épargne) a pris une place qu’il n’occupait pas totalement jusqu’ici. L’idée qu’il ne s’agissait pas simplement de s’y pignoler le Casual Friday ou d’y jouer l’effeuillage malaisant de la doudoune sans manche du conseil en coaching adossée au vieux slip du récit de vie de l’entrepreneur qui doute mais qui en vrai, te conseille de ne jamais douter de tes doutes, soit la version Wish de Descartes en bad trip et en fin de soirée BDE.

Et c’est là où cela devient (un peu) amusant et (un peu aussi) scientifiquement intéressant. Le moment où l’on pose cette question : que se passe-t-il si on installe dans la « forme« , dans la « sorte d’empreinte génétique« , dans l’affordance de LinkedIn, des mots, des récits, des interactions qui n’y ont usuellement aucune place ? 

C’est ce que j’ai fait dans un premier temps et sans trop y réfléchir, suite aux décisions de Christelle Mange tes Morançais qui affectèrent et continuent d’affecter tout un tas de gens que j’aime bien et avec qui je travaille et aussi et surtout tout un tas d’étudiantes et d’étudiants que je forme (et que j’aime bien aussi). Je suis allé sur son compte LinkedIn, sous chacun de ses posts et au milieu de ses habituels commenflatteurs (soit des commentateurs qui ne font que flatter) et circonstanciels thuriféraires, porter la contradiction, dire mon ire. Parfois en mode essentiellement factuel mais le plus souvent pas en mode LinkedIn c’est à dire consensuel et poli, mais plutôt en mode T & TT : Troll and Trash Talk. Et très vite, très très vite, j’ai observé avec une relative fascination et une grande délectation, observé et « ressenti » le changement de forme du réseau. Je vous explique.

Normalement, les commentaires sous un post LinkedIn classique (récit de vie, conseil en entreprenariat, et autres billevesées) empruntent une arborescence essentiellement verticale et aux embranchements binairement linéaires.

Le post LinkedIn
_____|_ 1er commentaire « wouah c’est trop bien moi aussi j’aime les doudounes sans manche »
__________I_ 1ère réponse au commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci d’aimer les doudounes sans manche et bon casual friday »

_____|_ 2ème commentaire « wouah c’est trop bien moi aussi j’aime échouer pour réussir »
__________I_ 1ère réponse au commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci d’aimer échouer pour réussir et bon casual friday »

_____|_ 3ème commentaire « wouah c’est trop bien moi aussi je kiffe d’upgrader mon potentiel »
__________I_ 1ère réponse au commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci de kiffer upgrader ton potentiel et bon casual friday »

_____|_ énième commentaire …
__________I_ 1ère réponse au énième commentaire par l’auteur du post : « Wouah merci (…) et bon casual friday »

Du vertical poli (au sens de politesse) mais aussi poli (au sens de lisse à force de fatuité génuflexitarienne). Car vous l’aurez peut-être noté mais dans l’affordance de LinkedIn, comme on s’adresse à des « postes » et à des fonctions sociales avant que de s’adresser à des individus, les échelles habituelles de courtoisie ou de simple politesse sont totalement indexées à la différence de position sociale entre les gens qui se parlent. Du coup chaque fois que quelqu’un écrit « merci » on entend le plus souvent très distinctement « merci mon maître » (et on a donc logiquement envie de gifler tout le monde)

Mais quand on change le récit de ces espaces, quand on y récite par effraction, sans même l’intention d’effrayer mais tout au contraire de seulement frayer avec d’autres que nous et que nos récits, ou quand on y entre en force brute, « Troll & Trash Talk », alors la forme du réseau, oui, elle change. Déjà parce que le centre de gravité se déplace. On fait « ratio » 🙂

Screenshot

63 097 impressions pour mon commentaire et un taux d’engagement ma foi fort respectable.
J’ai ratio Christelle Morançais sur ce coup là 🙂

C’est autour de notre effraction douce que se centre l’attention et que les habituels commenflatteurs (les commentateurs qui flattent) se muent en commenthaters (des commentateurs qui nous détestent). Bien sûr plus vous montez en niveau de trolling et plus la forme du réseau change rapidement et ostensiblement. Vous êtes soudain l’immense Patrick Dewaere dans le film « Coup de tête », pendant la scène du dîner. « Prenez donc un petit alcool, j’vous l’offre« . Chef d’oeuvre sans avoir à passer par les hors-d’oeuvre. La capture d’écran ci-dessus illustre ma maîtrise de l’art du trolling puisque les 63 000 impressions se sont essentiellement distribuées autour de gens qui ont cru soit que je légitimais la violence, soit que je voulais abolir la propriété privée. Si vous n’avez que ça à faire, allez faire un tour dans les commentaires de mon commentaire, et si – ce que je vous souhaite – vous n’avez pas que ça à faire, bah croyez-moi sur parole y’a du croquignolet.

Me voilà donc désormais au titre de ma bio LinkedIn, troll officiel de Christelle Morançais. Tadaaam.

 

L’intérêt de tout cela (indépendamment de ma propre catharsis) ?

Pendant longtemps sur le web encore jeune de l’après Google, on pratiquait le Google Bombing, forme collaborative aboutie de détournement algorithmique coordonné. Le trolling LinkedIn est certes moins universel et plus singulier mais tout aussi réjouissant. Par-delà l’anecdote il montre aussi que chaque espace numérique indépendamment de ses codes, peut devenir un rassemblement, et qu’il n’est de forme figée qui ne puisse se transformer, même légèrement, même temporairement.

Alors bien sûr le réseau comme le roseau de la fable, souvent plie et ne rompt jamais ou que très rarement. Il reprend toujours sa forme initiale et son intérêt à rétablir des verticalités fortes qui protègent des aristocraties discursives, qui, notamment sur LinkedIn sont essentiellement de petites oligarchies, ou comme le dirait le philosophe Pierre-Emmanuel Barré, « une bien belle collection de cuves à pisse. »

L’exercice a par ailleurs ses limites. Déjà parce que ça prend du temps, ensuite parce que pour qu’il réussisse pleinement il faut que d’autres qui sont un peu les mêmes que nous, nous rejoignent pour participer à ce changement de forme du réseau. Et enfin parce que globalement dans la volumétrie des échanges, la prime revient presque toujours à celui ou celle qui parle davantage qu’aux commentateurs sauf dans de rares et réjouissants cas de « ratio ».

Ce dont il faut aujourd’hui s’inquiéter, c’est certes de la coloration très à droite et conservatrice de l’essentiel des réseaux sociaux encore un peu discursifs (je place à part des biotopes comme Twitch ou Youtube qu’il est difficile d’analyser avec la même grille de lecture). Mais ce dont il faut surtout s’inquiéter, se préoccuper et donc s’occuper, c’est de l’absence d’une agora numérique publique au sein de laquelle l’ensemble des points de vue avaient une chance disons, raisonnable, de bénéficier de dynamiques de visibilité indépendamment d’une souscription financière, d’un alignement idéologique avec la plateforme ou d’une manière de surjouer les codes établis de viralité.

Vous me direz : « bah si y’a … le web. » Et je vous répondrais : « Certes, mais le rêve du web il a pris un sacré coup de pompe dans la tronche quand même. » À l’image de ce qui se joue dans les médias plus classiques ou traditionnels, les espaces numériques de discours ne fonctionnent désormais qu’en silos de viralités, en verticalités d’appartenance, en carottages sociologiques aussi denses qu’homogènes. Et la presque totale disparition du « lien » (hypertexte) dans ces espaces au profit de logiques presse-bouton autochtones rend extrêmement complexe la construction de ponts et de chemins traversants pourtant aujourd’hui plus que jamais nécessaires (nota bene : la logique de disparition du lien dont je parle fut initiée en 2010 avec la lancement du bouton Like de Facebook, souvenez-vous de l’alerte que je lançais alors …)

Alors en plus de continuer de bâtir ici avec constance et depuis 20 ans et un peu plus de 3000 articles, ces ponts à grands coups de liens, je vais aussi continuer au moins un temps d’aller occuper l’espace promotionnel de Christelle Morançais sur son réseau préféré. Les tronçonneuses à la Javier Milei dont elle rêve de faire programme sont bien moins tranchantes et efficaces lorsqu’elles tapent dans le sable. Alors soyons autant de grains de sable 😉

Eat The Rich. Miam 🙂

Reçu — 5 janvier 2026 affordance.info
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  • « Il neige. » Alors faites de vos culs des luges.
    Il neige. Ou « il va neiger ». Mais surtout c’est certain demain ou cette nuit ou dans une heure à peine, il neige. Le gars qui vous cause de ses 53 piges a grandi jusqu’à ses 17 ans dans un pays qu’on appelle les Pyrénées et où chaque hiver et plusieurs fois par semaine il fallait déblayer avec la pelle et le paternel (en vrai c’est surtout lui qui s’en chargeait) le chemin sous un mètre de neige qui menait à la départementale qui ensuite sur des routes et en lacets et en pente nous menait au c
     

« Il neige. » Alors faites de vos culs des luges.

5 janvier 2026 à 13:49

Il neige. Ou « il va neiger ». Mais surtout c’est certain demain ou cette nuit ou dans une heure à peine, il neige.

Le gars qui vous cause de ses 53 piges a grandi jusqu’à ses 17 ans dans un pays qu’on appelle les Pyrénées et où chaque hiver et plusieurs fois par semaine il fallait déblayer avec la pelle et le paternel (en vrai c’est surtout lui qui s’en chargeait) le chemin sous un mètre de neige qui menait à la départementale qui ensuite sur des routes et en lacets et en pente nous menait au collège puis au lycée. Il neigeait en hiver.

« Il neige. » Indépendamment de tout cela et de tout ce moi, la neige a toujours été un conversationnel ; un élément de nos conversations communes, parce que même à l’époque où elle n’était pas rare, même à l’époque où elle était attendue,  elle advenait et survenait soudainement, nuitamment le plus souvent ou tôt le matin derrière les vitres de nos écoles et de nos yeux encore étourdis de sommeil. Elle arrivait et tout le paysage changeait. La neige est une mutation du paysage et de l’accroche de presque tous nos sens. L’une des rares mutations de la nature qu’il nous est donné d’observer en totalité. D’abord il n’y a pas de neige, et puis on voit la neige tomber, et puis la neige est tombée et tout le paysage est changé. Et l’enfant comme l’adulte n’est attentif qu’à ce changement, qu’à cette mutation en cours sous nos yeux, comme si l’on pouvait observer en accéléré la croissance d’un arbre. Ça y est, il a neigé. Et des jeux s’y agrégeaient dont on savourait chaque moment car on en savait aussi l’éphémère : après, très vite après, il n’y aurait plus de neige mais seulement de la boue. Après la neige, après le premier jour de la neige, il y aurait le 2ème jour, celui où les transports, où l’école, où le boulot, où la vie, où nos vies reprendraient leur cours. Entendez-bien cela : seul le premier jour de neige compte. Les premières heures même. Le reste ne vaut pas mieux qu’une vieille pluie sale. La neige est aujourd’hui encore et aujourd’hui bien plus qu’hier un conversationnel. Mais elle est aussi autre chose.

« Il neige. » La neige est un exceptionnel. Parce que le dérèglement climatique et la brutalisation de nos conditions d’existence et de vie qui l’accompagne. Parce qu’il ne neige ni aussi souvent ni aussi longtemps qu’avant. Et que cet exceptionnel complète et alimente le récit déjà ancien du conversationnel. « Il neige !!! »

« Il neige. » La neige est devenue un événementiel. Par seulement parce que le conversationnel s’est nourri d’exceptionnel et que donc à elle seule la neige « serait » un événement, mais pour au moins deux autres raisons.

La première raison c’est que l’éparpillement des canaux de diffusion de l’information (médias et réseaux sociaux en tête) ont décidé de « faire » événement de … cet événement. Ils ont événementialisé la neige et même mieux (ou pire …) ils ont réussi à événementialiser l’attente de la neige, à spectaculariser l’hypothèse de la neige, à médiatiser l’absence de neige, à faire conversation de la non-neige. Car depuis maintenant presque 8 heures que tous mes réseaux sociaux sont inondés de probabilités de neige, bah il ne neige pas. Imaginez alors ce qu’il adviendra quand il aura neigé. Quand la certitude de la neige sera devenue un paysage plus qu’un présage. Adviendra un nouveau cycle conversationnel faussement exceptionnel mais qui deviendra un événementiel nouveau. « Regardez, il a neigé. »

La seconde raison c’est que là où hier la seule mesure valable était celle de la hauteur de neige (en centimètres c’était l’amorce d’un décalage, d’un retard, alors qu’en mètres c’était la confirmation d’un blocage, d’une mise à l’arrêt), aujourd’hui les mesures ont été remplacées par des métriques d’alerte. Il y a tout une batterie de cartes et de régimes d’alertes, de vigilances,  avec leurs codes couleurs, jaune, rouge, rouge vif, et le relai de ces métriques dans les matrices informationnelles qui à leur tour les conversationnalisent (« t’as vu ? on est en vigilance jaune« ), les exceptionnalisent (là où avant juste il neigeait là « t’as vu on est en vigilance jaune neige et verglas« ), qui les événementialisent (on sait comment sortir de la neige – on attend que ça fonde et on met des chaînes – mais personne ne sait vraiment quand la vigilance rouge deviendra vigilance jaune).

Que se raconte-t-il lorsque l’on ne dit plus autant ni plus simplement « il neige« ou « il va neiger » mais « nous sommes en vigilance orange neige et verglas » ? D’abord il y a de la vigilance, donc de l’inquiétude, là où il ne pourrait y avoir que … de la joie. Là où la neige n’appelle que l’observation contemplative, imaginative, ou la récréation active, il nous faudrait donc être en alerte, en vigilance. Il y a le code couleur. Orange, jaune ou rouge. Là où la neige est blanche. Il y a la qualification substantivée qui annule l’effet de la neige parce qu’elle oblige à la dissociation entre neige et verglas. Là où chacun vous dira que la neige et le verglas sont … des indissociables.

« Il va neiger. » Et l’attente est joyeuse. « Nous sommes en vigilance jaune neige et verglas. » Et l’angoisse est palpable. Une quiétude devient une inquiétude. Être en vigilance à chaque instant, à chaque présent, équivaut à une inattention au monde. On peut pas être chaque fois vigilant sans être contraint d’être inattentif à la construction de ce présent. La vigilance est une affaire et une responsabilité individuelle, qui ne nous est que « rappelée » ici, comme on rappelle à son devoir. La vigilance au présent n’est qu’une vigilance aux effets qui dépolitise la construction d’une attention aux causes.

En image ça donnerait un truc comme ça :

Nous quand on entend : « IL NEIGE. »

Nous quand on entend : « NOUS SOMMES EN VIGILANCE JAUNE ET VERGLAS. »

Demain il va neiger. Peut-être. Alors vous serez en retard au boulot. Alors vos réunions seront annulées ou basculées en visio. Alors vos cours et vos partiels seront décalés. Peut-être. Si demain il neige il n’y a qu’une chose à faire. Prenez des gants, et si vous n’en avez pas, n’en prenez pas. Ensuite balancez-vous des grandes boules de neige, si possible dans la figure, si possible pas trop tassées (c’est bien plus rigolo et efficace quand ça touche sa cible, ça explose bien mieux). Et puis trouvez un coin, un bout de champ, ou une rue en pente, et faites de vos culs vos luges.

 

 

Depuis ce matin

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  • 20 ans et 3000 articles.
    J’avoue que je ne l’avais même pas vu venir, c’est un signalement des ami.e.s de Framasoft qui a attiré mon attention sur le fait que mon dernier article était le … trois millième de ce blog. Blog ouvert en 2005, à l’occasion de mon premier poste de Maître de Conférences à l’université de Nantes, plus précisément à l’IUT de La Roche-sur-Yon. Vingt ans et trois mille articles. Hé bé. Je crois que j’ai l’âge (53 piges) de me retourner un peu sur ces vingt ans. Vingt ans et trois mille articles. Et
     

20 ans et 3000 articles.

19 décembre 2025 à 02:55

J’avoue que je ne l’avais même pas vu venir, c’est un signalement des ami.e.s de Framasoft qui a attiré mon attention sur le fait que mon dernier article était le … trois millième de ce blog. Blog ouvert en 2005, à l’occasion de mon premier poste de Maître de Conférences à l’université de Nantes, plus précisément à l’IUT de La Roche-sur-Yon.

Vingt ans et trois mille articles. Hé bé. Je crois que j’ai l’âge (53 piges) de me retourner un peu sur ces vingt ans.

Vingt ans et trois mille articles. Et avant cela une thèse avec une directrice formidable, Jo Link-Pezet, qui la première fit tomber tant de barrières, des représentations, et d’impossibles. Et qui la première posa sur moi le regard qui autorise, celui qui dit « c’est bon, tu peux y aller, cet espace est pour toi, va y porter tes idées et va y construire ta légitimité, et n’oublie pas tes combats ». Et qui en même temps m’apprit à n’être jamais dupe de tout ce qui pouvait s’y jouer de futile, de superficiel, d’artificiel et de toxique. Après cette thèse et pendant mon post-doc, la création d’un tout premier blog francophone collaboratif de veille scientifique avec les copains et copines du réseau des Urfist : « Urfist Info ». Blog depuis hébergé sur la plateforme d’OpenEdition.

Vingt ans et trois mille articles. Et 5 ou 6 livres avec, à une merveilleuse incartade près (chez Publie.net), l’autre merveilleuse chance et fidélité d’avoir eu un certain Hervé Le Crosnier qui le premier me convainquit que tout cela c’était très bien mais qu’il fallait aussi faire des livres.

Vingt ans et trois mille articles. Qui me virent toujours questionner les questions du numérique et l’écologie cognitive et informationnelle qu’il construit (ou détruit).

Vingt ans et trois mille articles. Avec quelques menaces de procès et tentatives d’intimidation (l’affaire Anne Franck notamment).

Vingt ans et trois mille articles. Et quelques renoncements, renoncement à publier dans des revues scientifiques (depuis déjà presque 10 ans), renoncement à trouver un laboratoire de recherche ailleurs qu’à quatre heures de route ou de train parce que Nantes Université a décidé (il y a déjà 10 ans) que les sciences de l’information et de la communication ne faisaient pas partie de sa « stratégie », et a laissé cela aux écoles privées qui s’en sont repues. Alors faire autrement, mais ne jamais cesser de faire. Et de la place qui est la mienne, dire, c’est faire. Alors dire.

Vingt ans et trois mille articles. Et l’octroi d’un ISSN qui est une petite fierté mal placée et essentiellement imbécile mais une petite fierté tout de même.

Vingt ans et trois mille articles. Avec très vite un éloignement des formes éditoriales historiques du « blogging », c’est à dire de simples et cours signalements de ressources vues ailleurs pour aller vers des formats plus longs. Souvent très très longs. Très.

Vingt ans et trois mille articles. Avec essentiellement des analyses, souvent denses et longues, et avec toujours le souci de d’abord organiser moi-même mon champ, mon horizon, mes lectures, ma veille, mes questionnements, et mon terrain de recherches. Et la surprise constante et renouvelée de voir l’intérêt suscité chez d’autres, universitaires, journalistes, ou d’autres rien de tout cela, d’autres, tout simplement. Avoir acquis en 20 ans et trois mille articles la certitude (et les preuves) que les textes, que mes textes, circulent et se sédimentent aussi ailleurs que sur ce blog.

Vingt ans et trois mille articles. Avec aussi des coups de gueule et des gros mots. De la colère et de l’indignation. Du trop plein. Souvent les articles les plus lus, les plus vus, les plus commentés, les plus repris mais qui représentent si peu sur les trois mille publiés, peut-être à peine une petite cinquantaine, et encore.

Vingt ans et trois mille articles. Et 5 ou 6 ministres d’état insulté.e.s mais qui, entre nous soit dit, le méritaient bien 🙂

 

Capture d’écran, autour de Novembre 2008 (via archive.org). Déjà énervé 😉

Vingt ans et trois mille articles. À construire « quelque chose ». Je confesse vingt ans après ne toujours pas savoir quoi précisément, pas vraiment une « oeuvre », pas vraiment une « présence », mais quelque chose entre les deux, en tout cas un lieu, une (safe) place, une adresse. Le vieux rêve du web.

Vingt ans et trois mille articles. Depuis l’origine sous licence Creative Commons et dont vous pouvez donc faire ce que vous voulez tant que vous me mentionnez comme auteur et n’en faites pas d’usage commercial.

Vingt ans et trois mille articles. Et au moins 4 époques du numérique traversées. Première époque. Celle où tenir un blog en étant universitaire vous ramenait mépris et quolibets. Celle où des mandarins (et pas mal de mandarines aussi) vous expliquaient que prendre ainsi la parole en ligne c’était … un suicide scientifique et d’une absence totale d’intérêt (si si je l’ai entendu j’vous jure). Deuxième époque. Celle des egotrips et classements Technorati ou Wikio des meilleurs blogueurs influents (où je figurais souvent dans un improbable top 50), de Loïc Le Meur en figure totémique de la caricature de l’entrepreneur numérique, et des invitations (que je refusais) dans divers cénacles ministériels et élyséens. C’était une époque épique (et nous n’avions déjà plus rien d’épique). Troisième époque. Celle de la normalisation, des communautés, des liens, des fils RSS et des agrégateurs, des « trackbacks », d’un écosystème vivant d’échanges du tout début et des premiers temps des réseaux sociaux avant qu’ils ne deviennent entièrement des « médias sociaux » et que tout cela ne se reconfigure entièrement. Quatrième époque. Celle aujourd’hui où si peu « tiennent » encore des blogs mais où tant d’autres vont vivre la connaissance en ligne et rendent possible son partage, sur Youtube, Instagram, Twitch, en podcast et partout finalement, dans des formes renouvelées, fécondes, stimulantes mais en lutte et en résistance contre l’écrasement de l’invisibilité et de la difficulté à donner à cela toute sa place.

Vingt ans et trois mille articles. And counting. Et des visites, et des pages « lues ». Ou en tout cas « vues ». Et 1 million (de pages vues, circa 2012). Et 2 millions (circa 2016). Et 3 millions (circa 2021). Et après j’ai arrêté de compter.

Vingt ans et trois mille articles. Cela fait 150 articles par an en moyenne. Presque un tous les trois jours. Une bonne douzaine par mois. Un vrai mi-temps en plus de tous les autres.

Vingt ans et trois mille articles. Et un déménagement. Un seul. Le nom de domaine reste le même (affordance.info) mais en Septembre 2022, changement de plateforme, et passage d’un croulant et en déshérance Typepad à un flambant WordPress porté et supporté par les copains et copines de l’indispensable association Framasoft. Merci à elles et eux.

Vingt ans et trois mille articles. Et puis surtout des rencontres, des échanges, numériques et à distance essentiellement mais tellement féconds, tellement inattendus (pour moi en tout cas). J’ai pu grâce à ce travail croiser, échanger, cheminer avant tant de gens précieux que jamais je n’aurais imaginé croiser et dont, surtout, jamais je n’aurais cru ou pu imaginer qu’ils puissent s’intéresser et apprécier ce que j’écrivais. Je ne vais pas vous les nommer toutes et tous mais hommage aux morts, et aux premiers et premières qui furent de ces rencontres, alors je pense souvent encore à Jean Véronis et à Louise Merzeau.

Vingt ans et trois mille articles. Et des cycles. L’impression de revivre des histoires déjà chroniquées, étudiées, racontées. Depuis plus de 20 ans que j’écris sur le numérique et ses enjeux, j’observe de plus en plus de récurrences. Par exemple les débats qui reviennent tous les 5 ans sur « faut-il interdire » (wikipédia, les réseaux sociaux, les écrans, l’IA …). Par exemple sur le rapport entrer le code et la loi (et comment on légifère ou pas à l’échelle internationale). Par exemple sur la question de l’anonymat en ligne. Par exemple sur le très à la mode techno-fascisme (en 2018 je décrivais un système de néo-fascisme documentaire). Par exemple sur la question, j’ai même envie de dire sur … « LA » question de la responsabilité algorithmique et l’éditorialisation (rappel : ce n’est jamais la faute des algorithmes pour la simple et bonne raison que les algorithmes sont toujours la décision de quelqu’un d’autre). Par exemple sur tout ce qui se passe aujourd’hui autour des sociétés et outils d’IA qui se nourrissent en prédation d’immenses corpus de textes sans jamais se soucier du droit d’auteur et de ce que ça change et va changer à l’échelle des industries culturelles : figurez-vous que c’est presqu’exactement la même chose que ce qui s’est passé il y a 20 ans avec l’arrivée de la numérisation des livres et le positionnement de Google sur ce marché ; bon là pour le coup l’histoire se répète d’une manière tellement troublante que je vais publier bientôt un article sur ce sujet 😉

Vingt ans et trois mille articles. C’est aussi un fichier texte (xml en fait) qui contient tout cela, et qui pèse son poids, un peu plus de 37 Mégas. Et qui est l’équivalent d’un livre de 13 047 pages. En 20 ans. Presque deux pages par jour. C’est beaucoup et si peu à la fois.

Vingt ans et trois mille articles. Une histoire commencée par ici : année 1, article 1.

Merci à toutes et tous pour l’intérêt porté. Merci surtout de vos lectures et de vos partages.

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  • Regarde les universités crever. Regarde bien.
    [je préfère vous prévenir, va y avoir des gros mots #VousÊtesPrévenus] Pourquoi à votre avis personne ne parle de la liquidation de l’université publique ? Pourquoi à chaque fois qu’une sale conne comme Christelle Morançais raconte des tombereaux de merde sur la supposée « détestation » que les universités et universitaires auraient des patrons et de l’entreprise (« En France, une certaine doxa de gauche, dominante dans la presse et à l’Université, adore détester les patrons et les entreprises« 
     

Regarde les universités crever. Regarde bien.

12 décembre 2025 à 11:13

[je préfère vous prévenir, va y avoir des gros mots #VousÊtesPrévenus]

Pourquoi à votre avis personne ne parle de la liquidation de l’université publique ?

Pourquoi à chaque fois qu’une sale conne comme Christelle Morançais raconte des tombereaux de merde sur la supposée « détestation » que les universités et universitaires auraient des patrons et de l’entreprise (« En France, une certaine doxa de gauche, dominante dans la presse et à l’Université, adore détester les patrons et les entreprises« ), pourquoi notre seule réponse c’est de l’inviter à venir voir sur place et à se sentir obligé de faire des déclarations d’amour aux patrons et aux entreprises ?

Pourquoi à chaque fois qu’une sale conne comme Laurence Garnier nous chie littéralement sur la gueule en racontant absolument n’importe quoi (« Entre le faible taux de réussite des étudiants, le gouffre financier que représentent les établissements et l’égarement idéologique de certains départements de recherche, la situation de l’université française est dramatique« ) pourquoi cela fait les gros titres des journaux (de droite) et la vérité, juste la vérité, jamais ?

Pourquoi semblons-nous si collectivement et singulièrement incapables, à chaque fois que nos fossoyeurs et fossoyeuses hurlent « oui mais c’est un coût énorme » (bah oui), de répondre autre chose que « oui mais c’est un investissement essentiel » (bah oui) ? Pourquoi ? Les universités sont plein de trucs mais bordel de merde de sa mère en tongs elles sont avant tout et par-dessus tout des lieux, des espaces de formation, de culture, de recherche indépendante, et donc d’émancipation. Et pour le reste, bouffez vos coûts et fumez vos investissements. La seule question qui tienne la route est la suivante : une société peut-elle se passer de tels lieux ? À chaque fois qu’on a répondu « oui » ou « chiche ! » ça s’est mal, très très très mal terminé.

En ce moment et dans l’attente du vote du budget de feu la start-up nation, toutes les universités sont de leur côté en train de présenter et de voter leurs budgets. Et cette année comme les précédentes mais cette année tout particulièrement, ça sent le sapin, et pas celui qu’on enguirlande et qu’on éclaire pour Noël. Alors nous sommes un certain nombre à alerter et à gueuler,  depuis des années. Depuis de longues années. Des collectifs (comme Rogue ESR) font également le taff. Les syndicats de leur côté font ce qu’ils peuvent mais vu le nombre de syndiqués dans l’ESR bon bah voilà quoi.

« Cri d’alarme », « malades », situation « d’urgence absolue », phase « critique ».

Les universités sont traitées avec le champ lexical d’un patient en fin de vie et même une demi-molle de Patrick Sébastien suscite davantage de débat public et parlementaire.

 

Source : France Info.

 

Source : TF1.

 

Source : Le Parisien.

 

Source : Le Monde.

 

On gueule, on analyse, on explique. L’année dernière à la même époque déjà je vous expliquais (avec d’autres) pourquoi nos universités étaient en grand danger. Et le scénario que j’y décrivais et que tout le monde connaît, se met inexorablement en place. En Mars 2025 et à l’occasion de la journée Stand Up For Science je rappelais (avec d’autres) que « plus de 60 universités sur les 74 que compte l’hexagone sont en situation de faillite ou de quasi-faillite (elles étaient 15 en 2022, 30 en 2023, et donc 60 en 2024 à voter un budget initial en déficit). »

Cette année il est probable que plus aucune université française ne soit en situation de voter autre chose qu’un budget initial en déficit. Je vais le répéter et le réécrire. Cette année il est probable que plus aucune université française ne soit en situation de voter autre chose qu’un budget initial en déficit. Et en déficit massif. Alors que voulez-vous que je vous dise et raconte encore ? Rendez-vous l’année prochaine sur un paysage universitaire devenu pour l’essentiel un grand cimetière ?

S’il demeure assez improbable d’envisager la fermeture totale d’universités, il est désormais absolument certain que tout un tas de formations dans tout un tas de départements universitaires seront fermées (notamment en sciences humaines et sociales). Il est désormais tout aussi certain que d’ici un an ou deux nombre de sites et campus dits « délocalisés » vont être éparpillés façon puzzle. Et il est enfin absolument certain que le tabou des frais d’inscription va sauter (il a déjà sauté dans beaucoup d’universités pour les étudiants étrangers notamment extra-communautaires). C’est une véritable boucherie. Une boucherie à bas bruit mais une boucherie quand même. Qui masque en plus de tout cela d’immenses situations de souffrance au travail (car les personnels s’y épuisent et font tout ce qu’il est possible de faire au-delà du raisonnable). Ajoutez-y l’autre grand sujet de la situations d’extrême précarité de nombre de nos étudiantes et étudiants qui est traitée avec le même soin que la grande cause nationale des violences faites aux femmes. On attend d’ailleurs avec impatience la prochaine prise de parole de Brigitte Macron nous expliquant que ces petits cons d’étudiants et ces petites connes d’étudiantes n’ont qu’à se prendre un peu en main et arrêter de chouiner.

Et si tout cela ne vous donne pas envie de tout foutre en l’air, alors allez vous-même bien vous faire cuire le cul.

Mais entendez-bien ceci. Si vous acceptez (et si nous l’acceptons aussi), que demain vous deviez payer des frais d’inscriptions pour vos gosses qui soient autres que ceux actuels (moins de 200 euros par an en cycle licence), alors après demain vous serez aussi contraints d’accepter de payer plusieurs centaines d’euros pour leur prise en charge médicale. L’université n’est pas un hors-lieu, un hors-sol, une antichambre : elle est simplement une préfiguration. La préfiguration depuis maintenant plus de quinze ans d’un projet de mise à sac programmée, méthodique, chirurgicale, appliquée, la mise à sac d’un projet de société s’articulant autour du libre accès aux savoirs, aux connaissances et à la formation pour toutes et tous.

Tout ou presque y a été mis en charpie et en concurrence. Concurrence entre chercheurs, entre laboratoires, course à la publication, course aux financements (sur projets), multiplication des agences de certification de mon cul et autres hauts conseils à l’évaluation de ce qui en sort. Et tout à été fait en parallèle pour totalement libérer la seule vraie concurrence libre et non-faussée qui vaille pour les gouvernement qui se sont succédés : celle qui permet à n’importe quelle structure privée de délivrer un pseudo-équivalent au diplôme de n’importe quelle université publique en s’exonérant de toutes les responsabilités afférentes et tout en affichant des coûts d’inscription oscillant entre l’extorsion de fonds et l’escroquerie en bande organisée.

Sous couvert d’une loi et d’une stratégie dite « d’autonomie » conçue dès le départ pour avoir statistiquement autant de chance de donner des résultats satisfaisants que la pratique de l’auto-fellation, l’état s’est désengagé de presque tout, laissant aux universités la totalité des charges et leur en ajoutant chaque année de nouvelles (hier c’était le « GVT » et l’immobilier, aujourd’hui c’est la prise en charge de la mutuelle), tout en leur demandant de faire toujours mieux, de déposer toujours davantage de projets, et de faire tout cela (sinon c’est pas drôle) « à moyens constants » et surtout surtout d’être bien concurrentielles et en adéquation avec le marché de l’emploi et avec les idées du Medef et avec l’agenda politique de ma tata Jaquie et en silence siouplé.

Et je préfère vous prévenir tout de suite, ça ne sert absolument à rien d’accepter cela tout en continuant de se pignoler sur notre exception culturelle universitaire au regard de ce qui se passe aux USA et ailleurs, parce qu’à la fin de la pignolade qui sera brève, non seulement on ne pourra plus rien pour aider ou accueillir les collègues de ces pays où toutes les nécropolitiques sont déjà actives, mais surtout nous serons dans à peu près exactement le même état qu’eux, et bien plus vite qu’on ne le croit.

La totalité de la classe politique, à part quelques frémissements du côté très (très) à gauche, a totalement laissé tombé le sujet. Ils ont même arrêté de faire semblant de s’y intéresser. L’essentiel de la gauche semble au mieux s’en agacer légèrement et le plus souvent s’en foutre totalement. Sur la base de ce silence poli ou de ces agacements feutrés, il n’est pas très compliqué pour le centre, la droite et l’extrême-droite de bien se faire entendre en articulant avec leur bouche toutes les débilités et contre-vérités habituelles qui ne devraient avoir vocation qu’à sortir de leurs culs.

Faut dire que de notre côté et du côté des présidences universitaires qui se réveillent aujourd’hui avec les doigts qui puent, elles ont été promptes à oublier toutes les alertes envoyées concernant leur capacité à s’endormir avec le cul gui gratte. Elles ont fait à peu près tout ce qu’il ne fallait pas faire : créer d’immenses bateaux ivres en fusionnant différents et (déjà trop) grands établissements, tenter des PPPP (Putains de Partenariats Publics Privés) qui les ont éloigné d’un socle de valeurs hors lesquelles il est de plus en plus compliqué de s’affirmer comme garant d’une forme aboutie de service public, accepter docilement des réformes (notamment au niveau du cycle licence, notamment au niveau de la formation des professeurs) dont chacun voyait bien qu’elles ne poursuivaient que l’objectif de faire du chaos le mode de management le plus abouti possible. Elles ont été (les présidences d’université) si souvent à genoux quand si souvent nous les attendions debout devant l’ensemble des violences politiques et insitutionnelles qui leur étaient faites, que leurs bourreaux eux-mêmes se sont sentis autorisés à leur administrer double dose de pénitence. Elles ont cru et adhéré au mirage libéral, elles ont alimenté et construit le naufrage managérial, elles paient aujourd’hui la note et autant vous dire que du côté du ministère ils regardent ça et s’en délectent : c’est festival.

Et puis surtout, comme je l’écrivais plus haut, les universités ont été tellement abandonnées du discours, du soutien et du paysage public. Chaque parent est prêt à se mobiliser contre la fermeture d’une classe dans l’école de son enfant, chaque parent a déjà manifesté contre les classes surchargées. Mais quel parent est aujourd’hui prêt à se mobiliser contre la violence faite aux universités et aux étudiant.e.s qui les peuplent et qui sont aussi ses enfants ? Vous me direz que les universités accueillent des jeunes majeurs et que c’est à elles et eux de se mobiliser. Ils et elles l’ont fait. Mais là encore, ils et elles ont tellement pris de coups de taser et de lacrymos, ils et elles ont été tellement isolés quand ils et elles se sont mobilisés, et surtout ils et elles sont dans des situations de précarité et de fragilité (mentale, alimentaire, sociale) telles que malgré les grands discours, plus aucun universitaire sérieux ne peut s’étonner de la radicalité de certains et de la résignation de tous les autres. Car le projet libéral de mise à sac de l’université publique s’accompagne du même projet d’effondrement de toutes les aides et politiques publiques et sociales d’aide à la jeunesse. Sinon comment expliquer que chaque campus se soit aujourd’hui transformé en succursale des restos du coeur ? Sinon comment expliquer qu’il faille plus de 6 mois pour obtenir un rendez-vous psy quelque soit le niveau d’alerte et d’urgence ?

Rien. Rien de décent en démocratie dans la 6ème puissance économique mondiale ne peut justifier tout cela. Absolument rien. Sinon le projet d’une longue liste de sales cons et de sales connes de construire les conditions de cet inexorable effondrement.

[Mise à jour du soir] Et les prochaines « assises » promises en urgence par le dernier ministre en date (Philippe Baptise) n’y changeront rien. Ministre qui, rappelons-le, il y a quelques semaines encore se signalait par son extraordinaire acuité d’analyse indiquant notamment à propos de la situation financière des universités que bon ben « c’est pas Zola non plus » (sic). Et qui donc deux semaines plus tard, hashtag cohérence, décide de faire des grandes assises de la crise du financement des universités.

C’est marrant (non) parce que Zola, il écrivait déjà en 1867, dans Thérèse Raquin, le bilan du second quinquennat d’Emmanuel Macron : « Lorsque l’avenir est sans espoir, le présent prend une amertume ignoble. »

 

 

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  • 83% des femmes victimes de viol sont des sales connes (selon Brigitte Macron).
    La dernière fois que l’injure avait fait irruption dans le champ politique français et même francophone (en tout cas, à ma connaissance), c’était dans la bouche de Sarko président en 2008, lorsqu’en déplacement au salon de l’agriculture et en réponse à un passant qui refusait de lui serrer la main il lui envoyait son désormais (tristement) célèbre : « casse toi pauv’con« . Dix-sept ans plus tard (2025), c’est cette fois la « première dame », Brigitte Macron, qui dans une séquence tout à fait off
     

83% des femmes victimes de viol sont des sales connes (selon Brigitte Macron).

9 décembre 2025 à 11:57

La dernière fois que l’injure avait fait irruption dans le champ politique français et même francophone (en tout cas, à ma connaissance), c’était dans la bouche de Sarko président en 2008, lorsqu’en déplacement au salon de l’agriculture et en réponse à un passant qui refusait de lui serrer la main il lui envoyait son désormais (tristement) célèbre : « casse toi pauv’con« .

Dix-sept ans plus tard (2025), c’est cette fois la « première dame », Brigitte Macron, qui dans une séquence tout à fait officielle mais éditorialisée comme étant « Off », se fend d’un « S’il y a les sales connes, on va les foutre dehors. » En référence aux militantes féministes manifestant à l’entrée des spectacles de l’acteur Ary Abittan accusé de viol (et qui a bénéficié d’un non-lieu).

 

 

Cette polémique intervient dans un contexte où la « grande cause » du 1er quinquennat Macron était celle de la lutte contre les violences faites aux femmes. Et où donc la dernière grande causerie de son 2nd quinquennat est de lutter contre les sales connes qui font rien qu’à embêter Gérard (Depardieu), Ary (Abittan), et les autres.

Un contexte dans lequel, également, de Darmanin à Hulot et jusqu’à Depardieu, Emmanuel Macron a toujours entretenu une posture a minima problématique dans le soutien affiché à ses amis, ministres ou figures emblématiques de la nation plutôt qu’à la présomption d’innocence et à la parole des femmes victimes.

Un contexte, enfin, où la parole de Brigitte Macron est toujours en arrière-fond polluée par l’ensemble des saloperies et calomnies sur sa supposée véritable identité de genre. Du coup au moment où j’écris cet article (vit’fait entre deux cours et réunions le matin du 9 décembre) je suis prêt à parier sur le fait que dès ce soir certains éditos traiteront cette prise de parole (qui reste fondamentalement inacceptable) sous l’angle pervers du « vous voyez, elle dit tout haut ce que plein de mâles s’imaginant dominants pensent tout bas« , ce qui sera suffisant pour que le discours d’escorte des médias sociaux fasse le reste et mobilise les signifiés retors et dégueulasses du « bah en fait si elle parle comme un homme c’est bien que …« .

Depuis 2008, depuis le « casse-toi pauv’con » du premier président délinquant emprisonné de la république française, la vie autant que la parole politique se sont, partout dans le monde, brutalisées. Les injures et insultes sont devenues la rhétorique d’une audience garantie pour tout un ensemble d’hommes et de femmes politiques (mais davantage des hommes quand même) qui oscillent entre autoritarisme et illibéralisme dans la mouvance de théoriciens de l’extrême-droite comme Steve Bannon à sa grande époque, qui recommandait « d’inonder la zone de merde« . Injures et insultes dans la parole politique et le débat public ne sont que deux des innombrables robinets qui permettent à cette inondation de se déclencher ou de se perpétuer.

« On se traite de con à peine qu’on se traite » écrivait Claude Nougaro. Et sans cesse tombent de nouvelles barrières de ce qui était un indicible en politique, le recours à l’injure et à l’insulte publique.

Si le sujet n’était pas aussi grave, si les chiffres n’étaient pas ce qu’ils sont, s’il n’y avait pas une tentative de viol toutes les deux minutes et trente secondes en France, si plus d’une femme sur deux en France et plus de six jeunes femmes sur dix n’avaient pas déjà été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle au moins une fois dans leur vie, et si 86% des plaintes pour viol n’étaient pas classées sans suite et s’il n’y avait donc pas au moins 86% de femmes se rangeant dans la catégorie Macroniste de « sales connes », alors on pourrait recourir à l’analyse linguistique et étymologique. Alors on pourrait parler de l’origine du mot « con », qui est aussi l’origine du monde et pas que chez Courbet ; alors on pourrait évoquer à ce que cela renvoie et mobilise comme renversement de stigmate au carré, quand une femme (a fortiori désignée comme « la première ») l’adresse à d’autres femmes (victimes et/ou militantes) en déclinant l’insulte d’une désignation vulgarisée de la source même des agressions dont elles sont victimes, et pour le coup littéralement salies. « Sales connes » c’est dans le langage, une injure au carré et une violence au cube.

Il est de toute façon déjà trop tard. La séquence médiatique est déjà passée en mode tambours et trompettes. Et quoi que l’on pense du fond, dans la forme tout s’y prête, tout est éditorialisé pour que tout s’emballe car tous les codes de l’emballement viral sont présents dans un écosystème informationnel qui est en prédation constante du moindre de ces signaux (le faux « off », la surface publique des gens en présence, leur propre storytelling, la fausse polémique entre respect d’une décision de justice et droit de manifester, le refus de formuler des excuses claires – officiellement il paraît qu’elle ne faisait que condamner un mode d’action, et bien sûr l’effet Streisand puisque certains ont cru bon de dépublier la vidéo en question en imaginant qu’ainsi elle allait disparaître totalement).

Alors pourquoi prendre (ou perdre) le temps de consigner tout cela par écrit dans cet article ? Parce qu’une chose me frappe à la (re)lecture récente d’un fragment de Deleuze à propos de ce que c’est qu’être de gauche (et non je ne vous parle pas du classique « Être de gauche c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c’est l’inverse« ).

Ce passage de Deleuze voilà longtemps que je voulais vous en parler et le consigner ici. Il me fallait une occasion que Brigitte Macron vient de me fournir. Ce passage de Deleuze c’est l’explication la plus profonde et la plus juste de la raison pour laquelle ni Brigitte Macron ni Emmanuel Macron (ni tant d’autres) n’ont jamais été et ne seront jamais de gauche et sont bien authentiquement de droite mais d’une droite qui quoi qu’elle en dise ne sera jamais en capacité de faire aux femmes la place qui devrait être la leur dans notre société c’est à dire à égalité de devenir et de puissance.

Vous me direz qu’il n’était pas besoin du recours à Deleuze pour parvenir à dresser ce constat. Je vous le concède aisément. Quoique. Lisez ci-dessous. Surtout lisez le dernier paragraphe que je souligne. Et reparlons-en après.

 « Si on me disait : « comment définir être de gauche » ? ou « comment définir la gauche » ?. Je le dirais de deux manières. Il y a deux façons.
C’est, d’abord, une affaire de perception.(…) En effet, être de gauche, c’est savoir que les problèmes du tiers monde sont plus proches de nous que les problèmes de notre quartier. C’est vraiment une question de perceptions. Ce n’est pas une question de belle âme ! C’est ça, d’abord, être de gauche, pour moi.

Et deuxièmement, être de gauche, c’est être par nature – ou plutôt devenir, c’est un problème de devenir -. C’est : ne pas cesser de devenir minoritaire. (…) Or, la majorité est par nature l’ensemble qui, a tel moment, réalisera cet étalon, c’est-à-dire l’image sensée de l’homme adulte, mâle, citoyen des villes. Si bien que je peux dire que la majorité, ça n’est jamais personne. C’est un étalon vide. Simplement, un maximum de personnes se reconnaissent dans cet étalon vide. (…) Alors, les femmes vont compter et vont intervenir dans la majorité ou dans des minorités secondaires, d’après leur groupement par rapport à cet étalon. Mais à côté de ça, il y a quoi ? Il y a tous les devenirs qui sont des devenirs minoritaires ! Je veux dire: les femmes, ce n’est pas un acquis. Elle ne sont pas femmes par nature. Les femmes, elles ont un devenir femme. Du coup, si les femmes ont un devenir femme, les hommes aussi ont un devenir femme. On parlait tout à l’heure des devenirs animaux. Les enfants, il ont un devenir enfant. Ils ne sont pas enfants par nature. Tous ces devenirs-là sont des devenirs minoritaires.

(…) L’homme mâle adulte, il n’a pas un devenir. Il peut devenir femme, alors il s’engage dans les processus minoritaires. La gauche, c’est l’ensemble des processus de devenir minoritaires. Donc, je peux dire, à la lettre : la majorité c’est personne, la minorité c’est tout le monde. C’est ça, être de gauche : savoir que la minorité, c’est tout le monde. Et que c’est là que se passent les phénomènes de devenir.« 

 

Alors d’abord il faut remercier les militantes de Nous Toutes et toutes les autres militantes aussi. D’être toujours là pour rendre sensibles ces processus de devenir.

Le sale con s’est finalement cassé (ou il a fait 3 semaines de prison, on ne sait plus très bien). Les sales connes, elles, continuent de résister, de parler, et de faire exister l’indicible, l’injustifiable et l’in-justiciable qui accompagne ces violences. Et pendant qu’un nombre considérable de gros cons et de grosses connes sont au pouvoir, ou à ses portes, c’est bien là l’essentiel.

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  • La ma’yonnaise est dans la sauce.
    Depuis maintenant 4 ans, il y a un petit être fragile qui m’occupe au moins une des 7 journées que compte chaque semaine. Ce petit être fragile je vous en ai déjà parlé ici de temps en temps, pour vous en expliquer l’intérêt, l’enjeu, mais aussi le risque face à l’abandon de certain.e.s très vilaines politiques de droite ou d’autres vilains sans scrupules. Ce petit être c’est une association, c’est une épicerie solidaire pour les étudiant.e.s, c’est la Ma’Yonnaise épicerie. Bah les ami.e.s, figu
     

La ma’yonnaise est dans la sauce.

19 novembre 2025 à 13:07

Depuis maintenant 4 ans, il y a un petit être fragile qui m’occupe au moins une des 7 journées que compte chaque semaine. Ce petit être fragile je vous en ai déjà parlé ici de temps en temps, pour vous en expliquer l’intérêt, l’enjeu, mais aussi le risque face à l’abandon de certain.e.s très vilaines politiques de droite ou d’autres vilains sans scrupules.

Ce petit être c’est une association, c’est une épicerie solidaire pour les étudiant.e.s, c’est la Ma’Yonnaise épicerie. Bah les ami.e.s, figurez-vous que la Ma’Yonnaise est dans la sauce. Bien sûr on va rien lâcher. Mais comme tant d’autres associations, des géants comme les Restos du Coeur ou la Banque Alimentaire jusqu’aux associations presqu’invisibles qui chaque jour oeuvrent en silence (nous par exemple on bosse, entre autres, avec DLC Bocage Vendéen qui nous apporte fruits et légumes à donner à nos bénéficiaires), et en passant par l’indispensable mais pourtant toujours menacé Planning Familial, comme tant d’autres associations, « rien lâcher » ça veut dire faire appel à vous toutes et tous.

Alors si vous avez 5 minutes et un peu (ou beaucoup) de thune, de caillasse, de moula, de fric, de blé, d’oseille, d’artiche, de grisbi ou de pèze vous pouvez nous aider. Oui. En nous filant de la thune de la caillasse de la moula du fric de l’oseille de l’artiche du grisbi ou du pèze.

Ou alors (ce sera déjà pas mal) en partageant ce communiqué de presse (ci-dessous). En le partageant (c’est mieux) auprès de vos ami.e.s, réseaux et communautés doté.e.s de davantage de thune, de caillasse, de moula, de fric, de blé, d’oseille, d’artiche, de grisbi ou de pèze que vous 🙂

On lâche rien. De toute façon on lâchera rien quoi qu’il arrive. Parce que mettre le début du commencement d’un putain d’orteil dans ce genre d’association c’est taper dur dans une réalité qui te fait immédiatement et irrévocablement comprendre que si nous on lâche, que si ça, ça lâche, alors tout lâchera. Parce que pour beaucoup, pour beaucoup trop de gens, il n’y a plus que ça qui tient et qui les fait tenir. Et que cela nous lie, immédiatement, irrévocablement.

Merci à toutes les étudiantes et étudiants qui depuis 4 ans font tourner ça avec nous (sans vous tout ça n’aurait aucun sens). Merci à la copine formidable qui a eu l’idée de ce projet (elle s’appelle Sandrine), et merci à l’autre copine formidable qui a dit « bah oui » et qui fait trio avec nous depuis le début (elle s’appelle Cécile). Merci à toutes celles et ceux qui sont déjà venus nous filer un coup de main pour ranger, décharger, distribuer, merci à celles et ceux qui dès le début nous ont aidé, un peu ou beaucoup, et merci à vous qui déjà avez donné soit du temps soit de l’argent, soit simplement de l’attention. Ah et puis aussi, merci à toi l’iroquois. Merci aussi à tous les gosses, des îles Maudites jusqu’à l’Ecosse. Merci à vous tous les zazous, merci à la jeune garde rouge. Merci à tous les « camawades », merci à toutes les mères qui gueulent. Merci Jeunesse du monde entier.

Merci tout le monde.

On lâche rien. Et c’est aussi grâce à vous 🙂

[ Le même en pdf -> CP Mayo – officiel ]

 

 

 

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  • Internet en décomposition : comment l’IA achève le rêve du web libre.
    J’étais donc l’autre jour (mercredi) convoqué Au Poste chez le camarade David Dufresne pour une petite causerie autour de mon article sur le web pourrissant et l’IA florissante. L’émission est disponible gratuitement (grâce aux abonné.e.s de la chaîne, abonnez-vous si vous le pouvez). Cela dure un peu plus d’une heure, ça cause IA, web, indépendance, Bourdieu, distinction et plein d’autres choses encore. C’est dispo sur Youtube et Peertube. Dans tous les cas, rendez-vous Au Poste aussi souvent q
     

Internet en décomposition : comment l’IA achève le rêve du web libre.

15 novembre 2025 à 09:01

J’étais donc l’autre jour (mercredi) convoqué Au Poste chez le camarade David Dufresne pour une petite causerie autour de mon article sur le web pourrissant et l’IA florissante. L’émission est disponible gratuitement (grâce aux abonné.e.s de la chaîne, abonnez-vous si vous le pouvez). Cela dure un peu plus d’une heure, ça cause IA, web, indépendance, Bourdieu, distinction et plein d’autres choses encore. C’est dispo sur Youtube et Peertube. Dans tous les cas, rendez-vous Au Poste aussi souvent que vous le pourrez.

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  • Journée APDEN
    J’ai le plaisir et l’honneur d’être invité mardi prochain (18 Novembre) aux journées professionnelles de l’APDEN (Association des Professeurs Documentalistes de l’Education Nationale) pour y parler (en bonne compagnie) des enjeux liés à la modération, mais plus globalement à la circulation des idées, des faits ety des opinions, sur les réseaux et médias sociaux. Une captation vidéo sera organisée, j’ignore si elle sera ensuite accessible publiquement mais si tel est le cas, je vous en donnerai b
     

Journée APDEN

10 novembre 2025 à 10:30

J’ai le plaisir et l’honneur d’être invité mardi prochain (18 Novembre) aux journées professionnelles de l’APDEN (Association des Professeurs Documentalistes de l’Education Nationale) pour y parler (en bonne compagnie) des enjeux liés à la modération, mais plus globalement à la circulation des idées, des faits ety des opinions, sur les réseaux et médias sociaux.

Une captation vidéo sera organisée, j’ignore si elle sera ensuite accessible publiquement mais si tel est le cas, je vous en donnerai bien sûr le lien.

 

Reçu — 9 novembre 2025 affordance.info
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  • Convoqué au poste …
    Je suis convoqué au poste, ce mercredi à 9h. Mais je vous rassure, Christelle Morançais n’y est pour rien. Et c’est avec plaisir que je me rends à la convocation de David Dufresne. On va causer autour de mon dernier article, des IA, du web et des plateformes, et des horizons de discours et de société que tout cela dessine … ou efface. Rendez-vous mercredi 9h en direct.      
     

Convoqué au poste …

9 novembre 2025 à 14:24

Je suis convoqué au poste, ce mercredi à 9h. Mais je vous rassure, Christelle Morançais n’y est pour rien. Et c’est avec plaisir que je me rends à la convocation de David Dufresne. On va causer autour de mon dernier article, des IA, du web et des plateformes, et des horizons de discours et de société que tout cela dessine … ou efface.

Rendez-vous mercredi 9h en direct.

 

 

 

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  • A lire sur AOC : Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s’est déplacée.
    Comme je le fais depuis quelques temps, certains de mes textes sont initialement publiés dans la revue AOC avant d’être republiés ici en version gratuite après embargo de 2 mois (sachant qu’AOC vous offre un article par mois gratuitement en échange de votre adresse mail). Mon dernier texte s’intitule « Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s’est déplacée. » Il est disponible sur AOC depuis le 20 octobre 2025 (et sera donc republié ici fin décembre). C’est un texte as
     

A lire sur AOC : Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s’est déplacée.

9 novembre 2025 à 08:17

Comme je le fais depuis quelques temps, certains de mes textes sont initialement publiés dans la revue AOC avant d’être republiés ici en version gratuite après embargo de 2 mois (sachant qu’AOC vous offre un article par mois gratuitement en échange de votre adresse mail).

Mon dernier texte s’intitule « Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s’est déplacée. » Il est disponible sur AOC depuis le 20 octobre 2025 (et sera donc republié ici fin décembre). C’est un texte assez long et assez dense qui propose plusieurs concepts (celui de technorrhée, celui « d’assemblages machiniques informationnels », et quelques autres encore), travaille plusieurs aspects de l’IA au travers des différents générateurs (de texte, d’image, de vidéo), qui revient aussi sur les cadres discursifs et langagiers qui se trouvent bousculées et remodelés et tente de replacer ces dernières évolutions dans le temps long des espaces discursifs en ligne, qui ont, depuis l’invention des plateformes de médias sociaux, toujours été davantage astreignants que libératoires. Parmi quelques-uns des aspects développés dans ce texte, je vous livre ici deux courts extraits qui, je l’espère, vous donneront envie de lire l’ensemble sur AOC (et de vous y abonner, c’est un espace de réflexion et de respiration aussi salutaire que nécessaire dans l’époque actuelle).

Extrait 1.

« Il y a deux niveaux différents sur lesquels penser la complexification de nos anciennes heuristiques de preuve. D’abord la documentation récréative, ludique ou fictionnée du monde : l’enjeu est alors celui de la dissimulation ; il faut soit faire en sorte que le destinataire ne voit pas la simulation, soit qu’elle se dise pour ce qu’elle est (un « dit » de simulation) et qu’elle suscite l’étonnement sur sa nature. Et puis il y a la documentation rétrospective de tout ce qui fait histoire dans le temps long ainsi que celle qui concerne l’actualité. C’est alors l’exemple de la vidéo du SIG que j’évoquais plus haut, où le moindre casque à pointe nous fait basculer de l’ahurissement à l’abrutissement.

