Changement de culture: La case qui cache la nappe
Lorsque j’ai quitté Rimouski pour Montréal pour mes études universitaires, j’oubliais de laisser entre mes rendez-vous un temps de déplacement. En métro et en autobus, environ quarante-cinq minutes. J’ai été choquée de constater qu’à Rimouski, comme des coqs en pâte, on s’est habitués à pouvoir se rendre partout en dix minutes.
En lisant l’essai Terre et liberté d’Aurélien Berlan1, j’ai vu un lien entre la fixation collective sur le stationnement et l’idée que ce philosophe critique, soit la liberté conçue comme désir de délivrance. Dans cette vision, qu’on partage forcément en baignant dans le néolibéralisme, on est libres parce qu’on peut se décharger sur d’autres personnes de choses qui nous pèsent. On se véhicule en char, symbole « de la délivrance que [la société industrielle] permet2 », sans la charge mentale de prévoir nos trajets en transport collectif, mais surtout, on refile à d’autres (automobilistes ou non) la nuisance à la santé publique que cause notre char (GES, particules fines, pollution sonore, sans compter les 93 piétons et cyclistes tués sur les routes du Québec en 20243). Quand on arrive à destination, on veut pouvoir entreposer4 notre bébelle à 15 000 $ par an5 tout près d’où on va, même si notre choix, additionné à ceux des autres, gâche l’expérience de la ville à tous. Car la nappe de stationnements du Carrefour, c’est déprimant – et dangereux – à traverser, comme le font les Est-Rimouskois qui vont prendre le Citébus.
Je ne suis pas automobiliste, mais je n’échappe pas à l’accélération technique, au productivisme ni à la logique d’accumulation capitaliste qui font croire qu’on peut toujours ajouter une activité quand on a « gagné » du temps ailleurs, me frustrant par ailleurs de ne jamais pouvoir « tout faire » et d’être pressée. On a besoin d’une autre perspective du temps pour sauver notre santé mentale, physique, communautaire. L’usage du transport collectif l’amène : on prend conscience que notre temps ne vaut pas plus que celui des autres, que la frustration (ou le compromis) est inhérente à la vie, qu’il existe d’autres gens que soi – pas des armatures d’acier contre lesquelles courser, mais des humains, avec des corps mis en jeu dans l’espace public.
L’obsession du stationnement répond à une vision égocentrique de la liberté qui est en fait peur du manque : on cherche « le confort dans la soumission au système », entretenant notre dépendance à un aménagement à hauteur de voiture et non d’humain, à un réseau routier et à « des grandes organisations étatiques et industrielles6 ». Berlan prône plutôt une émancipation par l’autonomie, entreprise ensemble dans une perspective de subsistance.
On fait quoi?
J’invite les automobilistes à intégrer l’inconfort dans leur vie. Posséder une voiture n’est pas nécessaire en ville. Et mes camarades piétonnes, cyclistes et usagers du transport en commun, continuons la lutte – réclamons plus d’espaces verts, lents, collectifs.
On lit
La Floune dans Godpèle de Gabriel Marcoux-Chabot, roman d’anticipation en orthographe exploratoire : « Ja parlé dé macine q’iavè poure fére anqore plus vite pi anqore mieu toute sa q’onsé fére ojordui […] Ja parlé d’la vi q’alétè plus fasile, d’un sanse, pi an même tan tèlman plu qonpliqé, aqoze q’onsavè pa fabriqé nouzote même toute sa q’onavè bezouin poure qontinué a vive qome q’onétè abitué7. »
1. Éditions La Lenteur, 2021. Il est peu disponible en librairie au Québec, mais j’en possède une copie prêtable (mais soulignée).
2. Berlan, op. cit., p. 120.
3. Stéphane Bordeleau, « 30 % plus de piétons tués sur les routes du Québec en 2024 », Radio-Canada, 22 mai 2025, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2166655/bilan-routier-quebec-2024-pietons-cyclistes
4. Traduction de to store,utilisé dans le balado The War on Cars; Nicolas Bérubé, chroniqueur finance à La Presse, va plus loin (!) en disant qu’il « abandonne [son auto] dans la rue » car son arrondissement le lui permet (« Mon char, mon choix, mes économies », 25 janvier 2026).
5. Pour un VUS neuf, selon Francis Garnier d’Alliance Transit (conférence donnée le 24 janvier 2026 à Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique, Montréal). Une voiture usagée coûterait 9 000 $ par année.
6. Berlan, op. cit., p. 202 et p. 126.
7. La Peuplade, 2025, p. 368.








