Vue normale

Mourir pour des données, d’accord, mais de mort lente. Ou pourquoi pour la 1ère fois j’ai cédé à une menace de procès.

21 avril 2025 à 13:03

Suite à une mise en demeure d’avocats représentant les intérêts du cabinet dont je dénonçais les agissements dans un article, mise en demeure m’enjoignant de supprimer la totalité de cet article avant le 22 Avril, je fais le choix de m’y plier et de le retirer de la publication. Vous trouverez donc ci-dessous des éléments d’explication détaillés sur la justification de cette décision.

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Voila plus de 20 ans que je tiens ce blog en mon seul nom et sous ma seule responsabilité éditoriale. Près de 3000 articles (une moyenne de douze par mois), avec beaucoup d’articles d’analyses, pas mal d’articles d’opinions, et quelques bons coups de gueule à valeur essentiellement cathartique (pour moi en tout cas).

En 20 ans je n’ai été menacé de procédure juridique qu’à 3 reprises.

La première fois c’était en 2015, lorsque j’avais diffusé le journal d’Anne Frank, dans sa version originale, à date de son entrée dans le domaine public. Les avocats du fonds Anne Frank m’avaient alors menacé d’une action en justice et d’une astreinte journalière de plusieurs milliers d’euros tant que je ne retirerai pas le texte. J’ai maintenu le texte original en ligne. D’autres, dont la députée Isabelle Attard m’ont rejoint et ont également partagé le texte. Et je n’ai plus eu de nouvelles des avocats du fonds Anne Frank.

La deuxième fois c’était en 2017 à l’occasion d’un article sur les dynamiques de haine en ligne, lorsque je revenais vers les premières dérives des campagnes Adwords avec Arnault Dassier à leur initiative lorsqu’il était responsable de la stratégie digitale de l’UMP. C’est lui qui me menaça de poursuites, ne supportant pas de voir son nom accolé à l’expression « marketing de la haine » dans mon article et considérant cela comme diffamatoire et m’enjoignant de supprimer son nom de l’article. Résultat : je vous laisse juges de ce qu’il advînt dans la mise à jour au début de l’article.

Et la troisième fois c’est donc cette semaine d’Avril 2025. Et c’est un cabinet « d’expertise technologique, normative et réglementaire dans les domaines de la confiance numérique et de la cyber sécurité » qui, via un cabinet d’avocats, menace de me poursuivre en justice pour diffamation, injure publique, et violation du secret des correspondances. Au regard des critères éclairés de Maître Eolas, même si je suis totalement serein sur le fond de l’affaire, la forme du courrier du cabinet d’avocat ne laisse que peu de doute sur leur détermination de réellement me poursuivre si je ne retire pas l’article en question.

Pour rappel, ce « cabinet d’expertise technologique, normative et réglementaire dans les domaines de la confiance numérique et de la cyber sécurité » a contacté l’association étudiante dont je m’occupe (la Ma’Yonnaise épicerie) et qui organise des distributions alimentaires pour les étudiant.e.s sur le campus de Nantes Université à La Roche-sur-Yon, pour nous proposer un scénario dans lequel nos bénéficiaires (donc des étudiant.e.s précaires) pourraient, contre rétribution versée à l’association, vendre leurs données biométriques à ce cabinet.

S’ensuivit un échange entre moi (depuis la boite mail de l’épicerie solidaire) et le cabinet en question. Echange auquel j’ai rapidement mis fin considérant l’activité de ce cabinet plus que suspecte sur le fond, totalement déplacée sur la forme, et considérant qu’accessoirement en droit français, la vente de données biométriques contre rémunération (a fortiori pour des populations précaires) ne peut et ne doit devenir ni un marché ni un horizon.

Je prends donc la décision de raconter toute cette affaire dans un article sur ce blog sous le titre « Etudiants en situation de précarité ? Vendez-nous vos données. De la biométrie et des cabinets vautour qui tournent autour. » J’y cite les échanges (non nominatifs bien sûr) avec mes deux interlocuteurs de ce cabinet (voilà pour la violation du secret des correspondances). Echanges qui, je le rappelle, ont démarré avec la proposition suivante :

« Nous recherchons actuellement des volontaires pour participer à un test simple et rapide (sic). Celui-ci consiste à s’inscrire sur une plateforme, puis à enregistrer une série de courtes vidéos du visage sous différents angles. En contrepartie, nous proposons de reverser un don de 15 € par participant ayant validé le test. Par exemple, pour 50 participants, votre association recevra un don de 750 €. Nous espérons que cette collaboration pourrait constituer une ressource financière supplémentaire pour soutenir vos activités et projets. »

 

J’agis et réagis avec ma casquette de responsable de l’association et surtout, surtout, avec ma casquette d’universitaire dont l’un des axes et terrains de recherche est précisément la question de notre vie privée numérique et les questions liées à l’exploitation de nos données personnelles.

Le ton est vif et j’assimile à plusieurs reprises les pratiques de ce cabinet à des pratiques de crapules et de vautours (voilà pour la diffamation et l’injure publique).

Et cette semaine, une dizaine de jours après la parution de mon article, je reçois le courrier suivant avec mise en demeure de retirer totalement l’article incriminé dans un délai de 5 jours (avant le 22 Avril).