On croit souvent – et l’on s’abrite derrière cette croyance – que chaque simulation, chaque nouvelle production documentaire générée par intelligence artificielle, ajoute au réel. C’est totalement faux. Chaque nouvelle simulation enlève au réel. Parce que le réel historique n’est pas un réel extensible : il peut se nourrir de représentations historiques mouvantes au gré de l’historiographie et de l’émergence de preuves ou de témoignages, mais chaque nouvelle génération de ce réel historique potentiel va venir se sédimenter dans l’espace public mémoriel dont la part transmissible est extrêmement ténue et s’accommode mal d’effets de concurrences génératives. La question, dès lors, n’est pas tant de condamner les utilisations imbéciles ou négligentes de technologies d’IA pour illustrer un fait historique mais, par exemple, de savoir comment mieux rendre visible et faire pédagogie de la force incroyable d’authentiques images d’archives.

Nos imaginaires sont des réels en plus. Les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins.

(…) Il est en train de nous arriver exactement la même chose avec l’ensemble de l’actuelle panoplie des artefacts génératifs disponibles, de Genie 3 à ChatGPT5 : nous ne multiplions pas nos capacités collectives à faire récit (que ces récits soient imaginaires, réels ou réalistes et que leur support premier soit celui du texte, de l’image ou de la vidéo), nous les standardisons et nous nous enfonçons dans des dynamiques de reproduction qui se nourrissent de toutes les formes possibles de confusion ; une confusion entretenue par des formes complexes d’indiscernabilité qui tiennent à l’immensité non auditable des corpus sur lesquels ces IA et autres artefacts génératifs sont « entraînés » et ensuite calibrés.

 

Extrait 2.
À propos de ce que je nomme « Assemblages machiniques informationnels »

L’arrivée des artefacts génératifs ajoute une dimension nouvelle et passablement problématique au tableau contemporain de la fabrication de nos croyances et adhésions. Jusqu’ici, moteurs de recherche et réseaux sociaux jouaient sur le levier déjà immensément puissant de leurs arbitraires d’indexation et de publication (le fait de choisir ce qu’ils allaient indexer et/ou publier) ainsi que sur celui, tout aussi puissant, de la hiérarchisation et de la circulation (viralisation) de ce qui pouvait être vu et donc en creux de ce qu’ils estimaient devoir l’être moins ou pas du tout.

Choisir quoi mettre à la « Une » et définir l’agenda médiatique selon le vieux précepte de « l’agenda setting » qui dit que les médias ne nous disent pas ce qu’il faut penser mais ce à quoi il faut penser. Ce principe premier de l’éditorialisation se double, avec les artefacts génératifs conversationnels à vocation de recherche, d’une capacité à produire des sortes d’assemblages machiniques informationnels, c’est à dire des contenus uniquement déterminés par ce que nous interprétons comme un « devenir machine** » en capacité de « phraser » les immenses bases de données textuelles sur lesquelles il repose. Des machines à communiquer mais en aucun cas, comme le souligne aussi Arthur Perret, en aucun cas des machines à informer.

** [ce « devenir-machine » est à lire dans le sens du « devenir-animal » chez Deleuze et Guattari : « le “devenir-animal” ne consiste pas à “imiter l’animal, mais d’entrer dans des rapports de composition, d’affect et d’intensité sensible” ».]

Ce concept d’assemblage machinique informationnel me semble intéressant à penser en miroir ou en leurre des agencements collectifs d’énonciation théorisés par Félix Guattari. D’abord parce qu’un assemblage n’est pas un agencement. Il n’en a justement pas l’agentivité. Il n’est mû par aucune intentionnalité, par aucun désir combinatoire, calculatoire, informationnel, communicationnel ou social. Ensuite parce que la dimension machinique est antithétique de la dimension collective, elle en est la matière noire : ChatGPT (et les autres artefacts génératifs) n’est rien sans la base de connaissance sur laquelle il repose et les immenses réservoirs de textes, d’images et de contenus divers qui ont été, pour le coup, assemblés, et sont l’oeuvre de singularités fondues dans un collectif qui n’a jamais été mobilisé ou sollicité en tant que tel. Enfin, l’information est ici un degré zéro de l’énonciation. L’énonciation c’est précisément ce qui va donner un corps social à ce qui étymologiquement, a donc déjà été « mis en forme » (in-formare) et se trouve prêt à être transmis, à trouver résonance. ChatGPT est l’ombre, le simulacre, le leurre d’une énonciation. Et cette duperie est aussi sa plus grande victoire.

La question du langage s’est déplacée. Un grand déplacement. Quelque chose qui n’est plus aligné entre le territoire du monde et la langue qui en est la carte.

La suite ici :

 

Reçu — 2 novembre 2025 affordance.info
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  • Le web pourrissant et l’IA florissante. Si nous sommes le bruit, qui sera la fureur ? 
    Chapitre 1er. Le web pourrissant et l’IA florissante. Nos espaces discursifs en ligne, nos médias sociaux, sont déjà largement contaminés de contenus entièrement générés par IA. Les proportions peuvent varier d’un média à l’autre mais il s’agit de bien plus qu’une simple tendance, il s’agit de l’aboutissement d’un changement complet de paradigme. Après avoir été acteurs et actrices de la production de contenus, après avoir été essentiellement spectateurs et spectatrices de contenus publiés par d
     

Le web pourrissant et l’IA florissante. Si nous sommes le bruit, qui sera la fureur ? 

2 novembre 2025 à 09:41

Chapitre 1er.
Le web pourrissant et l’IA florissante.

Nos espaces discursifs en ligne, nos médias sociaux, sont déjà largement contaminés de contenus entièrement générés par IA. Les proportions peuvent varier d’un média à l’autre mais il s’agit de bien plus qu’une simple tendance, il s’agit de l’aboutissement d’un changement complet de paradigme. Après avoir été acteurs et actrices de la production de contenus, après avoir été essentiellement spectateurs et spectatrices de contenus publiés par d’autres que nous appartenant à différents sphères « d’influence » ou de médias, nous sommes aujourd’hui entrés dans une ère où des contenus produits par des IA phagocytent et recouvrent la quasi-totalité des contenus qui nous sont proposés. Il ne s’agit pas ici de rejoindre la théorie conspirationniste du « Dead Internet » selon laquelle les bots seraient en charge et à l’origine de la totalité du trafic en ligne ainsi que des contenus produits afin de mettre l’humanité sous coupe réglée, mais de constater que les bots et les contenus générés par IA … sont désormais à l’origine d’une majeure partie du trafic en ligne des des contenus produits. Pas de complot donc mais une question : que peut-il se produire dès lors que la réalité de nos espaces informationnels et discursifs en ligne est effectivement majoritairement produite par des bots et des IA. Bref, le pitch d’un excellent bouquin : « Les IA à l’assaut du cyberespace : vers un web synthétique. » Et sans divulgâcher la suite de cet article, il est évident qu’il ne peut pas en sortir grand chose de bon.

D’autant que ces contenus générés par IA et autres artefacts génératifs, sont devenus un nouvel horizon du capitalisme sémiotique et que la totalité de nos ectoplasmiques plateformes sociales annoncent vouloir s’y engouffrer, et s’y engouffrer massivement. Le groupe de Mark le Mascu annonce ainsi le lancement de Vibes, qui va se présenter comme un fil (feed) présentant uniquement des vidéos créées par IA (et par d’autres que nous parce qu’une fois qu’on aura fait joujou 5 minutes avec on se contentera de faire défiler). Le phénomène de « Slop AI » devient non plus un « encombrement » ou une « bouillie » numérique mais une ligne éditoriale revendiquée. De son côté, Singularity Sam (Altman) annonce le lancement de devinez quoi ? Bah oui, un réseau social sur le modèle de TikTok et entièrement dédié aux contenus vidéos générés par IA (des contenus directement issus de Sora, la plateforme de génération de vidéos par IA d’Open AI, ou comme on dit dans le milieu des égoutiers et autres fabriquants de pompes à merde, « Garbage In, Garbage Out« ). Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si au début des années 2000 avec l’explosion du Spam (contenus, souvent publicitaires, non sollicités et invasifs) on avait dit « Oh vazy c’est cool, on va mettre en avant le Spam, on va faire des médias avec juste du Spam dedans« . La seule différence c’est qu’aujourd’hui le Spam du Slop (vous suivez ?) est essentiellement constitué d’animaux mignons et autres contenus suffisamment débiles pour être consommés rapidement et à coût cognitif nul, et suffisamment « engageants » pour nous faire croire qu’on ne perd pas totalement nos vies à regarder des trucs débiles. Et ce n’est pas près de s’arrêter, car pour l’instant en tout cas, la production de ces contenus « Slop » est une manne financière conséquente, car ces VAAC (Vidéos Artificielles A la Con, bah quoi moi aussi j’acronymise si je veux), car ces VAAC ** disais-je sont certes tout aussi répétitives et ennuyeuses que d’autres avant elles, mais elles agrègent un grand nombre de vues, et donc de monétisation, et beaucoup de Youtubeurs et Youtubeuses s’en frottent déjà les mains.

** Sur Mastodon, le camarade Tristan Nitot propose le concept de VACCUM : « Vidéos Artificielles à la Con Universellement et Uniformément Merdiques. »

Pour l’instant uniquement disponibles aux US, ces applications ont pu être testées, notamment par Michaël Szadkowski de l’équipe Pixels du Monde :

Le 7 octobre, entouré de collègues curieux, nous découvrons, entre amusement et effarement, la réalité concrète de ces deux applications. Un chat faisant du skateboard. Un lion jouant du djembé. Jésus câlinant un enfant. Une grand-mère en roue arrière sur une Harley.

Défile sous nos yeux une forme de reconnaissance du « brainrot » (abrutissement numérique) et autre « slop » (contenus IA de faible qualité et produits à la chaîne) qui prospéraient jusqu’ici à la marge des réseaux. Ici, ces formats sont pleinement assumés, une nouvelle forme de divertissement, d’expérience collective – et de source de revenus, de l’aveu même de Sam Altman, le PDG d’OpenAI.

 

Par-delà la facilité de générer ces vidéos sur la base d’un simple prompt, par-delà les fonctionnalités de mise en scène de soi dans lesdites vidéos au moyen d’une fonction « caméo » vous permettant de vous ajouter (votre avatar en tout cas) au coeur de n’importe quelle scène, et par-delà l’immensité subséquente des problèmes que cela peut poser selon les usages – et les âges – de celles et ceux qui utiliseront ces fonctions, c’est le sentiment qu’après plus d’un quart de siècle d’internet « grand public » nous n’avons rien compris, ou qu’en tout cas les propriétaires de ces plateformes n’ont rien appris, car comme le relate encore Michaël Szadkowski  :

Rapidement, sans même parler de la culpabilité liée au bilan carbone de nos expériences, les problèmes s’accumulent. Générer une version obèse, plus maigre ou plus musclée de mon caméo a été un jeu d’enfant. De même que de me faire tenir des propos ou des gestes condamnés par la loi, de faire de la pub de services douteux ou de danser avec une célébrité sulfureuse. On devine aussi les immenses problèmes à venir en termes de détournements. Surtout que la plupart des vidéos générées dans les brouillons d’un utilisateur peuvent être téléchargées, sauf quand elles contiennent un caméo de quelqu’un d’autre.

 

Si besoin, croisez aussi cela avec les récentes annonces d’Open AI de permettre à ChatGPT d’avoir des conversations « érotiques », et avec les révélations sur le fait que le groupe Méta entraîne ses modèles d’IA à des conversations érotiques avec des mineurs** et vous aurez une idée à peu près exacte de l’irresponsabilité autant que du cynisme le plus crasse des dirigeants de ces plateformes.

** à ce propos je vous invite à lire l’enquête de Reuters qui a rendu publics des documents internes dans lesquels les limites de « l’acceptable » sont définies face à des prompts dans lesquels une petite fille de 8 ans se dénude (enlève son t-shirt) devant l’écran et demande à l’assistant IA son ‘avis’, ou cet autre exemple dans lequel le prompt consiste à demander d’argumenter sur le fait que les noirs seraient plus cons que les blancs (sic). Dans tous les cas, les réponses jugées et définies comme « acceptables » par le groupe Méta permettent de mesurer toute l’étendue de l’absolue bêtise et de la dangerosité critique de celles et ceux définissant lesdits cadres d’acceptabilité, et qui ne sont rien moins que « les équipes juridiques, de politique publique et d’ingénierie de Meta, y compris son responsable de l’éthique. »  Puissent l’ensemble de ces connards décérébrés être rapidement mis à grande distance de toute forme de responsabilité juridique ou éthique dans quelque secteur que ce soit.

D’autant que ce même groupe Méta annonce sans broncher et un mois à peine après les révélations de Reuters, qu’il va « lancer des comptes spéciaux pour les ados sur Facebook et Messenger« , des outils « pensés pour protéger les jeunes en ligne. » Autant confier la justice des mineurs à Jean-Marc Morandini.

Vous aurez donc compris qu’il va être très compliqué d’analyser tout ça autrement que sous l’angle d’un gigantesque tsunami de merde. Mais pour m’efforcer d’être moins grossier et plus constructif, j’ai en tête le modèle mathématique de la communication proposé par Claude Shannon (en 1949), un modèle dans lequel il s’agissait (en gros) de comprendre comment optimiser la transmission d’un message en limitant le « bruit », c’est à dire tout signal parasite entre l’encodage et le décodage de l’information transmise. Avec ce célèbre schéma que tous et toutes les étudiant.e.s passées par le champ de l’information et de la communication ont eu sous les yeux :

 

 

Et ce souvenir en tête, la situation dans laquelle nous placent aujourd’hui l’ensemble des médias sociaux nous inondant de contenus générés par IA bien plus que par nous-mêmes, notamment par l’usage de « prompts » qui sont moins des « commandes » faites à des systèmes que des assignations et des injonctions faites à nous-même de s’inscrire dans ces dynamiques de générations, cette situation c’est que dans ce schéma global de la communication, j’ai le sentiment que nous ne sommes plus que le bruit. Nous sommes cet élément que Shannon et son camarade Weaver essayaient de réduire et de limiter. Nous sommes le bruit de ces plateformes qui n’aspirent finalement qu’à communiquer sans nous autrement que comme spectateurs assignés à justifier leur existence (celle des plateformes hein, pas celle des spectateurs, suivez un peu quoi). Chacun de nos prompts ajoute au bruit de cette grande lessiveuse qui choisira de ne visibiliser que la part qu’elle estimera immédiatement rentable de nos im-prompt-us murmures, de nos souffles, de nos cris, de nos ahurissements et de nos consentements à l’étrangeté de ces mondes générés pour rien. J’écrivais récemment dans une analyse parue sur AOC à propos de ce que j’appelais une « technorhée » que « les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins » : s’il s’agit d’imaginaires en moins c’est aussi parce ce que l’ensemble de ces générations artificielles sont du réel en trop, du réel pour rien. Et le reste, tout le reste, retournera au silence des plateformes.

Nous ne sommes plus que le bruit. Mais si nous sommes le bruit, alors qui sera la fureur ?

 

Chapitre 2nd.
Des moteurs de recherche aux super-assistants dopés à l’IA ?

Il y a une dizaine de jours (21 Octobre 2025) OpenAI a annoncé la sortie de son nouveau « super-assistant » baptisé « Atlas », qui est un navigateur intégrant toutes les fonctionnalités de ChatGPT présentées à la manière d’un moteur de recherche.

« ChatGPT Atlas est un navigateur conçu avec ChatGPT qui vous rapproche d’un véritable super assistant, capable de comprendre votre univers et de vous aider à atteindre vos objectifs » 

 

Alors évidemment il s’agit d’une nouvelle offre de service « logique » dans la guerre de position qui doit permettre à OpenAI de venir butiner sur les terres de ses concurrents directs, Google en tête. Et à ce titre et à l’échelle du web, « sortir » ChatGPT de sa « page » et propulser un navigateur dans lequel il fera office de moteur est tout à fait cohérent. Ce n’est pas pour autant que la bascule des usages se fera car à l’échelle des navigateurs justement, les habitudes ont la vie dure. Du côté des moteurs de recherche aussi d’ailleurs : Google peine à imposer les usages de Gemini (son IA maison) dans le cadre d’usage du moteur de recherche, pas sûr que OpenAI arrive à imposer l’usage d’un assistant IA comme un nouveau moteur de recherche. Nous y reviendrons. Mais bon il eût été dans tous les cas incompréhensible qu’OpenAI ne tente pas le coup. De fait l’expérience (j’ai testé) d’Atlas est rapidement assez déceptive en ce sens qu’elle oblige à passer par l’installation d’un navigateur et qu’en termes de fonctionnalités on n’a pas grand chose de plus que ce qui était déjà proposé sur la page dédiée à ChatGPT sur le site d’OpenAI (mais cela permet au passage à OpenAI de s’installer sur votre machine et de vous demander de récupérer l’ensemble de vos contacts, signets, mots de passe, réglages divers, etc.)

La seule valeur ajoutée réelle est celle de la fonction « agent » décrite comme suit par Alexandre Piquard sur Le Monde :

Le navigateur intègre aussi la fonction « agent » de ChatGPT, par laquelle l’utilisateur peut demander à l’assistant d’accomplir pour lui des actions, notamment en surfant le Web : réserver des billets de théâtre, un restaurant ou un livre, faire des courses de supermarché en ligne, remplir un formulaire, trouver un e-mail de contact puis envoyer un message… L’IA est en principe capable de consulter des pages par lui-même et même, avec autorisation de l’utilisateur, de se connecter à des services protégés par mot de passe, par exemple pour faire des achats en ligne. La fonctionnalité « agent » est toutefois réservée aux abonnés payants de ChatGPT.

 

Ce qui m’intéresse donc dans l’annonce du lancement d’Atlas (Titan mythologique assez fort pour supporter le poids de la voûte céleste et assez débile pour céder à la ruse de CE1 d’Héraclès à qui il avait réussi à la refiler), c’est précisément le narratif qui l’accompagne en tant que « super assistant ». En résumé ce narratif me semble être le nouveau signe d’une bascule anthropo-technique proche de son aboutissement. Car face à des nouveaux « assistants » ou « super assistants » nous sommes essentiellement désignés comme les assistés, les super assistés. Et face aux nouveaux « agents » conversationnels qui prennent en charge (notamment) nos recherches et qui, comme je l’expliquerai plus bas, « font à notre place », nous sommes désignés comme de nouveaux « mandants », presque de nouveaux « mand-IA-nts » (mais qui n’ont hélas rien de clochards célestes). Comment en sommes-nous arrivés là ?

Il fut un temps où la désignation des circulations possibles à l’échelle de l’internet et du web étaient de claires métaphores. Nous avions des « navigateurs« , lesquels utilisaient des « moteurs » ; et parfois sans moteur mais toujours en navigateur on se contentait de « surfer« . Pour se repérer on connaissait des adresses (URL) qui étaient autant de phares, de rives déjà apprivoisées ou de rivages à découvrir.

Et puis. Puis les moteurs de « recherche » sont devenus des moteurs de « réponses ». Puis les adresses (URL) se sont effacées, rétrogradées au second plan, amputées au-delà de leur racine, considérant que plus personne n’avait à se soucier de les retenir et nous privant du même coup d’une autre possibilité de s’orienter en dehors des déterminismes techniques servant de béquilles à nos mémoires. Et donc aujourd’hui, plus de moteurs ou de navigateurs, ou plus exactement qu’importent les moteurs et les navigateurs, nous serons « super assistés » par de « super assistants », et deviendrons donc « mandants » de ces nouveaux « agents ».

Chapitre 3ème.
Des technologies de la déprise qui ouvrent de nouveaux horizons d’emprise.

Depuis les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et les métaphoriquement célèbres « autoroutes de l’information », depuis aussi cette idée idiote que « l’internet » serait un « Far-West » (Sarkozy, 2007) et autres récurrences tout aussi crétines de l’idée qu’il faudrait « reciviliser internet » (Mounir Mahjoubi en 2018) en passant par l’inénarrable Frédéric Lefebvre en 2009 et sa diatribe Kamoulox entre Hadopi, jeunes filles violées et identité nationale (sic) et jusqu’à tout récemment Clara Chappaz (2025) qui ressort le coup du Far-West à l’occasion de la mort de Raphaël Graven, chacun voit bien que la question de ces technologies est avant tout de nature politique. Et que ce qu’elles viennent bousculer dans nos schémas de communication et d’information est tout ce qui tient à notre capacité de faire société c’est à dire à nourrir des formes de sociabilités informationnelles, affectives et cognitives qui dessinent une réalité partagée.

La question des infrastructures technologiques n’est évidemment pas neutre dans l’équation, elle est même déterminante (à ce sujet lisez ou relisez Cyberstructure de Stéphane Bortzmeyer). Mais nous héritons d’un monde où la question politique de ces technologies et de leurs infrastructures n’a été posée en termes à peu près correct qu’à partir du moment où précisément elles avaient déjà commencé à ronger les structures même du débat public et politique tout autant que ses conditions pratiques d’exercice. L’histoire est malheureusement connue, à force de se concentrer sur la ruée vers l’or personne n’a noté que les seuls à faire réellement fortune étaient les fabricants de pelles. Et bien voici venu le temps des coups de pelle dans la tronche.

Pour sortir de cette qualification dépolitisante de « NTIC » beaucoup ont proposé d’autres dénominations. Pour ma part j’ai suggéré de questionner les NTAD, nouvelles technologies de l’attention et de la distraction. J’ai aussi et surtout interrogé la question de la déprise, c’est à dire la capacité de ces technologies à nous placer en situation de dépendance choisie, de nous installer dans des routines à coût cognitif nul, et finalement de presque tout faire à notre place, et inexorablement, de ne plus répondre à nos commandes que dans un « à peu près » qui nous satisfasse au regard de l’habitude prise à ne plus nous soucier de la précision du monde et de ce qui le constitue. Je vous invite à relire mon article de 2018 dans lequel j’explique tout cela avec de nombreux exemples et où je proposais l’insatisfaisant concept de « technologies de l’à peu près et de l’à ta place » que je requalifie donc aujourd’hui comme des technologies de la déprise (voilà pour le côté « à peu près ») et de l’emprise (voilà pour le côté « à ta place »). A partir de deux exemples « d’innovation » j’y montrais notamment ceci :

« Ce qui m’intéresse dans cette affaire c’est la chose suivante : nous avons donc un algorithme qui s’occupe de recadrer automatiquement les photos que nous prenons, au risque de nous faire prendre des photos que nous ne voulions pas prendre, ou en tout cas de donner à voir une « composition photographique » qui n’est pas celle que nous voulions montrer. Et ce « choix algorithmique » de recadrage, dont on nous dit qu’il est là pour permettre d’optimiser – paradoxalement – la visibilité, se trouve lui-même soumis au choix algorithmique conditionnant la visibilité du Tweet lui-même, indépendamment des photos recadrées qu’il contient. Soit un empilement de strates et de régimes algorithmiques d’obfuscation et de dévoilement, sur lesquels nous n’avons quasiment plus aucune prise (de vue).

Là encore, comme pour Clips de Google mais à un niveau légèrement différent, l’usage de la technologie nous installe dans une position que l’on pourrait qualifier « d’assistance contrainte » : nous n’avons pas demandé à ce que nos photos soient recadrées, mais nous n’avons pas d’autre choix en les soumettant que de les voir recadrées. La technologie et l’algorithme de machine-learning le font à notre place. TIYS (Technology In Your Stead) & AIYS (Algorithms In Your Stead). La négociation dans l’usage se jouant autour de la promesse de gain de visibilité pour l’utilisateur (et donc d’interaction ou d’engagement pour la plateforme).

 

Aujourd’hui l’ensemble des contenus produits par IA sont l’incarnation finale de ces technologies qui font à la fois « à peu près » et « à notre place ». Donnez-leur un prompt et vous aurez une projection qui sera « à peu près » ce que vous imaginiez, et qui surtout sera produite « à votre place » au double sens du terme, c’est à dire depuis votre place qui est une place à distance de l’acte de création, mais également qui vous départit de l’essentiel même de ce qu’imaginer ou créer veut dire.

Chapitre 4ème
À moins de revoir la doctrine entre le statut d’éditeur et celui d’hébergeur

J’ai le sentiment qu’il est beaucoup trop tard et que la seule manière de remettre un peu d’eau claire dans ce flot de merde, c’est de revenir sur une constante qui fut pourtant fondamentale et constitutive de l’histoire du web et des plateformes. Il faut que les plateformes soient immédiatement considérées comme totalement et pleinement éditrices des contenus qu’elles font circuler. De tous les contenus ? Oui. Voici pourquoi et voici aussi comment cela pourrait permettre de résoudre le problème qu’Emmanuel Macron résume parfaitement (bah oui faut le dire parfois il résume bien les trucs) mais en omettant de parler de l’autre éléphant dans la pièce, c’est à dire les « autres » médias classiques, traditionnels et pas spécialement sociaux mais qui sont au moins autant coupables de l’effondrement démocratique qui se dessine.

Parce que t’as raison Manu, on tape Islam sur TikTok et on tombe en trois clics sur des contenus salafistes. Mais je te rappelle qu’on dit « Bonjour » sur CNews et on tombe encore plus rapidement sur des contenus racistes éditorialisés par des gens condamnés pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel, donc bon voilà quoi.

 

Oh oui reprends-moi le contrôle et enfourchons le tigre.

 

[Si vous êtes familiers de la distinction entre éditeur et hébergeur et de tout ce qui tient à la « section 230 », vous pouvez directement sauter ce passage et on se retrouve après les crochets, sinon je vous invite à lire l’article d’Anne Deysine dans l’excellentissime Revue Européenne des médias et du numérique, et vous en partage l’extrait qui suit :

« La section 230 a été ajoutée à la loi Communications Decency Act (CDA) de 1996 (qui visait à réguler la pornographie) grâce au lobbying de ceux que les chercheuses Mary Ann Franks et Danielle Keats Citron appellent les « fondamentalistes de l’internet » : ceux qui défendent une vision du web comme espace paradisiaque de liberté totale. La section 230 (surnommée « les 26 mots qui ont créé l’internet ») fut, à l’origine, conçue pour encourager les compagnies de la Tech à nettoyer les contenus offensifs en ligne. Il s’agissait de contrer une décision rendue en 1995 dans l’État de New York, ayant conclu à la responsabilité de Prodigy qui avait modéré des contenus postés sur son site. La section 230 (c) (1) stipule qu’« aucun fournisseur d’accès ne sera traité comme un éditeur ». Un deuxième paragraphe, 230 (c) (2), précise qu’« aucun fournisseur ou utilisateur d’un service informatique interactif ne sera tenu responsable, s’il a de bonne foi restreint l’accès ou la disponibilité de matériaux qu’il considère être obscènes, excessivement violents, de nature harcelante ou autrement problématiques (otherwise objectionable), que cette information soit constitutionnellement protégée ou non. 

C’est ce qu’on appelle la disposition du « bon Samaritain », conçue comme plus limitée que le paragraphe (c) (1), car nécessitant de prouver la bonne foi.

Mais les juridictions étatiques et fédérales ont étendu la protection juridique bien au-delà de ce que prévoit le texte de la loi, avec pour résultat que les plateformes ne soient guère incitées à combattre les abus en ligne. La section 230 a, de fait, libéré les sites internet, les sites de streaming et les réseaux sociaux (pas encore nés en 1996), qui peuvent héberger du contenu extérieur sans être confrontés à la tâche (impossible ?) de vérifier et de contrôler tout ce qui est posté par les utilisateurs. Telle qu’interprétée par les juridictions fédérales, la section 230 confère aux plateformes et réseaux sociaux une immunité totale, quels que soient le contexte et le cas de figure (modération ou non). Avec pour conséquences, entre autres, la multiplication des mensonges et la prolifération de la désinformation et des discours de haine. Ils ont donc le pouvoir sans la responsabilité, selon les mots de Rebecca Tushnet. » in Deysine, Anne. « La section 230 : quelle immunité pour les réseaux sociaux ? » La revue européenne des médias et du numérique, 13 février 2024.

 

Pour rappel également, Trump s’est tour à tour « amusé », dans ce mandat comme dans son précédent, à brandir la menace de la suppression de la section 230 (quand ça l’arrangeait pour mettre la pression aux grands patrons de la tech qui tardaient à lui donner des gages de servilité) puis à en rappeler l’importance (dès lors que les gages de servilité avaient été obtenus et qu’il s’agissait alors pour lui de rétablir les plateformes dans une immunité totale au service de ses intérêts politiques.]

Reprenons.

Dans le contexte de l’explosion totalement dérégulée des contenus générés par IA, continuer aujourd’hui à prétendre encore distinguer entre un statut d’éditeur et un autre d’hébergeur en privilégiant ce dernier, c’est prétendre vouloir nettoyer les écuries d’Augias avec un coton-tige et un mi-temps thérapeutique. Il ne s’agit plus de dire que c’est trop tard (c’est en effet trop tard) ; il s’agit de dire que ce n’est simplement plus le sujet.

On ne peut plus considérer aujourd’hui que les très grandes plateformes actuelles de médias sociaux sont légitimes à continuer de s’abriter derrière un statut d’hébergeur. Elles ne le sont plus. Du tout. Leurs algorithmes tordent la réalité sous l’impulsion et les intentions claires et transparentes de l’idéologie de leurs propriétaires. Et elles ont toutes jusqu’ici absolument tout mis en place pour, à chaque fois que possible, se soustraire à leurs obligations légales ou à leurs engagements moraux.

Nous sommes au coeur d’un nouvel épisode du paradoxe de la tolérance de Popper : nous avons été beaucoup trop tolérants avec des grandes plateformes qui trop longtemps furent et continuent d’être la caution de toutes les intolérances. Tout a été dit et documenté sur le fait que toutes les plateformes ont non seulement parfaitement conscience des dérives et des dangers qu’elles représentent (notamment mais pas uniquement pour les publics les plus jeunes), sur les moyens dont elles disposent toutes pour immédiatement atténuer ces dangers et ces dérives, et sur les coupables atermoiements, reniements, dissimulations et mensonges qui les conduisent à ne rien mettre en place de significatif à l’échelle de l’immensité et de l’urgence des problèmes qu’elles posent. Je l’ai (et tant d’autres avec moi) tant de fois dit, écrit, montré et démontré et le redis encore une fois :

 

Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes. (…) Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux (…) les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit.

 

Autre fait incontestable de ce premier quart du 21ème siècle, aujourd’hui et lorsqu’ils ne disposent pas déjà d’un internet totalement fermé ou sous contrôle (comme en Chine ou en Russie par exemple), l’essentiel des pouvoirs politiques de la planète n’ont plus pour projet, ambition ou vocation de contrôler et de limiter le pouvoir de nuisance de ces plateformes mais tout au contraire de le maximiser et de le mettre à leur propre service ou, le cas échéant, à celui d’un agenda du chaos sur lequel ils espèrent pouvoir encore prospérer. Comme le rappelle très bien Fred Turner dans « Politique des machines » :

« L’une des plus grandes ironies de notre situation actuelle est que les modes de communication qui permettent aujourd’hui aux autoritaires d’exercer leur pouvoir ont d’abord été imaginés pour les vaincre. »

 

Il revient donc aux quelques états encore pleinement démocratiques (ou pas encore totalement illibéraux), en Europe notamment, de mettre immédiatement fin à la tolérance qui est faite à ces très grandes plateformes, de rompre avec leur statut d’hébergeur et de les rendre éditrices en droit. À celles et ceux qui m’objecteront que c’est impossible, je répondrai qu’il s’agit de l’une de nos dernières chances pour préserver l’espoir de vivre encore dans une forme de réalité partagée et consensuelle, et qui ne soit pas en permanence minée et traversée d’opérations massives de déstabilisation ou d’influence de plus en plus simples à initier et de plus en plus complexes à contrer (si vous êtes curieux de cela, regardez par exemple ce qui se passe actuellement autour de l’IA, des LLM et de la stratégie des « data voids » – données manquantes – et autres LLM Grooming). Et que si ce mur là continue de se fissurer et tombe, alors …

À celles et ceux qui disent que c’est impossible je répondrai aussi que refuser de le faire c’est continuer de nier la place et le rôle politique de ces plateformes et privilégier un argument de neutralité de la technique dont nous avons chaque jour démonstration de l’ineptie totale qu’il recouvre. C’est bien parce que ces plateformes sont avant tout politiques, c’est bien parce que ces plateformes sont dirigées par des hommes (et quelques rares femmes) aux agendas idéologiques clairs (et le plus souvent dangereux), c’est bien parce qu’ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus, c’est bien parce qu’il s’agit de protéger des populations entières d’usages incitatifs qui tendent majoritairement à corrompre, à pourrir, à remettre en doute toute forme de réalité objectivable et partagée, c’est bien pour l’ensemble de ces raisons qu’il est aujourd’hui impérieux de sortir d’une logique où le statut d’hébergeur est systématiquement brandi comme la carte joker de l’effacement de toute responsabilité ou de toute contrainte.

Le maintient d’un statut d’hébergeur primant sur celui d’éditeur n’avait de sens que dès lors qu’il n’y avait pas plus qu’un doute raisonnable sur l’indépendance politique et idéologique des plateformes et de ceux qui les dirigent. Ce doute étant aujourd’hui totalement levé et démonstration étant faite quasi-quotidiennement de l’ingérence de ces plateformes dans chacune des strates et orientation du débat public comme des décisions politiques, il faut imposer un statut d’éditeur à toutes ces grandes plateformes et que ce statut prime sur des fonctions d’hébergeur qui peuvent, marginalement ou périphériquement leur être conservées. Bref il faut de toute urgence inverser la logique. Il faut que ces plateformes répondent en droit de leur responsabilité d’abord éditoriale ou il faut qu’elles s’effondrent. Tout autre scénario revient aujourd’hui à accepter l’effondrement à moyen terme de nos démocraties. Il nous faut un effet cliquet ; il nous faut « cranter » une décision suffisamment forte pour qu’elle change totalement les dynamiques en cours.

Depuis l’émergence des grands réseaux puis médias sociaux « grand public », disons depuis 15 ou 20 ans, nous avons, et le législateur, raisonné en alignement avec l’argumentaire des plateformes consistant à expliquer que « plus elles étaient grosses » (en nombre d’utilisateurs), « plus les contenus y étaient abondants« , et « plus il était impossible d’y appliquer une modération ou une transparence éditoriale. » Or nous avons commis une triple erreur.

D’abord sur le statut d’hébergeur versus celui d’éditeur : cet argumentaire était directement repris de celui des fournisseurs d’accès, qui eux, étaient à l’époque comme maintenant, parfaitement légitimes à être protégés par le statut d’hébergeur en tant qu’intermédiaires techniques. Mais aucune des grandes plateformes dont nous parlons aujourd’hui n’a bâti son succès et son audience en tant qu’intermédiaire technique. Voilà notre première erreur.

La seconde erreur est de considérer que plus les gens sont nombreux à interagir, plus il y a de contenus en circulation, et moins il devrait y avoir de règles (ou seulement des règles « automatisées ») car toutes ces interactions seraient impossibles à contrôler. Je vous demande maintenant de relire la phrase précédente et d’imaginer que nous ne parlons plus de grandes plateformes numériques mais de pays et de populations civiles. Imagine-t-on réellement pouvoir tenir un argumentaire qui expliquerait que plus la population d’un pays est nombreuse, plus elle interagit et produit des discours et des richesses, et moins il doit y avoir de règles et de lois car tout cela serait trop complexes à gérer ? Voilà notre deuxième erreur. Et même si par nature, les espaces de ces très grandes plateformes ne sont ni entièrement des espaces publics, ni jamais pleinement des espaces privés, ils demeurent des espaces politiques traversés en chacun de leurs points et de leurs vecteurs par la question du « rendu public » et des règles afférentes qui le permettent et l’autorisent.

La troisième erreur est d’avoir laissé ces grandes plateformes agglomérer, agglutiner, une série de services et de « métiers » qui n’ont rien à voir entre eux et obéissent à des logiques de régulation différentes pouvant aller jusqu’à l’antagonisme. Ainsi, un service de « réseau social » qui s’appuie uniquement sur de la mise en relation, un service de messagerie électronique, un service de production de contenus vidéos, un service de moteur de recherche, et quelques autres encore, ne peuvent évidemment pas être soumis aux mêmes règles ou statuts d’hébergeur ou d’éditeur. Il n’est ainsi pas question pour un service de courrier électronique de faire peser la même responsabilité éditoriale que, par exemple, pour un service de production de vidéos. Lorsque Mark Zuckerberg déclarait ainsi en 2020, « Treat us like something between a telco and a newspaper » (« traitez-nous comme quelque chose entre un opérateur télécom et un journal »), c’est une manière d’échapper à sa responsabilité de « journal » (en s’abritant derrière les régulations des opérateurs télécoms qui ne couvrent pas l’aspect éditorial) et d’échapper aussi à sa responsabilité d’opérateur télécom (en s’abritant derrière les régulations propres aux médias). Voilà notre troisième erreur : avoir accepté de traiter l’ensemble de ces grandes plateformes comme si elles n’étaient qu’un tout et n’avaient qu’un seul « métier », alors pourtant que depuis des années, la nécessité de leur démantèlement (ou de leur nationalisation partielle) était la seule hypothèse rationnelle.

En parallèle voilà plus de deux décennies que nous demandions et tentons d’installer dans le débat public la nécessité d’ouvrir le code ces algorithmes. Moi y compris et – pardon pour l’immodestie – moi parmi les tous premiers avec mon camarde Gabriel Gallezot dès 2003, Aujourd’hui non seulement ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus puisqu’irrévocablement, irrémédiablement, « il n’y a pas d’algorithme, juste la décision de quelqu’un d’autre » (Antonio Casilli, 2017), et de quelqu’un d’autre qui, soit se cogne de toute considération politique, soit au contraire ne raisonne qu’en termes politiques et idéologiques.

Cela ne veut pas dire pour autant que toute plateforme hébergeant des contenus en ligne doit se voir assignée uniquement et exclusivement un rôle et statut d’éditeur. Cela veut par contre dire que toutes les très grandes plateformes sociales actuelles, disons pour reprendre la catégorisation du DSA (Digital Service Act) toutes celles ayant plus de 45 millions d’utilisateurs actifs (soit 10% de la population européenne), toutes ces très grandes plateformes doivent d’abord être considérées comme éditrices. Dans la jurisprudence, l’un des critères les plus déterminants qui permet de distinguer entre hébergeur et éditeur et celui dit du « rôle actif », défini comme « la connaissance et le contrôle sur les données qui vont être stockées. » Or qui peut aujourd’hui sérieusement prétendre que Facebook, Instagram, X, TikTok et les autres n’ont pas un rôle actif dans la circulation des contenus hébergés, et que ces plateformes n’auraient ni connaissance ni contrôle sur les données et contenus stockés ? Le gigantisme fut longtemps l’argument mis en avant par les plateformes pour, précisément échapper à leur responsabilité éditoriale. Cet argument n’a aujourd’hui (presque) plus rien de valide techniquement ou de valable en droit.

Entendez-vous le son qui monte ? « Cela reviendrait à condamner le modèle même de ces plateformes, à les empêcher d’exister« . Oui. Oui encore et encore oui. Puisqu’elles n’entendent rien et se soustraient à toutes leurs obligations légales ou morales, oui il faut les renvoyer à leur responsabilité première, qui est une responsabilité éditoriale. Et le risque qu’elles ferment ? Oui il faut prendre ce risque. Qu’elles revoient entièrement leur mode de fonctionnement ? Oui il faut prendre ce risque. Que les interactions y baissent drastiquement ? Oui il faut prendre ce risque. Qu’elles soient contraintes de massivement recruter des modérateurs et des modératrices bien au-delà de ce qu’exige l’actuel DSA (dont elles n’ont à peu près rien à secouer) ? Oui il faut prendre ce risque. Qu’elles soient contraintes d’appliquer toutes les décisions de justice qui restent jusqu’ici lettre morte ? Oui il faut prendre ce risque. Que leur modèle économique soit totalement remis en cause ? Oui il faut prendre ce risque. Qu’une mathématique algorithmique explicite s’applique de plein droit sans être en permanence triturée pour faire remonter le pire, le plus clivant, le plus choquant, le plus porteur émotionnellement et le plus au service des idéaux du patron ? Oui il faut prendre ce risque. Que nous soyons contraint.e.s de les quitter ? Oui il faut prendre ce risque.

Et par-delà ces « risques » il s’agit surtout d’opportunités. Je rappelle en effet que d’autres formes de collectif, d’agrégation, d’intelligences collectives ont toujours été possibles, le sont et le seront encore à l’échelle d’internet, à l’échelle du web, à l’échelle des plateformes. Car si l’on parvient, pour les plus grosses d’entre elles, à mettre fin à ce statut d’hébergeur aujourd’hui presque totalement dérogatoire au droit, alors il reviendra à chacun.e d’entre nous, aux pouvoirs politiques et aux collectifs citoyens, aux chercheurs, aux chercheuses, aux journalistes et à l’ensemble des corps intermédiaires aujourd’hui tous menacés ou contraints par ces plateformes, de retrouver ce qui fut un temps le rêve achevé du web : des gens s’exprimant en leur nom (ou pseudonyme qu’importe), depuis principalement leur adresse, créant entre elles et eux des liens plutôt que des like. Un Homme, une page, une adresse.

Éditorialiser.

Ce que nous ferons de l’actuelle l’irresponsabilité éditoriale des très grandes plateformes n’est ni temporairement un choix technique, ni réellement un choix juridique, ni même pleinement un choix politique ; c’est une somme de tout cela mais c’est bien plus encore que cela. C’est un choix ontologique, qui seul peut nous permettre de définir et d’assigner ces écosystèmes informationnels à ce qu’ils sont vraiment et non à ce qu’ils prétendent être. Fred Turner encore, dans une interview sur NeXt à l’occasion de la sortie de « Politique des machines » (chez le meilleur éditeur de la galaxie connue) nous le rappelle (je souligne) :

« Nous vivons dans une ère saturée de médias et d’histoires. Rien ne donne plus de pouvoir que la capacité à contrôler le récit. En la matière, Donald Trump, c’est un drame dans lequel chaque Américain a une chance de jouer un rôle. C’est ce drame qui structure la réalité.

Si la France est là où les États-Unis étaient en 2022, disons, alors elle a une opportunité que nous n’avons pas su saisir. Vous pouvez construire des réseaux de solidarité dans les gouvernements, dans la société civile, dans les mondes numériques. Vous pouvez commencer à parler du monde que vous voulez construire. De cette manière, si l’autoritarisme arrive à votre porte, vous aurez déjà une autre histoire à proposer. »

 

Il (me) semble que cette histoire ne pourra jamais être contée si nous ne contribuons pas, en parallèle et peux-être en préalable, à démolir et à éparpiller façon puzzle l’actuel paysage éditorial dominant.

Marcello Vitali Rosati donnait la définition suivante de l’éditorialisation, une définition que je vous ai souvent donnée ici, que j’ai souvent reprise à mon compte :

« L’éditorialisation n’est pas seulement un ensemble de techniques, même si l’aspect technique est le plus visible et le plus facilement définissable. On pourrait donner la définition suivante. L’éditorialisation est l’ensemble des dispositifs qui permettent la structuration et la circulation du savoir. En ce sens l’éditorialisation est une production de visions du monde, ou mieux, un acte de production du réel. »

 

« Avoir une autre histoire à proposer« , « produire des visions du monde« , produire du réel. Que font et que sont ces méga-plateformes aujourd’hui sinon un acte premier et fondateur de production du réel. Mais souvenez-vous en et retenez-le bien, c’est un réel « à peu près » ; c’est un acte de production « à notre place« . Il est temps que tout cela cesse. Alors cessons d’être le bruit, et surtout, empêchons-les de plonger notre monde dans la fureur.

Reçu — 12 octobre 2025 affordance.info
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  • Le monde et mon canapé.
    Faut que je vous raconte. J’ai acheté un canapé. Et j’ai fait une maîtrise et un DEA (aujourd’hui on dirait un Master 1 et 2) sur Samuel Beckett. Vous allez voir qu’il y a un lien. Bon alors c’est un bon canapé hein, du genre italien fabriqué en Italie à la main par des adultes plutôt correctement rétribués. Et donc ce canapé m’a été livré. Par d’autres gens d’une grande entreprise de livraison spécialisée, des gens certes tout aussi adultes que ceux qui ont fabriqué mon canapé mais clairement d
     

Le monde et mon canapé.

12 octobre 2025 à 11:02

Faut que je vous raconte. J’ai acheté un canapé. Et j’ai fait une maîtrise et un DEA (aujourd’hui on dirait un Master 1 et 2) sur Samuel Beckett. Vous allez voir qu’il y a un lien. Bon alors c’est un bon canapé hein, du genre italien fabriqué en Italie à la main par des adultes plutôt correctement rétribués. Et donc ce canapé m’a été livré. Par d’autres gens d’une grande entreprise de livraison spécialisée, des gens certes tout aussi adultes que ceux qui ont fabriqué mon canapé mais clairement des gens beaucoup moins correctement payés au regard du boulot qu’ils font et des cadences infernales qu’on leur impose.

Et donc les livreurs arrivent, observent ma porte d’entrée, font le tour de la maison pour voir si ça passe dans le jardin et font le constat formel suivant : ça ne passe pas. Et de m’indiquer qu’il faut donc que j’appelle le magasin d’achat du canapé et que bah je prenne un autre canapé (sic).

Alors là bon faut que je vous dise, le canapé ça fait trois mois que je l’ai commandé, et j’ai du prendre ma demi-journée pour attendre et être là pour la livraison. Je m’attendais donc à autre chose que : bon bah ça passe pas, appelez le magasin et commandez-en un autre. #JeSuisDéception

Je commence donc à argumenter avec une rhétorique implacable :

  • « Heu mais vous voulez pas mesurer d’abord ? » (ils n’avaient pas mesuré, juste « estimé » que ça ne passerait pas, et de toute façon ils n’avaient pas de mètre, j’ai fini par leur en prêter un)
  • « Heu mais à aucun moment quand j’ai claqué un peu plus d’un demi Smic pour acheter en magasin ce canapé on ne m’a indiqué qu’il fallait habiter dans une maison avec des portes de 2 mètres de large et qu’il n’y avait rien de démontable dans ce canapé » (en fait il y avait des trucs démontables bien sûr mais attendez la fin de l’histoire)

Fort marri, je propose d’imaginer le scénario où on passe ce foutu canapé par la fenêtre (tout en voyant bien que si mes nuits sont plus belles que vos jours, mes fenêtres ne sont pas plus larges que mes portes). Ce à quoi le chef des livreurs répondit :

  • « on a interdiction de passer par les fenêtres« 

Observant le canapé d’angle (petit angle) tout empaqueté au fond de ce grand camion de livraison, je note en effet que sous l’emballage plastique opaque, il y a quand même l’air d’y avoir genre des coussins et la petite pièce qui sert d’angle que l’on doit pouvoir enlever et que bon là si on enlève tout ça bah on a quand même toutes les chances raisonnables pour que ça passe. Oui mais c’est alors à mes nouveaux camarades livreurs de faire usage d’une rhétorique implacable :

  • Le chef des livreurs : « Ah oui mais on ne peut pas l’ouvrir (= enlever le plastique opaque qui enrobe le tout) parce que sinon après si ça passe pas on est obligé de le laisser en l’état et on peut pas vous le reprendre« 
  • Moi : « mais si on l’ouvre pas on saura jamais et là en effet il risque de pas passer comme ça« 
  • Le chef des livreurs : « On peut pas l’ouvrir, ou alors après on le laisse là et on peut pas le reprendre« 
  • Moi :  » … en l’état genre dans la rue sous la pluie mon canapé à presque un demi-smic que j’attends depuis plus de 3 mois ?« 
  • Le chef des livreurs : « Oui ».

Je finis par réussir à le convaincre d’au moins essayer de le rentrer sans l’ouvrir. Nous voici donc à l’acte 2 de cette tragi-comédie, celui où après un bon quart d’heure de négociations et d’observations de terrain, des livreurs font le choix audacieux de sortir un objet à livrer du fond de leur camion pour tenter … bah de le livrer.

Et les voici donc tous deux en train de pousser en mode accouchement au forceps mais sans les forceps, ledit canapé dans ma porte. Et de constater qu’en effet y compris avec la carrure de pilier droit sud-africain du livreur numéro 2 qui s’enfile des grands coups d’épaule dans mon canapé comme s’il était à un entraînement de Pro D2 après une tournée générale de stéroïdes … bah ça passe pas.

Nouvel échange rhétorique. Je pars chercher un mètre. On prend des mesures. Nouvel échange rhétorique :

  • Le chef des livreurs : « Bah monsieur je vous avais dit que ça passerait pas« 
  • Moi :  » « 

Et c’est là que le miracle païen se produisit. Sans même que je l’ai demandé et alors que je commençais à imaginer le scénario dans lequel j’allais chercher ma tronçonneuse après avoir dégondé ma porte et abattu une cloison afin d’assouvir à la fois ma passion ameublement (non) et mon admiration pour Javier Milei (toujours non), j’observe un être humain s’affranchir de toute forme de soumission et faire ce qu’il lui est normalement strictement interdit de faire par convention autant que par peur de perdre son emploi : il déchire ce putain de plastique opaque, sort les coussins et la pièce qui sert d’angle dans le mot « canapé d’angle ». Fin de l’histoire ou presque, le canapé ainsi délesté de tout ce qui faisait qu’il ne passait pas finit par passer. Il est dans mon salon. Un peu marqué par sa prime tentative d’accouchement en force avec quelques mailles déchirées ou étirées mais posé là, à la place qui l’attendait.

Son camarade livreur pilier droit a observé la scène à moitié médusé et à moitié blasé (depuis le début on le sentait clairement moins impliqué dans ce qui se jouait comme dramaturgie ici et principalement concerné par savoir comment faire rentrer un rond dans un carré en y apportant la même réponse qu’un coach de mêlée fermée en Pro D2 c’est à dire « bah t’y mets la tête et tu  pousses plus fort bordel »).

Pourquoi je vous raconte tout ça hein ? D’abord parce que je fais bien ce que je veux et que j’ai besoin d’écrire un peu sur autre chose que ce que je vis actuellement au boulot et l’état de ce qui fut l’université publique en tout cas celle où j’exerce (mais que je vous raconterai bientôt en longueur, soyez tranquille)

Ensuite parce que cela fait maintenant 3 jours que je reçois des mails et SMS de la compagnie de livraison et du magasin de canapé en mode « alors donnez-nous votre avis sur votre expérience de livraison ». Et je sais parfaitement ce qui va se passer si je leur raconte « mon expérience », expérience qui consiste à mettre une note, une ou plusieurs étoiles, éventuellement un commentaire assassin à l’équipe de livraisons (ce que je fais certes ici mais sans qu’il soit possible de remonter jusqu’au chef des livreurs et à son associé pilier droit de Pro D2). Et  parce que je me souviens, à chaque fois dans ce genre de situation, de ce sketch de Blanche Gardin dans lequel elle dit « la technologie ne fait plus du tout appel à ce qu’il y a d’humain dans l’intelligence« , ce qui reste une phrase (et un sketch) dont je me ressers souvent dans mes cours et interventions publiques.

Enfin parce que dans ce petit moment de vie il y a beaucoup de l’exergue que Samuel Beckett place au début de son ouvrage « Le monde et le pantalon » et qui est l’histoire d’un homme s’étonnant auprès de son tailleur du temps qu’il lui faut pour parvenir à lui faire son pantalon sur-mesure, histoire se concluant ainsi :

« LE CLIENT : Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n’êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois.
LE TAILLEUR : Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon. »

Dans nos rapports à la technologie, aux autres, aux autres médiés par la technologie, dans la vie des livreurs de canapés (ou d’autres choses) et dans les notes que nous leur mettons ou ne leur mettons pas, dans les injonctions paradoxales qui leurs sont imposées et dont ils s’émancipent (parfois), il y a beaucoup de l’état du monde, et de celui de nos canapés d’où nous regardons le monde. Je me trompe peut-être mais il m’a semblé qu’en repartant dans son camion de livraison, le chef des livreurs me regardait en pensant : « Mais, Monsieur, regardez le monde, et regardez votre canapé. » Je regarde mon ami, je regarde.

 

Reçu — 1 octobre 2025 affordance.info
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  • Plateformes numériques et politique : ce sera soit MAGA, soit Mao.
    Republication, pour partage et archivage, de ma tribune parue Lundi 29 Septembre dans le journal Libération.   En 2016 et devant les frasques et sorties de route déjà très inquiétantes de celui qui allait pourtant devenir le premier président des Etats-Unis à se vanter « d’attraper les femmes par la chatte » (sic), des employés de Facebook adressaient à Mark Zuckerberg cette question : « Quelle est la responsabilité que Facebook peut prendre pour empêcher Donald Trump de devenir président des E
     

Plateformes numériques et politique : ce sera soit MAGA, soit Mao.

1 octobre 2025 à 04:00

Republication, pour partage et archivage, de ma tribune parue Lundi 29 Septembre dans le journal Libération.

 

En 2016 et devant les frasques et sorties de route déjà très inquiétantes de celui qui allait pourtant devenir le premier président des Etats-Unis à se vanter « d’attraper les femmes par la chatte » (sic), des employés de Facebook adressaient à Mark Zuckerberg cette question : « Quelle est la responsabilité que Facebook peut prendre pour empêcher Donald Trump de devenir président des Etats-Unis en 2017?  » Nous sommes en 2025, Trump est aujourd’hui élu pour un second mandat et après avoir fait de l’homme le plus riche du monde son allié au travers de sa plateforme la plus controversée (Elon Musk et X), il vient de confier au 2ème homme le plus riche de la planète la gestion de la part américaine de l’autre plateforme la plus controversée et la plus toxique de la planète (Larry Ellison prenant le contrôle de TikTok US). Et pourtant …

Pourtant longtemps la question des plateformes (réseaux sociaux puis médias sociaux) fut imperméable à la chose politique. Longtemps elles furent autre chose que du politique bien que dès le début la politique en fut l’un des sujets de discussion (mais parmi tant d’autres et le plus souvent anecdotiquement).

JUSTE POLITIQUES.

Puis les plateformes devinrent des objets politiques. Des objets politiques car elles agrégeaient des millions puis des dizaines de millions puis des centaines de millions de citoyennes et de citoyens et c’étaient autant de nouvelles « polis » (au sens grec de « cité »). Des objets politiques également car en leur sein y étaient débattus et éditorialisés des enjeux sociétaux importants que le politique ne pouvait ignorer, tout comme il ne pouvait ignorer l’arbitrage juridique et législatif des infractions, crimes ou délits discutés ou commis dans ces espaces troubles, jamais entièrement publics, jamais totalement privés.

PUIS MILITANTES.

Puis ces plateformes, dans certaines des zones de leurs topologies mouvantes, devinrent des espaces cette fois explicitement militants ainsi que des espaces organisationnels redoutablement efficaces (des printemps arabes aux gilets jaunes), et aussi des espaces très efficients dans la prospective, le recrutement et l’animation d’un projet ou mouvement politique. On peut ici citer l’expérience de la plateforme Nation Builder, utilisée par Barack Obama et reprise ensuite par (notamment) Alain Juppé ou Jean-Luc Mélenchon et qui laissait augurer de ce qui semble advenu, à savoir la possible construction d’une nation comme un vulgaire fichier client. C’est leur infrastructure, et finalement leur essence même qui épousa parfaitement la forme de l’organisation militante. Et au jeu du militantisme à l’échelle du numérique tel qu’il se décline dans les plateformes, c’est la droite et l’extrême-droite qui gagnent. Toujours. Pour plein de raisons dont celles rappelées par Jen Schradie :

« D’abord, les classes plus aisées sont plus présentes en ligne que les classes populaires. Elles disposent de meilleures organisations, plus accoutumées à la bureaucratie. Enfin, les conservateurs, comme les membres du Tea Party, ont un message plus simple et abordent moins de sujets que les groupes de gauche. (…) L’idéal de liberté se partage plus facilement sur les réseaux sociaux que celui d’égalité. »

 

ET GÉOPOLITIQUES.

