OUI l’espionnage existe : Les centres de sécurité et des télécommunications (CST).
Tout récemment, lorsque Paul St-Pierre Plamondon évoque la possibilité que le Parti québécois soit espionné par le gouvernement fédéral, certains y voient une paranoïa souverainiste. Pourtant, l’histoire prouve que ses craintes ne sont pas infondées. Les Centres de sécurité et des télécommunications (CST), créés pendant la Seconde Guerre mondiale, ont évolué pour devenir un outil clé de la surveillance mondiale, notamment via le réseau Échelon. Ce système, révélé au grand public en 1988 par le journaliste Duncan Campbell, permet aux pays alliés (Canada, États-Unis, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande) d’intercepter et analyser les communications privées et publiques à l’échelle planétaire. Si le Canada a longtemps nié son implication, les lois antiterroristes de 2001 ont légitimé ces pratiques. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si l’espionnage existe, mais qui est surveillé, et dans quel but.
Bref survol
Les centres de sécurité et des télécommunications (CST) sont apparus lors de la seconde guerre mondiale et étaient sous le contrôle de l’armée. Ils sont importants à définir pour comprendre en quoi s’inscrivent les enjeux de sécurité nationale à l’ère numérique considérant qu’ils sont un acteur clé. En effet, à l’origine les CST avaient pour mission de protéger les pays alliés (Canada, États-Unis, Angleterre, Nouvelle-Zélande, Australie) pour « assurer que les communications émises par les pays alliées sont chiffrées (cryptées) correctement pour ne pas être lues pas les pays ‘ennemis’ et que l’on puisse intercepter et déchiffrer (décrypter) (SIGINT), si nécessaire, les renseignements émis par les pays ‘ennemis’. » (Beauchesne, 2022, p.3). En structurant initialement les CST sous contrôle militaire, ils sont restés, par le fait même et jusqu’en 1988, invisibles pour les citoyens ordinaires. Le traité UKUSA en 1946 créa une collaboration par l’échange des données et une hiérarchisation entre les pays alliés quant à la place qu’ils occupent au sein des CST. Le traité USUKA permit alors d’établir, avec un plus grand nombre d’acteurs, un réseau mondial d’interception des communications privées et publiques, soit le réseau Échelon. Par ailleurs, même si les pays membres ont pour tâche de collecter de l’information (captation des messages, etc.), seuls les États-Unis et l’Angleterre ont la capacité de traiter et d’analyser les données stockées. Par ailleurs, il faut également souligner que le que le réseau Échelon se situe au sein du quartier général de la NSA américaine (National Security Agency) qui « possède une puissance technologique inégalée » (Beauchesne, 2022, p.4).
Ce n’est qu’en 1988, quand le journaliste écossais Duncan Campbell révèle au grand jour le réseau Échelon que « Plusieurs pays, dont le Canada, leur donneront un mandat en bonne et due forme dans le cadre des lois antiterroristes en 2001. » (Beauchesne, 2022, p.4). Avec la fin de la deuxième guerre mondiale, le mandat des CST a considérablement évolué pour prendre en considération les contextes socio-économiques et politiques changeants. On peut noter quatre périodes: la première (années 50-60) pour surveiller le bloc soviétique, la deuxième (années 70) pour contrôler des cibles internes (comme les mouvements nationalistes du Québec), la troisième (années 80-90) pour se battre contre le terrorisme international mais aussi pour défendre la sécurité économique des intérêts américains, la quatrième (années 2000) pour lutter contre la cyberguerre qui menace la sécurité nationale des États. Comme l’explique Beauchesne : « En lien avec cette priorité et les développements technologiques, c’est à cette époque également que les pays vont commencer à utiliser leur CST pour assurer la cybersécurité de leurs institutions gouvernementales, des universités (innovation technologique), des secteurs stratégiques (énergie, etc.) et des grandes industries. » (2022, p.5). Paul St-Pierre Plamondon n’est pas un complotiste. Il est un réaliste : l’espionnage existe, et le Québec, en tant que nation distincte avec des ambitions souverainistes, est une cible plausible.