 

Je joins ici le fichier pdf pour une lecture plus facile : 2025 04 15_ mise-en-demeure.pdf

L’intimidation et la tentative de procédure bâillon se caractérisent aussi par le fait de mettre en copie de ce courrier la présidente de Nantes Université au motif que, je cite « l’ensemble de ces propos a été tenu en votre qualité de Maitre de conférences de l’Université de Nantes« . Ce qui est faux (je me suis toujours exprimé au titre exclusif de co-responsable de l’association qui organise ces distributions alimentaires), et ce qui est aussi une vision assez trouble de ce que l’on nomme la liberté académique.

Si j’avais agi uniquement en mon nom propre ou au titre de Maître de conférences de l’université de Nantes, j’aurais, sans aucun souci ni autre questionnement, laissé l’article incriminé en ligne et attendu sereinement la suite en proposant simplement un droit de réponse au cabinet concerné. Je n’ai me concernant, absolument aucune crainte. Je n’ai pas cédé aux avocats du fonds Anne Frank dans une affaire où les enjeux se chiffraient en millions d’euros (le journal d’Anne Frank est l’un des livres les plus vendus de tous les temps et continue de l’être) et concernaient, en termes de droit d’auteur et de domaine public, l’ensemble des lois et règlementations internationales. Donc cette forme de menace et de procédure bâillon ne m’impressionne pas (même s’il n’est jamais agréable de recevoir un tel courrier).

Mon absence de crainte est d’autant plus forte qu’une nouvelle fois, sur le fond, je suis absolument certain de mon bon droit et du fait que ce « cabinet d’expertise technologique, normative et réglementaire » fait absolument n’importe quoi et que ce n’importe quoi cible et met en danger des populations précaires dans une forme d’intime matérialisée par la transaction commerciale proposée autour de données biométriques sans que jamais et à aucun moment ne soient indiqués les cadres d’usages, d’exploitation, de durée, etc. Pour rappel le seul cadre indiqué dans la sollicitation de ce cabinet était « Nous recherchons actuellement des volontaires pour participer à un test simple et rapide (sic). Celui-ci consiste à s’inscrire sur une plateforme, puis à enregistrer une série de courtes vidéos du visage sous différents angles. » 

Alors pourquoi obéir à l’injonction et à cette forme de procédure bâillon ? Parce que dans cette affaire, si elle se porte jusqu’à un tribunal, je ne veux qu’en aucune manière l’association dont je m’occupe puisse être impactée financièrement, moralement, ou même symboliquement en voyant son nom associé à une procédure en justice. Et si cela devait tout de même se produire, la responsabilité en incomberait donc uniquement à ce cabinet puisqu’en effet et selon les termes de leurs avocats, ce retrait n’engage pas nécessairement la fin de la procédure de leur côté. Je les en laisse désormais juges et continue d’espérer désormais au moins trois choses.

Premièrement que des journalistes et des associations de défense des libertés numériques se saisiront de ces éléments et iront enquêter sur ces pratiques, celles de ce cabinet en particulier mais aussi celles d’autres probablement semblables.

Deuxièmement que si d’autres associations ont reçu de telles sollicitations, elle n’hésitent pas à me contacter ou à rendre publics ces éléments.

J’espère, troisièmement, que les autorités indépendantes que sont la CNIL et l’ANSSI, jusqu’ici silencieuses, se saisiront des éléments de ce dossier pour faire toute la lumière sur les pratiques de ces cabinets dans le domaine de la sollicitation de vente de données biométriques auprès de populations précaires, d’autant que lesdits cabinets se prévalent d’autorisations de leur part.

J’espère enfin, que cette « petite histoire », aura pour intérêt de rappeler dans le débat public que ce genre de dérives déjà largement présentes ailleurs dans le monde, sont et seront, en France, de plus en plus essentielles à documenter et à combattre. Je vous en parlais déjà via la chasse aux corps des plus pauvres à des fins d’exploitation biométrique, au moment où déjà près de cinq millions de personnes (dont un million d’argentins) ont malheureusement accepté pour atténuer un peu leur misère. Et cette semaine encore, les alertes de cette dépêche AFP ou cette chronique d’un monde connecté sur France Culture, devraient nous mobiliser toutes et tous car le futur qu’elles dessinent est au-delà de l’alarmant sur le plan sociétal comme sur le plan politique (je rappelle par exemple que ce cabinet qui me menace d’un procès indique sur son site intervenir notamment dans des « Systèmes de gestion de contrôle aux frontières (Gates, entry-exit). »

Pour le dire d’une phrase : ce dont nous devons absolument parler et ce que nous devons absolument combattre c’est un capitalisme de malfrats avec la marchandisation des données biométriques des plus précaires comme poste avancé.

Parce que tous ces êtres humains, toutes ces populations, le plus souvent précaires, que l’on dévisage en leur jetant l’aumône, ne nous laissent collectivement envisager aucun futur désirable.

 

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  • L’indigne et les indignés. Chronique d’une a-réalité.
    En une seule journée (c’était en début de semaine), nous avons donc eu la Une du JDNews (émanation putride de l’empire Bolloré) avec la phrase de Wauquiez sur l’enfermement et la déportation des OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi la sortie médiatique d’Elisabeth Borne expliquant qu’il fallait réfléchir très tôt à son orientation, et même « dès la maternelle » (le verbatim complet est le suivant « Il faut se préparer très jeunes, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont
     

L’indigne et les indignés. Chronique d’une a-réalité.