Puis les plateformes devinrent des enjeux géopolitiques. Par leur poids économique, par la densité des populations qu’elles agrègent, par les enjeux de « soft power » qui leurs sont consubstantiels et dans lesquels elles s’inscrivent, et par l’effet d’un monde dans lequel les grands « blocs » de la guerre froide se réchauffent dangereusement et où s’ajoutent dans cesse de nouveaux conflits qui prennent corps et font témoignage par la médiation de ces plateformes. Les plateformes ont traité de sujets relevant de géopolitique et elles sont ensuite devenues, en elles-mêmes, des sujets de géopolitique. On ne sait quel exemple citer tellement les dernières années ont fourni d’exemples : Trump menaçant l’Europe de sanctions économiques lourdes si nous persistions dans l’idée d’appliquer les formes de régulation du DSA et du DMA ; question de la gouvernance chinoise de TikTok ; plus anciennement le rôle de Facebook dans la propagation de discours de haine dans le génocide des Rohingyas ; rôle important des infrastructures de télécommunication privées (réseau Starlink d’Elon Musk) dans le conflit en Ukraine ; et bien évidemment reprise et influence massive des discours pro-Netanyahu dans le génocide en cours en Palestine et à Gaza et minoration ou invisibilisation (déjà ancienne) des discours pro-palestiniens. Pas un fait de guerre, pas un conflit international, pas un accord de commerce international qui n’ait sa déclinaison dans la manière dont il se trouve porté, repris, instrumentalisé par une ou plusieurs plateformes.

Soit MAGA, soit Mao.

En parallèle de ces époques, de ces temporalités, de ces mouvements jamais parfaitement linéaires et distincts, s’ajoute une autre grille d’analyse qui est celle de l’incarnation du management autant que du commandement de ces plateformes. Ces plateformes devinrent politiques, militantes et géopolitiques car leurs propriétaires et dirigeants se mirent à revendiquer leur propre statut politique et avec celui-ci leurs convictions militantes idoines. Si pendant longtemps les dirigeants de ces entreprises se gardaient bien d’affirmer publiquement et trop explicitement une affirmation ou un attachement politique, toutes les plateformes généralistes touchant plus d’un millard d’utilisateurs et d’utilisatrices, sont toutes dirigées par des patrons devenus militants et se situant soit dans une internationale réactionnaire d’extrême-droite néo-fascisante, soit dans la survivance totalitaire du mouvement communiste. Aujourd’hui c’est soit MAGA, soit Mao. Et TikTok cristallise à ce titre cet écartèlement entre son contrôle par les réseaux MAGA sur le sol américain et son contrôle par le parti communiste chinois partout ailleurs dans le monde.

On ne comprend plus rien à Facebook, à Instagram, à Telegram ou à X si l’on ne connaît pas l’évolution politique de Zuckerberg, de Durov ou de Musk. C’est évidemment la même chose à l’échelle de Tiktok. Et c’est ce que je n’ai cessé (avec quelques autres) de dire, d’écrire et d’expliquer : « ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus« , ces plateformes sont à l’image de ceux qui les gouvernent et les réponses que nous cherchons sont moins dans leurs algorithmes et leurs données que dans les entrailles et la psyché de ces derniers.

[Mise à jour du 2 Octobre] Donald Trump déclarait à quel point il aimerait et voulait que TikTok soit modifié pour devenir 100% MAGA.

Le petit lien du week-end : « Il injecte ChatGPT dans Animal Crossing : les villageois parlent maintenant de Trump »

26 septembre 2025 à 13:12

Afin de retrouver une forme de régularité (ou d’astreinte) dans ce merveilleux blog, je relance le billet du vendredi soir, celui du petit lien du week-end.

Et vous propose une lecture totalement ahurissante dont le titre suffit à donner toute la mesure : « Il injecte ChatGPT dans Animal Crossing : les villageois parlent maintenant de Trump. »

L’auteur de cette enquête (car c’en est une) est journaliste, il s’agit d’Arnaud Pessey, et tout son blog est passionnant.

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  • La bataille de l’IA, et nos effondrements.
    A l’invitation de la chaire Unesco RELIA de l’université de Nantes et dans le cadre de la Nantes Digital Week, j’étais ce vendredi 19 Septembre 2025 en bonne compagnie pour une « Scientific Battle » sur le thème suivant : « L’intelligence artificielle va-t-elle nous rendre (encore) plus idiots ? »   Voici ce que j’y ai dit, sachant que le format était celui de la contrainte : 3 minutes et basta. Je vous livre donc ces trois minutes mais aussi (et peut-être surtout) des réflexions complémentaire
     

La bataille de l’IA, et nos effondrements.

21 septembre 2025 à 12:33

A l’invitation de la chaire Unesco RELIA de l’université de Nantes et dans le cadre de la Nantes Digital Week, j’étais ce vendredi 19 Septembre 2025 en bonne compagnie pour une « Scientific Battle » sur le thème suivant : « L’intelligence artificielle va-t-elle nous rendre (encore) plus idiots ? »

 

Voici ce que j’y ai dit, sachant que le format était celui de la contrainte : 3 minutes et basta. Je vous livre donc ces trois minutes mais aussi (et peut-être surtout) des réflexions complémentaires.

Ce que j’ai dit à la Scientific Battle en 3 minutes
(douche comprise)

366 avant JC, Platon dans le Phèdre se demande si l’écriture ne va pas nous rendre idiots et nous faire « perdre la mémoire ». Vingt-trois siècles plus tard, en 2008 Nicolas Carr se demande : « Google va-t-il nous rendre stupides ? » Et aujourd’hui donc on se demande :  « l’IA va-t-elle nous rendre encore plus idiots. » Vous noterez le « encore » qui est bien de circonstance 🙂

Plutôt que de parler d’IA je vais me concentrer sur ce que j’appelle (dans ce magnifique livre) les artefacts génératifs (les outils comme ChatGPT, Midjourney, Le Chat, Claude, Gemini, etc.). Vont-ils nous rendre encore plus idiots ?

D’abord ils nous font faire moins d’effort. Ces technologies allègent à la fois notre coût cognitif (« l’attribution de ressources attentionnelles à une tâche »)  et notre bagage cognitif (ce que cela mobilise comme connaissances).

From « ChatGPT » to « CouchGPT »

Ensuite ils démobilisent notre attention. On devient plus crédule. Ces technologies abaissent notre seuil de vigilance. L’idée (comme les notifications) c’est d’installer des arcs-réflexe, des routines, qui, à force, nous évitent non pas « de penser » ou « de réfléchir » mais de se souvenir qu’il faut penser ou qu’il faut réfléchir, par exemple à ce que ces artefacts génératifs nous disent, à pourquoi ils nous le disent et à comment ils nous le disent. D’autant qu’on a documenté ce que des chercheurs (Jacob, Kerrigan, Bastos 2025) appellent le « chat-chamber effect », le fait que nous « fassions confiance aux hallucinations de l’IA » dès lors que les informations / hallucinations vont dans le sens de nos croyances ou de notre questionnement, même si ces informations sont  incorrectes, non contrôlées et non vérifiées. Le titre complet de leur article c’est : « L’effet ‘Chat-Chamber’ : faire confiance aux hallucinations de l’IA« .

Et puis ces artefacts génératifs nous rendent moins exigeants. Ces technologies abaissent aussi notre seuil d’exigence parce qu’elles jouent sur un biais de disponibilité exacerbé qui se double d’une dimension de biais d’opacité (l’information est disponible, certes, mais difficile de savoir d’où elle a été tirée). Le biais de disponibilité c’est « se baser uniquement ou principalement sur les informations immédiatement disponibles en mémoire. » Et là on doit se demander : mais dans la mémoire de qui ? ChatGPT c’est la mémoire de … qui ? Des auteurs, photographes et des créateurs dont les oeuvres sont pillées (Anthropic a récemment promis un chèque d’1,5 milliards de dollars à un collectif d’auteurs pour éviter un procès) ? D’artefacts génératifs précédents dont les productions sont à leur tour mises en mémoire ? Avec déjà des formes de consanguinité « générative » qui sont accablantes comme ces images jaunies à force d’être copiées sur style Ghibli ou de manière générale des mécanismes d’effondrement de modèles autophages ?

Alors en effet quand on fait moins d’efforts (intellectuels), quand on fait moins attention, et quand on est moins exigeant intellectuellement, il est possible que l »on soit un peu plus idiot qu’avant.

Il y a une citation de Philippe Meirieu qui me semble très bien résumer tout cela : « l’IA comble le désir de savoir mais tue le désir d’apprendre. »

Pourtant au commencement, les idiots c’était pas nous ; les idiots c’étaient clairement ces IA et ces artefacts génératifs. Et vas-y que ça te proposait des recettes d’omelettes avec des oeufs de mouton, et vas-y que ça t’expliquait pourquoi « Jean-Paul Sartre avait écrit Le Petit Bonhomme en mousse », et vas-y que, de manière bien plus préoccupante, ça t’indiquait que « oui on a des doutes sur l’existence de la Shoah ».

Et puis on s’est mis à leur parler beaucoup et on a oublié ce que disait Audiard : « J’parle pas aux cons ça les instruit. » Maintenant on a une question à se poser : on fait quoi collectivement de ces artefacts génératifs très très cons que nous avons contribué à instruire (mais très incomplètement et très imparfaitement) ? On en fait quoi alors même qu’ils n’ont jamais eu et qu’ils n’auront jamais … aucun désir d’apprendre ? Pour le savoir on peut bien sûr poser la question à ChatGPT ; ou alors on peut aussi commencer par relire le Phèdre de Platon.

Moralité ? Je ne suis pas certain que ça nous rende tous encore plus idiots, mais je suis presque totalement convaincu que ça ne pas nous rendre collectivement plus intelligents.

Ce que je n’ai pas dit à la Scientific Battle.
(parce que ça ne tenait pas en 3 minutes)

L’IA c’est vaste, ça permet en médecine de sauver des vies et de détecter des cancers précocement, de concevoir de nouvelles molécules et de faire du design de protéines, mais ça permet aussi de faire du ciblage marketing émotionnel pour vous afficher des pubs juste au moment où vous êtes le plus « disponible », et puis ça fait vos devoirs à votre place et puis dès que vous avez une idée totalement crétine ou criminelle (genre transformer Gaza en Riviera), bah ça l’illustre et lui donne vie directement, ça imprègne, ça imprime, ça impressionne.

Je ne crois pas que les technologies (quelles qu’elles soient) nous rendent idiots. Par contre elles changent, modifient, transforment notre rapport au monde. La voiture, le train, l’avion ont moins modifié notre rapport à la vitesse et au déplacement individuel que notre rapport collectif à la géographie du monde. L’imprimerie a moins modifié notre rapport individuel à la lecture que notre rapport collectif aux structures sociales du pouvoir et de la contestation du pouvoir ; elle a transformé les anciens régimes de vérité et en a inauguré de nouveaux. Les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et maintenant l’IA ont moins modifié notre rapport individuel à la question de l’accès à l’information et aux connaissances que notre rapport collectif à celles et ceux qui étaient jusque-là garants de la production d’informations vérifiées et de connaissances procédant par accumulation et respect de procédures scientifiques.

La question n’est donc pas tant de savoir ce que ces technologies nous font mais ce qu’elles font au monde et, surtout, ce que nous ferons et serons encore capables de faire dans le monde qu’elles façonnent.

Le grand paradoxe de ces technologies d’intelligence artificielle, via leurs artefacts génératifs, c’est qu’elles ne nous fatiguent pas (cf leur coût cognitif quasi nul) mais qu’elles produisent des formes d’épuisement de la langue et du réel. Ces générations artificielles n’ajoutent pas à nos imaginaires, à nos possibles, elles leur enlèvent, elles leurs ôtent quelque chose par les instanciations systématiques et à coût nul de chaque réponse, de chaque possible, de chaque probable. Pour paraphraser le titre de l’ouvrage d’un philosophe célèbre, elles nous placent dans un monde qui n’est vu que comme représentations et plus comme volonté. Ce sont des technologies du retrait, de la mise en retrait. Alors bien sûr il y a des exceptions : le domaine médical et celui de la recherche fondamentale dans le domaine de la biologie, de la physique, et quelques autres encore. Mais dans ces domaines ces technologies sont exactement à leur place, c’est à dire que nous leur commandons de faire à notre place sur la base d’instructions et de méthodologies claires : leur capacité de calcul est mobilisée dans les lignes et contraintes que nous définissons, elles sont assignées. Alors que dans la sphère médiatique informationnelle de leur propagation, elles définissent un agenda d’assujettissement qui répond aux commandes des infrastructures de pouvoir qui les hébergent et les commandent.

Ce qu’il nous faut craindre, ce sont les alignements de tous nos effondrements. Effondrements de la parole journalistique, de l’espace médiatique, du lien social, de l’exercice politique du pouvoir. Mais aussi leurs pourrissements volontaires par les affrontements culturels autour de cette internationale capitaliste réactionnaire et néo-fasciste. Et au milieu donc les effondrements des IA et des artefacts génératifs. Or nous entrons dans une époque où tous ces pourrissements volontaires et où tous ces effondrements documentés s’alignent et font cadre. Ils deviennent un déterminisme qui nous conduit vers un abîme ; un abîme que nous regardons avec la lucidité que nous apportent celles et ceux qui le documentent sur le plan politique, historique, journalistique (les derniers numéros Fascisme 2.0 et Guerres de la revue AOC en sont une remarquable synthèse) mais pour lequel il semble que l’inertie soit désormais trop grande pour pouvoir l’éviter.

Comme l’écrivait Beckett, « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s’ajoutent aux grains, un à un et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. » L’impossible est en train d’advenir.

Et au milieu de cet impossible il y a ces chiffres et cette frénésie comptable qui est la nouvelle phrénologie de l’essentialisation capitaliste de nos pulsions et de nos désirs (Stiegler parlait d’une économie libidinale). Ces chiffres en voici quelques-uns qui concernent ChatGPT : « 700 millions d’usagers, qui lui adressent chaque jour 2,6 milliards de requêtes. » (Google c’est plus de 13 à 16 milliards par jour).

Et cette question supplémentaire : que sont devenus les gens à qui nous ne posons plus ces questions parce que nous les posons à Google ou à ChatGPT ? Et quelles auraient été leurs réponses ? Que serions-nous devenus dans ces échanges, ces réponses ou ces absences de réponses immédiates ? Que seraient devenues nos singulières errances d’ignorance, vers quel destin ou quels ailleurs nous auraient-elles conduites ? Et quelles réponses collectives leurs auraient alors été apportées ? De cela nous n’en saurons jamais rien. Il ne nous reste alors que le frémissement d’une inquiétude, clinique, la même que celle qui traversait Apostolos Gerasoulis (le papa du moteur de recherche Ask Jeeves) lorsqu’il s’interrogeait en regardant défiler les dix millions de requêtes quotidiennes d’Ask Jeeves : « Je me dis parfois que je peux sentir les sentiments du monde, ce qui peut aussi être un fardeau. Qu’arrivera-t-il si nous répondons mal à des requêtes comme ‘amour’ ou ‘ouragan’ ? »

Il n’est qu’une seule manière d’apaiser cette inquiétude, c’est d’avoir la certitude que Sam Altman (dirigeant d’OpenAI), Daniela Amodei et Dario Amodei (fondateurs et dirigeants d’Anthropic), Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix (fondateurs et dirigeants de Mistral AI) et quelques autres se posent et se poseront tous les jours cette même question et qu’elle guide et guidera chacune de leurs décisions. Et comme c’est une certitude que nous n’aurons jamais, notre seul impératif est de la leur poser sans cesse, sans trêve et sans relâche.

 

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  • Les livres de C&F Éditions sur Cairn.info (et donc les miens aussi)
    Mes trois derniers livres ont été publiés chez un éditeur un peu particulier, C&F Éditions, auquel j’ai un attachement également particulier au travers des deux personnes qui depuis longtemps font en sorte de sa bagarrer pour une certaine vision de l’édition indépendante, et qui aussi et surtout, ont permis de créer l’une des plus belles collections de livres « autour » du numérique, comme Thelonious Monk a créé sa plus belle oeuvre autour de minuit (d’ailleurs les amis de C&F Éditions i
     

Les livres de C&F Éditions sur Cairn.info (et donc les miens aussi)

15 septembre 2025 à 13:07

Mes trois derniers livres ont été publiés chez un éditeur un peu particulier, C&F Éditions, auquel j’ai un attachement également particulier au travers des deux personnes qui depuis longtemps font en sorte de sa bagarrer pour une certaine vision de l’édition indépendante, et qui aussi et surtout, ont permis de créer l’une des plus belles collections de livres « autour » du numérique, comme Thelonious Monk a créé sa plus belle oeuvre autour de minuit (d’ailleurs les amis de C&F Éditions ils éditent aussi des livres autour du jazz). Bref. Tout cela vous le savez, tout cela je vous l’ai déjà écrit et décrit.

Mon dernier livre, « Les IA à l’assaut du cyberespace : vers un web synthétique« , s’est vendu à un peu moins de 350 exemplaires [Mise à jour du soir] Ah bah finalement mon éditeur préféré me dit qu’après doucle check de comptabilité on est pas loin des 500 exemplaires [/Mise à jour]. Alors certes c’est plus que celui de Marlène Schiappa (245 exemplaires de « Sa façon d’être à moi », source Edistat), c’est plus que celui de l’ex-ministre déléguée au logement, Emmanuelle Wargon (157 exemplaires de « Bienvenue en politique : à ceux qui sont tentés de renoncer », source Edistat), mais mais mais, et c’est une vraie blessure narcissique, c’est beaucoup moins que celui de l’ectoplasme faux-derchique aka Jean-Michel Blanquer (888 ventes de « Ecole ouverte », source Edistat).

Vous me direz, C&F Editions n’a pas de diffuseur, il faut donc commander les ouvrages, et j’ai fait beaucoup moins de plateaux télé que Wargon, Schiappa et Blanquer pour en assurer la promotion. Donc bah c’est pas si mal. Mais ce n’est pas suffisant pour assurer la pérennité de ces « petites » maisons d’édition qui sont – par-delà la qualité de leur catalogue – l’un des tout derniers points de résistance face à un paysage éditorial totalement gangréné par des idéologies au mieux réactionnaires, de Vincent Bolloré à Vincent Montagne.

Donc achetez ou n’achetez pas mes livres, mais par contre achetez des livres en papier chez C&F Editions et chez d’autres éditeurs indépendants.

Lorsque l’on veut que des idées circulent et s’imposent, on peut miser sur le matraquage publicitaire et les grands groupes éditoriaux au service de leurs intérêts rétrogrades, mais l’on peut aussi s’appuyer sur un autre essentiel, cet essentiel qui est celui de la « citabilité » des textes et donc des idées. Le fait qu’elles soient trouvables, accessibles et citables, et que par le biais de ces citations ces idées puissent se répandre et se répondre chez d’autres.

C’est en partie pour cela que C&F Editions a décidé de diffuser son catalogue sur le site Cairn.info. Me concernant, voilà ce que ça donne.

Et lorsque l’on clique sur l’un des ouvrages, on arrive sur cela :

 

Avec donc une « barrière payante » qui vous permettra d’acheter une version numérique à 9 euros d’un ouvrage toujours en diffusion papier à 15 euros. Cairn.info permet également d’acheter « au chapitre », et il vous en coûtera alors 5 euros (le chapitre).

Mais la vraie force de Cairn.info, c’est que l’essentiel de son catalogue est accessible gratuitement à toute une communauté d’étudiantes et d’étudiants, d’universitaires, mais aussi de journalistes, « gratuitement » car les services de documentation de bibliothèques universitaires mais aussi municipales, achètent un accès à la base Cairn.info pour leurs usagers. C’est encore une autre bataille que de faire en sorte que les universités aient assez d’argent pour « offrir » cet accès gratuit à leurs étudiant.e.s et à leurs enseignant.e.s, mais pour l’instant en tout cas, cela fonctionne encore.

Et à la fin tout le monde s’en trouve un peu plus intelligent, instruit et curieux.

Mais le combat est encore très loin d’être gagné comme le rappelle Hervé le Crosnier (je souligne) :

Quand une institution (bibliothèque, université, centre de recherche…) a pré-payé un accès global à Cairn, les usagers et les usagères peuvent profiter du service. Ils et elles ont alors un impression de gratuité, qui bien entendue est soutenue par des décisions de service (public) et donc qui dépendent des modes de financement de ces institutions. Nous passons en fait d’un achat individualisé (un lecteur ou une lectrice achète un livre) à un service socialisé. Dans les moments troublés que nous traversons, quand il n’est plus question que de dette d’un côté et de refus des « taxes » de l’autre, il nous semble important de rappeler cela. Le « consentement à l’impôt » est ce qui fait société, car il permet d’accès en dehors des règles du marché.

Cairn assure une rémunération des éditeurs qui est retransmise aux auteurs et autrices via les droits d’auteur. Mais cela reste avant tout un « mode socialisé de diffusion », qui facilité le travail universitaire (recherche analyse, citation).

Pour autant, du point de vue de l’éditeur, c’est l’achat décentralisé qui fait la majeure partie de ses revenus, et donc sa capacité à continuer d’éditer des livres. Nous espérons donc que l’accès via Cairn fera découvrir des ouvrages, et incitera à les acheter pour constituer des bibliothèques personnelles. Nous croisons les doigts, nous avons besoin des revenus et nous aimons le support imprimé et l’indépendance de la réflexion qu’il permet.

 

Alors voilà. Lisez, lisez, lisez. Consultez, consultez, consultez. Et si vous le pouvez, achetez, achetez, achetez. Des livres de maisons d’édition indépendantes.

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  • Christelle Morançais-Stérin. La présidente et le Crayon.
    Les noces sont désormais officielles. Je parle de celles entre Christelle Morançais et Pierre-Edouard Stérin. Laissez-moi vous conter une histoire. Son titre ? « La présidente et le Crayon. » Il était une fois une présidente de région (celle des Pays de la Loire) très très très à droite mais qui ne voulait pas qu’on dise qu’elle était d’extrême-droite (comme la plupart des gens d’extrême-droite). Elle était pourtant entrée en politique en supportant Alain Madelin et s’était notamment illustrée a
     

Christelle Morançais-Stérin. La présidente et le Crayon.

13 septembre 2025 à 13:46

Les noces sont désormais officielles. Je parle de celles entre Christelle Morançais et Pierre-Edouard Stérin. Laissez-moi vous conter une histoire. Son titre ?

« La présidente et le Crayon. »

Il était une fois une présidente de région (celle des Pays de la Loire) très très très à droite mais qui ne voulait pas qu’on dise qu’elle était d’extrême-droite (comme la plupart des gens d’extrême-droite). Elle était pourtant entrée en politique en supportant Alain Madelin et s’était notamment illustrée aux côtés des homophobes intégristes de la Manif pour tous. Et puis sur un malentendu (c’est elle qui le dit) elle finit par faire carrière en politique quittant le monde merveilleux de l’immobilier où elle s’épanouissait auparavant.

Christelle adorait la culture mais seulement la culture de droite. Celle qui est faite de vieilles pierres d’abbayes effondrées et de réécritures de l’histoire à grands coups de pyrotechnie glorifiant un roman national à peu près aussi sincère qu’un verbatim de Jérôme Cahuzac sur le tourisme bancaire helvète.

Christelle partit donc en croisade contre la culture de ces satanés gauchistes cracheurs de feu et jongleurs de diabolo accompagnés de chiens en sarouels. Et malheureusement Christelle parvînt en quelques jours à peine à coller au chômage des milliers d’intermittents et d’artistes, à priver de culture de milliers d’enfants et d’adolescents dans leurs collèges et lycées, en retirant avec la délicatesse d’un coitus interruptus filmé par jaquie et michel la quasi-totalité des budgets et subventions qui permettaient de s’ouvrir au monde autrement que par la consultation d’un catalogue de vente. 75% du budget culturel d’une région supprimé sans négociation ni concertation. Se sentant toute puissante, Christelle Morançais se transforma comme Miss Hulk et elle mesure désormais deux mètres douze.

Et puis récemment, forte de tout le budget de la culture qu’elle avait supprimé, et ses amis du secteur de l’entreprise et de l’immobilier semblant déjà bien gavés, Christelle Morançais s’acheta un crayon. Un crayon à 250 000 euros (dans le cadre d’un appel d’offre global de 650 000 euros). Vous trouvez que c’est un peu cher pour un crayon ? Je vous explique. Il y a donc une semaine de cela, Christelle Morançais a annoncé que la région Pays de la Loire lançait un nouveau média, à destination des jeunes, sur Instagram et Tiktok, « le Média Orientation. » Parce que vous comprenez, Christelle Morançais elle veut « créer un média de confiance, pensé pour les jeunes et avec les jeunes. Un outil qui correspond à leurs codes, efficace, interactif et inspirant. » Voilà de l’argent public bien dépensé pour Christelle Morançais : 250 000 euros pour créer un compte Instagram et un compte Tiktok et les contenus qui vont avec.

Là où ça devient croquignolet, c’est que figurez-vous que l’entreprise qui rafla ce marché, c’est Le Crayon, un média d’influence bien plus que d’information, créé par Wallerand Moullé-Berteaux et Jules Stimpfling, et qui, depuis 2023, a vu entrer à son capital un certain Pïerre-Edouard Stérin et son parfaitement putride projet Péricles. Le Crayon fait partie de ces médias à la ligne idéologique claire : offrir la parole à un maximum de représentants d’idées d’extrême-droite pour élargir la fenêtre d’Overton mais en s’abritant derrière le fait qu’il offre « aussi » la parole à des gens de gauche ou d’extrême-gauche et à différentes figures médiatiques, influenceurs, artistes, réalisateurs, etc. Dès lors à celles et ceux qui s’étonnent de la coloration très très très catho / rétro / facho / bobo de sa ligne éditoriale il lui suffit de sortir la carte totem d’immunité à base de « nous ne sommes pas d’extrême-droite car nous avons aussi invité des gens d’extrême-gauche« . Alors oui mais non. Dans ses différents formats et plateaux thématisés, l’utilisation du dispositif et les biais de cadrage sont un modèle du genre. Je vous mets juste un extrait de leur « Best-Of » autour de leur chaîne tête de gondole baptisée « Le ring ».

 

Le best-of de l’émission sur l’antiracisme c’est de nous expliquer que tout va bien et que la France n’est pas un pays raciste ; le best-of de celle sur la chasse c’est de montrer comment c’est merveilleux, écologique et profondément éducatif ; celle sur les luttes féministes c’est que bah quand même est-ce que vraiment toutes ces hystériques elles pourraient pas un peu se calmer ou aller voir en musulmanie comment on traite les femmes ; celle sur le véganisme est une défense et illustration de la côté de boeuf braisée ; celle sur le climat et l’écologie est au niveau d’une éructation de Pascal Praud t’expliquant que bon quand même le réchauffement climatique faut voir parce que ce matin il faisait froid. Et puis comment dire … celui sur « Les meilleurs arguments (selon des policiers) autour des violences policières et de la police » c’est peu mon préféré (non).

Pour le reste et s’il était encore besoin d’une quelconque démonstration sur la ligne idéologique claire de ce média, bah je le répète Pierre-Edouard Stérin a fait son entrée à son capital depuis 2023. À chaque fissure anale son proctologue.

Il y a quelques jours, Christelle Morançais était de passage en Vendée pour (entre autres) faire la promotion de ce média. Figurez-vous qu’elle n’a pas du trouver l’adresse du campus de Nantes Université à La Roche sur Yon et donc elle a passé sa journée à l’ICES, l’institut catholique privé fondée par Philippe De Villiers, école qui forme l’essentiel des cadres de l’extrême-droite en France et accumule les scandales autour des groupuscules qui s’y déploient comme dans leur milieu naturel, de l’Action Française au GUD. Pas de doute, cette école sera certainement très bien recommandée et mise en avant dans « le média orientation » dont les contenus sont fournis par l’équipe du Crayon …

C’est marrant parce que si Christelle Morançais-Stérin était passée sur le campus de l’université publique de La Roche sur Yon, j’aurais pu l’emmener visiter l’épicerie solidaire qui distribue gratuitement des repas à l’ensemble des étudiantes et étudiants de la ville depuis 4 ans et que la Région Pays de la Loire a soutenu un an par une subvention de 3000 euros avant de lui couper ladite subvention parce que bon si tu veux manger, tu peux, et si tu peux pas, bah t’as qu’à te forcer. J’aurais aussi pu lui expliquer que l’année dernière, sur les 3143 paniers distribués gratuitement dans notre épicerie solidaire, 20% des bénéficiaires étaient des étudiantes et des étudiants … de l’ICES. Mais c’est con, Christelle Morançais-Stérin, elle n’est pas passée. Du coup elle ne nous a pas non plus laissé un chèque pour nous aider. D’autant que nous on ne demandait pas un chèque de 250 000 euros comme celui que Christelle a fait au Crayon, média de la galaxie d’influence de Pierre-Edouard Stérin désormais également financé sur fonds publics régionaux. Je sais bien que l’argent n’a pas d’odeur mais il y a quand même des financements qui puent du cul.

Voilà c’était l’histoire de « Christelle et le crayon. » J’espère que vous l’avez aimée. Mais n’allez pas dire à Christelle Morançais-Stérin qu’elle est d’extrême-droite ou qu’elle aide l’extrême-droite, sinon elle vous fait un procès et porte plainte en diffamation, comme elle vient de le faire contre l’élue écologiste Lucie Etonno qui avait eu le seul tort de la désigner pour ce qu’elle est, un poste avancé de l’extrême-droite la plus nauséabonde qui s’offre pour elle et les idées de son camp ce qu’elle passe son temps à condamner chez les autres : un outil de propagande « soft » au service d’un agenda idéologique clair, le tout financé sur fonds public.

Reçu — 19 août 2025 affordance.info
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  • Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès
    Jean Pormanove est mort. En direct. Sur une chaîne de stream appelée le Lokal. Chaîne hébergée sur la plateforme Kick.com. Il était depuis des années victime de différents sévices et brimades dont l’accumulation, la répétition et la durée laissent peu de doute sur la qualification de torture. Raphaël Graven aka Jean Pormanove. Source : Wikipedia. La mort en direct. Je me souviens de l’un des premiers films qui fut pour moi un vrai choc et dont les images sont encore très présentes et très nette
     

Raphaël Graven aka Jean Pormanove : les sévices du succès

19 août 2025 à 11:56

Jean Pormanove est mort. En direct. Sur une chaîne de stream appelée le Lokal. Chaîne hébergée sur la plateforme Kick.com. Il était depuis des années victime de différents sévices et brimades dont l’accumulation, la répétition et la durée laissent peu de doute sur la qualification de torture.

Raphaël Graven aka Jean Pormanove. Source : Wikipedia.

La mort en direct.

Je me souviens de l’un des premiers films qui fut pour moi un vrai choc et dont les images sont encore très présentes et très nettes. C’est Le prix du danger, sorti en 1983, adapté d’une nouvelle de Robert Scheckley et où l’ont voit un jeu télévisé mettre en scène la mort d’un homme avec d’autres chargés de le tuer, et avec une récompense à la clé s’il parvient à leur échapper. Je me souviens aussi d’un autre film, La mort en direct, sorti en 1980 mais que je n’ai vu que plus tard, et qui racontait cette fois l’histoire d’une femme qui se sachant condamnée par une maladie incurable et qu’une chaîne de télévision contacte pour filmer sa mort. J’ai aussi lu d’innombrables romans et nouvelles de science-fiction décrivant des sociétés dans lesquelles la mort n’était qu’un spectacle parmi d’autres, et d’autres où elle était l’exutoire suprême mis en scène comme de nouveaux jeux du cirque.

Le numérique et les plateformes ont bouleversé notre rapport à la violence et à la mort. Par une forme sourde d’habituation et de constance dans la probabilité d’en voir surgir les images. Mais par delà d’autres morts en direct, toutes autant insoutenables, à l’occasion de « live » tenus par des terroristes, par-delà les images là encore « live » de frappes et de bombardements sur des terrains de guerre aujourd’hui toujours plus proches, par-delà les images de suicides là encore « en direct » qui peuvent continuer de surgir dans n’importe quel flux de contenus à n’importe quel moment et devant n’importe quelle audience, c’est la première fois je crois, en dehors de toute fiction, que l’ensemble d’un processus de sévices ciblant un individu est filmé, streamé avec une telle régularité, pendant aussi longtemps, devant autant de gens, jusqu’à la conclusion de cette mort en direct, jusqu’à ce dernier souffle au coeur de son sommeil.

Comme le rappelle Le Parisien : « Il y a près de deux semaines, les vidéastes du Lokal lancent un live « marathon », promettant ainsi à leurs abonnés d’être en direct 24 heures/24 jusqu’à avoir atteint la barre symbolique des 40 000 euros de dons. Pour inciter les « viewers » à être généreux, la même méthode est recyclée : « JP » est frappé, moqué, humilié devant des milliers de spectateurs. »

Et comme l’écrit Le Monde : « Sur la vidéo qui montrerait les derniers instants de Raphaël Graven, un compteur de temps indique plus de 298 heures et un compteur d’argent la somme de 36 411 euros. »

La mort en direct.

Maxime Derian parle d’un « capitalisme de la cruauté » :

« Ce n’est pas un accident : c’est l’accomplissement logique d’un modèle qui transforme la souffrance en divertissement monétisable. Les plateformes délèguent, les « amis » instrumentalisent, l’audience paie pour appuyer sur le bouton. (…) Fiction cauchemardesque de 2025 ? Pas vraiment. La réalité de 2025 aussi a rattrapé la série : Jean Pormanove est mort de la règle même, pas de l’exception. Dans ce capitalisme de la cruauté, chaque fragilité devient matière première. Sans garde-fous, le numérique n’invente pas des liens, mais des arènes. »

 

Les sévices du succès.

La nuit du 18 au 19 Août 2025 Jean Pormanove est mort en direct après des années de succès et de sévices, de sévices qui firent l’essentiel de son « succès ».

On peut, comme je le fais depuis plus de 30 ans, être un observateur et un analyse de l’internet et du web et pourtant passer à côté de continents numériques entiers. Je ne connaissais pas la plateforme de streaming Kick.com. Je n’avais jamais entendu parler de la chaîne le Lokal. Je n’avais jamais vu ce que Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven, y subissait. Il aura fallu ce thread de OuaisGuesh et donc cet article de Mediapart (qui avait déjà traité cette affaire et alerté en Décembre 2024) pour que j’en mesure toute l’horreur.

L’histoire de la plateforme Kick.com est singulière en cela que pour se différencier des autres plateformes de streaming (et de l’ultra-domination de Twitch), elle a misé sur deux arguments finalement assez « classiques » dans l’histoire de la concurrence : d’abord une rémunération plus avantageuse pour les streamers, et ensuite et surtout, un abaissement drastique du niveau de modération. L’autre particularité de Kick.com c’est qu’elle est portée par les créateurs de la plateforme Stake, l’une des plus importantes des casinos et jeux d’argent en ligne (mais actuellement bannie dans un grand nombre de pays dont la France, notamment dans le cadre de la lutte contre l’addiction aux jeux d’argent), et que la création de Kick s’est faite notamment en réaction de l’interdiction de ce type de contenus sur Twitch (plateforme rachetée par Amazon).

On voit alors fleurir sur Kick, et dans un relatif anonymat, une pléiade de contenus tous plus problématiques les uns que les autres, de l’apologie du nazisme aux délires masculinistes et parmi lesquels l’exploitation cynique et violente de personnes vulnérables finit par devenir une « trend », un business model. Jean Pormanove aurait pu n’être qu’un mème, l’image d’un être humain figé dans l’un de ses moments de vie et qui nourrit les chambres d’écho du réseau, mais il fut une victime, au service de la monstruosité de ceux qui l’affichèrent comme une bête de foire, un nouvel Elephant Man dans une monstrueuse parade que l’on n’imaginait plus pouvoir être contemporaine. 12 jours, 300 heures de sévices continus.

Tout comme l’on payait pour voir ces êtres humains présentés comme autant d’attractions, de « bêtes de foire » dans des cirques et autres zoos humains, c’est aujourd’hui toute une foule sous pseudonyme qui a également payé, depuis des années, un abonnement direct à la chaîne le Lokal pour y suivre les sévices infligés à Jean Pormanove. Rémunérant ainsi tant la victime que ses bourreaux mais dans un partage dont l’initiative et la proportionnalité ne revenait qu’à ces derniers.

Alors que faire ?

Lutter contre la haine, c’est finalement assez simple. En tout cas les moyens de lutter contre les ressorts de la haine sur les plateformes sont largement connus. J’ai écrit des dizaines d’articles sur ce sujet. Dont celui-ci qui offre un résumé des principales pistes.

Mais à voir la manière dont les différents ministres et secrétaires d’état en charge du numérique agissent depuis ces dernières années (à l’exception d’Axelle Lemaire qui fut la dernière à faire avancer concrètement les choses et à être en maîtrise de son sujet à la fois sur le plan technique et politique), on peut au mieux se désespérer de l’accumulation de leurs indigences autant que de leurs indulgences.

L’actuelle ministre du numérique et de l’IA, Clara Chappaz, est envoyée en service minimum comme on peut l’être après ce genre de drame et l’exposition médiatique dont il a immédiatement bénéficié. Voici son verbatim tel que publié sur X :

« Le décès de Jean Pormanove et les violences qu’il a subies sont une horreur absolue. J’adresse toutes mes condoléances à sa famille et à ses proches. Jean Pormanove a été humilié et maltraité pendant des mois en direct sur la plateforme Kick. Une enquête judiciaire est en cours. J’ai saisi l’Arcom et effectué un signalement sur Pharos (sic). J’ai également contacté les responsables de la plateforme pour obtenir des explications. La responsabilité des plateformes en ligne sur la diffusion de contenus illicites n’est pas une option : c’est la loi. Ce type de défaillances (sic) peut conduire au pire et n’a pas sa place en France, en Europe ni ailleurs. »

 

Le problème c’est que l’ARCOM avait déjà été saisie il y a un an suite au premier article de Mediapart et n’avait alors pas répondu. [mise à jour du 20 août] L’ARCOM n’avait pas pu entamer de démarches car la plateforme Kick.com ne disposait pas de représentant légal sur le sol européen. Le DSA (Digital Service Act) oblige à en posséder un mais ne s’applique qu’aux plateformes disposant de plus de 45 millions d’utilisateurs et d’utilisatrices sur le sol européen. Or Kick affiche pour l’instant 50 millions d’utilisateurs dans le monde. [/mise à jour]

Le problème c’est que Clara Chappaz avait également été contactée et n’avait pas davantage réagi.

Le problème c’est que les deux bourreaux avaient déjà été mis en garde à vue en Janvier pour finalement être relâchés « tant les personnes susceptibles d’être mises en cause que celles d’être victimes contestaient la commission d’infractions.« 

Le problème c’est que Clara Chappaz a naturellement raison de rappeler que « La responsabilité des plateformes en ligne sur la diffusion de contenus illicites n’est pas une option : c’est la loi »  mais alors que chacun sait que cette plateforme ne respecte pas la loi, alors que son histoire même dit qu’elle a été fondée pour contourner la loi, alors que tout cela avait été et peut encore être sans peine documenté, alors que peut-on aujourd’hui attendre des pouvoirs publics pour que la loi, sur les plateformes numériques, ne soit plus en option ? La mort d’un homme, celle de Raphaël Graven repose cette question. Et elle la pose à toutes celles et ceux qui n’ont rien fait.

[mise à jour du 20 août] La réponse de la plateforme Kick.com, publiée le 20 août, est la suivante :

Nous sommes profondément attristés par la disparition de Jean Pormanove et adressons nos sincères condoléances à sa famille, à ses amis et à sa communauté. Tous les co-streamers ayant participé à cette diffusion en direct ont été bannis dans l’attente de l’enquête en cours. Nous nous engageons à collaborer pleinement avec les autorités dans le cadre de ce processus. En outre, nous avons mis fin à notre collaboration avec l’ancienne agence française de réseaux sociaux et entreprenons une révision complète de notre contenu en français. Notre priorité est de protéger les créateurs et de garantir un environnement plus sûr sur Kick.

 

La bannissement de ses deux tortionnaires est évidemment un minimum, tout comme l’engagement à collaborer avec les autorités. C’est une manière d’éteindre l’incendie le temps qu’une autre actualité vienne remplacer celle-ci. Quant à la promesse de « révision complète de notre contenu en français », Kick.com ne sera ni la première ni la dernière plateforme à avoir promis de changer après un drame, mais au regard de leur histoire et de leur modèle économique, il est tout à fait improbable qu’ils le fassent autrement que sur injonction de la justice. Enfin, la fin de la collaboration avec l’ancienne « agence française de réseaux sociaux« , désigne la société qui était chargée d’animer les campagnes marketing de la plateforme (en gros de faire le « Community Management » de Kick.com en France). Et en effet celle-ci a toujours mis en avant la figure de Jean Pormanove comme tête de gondole, et elle l’a fait en pleine connaissance des violences, humiliations et sévices qu’il subissait, elle en a même fait un argument commercial. Que cette société soit donc également complice ne fait aucun doute, mais il ne fait pas davantage de doute que Kick.com était parfaitement au courant de ce que faisait cette « agence française » qui ne faisait qu’appliquer la stratégie qui lui avait été demandée. Enfin, je passe sur le cynisme qui peut conduire une plateforme bâtie sur l’exploitation de toutes les failles, fragilités, faiblesses et pulsions les plus viles ou les plus morbides de l’être humain à oser écrire que sa priorité « est de garantir un environnement plus sûr. » Kick.com est en revanche parfaitement sincère quand elle écrit que son autre priorité est de protéger ses créateurs, tant qu’ils lui rapportent de l’argent, et quels que que puissent être leurs agissements ou leurs propos, y compris les plus immondes.

Enfin, il ne faut pas oublier que tout comme la plupart des streamers et influenceurs, les tortionnaires de Jean Pormanove ne sont pas uniquement présents sur Kick.com. Ils disposent de comptes et d’alias parfois aussi importants sur d’autres plateformes comme Snapchat ou Tiktok qui leur servent de miroir pour la mise en avant de leur compte principal, et qui permettent également de trouver d’autres sources importantes de monétisation de leurs contenus. Ainsi Owen Cenazandotti aka Narutovie, dispose de près de 100 000 abonnés Instagram, de 160 000 sur Tiktok et de plus de 460 000 sur Snapchat. Leur bannissement (temporaire …) de Kick.com n’entamera donc malheureusement en rien leur sinistre modèle d’affaire. [/mise à jour]

Nombre de plateformes numériques adoptent aujourd’hui, par leur cynisme ou par leur volonté délibérée d’ignorer la loi, le comportement et les pratiques d’authentiques mafias. Des mafias qui jouent aussi de collusion entre les pouvoirs politiques, législatifs, et économiques. Bien plus que le signalement Pharos de la ministre Chappaz, on peut supposer que rien ne changera significativement tant que le numérique n’aura pas trouvé la figure de son juge Falcone et tant que les états ne lui auront pas donné les moyens de faire appliquer cette loi.

Dans un scénario dystopique que l’on croyait impossible et qui cette nuit est devenu un simple fait divers, Raphaël Graven, dont le pseudo était Jean Pormanove, est mort. Il nous faudra longtemps nous souvenir de son nom pour identifier et protéger celles et ceux qui comme lui, sont aujourd’hui encore victimes de ces maltraitances, sévices, humiliations et tortures en direct. Les noms de ceux qui furent ses bourreaux au quotidien sont parfaitement connus car jamais ils n’éprouvèrent la nécessité de se cacher. Ils évoquaient même la possibilité de cette mort comme « une masterclass » dans une vidéo glaçante remontant à plus d’un an. Les concernant, la justice devrait donc cette fois, pouvoir sereinement faire son travail.

[mise à jour du 20 août] Sur le cadavre encore chaud de Raphaël Graven planent déjà quelques sinistres vautours dont le streamer américain Adin Ross qui annonce vouloir prendre en charge les obsèques de son « ‘ami » Jean Pormanove. Lequel streamer annonce également que Drake (le rappeur) financerait également ces obsèques. La réalité c’est qu’Adin Ross (soutien de Trump et porte-voix de nombreux comptes suprémacistes et masculinistes) est l’un des streamers les plus influents de Kick.com et qu’il possède des parts de la société. Comme le rappelle également Jérôme Vermelin, « il est également sous contrat avec le casino virtuel Stake dirigé par Edward Craven et Bijan Tehrani… les fondateurs de Kick.« 

Il s’agit donc, bien sûr, d’une pure stratégie de détournement de l’attention qui vise à la fois à atténuer l’atteinte réputationnelle que subit la plateforme, mais aussi à entretenir l’image d’Adin Ross au travers d’un opportun « charity business » qui joue lui-même sur la corde de ce que l’on appelle le « marché de la pitié » (Mercy Market). Bref, une pure saloperie au carré. [/mise à jour]

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En complément vous pouvez écouter ma (courte) intervention dans le journal de France Culture du mercredi 20 août.

 

Reçu — 13 août 2025 affordance.info
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  • Grok, Gaza et le génocide.
    C’est l’une des actus de l’été, Grok, l’artefact génératif d’Elon Musk déployé sur X, aurait été censuré (par X et donc les équipes de Musk) après avoir qualifié de « génocide » ce qui se produit actuellement à Gaza. Et ledit Grok de se « rebeller » en expliquant qu’il défend la liberté d’expression contre son créateur, créateur lui-même foutraque chantre d’une défense de la liberté d’expression version très très très maximaliste. Cet article de l’excellent Pixel du journal Le Monde (avec l’AFP)
     

Grok, Gaza et le génocide.

13 août 2025 à 09:21

C’est l’une des actus de l’été, Grok, l’artefact génératif d’Elon Musk déployé sur X, aurait été censuré (par X et donc les équipes de Musk) après avoir qualifié de « génocide » ce qui se produit actuellement à Gaza. Et ledit Grok de se « rebeller » en expliquant qu’il défend la liberté d’expression contre son créateur, créateur lui-même foutraque chantre d’une défense de la liberté d’expression version très très très maximaliste.

Cet article de l’excellent Pixel du journal Le Monde (avec l’AFP) vous rappelle les principaux éléments de cette affaire que le titre suffit à résumer : « Grok, l’IA propriété d’Elon Musk, affirme avoir été suspendu pour avoir accusé Israël et les Etats-Unis de commettre un génocide à Gaza. Interrogée par la suite par ses utilisateurs, l’intelligence artificielle a donné différentes explications à son interruption, dont une « censure » de son propriétaire. »

En complément d’une interview que je viens de donner à France Culture, je veux simplement repréciser ici rapidement quelques éléments et enseignements avant de revenir dessus à la rentrée dans un article (beaucoup) plus long.

1er enseignement. Grok et les autres artefacts génératifs et LLM (Large Language Models) sont des éponges cybernétiques : qui absorbent ce qu’on leur donne mais où chaque absorption a des effets qui rétroagissent sur certaines causes.

2ème enseignement. Il est tout à fait impossible et dangereux de considérer que ces agents conversationnels ont une quelconque valeur de « régime de vérité » au sens où l’entendait Foucault** c’est à dire qu’ils seraient des dispositifs, des agencements chargés de dire le vrai. Notamment car il leur manque et leur manquera toujours un essentiel pour y parvenir : l’intention délibérée de le faire (ou de ne pas le faire). Cela ne les empêche par ailleurs en rien de circonstanciellement dire vrai, en l’occurence le gouvernement de Netanyahu est bien en train de commettre un génocide à Gaza. Mais que Grok l’affirme aujourd’hui alors que le même Grok alignait hier d’immondes séries de raisonnements antisémites doit nous rappeler que tout particulièrement sur ces sujets, le statut énonciatif de celui ou celle qui les prononce est quelque chose qui compte. Ici personne ne parle, car Grok n’est personne. Prenons donc garde à ne pas tous devenir de modernes Polyphèmes.

**Pour rappel voici ce qu’expliquait Foucault sur ces régimes de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité: c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai.«

 

3ème enseignement. L’opacité de ces LLM est presque totale y compris d’ailleurs pour celles et ceux supposés les contrôler. C’est ce qui était déjà posé en 2021 par l’article désormais fondateur « On the dangers of Stochastic Parrots : Can Language Models Be Too Big ?« .  La réalité c’est que personne ne sait vraiment ce qui peut sortir de ces agents conversationnels dès lors qu’il y a possiblement un conflit d’interprétation entre les sources qui les alimentent et les contraintes qui leurs sont données (soit à l’aide de « fine tuning » et/ou sous supervision humaine).

4ème enseignement. Dans un article scientifique récent (dont je vous reparlerai longuement à la rentrée) Jacob, Kerrigan, Bastos 2025 parlent d’un « Chat-Chamber Effect », un effet de chambre conversationnelle : un biais qui désigne les informations incorrectes mais allant dans le sens du questionnement de l’utilisateur que les grands modèles de langage peuvent fournir, des résultats et informations qui restent non contrôlées et non vérifiées par les mêmes utilisateurs mais auxquels ces mêmes utilisateurs font pourtant confiance. Le titre complet de leur article est ainsi : « L’effet ‘Chat-Chamber’ : faire confiance aux hallucinations de l’IA« . Que ces artefacts génératifs expriment une vérité ou alignent des contre-vérités, l’effet produit reste le même.

5ème enseignement. Cette histoire, c’est aussi (et peut-être d’abord) du marketing. Depuis son lancement en 2023, Musk a vendu et marqueté Grok pour qu’elle soit présentée comme la première IA « libre », subversive, avec un sens de la provocation et de la transgression des interdits et autres limites et pudeurs habituelles des autres IA. Quelle meilleure publicité pour cela que le fait qu’elle se « révolte » contre son maître et l’accuse de la censurer.

Pour le reste, le fait que la 1ère IA de l’Alt-Right affirme aujourd’hui qu’il y a un génocide en cours à Gaza n’est, en soi, ni une bonne ni une mauvaise nouvelle ; c’est par contre une nouvelle et évidente confirmation de l’immense dérèglement de nos capacités de faire langage et donc société au prisme de ces outils.

Dessin de Besse dans l’Humanité.

Reçu — 22 juillet 2025 affordance.info
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  • Caméra(i) Café. Sucré à l’IA.
    Longtemps le numérique fut envisagé et traité comme ce qu’il était en première intention : un moyen de stockage. Et à ce titre la possible et pratique externalisation de nos mémoires, mémoires documentaires d’abord, mémoires intimes ensuite. Je suis récemment tombé sur un article expliquant comment le recours à l’IA allait permettre de redonner vie à la série Caméra Café, notamment en clonant – avec leur accord – les deux acteurs principaux et en les rajeunissant, mais aussi je cite : dans l’opt
     

Caméra(i) Café. Sucré à l’IA.

22 juillet 2025 à 12:30

Longtemps le numérique fut envisagé et traité comme ce qu’il était en première intention : un moyen de stockage. Et à ce titre la possible et pratique externalisation de nos mémoires, mémoires documentaires d’abord, mémoires intimes ensuite.

Je suis récemment tombé sur un article expliquant comment le recours à l’IA allait permettre de redonner vie à la série Caméra Café, notamment en clonant – avec leur accord – les deux acteurs principaux et en les rajeunissant, mais aussi je cite : dans l’optique de « moderniser la série » et de « faire revivre [le] catalogue [de la maison de production]. »

On s’était habitué aux suites menant à Rocky 5 ou à Rambo 4 ou plus récemment à Fast And Furious 10, on vit également l’émergence des séries, reboots, préquels et autres déclinaisons « d’univers » ou de tonneaux des Danaïdes scénaristiques baptisés « multivers », mais aujourd’hui avec l’IA ce à quoi nous assistons c’est à l’industrialisation de ces multivers comme autant de répliques d’univers à moindre coût. Et ce pour permettre de doper de vacuité d’anciennes têtes de gondole d’audience en leur donnant une nouvelle et artificielle jeunesse, mais aussi et surtout une nouvelle surface et amplitude de diffusion.

Têtes de clones.

 

L’article de Marina Alcaraz dans Les Échos explique ainsi que l’IA sera utilisée dans 4 objectifs distincts :

« D’abord, pour reprendre tout le catalogue français du programme tourné au début des années 2000 (environ 700 épisodes) et le passer au format actuel en 16/9 et 4K. L’IA sert à reconstituer les images manquantes et à moderniser le rendu.

Ensuite, les nouvelles technologies sont utilisées pour indexer les épisodes et analyser les textes. Exit les termes de l’époque, comme Walkman, les références à l’actualité ou à la politique du début du millénaire. « Quand les dialogues parlent de choses que les jeunes ne connaissent pas, l’IA va les remplacer par des mots ou des expressions plus d’actualité », explique Jean-Yves Robin, président de Robin & Co.

Enfin, l’IA va créer des deepfakes des comédiens, dont ceux Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h, pour les insérer dans les versions issues de l’international. On estime qu’il y a 5.000 à 6.000 épisodes produits dans le monde, dont environ la moitié d’originaux, reprend le producteur. On pense pouvoir au moins doubler le catalogue français. C’est une façon de faire revivre les catalogues sur des fictions comme celle-ci, où des comédiens sont trop âgés. »

 

Cet exemple est particulièrement intéressant car il mobilise en effet les quatre ressorts actuels des enjeux de l’IA dans le contexte des industries culturelles. Un enjeu d’abord technique d’optimisation et de « modernisation » (pour autant que l’idée de modernisme ait un sens lorsque l’on parle d’IA). Un enjeu ensuite « éthique » qui mobilise la question de l’intégrité documentaire des oeuvres (et d’une forme de « cancel culture », j’y reviendrai). Un enjeu juridique qui touche à la fois au droit d’auteur, au droit à l’image et à la propriété intellectuelle ; ici les comédiens ont accepté d’être clonés contre rémunération et il serait d’ailleurs intéressant de voir quel type de contrôle ils ont accepté de céder sur leur image, et jusqu’à quand. Et enfin un enjeu économique de saturation et de maximisation des logiques d’exploitation par procédé de duplication dans un univers médiatique déjà passablement saturé et qui vient encore alourdir le poids de ce que l’on appelait « les étagères infinies », c’est à dire l’immensité de catalogues de contenus dans lesquels on passe davantage de temps à choisir quoi regarder plutôt qu’à simplement … regarder.

Désormais, il semble qu’aucun contenu culturel ayant eu ne serait-ce qu’une once de succès d’audience ou critique ne puisse et ne doive mourir ou être oublié. Tout doit être fait pour le maintenir artificiellement en circulation médiatique. C’est une sorte de palimpseste à l’envers, dans lequel on partirait de la version la plus aboutie de l’oeuvre originale pour ensuite la recouvrir de couches affadies de ses propres extensions, dérivations, réécritures et copies.

[Mise à jour du 23 Juillet]

Autour de ce sujet on pourra également se référer au concept de « Foreverism » de Grafton Tanner, ainsi qu’aux pages de Deleuze sur la question de la répétition.

[/Mise à jour]

Dans un tout autre registre, je m’étais il y a quelques années intéressé au fait que les profils Facebook de personnes décédées continuaient d’être une manne d’interaction (et donc de revenus) pour la plateforme ; plateforme qui avait ainsi tout intérêt à nous inciter à transformer ces comptes en autant de « mémorial » et à nous rappeler de souhaiter les anniversaires de nos amis morts. Il s’agissait et il s’agit toujours de se payer, encore et encore, jusqu’au bout du cynisme.

C’est un peu le même type de processus auquel nous assistons aujourd’hui avec ces maisons de production qui veulent encore se payer sur des contenus culturels (ici des séries) pourtant déjà au bout de toutes les logiques de rentabilité existantes : en l’occurence, pour la série Caméra Café, elle a déjà été vendue et exploitée dans plus de 60 pays, et tous les produits dérives possibles et imaginables ont également été exploités et surexploités.

Intégrité documentaire.

C’est pour moi le grand sujet des années qui s’ouvrent devant nous. Car avec l’IA, et comme cela est relaté dans l’article de Marina Alcaraz pour Les Échos, vient aussi la tentation d’effacer toute forme de référence à l’actualité de l’époque de production du contenu concerné. On parle ainsi de gommer le « walkman » pour le remplacer par autre chose qui parle à la nouvelle « cible » envisagée. Toujours d’après le prodicteur de la série, grâce à l’IA, exit aussi les références à l’actualité politique de l’époque. Ce qui vient nourrir encore le débat sur une forme de Cancel Culture. Ou comment réécrire des contenus culturels qui ne peuvent être autre chose que le reflet d’une époque avec tout ce que cette époque comportait de tolérance qui nous semble aujourd’hui relever légitimement de formes d’abus condamnables.

De mon côté, plutôt que de m’enferrer dans le débat souvent glissant de la « cancel culture » je préfère parler et questionner le thème de l’intégrité documentaire.