RÔLE ET ÉVOLUTION DU MANDAT DES CENTRES DE SÉCURITÉ ET DES TÉLÉCOMMUNICATIONS (CST)
| Contexte : | Objectif(s) : | Acteurs : | Combat : | Structure : | Rôle des parties : |
| Seconde guerre mondiale | Crypter et décrypter les messages pour assurer la sécurité des pays alliés durant la guerre. | États-Unis Angleterre Canada Australie Nouvelle-Zélande | Gagner la guerre et pour la liberté de la démocratie | Structure militaire sous le secret | Collecter les données militaires et traitement des données militaires (tous les pays) |
| Guerre froide 1950-1960 (Élément déclencheur : Traité UKUSA en 1946) | Apparition du réseau Échelon qui permet l’interception des communications privées et publiques de tous les pays. | États-Unis Angleterre Canada Australie Nouvelle-Zélande Allemagne Norvège Turquie Etc. | Combattre le bloc soviétique et le surveiller. | Structure militaire sous le secret Quartier général du réseau Échelon : NSA américaine | Collecter les données privées et publiques et traitement des données par É.-U. et Angleterre |
| 1970’s | Interception des communications privées et publiques de tous les pays. | États-Unis Angleterre Canada Australie Nouvelle-Zélande Allemagne Norvège Turquie Etc. | Combattre le bloc soviétique et le surveiller. Surveiller les cibles internes des pays alliés | Structure militaire sous le secret Quartier général du réseau Échelon : NSA américaine | Collecter les données privées et publiques. Traitement des données par É.-U. et Angleterre |
| 1980’s : Contexte de paix relatif. Début de néolibéralisme et fin de l’État-providence. Début du « War on Drugs » aux États-Unis. | Interception des communications privées et publiques de tous les pays. | États-Unis Angleterre Canada Australie Nouvelle-Zélande Allemagne Norvège Turquie Etc. | Surveiller les cibles internes du pays Combattre le terrorisme international ainsi que le trafic d’armes. Espionnage des É.-U. à l’ensemble des pays alliés selon leurs besoins. | Structure militaire sous le secret Quartier général du réseau Échelon : NSA américaine | Collecter les données privées et publiques. Monopole des États-Unis dans le traitement et le stockage des données. Début des tensions entre les pays membres du réseau Échelon. |
| 1990’s : Rivalités économiques entre les pays industrialisés. | Sécuriser les secteurs économiques et industriels. Chaque pays développe leur CST pour assumer leur cybersécurité. | États-Unis Angleterre Canada Australie Nouvelle-Zélande Allemagne Norvège Turquie Etc. | Protéger le modèle économico-politique des pays démocratique. Espionnage des É.-U. à l’ensemble des pays alliés selon leurs besoins. | Structure militaire sous le secret Quartier général du réseau Échelon : NSA américaine | Collecter les données privées et publiques.Monopole des États-Unis dans le traitement et le stockage des données. Tension des pays membres avec la NSA américaine. |
| 2000’s : Lutte au terrorisme et cyberguerre et cybersécurité | Interception des communications privées et publiques de tous les pays. Sécuriser les secteurs économiques, industriels et militaire. | États-Unis Angleterre Canada Australie Nouvelle-Zélande Allemagne Norvège Turquie Etc. | Combattre le terrorisme international Combattre les intrusions informatiques de pays ‘ennemis’ ou ‘ennemis’ à l’interne Espionnage des É.-U. à l’ensemble des pays alliés selon leurs besoins. | Les CST reçoivent un mandat officiel suite aux nouvelles lois antiterroristes. Quartier général du réseau Échelon : NSA américaine | Collecter les données privées et publiques.Monopole des États-Unis dans le traitement et le stockage des données. Tension des pays membres avec la NSA américaine. |
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