11 avril 2025 à 12:43

En une seule journée (c’était en début de semaine), nous avons donc eu la Une du JDNews (émanation putride de l’empire Bolloré) avec la phrase de Wauquiez sur l’enfermement et la déportation des OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, mais aussi la sortie médiatique d’Elisabeth Borne expliquant qu’il fallait réfléchir très tôt à son orientation, et même « dès la maternelle » (le verbatim complet est le suivant « Il faut se préparer très jeunes, presque depuis la maternelle, à réfléchir à la façon dont on se projette dans une formation et un métier« ).

« Et reprenons un peu de saucisson. »

Notez que la langue française est formidable car depuis la publication de cette Une, il est déjà passé dans le langage courant que l’on ne dit plus « con comme ses pieds » mais désormais « con comme Wauquiez« .

« Passé les bornes y’a plus de limites. » (Emile. 7 ans. CE1)

Cessons de louvoyer et d’y aller par demi-mesures, je propose de mon côté de réfléchir à un monde dans lequel les enfants qui n’auraient pas de projet professionnel clair à l’issue du CP seraient placés sous OQTF et déportés une bonne fois pour toutes dans des orphelinats militaires à Saint-Pierre et Miquelon.

« Quelle indignité. »

Sur les médias sociaux d’abord, sur les plateaux télé ensuite, dans les radios enfin, et parfois simultanément dans l’ensemble de ces biotopes médiatiques, ces propos ont été moqués, ridiculisés, dénoncés, combattus, ils ont aussi parfois été soutenus et défendus, et ils ont donc atteint leur objectif premier qui est de … circuler massivement (mais concernant Wauquiez, même sur CNews ils étaient à un doigt de trouver ça raciste et complètement con et puis finalement ils ont pris un whisky d’abord).

Oui bien sûr il y a de la fenêtre et surtout du rétroviseur d’Overton là-dedans, oui bien sûr derrière la Une travaillée et délibérément choquante du JDNnews comme derrière la sortie de route de Borne qui doit être lue comme un authentique lapsus tout à fait révélateur de son projet politique, oui bien sûr il y a l’idée d’élargir encore la fenêtre et le rétroviseur d’Overton et de nous préparer.

Mais il y a aussi cette forme fondamentale et chimiquement pure d’une rhétorique de l’indignation. Depuis que les réseaux et médias sociaux existent, nombre d’études scientifiques ont montré que le ressort principal et constant de la circulation virale des contenus était celui de l’indignation, indignation directement liée au sentiment de colère face à une injustice. L’indignation suite à la colère liée à une injustice en paroles ou en actes, est l’émotion qui sollicite le plus directement notre nécessité de réaction. On ne peut pas ne pas réagir lorsque des propos nous indignent et nous placent sous le coup de la colère.

L’indignation, en tout cas dans son expression virale, nous plonge également dans une posture cognitive « a-rationnelle ». On ne répond pas rationnellement à des propos qui nous indignent. L’indignation porte en elle l’effet miroir de sa réponse qui ne peut être qu’elle-même indignée. L’indignation contraint à d’autres réponses indignées qui elles-mêmes … ad libitum.

En France, en démocratie, les sorties de route ou déclarations suscitant de l’indignation se multiplient comme jamais auparavant et si ce sont les deux pôles radicaux de l’échiquier politique qui la monopolisent le plus, c’est bien l’ensemble du spectre qui s’y fourvoie avec une pathétique délectation. Parce qu’en termes d’agenda, il importe à toutes les formations politiques de dicter autant qu’elles le peuvent celui de nos indignations collectives (et donc sélectives).

On se souvient bien sûr de la phrase de Hannah Arendt : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

Remplaçons maintenant le mensonge par l’indignation. Ce qui donne « Quand tout le monde tient des propos suscitant l’indignation en permanence, le résultat n’est pas que vous vous indignez vous-même, mais que plus personne ne peut être autrement qu’indigné. Un peuple qui ne peut plus être autrement qu’indigné en permanence ne peut se faire une opinion. » La suite de la phrase d’Arendt reste inchangée. « Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

Ces indignations, celles que véhiculent des écosystèmes idéologiques comme ceux de Stérin et de Bolloré, ces indignations programmatiques prennent le relai du mensonge et achèvent de déréaliser l’ensemble de nos repères informationnels et de nos représentations sociales collectives.

D’abord on vous ment. Puis sans vous laisser le temps de disserter sur le mensonge on vous indigne. Et vous vous indignez. Souvent ces mensonges suscitent de l’indignation. Souvent ces indignations mobilisent des mensonges pour les apaiser ou au contraire les alimenter et les accompagner. Et alors tout devient possible. Les faits alternatifs – qui mobilisent des systèmes de coordonnées auto-référentiels et qui n’ont plus besoin d’aucune autre validation que celle de la pure croyance – se généralisent et se systématisent. On peut tout à fait tenir un rassemblement sur une place à demi-vide, on peut montrer les images de cette place à demi-vide et affirmer sans sourciller que cette place était pleine. Trump l’avait fait pour son premier discours d’investiture lors de sa première élection, le rassemblement national l’a encore fait le week-end dernier. L’indignation porte en elle un phénomène dissociation : ce n’est plus le réel qui importe mais le discours sur le réel qui seul est débattu, y compris s’il se détache complètement du réel.