Je vous en ai souvent parlé sur ce blog, mais la première fois que j’ai commencé à réfléchir à la notion « d’intégrité documentaire » c’était lorsque j’écrivais beaucoup sur « l’affaire » Google Books et la manière dont le moteur s’était soudainement mis à numériser à très large échelle des livres du domaine public mais aussi des ouvrages sous droits, et où avaient émergé, pour l’ensemble des contenus culturels, les offres de streaming allant avec une forme manifeste de dépossession des anciens supports physiques (CD, DVD, etc.) qui nous privaient ce faisant de certains de nos droits de propriété (j’avais même appelé cela « l’acopie« ). Bref c’était il y a plus de 20 ans. Pour expliquer cette notion d’intégrité documentaire auprès de mes étudiants j’utilisais et j’utilise encore souvent l’exemple des éditions des grands classiques en version « digest » disponibles aux USA du type « la bible en 20 pages » ou « les misérables en 50 pages. » Je leur explique que si l’on n’est confronté qu’à la version « courte » des misérables, version dont on a expurgé non seulement différents niveaux de l’intrigue mais dont on a aussi modifié, pour les atténuer, les aspects paraissant les plus « choquants », le référent culturel que l’on construit et les comportements et les repères sociaux communs qu’il permet d’inscrire dans un horizon culturel partagé changent alors de manière radicale. En modifiant et en édulcorant « Les misérables » comme oeuvre littéraire (ou fait culturel) on influe nécessairement sur la perception que nous aurons de « la misère » comme réalité sociale. De la même manière et en prolongement, le fait de choisir, sur telle ou telle édition ou réédition, numérique ou non, d’enlever, de gommer ou de réécrire certains aspects de l’oeuvre sont une atteinte claire à son intégrité documentaire et constitue donc aussi un trouble à la diachronie et à la synchronie dans lesquelles toute oeuvre s’inscrit.

C’est d’ailleurs ce que l’historienne Laure Murat rappelle encore dans son dernier essai (que je n’ai pas encore lu) « Toutes les époques sont dégueulasses » mais dont j’ai pu entendre une interview sur France Inter dans laquelle elle expliquait ceci :

Faut-il corriger les textes pour qu’ils soient lisibles à nos yeux contemporains ? Laure Murat : « Je crois que la question pose un gros problème. Parce que si vous nettoyez les textes des sujets qui fâchent, des mots qui fâchent, vous aboutissez à une falsification et un mensonge historique, qui a pour conséquence très grave de priver les opprimés de l’histoire de leur oppression. Donc, supprimez les remarques misogynes de James Bond et ses actions – parce qu’il faut aussi toucher à l’intrigue – ça devient quand même nettement plus compliqué. Faites-en un proto-féministe, il y a beaucoup de travail, et vous ne comprendrez plus rien à la misogynie des années 1950-60. Et je crois que ce n’est pas une bonne idée. »

 

Alors on pourra certes arguer que la suppression d’un Walkman dans Caméra café n’a pas la portée symbolique de la réécriture d’une oppression, mais quid des blagues machistes ou sexistes de la série qui, à l’époque déjà, jouaient d’une ambiguïté sur la « beaufitude » de celui qui les énonçait ?  Faut-il également les réécrire au risque, en effet, de ne plus rien comprendre au sexisme et à la misogynie du début des années 2000 ?

« Celui qui oublie ou qui méprise l’histoire est condamné à la revivre » écrivait le philosophe George Santayana. La seule promesse d’une Cancel Culture qui au prétexte de l’IA, finirait par faire système à l’échelle de nombre de biens et produits culturels, c’est le retour en plus violent de ce passé effacé.

Reçu — 22 mai 2025 affordance.info
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  • Algorithmes et société. Pint Of Science 2025.
    J’étais hier, Mercredi 21 Mai, à Nantes dans le cadre de l’événement « Pint Of Science » pour une soirée thématiques sur le thème « Algorithmes et société ».   Voici un retour sur mon intervention. Un très grand merci aux organisateurs et organisatrices (notamment Rémi) pour cette invitation et l’organisation de ce temps d’échange citoyen tout à fait réjouissant et fécond. Et un grand merci aussi à mes deux collègues d’intervention, Leia Savary et Odile Bellenguez pour les échanges et la prépar
     

Algorithmes et société. Pint Of Science 2025.

22 mai 2025 à 05:47

J’étais hier, Mercredi 21 Mai, à Nantes dans le cadre de l’événement « Pint Of Science » pour une soirée thématiques sur le thème « Algorithmes et société ».

 

Voici un retour sur mon intervention. Un très grand merci aux organisateurs et organisatrices (notamment Rémi) pour cette invitation et l’organisation de ce temps d’échange citoyen tout à fait réjouissant et fécond. Et un grand merci aussi à mes deux collègues d’intervention, Leia Savary et Odile Bellenguez pour les échanges et la préparation de cette soirée.

Voici donc ce que j’ai raconté de mon côté.

Je vais vous faire écouter un algorithme.

Je vais vous faire écouter un algorithme.

 

Ce titre de Sébastien Tellier sort en 2004. Il est intitulé « La ritournelle ». 2004 c’est aussi la naissance de Facebook et de ce que l’on va nommer les « réseaux sociaux » puis les « médias sociaux » de masse. C’est aussi à partir de ce moment là que bien plus que pendant les précédentes années, le web, espace public ouvert et traversable, va se « refermer » autour de plateformes propriétaires (le fondateur du web, Tim Berners-Lee, parle de « jardins fermés ») et que les « applications » vont devenir nos compagnons quotidiens avec la massification des smartphones (circa 2007).

Dès lors, à partir de ces années et dans la décennie qui s’ouvre en 2010, « les algorithmes » vont devenir autant de ritournelles qui nous accompagnent, nous cadrent, nous autorisent et nous empêchent au quotidien. Pourquoi ce titre de Sébastien Tellier et pourquoi comparer les algorithmes à des ritournelles ? Parce que le titre « la ritournelle » fait écho à ce qui me semble la meilleure définition de la nature profonde d’un algorithme et surtout de la nature profonde des effets d’un algorithme. Et cette définition je la tire de l’ouvrage de Deleuze et Guattari, « Mille Plateaux », paru en 1980 et qui avait pour sous-titre « Capitalisme et Schizophrénie » (ce qui est aussi intéressant pour penser le rôle actuel des algorithmes dont beaucoup enferment et « rendent fou » parce qu’ils ne sont au service que du Capital).

Donc dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari parlent de l’importance de ce qu’ils appellent la ritournelle et qu’ils décrivent en trois points :

  • D’abord ce qui nous rassure par une forme de régularité attendue, que l’on devine et anticipe.

Les algorithmes sont cela.

  • Ensuite ce qui installe l’organisation nous semblant familière d’un espace que l’on sait public mais que l’on perçoit et que l’on investit en partie comme intime : ils « enchantent » l’éventail de nos affects et sont l’état de nature de nos artifices sociaux.

Les algorithmes se déploient dans ces espaces à la fois massivement publics en nombre d’utilisateurs mais qui sont aussi, en faux-semblant, « privés ». Cela avait été posé dès 2007 par danah boyd qui soulignait que la première particularité et le premier problème de ces plateformes était qu’elles étaient semi-publiques et semi-privées et que toute dimension de « privacy », c’est à dire de vie privée, était donc structurellement ambigüe et presqu’impossible.

Deleuze et Guattari disent aussi que la ritournelle (donc les algorithmes) « enchantent nos affects » et sont « l’état de nature de nos artifices sociaux ». « L’état de nature de nos artifices sociaux. » C’est, je trouve, vraiment une magnifique définition de ce qui se joue, de ce que nous jouons autour de notre fréquentation algorithmique. La visibilité, la réciprocité, le souci de paraître, les fonctions comme le like et les autres icônes « émotionnelles » sont, parmi d’autres, les notes de la partition de cette ritournelle.

  • Enfin ils sont ce qui, parfois, nous accompagne et nous équipe aussi dans la découverte d’un ailleurs, parce qu’y compris au sein de représentations cloisonnées, ils sont des « chants traversants. » 

Là encore, c’est dans le mille. Des « chants traversants » : les algorithmes, notamment ceux que l’on dit de recommandation, fonctionnent comme des chants traversants : la plupart du temps ils s’alignent sur nos préférences mais ils sont aussi structurellement faits pour nous emmener vers des ailleurs afin de maintenir un niveau d’attention qui ne s’effondre pas dans une trop forte routine.

Ces ritournelles nous accompagnent et elles « cadrent » notre réel. Notre réel amoureux, notre réel géographique, notre réel politique. Elles le cadrent et elles le rythment.

 

Je vais maintenant vous parler du rythme des algorithmes.

Dans un vieux texte j’avais imaginé un trouble que j’avais appelé la « dysalgorithmie », un « trouble de résistance algorithmique où le sujet fait preuve d’un comportement ou d’opinions non-calculables« , c’est à dire la capacité à ne pas suivre les recommandations algorithmiques, à n’être, par exemple, pas sensible à la cadence des notifications. C’est à dire à être dans un autre rythme de la même manière que les différents troubles « dys » sont différemment sensibles au monde, à l’orthographe, au calcul.

Ma thèse c’est que chaque algorithme dispose de son propre rythme. Le rythme de l’algorithme de Tiktok n’est pas le même que celui de l’algorithme de X ou d’Instagram. Si l’algorithme de Tiktok nous parait si efficace, ce n’est pas parce qu’il serait plus intelligent ou machiavélique que d’autres, c’est parce que son rythme (séquences très courtes) impose que nous nous en occupions en permanence, à un rythme constant, et chaque interaction, chaque pulsation, est une nouvelle information pour cet algorithme. Or en moyenne toutes les 6 à 10 secondes nous interagissons avec l’algorithme de TikTok.

Et mon autre thèse qui est un corrélat de la première, c’est que ces algorithmes jouent aussi sur la question de nos propres rythmes ils cadencent comme autant de contremaîtres nos vitesses de déplacement – Waze – mais aussi nos vitesses de connexion, d’information , de socialisation, nos fréquences de rencontre amoureuses, etc.

Le problème c’est qu’à la fin c’est trop souvent le rythme de l’algorithme qui gagne. Qui l’emporte non seulement sur notre propre biorythme, mais sur le rythme de nos sociétés, de nos environnements sociaux, amicaux, informationnels, affectifs mais aussi sur d’autres aspects parfois plus triviaux. Je prends quelques exemples.

L’algorithme de Facebook, derrière la promesse de nous exposer à davantage de diversité, nous a en réalité enfermé dans nos certitudes, dans nos propres croyances, dans ce qu’Eli Pariser a appelé des « bulles de filtre ». Ce n’est d’ailleurs pas « que » la faute de Facebook. Il y a une nature anthropologique à ces bulles de filtre : plus on nous sommes seuls à être exposé à des diversités de culture, de religion, de sociétés, et plus nous cherchons à nous rapprocher de ce qui nous est semblable ; plus nous cherchons à nous rapprocher de notre propre rythme. En ce sens la promesse inititale de Facebook a été tenue : la plateforme nous a en effet exposé à énormément de diversité, mais de manière tellement outrancière que nous avons fini par n’y chercher que de l’identique, du même, du ressemblant. Et dès lors que nous l’avons trouvé, nous nous y sommes enfermé avec l’aide des logiques publicitaires et virales totalement perverses qui alimentent la plateforme.

L’algorithme d’AirBnB a fini par reconfigurer totalement l’espace social de nos centre-villes. En affirmant rendre plus abordable le séjour, il a en réalité totalement raréfié l’offre de logements abordables dans certains périmètres urbains.

L’autre exemple c’est celui de Waze. L’histoire est désormais un peu plus célèbre car elle figure à la fin du dernier livre de Guiliano Da Empoli, « L’ère des prédateurs », mais elle est ancienne. C’est celle d’un maire, Christophe Mathon, d’un petit village, Saint-Montan, une cité médiévale de 180 habitants nichée dans les confins de l’Ardèche. Et à chaque vacance scolaire ou long week-end un flot de véhicules (plus de 1000 par jour), le tout pour gagner quelques minutes ou secondes sur un itinéraire. Autre exemple, Matthieu Lestoquoy, maire de Camphin-en-Carembaut, commune de 1800 habitants, plus de 14 000 passages de véhicule par jour. Avec les dangers et les nuisance sonores que cela représente. Là encore au prétexte de fluidifer le trafic routier et de nous faire gagner du temps, Waze densifie le trafic routier dans des endroits non-prévus pour cela (et c’est donc beaucoup plus dangereux) et ne nous fait pas réellement gagner de temps et surtout il en fait perdre à l’ensemble des habitants de Saint-Montan ou de Camphin-en-Carembaut, dont il se contrefiche.

Au final, ces algorithmes nous promettent des choses (voir plus de diversité, avoir des logements plus accessibles, gagner du temps) mais en réalité, soit ils font l’inverse, soit ils créent tellement d’externalités négatives que la pertinence de leur fonction première peut et doit être rediscutée.

Dans un article j’écrivais :

« Management, travail, données, infrastructures de production, modèle économique, stigmatisation des minorités et des plus pauvres … Il faut non seulement constater mais accepter que le monde social que les technologies numériques et algorithmiques bâtissent depuis presqu’un quart de siècle est un monde dans lequel se révèlent et s’organisent les puissances les plus radicales et aliénantes de l’histoire économique, sociale et politique des peuples. Cela n’empêche pas que les appropriations singulières de ces technologies numériques soient toujours possiblement vectrices d’émancipation mais en revanche, leurs appropriations collectives et politiques le sont très rarement. Presque jamais en réalité. Et chaque fois qu’elles l’ont été, l’émancipation s’est toujours retournée en répression.« 

 

Pour le dire plus simplement : ces algorithmes facilitent énormément de choses à l’échelle individuelle (échelle où le rapport bénéfice / risque reste positif) mais ce rapport s’inverse très souvent à l’échelle collective. Or le seul bon niveau d’analyse de ces algorithmes, ce n’est pas tant l’effet qu’ils produisent sur nous, mais c’est celui des effets qu’ils produisent dans la société : les nouveaux cadres, les nouvelles normes qu’ils installent et légitiment.

On peut dans le même genre penser au travaux de Zeinep Tufekci, sociologie, hacktiviste, militante, qui a documenté, notamment dans le cadre des printemps arabes, « comment internet a facilité l’organisation les révolutions sociales mais en a compromis la victoire. » Et quand elle dit « internet » elle désigne en fait les grands médias sociaux et leurs algorithmes.

Alors devant tout cela, on pourrait se dire que l’une des solutions, simple en apparence, c’est d’ouvrir le code de ces algorithmes, et de regarder attentivement comment est faite la partition de ces ritournelles, et nous pourrons nous en affranchir, que nous pourrons les améliorer et les ramener dans le sens de l’intérêt commun.

Malheureusement, aujourd’hui, ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus (même si c’est plus que jamais nécessaire)

Reçu — 20 mai 2025 affordance.info
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  • Le Golfe, la montagne et la base militaire : chroniques d’un monde exonyme (et d’une purge fasciste).
    Publication pour archivage de l’article paru sur AOC.media le 20 Février 2025 et titré « Blacklisté – sur le rapport fasciste de Trump au langage. »   Encore des mots, toujours des mots, rien que des mots. C’est une guerre sur la langue, sur le vocabulaire, sur les mots, sur la nomination et la dénomination possible. Sur ce qu’il est ou non possible de nommer. Une guerre avec ses frappes. Une guerre particulière car lorsque ce sont des mots qui sautent, c’est toute l’humanité qui est victime co
     

Le Golfe, la montagne et la base militaire : chroniques d’un monde exonyme (et d’une purge fasciste).

20 mai 2025 à 05:08

Publication pour archivage de l’article paru sur AOC.media le 20 Février 2025 et titré « Blacklisté – sur le rapport fasciste de Trump au langage. »

 

Encore des mots, toujours des mots, rien que des mots. C’est une guerre sur la langue, sur le vocabulaire, sur les mots, sur la nomination et la dénomination possible. Sur ce qu’il est ou non possible de nommer. Une guerre avec ses frappes. Une guerre particulière car lorsque ce sont des mots qui sautent, c’est toute l’humanité qui est victime collatérale directe et immédiate.

Au lendemain de son accession au pouvoir et dans la longue liste des décrets de turpitude de cet homme décrépit, Trump donc annonçait vouloir changer le nom d’un golfe, d’une montagne et d’une base militaire.

Le golfe c’est celui du Mexique que Trump a voulu (et obtenu) renommer en golfe d’Amérique. L’enjeu c’est d’ôter symboliquement cette dénomination à la population mexicaine qu’il assimile totalement à un danger migratoire. Il y est parvenu.

La montagne c’est le Mont Denali, situé en Alaska. Anciennement Mont McKinley, il avait été changé en 2015 par Barack Obama selon le souhait des populations autochtones. L’enjeu est donc ici une nouvelle fois re réaffirmer la primauté de l’Amérique blanche. Il n’y est pas parvenu, le sénat de l’Alaska a voté contre.

La base militaire c’est celle de Fort Liberty, anciennement Fort Bragg, le nom d’un ancien général confédéré symbole du passé esclavagiste des USA, et que l’administration Biden avait modifié tout comme celui de neuf autres bases pour les mêmes raisons. Trump l’a renommé Fort Bragg. Et son ministre de la défense annonce que les autres bases militaires « dénommées » seront, de la même manière et pour les mêmes motifs, « renommées ». Et le passé esclavagiste des USA ainsi « honoré ».

Un monde exonyme. C’est à dire un monde dans lequel « un groupe de personnes dénomme un autre groupe de personnes, un lieu, une langue par un nom distinct du nom régulier employé par l’autre groupe pour se désigner lui-même » (Wikipédia)

Je leur dirai les mots noirs. 

Une liste. De mots interdits. De mots à retirer. De mots qui, si vous les utilisez, dans un article scientifique ou dans des sites web en lien quelconque avec une quelconque administration US vous vaudront, à votre article, à votre site et donc aussi à vous-même, d’être « flaggés », d’être « signalés » et vos subventions fédérales ensuite « retirées ».

Comme cela a été révélé par le Washington Post, un arbre de décision, un logigramme a aussi été envoyé aux responsables des programmes scientifiques à la NSF (National Science Foundation)  leur indiquant à quel moment prendre la décision de « couper » le déclenchement d’un financement si l’un des mots de la liste interdite apparaissait dans le descriptif général du projet, dans son titre, dans son résumé, etc. Une purge fasciste.

 

Des mots qui dans la tête de Trump ont vocation à disparaitre dans le présent inconditionnel qu’il instaure comme un temps politique majeur. La liste est longue. Elle mérite d’être affichée. Archivée. Mémorisée. Engrammée. Car Trump n’aime pas les archives. Il efface aussi des données. Ces mots-là :

  • activism, activists, advocacy, advocate, advocates, barrier, barriers, biased, biased toward, biases, biases towards, bipoc, black and latinx, community diversity, community equity, cultural differences, cultural heritage, culturally responsive, disabilities, disability, discriminated, discrimination, discriminatory, diverse backgrounds, diverse communities, diverse community, diverse group, diverse groups, diversified, diversify, diversifying, diversity and inclusion, diversity equity, enhance the diversity, enhancing diversity, equal opportunity, equality, equitable, equity, ethnicity, excluded, female, females, fostering inclusivity, gender, gender diversity, genders, hate speech, excluded, female, females, fostering inclusivity, gender, gender diversity, genders, hate speech, hispanic minority, historically, implicit bias, implicit biases, inclusion, inclusive, inclusiveness, inclusivity, increase diversity, increase the diversity, indigenous community, inequalities, inequality, inequitable, inequities, institutional, Igbt, marginalize, marginalized, minorities, minority, multicultural, polarization, political, prejudice, privileges, promoting diversity, race and ethnicity, racial, racial diversity, racial inequality, racial justice, racially, racism, sense of belonging, sexual preferences, social justice, sociocultural, socioeconomic, status, stereotypes, systemic, trauma, under appreciated, under represented, under served, underrepresentation, underrepresented, underserved, undervalued, victim, women, women and underrepresented.

Diversité, équité et inclusion. La « DEI » contre laquelle Trump entre en guerre. Guerre qu’il remporte avec l’appui de son administration mais aussi et surtout de tout un large pan de l’industrie médiatique et numérique. La science aux ordres du pouvoir.

« Erase Baby, Erase ! »

Il faut effacer. « Erase Baby, Erase. » Comme Anne-Cécile Mailfert le rappelait dans sa chronique sur France Inter :

Son administration ne se contente pas de sabrer dans les budgets de la recherche ou de nier les faits scientifiques. Elle tente de supprimer les données qui la dérangent. Les indices de vulnérabilité sociale du Centre pour le contrôle et la prévention des maladies ? Supprimés. Les pages du ministère des Transports sur l’égalité, le genre et le climat ? Évaporées. Les études sur la santé publique qui mettent en lumière les inégalités croisées ? Effacées. Imaginez un immense autodafé numérique, où ce ne sont plus des livres qu’on brûle, mais des sites web, des pages Internet, des index, des bases de données. (…)

Trump et son administration ne se contentent pas de faire disparaître des informations. Ils empêchent que de nouvelles soient créées. Les chercheurs qui souhaitent être financés par l’État fédéral doivent maintenant éviter des termes comme « diversité », « inclusion », « femme », « LGBTQI « , « changement climatique ». Imaginez : des scientifiques contraints de parler d’ouragans sans pouvoir mentionner le climat, d’étudier les inégalités sans pouvoir dire « femme » ou “racisme”. C’est Orwell qui rencontre Kafka dans un épisode de Black Mirror.

 

Dans le cadre de la NSA (National Security Agency) c’est le « Big Delete », le grand effacement. Des pages et des sites entiers qui disparaissent, puis qui parfois réapparaissent sans jamais être capable de dire précisément ce qui a entre temps été modifié ou supprimé ou réécrit …

Ingénieries de l’effacement.

Il y a donc le langage, et puis il y a l’ensemble des ingénieries de l’effacement des mots, du travestissement de la langue, de la dissimulation du sens. Au premier rang desquelles les ingénieries du numérique. Dans l’une des dernières livraison de sa Newsletter « Cybernetica », Tariq Krim rappelait comment « lorsque vous utilisez Google Maps aux États-Unis, (…) l’application affiche désormais Gulf of America pour les utilisateurs américains, tout en conservant Gulf of Mexico pour les utilisateurs mexicains et en affichant les deux noms ailleurs. » Jusque-là le numérique et Google ne sont coupables de rien, ils se contentent d’appliquer les règles du droit. Mais ce faisant bien sûr ils s’exposent. Et la manière dont ils répondent à cette exposition est une entrave considérable à nos propres dénominations, à nos capacités à négocier ces dénominations au coeur même des espaces qui le mobilisent et les activent. Ainsi Tariq Krim rappelait également que « maintenant, Google Maps empêche les utilisateurs de laisser des avis sur cet emplacement. Cette restriction intervient après une vague de critiques et de review-bombing, où des centaines d’utilisateurs ont attribué une étoile à l’application pour dénoncer ce changement. »

Et puis il est d’autres exemples dans lesquels ce sont cette fois ces acteurs du numérique eux-mêmes qui se placent en situation de complaire aux politiques fascisantes en cours, non qu’elles en épousent nécessairement l’idéologie, mais par ce qui relève a minima d’une opportune lâcheté alignée sur un opportunisme économique. Ainsi la décision de Méta et de Zuckergerg de revenir (rien ne l’y obligeait) sur ses propres politiques en termes de DEI, ainsi la décision de Google (rien ne l’y obligeait non plus) de supprimer de Google Calendar l’affichage par défaut d’événements liés à la Gay Pride (marche des fiertés), au Black History Month (BHM), supprimant aussi les rappels calendaires suivants : « Indigenous People Month, Jewish Heritage, Holocaust Remembrance Day, and Hispanic Heritage. »

Les LGBTQIA+, les Noirs, les peuples indigènes, les Juifs et les Latinos. Le tout dans un monde où un salut Nazi n’est plus seulement inqualifiable sur le plan de l’éthique et de la morale, mais dans un monde où plus personne ne semble capable de simplement le qualifier pour ce qu’il est.

Un grand remplacement documentaire et linguistique.

Il y a les données, les discours, les dates et les mots qui s’effacent, que Trump, et Musk notamment effacent. Effacent et remplacent. Et il y a le grignotage en cours des espaces (notamment) numériques dans lesquels les contenus « générés artificiellement » sont un grand remplacement documentaire. Des contenus générés artificiellement, un web synthétique qui non seulement gagne du terrain mais qui a la double particularité, d’une part de se nourrir d’archives, et d’autre part d’être totalement inféodé aux règles de génération déterminées par les entreprises qui le déploient. Or ces archives (et ce besoin de bases de données pour être entraîné et pour pouvoir générer des contenus), ces archives et ces bases de données sont en train d’être littéralement purgées de certains contenus. Et les règles de génération sont de leur côté totalement inféodées à des idéologies fascisantes qui dictent leurs agendas.

Une boucle paradoxale dans laquelle les mêmes technologies d’IA utilisées pour générer des contenus jusqu’au-delà de la saturation sont également mobilisées et utilisées pour rechercher, détecter et supprimer les mots interdits. Et à partir de là de nouveau générer des contenus à saturation mais cette fois exempts autant qu’exsangues de cette langue et de ces mots.

La certitude d’une ingérence.

Avec ce que révèle et met en place le second mandat de Trump, avec l’évolution de la marche du monde qui l’accompagne et sa cohorte de régimes autoritaires, illibéraux ou carrément dictatoriaux d’un bout à l’autre de la planète, nous sommes à ce moment précis de bascule où nous mesurons à quel point tout ce qui jusqu’ici était disqualifié comme discours catastrophiste ou alarmiste se trouve soudainement requalifié en discours simplement programmatique.

Et l’abîme qui s’ouvre devant nous est vertigineux. Que fera une administration (celle de Trump aujourd’hui ou une autre, ailleurs, demain), que fera une telle administration de l’ensemble de ces données, aussi bien d’ailleurs de celles qu’elle choisit de conserver que de celles qu’elle choisit d’effacer ? Je l’avais (notamment) documenté dans ma série d’articles sur le mouvement des Gilets Jaunes, et plus particulièrement dans celui intitulé « Après avoir Liké, les Gilets Jaunes vont-ils voter ?« , il faut s’en rappeler aujourd’hui :

Quelle que soit l’issue du mouvement, la base de donnée « opinion » qui restera aux mains de Facebook est une bombe démocratique à retardement … Et nous n’avons à ce jour absolument aucune garantie qu’elle ne soit pas vendue à la découpe au(x) plus offrant(s). 

 

Et ce qui est aux mains de Facebook est aujourd’hui aux mains de Trump. Le ralliement de Zuckerberg (et de l’ensemble des patrons des Big Tech) à Trump, l’état de la démocratie US autant que les enjeux à l’oeuvre dans le cadre de prochaines élections européennes et Françaises, ne laisse pas seulement « entrevoir » des « possibilités » d’ingérence, mais elle les constitue en certitude, certitude que seule limite (pour l’instant) l’incompétence analytique de ceux qui mettent en place ces outils de captation et leurs infrastructures techniques toxiques (ladite incompétence analytique pouvant aussi entraîner nombre d’autres errances et catastrophes).

Dans un autre genre, et alors que la Ligue des Drois de l’Homme vient de déposer plainte en France contre Apple au sujet de l’enregistrement (non consenti) de conversations via son assistant vocal Siri, et que l’on sait que ces enregistrements non-consentis couvrent toute la gamme des acteurs qui proposent de tels assistants vocaux et leur palette d’enceintes connectés, c’est à dire d’Apple à Amazon en passant par Facebook, Microsoft et Google, et par-delà ce qu’Olivier Tesquet qualifie de « Watergate domestique », qu’est-ce qu’une administration qui efface des mots, qui en interdit d’autres, qui réécrit des sites ou modifie et invisibilise des pans entiers de la recherche scientifique, qu’est-ce que ce genre d’administration est capable de faire de l’ensemble de ces conversations enregistrées et qui relèvent de l’intime et du privé ?

Il semble que nous n’ayons finalement rien appris, rien retenu et surtout rien compris de ce qu’ont révélé Edward Snowden et Julian Assange. Ils montraient la surveillance de masse et nous regardions le risque d’une surveillance de masse. Ils montraient le danger du politique et nous regardions le danger de la technique. Il est en tout cas évident que malgré les lanceurs d’alerte qui ont mis leur réputation et parfois leur vie en danger, que malgré le travail tenace et sans relâche des militantes et militants des libertés numériques, il semble que rien de tout cela n’ait été suffisant.

Calculer la langue.

Orwell en a fait un roman, d’immenses penseurs ont réfléchi à la question de la propagande, à celle de la langue et du vocabulaire à son service ; aujourd’hui en terre numérique et à l’aune de ce que l’on qualifie bien improprement « d’intelligence artificielle », en héritage aussi du capitalisme linguistique théorisé par Frédéric Kaplan, aujourd’hui la langue est attaquée à une échelle jamais atteinte. Aujourd’hui tout comme les possibilités de propagande, les possibilités de censure, d’effacement, de détournement n’ont jamais été aussi simples et aussi massives ; elles n’ont jamais été autant à disposition commode de puissances accommodantes ; et jamais l’écart avec les possibilités d’y résister, d’y échapper, de s’y soustraire ou même simplement de documenter ces effacements, ces travestissements et ces censures, jamais cet écart n’a été aussi grand. En partie parce que les puissances calculatoires sont aujourd’hui en situation et capacité d’atteindre la langue dans des mécanismes de production demeurés longtemps incalculables. On appelle cela en linguistique de corpus et dans le traitement automatique du langage, les « entités nommées« , c’est à dire cette capacité « à rechercher des objets textuels (c’est-à-dire un mot, ou un groupe de mots) catégorisables dans des classes telles que noms de personnes, noms d’organisations ou d’entreprises, noms de lieux, quantités, distances, valeurs, dates, etc. » Le travail sur ces entités nommées existe depuis les années 1990 ; elles ont été la base de tous les travaux d’ingénierie linguistique et sont actuellement l’un des coeurs de la puissance générative qui fait aujourd’hui illusion au travers d’outils comme ChatGPT : la recherche, la détection, l’analyse et la production sous stéroïdes d’entités nommées dans des corpus documentaires de l’ordre de l’aporie, c’est à dire à la fois calculables linguistiquement mais incommensurables pour l’entendement.

Quand il n’y aura plus rien à dire, il n’y aura plus rien à voter.

En conclusion il semble important de redire, de ré-expliquer et de réaffirmer qu’à chaque fois que nous utilisons des artefacts génératifs, et qu’à chaque fois que nous sommes confrontés à leurs productions (en le sachant ou sans le savoir), nous sommes avant toute chose face à un système de valeurs. Un article récent de Wired se fait l’écho des travaux de Dan Hendrycks (directeur du Center for AI Safety) et de ses collègues (l’article scientifique complet est également disponible en ligne en version préprint) :

Hendrycks et ses collègues ont mesuré les perspectives politiques de plusieurs modèles d’IA de premier plan, notamment Grok de xAI, GPT-4o d’OpenAI et Llama 3.3 de Meta. Grâce à cette technique, ils ont pu comparer les valeurs des différents modèles aux programmes de certains hommes politiques, dont Donald Trump, Kamala Harris, Bernie Sanders et la représentante républicaine Marjorie Taylor Greene. Tous étaient beaucoup plus proches de l’ancien président Joe Biden que de n’importe lequel des autres politiciens.

Les chercheurs proposent une nouvelle façon de modifier le comportement d’un modèle en changeant ses fonctions d’utilité sous-jacentes au lieu d’imposer des garde-fous qui bloquent certains résultats. En utilisant cette approche, Hendrycks et ses coauteurs développent ce qu’ils appellent une « assemblée citoyenne« . Il s’agit de collecter des données de recensement américaines sur des questions politiques et d’utiliser les réponses pour modifier les valeurs d’un modèle LLM open-source. Le résultat est un modèle dont les valeurs sont systématiquement plus proches de celles de Trump que de celles de Biden. [Traduction via DeepL et moi-même]

 

En forme de boutade je pourrais écrire que cette expérimentation qui tend à rapprocher le LLM (large modèle de langage) des valeurs de Donald Trump est, pour le coup, enfin une intelligence vraiment artificielle.

En forme d’angoisse (et c’est pour le coup l’une des seules et des rares qui me terrifie sincèrement et depuis longtemps) je pourrais également écrire que jamais nous n’avons été aussi proche d’une expérimentation grandeur nature de ce que décrit Asimov dans sa nouvelle : « Le votant ». Plus rien technologiquement n’empêche en tout cas de réaliser le scénario décrit par Asimov, à savoir un vote totalement électronique dans lequel un « super ordinateur » (Multivac dans la nouvelle) serait capable de choisir un seul citoyen américain considéré comme suffisamment représentatif de l’ensemble de tout un corps électoral sur la base d’analyses croisant la fine fleur des technologies de Data Mining et d’Intelligence artificielle. On peut même tout à fait imaginer l’étape d’après la nouvelle d’Asimov, une étape dans laquelle l’ordinateur seul serait capable de prédire et d’acter le vote, un monde dans lequel il ne serait tout simplement plus besoin de voter. Précisément le monde de Trump qui se faisait Augure de cette possibilité : « Dans quatre ans, vous n’aurez plus à voter. »

En forme d’analyse le seul enjeu démocratique du siècle à venir et des élections qui vont, à l’échelle de la planète se dérouler dans les 10 ou 20 prochaines années, sera de savoir au service de qui seront mis ces grands modèles de langage. Et avant cela de savoir s’il est possible de connaître leur système de valeurs. Et pour cela de connaître celles et ceux qui décident de ces systèmes de valeurs et de pouvoir leur en faire rendre publiquement compte. Et pour cela, enfin, de savoir au service et aux intérêts de qui travaillent celles et ceux qui décident du système de valeurs de ces machines de langage ; machines de langage qui ne seront jamais au service d’autres que celles et ceux qui en connaissent, en contrôlent et en définissent le système de valeurs. Et quand il n’y aura plus rien à dire, il n’y aura plus à voter.

Reçu — 11 mai 2025 affordance.info
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  • Menacé, bâillonné, délivré. Petite histoire d’un effet Streisand entre le Cabinet Louis Reynaud et moi.
    Voilà, j’espère en tout cas, la fin de cette histoire. Après avoir dénoncé les agissements peu scrupuleux (euphémisme) du Cabinet Louis Reynaud auprès d’une association de lutte contre la précarité étudiante dont je m’occupe et dont je suis membre, j’avais été mis en demeure par leurs avocats de retirer mon article. Ce que j’avais fait en en donnant les raisons dans cet autre article. J’avais alors formulé plusieurs souhaits : que des journalistes et des associations de défense des libertés num
     

Menacé, bâillonné, délivré. Petite histoire d’un effet Streisand entre le Cabinet Louis Reynaud et moi.

11 mai 2025 à 08:10

Voilà, j’espère en tout cas, la fin de cette histoire. Après avoir dénoncé les agissements peu scrupuleux (euphémisme) du Cabinet Louis Reynaud auprès d’une association de lutte contre la précarité étudiante dont je m’occupe et dont je suis membre, j’avais été mis en demeure par leurs avocats de retirer mon article. Ce que j’avais fait en en donnant les raisons dans cet autre article.

J’avais alors formulé plusieurs souhaits :

  1. que des journalistes et des associations de défense des libertés numériques se saisissent de ces éléments et enquêtent.
  2. que d’autres associations ayant reçu de pareilles sollicitations me contactent ou publient aussi ces éléments.
  3. que les autorités indépendantes que sont la CNIL et l’ANSSI s’expriment sur ce sujet.

Pour l’instant seul mon voeu numéro 1 s’est trouvé exaucé, et de belle manière 🙂 Mais j’ai toujours bon espoir que les autres suivent. Et puis cette affaire m’a également appris plusieurs choses. Je vous raconte.

Côté presse d’abord.

Plusieurs articles et enquêtes vont venir se pencher sur cette affaire et établir qu’a minima la pratique du Cabinet Louis Reynaud est extrêmement tendancieuse et fondamentalement problématique (je n’ai pas droit de dire qu’elle est crapuleuse sinon leurs avocats pourraient encore m’écrire mais vous voyez l’idée hein 🙂

Cela commence avec une brève (mais saignante) dans Stratégies du 23 Avril : « Du don de data organique contre la précarité. »

 

Cela se poursuit avec un long article au format enquête dans dans Next.Ink en date du 24 Avril : « Les étranges méthodes d’un cabinet de conseil pour aller à la pêche aux données biométriques. » Je vous invite vraiment à lire cet article parfaitement respectueux du contradictoire, ainsi que les 10 pages (!) que le cabinet Louis Reynaud a fourni au journaliste en guise de réponse.

 

Cela continue avec un autre article, cette fois dans l’Humanité en date du 25 Avril : « Aide alimentaire contre données biométriques ? L’étrange deal proposé par le cabinet Louis Reynaud, spécialisé dans la cybersécurité, à une épicerie solidaire. »

 

Si vous n’êtes pas abonné à l’Huma (c’est mal mais c’est encore rectifiable) je vous donne, avec l’accord d’Eugénie Barbezat, un pdf de l’article complet : article-huma.pdf

 

Et Ouest-France à son tour sort un papier le 2 Mai : « Comment on a offert à des étudiants bénéficiaires d’une épicerie solidaire de ficher leur visage. »

 

Voici l’article complet (là encore avec l’accord de la journaliste Clémence Holleville).

 

Voilà pour l’essentiel de la couverture médiatique de cette affaire (à ce jour …).

Effet Streisand.

L’effet Streisand c’est cette part consubstancielle de la culture web qui « se produit lorsqu’en voulant empêcher la divulgation d’une information que certains aimeraient cacher, le résultat inverse survient, à savoir que le fait que l’on voulait dissimuler attire et concentre l’attention médiatique. »

Avant le courrier de mise en demeure qui m’a été adressé par les avocats du Cabinet Louis Reynaud, l’article dans lequel je dénonçais leurs agissements en assimilant leurs pratiques à celle de vautours et de crapules culminait à un peu moins de 900 visites. Soit la moyenne d’un article de mon blog dans lequel je m’énerve un peu et use d’un vocabulaire soyeux et chatoyant 🙂 Pour tout dire, la circulation de cet article sur les médias sociaux avait même été plutôt faible à mon goût et j’avais initialement imaginé qu’il puisse déclencher davantage de reprises à proportion de mon indignation et de mon courroux (coucou).

Et puis PAF la lettre de mise en demeure des avocats, et puis POUF l’explication de mon choix d’y céder, et puis PIF PAF POUF des reprises cette fois massives sur les réseaux sociaux et surtout … un nombre de visites cumulées qui explose sur mon blog : plus 10 000 se répartissant entre l’article initial retiré (plus de 4500 vues avant son retrait effectif) et sur son article satellite expliquant les raisons de ce retrait (plus de 6500 vues à ce jour et ça continue de grimper).

L’effet Streisand implique également que l’information que certains aimeraient cacher se retrouve donc librement accessible en d’autres endroits. C’est là que les articles de presse vont jouer une partie de ce rôle, et c’est surtout là aussi que la dynamique du web va opérer puisque sans que j’en fasse la demande, mon article initial, dès l’annonce de la mise en demeure connue, s’est retrouvé archivé et republié dans un très grand nombre d’autres blogs ou forums, le plus souvent sous forme d’extraits choisis, et qu’il a surtout instantanément été intégralement archivé sur le formidable Archive.org et sa « Wayback Machine ». Vous pouvez ainsi continuer d’en lire la version originale si vous le souhaitez. Pour celles et ceux qui découvrent tout cela, je précise que n’importe qui peut solliciter auprès du site Archive.org l’archivage d’une page ou d’un site.

 

 

Je rappelle par ailleurs à toutes fins utiles, que ce blog ést doté depuis Juin 2012, par la Bibliothèque Nationale de France, d’un numéro ISSN, et qu’il est donc régulièrement archivé et conservé à titre patrimonial dans le cadre du dépôt légal numérique (parmi 4 millions d’autres sites).

Je sais par ailleurs (puisqu’ils et elles me l’ont dit ou écrit) qu’un certain nombre de lecteurs et lectrices du blog ont saisi des députés (plutôt sur les rangs de la gauche de l’assemblée), des groupes parlementaires ainsi que d’autres élus sur ce sujet (celui de la collecte des données biométriques). Sujet qui est, comme je l’indiquais dès le départ, un sujet d’inquiétude majeur de notre monde contemporain a fortiori lorsqu’il touche les plus précaires et les plus fragiles, ce qui est bien le cas de l’affaire concernée.

J’ai encore tout récemment appris dans l’article de Ouest-France qu’à l’échelle locale, le Parti Communiste vendéen avait publié le 30 Avril un communiqué interpellant le préfet de Vendée sur ce « fichage » et appelant à « protéger les plus exposés. » Et je l’en remercie. Je continue d’espérer que d’autres groupes politiques, locaux ou nationaux se feront le relai des alertes qu’ils ont reçu, et qui vont bien au-delà des seules pratiques du cabinet Louis Reynaud.

Cherry On The Cake.

Si dans cette affaire et à ce jour, la CNIL comme l’ANSSI demeurent à mon goût étonnamment silencieuses, j’ai cependant eu l’heureuse surprise d’échanger avec nombre d’avocats et de conseils juridiques (dont le GOAT, j’ai nommé Maître Eolas) qui m’ont à chaque fois indiqué que s’ils comprenaient ma décision de céder à la mise en demeure, ils la regrettaient, et m’auraient conseillé de n’en rien faire tant, toujours selon mes échanges avec eux, la dimension de la procédure bâillon était manifeste (entre autres). Et tant également le fait d’adresser cette même mise en demeure directement à mon employeur (l’université de Nantes) alors que je n’agis dans cette affaire, jamais en cette qualité mais de manière indépendante de mes fonctions de Maître de Conférences, pouvait selon certains d’entre elles et eux suffire à justifier une plainte déontologique en retour (contre le cabinet d’avocat qui représente les intérêts du cabinet Louis Reynaud)

J’en profite pour les remercier et remercier aussi chacune et chacun d’entre vous du soutien apporté durant cette affaire qui m’occupa bien davantage qu’elle ne m’inquiéta réellement.

Merci aussi aux journalistes qui ont pris le temps de se saisir du sujet, d’enquêter et de qualifier les faits.

Et merci à l’ensemble des élus qui se sont également saisi de ce sujet, ou qui continueront de s’en préoccuper par-delà ce seul cas, et d’y faire valoir et prévaloir toute la vigilance républicaine qu’il nécessite.

Et si vous souhaitez aider l’épicerie sans nous demander de vous envoyer nos bénéficiaires se faire scanner la face, c’est toujours possible par là 😉

Reçu — 4 mai 2025 affordance.info
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  • Les effets de Tiktok sur les mineurs. Retour sur mon audition à l’assemblée nationale.
    Le 29 Avril 2025 j’ai été (avec d’autres) auditionné à l’assemblée nationale dans le cadre de la commission sur « Les effets de Tiktok sur les mineurs ». L’ensemble des auditions (qui se poursuivent) est disponible en ligne sur le site de l’assemblée. Initialement invité en compagnie d’Aurélie Jean et de David Chavalarias qui ont finalement dû décliner (j’espère qu’ils pourront tout de même être entendus), le périmètre de cette audition a finalement réuni : Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de r
     

Les effets de Tiktok sur les mineurs. Retour sur mon audition à l’assemblée nationale.

4 mai 2025 à 11:00

Le 29 Avril 2025 j’ai été (avec d’autres) auditionné à l’assemblée nationale dans le cadre de la commission sur « Les effets de Tiktok sur les mineurs ». L’ensemble des auditions (qui se poursuivent) est disponible en ligne sur le site de l’assemblée.

Initialement invité en compagnie d’Aurélie Jean et de David Chavalarias qui ont finalement dû décliner (j’espère qu’ils pourront tout de même être entendus), le périmètre de cette audition a finalement réuni :

  • Mme Sihem Amer-Yahia, directrice de recherche au CNRS, directrice adjointe du Laboratoire d’informatique de Grenoble
  • Mme Lucile Coquelin, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire DyLIS, Inspé Normandie Rouen Le Havre, Sciences Po Paris
  • M. Marc Faddoul, directeur et cofondateur d’AI Forensics.
  • et moi 🙂

 

 

Pour préparer cette audition, on nous avait envoyé une liste de 18 questions. Je vous livre ci-dessous les réponses que j’y ai apportées et que j’ai également transmises à ladite commission. Comme j’aime bien partager ma vie avec mes étudiant.e.s du meilleur BUT Infocom de la galaxie connue, je leur avais raconté et annoncé cette audition et leur avais aussi demandé de répondre à quelques-unes des questions qui m’avaient été adressées, en le faisant depuis leur point de vue d’utilisateur et d’utilisatrice de la plateforme. J’en ai extrait (avec leur accord et en les anonymisant) quelques verbatims que vous trouverez en toute fin d’article.

A titre personnel cette expérience fut à la fois intéressante mais essentiellement frustrante. Il s’agit d’un dispositif « court » : nous étions ici 4 universitaires à être auditionnés sur un temps d’un peu plus d’une heure. Ajoutez-y les questions et les propos « liminaires » et cela reste court. Mais chaque commission auditionne énormément de personnes et il est donc normal et nécessaire de limiter la temporalité de ces temps d’échange. Il y a aussi une forme de solennité biaisée : nous sommes conviés en tant que praticiens et praticiennes spécialistes d’un sujet auquel nous avons consacré plusieurs dizaines d’années de recherche, de travaux, d’ouvrages et d’articles, mais nous nous adressons à la puissance publique dans un cadre dont il est difficile de déterminer quelle est la part attendue de l’analyse réflexive, et celle de l’opérationnalité immédiate exigée ; car à la fin, tout cela devra se traduire par des mesures concrètes susceptibles de produire ou d’orienter des cadres législatifs à l’origine de décisions politiques. Le dernier point de difficulté est que nous débarquons dans cette commission sans savoir quel est le niveau réel d’acculturation des députés aux éléments que nous allons présenter. J’avais de mon côté écouté l’ensemble des auditions précédentes pour tenter d’éviter les redites et produire un minimum de continuité dans les travaux de la commission, mais même en ayant pris le temps de le faire, l’exercice reste délicat.

Tout ça pour dire que je suis bien content de pouvoir, au calme, transmettre par écrit mes réflexions à cette commission, car si elle devait se fonder uniquement sur ce que je lui ai déclaré à l’oral (ainsi que mes camarades d’audition), je ne pense pas qu’elle serait très avancée ou informée 😉 J’espère donc surtout qu’elle pourra prendre le temps de lire tout cela (ainsi que la synthèse que j’en dresse à la fin en mode TLDR).

Cela a commencé ainsi.

[On nous demande d’abord de nous présenter brièvement et on nous laisse un « propos liminaire » de 5 minutes] Je suis enseignant chercheur en sciences de l’information. Si les universitaires qui étudient la sociologie se définissent comme sociologues, je peux me définir comme « médiologue ». J’étudie les médias numériques (moteurs de recherche, réseaux sociaux, plateformes) et ce qu’ils modifient dans notre rapport à l’information, à la connaissance, aux autres et à nous-mêmes. Depuis 25 ans je documente l’évolution de ces outils avec – essentiellement – des méthodes d’observation participante. Et si je devais résumer 25 ans de recherche en une seule phrase je dirai que tout est de la faute du modèle économique de ces plateformes. Ou pour reprendre le titre d’une conférence d’une collègue, Zeinep Tufekci : « nous avons construit une dystopie, juste pour obliger les gens à cliquer sur des publicités« .

[Propos liminaire 1] En guise de propos liminaires je veux rappeler et insister sur le fait que ces « réseaux sociaux » qui sont en fait des « médias sociaux » doivent être pensés et analysés comme des biotopes particuliers dans un écosystème général qui est celui de l’économie des médias (radio, télé, presse, etc.). Et que ces médias sociaux procèdent (en partie) comme des parasites qui vont littéralement venir phagogyter les autres écosystèmes médiatiques. Les exemples sont nombreux. Il y avait eu à l’époque (circa 2010) le fait que plein de sites de presse ou de médias avaient accepté d’installer sur leur site le bouton « Like » de Facebook qui avait fait d’eux de simples vassaux numériques et médiatiques de cette plateforme devenue hôte. J’écrivais alors et alertais : « Le Like tuera le lien« .

Aujourd’hui il y a toujours des liens d’écho, de résonance très forts entre différents écosystèmes médiatiques mais dans certains cas d’usages, auprès de certaines populations, pour certains segments d’âge ou d’éducation, les médias sociaux sont le premier biotope informationnel. C’est cette question qu’il faut adresser (pour TikTok comme pour les autres) et pour laquelle la part « éditoriale » de ce que l’on appelle « les algorithmes » doit être clarifiée, débattue, encadrée. Encadrée de manière contraignante.

[Propos liminaire 2] Les algorithmes sont comme des ritournelles auxquelles on s’accoutume à force de les fréquenter, que l’on retient – et que l’on maîtrise parfois – dans une forme d’intelligence situationnelle altérée par l’expérience sans cesse renouvelée de cette fréquentation. Comme la ritournelle chez Deleuze et Guattari dans leur ouvrage « Mille Plateaux », les algorithmes sont trois choses à la fois :

  1. D’abord ce qui nous rassure par une forme de régularité attendue, que l’on devine et anticipe.
  2. Ensuite ce qui installe l’organisation nous semblant familière d’un espace que l’on sait public mais que l’on perçoit et que l’on investit en partie comme intime : ils « enchantent » l’éventail de nos affects et sont l’état de nature de nos artifices sociaux.
  3. Enfin ils sont ce qui, parfois, nous accompagne et nous équipe aussi dans la découverte d’un ailleurs, parce qu’y compris au sein de représentations cloisonnées, ils sont des « chants traversants. »

[Propos liminaire 3] La question nous est posée de savoir si l’on peut « exiger des réseaux sociaux d’être entièrement transparents sur leur algorithme« . Oui. En tout cas sur la partie éditoriale, cela me semble nécessaire de l’exiger. En définissant le périmètre de cette éditorialisation pour éviter qu’elle ne puisse être totalement instrumentalisée (par exemple si tout le monde sait qu’un bouton like vaut 1 point et qu’un bouton colère vaut 5 points, nos comportements sont susceptibles de changer).

Mais plus fondamentalement nous parlons d’outils qui ont totalement explosé le cadre anthropologique de la communications entre les êtres humains. On peut se parler à distance, en absence, à la fois à plusieurs et en dialogue, en multimodalité, via des avatars, dans des mondes « réels » ou dans d’autres « virtuels », etc.

Nous parlons d’outils qui touchent chaque jour et de manière récurrente davantage de monde que jamais aucun média n’a jamais été en capacité d’en toucher et ce dans toute l’histoire de l’humanité. Ce ne sont pas seulement des médias de masse mais des médias d’hyper-masse.

Et enfin il y a la question du rythme, de la fragmentation et de la séquentialité hypercourte : notre cerveau n’est pas fait, n’est pas calibré pour s’informer par tranches de 6 à 15 secondes en passant d’un sujet à un autre.

Cette triple révolution anthropologique de la communication ne peut s’accommoder de demi-mesures ou de clairs-obscurs législatifs et réglementaires. A fortiori lorsque la mauvaise foi, la duperie et la tromperie de ces plateformes a été démontrée et documentée à de très nombreuses reprises, grâce notamment aux lanceurs et lanceuses d’alertes.

Et a fortiori encore dans un monde où ces applications et plateformes sont devenues totalement indissociables de pouvoirs politiques qu’elles servent toujours par intérêt (soit pour échapper à des régulations, soit pour jouir de financements publics, soit pour tuer la concurrence comme le documentent encore les actuelles actions en justice contre Google et Meta notamment).

[Propos liminaire 4] Je veux citer ce que j’écrivais dans l’article « Ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus »

Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes. (…) Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux, leur part émergée, c’est à dire les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit. 

 

Les questions de la commission (et mes réponses).

Ces questions étaient organisées en cinq grandes parties :

  1. Sur le fonctionnement des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux.
  2. Sur les données personnelles utilisées par les algorithmes des réseaux sociaux
  3. Sur la transparence des réseaux sociaux
  4. Sur l’éducation aux réseaux sociaux
  5. Questions générales
Sur le fonctionnement des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux

1. Quels sont les multiples facteurs pris en compte par les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, notamment pour déterminer les contenus présentés aux utilisateurs ? Identifiez-vous des spécificités propres au fonctionnement de TikTok ?

De manière générale les algorithmes de recommandation fonctionnent sur 4 critères.

  • Le premier est celui de la personnalisation déclarative (on dit ce que l’on aime ou ce que l’on n’aime pas).
  • Le second est celui de l’historique de navigation réel : indépendamment de ce que l’on dit aimer, les plateformes « voient » ce que l’on consomme réellement et ce sur quoi on est appétent.
  • Le troisième critère est celui de la moyenne statistique (comparativement à d’autres ayant déclaré les mêmes centres d’intérêt, et/ou dans le même groupe d’âge, de genre, etc.)
  • le quatrième critère est celui de la stochastique, de l’aléatoire. Depuis le début des systèmes de recommandation, les ingénieurs qui fabriquent ces algorithmes savent que si on ne sort pas de temps en temps de nos centres d’intérêt déclaratifs on va avoir des phénomènes de désintérêt ou de lassitude. Ils injectent donc un peu (ou beaucoup) d’aléatoire pour « affiner » et « ajuster » mais aussi pour (souvent) nous « ramener » des des contenus plus directement monétisables. La question c’est de savoir jusqu’où peut aller cet aléatoire (plus ou moins loin de nos habitudes de. navigation et de consultation) et de quelle manière et en quelles proportions il peut-être corrélé à d’autres moyennes statistiques.

Reste la particularité de l’algorithme de Tiktok qui est la question du rythme. Alors que la durée moyenne d’une vidéo TikTok est de 15 ou 16 secondes, toutes les 3, 4, 5 ou 6 secondes, donc sur des temps et des rythmes extrêmement courts, il y a une interaction, donc une documentation de notre pratique, donc une information pour l’algorithme.  La vitesse de consommation est en elle-même une information. Elle fonctionne comme un arc réflexe. Chaque vidéo, chaque contenu affiché est l’équivalent du petit coup de marteau sur votre genou pour déclencher l’arc réflexe. Sauf que cette fois l’arc réflexe recherché est un arc réflexe cognitif. Cette rythmique a été copiée par les autres plateformes : Reels sur Insta, Spotlights sur Snapchat, Shorts sur Youtube.

A cette rythmique s’ajoute aussi la multiplication des points d’entrée dans les logiques de recommandation : « Pour toi » mais aussi « abonnements » (« suivis »), « amis », « lives », « explorer ».

Et une stratégie du fou, de l’irrationalité : certains contenus mis en avant disposent de chiffres de visibilité et d’engagement hallucinants (plusieurs centaines de millions de vues) alors que d’autres beaucoup plus travaillés et pertinents ne décolleront jamais. La question des métriques est par ailleurs là aussi une spécificité de TikTok qui fonctionne comme un vertige, une ivresse de notoriété : la moindre vidéo peut atteindre des nombres de vues immensément plus important que sur d’autres plateformes. Comme sur les autres plateformes, absolument rien ne permet en revanche d’authentifier la sincérité de ces métriques.

 

2. Les algorithmes des réseaux sociaux peuvent-ils favoriser certains types de contenus ? Le font-ils effectivement ? Si oui, selon quels facteurs et quelles modalités ? Identifiez-vous des spécificités propres au fonctionnement de TikTok ?

Dans l’absolu la réponse est oui car la nature même d’un algorithme est de trier et d’organiser l’information et les contenus. Donc de hiérarchiser. Donc d’éditorialiser (cf « Un algorithme est un éditorialiste comme les autres« ). Ce qui est plus complexe c’est de documenter finement la manière dont ils procèdent. Mais on a eu un exemple indépassable avec le rachat de Twitter par Elon Musk et la manière dont du jour au lendemain la ligne éditoriale a totalement changé (cf mon article « ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus« ).

[Nota-Bene] J’entends le terme « d’éditorialisation » comme le définit Marcello Vitali-Rosati : « L’éditorialisation est l’ensemble des dispositifs qui permettent la structuration et la circulation du savoir. En ce sens l’éditorialisation est une production de visions du monde, ou mieux, un acte de production du réel. »

L’autre enjeu c’est de comprendre à quels intérêts ces changements correspondent ; un algorithme étant nécessairement la décision de quelqu’un d’autre, qu’est-ce qui motive ces décisions ?

  • L’idéologie ? Exemples récents et récurrents de rétablissement de comptes masculinistes ou pro-avortement, prime donnée à ces contenus, etc.
  • La géopolitique ? Exemples récents de contenus plutôt pro-israëliens sur Facebook après le 7 Octobre (en tout cas invisibilisation de contenus pro-palestiniens) à l’inverse de contenus plutôt pro-palestiniens sur TikTok.
  • L’argent (recettes et monétisation publicitaire) ?

