La vie s’appelle Richard, de la rue Ouellet.
J’aime le vent quand il fait des fouilles
mon coeur s’emballe
comme un animal
j’aime quand les nuages farfouillent
avec les soucis qui s’baladent en sandales
– Jean-Claude Vannier, La chanson de la pluie
J’aime le hasard. Les objets trouvés.
L’humour et la modestie de l’imprévu. Les petites choses du quotidien qui nous font symboliser, créer des liens, organiser la conjoncture poétique de nos vies.
Parmi ces objets que l’on rencontre, que l’on fréquente et qui nous définissent, les disques et les livres occupent une place particulière. Il faut dire qu’ils sont un peu faits pour ça : nous offrir du sens, de la poésie, des moments d’errance ou de réflexion. En plus, il existe des meubles faits exprès pour les ranger, les classer, pour manager nos affects et nos points de fuite.
L’autre matin, en mettant une galette sur ma platine, je me suis mis à me questionner sur les raisons qui faisaient que je m’entête à acheter des disques tandis que 90 % de mes concitoyens utilisent les plateformes? « Tu achètes même des CD*? », me demande mon jeune voisin. Oui, oui, les petits et les grands.
Car, si elles peuvent sembler issues de quelques anxiétés orwelliennes, ces raisons ne sont pas moins fondamentales que celles qui me poussent à acheter des tomates d’un producteur local ou du café équitable.
Acheter, c’est voter. Streamer, c’est laisser voter, comme je dis.
Ce matin-là, la réflexion a été stimulée par ce disque de Big Audio Dynamite que je posais sur la table tournante, et que j’aurais eu bien peu de chance de retrouver sur Spotify. Résonnait une musique née d’une rencontre temporelle insolite, résultante d’une promenade en brocante enjouée.
Ce qui est encore plus formidable : sur le dos du disque, au stylo, on lit que l’album a été acheté par Richard, de la rue Ouellet, à sa sortie, en 1985. Je me demande alors si c’était un Richard qui avait dansé comme un fou sur ce disque, charmé par les rythmes du hip-hop naissant et des accents de world music ou encore Rich, le punk, remisant l’album marquant la déchéance finale de ses héros des Clash.
Anyway, j’ai eu bien du plaisir à l’écouter, avec la distance. Il y a quand même quelque chose d’assez symptomatique dans notre vision de l’histoire des musiques populaires : bien que Big Audio Dynamite marque la première collaboration d’un duo d’auteurs-compositeurs remarquables depuis le « Only Band That Matters », l’album No. 10, Upping Str. est très peu connu, commenté aujourd’hui.
Pour moi, ce disque se présente comme une apparition du réel. Alors que ma vie connectée ne m’offre que du modélisé, rien de simple, pas de Richard de la rue Ouellet, juste cette folie d’idéal consumériste et de clientélisme poussé à son ridicule absolu par la puissance de l’algorithme et de l’IA; une prise en charge vertigineuse de mes goûts, par espionnage et statistiques, afin de les consensualiser, de les conformer, et surtout de générer des clics et des profits car, plus de honte à le dire, à l’ère numérique, we are only in it for the money.
L’algorithme, c’est le capitalisme qui nous poursuit dans nos goûts, comme un poison dans nos veines, comme le marketing de l’envie qui nous vend à chacun une pomme personnalisée du jardin d’Éden. Finie l’idée du libre choix, tout finit dans le grand canal publicitaire de l’influence et de la visibilité monnayée….
Décidément, ce disque me fait beaucoup trop réfléchir. Je devrais peut-être le donner à quelqu’un de moins angoissé.
Je ne me sens pas très bien. Je décide d’aller fouiner dans les bacs de ma voisine de friperie afin de voir si je ne trouve pas de quoi de plus léger à me mettre dans les oreilles.
Eurêka. En moins de 15 minutes je reviens à la maison avec quelques excitantes découvertes : d’abord, un album de Steve Waring, toujours réjouissant, une copie du « Blues de la poisse », mais encore un étrange opus d’un certain Michel Maurice Fortin. L’album, publié à compte d’auteur en 1979, est toujours dans son « shrink », lequel est savamment déchiré afin de permettre à l’auto-produit de numéroter, au crayon mine svp : 175/500. N’ayant aucunement la fibre du collectionneur (j’ai brisé plusieurs objets qui avaient survécu bien plus que mon âge), je m’empresse de déballer le truc et de lui poser une aiguille. Une entrée en matière audacieuse aux allures de complainte a capella, une bonne voix, une belle maîtrise instrumentale, un côté folk-prog. Je passe un bon moment. Mais, c’est la vie, on ne peut pas tous passer à l’histoire.
Si j’avais voulu trouver celui-là sur Spotify, j’aurais cherché catégorie folklore nordique au patchouli?
*Abréviation de disque compact