Ce que nous sommes en train de perdre c’est tout un système de coordonnés. Des coordonnées spatiales, géographiques (le changement de nom du Golfe du Mexique n’est pas seulement une lubie ou un coup de comm de la part de Trump), des coordonnées temporelles, informationnelles, culturelles.

Récemment un article paraissait qui expliquait la manière dont (une partie de) l’algorithme de TikTok fonctionnait :

« (…) comment une vidéo arrive-t-elle jusqu’à vous ? Tout commence par un immense réservoir, le « pool de contenu », où atterrissent toutes les nouvelles vidéos postées. Mais attention, elles ne passent pas toutes le filtre. Une première évaluation élimine celles qui ne respectent pas les règles. Ensuite, c’est l’étape du « rappel », où l’algorithme trie rapidement pour trouver ce qui pourrait vous plaire. Là, entre en scène le « Dual Tower Recall », un modèle qui transforme vous et les vidéos en points dans un espace numérique. On peut imaginer un grand tableau avec des coordonnées. Vous êtes un point, et chaque vidéo aussi. Si vos points sont proches, la magie s’opère, la vidéo vous est proposée. Ce système repose sur des calculs mathématiques complexes, mais l’idée est simple : plus vos goûts « matchent » avec une vidéo, plus elle a de chances d’apparaître sur votre écran.« 

 

Un système de coordonnées dans un espace numérique où nous sommes un point parmi tant d’autres, tout comme la théorie des graphes (notamment des graphes invariants d’échelle) permet de modéliser les infrastructures relationnelles des réseaux sociaux massifs.

La métaphore du « grand tableau » avec des coordonnées dans laquelle nous sommes autant de « points » et où les contenus en sont d’autres qu’il s’agit d’apparier, est relativement exacte et fonctionnelle (voilà plus de 20 ans que nous disposons en effet d’études scientifiques dans le champ des systèmes et algorithmes de prescription et de recommandation et de la théorie des graphes qui permettent de modéliser tout cela).

Là où en effet les systèmes d’appariement et de recommandation algorithmiques nous offrent et disposent de coordonnées extrêmement précises leur permettant de satisfaire la part la plus déterministe de nos attentes et de nos comportements à commencer par les plus singuliers et les plus grégaires, l’ensemble des autres systèmes référentiels collectifs de coordonnées culturelles, historiques, politiques et informationnelles se sont disloqués ou sont en train de s’effondrer sous les coups de boutoir redoublés des mensonges instrumentaux et des indignations brandies comme autant de stratégies comportementales de renforcement. En tout cas ils agissent beaucoup moins de manière « cadrante » et l’ensemble des phénomènes documentaires allant des pures Fake News aux faits alternatifs en passant par les artefacts génératifs, les mensonges instrumentaux et les indignations programmatiques finissent par produire des formes de décrochage du réel qui sont le point d’adhérence d’un grand nombre de dérives tant idéologiques que politiques, sociales et économiques.

Et l’ère des capitalistes bouffons armés de tronçonneuses ne fait qu’accélérer encore ces dérives désormais quotidiennes.

S’il fallait résumer tout cela par un dessin ce pourrait être celui-ci.

 

Les coordonnées de notre monde social se déplacent bien sûr aussi. Elles bougent. Le plus souvent dans la sens du progressisme, mais parfois également dans de mortifères conservatismes ou d’alarmantes régressions. Les coordonnées de notre monde ‘ »algorithmique », c’est à dire l’ensemble des référentiels produits par les technologies et dans lesquels nous sommes en permanence passés au crible, ces coordonnées là se déplacent non seulement beaucoup plus vite mais de manière aussi beaucoup plus incohérente car n’ayant pas nécessité d’attache dans le réel. De ce décalage naissent des formes de décrochage, de dissociation, de scission entre des systèmes de coordonnées qui si elles ne se tiennent plus ensemble, laissent place à toutes les dérives et à toutes les incompréhensions possibles.

Dans la situation 1, les coordonnées de notre monde social et de notre monde algorithmique se recouvrent presqu’entièrement et de manière cohérente. Seuls de petits espaces subsistent dans lesquels le monde algorithmique se singularise et dans lesquels le monde social peut exister indépendamment du monde algorithmique.

Dans la situation 2 en revanche, il est tout un pan (hachuré) de notre monde social qui n’a presque plus de liens, de coordonnées communes avec notre monde algorithmique. Et réciproquement.

Stéphane Hessel, en 2010, nous invitait à nous indigner. Indignez-vous. Dans le sillage de l’appel des Résistants aux jeunes générations du 8 mars 2004 (lors de la commémoration du 60ème anniversaire du programme du CNR), cet appel à l’indignation était avant tout un appel à l’engagement. Un appel à l’engagement comme un retour au réel. Et dont l’indignation n’était que le moteur et jamais, jamais la finalité. Son ouvrage se terminait par ces mots et cette citation de l’appel des résistantes et résistants :

« Aussi, appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse que la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous. »

 

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  • Five Attitudes Towards Climate Change (and the impact on our society)
    For years, I thought that there were two "sides" to the discussion around climate change. There were the people who believed in the science and the people who thought it was all a farce. Often, they could segregated into Democrats and Republicans. Of course, there were plenty of people who believed in the science but didn't give a hoot - and certainly didn't want to be forced to stop what they were doing. These believers happily leveraged those who didn't believe to minimize regulation. Needless
     

Five Attitudes Towards Climate Change (and the impact on our society)

10 avril 2025 à 14:00
Five Attitudes Towards Climate Change (and the impact on our society)

For years, I thought that there were two "sides" to the discussion around climate change. There were the people who believed in the science and the people who thought it was all a farce. Often, they could segregated into Democrats and Republicans. Of course, there were plenty of people who believed in the science but didn't give a hoot - and certainly didn't want to be forced to stop what they were doing. These believers happily leveraged those who didn't believe to minimize regulation. Needless to say, I was long infuriated with the financial interests involved in ensuring people questioned the science, doubted the issue, and opposed regulatory action.