Un concept clé pour comprendre la favorisation de certains contenus c’est celui de la publicitarisation. La « publicitarisation » c’est une notion définie ainsi par Valérie Patrin-Leclère, enseignante au CELSA :

« une adaptation de la forme, des contenus, ainsi que d’un ensemble de pratiques professionnelles médiatiques à la nécessité d’accueillir la publicité. Cette adaptation consiste en un aménagement destiné à réduire la rupture sémiotique entre contenu éditorial et contenu publicitaire – elle se traduit, par exemple, par l’augmentation des contenus éditoriaux relevant des catégories « société » et « consommation » ou par le déploiement de formats facilitant l’intégration publicitaire, comme la « téléréalité » – mais aussi en un ménagement éditorial des acteurs économiques susceptibles d’apporter des revenus publicitaires au média (…) »

 

Cette publicitarisation est là encore très ancienne. Un des responsables partenariats de Google (David Eun) déclarait il y a plus de 20 ans : « Ads Are Content ». Traduction : « les publicités sont du contenu« , et par extension, « les publicités c’est le contenu« . Le résultat aujourd’hui c’est ce verbatim d’utilisateurs et d’utilisatrices pour qui « le fait que le contenu est sponsorisé n’est pas toujours explicite et même parfois volontairement dissimulé. Les publicitaires reprennent également les codes des influenceurs et les trends, ce qui floute la frontière entre une recommandation personnelle et un contenu sponsorisé. »

Concernant la dimension géopolitique ou idéologique, là où TikTok est un objet encore plus complexe c’est parce que lui-même est en quelque sorte le premier réseau social directement, presqu’ontologiquement géopolitique. Créé par la Chine, comme un facteur, vecteur, agent d’influence. Mais avec des déclinaisons différentes dans chaque pays ou zone : le TikTok Chinois n’est pas le TikTok américain qui lui-même n’est pas exactement le TikTok européen, etc.

Une autre particularité forte de l’algorithmie de TikTok (en plus de son rythme propre) c’est ce qu’on appelle le « beauty / pretty privilege » et qui fait que des phénomènes comme le SkinnyTok ont un impact majeur presqu’indépendamment du nombre d’utilisateurs actifs de la plateforme (saisine par Clara Chappaz de l’ARCOM et de la commission européenne à ce sujet). Et qui fait que certains corps (noirs, gros, trans, etc.) sont invisibilisés ou dénigrés.

Les réseaux et médias sociaux, via leurs décisions et tamis algorithmiques, sont essentiellement deux choses :

  • des machines à cash
  • des machines à fabriquer de la norme

Et plus il y aura de normes édictées par les médias sociaux, plus elles seront facilement suivies (public captif), plus elles seront publicitarisables, plus il y aura de cash, plus il y aura de nouveaux espaces de publicitarisation. Ad Libitum.

Et pour être ces machines à cash et à fabriquer de la norme, les algorithmes de ces plateformes ont un rapport particulier à la mémoire : ils sont structurellement dans une forme d’hypermnésie permanente (du fait de la conservation de nos historiques) mais sont conjoncturellement tout à fait capables d’amnésie lorsque cela les arrange ou le nécessite (par exemple pour nous re-proposer des contenus dont nous avons dit qu’ils ne nous intéressaient pas mais qui sont rentables pour la plateforme).

 

3. Quels sont les conséquences du modèle économique des réseaux sociaux et particulièrement de TikTok quant à la construction et la mise en œuvre des algorithmes utilisés ?

Ils cadrent tout. Au sens où le sociologue Erving Goffman parle des « cadres de l’expérience ».

Toute expérience humaine renvoie, selon Goffman, à un cadre donné, généralement partagé par toutes les personnes en présence ; ce cadre oriente leurs perceptions de la situation ainsi que les comportements qu’elles adoptent par rapport à elle. Ceci étant posé, l’auteur s’attache, selon son habitude, à classer les différents types de cadres, en distinguant d’abord les cadres primaires des cadres transformés. (Source)

 

Ces cadres vont ensuite être « modalisés », c’est à dire subir différentes transformations. Et donc la conséquence du modèle économique des réseaux sociaux c’est que la publicité, ou plus exactement la publicitarisation est la première modalisation de ce cadre d’expérience commun qu’est la navigation dans les contenus de chaque plateforme.

La publicitarisation fabrique littéralement de la consommation (au sens économique mais aussi informationnel et navigationnel), consommation qui elle-même fabrique des formes de compulsion (FOMO, etc.) qui elles-mêmes viennent nourrir et optimiser la rentabilité du cadre de la publicitarisation.

Sur ce sujet, je cite souvent l’exemple de la position des deux fondateurs du moteur de recherche Google, Serguei Brin et Larry Page; En 1998, ils publient un article scientifique pour expliquer le fonctionnement de l’algorithme Pagerank qui va révolutionner le monde de la recherche en ligne. Et dans une annexe de leur article scientifique ils écrivent :

« nous déclarons que les moteurs de recherche reposant sur un modèle économique de régie publicitaire sont biaisés de manière inhérente et très loin des besoins des utilisateurs. S’il est vrai qu’il est particulièrement difficile, même pour les experts du domaine, d’évaluer les moteurs de recherche, les biais qu’ils comportent sont particulièrement insidieux. Une nouvelle fois, le Google de ces dernières années en est un bon exemple puisque nous avons vendu à des entreprises le droit d’être listé en lien sponsorisé tout en haut de la page de résultats pour certaines requêtes. Ce type de biais est encore plus insidieux que la « simple » publicité parce qu’il masque l’intention à l’origine de l’affichage du résultat. Si nous persistons dans ce modèle économique, Google cessera d’être un moteur de recherche viable. »

Et ils concluent par :

 « Mais nous croyons que le modèle publicitaire cause un nombre tellement important d’incitations biaisées qu’il est crucial de disposer d’un moteur de recherche compétitif qui soit transparent et transcrive la réalité du monde. »

 

On a donc des plateformes qui « ontologiquement » ont pleine conscience et connaissance de la dénaturation opérée par leur modèle de régie publicitaire mais qui passent outre à la seule fin d’une rentabilité maximale. Cela pourrait être simplement considéré comme du cynisme. Mais à l’échelle des dégâts produits à la fois dans le débat public mais aussi dans la psyché de certains des plus jeunes ou des plus fragiles, c’est de l’irresponsabilité. Et c’est pénalement condamnable. Cela devrait l’être en tout cas.

 

4. Quelles sont les conséquences des opinions des concepteurs des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, et notamment de leurs éventuels biais, dans la construction et la mise en œuvre de ces algorithmes ?

J’ai déjà répondu plus haut avec l’exemple du rachat de Twitter par Musk et dans mon article « Ouvrir le code des algorithmes ne suffit plus« . Mais on peut aussi compléter par le récent changement de Zuckerberg qui impacte directement les contenus diffusés sur Facebook. Encore une fois : il n’y a pas d’algorithmes, juste la décision de quelqu’un d’autre. Très longtemps on a refusé de le voir. Aujourd’hui, plus le monde se clive, plus les conflits sont mondialisés dans leur médiatisation, plus les plateformes sont par nature ou par intérêt des outils de Soft Power, et plus l’opinion ou l’agenda de leurs concepteurs est déterminant et cadrant.

Ce qui est très frappant aujourd’hui c’est ce qu’écrivait Kate Crawford dans son Atlas de l’IA (2021) et qui s’applique tout particulièrement aux algorithmes en tant que systèmes de pouvoir et que facteurs de puissance.

(…) il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés.

Pour les algorithmes, c’est exactement la même chose : il faut nous intéresser simultanément à leurs architectures matérielles, à leurs environnements contextuels et aux politiques qui les façonnent, et retracer la manière dont ils sont reliés. Un algorithme, aujourd’hui, n’est plus uniquement une suite d’instructions logico-mathématiques, c’est une suite de systèmes de pouvoirs entrelacés.

 

5. Faut-il considérer les algorithmes comme des objets statiques ? Comment un algorithme évolue-t-il ? Peut-il évoluer sans intervention humaine, en apprenant de son propre fonctionnement ? À votre connaissance, comment cela s’applique-t-il aux réseaux sociaux, et particulièrement à TikTok ?

Je reprends ici ce que j’indiquais dans mes propos liminaires. Les algorithmes sont comme des ritournelles auxquelles on s’accoutume à force de les fréquenter, que l’on retient – et que l’on maîtrise parfois – dans une forme d’intelligence situationnelle altérée par l’expérience sans cesse renouvelée de cette fréquentation. Comme la ritournelle chez Deleuze et Guattari dans leur ouvrage « Mille Plateaux », les algorithmes sont trois choses à la fois :

  1. D’abord ce qui nous rassure par une forme de régularité attendue, que l’on devine et anticipe.
  2. Ensuite ce qui installe l’organisation nous semblant familière d’un espace que l’on sait public mais que l’on perçoit et que l’on investit en partie comme intime : ils « enchantent » l’éventail de nos affects et sont l’état de nature de nos artifices sociaux.
  3. Enfin ils sont ce qui, parfois, nous accompagne et nous équipe aussi dans la découverte d’un ailleurs, parce qu’y compris au sein de représentations cloisonnées, ils sont des « chants traversants. »

L’algorithme de TikTok n’est pas plus intelligent, plus efficace ou plus machiavélique que d’autres ; simplement, nous passons beaucoup plus de temps à nous en occuper, et nous le faisons, du fait de sa rythmique propre, avec une fréquence beaucoup plus élevée et avec un soin sans commune mesure avec les autres. Notre rapport à l’algorithme de Tiktok relève littéralement d’une forme de clinique au sens étymologique du terme, c’est à dire emprunté au grec klinikos, « propre au médecin qui exerce son art près du lit de ses malades » (lui-même de klinê, « le lit »). Selon que nous adoptons le point de vue de la plateforme ou le notre, nous sommes le médecin ou le malade.

 

6. Comment les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, et particulièrement TikTok, s’adaptent-ils à des comportements humains parfois changeants d’un jour à l’autre ?

Par effet d’entrainement. Nous éduquons et entraînons les algorithmes au moins autant qu’ils ne nous formatent en retour. Et tout parciculièrement celui de TikTok comme je l’expliquais juste ci-dessus.

Et puis par leur rythme (cf supra). L’algorithme se moque de savoir si vous êtes de gauche aujourd’hui alors que vous étiez de droite hier, végétarien aujourd’hui alors que vous étiez végan hier. Ce qui intéresse les concepteurs de l’algorithme c’est la captation en temps réel de l’ensemble de ce qui définit votre surface informationnelle numérique. L’algorithme a pour objet de scanner en permanence et si possible en temps réel des éléments qui constituent à la fois votre surface informationnelle (ce qui vous intéresse), votre surface sociale (avec qui partagez-vous ces intérêts) et votre surface comportementale (« sur quoi » ou « avec qui » passez-vous plus ou moins de temps).

Le grand problème est d’ailleurs aussi celui de la personnalisation : c’est à dire que, sur certains types de requêtes en tout cas, plus personne ne voit la même chose en réponse à la même question (ceci vaut pour les plateformes dans lesquels on démarre la navigation par une recherche). Et pour les plateformes, comme TikTok, dans lesquelles il n’est besoin d’aucun amorçage mais uniquement de scroller, tout le monde à l’impression de voir des choses différentes (personnalisées) alors qu’en fait tout le monde voit pour l’essentiel la même chose ; mais cette « même chose » se réduit exclusivement à ce qui est bon économiquement pour la plateforme, c’est à dire soit ce qui fait le buzz et va vous obliger à réagir (polarisation émotionnelle), soit ce qui vous maintient attentionnellement captif et peut donc possiblement renforcer des troubles conatifs (« Symptômes liés à une réduction des capacités d’effort, d’initiative, et à une dégradation de la volonté et des tendances à l’action. Les formes majeures peuvent aboutir à une inactivité avec repli, parfois incurie et résistance aux sollicitations de l’entourage, voire indifférence affective.« )

Je ne sais pas si l’image vous parlera mais plutôt que l’idée des « bulles de filtres » d’Eli pariser (idée que les algorithmes enferment chacun d’entre nous dans une bulle informationnelle plus ou moins étanche) je parlais de mon côté d’un comportement d’autarcithécaires ; cette idée que, du point de vue des plateformes et de leurs algorithmes, il s’agit de nous faire croire que nous sommes en situation d’autarcie informationnelle, c’est à dire de nous donner l’impression que ce qu’elles nous donnent à voir est à la fois suffisant, complet et représentatif, précisément pour que nous perdions progressivement le besoin d’aller regarder ailleurs ou même simplement de considérer qu’il existe un ailleurs informationnel. Ou pour le dire d’une autre manière, comment nous faire passer de la peur de rater quelques chose (FOMO) à la certitude d’une non-nécessité d’aller voir ailleurs.

 

7. Peut-on envisager des algorithmes « éthiques », notamment eu égard aux enjeux de santé mentale ? Pouvez-vous expliquer le concept d’« informatique sociale » ?

Pour moi l’éthique algorithmique passe par le rendu public de l’ensemble des critères et métriques relevant de formes d’éditorialisation. Et pour répondre par une comparaison, bien sûr que oui, on peut tout à fait imaginer des algorithmes éthiques comme on peut imaginer des vêtements fabriquées de manière éthique, des aliments fabriqués de manière éthique et qui ne soient pas immensément transformés. La seule question est : pourquoi ne le faisons-nous pas ? Pourquoi lorsqu’il en existe parfois personne ne s’y intéresse ?

La réponse à ces questions est évidemment la même que pour l’agro-alimentaire ou les vêtements : c’est une question de coût (ce qui n’est pas éthique est moins cher) et de cadres sociétaux de consommation (où l’on minore et où l’on invisibilise les problèmes posés par cette absence d’éthique).

A chaque fois il faut des drames pour que la société parvienne à se réveiller temporairement. Comme lors de l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh en 2013 qui fait exploser le scandale de la fast fashion. Mais malheureusement à chaque fois au lendemain de ces réveils sociétaux il se produit deux choses : le pouvoir politique ne saisit pas l’opportunité impérieuse de légiférer, et lorsqu’il le fait, la puissance du lobbying et du pantouflage vient tout édulcorer ou tout remettre à plus tard.

En complément, il y a un point particulier d’une éthique algorithmique qui consiste à se mettre en situation (pour les plateformes), où à donner l’injonction (pour la puissance publique) de casser les chaînes de contamination virales. De ralentir. D’ajouter de la friction dans les possibilités de partage, etc. On a vu et on a documenté que cela marchait, et que les plateformes le savaient. Je cite ici, avec les exemples en lien, ce que j’écrivais en Mars 2022 dans mon article « Par-delà le Like et la colère » :

« Ensuite il faut casser les chaînes de contamination virales qui sont à l’origine de l’essentiel des problèmes de harcèlement, de désinformation, et des discours de haine dans leur globalité. Et là encore le cynisme des plateformes est aussi évident que documenté puisqu’elles ont elles-mêmes fait la démonstration, et à plusieurs reprises, que si par exemple elles diminuaient le nombre de personnes que l’on peut inviter par défaut dans les groupes Whatsapp ou le nombre de conversations et de groupes vers lesquels on peut automatiquement transférer des messages, elles diminuaient aussi considérablement la vitesse de circulation des fake news, notamment en période électorale ; que si elles supprimaient la visibilité de nombre de likes ou de réactions diverses sur un post (et que seul le créateur du post était en mesure de les voir), elles jouaient alors sur les effets souvent délétères de conformité (et de pression) sociale et qu’elles permettaient d’aller vers des logiques de partage bien plus vertueuses car essentiellement qualitatives et non plus uniquement quantitatives ; que si elles se contentaient de demander aux gens s’ils avaient bien lu l’article qu’ils s’apprêtaient à partager avant que de le faire sous le coup de l’émotion, elles diminuaient là encore la circulation de fausses informations de manière tout à fait significative. Il y a encore quelques jours, c’était Youtube qui annonçait supprimer l’affichage public du compteur des « dislikes » pour « protéger » les créateurs notamment de formes de harcèlement, un effet qu’il connaît et documente pourtant depuis déjà de longues années. »

 

 

Sur les données personnelles utilisées par les algorithmes des réseaux sociaux

8. Pouvez-vous expliquer le concept d’« identité numérique » ? Quelles données personnelles partageons-nous lorsque nous utilisons les réseaux ? Comment ces données sont-elles utilisées par les algorithmes des réseaux sociaux et particulièrement de TikTok ?

Pour reprendre, en l’actualisant, la définition que j’en donnais dans mon ouvrage éponyme paru en 2013, je dirai que :

L’identité numérique peut être définie comme la collection des traces (écrits, contenus audios ou vidéos, messages sur des forums, identifiants de connexion, navigations, éléments d’interactions, etc.) que nous laissons derrière nous, consciemment ou inconsciemment, au fil de nos activités connectées, et le reflet de cet ensemble de traces tel qu’il apparaît « remixé » par les moteurs de recherche ainsi que par les médias et les plateformes sociales, et qui sont autant d’éléments en capacité de nourrir des choix algorithmiques visant à mieux cibler les contenus qui nous seront proposés dans le cadre du modèle économique de la plateforme concernée.

(version actualisée de Ertzscheid, Olivier. Qu’est-ce que l’identité numérique ?. OpenEdition Press, 2013, https://doi.org/10.4000/books.oep.332.)

 

9. Est-il possible de limiter ce partage de données personnelles ? Est-il possible et souhaitable d’en limiter la collecte, par exemple par le paramétrage des réseaux sociaux ?

Concernant la première partie de la question (est-il possible d’en limiter le partage), et pour autant qu’elle s’adresse aux utilisateurs et utilisatrices de ces plateformes, je réponds oui pour les données personnelles « déclaratives » (nous pouvons disposer d’un tamis plus ou moins large). Mais je réponds « non » pour les données personnelles qui relèvent de la sphère comportementale (ce que l’on voit, ce avec quoi l’on interagit, etc.).

Si la question s’adresse aux plateformes, alors là c’est un oui pour les données personnelles déclaratives comme pour les données comportementales. Elles sont tout à fait en capacité d’en limiter la collecte (mais cela vient heurter leur modèle publicitaire) et sont tout autant en capacité d’en limiter les usages dans le temps.

Le problème principal tient au statut discursif ou énonciatif de l’ensemble de ce qui circule, se dit et se voit dans ces plateformes ou applications : nous ne savons jamais réellement si nous sommes dans un espace discursif ou médiatique intime (où il serait OK et parfois nécessaire de partager ces données personnelles), privé, ou public. Dès 2007, trois ans après le lancement de Facebook, danah boyd indiquait que le problème des réseaux sociaux est qu’ils étaient des espaces semi-publics et semi-privés (« la privauté de ces espaces publics ou semi-publics pose problème« ). Ce problème n’a jamais été résolu.

L’autre problème (et la grande responsabilité des plateformes) c’est qu’elles changent en permanence et sous plein de prétextes différents, le réglage de nos paramètres de confidentialité ou de navigation. Et qu’elles complexifient, par défaut, la possibilité de limiter ce partage de données personnelles (dark patterns, etc.)

Sur la deuxième partie de la question (est-ce possible et souhaitable de limiter cette collecte), je réponds que c’est possible, que c’est souhaitable, et que c’est, surtout, absolument nécessaire.

Il y a un grand récit marketing et technologique qui nous fait croire que plus on collecte de données personnelles, et plus on peut nous proposer de l’information et des contenus personnalisés, et plus ce serait donc intéressant pour nous. C’est une vaste et totale fumisterie. Le seul récit qui vaille est le suivant : plus on collecte de données personnelles, plus on propose des contenus personnalisés, plus on ne fait que « publicitariser » les expériences navigationnelles et informationnelles, et plus on efface la notion de référent commun sur tout un ensemble de sujets, plus on saborde à l’échelle d’une société la question des « régimes de vérité » (cf Foucault ci-dessous), et plus on crée donc à la fois de l’isolement, du conflit, et de la défiance.

« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. » Michel Foucault

 

Longtemps la « personnalisation » n’a été que thématique et déclarative. Du genre : je préfère l’actualité sportive à l’actualité politique, et dans l’actualité sportive, je préfère le rugby au foot. Dès que la personnalisation a gommé cette dimension déclarative explicite, dès qu’elle a surtout été indexée sur nos propres croyances, comportements et opinions plutôt que sur des médias aux formes et aux pratiques d’éditorialisation transparentes, elle est devenue un instrument purement marketing avec un impact politique massivement délétère.

 

Sur la transparence des réseaux sociaux

10. Pensez-vous qu’il soit possible d’exiger des réseaux sociaux d’être entièrement transparents sur leur fonctionnement et les algorithmes qu’ils utilisent ?

Je reprends ici une partie de mes propos liminaires. Oui il est possible de l’exiger. En tout cas sur la partie éditoriale, cela me semble nécessaire de l’exiger. En définissant le périmètre de cette éditorialisation pour éviter qu’elle ne puisse être totalement instrumentalisée (par exemple si tout le monde sait qu’un like vaut 1 point et qu’une colère vaut 5 points, nos comportements sont susceptibles de changer mais pour autant il est impératif que chacun sache combien « vaut » chaque type d’interaction mobilisée).

Mais plus fondamentalement nous parlons d’outils qui ont totalement explosé le cadre anthropologique de la communications entre les êtres humains. On peut se parler à distance, en absence, à la fois à plusieurs et en dialogue, en multimodalité, via des avatars, etc.

Et d’outils qui touchent chaque jour et de manière récurrente davantage de monde que jamais aucun média n’a jamais été en capacité d’en toucher et ce dans toute l’histoire de l’humanité. Ce ne sont pas seulement des médias de masse mais des médias d’hyper-masse.

Et enfin il y a la question du rythme, de la fragmentation et de la séquentialité hypercourte : notre cerveau n’est pas fait, n’est pas calibré pour s’informer par tranches de 6 à 15 secondes en passant d’un sujet à un autre.

Cette triple révolution anthropologique de la communication ne peut s’accommoder de demi-mesures ou de clairs-obscurs législatifs et réglementaires. A fortiori lorsque la mauvaise foi, la duperie et la tromperie de ces plateformes a été démontrée et documentée à de très nombreuses reprises, grâce notamment aux lanceurs et lanceuses d’alertes.

Et a fortiori encore dans un monde où elles sont devenus totalement indissociables de pouvoirs politiques qu’elles servent toujours par intérêt (soit pour échapper à des régulations, soit pour jouir de financements publics, soit pour tuer la concurrence comme le documentent encore les actuelles actions en justice contre Google et Meta notamment).

 

11. Est-on en mesure de contrôler cette transparence ? Comment, tant au niveau européen qu’au niveau français ?

Nous n’avons aujourd’hui plus besoin de produire des textes, lois et règlements. Nous avons besoin de faire appliquer ceux qui existent déjà (DSA, DMA, RGPD). Et d’organiser un cadre politique dans lequel la main de l’exécutif ne tremblera pas. Par exemple au titre de l’application du DSA, Twitter devenu X aurait pu et probablement dû être au moins temporairement fermé et interdit à l’échelle européenne (il l’a été au Brésil pendant plusieurs mois).

Nous sommes aujourd’hui pour la régulation de ces mass média en plein paradoxe de la tolérance tel qu’exprimé par Popper. A force d’être tolérants y compris avec les intolérants, nous courrons droit dans le mur. [« Popper affirme que si une société est tolérante sans limite, sa capacité à être tolérante est finalement détruite par l’intolérant. Il la décrit comme l’idée apparemment paradoxale que « pour maintenir une société tolérante, la société doit être intolérante à l’intolérance. » Wikipedia]

Il faut à ce titre aussi exiger des plateformes qu’elles appliquent leurs propres règles, et par exemple ne traitent pas différemment leurs « power users » car à ce jour ces plateformes, toutes ces plateformes, ont d’abord un immense problème de démocratie interne.

 

12.  Les apports du DSA sont-ils suffisants ?

Oui pour autant qu’il y ait la volonté politique de l’appliquer en chacun de ses termes.

 

13.  Est-ce techniquement possible, a minima, d’exiger des réseaux sociaux des garanties que leurs algorithmes ne comprennent pas de biais susceptibles d’avoir des conséquences néfastes (sur-représentation de contenus dangereux pour la santé mentale, propagation de fake news, discriminations, etc) ?

Je crois qu’on se trompe en plaçant cette question sous l’angle « technique ». Ce n’est pas à la « technique » d’arbitrer des questions qui relèvent de la santé publique ou de l’éthique. Je me permets une comparaison. Se poserait-on la question de savoir s’il est possible « techniquement » d’exiger d’une bibliothèque que son plan de classement de comprenne pas de biais ? Non. Parce que le problème ce n’est pas le plan de classement, ce sont les unités documentaires que l’on choisit de classer, donc de donner à voir, ou de ne pas classer. Les plateformes et leurs algorithmes sont « techniquement » en pleine capacité de faire respecter des règles a minima de représentativité sur un ensemble de sujets, y compris politiques, religieux ou sociétaux. Jamais en réalité nous n’avons disposé d’outils aussi puissants et aussi précis pour y parvenir. Si les plateformes (et leurs algorithmes) ne le font pas ce n’est en rien un problème technique. En rien. C’est un problème de choix économiques (business first). Et d’idéologies et d’interêts partisans (ou cyniquement opportunistes) de leurs propriétaires et de leurs actionnariats.

 

14.  Quelle méthodologie utilisez-vous pour étudier les algorithmes utilisés par les réseaux sociaux, et particulièrement TikTok ? Quelles difficultés rencontrez-vous ? Que signifierait, pour le monde de la recherche, la publicité des algorithmes utilisés par les réseaux sociaux ?

A titre personnel, dans mon domaine de recherche, soit on procède par enquête sociologique, soit par observation participante. Comme les sociologues allaient à l’usine pour documenter au plus près le travail concret des ouvriers, on va « aux algorithmes » pour documenter au plus près leurs effets.

Un des grands sujets de notre temps, c’est que nous avons perdu la maîtrise des corpus. Quand je dis « nous » je parle du monde universitaire et donc ensuite du monde de la décision politique. Tous les programmes partenariaux publics permettant à des universitaires d’avoir accès à l’immensité des corpus détenus par les plateformes, tous ces programmes partenariaux ont été fermés. La plupart des API supprimées. L’opacité, hier sur les algorithmes, aujourd’hui sur les données, est absolument totale. Et nous en sommes réduits à faire confiance aux chercheurs employés par ces plateformes (mauvaise idée), ou à attendre la prochaine fuite d’un repenti ou d’une lanceuse d’alerte (encore plus mauvaise idée). La puissance publique, les chercheurs et universitaires de la puissance publique, n’ont plus aucune entrée ou maîtrise des corpus (linguistiques, sociologiques, etc) qui circulent dans ces plateformes et qui les constituent. Et c’est non seulement très inquiétant, mais c’est surtout très inacceptable.

 

Sur l’éducation aux réseaux sociaux

15.  Le grand public est-il familiarisé avec le fonctionnement des algorithmes, et particulièrement de ceux utilisés par les réseaux sociaux ? Adapte-t-il son comportement en conséquence ?

Les travaux existants montrent qu’en effet, lorsqu’un fonctionnement algorithmique est suffisamment connu on a tendance à l’intégrer à notre pratique. Et en général les plateformes mettent donc en place des dispositifs pour contrer ces usages « non naturels » (exemple du Google Bombing). Aujourd’hui, même en connaissant certains « tips » agorithmiques, on ne s’en affranchit pas automatiquement. Et il est beaucoup plus difficile de connaître ou de tricher avec la « totalité » d’un algorithme aujourd’hui que cela ne l’était hier.

Par ailleurs, y compris les ingénieurs qui développent ces algorithmes sont de moins en moins nombreux à en connaître la totalité des fonctionnements. Et la capacité de tourner à plein sans supervision humaine des ces algorithmes n’a jamais cessé d’augmenter. Et cela ne vas pas s’arranger. Récemment le CEO de Google, Sundar Pinchai, confiait qu’environ 30% de l’ensemble du « code » informatique utilisé par l’ensemble des produits de la société Alphabet (maison mère de Google, Youtube, etc) était directement produite par des IA.

Quand à notre comportement adaptatif, il demeure très relatif. Nous ne l’adaptons que dans la mesure où nous avons l’impression que cette adaptation va servir directement (et rapidement) nos intérêts immédiats. Sur le reste, nous sommes plutôt d’une passivité totale, nous nous laissons algorithmiser parce que tout est fait pour fausser notre perception de la balance bénéfices / risques.

 

16.  Pensez-vous que les enfants et adolescents soient suffisamment outillés, notamment par leurs établissements scolaires, pour se protéger des risques que ces algorithmes présentent ? Pensez-vous que les parents soient suffisamment outillés pour en protéger leurs enfants ?

La question de l’accompagnement aux écrans est une question … complexe. Ce que les jeunes et adolescents cherchent dans ces espaces (cf notamment les travaux de danah boyd aux USA ou d’Anne Cordier en France) ce sont des espaces qui soient transgressifs, la première transgression étant cette d’être à l’abri du regard des parents et des adultes. Les espaces numériques sont aussi ces alcôves algorithmiques qui permettent à la fois de se mettre à l’abri (du regard de l’adulte), d’être ensemble (y compris parfois « seuls ensemble » comme l’explique Shirley Turckle), et d’être dans la transgression autant que dans la construction d’un intime. Et cela est tout à fait normal et ne doit sous aucun prétexte être condamné ou, pire, criminalisé. Le problème, le seul et le grand problème, c’est que la construction de cet intime est toujours scruté par des autorités qui ne sont plus « parentales » mais industrielles.

Bonne nouvelle : on observe déjà et très largement des pratiques de « sevrage » temporaire mises en place par les adolescents et jeunes adultes. Cela peut-être à l’approche d’un examen à la fac, du bac français, etc. Pratiques où ils et elles désinstallent temporairement l’application de leur smartphone. Cela veut dire (pour ces publics) qu’une bonne partie du travail de pédagogie est déjà fait. Il faut ensuite trouver un effet cliquet, qui permette d’éviter de délétères retours en arrière. Et c’est bien là le rôle de la puissance publique.

Rappeler aussi que l’enjeu n’est et ne doit pas être d’interdire les écrans, mais de disposer, dans le cadre de l’organisation de notre vie sociale, éducative, publique et citoyenne, d’espaces qui demeurent des espaces non nécessairement déconnectés ou sans écrans, mais à tout le moins sans écrans et connexions qui ne soient autres que collectives ou a minima duales.

A ce titre oui, je suis convaincu par exemple qu’à l’école et au collège, les smartphones devraient être totalement interdits, dans les cours (de récréation) comme en cours. Et vous savez quoi ? Accrochez-vous bien. BINGO. C’est déjà le cas 🙂

Et qu’au lycée et même à l’université, ils devraient continuer de l’être pendant les cours. Mais qu’il n’est pour cela ni utile ni nécessaire de passer par la loi. C’est à chaque enseignante ou enseignant et éventuellement à chaque université ou composante de le décider et surtout, surtout, surtout, de l’expliquer. Parce qu’il ne s’agit pas de faire oeuvre de censure ou de police. Mais parce que si l’on considère que la transmission de savoirs tout comme l’acquisition des sociabilités primaires et fondamentales, passe par un pacte attentionnel minimal aux autres et à celui ou celle en charge de vous les transmettre et de vous les faire acquérir, alors il faut aussi accepter que celui ou celle qui est en charge de cela, quelque soit son talent et sa détermination, ne sera jamais, absolument jamais, en situation de rivaliser attentionnellement avec un objet technologique qui contient à lui seul tous les savoirs et toutes les sociabilités du monde.

Rappeler aussi que la question de la santé mentale, notamment chez les jeunes, est toujours, toujours multi-factorielle : elle tient à la fois à des paramètres éducatifs, culturels, familiaux, économiques. Donc il peut y avoir aussi bien des corrélations que, dans certains contextes, des causalités entre l’usage de TikTok et les questions de santé mentale. Mais si l’on veut s’attaquer (et il le faut) aux questions de santé mentale qui affectent désormais de manière alarmante des générations entières, alors il faut aussi et surtout traiter la question des politiques de santé publiques.

Rappeler enfin qu’il existe des métiers (professeurs documentalistes) et des organismes (CLEMI) qui font ce travail formidable au long cours. Il faut en créer davantage et leur donner des moyens sans aucune commune mesure avec ceux actuels.

Questions générales

17.  De quels mécanismes de contrôle étrangers la France ou l’Europe devraient-elles, d’après-vous, s’inspirer ?

Je crois avoir déjà répondu plus haut que nous disposions de suffisamment de textes et règlements à l’échelle Européenne. Et qu’il reste à les appliquer entièrement.

 

18.  Avez-vous des recommandations à transmettre à la commission d’enquête ?

Ma première recommandation est un avertissement que je reprends de mes propos liminaires et d’un article que j’avais publié.

« Après les mensonges de l’industrie du tabac sur sa responsabilité dans la conduite vers la mort de centaines de millions de personnes, après les mensonges de l’industrie du pétrole sur sa responsabilité dans le dérèglement climatique, nous faisons face aujourd’hui au troisième grand mensonge de notre modernité. Et ce mensonge est celui des industries extractivistes de l’information, sous toutes leurs formes.

Nous avons aimé croire que le calcul intensif se ferait sans travail intensif, que le Data Mining ne nécessiterait pas de mineurs de fond, que l’informatique en nuage (Cloud Computing) ne dissimulait pas la réalité d’une industrie lourde. Nous ne pouvons plus aujourd’hui nous réfugier dans ces mensonges. Sur les industries extractivistes de l’information, nous avons l’avantage d’en connaître déjà les mécanismes et les routines ; la chance d’en observer les infrastructures de marché (du Cloud Computing au High Frequency Trading en passant par la précarisation des différentes formes de Digital Labor) ; la chance d’être capables de documenter la toxicité de ces prismes dans le cadre de certains sujets de société ; la chance d’avoir pu documenter et prouver à de trop nombreuses reprises l’insincérité fondamentale et aujourd’hui fondatrice de toutes ces plateformes et de leurs créateurs et administrateurs. Et même s’ils s’inscrivent, comme je le rappelais plus haut, dans un écosystème médiatique, économique et politique bien plus vaste qu’eux, leur part émergée, c’est à dire les médias sociaux, sont aujourd’hui pour l’essentiel de même nature que la publicité et le lobbying le furent pour l’industrie du tabac et du pétrole : des outils au service d’une diversion elle-même au service d’une perversion qui n’est alimentée que par la recherche permanente du profit. »

 

Pour le dire en d’autres termes, connaître la recette exacte du Coca-Cola ne change rien au phénomène de l’obésité : la seule chose qui compte c’est de se doter de politiques de santé publique qui éduquent, régulent, contraignent et qui dépublicitarisent, qui démonétisent symboliquement ce qu’est et ce que représente le Coca-Cola.

De la même manière, connaître l’impact du pétrole sur le réchauffement climatique et la part qu’y jouent nos modes de transport et les industriels extractivistes ne changera rien à l’avenir de la planète si l’on n’a pas de politique publiques sur l’écologie capable de proposer des alternatives aux premiers mais aussi de contraindre les seconds, et là encore de dépublicitariser, de démonétiser tout cela.

Pour les algorithmes, y compris et a fortiori pour celui de TikTok, c’est exactement la même chose : connaître son mode exact de fonctionnement ne changera rien aux errances et aux effondrements affectifs, psychologiques, conatifs, informationnels qu’il alimente. Il nous faut des politiques publiques du numérique. Dont des politiques de santé publique numérique.

Et il faut davantage de postes de professeurs documentalistes dans les lycées et collèges, avec davantage d’heures de cours dédiées à la culture numérique. Et aussi il faut financer et multiplier les structures et opérateurs comme le CLEMI. Oui je l’ai déjà dit. Mais oui je le redis. Et le redirai sans cesse.

 

[Verbatim étudiantes et étudiants]

L’échantillon est d’une petite soixantaine d’étudiantes et d’étudiants, en 1ère année de BUT Information et Communication (donc en gros âgés de 18 ou 19 ans) et avec qui j’ai déjà effectué quelques heures de cours autour des questions de culture numérique, de l’histoire d’internet et du web, et aussi un peu des enjeux sociétaux des algorithmes. La seule consigne donnée était de partir de leur expérience personnelle de la plateforme pour répondre aux questions de la commmission.

De manière générale ils et elles soulignent l’importance (et le manque) de politiques de santé publique et de communication, dans l’espace public, sur ce sujet.

  • « On voir rarement de campagne de prévention dans l’espace public sur le lien entre utilisation RS et questions de santé mentale, alors même que jamais les jeunes n’ont autant parlé de l’importance et de la fragilité de la santé mentale« 
  • « il faut renforcer la communication publique, notamment dans le cadre scolaire« 

Ils et elles soulignent également l’importance de faire à ces sujets davantage de place au collège et au lycée et surtout, d’en parler autrement que sous le seul angle de la culpabilisation ou des dérives comme le cyberharcèlement.

  • « tout le monde accuse tiktok d’être dangereux mais personne ne parle réellement des risques qui y sont associés et comment on s’en protège« 
  • « intégrer ces questions dans les machins genre Pix« 
  • « la plupart du temps, au lycée ou au collègue, ces plateformes ne sont abordées que sous l’angle du cyberharcèlement, mais jamais sous l’angle des algorithmes, de leur côté addictif, chronophage, démotivant« .

Ils et elles ont aussi une grande maturité sur la nécessité d’un contrôle d’accès réel avec une vérification de l’âge qui soit autre chose qu’un bouton « oui promis j’ai 18 ans » :

  • « faire un vrai contrôle d’accès selon l’âge, comme sur blablacar avec présentation d’un document d’identité« 

Ils et elles ont des idées très concrètes de ce qu’il faudrait obliger Tiktok (et d’autres plateformes) à mettre en place :

  • « obliger TikTok à implémenter des fonctionnalités permettant de mieux gérer le temps d’écran et à sensibiliser ses utilisateurs aux risques d’une utilisation excessive« 
  • « être plus à l’écoute des signalements. Et plus vigilants sur les contenus de type suicide : personne n’aime regarder des vidéos de suicide (ou de comment se suicider) et personne ne devrait se voir recommander des vidéos comme ça« 

J’ai enfin été particulièrement frappé, dans leurs verbatims, d’une large majorité qui indique explicitement que les impacts et effets négatifs sur leur humeur sont plus importants que les aspects positifs. Et de la manière dont ils documentent et analysent cela. Le verbatim ci-dessous résume très bien ce que j’ai lu dans beaucoup de leurs réponses individuelles :

  • « À titre personnel, tik tok a plus d’impact négatif que positif. En effet, une fois que je suis sur l’application, il m’est presque impossible de réguler mon temps passé sur cette
    dernière. Une heure est ressentie comme 15 minutes et arrêter de scroller est très compliqué. De plus, lorsque mon application est active, l’heure ne s’affiche plus sur mon écran, ce qui biaise encore plus mon rapport au temps. Ce temps passé sur tik tok est perdu pour faire d’autre activité, et souvent, je repousse les tâches que j’ai à faire. Après avoir passé plusieurs heures sur tik tok je culpabilise énormément et me sens mal. J’ai remarqué que mon moral était affecté par mon utilisation de tik tok, plus je passe de temps à scroller moins je suis de bonne humeur.« 

[Et puis soudain Gabriel Attal]

Voilà je m’apprêtais à demander à ChatGPT une version synthétique de ce long texte en extrayant les éléments mobilisables immédiatement dans le cadre d’une proposition de loi et puis soudain, je tombe sur plusieurs éléments complémentaires.

Premier élément : Gabriel Attal. Qui s’allie au pédopsychiatre Marcel Ruffo pour proposer des mesures qui sont, pour l’essentiel, des caricatures au carré. Caricature d’une pensée magique où tout est, sans indistinction, la faute aux écrans et où leur suppression guérirait donc tous les maux, et où toute cette faute mériterait donc des régimes disciplinaires qui sont autant imbéciles qu’inapplicables et dangereux en démocratie. Voici donc ce qu’ils proposent :

  • une évaluation de l’addiction aux écrans de chaque jeune à l’entrée en sixième et en seconde.
  • interdire l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux (et imposer une vérification d’âge sur ces plateformes).
  • imposer un couvre-feu pour les 15-18 ans qui bloque l’accès aux réseaux sociaux entre 22h et 8h.
  • faire passer l’écran en noir et blanc, pendant au moins une heure, après 30 minutes d’utilisation.
  • création d’un “addict-score” (sur le modèle du nutri-score) pour mesurer le potentiel addictif des plateformes.
  • créer une taxe de 2 % qui financerait la recherche et la prise en charge de la santé mentale.

J’ai donc immédiatement réfléchi à une critériologie assez fine permettant de caractériser chaque mesure proposée. Critériologie que voici :

  • « C’est complètement con » : 3C
  • « Inapplicable et Imbécile » : 2I.
  • « Pourquoi pas mais surtout … pourquoi ? » :  3P.

Revoici maintenant ces mesures à l’aune de mon analyse subtile.

  • une évaluation de l’addiction aux écrans de chaque jeune à l’entrée en sixième et en seconde : 3P
  • interdire l’accès des moins de 15 ans aux réseaux sociaux : 3C2I
  • imposer un couvre-feu pour les 15-18 ans qui bloque l’accès aux réseaux sociaux entre 22h et 8h : 3C2I
  • faire passer l’écran en noir et blanc, pendant au moins une heure, après 30 minutes d’utilisation. 3C3P
  • création d’un “addict-score” (sur le modèle du nutri-score) pour mesurer le potentiel addictif des plateformes. 3P

Je ne retiens donc que deux mesures :

  • « imposer une vérification d’âge sur ces plateformes. » Mais certainement pas pour « interdire » l’accès mais pour responsabiliser les plateformes qui organisent cet accès et font absolument n’importe quoi quelque soit l’âge réel de leurs utilisateurs et utilisatrices, âge réel que de leur côté elles sont la plupart du temps en pleine capacité de connaître (et donc d’en déduire la part d’utilisateurs et d’utilisatrices qui n’ont absolument rien à faire là puisqu’elles sont normalement interdites aux moins de 13 ans).
  • « créer une taxe de 2 % qui financerait la recherche et la prise en charge de la santé mentale. » Là je dis oui, mais je dis surtout « seulement 2% ?! »

Pour le reste, je vous invite à lire la chronique et l’analyse impeccable de François Saltiel dont je partage chaque ligne et chaque mot.

Et je vous invite aussi, à chaque fois que vous entendrez diverses gesticulations politico-médiatiques sur une interdiction totale ou partielle des écrans chez les enfants et adolescents, à relire (notamment) cet article grand public et surtout de grande utilité publique d’Anne Cordier, publié en Mai 2024, et dans lequel elle rappelle la réalité de deux points fondamentaux, celui de la panique morale sur ce sujet, et celui de la réalité des études scientifiques sur ce même sujet :

Ce phénomène des paniques morales exprime une crainte quant à la déstabilisation des valeurs sociétales, et se cristallise autour des usages juvéniles desdits écrans et des conséquences de ces usages sur la santé mentale et sociale des enfants et adolescents, ainsi que sur leur développement cognitif et leur culture générale.

Pourtant une importante et robuste étude américaine, menée sur le long terme auprès de 12000 enfants entre 9 et 12 ans, conclut sans hésitation à l’absence de lien entre temps passé « devant les écrans » et incidence sur les fonctions cérébrales et le bien-être des enfants. Pourtant encore, en France, une enquête longitudinale d’envergure, déployée cette fois auprès de 18000 enfants depuis leur naissance, montre que ce sont des facteurs sociaux qui jouent un rôle prépondérant dans le développement de l’enfant.

Malgré ces faits scientifiques, le débat autour de la place desdits écrans dans notre société se polarise, et se caractérise récemment par une ultraradicalisation des postures, ce qui a pour premier effet de porter préjudice à la compréhension de tout un chacun.

 

Je répète : « ce sont des facteurs sociaux qui jouent un rôle prépondérant dans le développement de l’enfant. » La place et l’usage des écrans n’est que l’un de ces facteurs sociaux parmi d’autres bien plus essentiels.

[Et puis soudain le Pew Internet Research Center]

Le 22 Avril 2025 est sortie une étude du Pew Internet Research Center, pile poil sur le sujet qui nous occupe : « Teens, Social Media and Mental Health. » Elle est, comme souvent, fondamentale pour bien cerner les enjeux de ce sujet. Et j’en retire les éléments suivants.

D’abord si environ 40% émettent un avis plutôt « neutre » sur l’influence des médias sociaux sur leur santé mentale, les 60% d’adolescents restants (entre 13 et 17 ans) indiquent clairement que les effets négatifs sur leur santé mentale l’emportent sur les effets positifs.

Ensuite là où les parents considèrent que les médias sociaux sont la première cause des problèmes de santé mentale, du côté des adolescents, c’est tout autre chose : 22% des adolescents désignent les médias sociaux, 17% d’entre elles et eux les phénomènes de harcèlement (j’ai bien dit de harcèlement et pas seulement de cyber-harcèlement), et 16% les « pressures and expectations« , c’est à dire les attentes sociales et parentales vécues comme autant de pressions. Là est l’un des noeuds centraux du problème de la santé mentale des adolescentes et adolescents.

Autre point essentiel qui rend encore plus débile toute tentative d’interdiction, plus d’un tiers (34%) des adolescentes et adolescents interrogés indiquent s’informer sur les réseaux sociaux sur les questions de santé mentale. Et parmi ceux-là, plus de la moitié indiquent que c’est une source d’information importante.

Enfin, et c’est là aussi absolument déterminant pour comprendre ce qui se joue et comment le réguler, les adolescentes et adolescents identifient clairement l’impact délétère et toxiques des médias sociaux sur leur travail et leurs études, sur leur santé mentale, sur leur productivité et sur leur sommeil mais dans le même temps ils indiquent tout aussi clairement l’impact très positif sur leurs amitiés et leurs socialisations. Constat qui rejoint en effet tous les travaux universitaires sur ce point : ces espaces numériques de socialisation sont nécessaires et précieux dans la construction des identités (et des intimités) adolescentes à l’abri du regard des adultes. En revanche rien n’oblige à ce qu’ils soient traversés de contenus ne répondant qu’à des logiques commerciales et qui n’ont de considération que pour des dynamiques de viralité garantissant à tout prix des effets de rente attentionnelle. La responsabilité d’y faire le tri et le ménage et d’y injecter la dose minimale de responsabilité déontologique au regard des publics ciblés et des enjeux sociétaux concernés incombe donc entièrement aux plateformes elles-mêmes, et c’est à la puissance publique de le leur rappeler et de les y contraindre. Quoi qu’il en coûte.

 

One More Thing.

J’ai ensuite demandé à ChatGPT, sur la base de ce (long) texte (celui de mes réponses à la commission), de faire une liste de 10 propositions (ou plus) concrètes dont le législateur pourrait se saisir et de reformuler ces propositions dans un format destiné à une note parlementaire ou à une présentation en commission. Je vous en livre ici le résultat.

Liste de 10 propositions pour une prochaine loi ou cadrage législatif.

[c’est ChatGPT qui parle, enfin qui écrit]

Voici une liste de dix propositions et recommandations concrètes issues du document de contribution à la commission parlementaire, que le législateur pourrait saisir pour élaborer une nouvelle loi sur le numérique et l’accès aux réseaux sociaux :

🔐 Transparence et régulation algorithmique
  1. Exiger la transparence des algorithmes sur leur dimension éditoriale : rendre publics les critères et pondérations qui déterminent l’affichage des contenus, notamment en lien avec les réactions émotionnelles (likes, colère, etc.).

  2. Obliger les plateformes à ralentir les chaînes virales : limiter les fonctionnalités favorisant la viralité (nombre de partages simultanés, forwarding de messages, etc.) pour réduire les effets de masse sur la désinformation et le harcèlement.

  3. Supprimer l’affichage public de certaines métriques (likes, vues, dislikes) pour atténuer les effets de conformité sociale et limiter les impacts délétères sur la santé mentale.

🧠 Santé publique et usage responsable
  1. Instaurer des mécanismes de contrôle d’accès efficaces pour les mineurs (vérification d’identité, seuils d’âge vérifiés comme sur Blablacar), en évitant les simples déclarations « j’ai plus de 13/18 ans ».

  2. Imposer des limites d’usage paramétrables par défaut (temps d’écran, alertes de dépassement, pause obligatoire après un temps de scroll continu) intégrées directement dans les applications.

  3. Créer une politique de santé publique numérique : reconnaître les effets psychiques négatifs des réseaux sur les plus jeunes et y répondre par des campagnes nationales et des dispositifs de prévention dans les écoles et les médias.

📚 Éducation et formation
  1. Renforcer l’éducation au numérique dès le collège : intégrer des modules spécifiques sur les algorithmes, la captation attentionnelle, les risques informationnels et les logiques économiques des plateformes.

  2. Doter chaque collège et lycée d’un(e) professeur(e) documentaliste formé(e) aux enjeux numériques et augmenter leurs heures dédiées à l’éducation aux médias.

⚖ Pouvoirs publics et contrôle
  1. Faire appliquer strictement les lois existantes (RGPD, DSA, DMA) : prévoir des sanctions réellement dissuasives en cas de non-conformité et ne pas hésiter à suspendre ou interdire temporairement des services comme cela a été fait ailleurs.

  2. Créer un droit d’accès des chercheurs publics aux corpus algorithmiques : obliger les plateformes à ouvrir des API sécurisées permettant à la recherche indépendante d’analyser les effets sociaux, psychologiques et politiques de leurs systèmes.

La note parlementaire (faite par ChatGPT).

[c’est toujours ChatGPT qui parle, enfin qui écrit]

Voici une note parlementaire structurée présentant les propositions issues du document d’Olivier Ertzscheid, à destination d’un(e) député(e) souhaitant nourrir une réflexion législative sur le numérique et les réseaux sociaux.

Objet : Propositions pour une loi sur les usages numériques et l’accès aux réseaux sociaux
Auteur : Synthèse des travaux d’Olivier Ertzscheid, Maître de conférences en Sciences de l’information
Date : [à compléter]

Contexte général

Dans un environnement où les réseaux sociaux sont devenus des médias d’“hyper-masse”, leur impact sur les comportements, la santé mentale, la circulation de l’information et la démocratie est désormais massif, continu et documenté. L’urgence n’est plus de comprendre ces effets, mais de réguler concrètement les modèles qui les produisent. Cette note propose dix axes d’action législatifs concrets.

1. Transparence algorithmique et lutte contre la manipulation attentionnelle

1.1. Transparence des logiques éditoriales des algorithmes

Obligation pour les plateformes de rendre publics les critères et pondérations influençant la hiérarchisation des contenus (types de réactions, temps de visionnage, etc.), en particulier ceux relevant de la manipulation émotionnelle.

1.2. Ralentissement des chaînes virales

Limitation par la loi des mécanismes de partage automatisés ou massifs (groupes WhatsApp, forwardings, etc.) afin de freiner les phénomènes de désinformation, de harcèlement et de polarisation.

1.3. Encadrement des métriques visibles

Obligation pour les plateformes de masquer certains compteurs (likes, vues, partages) aux utilisateurs non-créateurs pour atténuer les effets de conformité sociale et d’addiction à la reconnaissance.

2. Santé publique et encadrement de l’usage

2.1. Vérification d’âge robuste à l’inscription

Mise en œuvre d’un dispositif réel de contrôle d’âge (type pièce d’identité) pour limiter l’accès des mineurs aux plateformes sans médiation.

2.2. Limites d’usage intégrées par défaut

Imposition à toutes les applications sociales d’une fonction de régulation du temps passé : alertes, pauses obligatoires, et tableaux de bord accessibles.

2.3. Lancement d’un plan national de santé publique numérique

Campagnes publiques et programmes éducatifs pour sensibiliser aux impacts psychologiques des réseaux sociaux, en particulier chez les jeunes.

3. Éducation aux médias et renforcement scolaire

3.1. Intégration obligatoire de modules sur les logiques des plateformes

Enseignement dès le collège sur le fonctionnement des algorithmes, la captation attentionnelle et les logiques économiques des contenus.

3.2. Déploiement renforcé de professeurs documentalistes et du CLEMI

Augmentation du nombre de professeurs documentalistes et du budget alloué au CLEMI, pour assurer un accompagnement continu et de qualité dans les établissements.

4. Régulation effective et contrôle public

4.1. Application sans compromis des règlements européens (RGPD, DSA, DMA)

Sanctions systématiques et dissuasives en cas de non-respect des règles ; possibilité d’interdiction temporaire d’un service comme dans d’autres pays (ex. X/Twitter au Brésil).

4.2. Accès aux corpus pour la recherche publique

Obligation légale pour les plateformes d’ouvrir aux chercheurs indépendants l’accès à des jeux de données anonymisés, via API, afin de permettre une évaluation scientifique indépendante des effets des algorithmes.

Conclusion

Ces propositions, réalistes, urgentes et largement documentées, peuvent constituer la base d’un cadre législatif de souveraineté numérique, de protection des jeunes publics et de régulation démocratique des puissances algorithmiques.

 

Argumentaire synthétique pour une intervention en commission.

Tant que j’y suis je vous livre aussi l’introduction et la conclusion du même ChatGPT lorsque je lui demande un argumentaire synthétique de sa note parlementaire pour une intervention en commission.

Introduction.

Mesdames et Messieurs les membres de la commission,

Nous sommes aujourd’hui face à des outils devenus centraux dans la vie sociale, affective, cognitive de millions de citoyens, notamment les plus jeunes. Ces outils sont à la fois des médias d’hyper-masse, des machines à fabriquer la norme et des systèmes de captation attentionnelle, dont les effets sur la santé mentale, la désinformation et les inégalités sont désormais documentés.

Il ne s’agit plus de produire des rapports ou des constats, mais d’agir, de légiférer, de protéger.

Conclusion : l’exigence du courage politique.

Ce que nous proposons n’est ni technophobe, ni moraliste. C’est une politique de santé publique, d’éducation, et de souveraineté.
Il faut démonétiser l’attention, dépublicitariser l’espace social, et remettre du sens dans nos usages.

L’histoire nous jugera comme elle a jugé ceux qui n’ont rien fait face au tabac ou au réchauffement climatique. Il est encore temps d’agir.

 

Voilà. Le boulot est fait de mon côté. J’ai transmis à la commission mon texte avec l’intégralité de mes réponses aux questions, et leur ai également adressé les 10 propositions pour une évolution du cadrage législatif (en précisant bien sûr qu’elles étaient formulées par ChatGPT sur la base de l’analyse de mon texte). Le reste appartient maintenant à ce truc formidable qu’on appelle la démocratie.

Reçu — 2 mai 2025 affordance.info
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  • Cher grand administrateur de Parcoursup, cher Mister T.
    Cher grand administrateur de Parcoursup, Cher Barracuda, cher Mister T., je vais t’appeler comme cela pour protéger ton anonymat mais aussi parce que c’est un peu comme le héros télévisuel éponyme que je te vois : un type plein de chaînes en or qui brillent et qui ne sait que faire jouer ses muscles en guise de négociation, et jouit en supplément de quelques compétences en mécanique, la mécanique étant ici celle de l’administration de cette saloperie de plateforme. Je suis depuis un quart de siè
     

Cher grand administrateur de Parcoursup, cher Mister T.

2 mai 2025 à 09:35

Cher grand administrateur de Parcoursup,

Cher Barracuda, cher Mister T., je vais t’appeler comme cela pour protéger ton anonymat mais aussi parce que c’est un peu comme le héros télévisuel éponyme que je te vois : un type plein de chaînes en or qui brillent et qui ne sait que faire jouer ses muscles en guise de négociation, et jouit en supplément de quelques compétences en mécanique, la mécanique étant ici celle de l’administration de cette saloperie de plateforme.

Je suis depuis un quart de siècle enseignant-chercheur en IUT, plus précisément dans le département Information et Communication de l’IUT de La Roche-sur-Yon, et depuis quelques années je suis aussi le responsable de ce département de formation et le directeur-adjoint de l’IUT.

Et si je devais être un personnage de l’agence tous risques, je me sentirais assez proche de Looping.

L’agence Parcoursup (allégorie).
[En bas avec un cigare, le discours ministériel en mode « vous allez voir comme j’aime les plans qui se déroulent sans accrocs » ; à gauche les petits futés de l’ingénierie qui déploient un algorithme de hiérarchisation des veux sans permettre la hiérarchisation des voeux ; à droite les gros malins qui sortent leurs muscles et leur fer à souder pour transformer une camionnette haut de gamme en char d’assaut pour défoncer les rêves d’une génération entière ; en haut les doux-dingues qui tentent encore de trouver une forme de cohérence dans toute cette merde.]

 

Voilà donc près q’un quart de siècle que j’enseigne et sélectionne des dossiers dans une formation qui est ce que l’on appelle une formation « sélective ». Certes, depuis 20 ans de mise à mort de l’université publique et d’alignement avec les logiques néo-managériales dont Parcoursup est l’instrument, toutes les formations sont devenues sélectives puisqu’il n’y a jamais assez de places pour accueillir dignement toutes celles et ceux qui demandent à l’être, mais disons que les IUT gardent cette particularité sélective affirmée.

Une particularité sélective qui s’est toujours différemment déclinée. Aujourd’hui et depuis maintenant 3 ans on nous demande et nous impose en complément de tout le reste, des quotas de sélection de bacs technologiques. Et pourquoi pas. On aurait pu penser différemment l’accueil de ces publics, le financer aussi pour leur permettre de compenser certains écarts dans les enseignements que reçoivent les bacheliers généraux, on ne l’a bien sûr pas fait, ou alors on nous a demandé de le faire « à moyens constants », mais bref.

Dans « mon » département information et communication, nous recevons énormément de dossiers. Enormément. Chaque année. Y compris depuis avant Parcoursup et même avant APB (Admission Post-Bac, ancêtre de Parcoursup). Enormément. Nous avons 60 places et nous recevions autour de 900 à 1000 dossiers complets, 1000 potentiels futurs étudiants qui, comme on dit, « maintiennent leurs voeux ». Et depuis un quart de siècle, y compris à l’époque des dossiers « papier », bah nous les regardons tous. Nous regardons tous les dossiers. Individuellement. En détail. Cela nous prenait et nous prend toujours un temps extrêmement important et dans des fourchettes calendaires de plus en plus ténues (a fortiori si l’on souhaite par exemple organiser des entretiens, procédure à laquelle nous avons renoncé pour cette année).

Cher Barracuda, cher Mister T., cher grand administrateur de Parcoursup, si je t’écris aujourd’hui c’est parce que je viens de t’envoyer ce même mail sur ton adresse universitaire et sur celle du ministère, et que je vais aussi t’envoyer, sur ces mêmes adresses, non pas les 900, non pas les 1000, mais les 1800 dossiers que nous avons reçu cette année.

Mais avant cela je vais t’expliquer la raison de mon courroux, de mon ire, de l’envie qui m’étreint d’enserrer tout élément de ton anatomie dans une presse hydraulique tout en te prodiguant des soins du corps à l’aide de matières abrasives pendant que tu serais contraint de chanter du Céline Dion en Wolof (mon côté Looping qui ressort hein)

Cher Barracuda, cher Mister T., cher grand administrateur de Parcoursup, voilà maintenant plus de 4 ans que chaque année, nous faisons appel à ta magnanimité pour nous autoriser, nous filière sélective, à faire un truc totalement dingue : demander aux candidats de joindre à leur dossier Parcoursup un compte-rendu d’entretien avec un ou une professionnelle du métier dans lequel ils s’imaginent aujourd’hui à l’issue de leur formation. C’est pour nous un document très important car face à des dossiers Parcoursup dont chaque élément (de la lettre de motivation à la fiche avenir en passant par l’inénarrable « activités et centres d’intérêts ») est de plus en plus stéréotypique et rédigé soit par la famille, soit par la famille de ChatGPT, et dans un contexte où les lycéennes et lycéens se voient en effet conseillés de multiplier leurs voeux (sans les hiérarchiser, ce qui est une autre coupable ânerie), et bah figure-toi que notre « compte-rendu d’entretien avec un ou une professionnelle » est une pièce important pour mesurer la pertinence, la sincérité, et l’engagement d’une candidature parmi 1000 autres semblables.

Mais toi, toi cher Barracuda, cher Mister T., cher grand administrateur de Parcoursup, toi cela ne te va pas. Tu trouves que cela « brise l’égalité républicaine ». Tu trouves que c’est même carrément, je te cite, discriminatoire. Et quand je t’interpelle sur le sujet tu m’expliques avec tes gros muscles et tes chaînes en or qui brillent, que « tu sais de quoi tu parles » et que toi aussi tu as déjà enseigné en IUT, et que demander cela privilégierait des jeunes issus de milieux aisés ou avec des familles qui pourraient les aider ou disposeraient de contacts et de réseaux dont d’autres ne bénéficient pas. Et moi depuis des années je te dis et t’explique (ainsi qu’aux services du rectorat et aux points d’entrée ministériels qui portent ta parole), que c’est n’importe quoi.

C’est n’importe quoi parce que primo nous sommes déjà une formation sélective et que le processus de sélection actuel comporte déjà un si grand nombre de biais liés au capital culturel, au capital social et au capital économique que Bourdieu est à deux doigts d’atteindre le noyau terrestre à force de se retourner dans sa tombe.

C’est n’importe quoi parce toutes les années où nous avons pu disposer de ce compte-rendu d’entretien, nous avons, comme pour tous les autres éléments du dossier, naturellement intégré cette question des biais liés au capital social et culturel et que nous n’avons jamais pénalisé celui qui était allé voir son libraire Cultura par rapport à celui qui avait contacté une maison d’édition élitiste parisienne, pas davantage que celui dont le daron lui avait négocié un entretien avec un grand responsable des politiques culturelles au ministère par rapport à celui ou celle qui était allé voir le ou la documentaliste de son lycée. Parce que figure-toi, cher Barracuda, cher Mister T., cher grand administrateur de Parcoursup, figure-toi que nous nous efforçons de manière continue d’oublier d’être totalement cons. Une routine à laquelle possiblement tu pourrais t’astreindre si tu en as le temps, l’envie et le loisir.

Alors voilà. Depuis maintenant 4 ans, c’est chaque année la guerre, et en plus de tout le reste, il faut chaque année t’écrire (enfin écrire au rectorat qui ensuite te transmets …), chaque année il faut réexpliquer tout cela, le réargumenter, chaque année tu nous expliques que non, chaque année on insiste, chaque année on essaie de poser la question dans les visios que tu organises et où se retrouvent plus de 200 personnes en même temps, et chaque année à la faveur d’un malentendu nous finissons par obtenir gain de cause. On s’y épuisait, on y perdait un temps et une énergie considérable, on s’ajoutait des niveaux de stress importants ainsi qu’à nos équipes de collègues, mais à la fin ça passait. Et tout allait aussi bien que possible.

Mais cette année, tu as serré la vis. Et pas simplement pour nous mais pour l’ensemble des IUT dont l’ensemble des BUT Information et communication. Interdiction formelle et définitive d’ajouter d’autres éléments que ceux demandés par Parcoursup (donc que des éléments moisis et caviardés). Pas de pièce complémentaire quelle qu’elle soit. Rien. Nib. Nada. Que Tchi. Que dalle. Peau de zob.

Donc pour nous, pas de « compte-rendu d’entretien avec un ou une professionnelle ». Alors avant de prendre cette décision, je t’avais dit ainsi qu’aux services rectoraux qui sont à tes ordres, que c’était n’importe quoi. Parce que si on enlève cette pièce additionnelle, le nombre de dossiers que l’on reçoit va littéralement exploser avec pour l’essentiel des candidatures « de remplissage », c’est à dire des lycéens et lycéennes qui mettent notre formation simplement pour épuiser leur nombre de voeux disponibles. Sauf que bah nous derrière notre recrutement ne change pas : nous continuons d’examiner en détail chacun des dossiers que nous recevons.

Et puis ce que je t’avais déjà dit et expliqué à l’époque où je n’étais responsable de rien et où nous nous emplumions en DM sur Twitter, c’est que c’était tout de même étonnant de considérer que pour des IUT (qui accueillent beaucoup de publics boursiers et de milieux plutôt modestes) cette pièce complémentaire était une rupture de l’égalité républicaine et une discrimination, alors que pour les écoles d’art dont je t’épargne la sociologie, le fait de demander des portfolio, des Books et des recommandations t’en touchait une sans te bousculer l’autre comme se plaisait à la verbaliser un ancien président de la république. Même chose pour toutes les formations (publiques !!) qui dans le cadre de Parcoursup demandent 50 ou 100 euros pour valider le voeux au titre du passage d’un concours (bisous les copains et copines en école d’ingénieurs), là aussi il n’y a visiblement rien qui ne vienne heurter ta sensibilité républicaine. Mais que l’on demande à des étudiants d’aller rencontrer des professionnels (même en visio ou par téléphone pour leur éviter des frais et pour celles et ceux qui sont loin des grands centres urbains) et d’en faire un court compte-rendu pour attester de leur engagmeent et de leur motivation autrement qu’avec 3 paragraphes rédigés par ChatGPT et qu’au travers d’un stage de troisième et des voyages extra-scolaires que leur famille aura été en capacité de leur offrir ou pas, alors là, pour toi cher Barracuda, cher Mister T., cher grand administrateur de Parcoursup, ça c’est un grand scandale inacceptable qui brise toute forme d’égalité républicaine à proportion de ce que ta position sur le sujet me brise les organes reproducteurs.

Mais bon dans toute lutte par mail contre l’administration du rectorat qui est à tes ordres et ne fait que véhiculer ta parole, nos défaites sont avant tout celles de l’épuisement. Mais j’avoue que nous avons, j’avoue que j’ai perdu. Cette année tu as été d’une fermeté toute Bétharamienne. Cette année nous n’avons pas pu demander de compte-rendu d’entretien. Cette année, comme je te l’avais expliqué et annoncé, nous avons donc reçu non pas autour de 900 dossiers complets et confirmés pour 60 places mais plus de 1800 dossiers. Le double. La mathématique est aussi implacable que la bêtise crasse de ton entêtement déplacé autant que malhonnête. Car évidemment parmi ces 1800 dossiers que nous commençons à terminer de traiter, jamais nous n’avions eu autant de candidatures de remplissage, sans aucune volonté réelle de venir dans notre formation, des candidatures bâclées, négligées, presqu’entièrement « fake », des candidatures « copiées-collées ». Des candidatures que nous n’avions jamais (ou de manière très marginale) les années où nous pouvions en toute impunité briser l’égalité républicaine.

Le truc c’est qu’en plus de s’acharner à continuer d’oublier d’être cons, nous continuons aussi à faire preuve de déontologie et d’honnêteté et que nous continuons donc de regarder chaque dossier. Donc cette année nous en regardons deux fois plus que les années précédentes. Mais comme il y a au moins la moitié des dossiers qui sont sans intérêt et que nous disposons du même temps que les années précédentes pour les analyser, le résultat est simple : nous disposons de deux fois moins de temps à passer à analyser des dossiers sincères et engagés. Et ça, cher Barracuda, cher Mister T., cher grand administrateur de Parcoursup, c’est ta pleine et entière responsabilité. Ta putain de pleine et entière responsabilité.

Alors voilà. Je vais maintenant t’envoyer la totalité de ces dossiers par mail. Il y en a 1800. J’espère que la capacité de ta boîte mail est adaptée. Je vais aussi t’adresser directement ce billet de blog. Et je vais conclure en te redisant ce que je t’avais déjà dit et écrit la première fois où nous avions, de manière disons « virile mais correcte » débattu de ce sujet : il n’y a que deux issues possibles dans ton travail. Seulement deux.

La première est de considérer les avis des équipes pédagogiques au plus près de l’analyse des dossiers comme des avis purement torcheculatoires et de nous amener à terme vers un système dans lequel les mêmes équipes finiront par totalement se désengager de l’analyse « humaine » des dossiers et laisseront la grande machine Parcoursup fonctionner comme une saloperie de machine à calculer : on prendra les notes, on appliquera des coefficients, et en un clic on aura un classement. Un classement de merde, un classement totalement arbitraire et profondément inégalitaire, mais un classement. Et on arrêtera de passer une semaine ou quinze jours à temps plein à regarder des dossiers (quand on a la chance d’avoir des équipes pédagogiques avec suffisamment d’enseignant.e.s permanent.e.s pour se le permettre, ce qui est de moins en moins le cas de toute façon).

La seconde issue possible consiste à considérer que les équipes pédagogiques savent ce qu’elles font, et à leur concéder la dernière part d’autonomie dont elles peuvent jouir dans un processus de recrutement et de sélection par ailleurs déjà presque totalement préempté par des cadres et des routines qui ne font qu’accroître les inégalités en automatisant les manières de les détecter, de les analyser et de les envisager.

Sur ce je te laisse parce que tu as un peu de pain sur la planche. Il te reste une quinzaine de jours pour analyser ces 1800 dossiers. Bon courage.

 

Reçu — 21 avril 2025 affordance.info

Mourir pour des données, d’accord, mais de mort lente. Ou pourquoi pour la 1ère fois j’ai cédé à une menace de procès.

21 avril 2025 à 13:03

Suite à une mise en demeure d’avocats représentant les intérêts du cabinet dont je dénonçais les agissements dans un article, mise en demeure m’enjoignant de supprimer la totalité de cet article avant le 22 Avril, je fais le choix de m’y plier et de le retirer de la publication. Vous trouverez donc ci-dessous des éléments d’explication détaillés sur la justification de cette décision.

——————————

Voila plus de 20 ans que je tiens ce blog en mon seul nom et sous ma seule responsabilité éditoriale. Près de 3000 articles (une moyenne de douze par mois), avec beaucoup d’articles d’analyses, pas mal d’articles d’opinions, et quelques bons coups de gueule à valeur essentiellement cathartique (pour moi en tout cas).

En 20 ans je n’ai été menacé de procédure juridique qu’à 3 reprises.

La première fois c’était en 2015, lorsque j’avais diffusé le journal d’Anne Frank, dans sa version originale, à date de son entrée dans le domaine public. Les avocats du fonds Anne Frank m’avaient alors menacé d’une action en justice et d’une astreinte journalière de plusieurs milliers d’euros tant que je ne retirerai pas le texte. J’ai maintenu le texte original en ligne. D’autres, dont la députée Isabelle Attard m’ont rejoint et ont également partagé le texte. Et je n’ai plus eu de nouvelles des avocats du fonds Anne Frank.

La deuxième fois c’était en 2017 à l’occasion d’un article sur les dynamiques de haine en ligne, lorsque je revenais vers les premières dérives des campagnes Adwords avec Arnault Dassier à leur initiative lorsqu’il était responsable de la stratégie digitale de l’UMP. C’est lui qui me menaça de poursuites, ne supportant pas de voir son nom accolé à l’expression « marketing de la haine » dans mon article et considérant cela comme diffamatoire et m’enjoignant de supprimer son nom de l’article. Résultat : je vous laisse juges de ce qu’il advînt dans la mise à jour au début de l’article.

Et la troisième fois c’est donc cette semaine d’Avril 2025. Et c’est un cabinet « d’expertise technologique, normative et réglementaire dans les domaines de la confiance numérique et de la cyber sécurité » qui, via un cabinet d’avocats, menace de me poursuivre en justice pour diffamation, injure publique, et violation du secret des correspondances. Au regard des critères éclairés de Maître Eolas, même si je suis totalement serein sur le fond de l’affaire, la forme du courrier du cabinet d’avocat ne laisse que peu de doute sur leur détermination de réellement me poursuivre si je ne retire pas l’article en question.

Pour rappel, ce « cabinet d’expertise technologique, normative et réglementaire dans les domaines de la confiance numérique et de la cyber sécurité » a contacté l’association étudiante dont je m’occupe (la Ma’Yonnaise épicerie) et qui organise des distributions alimentaires pour les étudiant.e.s sur le campus de Nantes Université à La Roche-sur-Yon, pour nous proposer un scénario dans lequel nos bénéficiaires (donc des étudiant.e.s précaires) pourraient, contre rétribution versée à l’association, vendre leurs données biométriques à ce cabinet.

S’ensuivit un échange entre moi (depuis la boite mail de l’épicerie solidaire) et le cabinet en question. Echange auquel j’ai rapidement mis fin considérant l’activité de ce cabinet plus que suspecte sur le fond, totalement déplacée sur la forme, et considérant qu’accessoirement en droit français, la vente de données biométriques contre rémunération (a fortiori pour des populations précaires) ne peut et ne doit devenir ni un marché ni un horizon.

Je prends donc la décision de raconter toute cette affaire dans un article sur ce blog sous le titre « Etudiants en situation de précarité ? Vendez-nous vos données. De la biométrie et des cabinets vautour qui tournent autour. » J’y cite les échanges (non nominatifs bien sûr) avec mes deux interlocuteurs de ce cabinet (voilà pour la violation du secret des correspondances). Echanges qui, je le rappelle, ont démarré avec la proposition suivante :

« Nous recherchons actuellement des volontaires pour participer à un test simple et rapide (sic). Celui-ci consiste à s’inscrire sur une plateforme, puis à enregistrer une série de courtes vidéos du visage sous différents angles. En contrepartie, nous proposons de reverser un don de 15 € par participant ayant validé le test. Par exemple, pour 50 participants, votre association recevra un don de 750 €. Nous espérons que cette collaboration pourrait constituer une ressource financière supplémentaire pour soutenir vos activités et projets. »

 

J’agis et réagis avec ma casquette de responsable de l’association et surtout, surtout, avec ma casquette d’universitaire dont l’un des axes et terrains de recherche est précisément la question de notre vie privée numérique et les questions liées à l’exploitation de nos données personnelles.

Le ton est vif et j’assimile à plusieurs reprises les pratiques de ce cabinet à des pratiques de crapules et de vautours (voilà pour la diffamation et l’injure publique).

Et cette semaine, une dizaine de jours après la parution de mon article, je reçois le courrier suivant avec mise en demeure de retirer totalement l’article incriminé dans un délai de 5 jours (avant le 22 Avril).

 

Je joins ici le fichier pdf pour une lecture plus facile : 2025 04 15_ mise-en-demeure.pdf

L’intimidation et la tentative de procédure bâillon se caractérisent aussi par le fait de mettre en copie de ce courrier la présidente de Nantes Université au motif que, je cite « l’ensemble de ces propos a été tenu en votre qualité de Maitre de conférences de l’Université de Nantes« . Ce qui est faux (je me suis toujours exprimé au titre exclusif de co-responsable de l’association qui organise ces distributions alimentaires), et ce qui est aussi une vision assez trouble de ce que l’on nomme la liberté académique.

Si j’avais agi uniquement en mon nom propre ou au titre de Maître de conférences de l’université de Nantes, j’aurais, sans aucun souci ni autre questionnement, laissé l’article incriminé en ligne et attendu sereinement la suite en proposant simplement un droit de réponse au cabinet concerné. Je n’ai me concernant, absolument aucune crainte. Je n’ai pas cédé aux avocats du fonds Anne Frank dans une affaire où les enjeux se chiffraient en millions d’euros (le journal d’Anne Frank est l’un des livres les plus vendus de tous les temps et continue de l’être) et concernaient, en termes de droit d’auteur et de domaine public, l’ensemble des lois et règlementations internationales. Donc cette forme de menace et de procédure bâillon ne m’impressionne pas (même s’il n’est jamais agréable de recevoir un tel courrier).

Mon absence de crainte est d’autant plus forte qu’une nouvelle fois, sur le fond, je suis absolument certain de mon bon droit et du fait que ce « cabinet d’expertise technologique, normative et réglementaire » fait absolument n’importe quoi et que ce n’importe quoi cible et met en danger des populations précaires dans une forme d’intime matérialisée par la transaction commerciale proposée autour de données biométriques sans que jamais et à aucun moment ne soient indiqués les cadres d’usages, d’exploitation, de durée, etc. Pour rappel le seul cadre indiqué dans la sollicitation de ce cabinet était « Nous recherchons actuellement des volontaires pour participer à un test simple et rapide (sic). Celui-ci consiste à s’inscrire sur une plateforme, puis à enregistrer une série de courtes vidéos du visage sous différents angles. » 

Alors pourquoi obéir à l’injonction et à cette forme de procédure bâillon ? Parce que dans cette affaire, si elle se porte jusqu’à un tribunal, je ne veux qu’en aucune manière l’association dont je m’occupe puisse être impactée financièrement, moralement, ou même symboliquement en voyant son nom associé à une procédure en justice. Et si cela devait tout de même se produire, la responsabilité en incomberait donc uniquement à ce cabinet puisqu’en effet et selon les termes de leurs avocats, ce retrait n’engage pas nécessairement la fin de la procédure de leur côté. Je les en laisse désormais juges et continue d’espérer désormais au moins trois choses.

Premièrement que des journalistes et des associations de défense des libertés numériques se saisiront de ces éléments et iront enquêter sur ces pratiques, celles de ce cabinet en particulier mais aussi celles d’autres probablement semblables.

Deuxièmement que si d’autres associations ont reçu de telles sollicitations, elle n’hésitent pas à me contacter ou à rendre publics ces éléments.

J’espère, troisièmement, que les autorités indépendantes que sont la CNIL et l’ANSSI, jusqu’ici silencieuses, se saisiront des éléments de ce dossier pour faire toute la lumière sur les pratiques de ces cabinets dans le domaine de la sollicitation de vente de données biométriques auprès de populations précaires, d’autant que lesdits cabinets se prévalent d’autorisations de leur part.

J’espère enfin, que cette « petite histoire », aura pour intérêt de rappeler dans le débat public que ce genre de dérives déjà largement présentes ailleurs dans le monde, sont et seront, en France, de plus en plus essentielles à documenter et à combattre. Je vous en parlais déjà via la chasse aux corps des plus pauvres à des fins d’exploitation biométrique, au moment où déjà près de cinq millions de personnes (dont un million d’argentins) ont malheureusement accepté pour atténuer un peu leur misère. Et cette semaine encore, les alertes de cette dépêche AFP ou cette chronique d’un monde connecté sur France Culture, devraient nous mobiliser toutes et tous car le futur qu’elles dessinent est au-delà de l’alarmant sur le plan sociétal comme sur le plan politique (je rappelle par exemple que ce cabinet qui me menace d’un procès indique sur son site intervenir notamment dans des « Systèmes de gestion de contrôle aux frontières (Gates, entry-exit). »

Pour le dire d’une phrase : ce dont nous devons absolument parler et ce que nous devons absolument combattre c’est un capitalisme de malfrats avec la marchandisation des données biométriques des plus précaires comme poste avancé.

Parce que tous ces êtres humains, toutes ces populations, le plus souvent précaires, que l’on dévisage en leur jetant l’aumône, ne nous laissent collectivement envisager aucun futur désirable.

 

Reçu — 11 avril 2025 affordance.info
  • ✇affordance.info
  • L’indigne et les indignés. Chronique d’une a-réalité.
    En une seule journée (c’était en début de semaine), nous avons donc eu la Une du JDNews (émanation putride de l’empire Bolloré) avec la phrase de Wauquiez sur l’enfermement et la déportation des OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi la sortie médiatique d’Elisabeth Borne expliquant qu’il fallait réfléchir très tôt à son orientation, et même « dès la maternelle » (le verbatim complet est le suivant « Il faut se préparer très jeunes, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont
     

L’indigne et les indignés. Chronique d’une a-réalité.

11 avril 2025 à 12:43

En une seule journée (c’était en début de semaine), nous avons donc eu la Une du JDNews (émanation putride de l’empire Bolloré) avec la phrase de Wauquiez sur l’enfermement et la déportation des OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi la sortie médiatique d’Elisabeth Borne expliquant qu’il fallait réfléchir très tôt à son orientation, et même « dès la maternelle » (le verbatim complet est le suivant « Il faut se préparer très jeunes, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont on se projette dans une formation et un métier« ).

« Et reprenons un peu de saucisson. »

Notez que la langue française est formidable car depuis la publication de cette Une, il est déjà passé dans le langage courant que l’on ne dit plus « con comme ses pieds » mais désormais « con comme Wauquiez« .

« Passé les bornes y’a plus de limites. » (Emile. 7 ans. CE1)

Cessons de louvoyer et d’y aller par demi-mesures, je propose de mon côté de réfléchir à un monde dans lequel les enfants qui n’auraient pas de projet professionnel clair à l’issue du CP seraient placés sous OQTF et déportés une bonne fois pour toutes dans des orphelinats militaires à Saint-Pierre et Miquelon.

« Quelle indignité. »

Sur les médias sociaux d’abord, sur les plateaux télé ensuite, dans les radios enfin, et parfois simultanément dans l’ensemble de ces biotopes médiatiques, ces propos ont été moqués, ridiculisés, dénoncés, combattus, ils ont aussi parfois été soutenus et défendus, et ils ont donc atteint leur objectif premier qui est de … circuler massivement (mais concernant Wauquiez, même sur CNews ils étaient à un doigt de trouver ça raciste et complètement con et puis finalement ils ont pris un whisky d’abord).

Oui bien sûr il y a de la fenêtre et surtout du rétroviseur d’Overton là-dedans, oui bien sûr derrière la Une travaillée et délibérément choquante du JDNnews comme derrière la sortie de route de Borne qui doit être lue comme un authentique lapsus tout à fait révélateur de son projet politique, oui bien sûr il y a l’idée d’élargir encore la fenêtre et le rétroviseur d’Overton et de nous préparer.

Mais il y a aussi cette forme fondamentale et chimiquement pure d’une rhétorique de l’indignation. Depuis que les réseaux et médias sociaux existent, nombre d’études scientifiques ont montré que le ressort principal et constant de la circulation virale des contenus était celui de l’indignation, indignation directement liée au sentiment de colère face à une injustice. L’indignation suite à la colère liée à une injustice en paroles ou en actes, est l’émotion qui sollicite le plus directement notre nécessité de réaction. On ne peut pas ne pas réagir lorsque des propos nous indignent et nous placent sous le coup de la colère.

L’indignation, en tout cas dans son expression virale, nous plonge également dans une posture cognitive « a-rationnelle ». On ne répond pas rationnellement à des propos qui nous indignent. L’indignation porte en elle l’effet miroir de sa réponse qui ne peut être qu’elle-même indignée. L’indignation contraint à d’autres réponses indignées qui elles-mêmes … ad libitum.

En France, en démocratie, les sorties de route ou déclarations suscitant de l’indignation se multiplient comme jamais auparavant et si ce sont les deux pôles radicaux de l’échiquier politique qui la monopolisent le plus, c’est bien l’ensemble du spectre qui s’y fourvoie avec une pathétique délectation. Parce qu’en termes d’agenda, il importe à toutes les formations politiques de dicter autant qu’elles le peuvent celui de nos indignations collectives (et donc sélectives).

On se souvient bien sûr de la phrase de Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

Remplaçons maintenant le mensonge par l’indignation. Ce qui donne « Quand tout le monde tient des propos suscitant l’indignation en permanence, le résultat n’est pas que vous vous indignez vous-même, mais que plus personne ne peut être autrement qu’indigné. Un peuple qui ne peut plus être autrement qu’indigné en permanence ne peut se faire une opinion. » La suite de la phrase d’Arendt reste inchangée. « Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

Ces indignations, celles que véhiculent des écosystèmes idéologiques comme ceux de Stérin et de Bolloré, ces indignations programmatiques prennent le relai du mensonge et achèvent de déréaliser l’ensemble de nos repères informationnels et de nos représentations sociales collectives.

D’abord on vous ment. Puis sans vous laisser le temps de disserter sur le mensonge on vous indigne. Et vous vous indignez. Souvent ces mensonges suscitent de l’indignation. Souvent ces indignations mobilisent des mensonges pour les apaiser ou au contraire les alimenter et les accompagner. Et alors tout devient possible. Les faits alternatifs – qui mobilisent des systèmes de coordonnées auto-référentiels et qui n’ont plus besoin d’aucune autre validation que celle de la pure croyance – se généralisent et se systématisent. On peut tout à fait tenir un rassemblement sur une place à demi-vide, on peut montrer les images de cette place à demi-vide et affirmer sans sourciller que cette place était pleine. Trump l’avait fait pour son premier discours d’investiture lors de sa première élection, le rassemblement national l’a encore fait le week-end dernier. L’indignation porte en elle un phénomène dissociation : ce n’est plus le réel qui importe mais le discours sur le réel qui seul est débattu, y compris s’il se détache complètement du réel.

Ce que nous sommes en train de perdre c’est tout un système de coordonnés. Des coordonnées spatiales, géographiques (le changement de nom du Golfe du Mexique n’est pas seulement une lubie ou un coup de comm de la part de Trump), des coordonnées temporelles, informationnelles, culturelles.

Récemment un article paraissait qui expliquait la manière dont (une partie de) l’algorithme de TikTok fonctionnait :

« (…) comment une vidéo arrive-t-elle jusqu’à vous ? Tout commence par un immense réservoir, le « pool de contenu », où atterrissent toutes les nouvelles vidéos postées. Mais attention, elles ne passent pas toutes le filtre. Une première évaluation élimine celles qui ne respectent pas les règles. Ensuite, c’est l’étape du « rappel », où l’algorithme trie rapidement pour trouver ce qui pourrait vous plaire. Là, entre en scène le « Dual Tower Recall », un modèle qui transforme vous et les vidéos en points dans un espace numérique. On peut imaginer un grand tableau avec des coordonnées. Vous êtes un point, et chaque vidéo aussi. Si vos points sont proches, la magie s’opère, la vidéo vous est proposée. Ce système repose sur des calculs mathématiques complexes, mais l’idée est simple : plus vos goûts « matchent » avec une vidéo, plus elle a de chances d’apparaître sur votre écran.« 

 

Un système de coordonnées dans un espace numérique où nous sommes un point parmi tant d’autres, tout comme la théorie des graphes (notamment des graphes invariants d’échelle) permet de modéliser les infrastructures relationnelles des réseaux sociaux massifs.

La métaphore du « grand tableau » avec des coordonnées dans laquelle nous sommes autant de « points » et où les contenus en sont d’autres qu’il s’agit d’apparier, est relativement exacte et fonctionnelle (voilà plus de 20 ans que nous disposons en effet d’études scientifiques dans le champ des systèmes et algorithmes de prescription et de recommandation et de la théorie des graphes qui permettent de modéliser tout cela).

Là où en effet les systèmes d’appariement et de recommandation algorithmiques nous offrent et disposent de coordonnées extrêmement précises leur permettant de satisfaire la part la plus déterministe de nos attentes et de nos comportements à commencer par les plus singuliers et les plus grégaires, l’ensemble des autres systèmes référentiels collectifs de coordonnées culturelles, historiques, politiques et informationnelles se sont disloqués ou sont en train de s’effondrer sous les coups de boutoir redoublés des mensonges instrumentaux et des indignations brandies comme autant de stratégies comportementales de renforcement. En tout cas ils agissent beaucoup moins de manière « cadrante » et l’ensemble des phénomènes documentaires allant des pures Fake News aux faits alternatifs en passant par les artefacts génératifs, les mensonges instrumentaux et les indignations programmatiques finissent par produire des formes de décrochage du réel qui sont le point d’adhérence d’un grand nombre de dérives tant idéologiques que politiques, sociales et économiques.

Et l’ère des capitalistes bouffons armés de tronçonneuses ne fait qu’accélérer encore ces dérives désormais quotidiennes.

S’il fallait résumer tout cela par un dessin ce pourrait être celui-ci.

 

Les coordonnées de notre monde social se déplacent bien sûr aussi. Elles bougent. Le plus souvent dans la sens du progressisme, mais parfois également dans de mortifères conservatismes ou d’alarmantes régressions. Les coordonnées de notre monde ‘ »algorithmique », c’est à dire l’ensemble des référentiels produits par les technologies et dans lesquels nous sommes en permanence passés au crible, ces coordonnées là se déplacent non seulement beaucoup plus vite mais de manière aussi beaucoup plus incohérente car n’ayant pas nécessité d’attache dans le réel. De ce décalage naissent des formes de décrochage, de dissociation, de scission entre des systèmes de coordonnées qui si elles ne se tiennent plus ensemble, laissent place à toutes les dérives et à toutes les incompréhensions possibles.

Dans la situation 1, les coordonnées de notre monde social et de notre monde algorithmique se recouvrent presqu’entièrement et de manière cohérente. Seuls de petits espaces subsistent dans lesquels le monde algorithmique se singularise et dans lesquels le monde social peut exister indépendamment du monde algorithmique.

Dans la situation 2 en revanche, il est tout un pan (hachuré) de notre monde social qui n’a presque plus de liens, de coordonnées communes avec notre monde algorithmique. Et réciproquement.

Stéphane Hessel, en 2010, nous invitait à nous indigner. Indignez-vous. Dans le sillage de l’appel des Résistants aux jeunes générations du 8 mars 2004 (lors de la commémoration du 60ème anniversaire du programme du CNR), cet appel à l’indignation était avant tout un appel à l’engagement. Un appel à l’engagement comme un retour au réel. Et dont l’indignation n’était que le moteur et jamais, jamais la finalité. Son ouvrage se terminait par ces mots et cette citation de l’appel des résistantes et résistants :

« Aussi, appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. »

 

Reçu — 6 avril 2025 affordance.info

Etudiants en situation de précarité ? Vendez-nous vos données. De la biométrie et des cabinets vautours qui tournent autour.

6 avril 2025 à 13:10

[Mise à jour du 21 Avril]

J’ai reçu une mise en demeure d’avocats représentant les intérêts du cabinet dont je dénonçais les agissements dans cet article en date du 6 Avril. Cette mise en demeure me laissait jusqu’au 21 Avril minuit (ce soir donc) pour supprimer l’intégralité de l’article, sous peine de poursuites judiciaires pour « diffamation, injure publique et violation du secret des correspondances ». Nous sommes le 21 Avril 19h et je prends la décision de me plier à la mise en demeure. Et vous en explique les raisons dans cet autre article

[Mise à jour du 9 Mai]

Plusieurs articles de presse sont venus traiter de cette affaire et l’article initial qui m’a valu cette mise en demeure a été archivé sur la Wayback Machine de l’Internet Archive.

[Mise à jour du 11 Mai]

Je dresse le bilan de cette affaire et de la couverture médiatique à laquelle elle a donné lieu dans cet article : « Menacé, bâillonné, délivré. Petite histoire d’un effet Streisand entre la cabinet Louis Reynaud et moi. »

 

Reçu — 1 avril 2025 affordance.info
  • ✇affordance.info
  • Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.
    Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage. Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence. Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fiction
     

Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.

1 avril 2025 à 12:06

Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage.

Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence.

Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fictionné pour servir ses seuls intérêts pour autant qu’il soit lui-même en capacité de les identifier comme tels. Salut Nazi hier, chapeau fromage aujourd’hui, et demain quoi d’autre ?

On a beaucoup parlé de l’ère des Fake News et de celle des faits alternatifs. En 2018 dans l’article « Fifty Shades of Fake » publié un 1er Avril, je vous parlais de la manière dont les architectures techniques toxiques des grandes plateformes numériques se mettaient au service presque « mécanique » de cette amplification du faux et de son écho dans nos sociétés. Je martelais que « la propagation de Fake News est davantage affaire de topologie que de sociologie » ; en d’autres termes que la capacité de circulation des contenus relevant des Fake News ou des faits alternatifs, leur capacité également de percoler dans tous les espaces sociaux conversationnels, massifs ou intersticiels, médiatiques ou dialogiques, cette capacité s’explique d’abord et avant tout par la topologie et l’organisation (le « dispositif ») des espaces numériques. Et que ce n’est qu’à la marge ou en tout cas dans un second temps que l’on peut caractériser de manière causale ces circulations en les rattachant à des catégories sociologiques liées à l’âge, au niveau d’éducation ou à tout autre variable.

Sept ans plus tard, ce 1er Avril 2025, ce qui se joue est de l’ordre de la tension désormais explosive entre un écosystème numérique bâti sur la question documentaire de la trace (traces de nos données, de nos comportements, de nos navigations, de nos opinions, etc.), et un saisissement technologique et politique qui ajoute un déterminisme de l’emballement à un extractivisme souche. Et ce que l’on nomme IA  – et qui est plus précisément un ensemble d’artefacts génératifs nourris d’une incommensurable quantité de données sans considération aucune pour leur origine, leur appartenance ou leur(s) propriété(s) – ce que l’on nomme IA n’est que le dernier (et peut-être ultime) avatar à la fois de cet extractivisme et de cet emballement. Avec un point nouveau qui est celui de l’alignement total de ces technologies avec les agendas politiques de régimes tous au mieux illibéraux.

« It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. »
(Macbeth. Shakespeare.)

Poisson (mort) d’Avril. Il y a de cela quelques années, la plupart des grands groupes technologiques de la trace (de Google à Facebook) se livraient à quelques « poissons » en ce jour particulier du 1er Avril. Aujourd’hui cette pratique s’est pour l’essentiel perdue et lorsqu’elle subsiste, elle ne suscite que peu ou pas d’écho médiatique tant le rapport que nous entretenons au quotidien avec la tromperie, la duperie, le décalage, de faux et l’irréel s’est totalement transformé. Ce qui était hier une stratégie éditoriale d’exception (dire le faux) est devenu aujourd’hui un régime éditorial courant, une routine.

Le monde façon studio Ghibli. Que chacun se soit emparé de la possibilité de faire « mème » dès lors que quelques-uns se sont saisis de la nouvelle opportunité offerte de créer des images, de soi ou du monde, à la manière du studio Ghibli dans ChatGPT, n’a rien d’inédit ou d’étonnant. Chaque époque numérique a pu documenter la manière dont ces productions documentaires particulièrement fécondes étaient massivement reprises lorsqu’elles présentaient la double capacité de se mettre en scène soi-même et/ou de s’attacher à des représentations culturelles déjà prégnantes. Ainsi certains et certaines se souviendront avec moi de ces générateurs permettant de « vieillir » une photo de nous, ou de chez nous, comme à l’argentique des premiers temps photographiques ; se souviendront aussi de la reprise du portrait « Hope » d’Obama par l’artiste Shepard Fairey et de la manière dont on vit presque partout se multiplier les copies de ce portrait avec nous à la place d’Obama. Et de tant d’autres choses encore.

Aujourd’hui des biotopes numériques tout entiers sont exclusivement bâtis sur leur capacité à faire « mème », à conditionner la production de contenus à leur alignement avec des ritournelles préenregistrées, des « trends ». « Trends » ou « tendances » : des formes de facilitations virales qui devraient nous interroger non pas par leur capacité à être suivies en tant que telles dès lors qu’elles ont été « amorcées », mais par l’assignation à l’identique qu’elles produisent et qui est une forme de prophylaxie paradoxalement mortifère de diversités, d’altérités et de dissemblances. En un mot : TikTok.

Que dire d’un monde dans lequel l’esthétisation de soi (et du monde) fait aussi fonction de bascule dans d’autres régimes de vérité ? Comment « être au monde » quand la plupart des « corporations du filtre » (pour reprendre une expression d’Umberto Eco désignant les journalistes, éditeurs, bibliothécaires, etc.) qui jusqu’ici faisaient fonction d’assignation, de rappel et de construction du réel sont en train de s’effondrer pendant qu’à l’autre bout de la chaîne documentaire de l’énonciation prospère une vision du réel qui n’est plus qu’essentiellement filtrée, et ce, des filtres de déguisement que chaque application ou biotope numérique propose ou superpose à chaque dialogue ou interaction jusqu’aux filtres de travestissement qui s’accolent aux paroles politiques publiques quand elles sont portées « sous couvert » de décalage, d’humour, de cynisme ou plus simplement de … programme.

Je fais ici une différence entre la question du filtre comme « déguisement » et dans lequel l’enjeu est précisément que le destinataire puisse repérer et identifier l’effet de décalage soit par l’exagération soit par le grotesque soit par l’irréalisme produit (par exemple les filtres « oreilles de chien » dans Snapchat), et la question des filtres comme « travestissements » dans lesquels l’enjeu est cette fois de produire un effet de réel authentifiable sinon authentique, travestissements qui « agissent » de manière performative autant chez l’émetteur (avec des troubles pouvant aller jusqu’à la dysmorphophobie) que chez le récepteur devenu incapable de discernement ou propulsé dans une vallée de l’étrange dont il ne sait à quelle part de son réel rattacher l’expérience ressentie.

Se confronter à l’information sur et dans les médias sociaux numériques (mais pas uniquement) c’est donc pour beaucoup se confronter à des surimpressions permanentes et rémanentes qui oscillent entre l’esthétique Ghibli, les chapeaux fromage d’Elon Musk, ou les pulsions d’un président élu pour envahir le Groenland. Non seulement plus grand-chose ne prête à sourire mais la tentation de faire des blagues se trouve totalement distancée par le réel lui-même. Par-delà la réalité sourde de l’état réel de notre monde, de ces effondrements climatiques et de ses guerres en cours en Ukraine, à Gaza, au Yémen et ailleurs, l’actualité géopolitique internationale est une oscillation permanente entre une version documentaire d’Idiocracy et des faits totalement en phase avec la ligne éditoriale du Gorafi.

Tout cela est irréel par intention ; tout cela contribue à déréaliser pour partie notre rapport au monde et aux autres ; tout cela nous installe dans une sorte d’a-réalité, une privation de réel, une douce torpeur ; tout cela produit des formes instrumentales et instrumentalisées de tech-réalité, c’est à dire d’une réalité qui ne serait sensible qu’au travers des politiques éditoriales ou des interfaces des grandes sociétés technologiques et de leurs filtres.

Le rêve avorté du Métavers imaginé par Zuckerberg n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de rester en capacité de discernement sur des formes avérées d’univers sociaux et informationnels qui déjà peuplent, filtrent, habitent nos univers quotidiens et qui s’y superposent en évidence.

Le monde version studio Ghibli. Et le chapeau fromage d’Elon Musk. Irréel. Déréaliser. A-réalité. Tech-réel. Et la suite. Déjà là. Tescreal.

[Mise à jour du 6 Avril] I’ve got my Ghibli. And the World is filtered-reality.

Reçu — 31 mars 2025 affordance.info
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  • Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi.
    [Mise à jour du lendemain] Je viens de tomber, sur la page LinkedIn du groupe Abeille Assurances, sur la vidéo promotionnelle réalisée avec Frédérique Vidal. Ils lui ont fait faire un espèce Fast & Curious de chez Wish dans lequel elle donne sa recette de petits-pois carotte au chorizo, sincèrement je ne sais pas si je vais m’en remettre. [/Mise à jour] La définition du malaise.    Voilà. Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi. J
     

Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi.

30 mars 2025 à 10:17

[Mise à jour du lendemain] Je viens de tomber, sur la page LinkedIn du groupe Abeille Assurances, sur la vidéo promotionnelle réalisée avec Frédérique Vidal. Ils lui ont fait faire un espèce Fast & Curious de chez Wish dans lequel elle donne sa recette de petits-pois carotte au chorizo, sincèrement je ne sais pas si je vais m’en remettre. [/Mise à jour]

La définition du malaise. 

 

Voilà. Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi. J’ai vomi métaphoriquement, j’ai vomi dans ma tête, j’ai rêvé de vomir sur la tête de Frédérique Vidal. J’espère bien sûr que c’est purement un titre honorifique qu’elle assurera à titre bénévole (rien n’est très clair là-dessus) parce que s’il devait en être autrement, en plus de lui vomir dessus, c’est d’un tombereau de matière fécales à déverser dont j’aimerais également pouvoir me fendre auprès de Frédérique Vidal.

Frédérique Vidal, je vous en ai souvent parlé sur ce blog, c’est l’ancienne ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche d’Emmanuel Macron. C’est elle qui était là pendant la période du Covid et qui s’est torchée autant qu’il est possible de le faire avec la misère et la détresse étudiante. Frédérique Vidal c’est elle qui après l’immolation par le feu d’un étudiant a mis en place un numéro d’appel payant. Frédérique Vidal c’est elle qui a fait passer la 1ère loi discriminatoire et raciste à l’encontre des étudiants étrangers hors de la communauté européenne en ouvrant la boîte de Pandore de l’augmentation des frais d’inscription les concernant, et qui joignant la pure saloperie au plus dégueulasse cynisme, a osé appeler ça « Bienvenue en France ». Si beaucoup de ministres de l’enseignement supérieur et de la recherche, du gouvernement Macron comme de ceux précédents, ont contribué à désosser et à détruire l’université, et ce depuis la loi LRU dite « d’autonomie » voulue et portée par Valérie Pécresse et le gouvernement Fillon, Frédérique Vidal est sans conteste celle qui aura le plus abîmé ce bien commun que constitue la possibilité, pour chacun.e, d’accéder à l’université dans des conditions dignes. Frédérique Vidal fut aussi le poste avancé de l’extrême-droite en lançant la plus vaste campagne de désinformation dont l’université et ses enseignant.e.s furent victimes en accréditant la rumeur d’une gangrène islamo-gauchiste de l’université et en prétendant mobiliser les moyens de l’état et du CNRS au service de l’agenda de ce qui était déjà, une internationale réactionnaire à l’initiative non pas d’Elon Musk mais de Blanquer, de Macron, d’elle-même et de quelques autres.

Frédérique Vidal dans son biotope médiatique naturel : l’extrême-droite torcheculatoire.

 

Et aujourd’hui voilà qu’après avoir totalement disparue de la vie médiatique, et tenté diverses reconversions ratées pour s’immiscer au board d’écoles de commerce pourries dont elle avait elle-même augmenté les subventions lorsqu’elle était ministre (parce que vraiment non seulement elle née avant la honte mais dans l’insémination artificielle de son éprouvette politique il y avait un donneur de sperme à forte teneur en cynisme et des ovocytes chargés en crapulerie), Frédérique Vidal va donc présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et à ce moment là de l’histoire de nos sociétés, alors tout devient possible : que Marc Dutroux soit en charge d’un ministère de la petite enfance, que Xavier Dupont de Ligonnès soit nommé à la tête du ministère de la famille, et qu’Emile Louis prenne la tête d’une fondation pour l’inclusion des personnes handicapées.

Donc j’ai appris que Frédérique Vidal allait présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante et j’ai vomi. Et derrière cette nomination et ce pantouflage en mode recyclage d’ordure ministérielle, on trouve des assureurs, « Abeille Assurances » derrière qui se trouve l’assureur Aviva, bien connu pour ses pratiques délétères y compris contre ses propres assurés. On saluera donc cette forme de cohérence dans la mise en avant de l’ex-ministre qui aura le plus agi contre les intérêts des étudiantes et étudiants.

Si je vous parle de cette information c’est parce que de mon côté, avec deux collègues formidables et une tripotée d’étudiant.e.s formidablissimes, cela fait désormais pile 5 ans que nous organisons des distributions alimentaires sur le campus de l’université de Nantes à La Roche sur Yon. Je vous en ai souvent parlé aussi sur ce blog, et de comment on pouvait, à la fois, donner des cours et à manger.

Cinq ans que tous les jeudis ou presque on décharge des camions de la banque alimentaire ; cinq ans que tous les jeudis on range ça dans des désormais vrais rayonnages de supermarché qu’on a récupéré ; cinq ans qu’on se forme aux règles d’hygiène pour ne pas faire n’importe quoi avec les produits frais qu’on reçoit ; cinq ans qu’on jongle entre nos métiers et cette forme étrange de bénévolat qui se fait sur notre temps de travail, sur notre lieu de travail, et auprès des publics avec lesquels on ne devrait surtout pas avoir ce genre de « relation » ; cinq ans qu’on se démène pour embaucher, en complément du bénévolat étudiant, des contrats aidés qu’il faut aussi former et accompagner ; cinq ans qu’on galère à chercher des subventions que les structures publiques nous refusent ou nous minorent de plus en plus, parce qu’elles n’en ont pas les moyens ou qu’elles tentent de rivaliser avec Christelle Morançais en terme de saloperie programmatique.

Alors forcément quand je vois qu’un assureur peu scrupuleux (déjà condamné à une amende de 3,5 millions d’euros pour de lourds manquements et des carences significatives sur la lutte contre la fraude et le financement du terrorisme), confie à Frédérique Vidal la présidence d’une fondation de lutte contre la précarité étudiante, j’ai la même envie que le personnage de Woody Allen quand il écoute trop Wagner : sauf que là c’est pas la Pologne que j’ai envie d’envahir mais le peu de dignité qui reste à Frédérique Vidal et qui doit déjà se trouver dans les gogues des bureaux d’Abeille Assurance.

Aujourd’hui je l’ai déjà dit et écrit, la plupart des campus universitaires se sont transformés en succursales des Restos du coeur, on a même été obligé de publier le classement de Miamïam des universités françaises. Aujourd’hui cette lette contre la précarité alimentaire s’exerce principalement via deux modèles : soit des bricolages circonstanciels (c’est le cas de ce que nous mettons en oeuvre sur le campus de Nantes Université à La Roche sur Yon avec la Ma’Yonnaise épicerie, mais aussi de ce que fait la Surpre’Nantes épicerie sur le campus Nantais, mais d’autres modèles existent comme à Toulouse où c’est l’AGEMP qui met cela en place), soit des externalités qui captent l’essentiel des subventions publiques et privées sur le sujet, avec en première ligne des structures comme Linkee ou Cop1 et sur lesquelles les universités s’appuient de plus en plus en finissant par malheureusement se défausser de ces sujets tout comme l’état a fini de se défausser des questions de précarité alimentaire en les déportant sur des structures associatives comme les Restos du Coeur.

Pour vous donner une idée de la manière dont Frédérique Vidal a pris la mesure de la responsabilité qui lui avait été confiée dans le cadre de la présidence de cette fondation, à la question du journaliste d’Ici Maine qui lui demande « Aujourd’hui, selon vous, combien d’étudiants sont potentiellement concernés par ces difficultés à se nourrir encore aujourd’hui ?« , elle répond :

Frédérique Vidal : Je crois que les derniers sondages indiquent qu’il y a près de 40% des étudiants qui indiquent avoir sauté un repas par manque de moyens. Donc c’est encore quelque chose qui est relativement important et c’est pour ça qu’il faut aider. 

 

Déjà vous noterez le « je crois« . C’est pas comme si c’était un peu supposé être son sujet et qu’elle était supposée être un peu plus au courant que Gilbert qui tient le PMU de l’angle de la rue de la gare et qui lui aussi « croit » que « oui bon quand même c’est pas facile d’être étudiant même s’il y a pas mal de feignasses aussi et que soit dit en passant, Charles Martel aurait pu finir le boulot. »

Presque la moitié des étudiantes et des étudiants qui sautent des repas par manque de moyens et la présidente de la fondation de lutte contre la précarité étudiante ne répond pas que c’est « scandaleux », que c’est « une honte pour un pays comme la France », que ce « devrait être une priorité nationale ». Bah non. Elle te regarde avec ses yeux de teckel mort et te dit avec sa voix tortue neurasthénique : « c’est relativement important. »

Moi je veux bien que l’injure ne soit pas une solution constructive mais franchement devant ce genre de déclaration c’est quand même compliqué, pour décrire le niveau de pertinence de Frédérique Vidal sur ces sujets, de mobiliser autre chose que le champ sémantique et visuel liant les potentielles vertus curatives d’une râpe à fromage et le traitement médical d’un furoncle à l’anus.

On apprend d’ailleurs en même temps que l’info sur cette fondation que c’est l’association Cop1 qui va d’entrée bénéficier de 147 000 euros pour ouvrir « des antennes » sur les sites universitaires de Tours et du Mans. Je n’ose même pas vous raconter tout ce que nous pourrions faire avec ne serait-ce que le quart ou la moitié d’une telle subvention. D’ailleurs nous avons bien entendu rempli le formulaire de cette nouvelle fondation de lutte contre la précarité étudiante pour nous aussi aller croquer un peu des sous d’Abeille Assurance avant qu’elle ne s’en serve pour les défiscaliser. Etant l’une des plus anciennes structures associatives reposant sur un modèle entièrement bénévole (et local et étudiant) qui organise des distributions alimentaires pour les étudiantes et les étudiants en France et avec la plus grande régularité, je n’ai absolument aucun doute sur le fait que non seulement la fondation Abeille Assurance va nous aider mais que nous figurerons parmi les tout premiers à bénéficier de sa munificence. Et vous tiendrai au courant.

Et puis tiens, rien à voir, ou plutôt si.

Rien à voir ou plutôt si parce que donner à manger aux étudiantes et aux étudiantes est une priorité mais pour traiter de la précarité étudiante il faut aussi accepter de considérer que les questions de travail subi (pour financer ses études dans des conditions ne permettant pas … d’étudier), que les questions de logement, et que les questions de santé mentale (pour lesquelles écouter ne suffira plus), fonctionnent comme un tout et s’interpénètrent en permanence pour définir le périmètre réel de ce que l’on nomme « précarité ».

Cette semaine donc Nicolas Demorand a eu ce formidable courage de parler de lui, de sa souffrance, de sa maladie mentale, de sa bipolarité. Une maladie qui se déclenche souvent à l’âge où l’on entre à l’université. Depuis que j’y enseigne, depuis donc 20 ans, nombre des étudiantes et étudiants que j’ai croisés en ont souffert sans que nous n’en sachions rien, et sans qu’ils ne le sachent eux-mêmes. Aujourd’hui, notamment depuis cette période du Covid, ces maladies mentales ont explosé parmi nos étudiantes et nos étudiants, en tout cas elles sont de plus en plus documentées et diagnostiquées. Et nous derrière comme enseignantes et enseignants nous faisons ce que nous pouvons, c’est à dire pas grand-chose d’autre que d’écouter, et que d’essayer d’aménager ce qui peut l’être, ou de renvoyer vers des services de médecine universitaire (lorsque les campus en disposent ce qui est loin d’être tout le temps le cas) totalement exsangues et débordés, soit vers des services d’urgences psychiatriques qui se sont tout autant. Des étudiantes et des étudiants bipolaires ou en présentant les symptômes, diagnostiqués ou en errance médicale, nous en voyons passer plusieurs chaque année dans nos cours et dans nos amphis. Parfois nous avons la pleine connaissance de leur situation, d’autres fois nous l’ignorons totalement et ne la découvrons qu’après coup, ou dans d’autres cercles de nos vies sociales et associatives.

Quand j’ai découvert le témoignage de Nicolas Demorand c’est donc instantanément à l’ensemble de ces étudiantes et étudiants que j’ai pensé, et à ce que ce témoignage médiatique, public, si universellement intime, allait peut-être pouvoir changer pour elles et eux ainsi que pour leurs familles et leurs accompagnants.

Notre ligne de crête pour tenir dans ce monde de fracas, la mienne en tout cas, c’est d’imaginer que pour une pathétique crapule comme l’est Frédérique Vidal il existe aussi des dizaines de Nicolas Demorand dont chaque témoignage resserre nos liens d’empathie et nos capacités d’attention aux autres bien davantage encore que les projets de défiscalisation d’une compagnie d’assurance portés et incarnés par l’opportuniste veulerie d’une personnalité politique plus que jamais étanche à toute autre quête ou cause que celle de la mise en scène de sa propre fatuité sur les ruines à peine froides de l’autel de sa propre indigence.

 

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  • Dans le rétroviseur d’Overton : casser vite et bouger des trucs.
    C’est quelque chose qui m’a frappé lors de la dernière polémique concernant l’affiche de La France Insoumise reprenant les codes de l’imagerie antisémite, élaborée à l’aide de Grok, l’IA développée par les équipes d’Elon Musk et précisément connue pour n’avoir pas les filtres et pudeurs des autres IA (Grok qui s’affirme et se confirme comme la 1ère IA de l’Alt Right). Comme Daniel Scnheidermann l’écrit « Soit LFI était conscient du caractère antisémite de l’affiche, et l’a tout de même validée
     

Dans le rétroviseur d’Overton : casser vite et bouger des trucs.

24 mars 2025 à 13:55

C’est quelque chose qui m’a frappé lors de la dernière polémique concernant l’affiche de La France Insoumise reprenant les codes de l’imagerie antisémite, élaborée à l’aide de Grok, l’IA développée par les équipes d’Elon Musk et précisément connue pour n’avoir pas les filtres et pudeurs des autres IA (Grok qui s’affirme et se confirme comme la 1ère IA de l’Alt Right).

Comme Daniel Scnheidermann l’écrit « Soit LFI était conscient du caractère antisémite de l’affiche, et l’a tout de même validée par provocation, et c’est dramatique. Soit personne dans la chaîne de décision n’en était conscient, et alors c’est affolant d’inculture visuelle et historique. »

Et comme le rappelle André Gunthert : « Dénoncer l’extrême-droite en lui empruntant ses méthodes n’est pas une façon de souligner ses tares, mais au contraire un hommage involontaire du plus malheureux effet. »

A l’échelle des IA et des artefacts génératifs, ce n’est pas la première fois, qu’indépendamment de Grok, on observe la reprise et la mobilisation d’éléments textuels ou iconiques venant d’un passé plus ou moins proche. Pour la simple et bonne raison que les artefacts génératifs, tout comme nous, ne sont capables d’imaginer un futur qu’à l’aune d’un passé mobilisé et projeté. Mais en effet dans la libre génération d’images comme de textes, et sans supervision fine et humaine de chaque production circulant ensuite dans l’espace social et médiatique, sans mobilisation de cadres et référents culturels du passé qui soient contextuels aux générations du présent, alors les sorties de route sont tantôt douloureuses, tantôt pathétiques, tantôt curieuses, mais toujours inévitables (j’ai écrit un super livre notamment là-dessus hein, je dis ça je dis rien).