Over time, more and more people have come to believe that climate change is real. There are still plenty of capitalists who don't care and don't want regulators to get in their way. But I've started to realize that entirely new responses to climate change have started to emerge. And some of them scare me. So I'm going to attempt to articulate them in buckets. I'd love to hear if you see different buckets.

The Global Worldview

The first bucket is the one that I've heard my entire life. In short, climate change is a global problem that needs a global "solution." It requires nations to coordinate - and it requires people to collectively take action. Among those who take a global approach, there are folks who think that technology will be a key tool, and those who don't. There are those who believe that regulation is helpful, and those who are trying to find other paths So there's a lot of variety of exactly what to do here - and who should be the most responsible - but the globalist approach is generally the dominant response around the globe. This is what animates the UN Sustainability Development Goals. This is the story of the Paris Agreement. This is the story behind countless climate summits. Let's not tease out the differences among these approaches because they're all relatively similar compared to the other ones I'm trying to make sense of.

The Hedonist Worldview

Companies like Chevron and Exxon knew that climate change was real even before scientists had reached consensus on the matter, but they had no incentive to try to stop it. Instead, they had plenty of incentive to leverage those who thought that this was BS. Greed was a clear priority, although it was typically narrated under the idea of "shareholder commitments." Lots of big time financiers simply didn't care about the harms to others. They wanted to keep profiting off of the money that could be extracted by extracting the natural resources of the world. Plenty of others have also chosen to look the other way simply because they don't want to adjust their lifestyle. In other words, this is a cluster of climate science believers who are going to resist anything that gets in their way of living it up. At best, this crowd is happy to buy property in "safer" locations and prepare to party through the end-of-times.

The Evangelical Worldview

Christianity takes many forms, but there's a cluster of Christian Evangelicals who believe that the Rapture is around the corner. According to some Biblical interpretations, the second coming of Jesus is preceded by three things: 1) massive floods and fires; 2) a heretic coming to power; 3) the return of Jews to Jerusalem. Within this frame, climate change is not something to be stopped but something to embrace and make preparations for. Thus, the non-reaction is the goal. During the first Trump Administration (back when Pence was Trump's partner), I was stunned that many of these believers thought that Trump was the heretic that the Bible was speaking of. (This made it impossible to discuss Trump's flaws as a human.) This crowd does not generally see climate change as driven by human action, but part of God's will more generally. I don't see that much of this crowd in the DC power elite these days.

The Xenophobic Worldview

Over fifty years ago, anti-immigration organizations emerged in response to "The Population Bomb," a 1968 book that predicted a range of environmental crises due to an increase in population. One of the fears raised during this period was that people from poorer, warmer countries would start mass migrating to northern countries, overwhelming the available resources. This led to all sorts of "humanitarian" projects to provide birth control and education to try to lower population growth in these countries.

To reduce the potential of mass migration, some anti-immigration (and let's be clear, racist as hell) advocates in the 1970s argued that the United States needed to close its borders to prevent the destruction of humanity. These advocates believed that the US was capable of being self-sustaining when the climate catastrophes started coming. They argued that everything needed to be domestic-centered. The US could not be dependent on other countries when hell broke loose - and it could not let people through its borders.

Globalization policies have been offensive to this wing for decades, often complicating the alliances formed during anti-NAFTA and anti-WTO protests. These folks argued that it was fine for other countries to pay the US for its surplus, but the US could not depend on other countries for its true needs.

More importantly, all immigration needed to end. This has been a cornerstone to the FAIR immigration policy since the 70s, but many of FAIR's advocates are now key players in Project 2025 and the new MAGA. They believe that allowing immigrants into wealthy nations puts those nations on the brink. So they argue to close the borders. They also believe that Americans have stopped doing "real" work - and that it's imperative that the next generation of young people don't dilly dally with universities. Instead, the key is to ensure that the next generation of Americans is able to help make manufacturing, farming, and immediate-use innovation strong.

Within this worldview, the death of millions (if not billions) around the world is just something that is an unfortunate reality to deal with. The goal is to save the United States, not play nice with others. There's a zero-sum game here. In more recent decades, folks with this worldview think that both Canada and Greenland must be nabbed to strengthen the position of the US as climate catastrophes increase. Although he's got a more complex set of perspectives, Steve Bannon is an example inheritor of this worldview.

The Accelerationist Worldview

In the early part of the 20th century, different people started wondering what would happen post-capitalism. There were intense debates among people who thought that the next phase would be communism (in the Marx sense) while others firmly believed that a post-capitalist world would be fascism. They intensely disagreed over which was better. But there was a segment that believed that the key to getting to that post-capitalist state was to accelerate capitalism. This could be done through financialization, by pushing capital to the brink. Over the last 20 years, discussions of accelerationism have re-ignited, not simply to achieve the communist/fascist outcome, but by power players who wanted to ensure a seat to the table. And being part of the accelerationist framework was certainly one way to get there.