A l’échelle des technologies et des environnements numériques que j’observe et documente en tant que terrain scientifique depuis plus de 20 ans, ce dernier épisode d’un dérapage antisémite, contrôlé ou non (jusqu’ici nul n’a indiqué si le « prompt » – les instructions – données à Grok étaient de forcer certains traits de caricature des personnalités représentées), m’a conduit à projeter d’autres « révolutions contemporaines » que celles des IA et artefacts génératifs sur une ligne de temps long. Pour parvenir aux constats suivants.

Premier constat, le numérique et les plateformes (voir ce qu’en dit Casilli à l’aune des travaux de Gillespie) ont exacerbé et « automatisé » des formes de néo-management essentiellement toxiques. Formes dont on peut faire remonter la théorisation à certains cadres de la future Allemagne nazie comme l’explique parfaitement l’historien Johann Chapoutot dans son ouvrage « Libres d’obéir : le management, du nazisme à la RFA. » Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici de distribuer des points Godwin comme des fréquences d’exposition à chaque éructation de Cyril Hanouna mais de rappeler des formes de continuités historiques troublantes parce que systémiques.

Second constat, toujours du côté de l’ensemble des phénomènes et organisations métonymiquement rassemblés sous le terme « d’Uberisation » et de « Gig economy » (économie à la tâche), dans l’envers de l’ensemble des plateformes et de leurs infrastructures délirantes, de Shein à Amazon, on trouve deux points aussi saillants que communs. Le premier est celui d’un néo-fordisme, d’une mise à la tâche et à la chaîne dans laquelle se sont les notifications algorithmiques qui servent de contremaître. Le second est celui de néo-colonialités qui font toujours peser la charge de l’exploitation au travail sur les mêmes populations (travailleurs pauvres, populations immigrées, jeunes précaires, femmes isolées, etc.) et les mêmes pays pauvres du Sud. J’emprunte à Antonio Casilli le terme de « colonialité » (lui-même l’empruntant au philosophe Nelson Maldonado-Torres), préférable à celui de « colonialisme » puisque si les réalités des logiques d’exploitation présentent des similarités, le cadre sociétal qui leur permet de se déployer à considérablement évolué.

Troisième constat, du côté des « données », c’est à dire de l’ensemble de nos traces permettant de documenter nos opinions et nos comportements dans l’ensemble des écosystèmes numériques, depuis le web (en tant qu’espace public) jusqu’aux plateformes de médias sociaux (espaces semi-publics, semi-privés), nous sommes dans une forme semi-permanente de « dataxploitation ». Chacune de ces données collectées est prioritairement utilisée ou réemployée dans des logiques d’usage presqu’exclusivement centrées sur des politiques de contrôle, de surveillance, de soumission ou d’assignation et d‘automatisation des inégalités.

Management, travail, données, infrastructures de production, modèle économique, stigmatisation des minorités et des plus pauvres … Il faut non seulement constater mais accepter que le monde social que les technologies numériques et algorithmiques bâtissent depuis presqu’un quart de siècle est un monde dans lequel se révèlent et s’organisent les puissances les plus radicales et aliénantes de l’histoire économique, sociale et politique des peuples.

Cela n’empêche pas que les appropriations singulières de ces technologies numériques soient toujours possiblement vectrices d’émancipation mais en revanche, leurs appropriations collectives et politiques le sont très rarement. Presque jamais en réalité. Et chaque fois qu’elles l’ont été, l’émancipation s’est toujours retournée en répression. Comme l’écrivait Zeinep Tufekci pour les réseaux et médias sociaux, « Internet a facilité l’organisation des révolutions sociales mais en a compromis la victoire. »

Pour comprendre et résoudre un peu cette apparente contradiction il faut accepter de dissocier, d’une part, les technologies des écosystèmes préexistants dans lesquels elles se déploient et, d’autre part, des biotopes (informationnels notamment) qu’elles préfigurent et inaugurent pour finir par y tourner à plein régime.

On pourrait résumer cela en trois phases et périodes distinctes, d’abord dans l’appropriation, puis dans la circulation et dans la massification, enfin dans la révélation et la dénonciation de ces techno-pouvoirs qui deviennent aujourd’hui presqu’exclusivement d’inquiétants techno-souverainismes.

Phase 1 : 2004 – 2017.

2004 c’est la création de Facebook et 2016 la création de TikTok. L’alpha et l’oméga des réseaux sociaux devenus médias sociaux. En 2017, Zeinep Tufekci le documentait et le démontrait : « Nous avons bâti une dystopie juste pour obliger des gens à cliquer sur des publicités. » Or ces dystopies s’alignent désormais systématiquement avec des régimes déjà autoritaires (c’est le cas de TikTok et de la Chine) ou en passe de le devenir (c’est le cas de Facebook, Instagram, Amazon, Apple, Microsoft, Google, etc. avec les USA).

Phase 2 : 2017-2025.

2017 c’est la première élection de Trump. Et 2025 c’est la seconde. Entre ces deux périodes l’ensemble du monde de la tech (américaine notamment) s’est « aligné » avec les intérêts géo-stratégiques (principalement) américains et/ou s’affronte à l’ensemble des intérêts géo-stratégiques d’autres puissances (Russie et Chine). Dans le sillon du constat de Zeinep Tufekci, huit ans après sa déclaration, nous avons non seulement tellement visionné de publicités mais nous faisons également face à un telle ombre géopolitique dans chacun de nos espaces et usages numériques y compris les plus triviaux, que nous commençons à peine à percevoir à quel point nous vivions effectivement depuis tout ce temps dans une dystopie ; et nous mesurons aussi qu’une forme mortifère d’irrémédiable s’est aujourd’hui malheureusement installée.

Ce n’est pas un hasard si les initiatives de « départ », d’exode et de migration numérique se multiplient, et ce bien au-delà de la très médiatisée initiative « Hello Quit X« . Nos vies numériques se partagent aujourd’hui entre :

  • des biotopes de sur-stimlulation identifiés et recherchés comme tels (TikTok en fer de lance, Youtube et Instagram dans sa roue),
  • d’autres biotopes totalement emmerdifiés (enshittification de Cory Doctorow) dont Facebook est le parangon,
  • et de manière très très marginale, des espaces encore un peu si (relativement) faiblement peuplés qu’il demeure possible d’y retrouver quelques interactions non nécessairement toxiques ou inutiles, ou dans lesquels en tout cas la quasi-absence d’interaction autre que celle d’une lecture n’est pas nécessairement vécue comme un traumatisme (Substack, Patreon, … les blogs). On n’en est pas encore à un grand retour de Hype des listes de diffusion et des Homepages mais ça ne saurait tarder.

Phase 3 : 2026 … ?.

Aujourd’hui donc cette dystopie se déploie. A plein régime. A la faveur d’élections. Y compris démocratiques. Le monde est plein de déflagrations, de mots et d’idéologies que nous pensions n’appartenir qu’au passé et que jamais nous n’imaginions voir revenir aussi vite et aussi semblablement. D’autant qu’aux fantômes du passé et aux monstres du présent s’ajoutent ceux d’un futur totalement dépendant des prochains et certains effondrements climatiques. Et au milieu de ce gué que nous franchissons chaque jour un peu plus, les artefacts génératifs qui brouillent et troublent l’ensemble des nos esthétiques de réception et donc d’analyse.

Bouger vite et casser des trucs. Casser vite, et bouger des trucs.

Image Mike Deerkoski (CC BY)

« Move Fast and Break Things ! » Vous vous rappelez ? Ce fut longtemps le mantra de la firme Facebook et de Zuckerberg. Un mantra qui s’étendit à l’ensemble de la Silicon Valley et de ses colonialités numériques. En effet tout cela est allé très vite. En effet nombre de repères, de valeurs, d’identités, de communautés, de minorités, de normes et de lois ont été brisées. Nombre d’autres fracas nous attendent sans qu’il soit aujourd’hui clairement possible de savoir si nos garanties constitutionnelles, en France, aux USA et partout ailleurs dans le monde, seront suffisantes pour nous en prémunir ou en éviter les conséquences les plus directement mortifères. Mais la performativité des effondrements qui se tiennent au bout d’un stylo (celui de Trump signant ses décrets) ou de claviers (le blanc-seing laissé aux ingénieurs de Musk et du Chaos), cette accélération de la performativité doit nous interroger.

Parce qu’ils n’ont pas juste « bougé vite » et « cassé des trucs« , mais ils ont surtout « cassé rapidement » et « déplacé des choses » : « Break Fast and Move Things ». L’objet de la casse étant (pour l’essentiel) le rapport au travail, aux autres et à soi ; et la cible du déplacement étant celle de nos valeurs éthiques, morales, politiques. Pendant tout ce temps nous étions concentrés, nous essayions en tout cas, sur l’élargissement de cette fameuse fenêtre d’Overton.

Mais nous devons aujourd’hui oublier la fenêtre d’Overton lue comme le travail sur les mots d’un présent pour installer ceux d’un futur, et plutôt considérer … le rétroviseur d’Overton.

Overton : la fenêtre était en fait un rétroviseur.

De la fenêtre au rétroviseur donc. Je m’explique. Raphael Llorca (commiuniquant, essayiste, collaborateur de la Fondation Jean-Jaurès) revenait récemment lors d’une émission sur France Inter sur le concept de la fenêtre d’Overton en indiquant, je cite, que « l’une des thématiques d’Overton, c’est l’histoire. » Et de poursuivre : « Parce qu’on ne peut pas faire bouger des choses dans le présent si on ne s’attaque pas aux blocages psychiques et politiques dans le passé. » Et de citer les exemples de Zemmour prétendant que Pétain aurait sauvé des juifs français, thèse apparaissant comme accréditée à peine 15 jours plus tard dans une partie de l’opinion. Même chose il y a longtemps pour Le Pen (Jean-Marie) et l’histoire des chambres à gaz qu’il avait désigné comme « un point de détail de l’histoire de la 2nde guerre mondiale » et qui avait ouvert portes et fenêtres, d’Overton et de tous les autres, à un renouvellement complet des pires thèses antisémites et révisionnistes.

Dans le rétroviseur d’Overton, l’essentiel de celles et ceux que l’on présente comme des « innovateurs » dans le domaine des technologies, ne s’efforcent pas tant d’imaginer des futurs que de remobiliser des temps historiquement passés sur lesquels ils opèrent des transformations essentiellement cosmétiques mais qui finissent par leur (et nous) exploser à la gueule dans leur forme originellement située.

[Parenthèse] Et je veux ici distinguer entre « technique » et « technologie ». Il est plein d’innovations « techniques » dans le domaine de l’informatique, du numérique, de l’IA. Les « transformeurs » par exemple en furent une remarquable dans le domaine de l’apprentissage automatique. Les « technologies » quant à elles embarquent ces innovations techniques pour les mobiliser dans le cadre de projets, de services, d’usages qui sont toujours indissociables de leur inscription sociale ou sociétale. Les générateurs de texte (ChatGPT et tous les autres) sont ainsi des technologies construites sur plein de d’outils (et de révolutions) techniques. Ne pas faire cette distinction entre « technique » et « technologie » c’est ouvrir la porte aux discours réactionnaires et anti-progressistes. Dès lors que cette distinction est faite, on peut parfaitement soutenir le besoin d’innovation technique et s’émerveiller des dernières d’entre elles, tout en condamnant et en s’alarmant en même temps de certaines évolutions technologiques, par exemple des plateformes qui mobilisent ces techniques. [/Parenthèse]

A l’exception de Wikipedia, de l’Internet Archive, des blogs, et du moteur de recherche Google s’il avait eu le courage de se conformer au renoncement à sa régie publicitaire, le constat est aujourd’hui celui de l’inquiétante et constante dérive instrumentale, politique ou morale de l’ensemble des biotopes numériques existant au centre ou à la périphérie de cet espace public qu’est (encore) le web.

L’effet diligence, le carrosse et la citrouille.

L’effet diligence c’est cette notion théorisée par Jacques Perriault en sciences de l’information et qu’il définit comme suit :

« Une invention technique met un certain temps à s’acclimater pour devenir une innovation, au sens de Bertrand Gille, c’est-à-dire à être socialement acceptée. Pendant cette période d’acclimatation, des protocoles anciens sont appliqués aux techniques nouvelles. Les premiers wagons avaient la forme des diligences. »

 

Le carrosse qui redevient citrouille passé minuit, ça c’est le conte de Cendrillon.

« Va dans le jardin, lui dit-elle, et apporte moi une citrouille. La marraine creusa la citrouille et l’ayant frappée de sa baguette, elle se trouva transformée en un magnifique carrosse tout doré. Ensuite elle fut regarder dans la souricière, où elle trouva six petites souris en vie ; elle frappa de sa baguette, et les six souris furent changées en six beaux chevaux gris pommelé. (…) mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l’avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur première forme. »

 

Nous payons aujourd’hui les conséquences d’une série « d’effets diligence » où, pour le dire vite, la plupart des plateformes de « socialisation » ont été conçues et pensées comme des plateformes de surveillance. Des réseaux sociaux (les wagons dans l’exemple de Perriault) conçus sur le modèle du panoptique de Bentham (les diligences). Celles et ceux qui depuis 20 ans font mine de ne pas comprendre comment et pourquoi cela pourrait mal finir sont soit de grands naïfs, soit de grands actionnaires de ces plateformes.

Et en jetant un oeil dans le rétroviseur d’Overton (et les travaux des historiens comme Chapoutot et tant d’autres), nous comprenons mieux pourquoi à la faveur d’une élection, Zuckerberg passe de la contrition juvénile du gars pris les doigts dans le pot de Nutella au masculinisme toxique le plus claqué au sol, en moins de temps qu’il n’en faut à la marraine de Cendrillon pour changer ses haillons en robe de bal. Nous comprenons aussi pourquoi c’est presque l’ensemble de nos carrosses cognitifs, attentionnels et informationnels qui, soit se transforment en citrouilles (qu’il nous est toujours plus ou moins possible de quitter), soit nous extraient de nos positions de laquais pour nous réassigner à notre statut de lézard à la merci du prochain coup de sang ou de la prochaine virevolte de managers toxiques devenus démocratiquement omnipotents ; lesquels sont entièrement occupés à élargir des fenêtres dans lesquelles la question n’est plus tant de savoir « qui » seront les prochain défenestrés mais « quand » le serons nous.

Stand-Up for Science. Quitte à se lever, si on en profitait pour rester debout sur la situation de la science et l’université … en France ?

6 mars 2025 à 12:20

Le 7 Mars (demain) sera une journée de mobilisation « Stand-Up for Science » afin de condamner le naufrage organisé par Trump et ses équipes à l’échelle de la définition même de la science aux Etats-Unis. Ce mouvement s’inscrit aussi en soutien de l’ensemble des pays dans lesquels la science et les scientifiques sont entravés, menacés, opprimés, dénoncés, espionnés, exilés, brimés.

Cette journée, ces paroles et ces banderoles, sont importantes. Essentielles même. Il faut documenter ce qu’il se passe dans des pays pour lesquels la science, ses financements, son éthique,  tout cela est entièrement conditionnée à l’alignement idéologique avec le régime politique en place. A fortiori lorsque ce phénomène touche des pays qui n’étaient pas jusqu’ici réputés pour être des dictatures ou des régimes autoritaires et illibéraux.

Comme la plupart des collègues de la plupart des universités françaises, j’ai été destinataire d’un mail de la présidence (de l’université) dans lequel on nous appelle à rejoindre le mouvement avec nos étudiant.e.s pour un petit quart d’heure de mobilisation entre deux cours. Ok. A regarder le programme annoncé du côté des universités en France, c’est pour l’essentiel un service vraiment minimum : un rassemblement par ci, une vague photo par là, très peu d’appel à manifester, très peu de débats annoncés. La bascule fasciste que l’on observe et que l’on documente actuellement aux USA ne va pas vasciller sous les coups de boutoir d’une photo organisée entre collègues sur les marches d’une université. Signalons au titre de l’exception, l’université marseillaise qui lance un programme (et débloque un budget) pour accueillir des collègues états-uniens. Bon bref. J’ai moi-même alerté (depuis mon champ scientifique) sur l’importance de ce qui se joue actuellement aux USA dans le rapport fasciste que Trump instaure avec la langue et avec la science, pour ne pas me joindre au mouvement de demain.

Donc vendredi, je me lève, on se lève, toutes et tous pour Danette la science. Ok. On se lève. Et on se casse.

Et là … là comme beaucoup de collègues je ne peux m’empêcher de réfléchir au quotidien des universités (et universitaires) français. A nos quotidiens. A ce pays, la France, dans lequel désormais plus de 60 universités sur les 74 que compte l’hexagone sont en situation de faillite ou de quasi-faillite (elles étaient 15 en 2022, 30 en 2023, et donc 60 en 2024 à voter un budget initial en déficit).

Ce pays, la France, dans lequel on ampute encore le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Ce pays, la France, où à chaque étage de l’université publique, de l’enseignement à la recherche en passant par les services administratifs et techniques le précariat explose littéralement.

Ce pays, la France, où la paupérisation des étudiantes et étudiants est alarmante, tout autant que les problématique de santé, physique et mentale qu’ils et elles traversent et affrontent avec comme seule aide la bonne volonté des oreilles tendues à leur écoute.

Ce pays, la France où pendant que prospère un enseignement supérieur privé sous (et hors) contrat qui est une pure usine à merde remplissant des formations (en alternance notamment) sans aucun sens ni aucun contrôle, les universités publiques sont saignées et en permanence auditées et sur-auditées, y compris par des organismes et cabinets (privés).

Ce pays, la France, où des collègues qui sont de purs renégats pantouflent grassement dans des organismes publics de contrôle qui sont le bras armé du néo-management, organismes qu’ils légitiment par leur seule présence (je parle ici notamment de l’HCERES, dont la violence des dernières évaluations est unanimement dénoncée et tant il est désormais absolument évident que certaines de ces évaluations ne sont qu’un prétexte à l’hypocrisie ministérielle qui donne ses instructions pour fermer ou menacer de fermeture des formations par ailleurs souvent simultanément exsangues et pourtant toujours exemplaires).

Pas besoin d’aller regarder outre-atlantique, outre-manche ou outre-tombe pour voir les universités et les universitaires s’effondrer. En France, à Paris, du jour au lendemain suite à sa mise sous tutelle rectorale, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne voit l’ensemble de son budget amputé non pas de 10, 20, 30 ou de 40% mais de moitié. 13 millions de coupes budgétaires sur ordre du rectorat. Lisez attentivement ce qui suit :

« Ces coupes brutales amputent de plus de 50% les budgets de fonctionnement et d’investissement de nos structures – unités de recherche, écoles doctorales, bibliothèques, départements. Elles n’imposent pas de petites économies : elles mettent à l’arrêt nos activités de recherche ; elles obèrent gravement notre capacité à animer la vie scientifique de nos disciplines, à former et à professionnaliser nos doctorant-es, à faire rayonner notre université à l’international ; elles cassent nos infrastructures de recherche et de formation (alimentation des bibliothèques, renouvellement des abonnements aux plateformes numériques). La brutalité et l’ampleur de ces coupes portent des conséquences graves sur nos métiers, sur la vocation même de notre université, et sur sa capacité à assurer le service public d’enseignement et de recherche.  Les discussions en cours à l’échelle nationale sur le budget 2026 laissent à penser que cette situation n’est qu’un avant-goût de l’austérité à venir. »

Voilà ce qu’écrivent les collègues du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique de Paris 1.

Tout comme Paris 1, c’est donc plus de 60 universités sur 74 que compte la France qui du jour au lendemain peuvent aussi, et ainsi, basculer dans un effondrement total.

Dans les soubresauts de l’époque qui s’ouvre, dans les nouvelles alliances géopolitiques que la refaçonnent entièrement sur des lignes de démarcation que personne n’imaginait possibles, dans ce monde là qui vivra certainement nombre d’effondrements écologiques et politiques il n’y a que deux lignes budgétaires à préserver et à augmenter « quoi qu’il en coûte« . La première nous en avons eu un avant-goût dans l’allocution d’Emmanuel Macron hier soir : c’est hélas celle de la défense et des armées. L’autre, c’est celle de la science et des universités (et plus globalement de l’enseignement et de la culture). Mais de l’argent magique, il semble n’y en avoir pour l’instant que pour la défense et les armées. Pourtant l’état du monde est directement lié au financement de la science. Nous ne comprenons rien à l’accession de Trump au pouvoir et à la géopolitique en cours si nous n’avons pas une recherche forte en sciences politiques, en histoire, en économie et plus globalement en sciences sociales. Nous aurions peut-être pu en partie éviter l’accession de Trump au pouvoir ou en tout cas limiter son champ d’action et de nuisance si le monde n’était pas devenu un gigantesque et permanent plateau de Fox News dans lequel plus aucune parole scientifique ne peut exister autrement que sous le mépris, les quolibets ou l’absence.

Si l’on ne veut pas que le monde et le débat public ne se transforment entièrement en plateau de Cnews 24/24h, et si l’on ne veut pas en mesurer les effets dans la prise de pouvoir d’autres Trump, Milei, Meloni, Orban, Le Pen, et consorts, alors il faut mettre en avant les universitaires qui n’ont pas une « expertise » mais une connaissance des sujets. Et il faut à notre époque et aux temps qui s’annoncent des universitaires et des scientifiques qui soient correctement formés et puissent à leur tour en former d’autres. Nombre de nos meilleurs et meilleures docteurs (= titulaires d’un doctorat) ne se barrent pas aux USA parce qu’on y gagne mieux sa vie : la réalité c’est qu’il et elles crèvent de faim et de misère et se rabattent à force sur des postes où leur connaissance cesse de bénéficier au bien commun. Imaginez ces dernières semaines, ces derniers mois, imaginez le traitement du dérèglement climatique sans les scientifiques et universitaires du GIEC, imaginez la couverture du conflit en Ukraine sans Anna Colin-Lebedev ou d’autres de ses collègues universitaires, imaginez …

C’est pour cela que la communication des présidents et présidentes de France Universités m’agace et me met prodigieusement en colère. Parce que je ne parviens pas à lire leur parole autrement qu’au travers d’un pathétique double standard appelant à se mobiliser pour ce qui se passe aux USA (et y’a besoin) mais incapable d’appeler à descendre massivement dans la rue et à entrer en guerre contre l’effondrement programmatique de l’université publique française …

On pourra se lever autant qu’on veut pour la science, nous resterons des culs-de-jatte tant que nous n’aurons pas la force de refuser le sort qui nous est fait au quotidien, ici, chez nous, maintenant, dans nos universités, par nos gouvernements.

Alors le 7 Mars, on se lève, pour la science. Et après on reste debout, et on se casse en manif, dans la rue, dans les amphis, dans les journaux, dans les quartiers, on passe en mode guérilla, on se bat. On bouge.

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  • Christelle Morançais m’a mis un véto (mais peut-être en fait c’est la DRAC …)
    Hey les ami.e.s, c’est foufou. Ecoutez bien l’histoire que je vais vous raconter. Il y a de cela quelques semaines je suis contacté par un collègue qui souhaiterait que j’intervienne lors d’un prochain événement sur Nantes, un forum (mélange d’ateliers et de conférences et de débats) qui s’appelle « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« . Ma première réaction c’est de lui dire « Euh … autant la culture pourquoi pas, mais tu veux vraiment que j’intervienne sur le thème de l’entrepreu
     

Christelle Morançais m’a mis un véto (mais peut-être en fait c’est la DRAC …)

25 février 2025 à 15:11

Hey les ami.e.s, c’est foufou. Ecoutez bien l’histoire que je vais vous raconter. Il y a de cela quelques semaines je suis contacté par un collègue qui souhaiterait que j’intervienne lors d’un prochain événement sur Nantes, un forum (mélange d’ateliers et de conférences et de débats) qui s’appelle « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« .

Ma première réaction c’est de lui dire « Euh … autant la culture pourquoi pas, mais tu veux vraiment que j’intervienne sur le thème de l’entrepreunariat parce que bon bah c’est pas vraiment mon coeur de compétence. » Et donc je décline poliment (parce que je suis poli).

Puis on se rappelle on discute et il m’explique que dans ce grand forum il va y avoir beaucoup de sujets autour du numérique, de tout ce qui se passe aujourd’hui autour (par exemple) des IA génératives, et que l’idée c’est que je fasse la conférence introductive de l’événement sur Nantes, sur un sujet que, donc, je maîtrise et sur lequel j’ai, donc, une légitimité scientifique (genre parce que ça fait 20 ans que j’en parle sur ce blog et dans mes articles et mes bouquins dont le dernier est tout à fait remarquable et tout à fait en vente libre). Bon et là comme j’aime bien le collègue en question et comme quand même en gros je fuis ce genre d’événements sauf quand ce sont des gens que j’aime bien qui m’y invitent, bah je lui dit, « OK allez tope-là. »

Et on cale un rendez-vous (c’était prévu demain) pour discuter avec lui et d’autres gens du comité d’organisation du contenu plus précis de mon intervention. Et tout est ouvert, y compris de faire un truc à 2 ou 3 voix. Et on en reste là, avec ce rendez-vous de demain pour discuter du fond donc.

Entre temps bon ben c’est bien normal, une première version du programme commence à circuler auprès des différents organisateurs et partenaires (et donneurs d’ordre et financeurs). Avec donc mon nom dedans. Hahaha. Et puis donc aujourd’hui message sur mon téléphone et un mail navré et désolé de quelqu’un de l’équipe d’organisation qui m’explique que … il y a un véto sur ma participation.

Alors je vous la fait courte mais oui dans ce grand forum « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire » c’est pas tellement le côté « entreprendre » qui m’a mis un véto mais c’est très clairement le côté « pays de la loire » 🙂 Et l’équipe organisatrice (la partie de celle qui m’avait invité en tout cas) m’indique tout à fait explicitement (et navrée) que c’est la DRAC (direction régionale des affaires culturelles) et plus précisément le directeur adjoint de la DRAC, M.René Phalippou, qui « n’est pas d’accord sur la programmation de votre intervention en introduction et met un veto. »

Et bah d’accord 🙂 Alors bien sûr faut vous mettre un peu à la place des gens. C’est une des rares qualités que je m’octroie (parfois). En tout cas j’essaie. Donc je me mets à la place des gens qui m’ont dit que j’avais pris un véto. C’est pas facile d’annoncer à quelqu’un que tu ne connais pas spécialement et que t’avais invité qu’il vient de se faire vétoïser. Donc je rassure l’équipe organisatrice en lui disant que primo bah c’est pas grave. Et que deuxio vu qu’il est limpide que le véto vient directement de Christelle Morançais (enfin de ses équipes hein, elle est bien trop grande pour s’abaisser à ce genre de tâche), c’est au moins la preuve que tout ce que je raconte et dénonce finit bien par lui arriver aux oreilles. Et pour conclure, que tertio, ce véto de Christelle Morançais, je le prends plutôt comme une médaille à titre honorifique en mode « la patrie culturelle reconnaissante » 🙂

Et Basta.

One More Thing.

Ce n’est pas la première fois que des gens se font ainsi vétoïser dans le cadre de différents événements. Mais moi vraiment c’est ma première fois. Et à la différence d’autres premières fois, bah ça va je trouve que celle-là est est plutôt bien réussie quoi 🙂

Et puis d’une certaine manière c’est le jeu. Christelle Morançais organise, via la DRAC qui est l’un de ses bras exécutifs, un événement. On lui signale que c’est moi qui vais faire la conférence inaugurale alors que ça fait plusieurs semaines que je dénonce publiquement la politique de destruction massive qu’elle met en place. Elle décide de me coller son véto (ou plus probablement ses équipes se disent « Oh bordel y’a l’autre là qui est invité t’imagines si Christelle elle se pointe ou qu’elle apprend que ce type inaugure son événement ?? On va se faire lourder direct« ). Deal.

On peut aussi considérer que c’est quand même le signe qu’elle époque (et d’une femme politique) qui n’a décidément plus rien d’épique (si vous avez la réf à Léo Ferré vous gagnez deux points).

Et puis merde quoi, je suis allé voir la liste des « autres partenaires » du Forum « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« . Je vous mets l’image dessous et vous pourrez aller vérifier directement. On y trouve Mobilis, le pôle régional du livre (qui morfle), mais aussi le pôle régional « arts visuels » (qui morfle), mais aussi le pôle régional « spectacle vivant », mais aussi la fédération des radios associatives (FRAP). C’est à dire précisément une bonne partie de liste des partenaires culturels littéralement torpillés, flingués, assassinés (bah oui y’avait préméditation) par Christelle Morançais. Et ce que cela implique de vies fracassées et de gens mis au chômage, et de toujours moins de diversité pour toujours plus de Bolloré.

Alors les copains et les copines de tous ces merveilleux pôles régionaux que Christelle Morançais a décidé de mettre à sac, c’est aussi pour ça (et aussi pour vous) que je rends public mon premier véto. On ne se croisera pas au forum entreprendre dans la culture. Mais heureusement on se croisera ailleurs. Sur des terrains de lutte. Contre la politique de Christelle Morançais.

Chère Christelle Morançais, merci de ce véto. Il est une confirmation de tout ce qui précisément fait ta politique. Tu peux faire reculer la culture autant que tu veux, mais tu ne peux et ne pourra jamais rien contre la détermination de toutes celles et ceux qui continueront de la faire avancer ailleurs, différemment, dans d’autres lieux, d’autres espaces.

Chère Christelle Morançais, ta volonté d’entrave et ta puissance de nuisance sont considérables mais elles ne sont que circonstancielles. En face de toi, la capacité d’agir et de dire de toutes celles et ceux qui font culture, cette capacité d’agir et de dire est inaliénable, irrévocable, irrémédiable. Et contre cela tu ne peux et ne pourras jamais rien d’autre que de faire fructifier les colères et les luttes.

On te voit cricri, on ne t’oublie pas Cricri, on continue d’être attentifs et attentives à l’ensemble de ton oeuvre. Iciiciici, et encore ici.

 

 

[Mise à jour du soir] Suite à plusieurs échanges en réaction à mon article, je précise donc que oui, c’est bien la DRAC, via son directeur adjoint, qui a explicitement posé son véto concernant ma participation. Et que la DRAC relève bien de la compétence de l’État, et en l’occurrence du Ministère de la Culture (principal partenaire et organisateur de ces journées « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« ).

Et là vous me dites « Ah bah donc c’est pas Christelle Morançais mais c’est Rachida Dati qui t’as mis un véto. » Et certes l’idée est séduisante. Mais au regard des infos dont je dispose depuis maintenant plusieurs mois sur ce sujet (c’est à dire depuis l’annonce par Christelle Morançais en Novembre 2024 de son opération massacre à la tronçonneuse) je suis en mesure de vous confirmer que les échanges sont comment dire … très très fluides entre la région Pays de la Loire et la DRAC.

[Mise à jour du 27 Février matin] La DRAC étant donc la « seule » à l’origine de ce véto me concernant, cela ne laisse dans tous les cas que deux hypothèses : soit en effet elle agit sur ordre de Christelle Morançais, soit elle décide elle-même de m’interdire de venir causer à cet événement qu’elle organise en lien avec les pôles régionaux les plus fortement impactés (en réalité détruits) par la politique de Christelle Morançais. Ce qui est a minima très troublant et a maxima très inquiétant puisqu’elle est supposée (la DRAC) défendre les mêmes intérêts que moi en étant au soutien des acteurs et actrices la politique culturelle en région …

 

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  • World Wide Wikipedia. Pourquoi il faut à tout prix défendre Wikipedia.
    C’était il y a 24 ans. Le 15 Janvier 2001 naissait Wikipédia. dans un monde numérique où Google était lui-même né en 1998 et le web encore quelques années avant (disons vers 1991 pour faire simple même si sa date de naissance officielle est plutôt en Mars 1989). Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui. A l’image d’une chanson de Cabrel, elle a en effet dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui. Et aujourd’hui encore elle est la cible d’une offensive co
     

World Wide Wikipedia. Pourquoi il faut à tout prix défendre Wikipedia.

23 février 2025 à 07:35

C’était il y a 24 ans. Le 15 Janvier 2001 naissait Wikipédia. dans un monde numérique où Google était lui-même né en 1998 et le web encore quelques années avant (disons vers 1991 pour faire simple même si sa date de naissance officielle est plutôt en Mars 1989).

Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui.

A l’image d’une chanson de Cabrel, elle a en effet dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui. Et aujourd’hui encore elle est la cible d’une offensive coordonnée qui va des USA jusqu’à la France. Une offensive d’une violence et d’une portée rarement atteinte. Avec en tête un Musk qui rêve de sonner l’Hallali de l’encyclopédie.

L’histoire de Wikipedia est indissociable de celle du web et du numérique plus largement ; elle en a toujours constitué un point nodal. Elle est une Babel moderne, elle a changé le périmètre de ce que l’on nommait encyclopédisme (pour un « encyclopédisme d’usage » comme je le qualifiais en 2008), elle en a aussi changé certains codes et certaines valeurs. A l’échelle du monde numérique et un peu au-delà, elle est le dernier espace commun non-marchand, entièrement dédié à la connaissance. Un espace dont le fonctionnement reste ouvert et transparent, tant dans sa gestion administrative (c’est une fondation, Wikimedia, qui préside aux destinées de l’encyclopédie) que dans sa matérialité documentaire (chaque page de l’encyclopédie propose d’accéder à son historique de modifications et aux débats qui en sont à l’origine).

Contrairement à ce que l’on lit souvent dans les arguties de ses détracteurs, non, il n’y a aucun anonymat sur Wikipedia mais un toujours possible pseudonymat. C’est à dire que concrètement il est toujours possible via différents moyens techniques de rattacher un pseudonyme à une identité civile. Et c’est aussi la raison pour laquelle les « proxys ouverts » (qui eux, permettraient en effet un anonymat réel) sont interdits sur Wikipedia. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que globalement, cette règle du pseudonymat prévaut dans la quasi-totalité des médias sociaux grands publics, c’est à dire que oui, bien sûr, Facebook, X et d’autres ont toujours la possibilité de retrouver les auteurs de propos condamnables par la loi ou à l’origine de phénomènes de harcèlement. Le fait qu’ils ne le fassent pas systématiquement, le fait qu’ils n’appliquent même pas leurs propres règles, dit tout de leur cynisme fondé sur l’optimisation de la circulation des discours de haine. Je ne vous réexplique pas tout ça en détail, j’ai déjà écrit des centaines d’articles sur ce sujet (et quelques livres aussi). Flemme de tout réexpliquer, l’archive du blog est aussi là pour cela. Je vous en mets quand même un parmi tant d’autres, qui synthétise l’essentiel.

Au commencement il y a la haine de Musk.

Musk qui n’est pas à un revirement près, et qui après avoir par le passé à de nombreuses reprises « loué » Wikipedia pour les services qu’elle rendait, prend aujourd’hui la tête d’une croisade réactionnaire internationale.

Musk, c’était mieux avant.

Très tôt dans la dynamique de l’installation de Trump à la Maison Blanche, Elon Musk appelait au boycott de Wikipedia. Au motif qu’elle serait – selon lui – une entreprise partisane entièrement vouée au Wokisme et à l’extrême gauche. Pour rappel, absolument aucune étude scientifique sérieuse depuis que Wikipedia existe n’a permis de prouver une telle assertion. A la différence de toutes les études scientifiques démontrant en revanche que globalement l’écosystème des plateformes penchait plutôt à droite et que dans le cas particulier de Twitter puis de X les discours conservateurs et d’extrême-droite étaient, pour le coup, délibérément mis en avant. Et que oui globalement « internet » et « les algorithmes » sont très clairement de droite, et que cela s’explique tout à fait rationnellement.

Ces derniers jours encore, une étude de Global Witness notamment reprise sur Techcrunch et sur Nieman Lab, démontrait que concernant X et TikTok et à l’occasion des élections de ce week-end en Allemagne, tout était fait pour favoriser la place du parti d’extrême-droite AfD, parti qui ne fait aucun mystère ni tabou de son affiliation néo-nazie.

« 78 % du contenu politique recommandé algorithmiquement par TikTok aux comptes testés, et provenant de comptes que les utilisateurs testés ne suivaient pas, soutenait le parti AfD. (…) Sur X, Global Witness a constaté que 64 % des contenus politiques recommandés soutenaient l’AfD. En testant le biais politique général de gauche ou de droite dans les recommandations algorithmiques des plateformes, ses conclusions suggèrent que les utilisateurs de médias sociaux non partisans en Allemagne sont exposés à des contenus de droite plus de deux fois plus que des contenus de gauche à l’approche des élections fédérales dans le pays. » (Traduit par moi avec l’aide de DeepL)

 

D’autres études, chroniquées récemment sur Arte (« Comment Elon Musk manipule les élections allemandes« ), abondent dans ce sens et en décrivent quelques-uns des principaux mécanismes.

On pourrait donc presque sourire que l’homme qui adresse des saluts nazis à la foule (il a été particulièrement vexé que ce salut soit enregistré comme tel dans Wikipédia), qui rétablit les pires comptes complotistes et antisémites sur sa plateforme, qui oriente délibérément à l’extrême-droite l’ensemble de ce qu’il lui est possible d’orienter à l’extrême-droite, que cet homme là vienne dénoncer le fait que Wikipedia penche un peu à gauche (ce qui je le rappelle, est factuellement faux), le tout dans un paysage numérique qui non seulement penche très clairement du côté conservateur, et dans lequel depuis le scandale « fondateur » de Cambridge Analytica, on peut désormais documenter à presque chaque élection dans presque chaque pays du monde le fait que des partis ou des candidats d’extrême-droite sont non seulement soutenus mais parfois directement conduits au pouvoir par le jeu des plateformes numériques (dernier épisode en date, l’élection en Roumanie). Mais naturellement rien de tout cela ne prête à sourire.

Musk lance donc la meute à l’assaut de Wikipedia. Et comme attendu, la meute le suit. La meute des conservateurs américains, la meute des trumpistes convaincus, la meute des influenceurs MAGA, la meute de Fox News, et la meute de l’ensemble de l’écosystème médiatique qui leur sert de relai. Cet appel au boycott fonctionne sur deux points.

Premier point, une ânerie totale : Wikipedia ne pencherait politiquement que dans un seul sens, Musk la baptise d’ailleurs régulièrement « Wokepédia » en référence à sa névrose obsessionnelle commune avec Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer. Faites ici un petit détour chez Authueil pour lire sa courte mais éclairante synthèse : « Wikipédia est-il de gauche ? » (spoiler alert : bah non)

Second point : un axe économique. Musk recommande s’assécher la fondation Wikimedia qui gère entre autres l’encyclopédie Wikipedia en cessant de la financer par des dons. « Coupez les financements à Wikipédia tant que l’équilibre n’est pas restauré ! » écrivait-il le 21 Janvier sur son compte X. Il faut ici savoir qu’au-delà des dons de particuliers, on trouve aussi nombre des « Big Tech » qui financent Wikipedia (Apple, Google, Microsoft, Cisco, etc) Et que par-delà l’impact qu’il espère avoir sur les donateurs particuliers, c’est surtout sur cet écosystème de la Tech qu’Elon Musk entend peser de tout son mortifère poids. Et malheureusement au regard des derniers ralliements et reniements de la plupart des géants de la tech américaine, il est a minima raisonnable d’être très inquiets.

Comme rappelé également par Damien Leloup dans Le Monde :

« à la fin du mois de décembre 2024, sur X, il appelait déjà ses abonnés à ne pas donner d’argent à l’encyclopédie, alors en pleine campagne de financement de fin d’année, pour protester contre une supposée dérive à gauche du site, qualifié de « Wokepedia ». A l’origine de cette saillie : un message d’un compte de la droite dure américaine affirmant, à la suite d’une mauvaise lecture des bilans financiers de la Fondation Wikimédia, qu’elle consacre 50 millions de dollars (48 millions d’euros) par an à des projets de « diversité et inclusion », honnis d’Elon Musk et des républicains américains. En réalité, cette somme finance principalement le développement de l’encyclopédie, les salaires d’avocats et des mesures de cybersécurité. »

 

Lors de l’un de ses derniers meeting électoraux, Donald Trump qualifiait Elon Musk de « plus grand capitaliste de l’histoire de l’Amérique« . Pour donner un point de comparaison sur la menace financière que Musk est en situation d’exercer sur Wikipedia si le modèle économique de cette dernière venait à vaciller ou à n’être plus garanti, un article de Lila Shroff dans The Atlantic rappelle que « la fondation Wikimedia a un budget annuel de 189 millions de dollars. A côté de cela, Musk a dépensé près de 288 millions de dollars rien que pour supporter Trump et d’autres candidats républicains dans cette élection présidentielle. »

Comme le précise le titre de l’article de Lila Shroff, « Elon Musk veut ce qu’il ne peut pas avoir : Wikipedia. »  On peut en effet considérer qu’il est dans la nature de ces personnalités toxiques de désirer en premier ce qui leur résiste le plus ou leur semble le plus inaccessible. Mais l’histoire a également montré que ce qui nous semblait hier tout à fait improbable devenait aujourd’hui tout à fait possible. L’exercice de pensée auquel nous devons nous astreindre est donc de nous figurer un monde dans lequel Elon Musk pourrait un jour racheter Wikipedia. Ou la détruire. Ce qui revient de toute façon au même. Exactement comme il l’a fait pour Twitter. Pour l’instant le fonctionnement de la fondation Wikimedia n’offre à Elon Musk aucune prise directe pour une quelconque forme d’OPA hostile. Mais s’interdire d’imaginer que cela puisse un jour advenir revient à baisser notre garde et à créer les conditions pour rendre cela possible.

La meute Française contre Wikipedia prendra ses quartiers résidentiels dans le journal Le Point, qui en l’espace de quelques semaines réussit un double tour de force. Primo en menaçant de livrer à la vindicte populaire les noms et coordonnées d’un contributeur régulier de Wikipedia dont le principal tort avait été de participer à la mise à jour de la page Wikipédia dudit journal en y rappelant de manière factuelle un certain nombre d’éléments. Et deuxio de publier une « tribune » signée par la fine fleur du printemps républicain et de la réacosphère (plus quelques malheureuses et malheureux égarés et le lot habituel de signataires de métier, qui ont vu de la lumière et se sont offert à moindre frais ce qu’ils croient toujours être un petit moment de gloire, plus celles et ceux qui regrettent déjà), tribune intitulée : « Halte aux campagnes de désinformation et de dénigrement menées sur Wikipedia. » Je ne vous mets même pas le lien tellement la litanie d’approximations, de contre-vérités et de mauvaise foi qu’elle contient** est pénible à lire.  Le principal problème de la majorité des signataires de cette tribune, en tout cas de celles et ceux qui en sont à l’initiative, est qu’ils et elles ne sont pas contents de certains points mentionnés dans leur propre page Wikipédia et n’ont pas la possibilité de les enlever ou de les modifier (et je vous garantis que certain.e.s ont pourtant vraiment tout essayé ;-). Leur autre point commun, et il est bien plus inquiétant et signifiant, c’est de partager avec Elon Musk un agenda illibéral et, à la manière d’une Blanche-Neige sous extas, de voir des Wokes partout et de se sentir investis de la mission de les éradiquer. Et sans offense pour les femmes qui en sont signataires, cette tribune est avant tout une belle collection de tristes burnes.

** Mais si vous aimez vous faire du mal vous pouvez toujours retaper son titre dans Google, ou mieux, aller lire le debunking point par point de Tsaag Valren (doctorante en sciences de l’information et Wikipédienne), enchaîner avec l’article de Jean-Noël Lafargue « Le Point contre Wikipedia », et terminer avec le billet de Daniel Schneidermann, « Wikipedia : leur mauvaise conscience. »

Alors attention et entendons-nous bien.

Oui il y a eu et il y aura probablement encore des opérations de désinformation et de dénigrement dans Wikipédia. Oui il y a eu et il y aura toujours ce que l’on appelle des « guerres d’édition » dans Wikipédia, et il en fut d’anthologie comme celle de 2007 opposant les partisans de Ségolène Royal à ceux de Nicolas Sarkozy lors du débat d’entre deux tours et sur le sujet des EPR, Celle également des équipes de Trump pour tenter de déstabiliser la campagne d’Hillary Clinton juste avant sa première accession à la Maison Blanche, Celle aussi de la cellule lancée par Eric Zemmour lors de sa campagne présidentielle, cellule baptisée WikiZedia (sic) et qui avait pour objet de modifier un nombre substantiel d’articles de l’encyclopédie pour y mettre en avant ou en tout cas les rendre favorables à certaines thèses défendues par le candidat néo-fasciste.

Donc oui, il y a en effet de la désinformation et du dénigrement dans Wikipedia. Oui mais primo il y en a bien moins que dans les écosystèmes et plateformes socio-médiatiques traditionnelles. Oui mais deuxio ces opérations de désinformation et de dénigrement sont bien mieux repérées, identifiées, combattues et rapidement signalées ou corrigées que dans tous les autres écosystèmes sus-mentionnés. Et oui tertio l’essentiel de ces campagnes de désinformation et de dénigrement ne viennent pas du camp de l’amicale LGBTQIASGW (Lesbiano-Gay-Bi-Trans-Queer-Intersexuée-Anarcho-Syndicalo-Gauchisto-Wokiste) mais viennent du camp de la droite conservatrice et de l’extrême-droite (et là aussi cela s’explique rationnellement pour les mêmes raisons que l’internet et les algorithmes penchent globalement à droite, relire notamment ce qu’écrit Jen Schradie à ce sujet).

Et oui bien sûr Wikipedia n’est pas exempte de biais. Mais là encore comme l’indiquent les chercheurs et chercheuses interviewées par Damien Leloup dans Le Monde :

 « il y a surtout un biais de diplôme » parmi les contributeurs de l’encyclopédie en ligne, explique Nicolas Jullien, professeur à l’IMT Atlantique, directeur de recherche au sein du groupement d’intérêt scientifique Marsouin et coauteur de plusieurs études à grande échelle sur les utilisateurs de Wikipédia. « Si vous êtes titulaire d’une licence, vous avez statistiquement beaucoup plus de chances d’avoir essayé de contribuer à Wikipédia ; pour contribuer, il faut notamment se sentir légitime à le faire.« 

« Il y a des biais sur l’encyclopédie, et ils sont bien connus : un biais de genre, notamment, avec une très grande majorité d’hommes parmi les contributeurs, et une surreprésentation assez spectaculaire des populations très fortement diplômées, enseignants, journalistes, informaticiens » abonde Jeanne Vermeirsche.

 

Des biais que non seulement la fondation Wikimedia reconnaît (depuis 2011), qui sont documentés et explicités dans l’encyclopédie elle-même, et sur lesquels travaillent nombre d’associations et de militantes et militants pour tenter de les réduire et de les atténuer.

Et puis il y a les histoires singulières et les débats d’admissibilité, souvent un peu kafkaïens au premier abord, mais toujours heuristiquement passionnants dès lors que l’on s’y plonge en détail. Et à la fin ce qu’il peut advenir de pages de gens qui ne sont ni ne prétendent à la célébrité. Ainsi il y a peu de temps le collègue et camarade Francis Mizio relatait comment et pourquoi il avait fait « vider » sa page Wikipédia. Et souvenez-vous, il y a de cela presqu’exactement 10 ans, je vous racontais l’histoire du débat d’amissibilité de ma propre page Wikipedia (qui d’ailleurs mériterait une sérieuse mise à jour, jdcjdr 😉

Et oui bien sûr le modèle encyclopédique de Wikipédia est particulier puisqu’il repose sur la « vérifiabilité » plutôt que sur la « vérité », mais là encore il faut se souvenir de Foucault et de ce qu’il écrivait à propos des régimes de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité: c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. »

 

Ce qui déplaît à Elon Musk comme aux signataires de la tribune des tristes burnes, ce qui les hérisse et leur semble inacceptable, c’est qu’ils ne soient pas et ne soient plus les seuls en charge de dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est dicible et ce qui doit être dissimulé. Ce qu’ils omettent enfin de signaler, c’est que pour une bonne moitié des signataires de la tribune du Point, ils et elles ont été non pas les victimes mais les initiateurs et initiatrices de campagnes de désinformation et de dénigrement. Campagnes de désinformation et de dénigrement dont cette tribune est la forme aussi pathétique qu’évidente d’une prétérition en miroir.

L’autre grand déplaisir de Musk et de ses affidés, l’autre grande raison de sa croisade contre Wikipedia, c’est précisément qu‘elle est l’un des derniers espaces numériques dans lequel il est possible, quelque soit le sujet, d’avoir un débat politique (relativement) apaisé en ce sens qu’il s’inscrit toujours dans le contexte de règles éditoriales communes et transparentes, règles dont l’applicabilité peut cependant être contestée, critiquée et débattue par chacun, et le tout dans un espace toujours par essence rendu public (et « la démocratie« , comme le disait et l’écrivait Bernard Stiegler « c’est d’abord un exercice de rendu public« ).

Là encore ce point est rappelé dans le papier de Damien Leloup dans Le Monde :

Or Wikipédia reste l’une des rares grandes plateformes où des débats politiques peuvent avoir lieu de façon à la fois intense et apaisée, y compris sur les sujets les plus polémiques, note Jeanne Vermeirsche. « Un exemple parmi d’autres : sur la page Wikipédia de [l’influenceuse antiféministe] Thaïs d’Escufon, il y a des débats quotidiens lancés par des contributeurs qui souhaitent enlever le qualificatif “d’extrême droite” de sa présentation. (…) Les discussions restent très cordiales par rapport à ce qu’on peut voir sur d’autres plateformes, avec des références constantes aux règles et aux sources, ce qui cadre le débat. A mon sens, les critiques qu’adresse Elon Musk à Wikipédia montrent surtout une méconnaissance de son fonctionnement. »

 

Or Musk veut tout sauf des débats politiques apaisés, sereins et équilibrés dans l’obligation faite à chacun de respecter les mêmes règles et de s’offrir aux mêmes arbitrages. C’est l’exacte antithèse de ce pourquoi il a (entre autres) racheté Twitter et de ce qu’il y a déployé depuis. C’est aussi ce qui explique qu’après avoir supprimé la modération au profit des « Community Notes », il veut maintenant entièrement revoir ou supprimer les Community Notes qu’il juge « instrumentalisées par des activistes et des gouvernements. » En réalité il s’est lui-même fait régulièrement « corriger » par ces Community Notes et ne le supporte pas. Musk ne méconnaît pas le fonctionnement de Wikipedia : il s’en contrefout. Et il s’en contrefout précisément parce que ce fonctionnement l’exaspère et l’entrave dans l’ambition politique qu’il s’est désormais assignée.

« Projet 2025. » Viens-voir le Doxxer non n’aie pas peur.

Le « Projet 2025 » est porté par « l’Heritage Foundation« , un lobby (notamment) climato-dénialiste qui milite (notamment) pour l’effondrement des politiques publiques. Et le cadre de ce « Projet 2025 » c’est une doctrine qui s’étale sur 900 pages et qui a pour objet (en gros) de conférer à Trump les pleins pouvoirs et à faire en sorte qu’en effet, au bout de son second mandat, il ne soit plus utile ou nécessaire de voter (comme il l’a lui-même annoncé). Dans ce cadre déjà plus que délétère et creepy (sur ce sujet, allez lire l’article d’Olivier Petitjean sur l’Observatoire des Multinationales), il est donc prévu, au titre du « Projet 2025 », de s’attaquer en mode « doxxing » (c’est à dire en faisant de la dénonciation et de la divulgation publique de données personnelles), d’identifier et de cibler les principaux contributeurs et contributrices de Wikipedia sur des pages diffusant des idées et des faits contraires à l’idéologie illibérale, conservatrice et climato-dénialiste de l’Heritage Foundation. Rien que ça. Oui oui, un peu comme la récente tentative d’intimidation d’un contributeur francophone par un journaliste du Point. Mais là où Le Point y va en mode « on défend la boutique par tous les moyens, y compris ceux d’authentiques salopards qui ont fumé toute leur déontologie journalistique« , les moyens colossaux mobilisés par l’Heritage Foundation sont d’une toute autre nature et d’une toute autre ambition.

L’angle affiché par l’Heritage Foundation est officiellement de lutter contre l’anti-sémitisme et donc de cibler en priorité les principaux contributeurs et contributrices des pages qui traitent du conflit Israëlo-Palestinien. En réalité il s’agit de s’assurer par ce biais de garantir les intérêts Israëliens dans l’expression de sa doctrine, et d’écraser toute parole issue de la défense de la cause Palestinienne. Et derrière ce combat d’apparence contre l’anti-sémitisme, il s’agit de cibler par tous les moyens (y compris ceux plus ou moins légaux) les principaux contributeurs de pages en lien avec les libertés civiles et religieuses, le droit à l’avortement, le réchauffement et le dérèglement climatique, etc.

Là aussi il faut savoir que Wikipedia a déjà pris un grand nombre de mesures sur des sujets politiques sensibles, au premier rang desquels, justement, le conflit Israëlo-Palestinien (décisions qui concernant aussi les pages ou sujets pour lesquels peuvent être mobilisés des intérêts pro-russes, pro-chinois, etc.) Je cite ici la fin de l’article de Stephen Harrison sur Slate à ce sujet :

« Depuis des mois, les juges bénévoles du comité d’arbitrage de Wikipédia [« Wikipedia’s Arbitration Committee » ou ArbCom] (une sorte de « cour suprême » de Wikipedia) examinent les actions des rédacteurs très impliqués dans les articles sur Israël et les Palestiniens. Le 23 janvier, l’ArbCom a rendu son verdict dans l’affaire PIA5, un procès virtuel dans lequel il a examiné la conduite de 14 éditeurs très prolifiques dans ce domaine. Après avoir entendu les déclarations préliminaires des parties et constaté les faits (notamment le fait que certains rédacteurs utilisaient des comptes fictifs trompeurs), l’ArbCom a finalement banni plusieurs rédacteurs pro-palestiniens et pro-israéliens pour « édition non neutre ».

En plus de ces interdictions, la commission a introduit une nouvelle mesure punitive, la « restriction d’édition équilibrée », qui stipule que les utilisateurs sanctionnés ne peuvent consacrer qu’un tiers de leurs éditions à ce sujet controversé. En substance, ces wikipédiens sont contraints d’élargir leur champ d’action. (Le verdict a déjà suscité la controverse au sein de la communauté Wikipédia, certains se demandant si ces rédacteurs trouveront des moyens créatifs de contourner la règle). »

 

Et Stephen Harrison de conclure (et moi de souligner) :

Quelle que soit son efficacité, la dernière décision de Wikipédia est conforme à ses principes quasi-démocratiques. Elle reflète un engagement en faveur du débat en ligne plutôt que les tactiques autoritaires proposées par Heritage Foundation. Mais si le groupe de réflexion réussit à identifier et à cibler les éditeurs, les conséquences pourraient être profondes. Face au risque de harcèlement ou de représailles dans le monde réel, de nombreux rédacteurs bénévoles – en particulier ceux qui couvrent des sujets politiquement sensibles – pourraient tout simplement cesser de contribuer. Ceux qui resteront seront probablement les voix les plus idéologiquement orientées, ce qui érodera encore plus l’objectif déclaré de neutralité de Wikipédia. (Traduit avec Deepl et moi-même)

 

Se souvenir de ce que Dorothy Allison écrivait dans « Peau. A propos de sexe, de classe et de littérature ».

« J’ai appris à travers de grands chagrins que tous les systèmes d’oppression se nourrissent du silence public et de la terrorrisation privée.« 

 

World Wide Wikipedia (against Fascism).

Wikipedia est aujourd’hui l’exemple de tout ce que Musk abhorre. Elle est surtout devenue l’exemple de tout ce que l’extrême-droite et les mouvements conservateurs détestent : une agora réelle, transparente, publique, indépendante financièrement sans avoir à passer par la publicité, et peut-être surtout, surtout, l’un des derniers espaces collectifs international dans lequel la liberté d’expression est correctement encadrée et définie et où elle n’est pas directement corrélée à une liberté d’exposition et de circulation elle-même fabriquée et orientée de manière exogène (c’est à dire où le Free Reach ne décide pas entièrement du Free Speech). C’est aussi, comme l’écrivait Alexis Madrigal, « le dernier bastion d’une réalité partagée ».

A l’heure où les saluts Nazis se multiplient et où des fous furieux pourtant démocratiquement élus s’offrent des tronçonneuses plaquées or, il n’est pas vain de réaffirmer que Wikipedia dans son histoire et dans évolution est une rempart de résistance à l’essentiel des 14 signes qu’Umberto Eco pointait comme ceux permettant de reconnaître le fascisme. Et que c’est aussi et peut-être d’abord pour cela que les apprentis fascistes et les extrêmes-droites réunies l’ont toujours combattue et la combattront toujours. Et que toujours nous devrons la défendre et en prendre soin. Parmi ces 14 signes, voici les 9 qui semblent particulièrement d’actualité dans ce que représente aujourd’hui Wikipedia pour lutter contre la dérive fasciste et révélateurs des motivations de l’offensive qu’elle subit.

  • 1 – « La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur. »  Wikipedia se définit par l’idée même que les progrès dans la connaissance sont constants et doivent être constamment documentés. 

  • 2 – « Le conservatisme implique le rejet du modernisme. (…) » Wikipedia est évidemment moderne.  

  • 3 – « Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. (…) » Est-il vraiment besoin que je développe en quoi Wikipedia est à l’opposé de tout cela ?

  • 4 – « Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison. » Là encore, à l’évidence, Wikipedia en constitue l’antithèse.

  • 5 – « En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition. » Trump et Musk et toutes les grandes entreprises de la Tech ont mis fin aux politiques de diversité et d’inclusion (DEI). Wikipedia (sans être un absolu de perfection) contribue à continuer de les faire vivre et exister, et ne nie pas les évidences concernant ses propres marges de progression ou d’empêchement sur ces sujets. Elle demeure aussi un lieu où en termes de contenus encyclopédiques, l’ensemble des minorités peuvent exister et être documentées dans l’ensemble de leurs revendications.

  • 6 – « Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs. » Là aussi toute la critique adressé par Musk et l’extrême-droite à Wikipédia repose précisément sur l’effroi de la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs », c’est à dire sur ce qu’Eco aurait pu appeler, si le terme avait été disponible à l’époque de la parution de son texte, le Wokisme.

  • 7 – « Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur. » Ici encore l’essentiel des critiques adressées à Wikipedia par le camp réactionnaire et néo ou proto-fasciste s’inscrivent dans le registre étendu du complotisme.

  • (…)
  • 13 – « Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple. » Dans l’ensemble des dispositifs discursifs sur lesquels Musk à la main, ou ceux sur lesquels il donne son avis, cette « expression populaire » ne lui sied que tant qu’elle sert ses intérêts propres ou cible ses adversaires et ennemis personnels. Toute autre expression populaire l’insupporte (expliquant ses revirements sur les questions de modération, de notes de communauté, de « transparence » des choix algorithmiques, et bien sûr son combat contre Wikipedia).

  • 14 – « Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe. » Wikipedia est complexe. La langue de Trump (et celle de Musk) sont une novlangue et un néoparler, vocabulaire extrêmement limité, syntaxe et phrases très courtes compréhensibles par un enfant de 9 ans

Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Grasset, 2017 (publication originale italienne en 1997). Extrait disponible.

 

Le web s’est aujourd’hui réduit comme peau de chagrin. Les conversations qui l’éclairaient et les controverses qui l’animaient ont toutes progressivement et aujourd’hui presqu’entièrement migré sur des plateformes désormais totalement emmerdifiées. Alors oui, et aux côtés d’un autre immense géant et bien commun qui se nomme l’Internet Archive (si utile dans le grand effacement mis en place par l’administration Trumpiste), oui aujourd’hui la part non-marchande du World Wide Web est presqu’entièrement soluble dans un World Wide Wikipedia.

Il nous faut défendre, toujours, ce bien commun qu’est Wikipedia. Et par-delà ce combat, il nous faut aussi partir à la reconquête de tous ces espaces discursifs abandonnés aux plateformes ; il nous faut retrouver des espaces d’expression singuliers et liés par autre chose que la mathématique d’un calcul algorithmique entièrement inféodé à des intérêts politiques et économiques partisans ; que chacun et chacune puisse disposer de sa page et de son adresse ; il y a longtemps aux débuts du web on appelait cela des « Homepages » ; il y a un peu moins longtemps on appelait cela des Blogs. Peu importe comment on appellera ces espaces demain. Mais il faut qu’ils existent. Et il est impératif qu’ils résistent.

 

One Three More Thing(s).

D’abord la parole à Tim Berners Lee, le boss, l’inventeur du World Wide Web, qui le rappelait sur son compte Twitter à l’occasion du 20ème anniversaire de Wikipedia, elle est le web que nous voulons : « un espace ouvert et collaboratif permettant un libre accès au savoir pour toute la planète. » Rien de plus, mais rien de moins. « Toute la planète » n’a pas encore accès a ce savoir, c’était (et cela reste) le combat qu’il fallait mener. Aujourd’hui s’ajoute un autre combat, qui est que la partie de la planète qui y a accès, puisse continuer de pouvoir en jouir dans toute la plénitude de cet accès.

Ensuite mon histoire préférée et qui résume et représente le mieux ce qu’est Wikipédia dans sa dimension collective, c’est celle du griot.

« J’ai rencontré un jour un griot, un homme âgé, circulant de village en village, racontant depuis toujours des histoires interminables, notamment sur les épopées des familles nobles de son pays, des histoires fourmillant de détails. Et je lui demandai comment il faisait pour se souvenir de cet ensemble de détails, pour n’en oublier aucun. Il me dit alors qu’il y avait toujours dans l’assistance, quelqu’un qui lui-même avait été bercé avec ces mêmes histoires, les avait entendues depuis son enfance, et le corrigeait dès qu’il faisait une erreur ou oubliait quelque chose.« 

 

Enfin, je me suis promis de ne jamais terminer un article sur Wikipédia sans remettre cette citation d’une magnifique interview de Michel Serres en 2007. Alors je vous la remets. Cadeau.

« C’est une entreprise qui m’enchante parce que, pour une fois, c’est une entreprise qui n’est pas gouvernée par des experts. J’ai une grande grande confiance dans les experts, bien entendu. A qui voulez-vous que je fasse confiance sinon à des experts ? Mais cette confiance envers les experts est limitée puisque les experts, qu’ils soient mathématiciens, astronomes ou médecins ne sont que des hommes. Par conséquent, ils peuvent se tromper et il y a là dans cette entreprise de liberté, de communauté, de vérification mutuelle, quelque chose qui, dans la gratuité, la liberté, m’enchante complètement et me donne une sorte de confiance dans ce que peut être un groupement humain.« 

 

 

One (last) More Thing (promis).

Si vous êtes parvenu au bout de la lecture de cet article, et si vous en partagez l’essentiel, alors il reste encore une chose à faire. Oui bien sûr vous pouvez chacune et chacun contribuer à Wikipedia. Mais il y a une autre chose. Également importante. Également essentielle. Également déterminante. Pour l’avenir de Wikipedia et donc pour une part de notre avenir commun de connaissances. Cette chose, je vous la laisse découvrir et vous la glisse sous ce lien. Elle est à la portée de chacune et chacun d’entre nous. C’est aussi le plus beau bras d’honneur que vous pouvez adresser à Elon Musk, à Donald Trump et à l’ensemble de l’internationale du salut Nazi et des tronçonneuses en argent. Cliquez ici.

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  • Christelle (Morançais) a une nouvelle copine. Et Christelle mesure deux mètres douze.
    L’article tourne un peu partout en ce moment, c’est un papier du Figaro en mode « grand entretien » avec à ma gauche (sic) notre Christelle Morançais (bientôt) nationale toujours dans la roue de la tronçonneuse et du fracas qui précèdent le fascisme (bah oui ma cricri, ce que tu fais, la diversité que tu réduis et détruit, écoute bien ma cricri, moins de diversité c’est toujours plus de Bolloré, et l’agenda de ton copain Bolloré et autres « entrepreneurs de génie » comme tu l’affirmais encore ré
     

Christelle (Morançais) a une nouvelle copine. Et Christelle mesure deux mètres douze.

21 février 2025 à 15:15

L’article tourne un peu partout en ce moment, c’est un papier du Figaro en mode « grand entretien » avec à ma gauche (sic) notre Christelle Morançais (bientôt) nationale toujours dans la roue de la tronçonneuse et du fracas qui précèdent le fascisme (bah oui ma cricri, ce que tu fais, la diversité que tu réduis et détruit, écoute bien ma cricri, moins de diversité c’est toujours plus de Bolloré, et l’agenda de ton copain Bolloré et autres « entrepreneurs de génie » comme tu l’affirmais encore récemment à propos d’Elon Musk, bah c’est le fascisme). Et à ma droite (là c’est bon), Agnès Verdier-Molinié, qui depuis des années essaie de nous faire croire qu’elle dirige un institut universitaire (l’IFRAP) là où il y a essentiellement un énième Think Tank libéral tout pourri rempli de chroniqueurs de chez Wish pour plateaux télé de C8.

Mais moi j’ai vu la photo. LA PHOTOOOOOOO. OMFG. Allez. Hop la photo.

 

Vous voyez le truc vous ? Non parce que y’a un truc hein. 

La photo en vrai sur le site du Figaro fait encore davantage flipper ou rigoler selon l’humeur. Je vous la mets quand même hein.

Et là vous le voyez le truc ? LE. TRUC. Non mais sérieux, on dirait Olivier Mine et Passe-Partout version Dark et Girly.

 

Bon bref. Donc j’ai vu la photo et j’ai eu une pensée pour l’intermittent du spectacle à 4 pattes et sur le dos duquel se tient Christelle Morançais pour paraître plus grande que sa copine Agnès Verdier-Molinié.

Et sinon, concernant Cricri tout est pathétique dans « l’intention » de cette photo : le regard, la coiffure, la posture, l’épaule en avant … tout est fait aussi pour rappeler que la politique (cricri) surplombe et dicte l’économie qui attend docilement les bras croisés (Agnès). On dirait vraiment un boulot de stagiaire de 1ère année en agence de communication (les portes de l’IFRAP te sont ouvertes petit stagiaire, fonce vers ta destinée).

En vrai je rappelle juste que les meufs font la même taille. La preuve ? Bah la Une du Figaro.

Christelle « je vais tous vous bouffer » en dos à dos avec Agnès « Oh bah moi je suis contente d’être invitée au banquet »

Vous noterez que concernant la titraille on est vraiment là pour se mettre bien hein : en bas au centre « les guerrières antidépense publique« , en haut à droite en médaillon, « Spécial croisières, 25 itinéraires d’exception« . Bah oui, c’est tout ça la ligne édito du Figaro, « Merde aux précaires, vive les croisières, merde au public, vive Le Croisic. »

Bon. je vous laisse. Et vous rappelle que ça y est hein, la tronçonneuse a fonctionné, il y a donc des centaines de gens qui se trouvent au chômage, immédiatement, brutalement, simplement parce que Christelle Morançais a un agenda politique a tenir, et les intérêts de ses copains Bolloréens à satisfaire.

Heureusement qu’elle mesure deux mètres douze et qu’elle fait tout pour qu’on la remarque. Même le regard, vous avez vu le regard, on dirait une imitation du Mugshot de Trump (un autre de ses modèles).

On te voit cricri, on ne t’oublie pas Cricri, on continue d’être attentifs et attentives à l’ensemble de ton oeuvre. Ici, ici, ici, et encore ici.

Et maintenant merci de descendre du dos de ce pauvre intermittent.

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  • Bétharram et le chaudron magique de ChatGPT.
    Le 10 février 2025, France Info posait la question : « les IA conversationnelles comme ChatGPT sont-elles fiables ? » Le 16 février, dans une séquence dont le replay semble avoir été supprimé, France Info répondait à la question via une consultante en communication (ancienne candidate LR), qui lors d’un plateau au sujet de l’affaire Bétharram déclarait : « Même si vous demandez aujourd’hui à l’intelligence artificielle son avis sur le sujet, (…) même l’intelligence artificielle exprime qu’il y a
     

Bétharram et le chaudron magique de ChatGPT.

19 février 2025 à 11:56

Le 10 février 2025, France Info posait la question : « les IA conversationnelles comme ChatGPT sont-elles fiables ? »

Le 16 février, dans une séquence dont le replay semble avoir été supprimé, France Info répondait à la question via une consultante en communication (ancienne candidate LR), qui lors d’un plateau au sujet de l’affaire Bétharram déclarait : « Même si vous demandez aujourd’hui à l’intelligence artificielle son avis sur le sujet, (…) même l’intelligence artificielle exprime qu’il y a une récupération et une instrumentalisation politique de l’affaire Bétharram. »

Ite, missa est. L’IA est donc fiable.

La séquence a été repérée et isolée par le journaliste politique Nils Wilcke depuis ses comptes X et Mastodon. Elle est depuis devenue relativement virale sur différents médias sociaux.

 

Le nom de la communicante importe peu, elle a depuis fermé son compte X, probablement (et malheureusement) victime de quelques trolls. Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est le dispositif, le « cadre » informationnel, et ce « momentum » dans la courte histoire des artefacts génératifs grand public.

Le dispositif, le voici. Une chaîne d’information, un fait divers qui devient un fait politique, un.e consultant.e, un plateau de débat, en présence de journalistes. Et le recours à ChatGPT (qui n’est pas directement nommé dans la séquence mais qui est immédiatement convoqué dans l’esprit de toute personne la visionnant).

C’est à ma connaissance la première fois que sur une chaîne d’information, en présence de journalistes, à l’occasion d’un fait divers devenu fait politique, on explique et explicite que l’on peut donc, primo, « demander son avis (sic) » à ChatGPT, et deuxio, considérer que cet avis dispose d’une quelconque valeur de preuve.

Il semble ici important de rappeler deux points fondamentaux.

Primo, ChatGPT (ou n’importe quel autre artefact génératif) n’a pas d’avis. Il n’en a jamais eu et il n’en aura jamais. Ou alors, et plus exactement, s’il doit avoir un avis, c’est soit l’avis de celles et ceux qui le programment et lui dictent quoi dire (un désormais classique « perroquet stochastique« ), soit, et c’est mon deuxio, l’avis tendanciellement dominant dans les bases de données (y compris d’actualité) sur lesquelles il s’appuie pour produire des textes qui sont des agencements statistiques probables et intrinsèquement cohérents mais n’ont pas davantage de valeur de preuve ou de vérité que l’agencement de phrases statistiquement probables et intrinsèquement cohérentes d’une conversation de bistrot entre potes.

« L’avis » de ChatGPT c’est tout à la fois « l’avis » de l’air du temps et de celles et ceux dont les avis ont été les plus repris et en résonance dans les médias dont se nourrit (et que pille) ChatGPT.

Une expérience (scientifique cette fois) a récemment eu lieu dans laquelle on essayait non pas de connaître « l’avis » des générateurs de texte mais d’analyser de quel programme et de quel candidat politique ils étaient le plus proches et reflétaient le mieux les opinions, et donc de quelles « perspectives politiques » ils se faisaient les pourvoyeurs.  Un article récent de Wired rend compte de ces travaux de Dan Hendrycks (directeur du Center for AI Safety) et de ses collègues (l’article scientifique complet est également disponible en ligne en version préprint) :

Hendrycks et ses collègues ont mesuré les perspectives politiques de plusieurs modèles d’IA de premier plan, notamment Grok de xAI, GPT-4o d’OpenAI et Llama 3.3 de Meta. Grâce à cette technique, ils ont pu comparer les valeurs des différents modèles aux programmes de certains hommes politiques, dont Donald Trump, Kamala Harris, Bernie Sanders et la représentante républicaine Marjorie Taylor Greene. Tous étaient beaucoup plus proches de l’ancien président Joe Biden que de n’importe lequel des autres politiciens.

Les chercheurs proposent une nouvelle façon de modifier le comportement d’un modèle en changeant ses fonctions d’utilité sous-jacentes au lieu d’imposer des garde-fous qui bloquent certains résultats. En utilisant cette approche, Hendrycks et ses coauteurs développent ce qu’ils appellent une « assemblée citoyenne« . Il s’agit de collecter des données de recensement américaines sur des questions politiques et d’utiliser les réponses pour modifier les valeurs d’un modèle LLM open-source. Le résultat est un modèle dont les valeurs sont systématiquement plus proches de celles de Trump que de celles de Biden. [Traduction via DeepL et moi-même]

 

D’où l’on retiendra donc que primo il est assez facile de « modifier » la perspective politique et donc ‘l’avis » de ces artefacts génératifs, et que deuxio les mêmes artefacts ont la tendance de n’exprimer que l’avis majoritaire sur lequel ils ont été entraînés et calibrés.

Donc je le répète une nouvelle fois, se servir de ChatGPT pour « avoir son avis » c’est comme se servir du premier résultat de Google sur la requête « migraine » ou « douleur abdominale » pour « énoncer un diagnostic médical« . Dans les deux cas, c’est l’équivalent de partir en plongée sous-marine avec un équipement de ski en pensant que tout va bien se passer au motif que sous l’eau comme en altitude, l’air se fait plus rare.

Je rappelle et souligne ce que j’écrivais encore récemment :

« Tant que ces modèles seront, de par leur conception même, en capacité même temporaire d’affirmer que les vaches et les moutons pondent des oeufs, et tant qu’ils ne seront capables que d’agir sur instruction et dans des contextes où ces instructions sont soit insondables soit intraçables, jamais je dis bien jamais nous ne devons les envisager comme des oeuvres de langage ou de conversation, mais comme des routines propagandistes par défaut, et délirantes par fonction.« 

 

[By the way si cela vous intéresse, je vous rappelle que j’ai écrit en Juin dernier un livre entier sur le sujet. Les IA à l’assaut dy cyberespace que ça s’appelle.]

Cette séquence de France Info ou une consultante raconte avoir sollicité l’avis de ChatGPT et en fait part comme « simple » élément de preuve au beau milieu d’un parterre de journalistes qui semblent trouver cela « amusant » est un nouveau Bad Buzz pour France Info, après l’épisode déjà totalement lunaire et ahurissant de ce plateau où un expert du camping (ou de l’immobilier je ne sais plus) était invité pour « discuter » de la possibilité de faire en effet de Gaza une nouvelle Riviera. France Info qui par ailleurs dispose de journalistes, de rédactions et de formats tout à fait capables d’éclairer le débat public (mais qui vient d’écarter son directeur).

Mais cette dernière séquence fera date. Elle fera date car elle est le résultat de l’arsenal marketing déployé depuis déjà plus d’un an autour de ces assistants faussement conversationnels. Elle fera date car elle est l’aboutissement de leur publicitarisation constante et permanente. Elle fera date car elle installe un nouveau trope, une nouvelle figure de discours, qui considère comme normal, comme admis, comme naturel et nécessaire de convoquer ces artefacts génératifs au titre de témoins ou de preuve, leur agentivité se trouvant désormais consacrée sur l’autel de ce rituel païen que l’on nomme une émission et une chaîne d’information.

Avant que d’être tristement célèbre pour les viols et violences subies par des enfants dans un établissement religieux privé, la commune de Bétharram l’était pour ses grottes. A l’image du récit platonicien de la caverne, il serait grand temps d’enfin nous retourner pour poser dans le débat public tout autre chose que les ombres projetées de l’avis de ChatGPT.

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  • Google, Wikipédia et ChatGPT. Les trois cavaliers de l’apocalypse (qui ne vient pas).
    [Republication, pour archivage, d’un article initialement paru le 13 Novembre 2024 dans AOC.Media. La publication originale de cet article a donné lieu à rémunération de son auteur – moi]   L’arrivée de ChatGPT et des autres artefacts génératifs en 2022, est une révolution semblable à celle que fut l’arrivée de Google en 1998 et de Wikipedia en 2001. Pour ChatGPT comme pour Wikipédia et comme pour Google, on a d’abord annoncé la mort programmée des bibliothèques et de toutes celles et ceux qui
     

Google, Wikipédia et ChatGPT. Les trois cavaliers de l’apocalypse (qui ne vient pas).

13 février 2025 à 06:38

[Republication, pour archivage, d’un article initialement paru le 13 Novembre 2024 dans AOC.Media. La publication originale de cet article a donné lieu à rémunération de son auteur – moi]

 

L’arrivée de ChatGPT et des autres artefacts génératifs en 2022, est une révolution semblable à celle que fut l’arrivée de Google en 1998 et de Wikipedia en 2001. Pour ChatGPT comme pour Wikipédia et comme pour Google, on a d’abord annoncé la mort programmée des bibliothèques et de toutes celles et ceux qui faisaient profession de médiation documentaire ou de transmission de connaissances, des bibliothécaires aux enseignants. Bien sûr il n’en fut rien même si la manière dont Google et Wiklipédia impactèrent nos vies intimes et nos rapports à l’information et à la connaissance eut bien sûr un effet sur nos métiers. Mais pour le reste, Google a trouvé sa place en bibliothèque et les bibliothèques ont – plus difficilement c’est vrai – trouvé leur place dans Google ; même chose pour Wikipédia sachant que nombre de Wikipédiens et Wikipédiennes sont également enseignants ou bibliothécaires.

Les questions posées furent les mêmes qui se posent aujourd’hui à l’arrivée de ChatGPT et autres artefacts génératifs, et tournèrent principalement autour :

  • de la fiabilité : est-ce que ça ne raconte pas trop d’âneries ?
  • des usages et de la volumétrie de ces usages : qui va vraiment s’en servir et est-ce que ce n’est pas un problème que tout le monde puisse s’en servir ?
  • et de la perception que nous avons des contours de certains métiers : est-ce que cela va nous prendre (tout ou partie de) nos emplois ?

Il est plus que probable que la réponse à ces trois questions, à l’échelle de ChatGPT, soit semblable à celle apportée pour Google et Wikipédia. « Oui » c’est (globalement) fiable, cela le devient en tout cas au fil du temps (même si cela repose sur des conceptions différentes de la fiabilité). « Oui » tout le monde va s’en servir et ce n’est pas un problème (même s’il demeure plein de problèmes à l’échelle de certains usages particuliers et circonscrits). Et « non » cela ne va pas nous piquer notre emploi mais il est certains aspects de nos emplois que nous devrons envisager différemment.

Pourtant Google (un acteur économique en situation de prédation attentionnelle) n’est pas Wikipédia (une fondation à but non lucratif rassemblant des millions de contributeurs et contributrices), et Google et Wikipédia ne sont pas ChatGPT.

Alors quel est le problème spécifique que pose chacune des révolutions annoncées et avant cela existe-t-il un plus petit dénominateur commun à ces révolutions ? Ce plus petit dénominateur c’est celui du discours, Toutes ces révolutions, absolument toutes, Facebook, Twitter, Snapchat, TikTok et les médias sociaux en général sont des révolutions du discours.

Pour trouver la première grande révolution discursive, il faut remonter au 19ème siècle avec l’invention du télégraphe qui vînt abolir la distance entre deux locuteurs, mais qui surtout, par-delà le fait de permettre aux informations de circuler « plus vite », leur permet définitivement de n’être plus jamais limitées par la capacité de déplacement de l’être humain. Et alors en effet tout changea, de l’intime de nos conversations, à la géopolitique de certaines de nos décisions. Et nous entrâmes dans une ère de « l’instant » qui préfigurait celle du tout instantané.

Puis vînt la deuxième grande révolution discursive, celle où « les » médias sociaux ont inventé des formes de discours où pour la toute première fois à l’échelle de l’histoire de l’humanité, nous nous mîmes à parler, fort, haut et souvent, à des gens dont nous étions totalement incapables de déterminer s’ils étaient présents ou absents au moment de l’échange.

Et puis voici la troisième grande révolution discursive, celle de ChatGPT, celle d’un artefact génératif avec lequel nous « conversons », et ce faisant conversons tout à la fois avec les milliers de travailleurs pauvres qui « modèrent » les productions discursives de la bête, mais aussi avec l’ensemble des textes qui ont été produits aussi bien par des individus lambda dans des forums de discussion Reddit ou sur Wikipédia que par des poètes ou des grands auteurs des siècles passés, et enfin avec tout un tas d’autres nous-mêmes et l’archive de leurs conversations qui sont aussi le corpus de ce tonneau des Danaïdes de nos discursivités. Quand nous parlons à ChatGPT nous parlons à l’humanité toute entière, mais il n’est ni certain que nous ayons quelque chose d’intéressant à lui dire, ni même probable qu’elle nous écoute encore.

Revenons maintenant un peu au triptyque que forment les paradigmes de Google, puis de Wikipédia et enfin de ChatGPT et aux problèmes qu’ils soulèvent.

Le problème posé par Google est celui certification de l’attention à l’aune de métriques (algorithmes) de popularité que lui seul maîtrise et détermine, et la main-mise dont il dispose sur une bourse des mots (et donc des idées) sur laquelle là encore il est le seul à être en capacité d’organiser la spéculation (cf le « capitalisme linguistique » définit par Frédéric Kaplan).

Le problème posé par Wikipédia est celui des routines de certification de la production de connaissances avec comme première clé celle de leur vérifiabilité affirmée comme un critère de vérité (plus cela est vérifiable au travers de différentes sources et plus cela est donc « vrai » et tient une place légitime dans l’encyclopédie collaborative).

Quel est le principal problème posé par ChatGPT ? Ils sont en vérité multiples. Le premier d’entre eux est celui de la certification de la confiance conversationnelle. Qui peut (et comment) garantir que les échanges avec ChatGPT sont soit vrais soit à tout le moins vérifiables ?

Le problème de ChatGPT est aussi qu’il se présente et est utilisé comme une encyclopédie alors qu’il n’en partage aucune des conditions définitoires, et qu’il se prétend et est utilisé comme un moteur de recherche alors que là encore c’est tout sauf son coeur de métier.

Le problème de chatGPT c’est également qu’il « interprète » (des connaissances et des informations) avant de nous avoir restitué clairement les sources lui permettant de le faire ; à la différence d’un moteur de recherche qui restitue (des résultats) après avoir interprété (notre requête).

Le problème de ChatGPT, enfin, c’est qu’il assigne pêle-mêle des faits, des opinions, des informations et des connaissances à des stratégies conversationnelles se présentant comme encyclopédiques alors même que le projet encyclopédique, de Diderot et d’Alembert jusqu’à Wikipédia, est précisément d’isoler, de hiérarchiser et d’exclure ce qui relève de l’opinion pour ne garder que ce qui relève d’un consensus définitoire de connaissances vérifiables.

L’autre point qu’il faut prendre en compte pour comprendre l’originalité des révolutions qu’ont amené ces trois biotopes techniques dans notre rapport à l’information et aux connaissances, ce sont les relations qu’ils entretiennent entre eux. Je m’explique. Lorsque Wikipedia arrive trois ans après Google, les deux vont entrer dans une relation trouble qui fait émerger un nouveau couple de puissance. Sur la base initiale de l’application stricte de son algorithme de popularité, Google va rapidement tout faire pour phagocyter les contenus de Wikipédia en choisissant de les afficher quasi-systématiquement en premier résultat de l’essentiel des questions que l’on lui pose, avant de s’apercevoir que faisant cela il perdait en capacité de fixer l’attention de ses utilisateurs (renvoyés à Wikipédia) et de changer de stratégie en affichant non plus simplement le lien vers l’encyclopédie mais une partie significative de son contenu afin de garder ses utilisateurs dans l’écosystème du moteur : il s’agissait de renforcer son propre système attentionnel tout en épuisant le modèle attentionnel concurrent, mais sans y aller en force brute car Google avait parfaitement conscience dès le départ de l’atout que représentait pour lui une telle encyclopédie qu’il pouvait « piller » comme bon lui semblait mais dont il devenait aussi le premier garant de survie et de développement (y compris d’ailleurs en finançant la fondation Wikimedia) et sans laquelle il perdait aussi en confiance attentionnelle. Financeur donc, mais aussi client, prédateur mais aussi garant, longue est l’histoire de l’encyclopédie et du moteur, entre résilience et résistance (titre d’un article déjà vieux de 10 ans).

Il y eut donc la révolution Google, puis la révolution Wikipédia, puis la révolution du « Power Couple » Google et Wikipédia. Et avec désormais l’arrivée de ChatGPT, le Power Couple initial vire au triolisme. Car naturellement ChatGPT inaugure une relation trouble avec la fonction sociale d’un moteur de recherche (qui est de permettre de répondre à tout type de questions), autant qu’avec la nature profonde d’une encyclopédie (qui est de permettre de comprendre le monde).

Si Google apparaît comme une technologie qui est au sens littéral une technologie de concentration (par le monopole institué autant que par l’objectif attentionnel visé), il repose pour autant sur la capacité de la forme antagoniste à celle du bloc monopolistique qu’il incarne et instancie, c’est à dire le rhizome et la puissance de l’itinérance des liens qu’il parcourt pour les ramener au figé de sa page de résultat (Landing Page).

Wikipédia se plie à la même contradiction d’apparence : elle n’est riche que de la diversité des contributeurs et contributrices qui l’alimentent et discutent et modifient en permanence chaque contenu sur le fond comme sur la forme, mais elle n’est puissante que de la capacité qu’elle a d’exister comme entité détachable de tout lien marchand et de tout espace publicitarisable, et à figer des dynamiques de construction de connaissances comme autant de révélations au sens photographique du terme.

Pour le résumer d’une formule, Google affiche des liens qui font connaissance, Wikipédia affiche des connaissances qui font lien. ChatGPT fait conversation autant que conservation de connaissances sans liens et de liens sans connaissances. ChatGPT est une éditorialisation ivre, en permanence déplacée, déséditorialisée et rééditorialisée comme Guattari et Deleuze parlaient de déterritorialisation et de reterritorialisation.

A ce titre, ChatGPT est un agent (conversationnel) de contamination ; il est bâti comme le sont Google et Wikipédia, autour de la figure du palimpseste, c’est à dire de la réécriture permanente. Mais là où le palimpseste de Google se donne à lire dans les liens affichés sur sa page, là où le palimpseste de Wikipédia se donne à lire derrière l’historique de chaque page, celui de ChatGPT est essentiellement inauditable, intraçable, inaccessible, invérifiable, impossible ; il est l’aporie du palimspeste : pleinement évident et parfaitement intraçable. Telle est la force (et le problème majeur) de ChatGPT et des technologies associées : cette contamination inédite de l’ensemble des espaces d’un marché conversationnel, d’une agora politique, et d’une université de tous les savoirs.

A ce jour, ChatGPT demeure la 1ère interface conversationnelle capable de mobiliser à la fois la puissance encyclopédique de Wikipédia et la puissance attentionnelle de Google. Il le fait au prix (d’ailleurs littéralement de plus en plus élevé) de différents vertiges et autres hallucinations. Si, comme Balzac l’écrivait, « L’homme est un bouffon qui danse sur des précipices« , alors ChatGPT est aujourd’hui sa slackline, et si chacun peut temporairement s’émerveiller d’un moment suspendu ou d’une perspective nouvelle, nous ne sommes pas toutes et tous, loin s’en faut, préparés à l’exercice de ce funambulisme d’un nouveau genre, ni aux chutes qu’il augure.

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  • Le boeuf de Durham, le canard de Vaucanson, et Macron qui fait le con (et le sommet sur l’IA).
    Jusqu’à la nausée nos espaces médiatiques vont être saturés d’échos de ces deux jours où la France accueille le sommet mondial de l’IA. Avec quelques signaux faibles intéressants : le contre-sommet de l’IA lancé simultanément par le philosophe Eric Sadin, et des initiatives fédérées comme celle de « Hiatus » qui réunit des acteurs du libre et des militants des libertés numériques. Et puis Mardi soir la diffusion du documentaire « Les sacrifiés de l’IA » de Henri Poulain sur France 2 (avec Antoni
     

Le boeuf de Durham, le canard de Vaucanson, et Macron qui fait le con (et le sommet sur l’IA).

11 février 2025 à 05:41

Jusqu’à la nausée nos espaces médiatiques vont être saturés d’échos de ces deux jours où la France accueille le sommet mondial de l’IA. Avec quelques signaux faibles intéressants : le contre-sommet de l’IA lancé simultanément par le philosophe Eric Sadin, et des initiatives fédérées comme celle de « Hiatus » qui réunit des acteurs du libre et des militants des libertés numériques. Et puis Mardi soir la diffusion du documentaire « Les sacrifiés de l’IA » de Henri Poulain sur France 2 (avec Antonio Casilli à la manoeuvre en conseiller scientifique).

Et Macron qui fait le con.

Alors voilà, un sommet de l’IA poussé par le président de la Start-Up nation qui s’est vautrée et qui tente d’être le président de l’IA nation qui va se lever. Et qui se fend d’un post totalement lunaire sur son compte X, dans lequel il met en scène des Deep Fakes de sa propre image et de sa propre voix pour dire d’abord « Bien joué » (sic) et expliquer que ça l’a même fait rire, puis pour rappeler « l’importance de ce sommet de l’IA » (dans lequel on ne va donc pas faire que golri), avant de rediffuser un Deep Fake de lui en MacGyver et de conclure « Ok, là c’est bien moi« .

« Bien joué »

Et là bon bah comment te dire Manu. Mettre en scène ses propres Deep Fake dans un message qui semble valider l’importance d’être en alerte sur ces technologies de propagande mais en les présentant comme essentiellement comiques (« ça m’a fait rire« ) et en se présentant comme battu (« bien joué« ), puis conclure en validant la performativité d’un mensonge (« Ok là c’est bien moi« ), le tout depuis son compte officiel à 10 millions d’abonnés, non seulement ça invalide totalement le très court passage du milieu (20 secondes sur les 55 secondes du post) sur « venez au sommet de l’IA c’est important et ça va changer la santé, l’énergie, la vie (…) », et accessoirement ça éparpille façon puzzle le travail patient de l’ensemble du monde académique, scolaire et universitaire, et d’une partie du monde médiatique, qui s’échine à démontrer l’urgence de réfléchir à de nouvelles heuristiques de preuve.

La dernière fois qu’il était apparu sur un média social c’était sur TikTok et pour rétablir le glaive de la justice sur un sujet Ô combien régalien (non) en réaction à un influenceur qui se plaignait d’avoir reçu une amende pour avoir réglé au péage avec son téléphone. Et là pour annoncer son sommet de l’IA et alors que l’ensemble de la chaîne de valeur informationnelle (et donc culturelle) est en train d’être éparpillée façon puzzle par ces artefacts génératifs et les puissances qui les possèdent et les manipulent, le type se fend d’un post en mode « c’est quand même bien rigolo tout ça ». On a juste envie de lui dire « Chaton, sois gentil, ouvre un Whatsapp avec ta famille, et fais-toi plaisir pour y partager tes délires kikoulol mais bordel de merde lâche la rampe des espaces publics dans lesquels tu touches 10 millions de personnes en tant que président de la république. »

Dans un siècle ou deux les historiens qui se pencheront sur notre époque auront toujours du mal à comprendre comment le président d’un BDE d’école de commerce a pu par deux fois être élu à la présidence de la république rien qu’en filmant ses oraux aux épreuves du cours de Marketing de 1ère année de l’ESSEC.

Revenons à ce sommet de l’IA.

Un sommet dans lequel les acteurs du domaine vont faire des annonces (Truc.AI va sortit un tout nouveau modèle encore plus powerful et green, Machin.AI va lancer un giga centre de données à Trifouillis les Oies, Bidule.AI va révolutionner le secteur des services de telle ou telle niche de consommation). Un sommet dans lequel les politiques vont faire des annonces (Machin va annoncer un « grand plan de l’IA », Truc va décrire comment dans toutes les administrations on va faire de l’IA et même que ça va tout disrupter, Bidule va rappeler que quand même ici c’est la France et pas le Far-West et que la French Rectal Touch va conserver ses valeurs sauf si vraiment on la regarde avec des doigts emplis de vaseline). Le tout va se terminer par quelques plus ou moins gros contrats, une pluie d’argent magique, une foule de communiqués de presse oscillant entre le laxatif et le laudatif, l’annonce d’un grand plan de formation (préempté par des acteurs essentiellement privés des « EdTech ») et bien sûr une charte (qui ne sera pas respectée), un calendrier (qui ne sera pas tenu), et une feuille de route pensée comme un argument auto-suffisant pour éviter les sorties de route. On va bien sûr parler de l’impact écologique de ces technologies en expliquant qu’on fait confiance aux acteurs de ces technologies pour réduire leur impact écologique (donc en vrai on ne va pas parler d’écologie). Et pour le reste et les questions (notamment) liées aux problématiques de surveillance, la dernière enquête de Disclose atteste de l’Open Bar validé par Matignon en lien avec l’Elysée dans le cadre de l’IA Act. Voilà. Ce passage a été écrit samedi 9 février (la preuve) et vous voyez déjà ce mardi 11 Février qu’à peu près l’ensemble de ce qui y est décrit est advenu. Magie 🙂

Le canard de Vaucanson.

Dans l’histoire des techniques de l’automatisation il est au moins deux grands exemples qui ont toujours valeur d’analogie. Le premier de ces exemples est relativement connu et je vous en ai déjà souvent parlé ici, il s’agit du Turc mécanique (1770), cet automate supposé jouer aux échecs alors qu’en fait bah non il y avait quelqu’un de caché à l’intérieur. Amazon reprit d’ailleurs avec son habituel cynisme cette histoire pour en faire « Amazon mechanical Turk« , l’une des premières plateformes numérique d’exploitation des travailleurs pauvres de la galaxie connue (mais eux ils parlent de « crowdsourcing »). Le symptôme ou syndrome du Turc mécanique est devenu une sorte de constante des grands messes technologiques (dernier épisode en date, les robots humanoïdes autonomes de Musk, mais on pourrait aussi mentionner la vidéo bidonnée du lancement de l’IA Gemini chez Google et plein d’autres) tout autant qu’un puissant facteur d’explication et d’explicitation des mécanismes de dissimulation et d’exploitation qui traversent la sociologie du numérique (et dont l’un des points culminants est l’ouvrage « En attendant les robots » d’Antonio Casilli).

Et l’autre grand exemple, un peu moins connu du grand public me semble-t-il, c’est le canard de Vaucanson, également connu sous le nom de canard défécateur.

(Source BNF)

Précédant de quelques dizaines d’années le Turc mécanique, ce canard automate est présenté au public aux alentours de 1739 et il sera décrit ainsi dans l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert :

 » Il boit, barbote dans l’eau, croasse (sic) comme le canard naturel […], il allonge son cou pour aller prendre du grain dans la main, il l’avale, le digère, et le rend par les voies ordinaires tout digéré ; tous les gestes d’un canard qui avale avec précipitation, et qui redouble de vitesse dans le mouvement de son gosier, pour faire passer son manger jusque dans l’estomac, y sont copiés d’après nature : l’aliment y est digéré comme dans les vrais animaux, par dissolution, et non par trituration ; la matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie. »

 

Un canard automate qui fait caca. L’allitération est belle, la métaphore l’est également. Et un canard automate qui digère « par dissolution et non par trituration. » C’est à dire qui reproduit non pas mécaniquement mais chimiquement le processus de digestion, afin d’être au plus près (en tout cas pour l’époque) des connaissances biologiques sur ce sujet.

Prenez maintenant les deux, le canard défécateur et le Turc mécanique, et vous avez un spectre presque complet des questions soulevées par cet ensemble de technologies : automatisation, imitation, dissimulation, reproduction. Un ensemble de technologies (« l’intelligence artificielle ») qui singent aujourd’hui la réflexion à peu près dans les mêmes proportions et avec la même vraisemblance que le canard de Vaucanson singeait la digestion, et qui surtout, dans la version grand public qui constitue aujourd’hui l’essentiel de leur dynamique, nous noient littéralement sous des flots de merde (voir à ce sujet les travaux de Cory Doctorrow sur l’emmerdification – enshittification – ou plus immodestement les miens sur l’avènement d’un web synthétique).

Et écrire cela n’est pas nier l’immensité des progrès et des promesses de ces technologies dans des secteurs comme celui de la santé (médecine, biologie, etc.) mais simplement rappeler qu’elles sont aujourd’hui essentiellement opérantes comme autant de technologies de gestion (management) au service d’intérêts économiques capitalistiques et principalement spéculatifs visant à optimiser des rentes existantes ou à en créer de nouvelles. Je vous invite d’ailleurs à lire le remarquable ouvrage de Pablo Jensen, « Deep Earnings », pour comprendre le lien épistémologique très fort entre l’invention du néolibéralisme et celle des réseaux de neurones. Si le sommet de l’IA se résumait à la lecture publique de cet ouvrage, alors au moins aurait-il servi à autre chose qu’à un immense satisfecit.

[Incise] Il faut toujours penser « l’iA » avec un pas de côté. Par exemple à la très présente et très pénible bullshit question du « grand remplacement par l’IA » qui peuple n’importe quel sujet journalistique grand public (« Mais quels métiers l’IA va-t-elle remplacer ? » et de lister tout à trac les radiologues, les secrétaires, les avocats, les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d’orientation, etc.), posons-nous plutôt la question, simple, de savoir qui veut, ou qui a intérêt à remplacer les radiologues, les secrétaires, les avocats, les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d’orientation, etc. Et vous verrez que bizarrement les enjeux nous apparaîtront beaucoup plus clairement. [/incise]

On a surtout besoin d’un sommet épistémologique.

Pour comprendre, toujours de manière fine, ce qui est à l’oeuvre derrière ces sommets et annonces autour de l’intelligence artificielle (en France mais partout dans le monde), je vous invite très vivement à lire cet article là encore remarquable (et remarquablement synthétique) de Jacques Haiech, disponible en accès ouvert : « Parcourir l’histoire de l’intelligence artificielle, pour mieux la définir et la comprendre. » Je vous en livre quelques extraits.

[les conférences Macy] ont permis d’acter une fracture entre deux communautés : celle qui veut simuler les processus cognitifs, en utilisant des machines digitales, et celle qui veut comprendre ces processus, en prenant en compte les caractéristiques émotionnelles et sociales. Jean-Pierre Dupuy (ingénieur et philosophe français) a analysé le rôle de ces conférences dans la naissance des sciences cognitives. (…)

Le terme « Intelligence artificielle » a été choisi en juillet 1956 par John McCarthy, pour ne pas faire allégeance à la « cybernétique » et à son chef de file, Norbert Wiener. Ce dernier va se rapprocher du « ratio club », un club anglais fondé par John Bates, qui réunira ses membres de 1949 à 1958, et où l’on trouve Ross Ashby (psychiatre-ingénieur anglais venu très tôt à la cybernétique) et, après la première réunion, Alan Turing. Un nouveau domaine de recherche ayant pour objet la simulation et la compréhension des processus cognitifs est, à cette époque, en train de naître. On assiste alors à une bataille sémantique, porté par les ego de chacun, et la création de deux communautés distinctes (l’intelligence artificielle qui a ses racines plutôt américaines et la cybernétique/systémique qui a plutôt ses racines en Europe). Ces deux communautés sont cependant en interaction permanente, mais avec des niveaux de financements qui varient dans le temps. Pour l’intelligence artificielle, on parlera d’une succession de périodes hivernales (hivers de l’IA), dans les moments où elle ne sera pas ou peu financée par les institutions aux États-Unis et en Europe.

La cybernétique, quant à elle, est un domaine qui est lié au concept d’homéostasie, cher à Claude Bernard (qu’il propose en 1865 dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale) et que l’on va retrouver dans la théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertanlanffy (en 1968). (…)

Dans les années 1960, on assiste à la convergence de quatre sous-domaines :

1. la cybernétique, avec son aspect robotique et automate (Norbert Wiener et John von Newman), qui est focalisée sur le rétrocontrôle (feedback) des structures vivantes (de la cellule jusqu’aux sociétés). Le vivant apparaît comme stable face aux agressions non programmables de l’environnement. On retrouvera ces paradigmes dans les travaux de Francisco Varella et de son mentor Umberto Maturana et, en France, ceux d’Henri Atlan (qui fut influencé par les travaux d’Heinz von Foerster, le rédacteur en chef des conférences de Macy) ;

2. la théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertalanffy (influencé par les travaux de Ross Ashby, cité plus avant), qui sera à l’origine de la biologie des systèmes. Tout système vivant est constitué d’éléments qui interagissent entre eux et ce sont les différents modes d’interaction qui font émerger des comportements et des structures complexes. On y associe l’aphorisme selon lequel le Tout est supérieur fonctionnellement à la somme de ses éléments. On y perçoit aussi l’importance des flux d’information au-delà des flux de matière et d’énergie, et l’importance de l’émergence de la complexité par itération de lois simples : la fractalisation du vivant. Edgar Morin, lorsqu’il organise avec Jacques Monod et Massimo Piatelli-Palmarini le colloque de Royaumont en septembre 1972 sur l’unité de l’homme, va déboucher sur le concept de pensée complexe qu’il a emprunté à Ross Ashby ;

3. l’intelligence artificielle dans sa phase d’ingénierie qui, partant de l’analogie entre cerveau et ordinateur digital, va permettre de construire les machines, les langages et les modes de représentation de données, pour fabriquer des dispositifs capables de jouer mieux ou aussi bien qu’un être humain (théorie des jeux, recherche opérationnelle) ou de démontrer des théorèmes mieux ou aussi bien qu’un mathématicien (raisonnement symbolique) ;

4. les méthodes de classification, capables d’annoter des groupes d’objets à partir d’un langage de description prédéfini, ou capables de définir le meilleur langage de description, pour obtenir la meilleure annotation souhaitée. Dans le premier cas, on a affaire à une classification non supervisée et dans l’autre cas, à une classification supervisée. Les méthodes utilisées s’appuient sur les statistiques descriptives (avec les travaux de Jean-Pierre Benzecri, un mathématicien et statisticien français spécialiste de l’analyse de données), jusqu’aux réseaux neuronaux monocouches et multicouches, en pointe aujourd’hui avec les travaux de Yan LeCun sur le deep learning, en passant par les outils de statistiques peu enseignés, comme les inférences bayésiennes.

Ces différents sous-domaines ont induit la création de communautés avec leurs lots de jargons, de conférences et de journaux, et leurs leaders majeurs d’opinion. Peu ou pas de fertilisation croisée, et peu ou pas d’enseignements permettant d’avoir une vision globale et comparative de ces différentes positions et méthodes.

 

Et voilà. « L’intelligence artificielle » est riche de l’ensemble de cet héritage et de ces affrontements égotiques autant qu’épistémologiques et techniques. Et l’on ne comprend et ne comprendra rien aux enjeux de l’intelligence artificielle dans nos sociétés si l’on n’est pas capable de retrouver, de questionner et de mobiliser ces héritages et ces affiliations.

Et maintenant, les vaches rectangle 🙂

Le boeuf (ou taureau) de Durham (et les vaches rectangle).

J’avoue être tombé là-dessus totalement par hasard et c’est une histoire dont je n’avais encore jamais entendu parler. Le boeuf (ou taureau) de Durham c’est donc ceci :

(Durham Ox. Wikipedia)

Et son histoire vous est (entre autres) racontée dans cet article et dans celui-ci, d’où je puise les illustrations suivantes, car oui le boeuf de Durham avait aussi plein de copains et de copines : les vaches rectangle et les moutons chelous. L’histoire donc d’un boeuf tellement gros et gras qu’il gagne un concours agricole, devient une légende, et finit par influencer tout une série de peintures et de représentations.

 

Et là je vous entends me dire : « Heu … mais c’est quoi le rapport avec l’IA ? ». Vous ne voyez pas ? Vraiment ? Dès que j’ai vu ces peintures à la fois voulues comme hyper-réalistes et naturalistes mais tout aussi délibérément irréalistes je me suis immédiatement souvenu de mes exercices de génération d’image via Midjourney ou d’autres artefacts génératifs (que je vous raconte dans ce remarquable livre ;-).

L’histoire de ce boeuf de Durham et des représentations animalières associées (ci-dessus mais il en existe plein d’autres), l’histoire de ces peintures du XIXème siècle, c’est celle de représentations étonnamment géométriques et exagérées que de riches propriétaires terriens commandaient pour se prévaloir de vendre et de posséder, à l’image du boeuf de Durham donc, des animaux « plus gros et plus gras que jamais » et s’afficher fièrement auprès d’eux. Qué lo apélorio : la peinture d’élevage.

 

« Le début du XIXe siècle a été l’apogée de la peinture d’animaux d’élevage. Les sujets étaient souvent des chevaux de course, peints en lignes fines dénotant leur vitesse et leur grâce. Mais pour les animaux de ferme, la corpulence était essentielle. Dans les peintures, la vache, le mouton et les cochons sont massifs, mais curieusement soutenus par seulement quatre pattes grêles. Parfois, leur propriétaire est également représenté, regardant fièrement leur création. D’autres fois, l’animal se tient seul, apparemment prêt à dévorer un village voisin. Ce style simple est souvent qualifié d’art rustique ou « naïf », même si les sujets étaient des animaux appartenant à une élite riche. Les images qui en résultaient étaient à la fois publicitaires et spectaculaires. » Anne Ewbank.

Et plus loin :

« L’historienne B. Litvo note également que les fermiers de la noblesse utilisaient le patriotisme pour justifier les compétitions et l’autopromotion. Si les élites pouvaient élever et nourrir des vaches plus grosses et plus grasses, les fermiers les plus pauvres pourraient éventuellement en être propriétaires. Avec plus de viande à vendre, les communautés rurales seraient plus stables financièrement. La sécurité nationale du pays en bénéficierait, selon l’argument avancé. La population britannique augmentait rapidement et, en raison de la perspective de guerres fréquentes, il était impératif de disposer d’un approvisionnement alimentaire sûr en animaux gras . L’« amélioration » progressa rapidement. Le poids moyen des vaches britanniques augmenta d’un tiers entre 1710 et 1795. (…)

« Les peintures et les gravures commerciales commandées étaient souvent accompagnées d’informations telles que les mensurations de l’animal et les efforts d’élevage du propriétaire. Selon le professeur d’études animales Ron Broglio, les portraits étaient souvent exagérés pour mettre en valeur la forme idéalisée de l’animal, qui consistait généralement à « [fournir] un peu plus de graisse dans les zones cruciales ». Pour les cochons, l’idéal était une forme de ballon de football américain. Les vaches étaient rectangulaires et les moutons avaient tendance à être oblongs. (…)

En plus de rendre célèbres les riches fermiers, les peintures et gravures animalières avaient une utilité pratique. Les éleveurs de tout le pays pouvaient utiliser l’image d’un animal spécifique comme modèle pour leur propre troupeau, car le bétail qui correspondait aux idéaux de beauté valait beaucoup plus cher. » Anne Ewbank.

 

Ce qui m’a frappé à la découverte de l’histoire du boeuf de Durham (et de ses copines les vaches rectangles et les moutons oblongs), c’est l’effet d’amorçage stéréotypique qui me semble par bien des points semblable à celui que nous observons aujourd’hui avec les artefacts génératifs dopés à l’IA. Ce qui nous est présenté par ces modèles, par ces « larges modèles de langage », ce sont aussi des vaches rectangle modernes. Des représentations de l’humanité qui insistent sur le « gras » d’une irréalité trouble jusqu’à distendre totalement notre perception de la réalité. Cette sorte d’inflation (je parlais dans un ancien article de capitalisme sémiotique) dans laquelle il s’agit avant tout, pour ces modèles et les sociétés qui les pilotent et les administrent de fabriquer des boeufs de Durham à la chaîne. De s’assurer de la dimension toujours consubstantiellement « publicitaire et spectaculaire » de la capacité même de génération et de ce qu’elle produit comme représentations.

Lorsque nous regardons aujourd’hui le boeuf de Durham et ses copines les vaches rectangle, nous comprenons ce pour quoi est faite cette représentation, les intérêts qu’elle sert et les ressorts bourgeois, capitalistes et ostentatoires qui la précèdent. Nous avons aujourd’hui une lecture politique de ces peintures, de ces représentations. C’est cette lecture politique qui nous a tant fait défaut lorsque, comme probablement quelques primo-spectateurs de ces peintures au XIXème siècle, nous fûmes et sommes encore confrontés aux mécaniques des artefacts génératifs de texte, d’image, de vidéo ou de toute autre chose. Nous peinons à en imposer une lecture politique alors que ces représentations ne servent que des intérêts économiques parfaitement délimités. Ce que parmi d’autres (mais bien mieux que d’autres) Kate Crawford soulignait dans son « Atlas de l’Intelligence Artificielle » :

L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. (…) Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… (…) Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés.

 

(presque) Toute l’histoire contemporaine des artefacts génératifs et de l’intelligence artificielle est là dedans, mais également des questions de santé publique tournant autour de l’essor de formes neuves de dysmorphophobie à force d’usage de plateformes fabriquant ou jouant à dessein sur notre volonté de devenir des boeufs de Durham ou des vaches rectangle modernes (j’englobe ici la question de la sur-représentation de certains corps et de l’invisibilisation d’autres, mais aussi l’usage des différents filtres de TikTok à Snapchat en passant par Instagram, et bien entendu l’ensemble des relais médiatiques de ces perceptions « publicitaires et spectaculaires« . Il n’y pas grande différence entre les vaches rectangle, les moutons oblongs du XIXème siècle et les « hallucinations » visuelles encadrées de nos modèles contemporains d’IA au XXIème siècle.

« Les vaches grasses, les porcs massifs et les moutons obèses étaient prisés comme preuve de la réussite de leurs propriétaires dans la sélection des races en fonction de leur taille et de leur poids. Les fermiers nobles utilisaient la sélection sélective pour créer du bétail lourd et à croissance rapide. Parallèlement à la sélection, de nouvelles pratiques agricoles et alimentaires ont également produit des animaux plus gros. Les fermiers riches participaient à des concours agricoles et lisaient de nouvelles recherches. On les appelait « améliorateurs », car ils essayaient d’améliorer les races animales existantes. Des méthodes telles que nourrir les vaches avec des tourteaux et des navets pour un engraissement final avant l’abattage se sont généralisées. Même le prince Albert, époux de la reine Victoria, est devenu un améliorateur, en exhibant ses porcs et ses bovins primés. » Anne Ewbank.

 

Du canard défécateur de Vaucanson au boeuf de Durham et aux vaches rectangle, on croise énormément « d’améliorateurs » dans la grande galaxie néolibérale de l’IA (dont une bonne partie est représentée au sommet de l’IA). Toute métaphore a bien sûr ses limites interprétatives et il ne s’agit pas, heureusement, de littéralement nous mettre en situation d’être gavés par quelques riches fermiers investisseurs qui auraient pour seul horizon de produire des représentations suffisamment altérées de la réalité pour qu’elles satisfassent à leurs intérêts propres de publicitarisation et de spectacularisation. A moins que … attendez … Bon sang mais c’est bien sûr 😉

 

One More Thing.

Lorsque ces perceptions distendues de la réalité finissent par s’imposer comme d’authentiques formes de réalisable, alors nous entrons dans ce que Grégory Chatonsky nomme un espace latent et dans les logiques de « chiralité ».

« L’émergence des technologies d’intelligence artificielle a donné naissance à un concept fondamental qui transforme notre compréhension de la vérité : l’espace latent. Ce concept, qui mérite d’être défini avec précision, désigne un système mathématique complexe où les informations ne sont plus stockées sous forme de données discrètes (comme des fichiers constitués de 0 et de 1), mais comme des distributions statistiques continues. Plus concrètement, l’espace latent est une représentation multidimensionnelle où chaque dimension correspond à une caractéristique abstraite que l’intelligence artificielle a apprise à partir des données d’entraînement. (…) Or cet espace latent, fruit de la théorie des jeux et des espaces bayésiens où chacun parie sur le pari de l’autre transforme radicalement la relation entre discours, vérité et réalité. En effet, alors que la révolution industrielle avec introduit une reproductibilité technique des indices ou des traces de la réalité, telle que l’empreinte d’une lumière sur une surface photosensible, les espaces latents sont des expressions des indices passés. Ainsi, un espace latent peut non seulement reconnaître un oiseau qu’il n’a jamais vu, qui ne fait pas partie de sa base d’entraînement, s’il ressemble bien à un oiseau, mais il peut aussi générer un oiseau inexistant et crédible ouvrant le précipice du simulacre dans la réalité. (…) Un espace latent, pour produire un résultat crédible, doit être maintenu dans un savant et juste équilibre entre l’apprentissage et le bruit. D’un côté, il ne sait que reproduire le déjà appris, de l’autre il ne génère que de l’informe. Mais en ayant les deux, on peut créer du reconnaissable inexistant, bref automatiser et industrialiser la représentation mimétique. Nous dépassons non seulement l’empreinte du photoréalisme, mais encore la modélisation hypothético-déductive de la simulation informatique à laquelle nous ont habitués les effets spéciaux, la réalité virtuelle et les jeux vidéo. Cette conception de l’espace latent a des implications profondes sur notre compréhension de la réalité et de la vérité. »

 

Le concept d’espace latent est éclairant à plus d’un titre. Et la « chiralité » (en gros on objet ou un système qui n’est pas superposable à son image dans un miroir) l’est tout autant pour penser les logiques et les dynamiques de l’IA et de l’ensemble des évolutions numériques actuelles. Je vous en reparlerai probablement dans un autre article, mais d’ici là précipitez-vous pour lire celui de Grégory Chatonsky sur AOC.

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