Meanwhile, other peculiar philosophies started emerging among both tech and financial types. (The cluster of them is often referred to as TESCREAL.) Among these, the effective altruists are the most visible. They've also undergone the greatest transformation in ideology in recent years. Initially, EAs believed that the smartest people in the room (yes, that's a eugenics notion) should use their smarts to maximize capitalist returns (yes, that's a part of accelerationism) to have significant capital to "give back" to society. For the most part, they were in the Carnegie school, meaning that they thought that the public was too dumb to govern its own money and that the smart people should allocate wealth strategically for the good of all (yes, that psychotic).

As weird as the EA logic has always been, it took on a much darker form in recent years. Some EAs argue that the real mission should not be to help humans, but to save humanity. And this is where climate change comes in. From this worldview, climate change is inevitable. Trying to stop it is futile. Instead, we need to diversify our planetary base. Humanity can't afford to be so dependent on Planet Earth. And so it's time to get off this planet.

The new EA-accelerationist combo platter is extra special. To protect the species, we should speed up capitalism to extract and hoard as much wealth as possible. That money grab will cause significant financial harm to individual people, but the "smart" ones will cope. The next move is to invest that capital into advanced technology. This can't play out in a slow way - this must be a massive economic push, akin to the buildup of going to war. (Or, maybe, just maybe, going to war will help this along.) Along the way, we need to find the smartest and most fertile people. (This is where the natalist eugenics comes in. And one branch of anti-trans procreation panicking. And the weird natalist but anti-IVF crowds.). Cuz soon, we are going to need to send people to Mars.

This worldview accepts that most people will die. After all, most people will die due to climate change anyhow. The key is to make sure that the people who are dying do not get in the way of those who are focused on getting us off the planet. The pursuit of protecting humanity is the most moral thing that any of these actors can do. And yes, you guessed it, Elon Musk appears to be the inheritor of this collection of batshit theories.

Umm…. WTAF?

We all went a little crazy during Covid. But some folks (especially in the tech sector) seemed to take crazy to the next level.

The first Trump Administration was overwhelmingly shaped by the hedonists and the Evangelicals. Both wanted to resist investment in climate change resilience, not because they didn't believe that it was real, but because they didn't see value in doing anything about it.

The second Trump Administration still has some hedonists and Evangelicals floating about, but these are not the narratives that are helping to undermine climate-related investments. Rather, we're watching the xenophobes and the accelerationists capture power.

Politically, there's a war underway between those who believe all borders should be closed (Bannon) and those who think that the "smart" people should be let in (Musk) but there's zero tolerance for refugees, especially climate refugees. (Umm… are any of these folks actually Christian?) The tariffs are another place where the seams between the worlds also diverge. But the real question on the table is really: who is permitted to hoard what resources? After all, I don't even want to think about the elites who are making duckets off of shorting the stocks or knowing the tariff policies ahead of time. All while everyone else's pension plans are totally screwed.

It is important to note that the weirdo climate narratives are only one part of the picture. Take the attempts to grab Greenland. The resources there are critical for accelerating certain kinds of technical efforts. But there's also a lot of geopolitical advantage to having that piece of land once the ice melts. Both for the economy of shipping products around the world and for protecting the borders of the mainland US. All of this is to say that the climate craziness is not the full explainer on what's going on, but it's an important frame to keep in mind when sense-making about this current moment.

I can only imagine how Europeans are feeling looking in on our insanity. Their far-right crowds are also anti-immigrant, but I'm not sure those attitudes have the same weird theories around climate change animating them. Still, it's certainly clear that anti-immigration logics can be mobilized for a lot more than a theory of how to respond to climate change.

The reason that these climate change visions keep rattling in my head is because I think that these help explain why different pressures coming from the left, from business, from other nations, and from experts are all unlikely to be successful. They are all happening outside of the frames. Any Administration - including this one - is comprised of a lot of interests jockeying for power and aiming to get what they want out of it. There are also plenty of "normal" capitalists and power junkies and white nationalists mixed into this mess. But I think that what's notable to me is that these supposed "normal" political actors all seem to be dancing around and responsive to weirdo visions of how to respond to climate change. And this dynamic gels well with the grievance politics that are also at play.

We are certainly living through strange times.

Etudiants en situation de précarité ? Vendez-nous vos données. De la biométrie et des cabinets vautours qui tournent autour.

6 avril 2025 à 13:10

[Mise à jour du 21 Avril]

J’ai reçu une mise en demeure d’avocats représentant les intérêts du cabinet dont je dénonçais les agissements dans cet article en date du 6 Avril. Cette mise en demeure me laissait jusqu’au 21 Avril minuit (ce soir donc) pour supprimer l’intégralité de l’article, sous peine de poursuites judiciaires pour « diffamation, injure publique et violation du secret des correspondances ». Nous sommes le 21 Avril 19h et je prends la décision de me plier à la mise en demeure. Et vous en explique les raisons dans cet autre article

[Mise à jour du 9 Mai]

Plusieurs articles de presse sont venus traiter de cette affaire et l’article initial qui m’a valu cette mise en demeure a été archivé sur la Wayback Machine de l’Internet Archive.

[Mise à jour du 11 Mai]

Je dresse le bilan de cette affaire et de la couverture médiatique à laquelle elle a donné lieu dans cet article : « Menacé, bâillonné, délivré. Petite histoire d’un effet Streisand entre la cabinet Louis Reynaud et moi. »

 

  • ✇Made Not Found (by danah boyd)
  • We Need an Interventionist Mindset
    Last week, I published an essay at Tech Policy Press: We Need an Interventionist Mindset. This essay is targeted at those who are building or governing tech systems, including AI. I am so grateful that they let me publish it there. If you don't mind clicking on the link, do so to give the great people at TPP some link love. But I've also included it below just in case this is the only way you'll read it. <grin>In other news, I was elected as a fellow to AAAS (the American Association for t
     

We Need an Interventionist Mindset

1 avril 2025 à 16:41
We Need an Interventionist Mindset

Last week, I published an essay at Tech Policy Press: We Need an Interventionist Mindset. This essay is targeted at those who are building or governing tech systems, including AI. I am so grateful that they let me publish it there. If you don't mind clicking on the link, do so to give the great people at TPP some link love. But I've also included it below just in case this is the only way you'll read it. <grin>

In other news, I was elected as a fellow to AAAS (the American Association for the Advancement of Science). w000t!


We Need an Interventionist Mindset

Technologists and policymakers have a lot in common. Both seek to find solutions to problems. Both also seek to bend the future to their will. Among practitioners in both worlds, novel and innovative solutions are valorized. However, this also means that both technologists and policymakers tend to fall into traps of their own making. To make matters worse, policymakers tend to harden the solutionist logics of the technology industry in pursuit of regulating it, concretizing their power rather than serving as a check to it.

This talk invites everyone listening to shift their orientation away from solutionism in order to meaningfully challenge the existing arrangement of money and power that configures our contemporary sociotechnical environment. Rather than looking for “solutions,” explore “interventions.” An interventionist framework ensures a more iterative and non-deterministic approach to shaping AI futures.

Identifying Determinism

The concept of determinism can be summed up as the notion that “if X than Y.” Throughout history, as theologians struggled with the existence of God, many philosophers eschewed free will and took a deterministic stance. A deterministic orientation towards the human experience suggests that the future is pre-ordained. At a more micro level, every action produces a knowable outcome.

Engineers and technologists have also repeatedly pursued determinism within their own systems, with little recognition of the ecclesiastical roots of their orientation. Their mechanistic sensibility craves certainty. As such, they want to ensure that, if a person flicks a switch, the outcome is predictable.

Modern-day technologies, however, are often complex sociotechnical systems. This is especially true for systems that interact with unpredictable humans and messy social contexts. While many technologies may be designed to produce a knowable output to a user action, generative AI systems are intentionally designed to be non-deterministic. It may be possible to read the code or know what data a model is trained on. Yet, the power of generative AI stems from the ability to work with so much complexity that the output is probabilistic at every turn.

Even as AI specialists grapple with the conceptual and social consequences of building non-deterministic systems, their rhetoric about these systems’ role in society is trapped by the dominant paradigm of their industry. From the moment that ChatGPT was launched, technologists pronounced inevitable futures. Rather than being challenged, their deterministic prognostications were reinforced by journalists, companies, scholars, and policymakers, all of whom scrambled in response to the idea that “AI will change everything.” Instead of resisting this claim, supposed critics of tech reinforced the deterministic outcomes of the systems while fretting that they were already too far behind.

There is power in propagating determinism using “a discourse of inevitability” to constrain the range of possible futures. To get at this, we can look to the “Social Construction of Technology” (SCOT). SCOT scholars use historical case studies to describe the process by which new innovations emerge, get adopted, and become stabilized. The most canonical example concerns the bicycle. It was not initially inevitable that the standard bicycle would have two same-sized wheels and a seat in the middle where the rider faces forward; there was a lot of “interpretive flexibility” in the early development of this technology. The creation of a “standard” bike was not determined by some abstract idea of “best.” Rather, competing actors struggled to make their vision the dominant one. In the language of SCOT, the end result of this struggle is known as “closure.” Closure does not mean that no other type of bicycle may exist. Rather, it means that one approach dominates and sets the standard for others.

Resisting Solutionism

We are in a moment of interpretive flexibility, but technologists and their financial backers are highly incentivized to create closure around their system. This is how then that technological determinism plus inevitability rhetoric gets shifted into technological solutionism. Within this logic, we must have technology to solve a problem. And of course, we will define the problem so that technology can solve it. This has been the story of how the tech industry has sold new technologies for decades.

But, notably, María Angel and I found that policymakers are going one step further. Through “duty of care” provisions, they are now arguing that since technology has caused problems, it’s now necessary for technologists to design their tools better to fix the problems. This is a form of legally required solutionism, what María and I call “techno-legal solutionism.”

Our content. Delivered.

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Solutionistic frames are rooted in the arrogance of determinism. Not only do they suggest that the future is known, but they suggest that a single policy or technology can create permanent closure around an issue. In the process, such an orientation fails to reckon with the ripple effects that such policies or technologies create. An interventionist frame is significantly different.

While there are plenty of hubristic doctors, the dominant contemporary paradigm in medicine is not oriented around solutions. Rather, since doctors operate probabilistically within a universe of uncertainty, they conduct interventions. Later, they follow up to evaluate the efficacy of said intervention. Although some might make predictions about the outcome of a particular intervention to calm the nerves of patients, doctors are excruciatingly aware of the possibility of side effects or other negative byproducts of their interventions. They take steps to minimize these negative outcomes, but they cannot ensure that their interventions will “solve” the problem. Medical interventions are evidence-based, but they are not deterministic. As a result, interventions must be evaluated. From there, a doctor iterates.

Shifting from a solutionistic approach to an interventionist one may seem like a game of semantics, but changing frames can support new actions. Resisting deterministic thinking is a muscle that we need to build. An interventionist approach means embracing probabilistic models since certainty is not guaranteed. An interventionist mindset also highlights the need for evaluation since, while there is a desired outcome, it is not clear that the intervention achieved that. This mindset also invites the interventionist to account for context. After all, one intervention might be more effective when the conditions are best suited for that intervention. One can also intervene at a different level by trying to shape the conditions for future interventions.

Human-in-the-Loop Solutionism

To make this concrete, let’s explore one commonly proposed “solution” to governance of AI: humans-in-the-loop. This sounds fantastic, but positioning humans in a way where they are to decide when and where to override the AI often results in them landing in a position that Madeleine Elish calls a “moral crumple zone” where they function just to absorb liability on impact.

In the 1970s, Congress approved auto-pilot for aviation, but required that pilots and co-pilots stay in the cockpit to take over in case of an emergency. Today’s pilots are glorified machine babysitters. When the machine breaks down, the probability of them successfully landing is low and pilot error is often blamed when systems break because the pilot was the last one touching the gear. But let’s look at an exception to this.

In 2009, Captain Sully successfully landed an Airbus A320 on the Hudson River in New York, saving all 155 people who were on board. After taking off from LaGuardia airport, the engines on Sully’s plane had ceased functioning because the plane flew into a flock of Canadian geese. Air traffic controllers instructed him to glide to Teterboro airport based on their models. Sully refused, arguing that he would not make it. He was instructed not to attempt a water landing because of how difficult such a landing is.

Because of his experience, Captain Sully resisted the recommendations of air traffic controllers and prioritized his own expertise over what he was being told, knowing full well that this was in violation of protocol. Unlike most pilots, Captain Sully had significant experience flying without autopilot; he had a second job retraining commercial pilots how to fly in emergencies. He also knew the New York region well. The air traffic controllers were also quite experienced and the strategies they used to support pilots were also well-honed, but neither had complete information. Captain Sully was more confident in his ability to land on the Hudson than to get to Teterboro.

After his nearly perfect landing on the Hudson, an investigation began and Sully was of course required to participate in it. Through this process, it became clear that the models used by air traffic control did not account for new construction in New Jersey; Flight 1549 would not have made it to Teterboro. Moreover, Sully argued that his inability to override computer-imposed limits that affected his glidepath created unnecessary injuries. This seemingly esoteric point flagged how contemporary pilots are presumed to be less intelligent than the machines that they fly.

As we are painfully watching in real-time, aviation is breaking down. Over decades, we’ve added AI into planes, air traffic control, and the construction of airplanes. And we’ve put disempowered humans-in-the-loop. And we have put more and more pressure on those humans. And then we’re surprised by the increase in accidents.

Humans-in-the-loop only works as a strategy if the incentives, skills, and structures are properly aligned. Currently, when humans are put into the loop on an AI system, they are primarily there to either absorb liability or uphold the mirage. Humans are the undervalued “ghost workers” as more and more supposed AI systems are rolled out with humans doing invisible labor behind the scenes (Gray and Suri, 2019). Humans are expected to override risk assessment scores, but are politically disempowered to do so (Brayne and Christin 2021).

Rather than thinking in terms of humans-in-the-loop, we need to be focused on how to properly construct an arrangement of peoples and technologies so that system degradation does not result in accidents. This requires accounting for maintenance and repair as well as looking for the vulnerabilities in the system. After all, left alone, infrastructures will break down.

Disruption is a Chess Move

A new technology is not inherently disruptive. It is disruptive if and when it is placed into an environment in a manner that benefits some people over others. The reason why the technology industry valorizes disruptive technologies is because venture capitalists and well-funded companies are well-poised to capitalize on these disruptions. In his treatise on communication power, sociologist Manuel Castells (2009) highlights how the most powerful actors are those who can arrange the networks of people, institutions, and flows of information and money to their advantage. Technologies can be introduced in a manner that disrupts existing networks, creating an opportunity for other actors to rearrange those networks in a manner that suits them. Those who are prepared for such disruptions are best equipped to respond strategically to them.

Leveraging disruption can prove quite lucrative. Not only is there money to be made on placing the right bets, but companies who are poised to leverage disruption can push for closure before competitors are able to take action. Because laws have the potential to hamper the gains from disruption, it behooves those invested in disruption to enroll policymakers into their project. This is a key lesson that the tech industry derived from Larry Lessig’s (1999) argument that code is power if and only if the market, social norms, and the law do not serve as a counterweight.

As we look to the emergent fights over AI, we need to keep our eyes wide open. This is not simply a technical debate. What we are watching is a strategic arrangement of actors and mechanisms to define a certain future as inevitable. When we play into this inevitability rhetoric and repeat industry’s deterministic orientation – even to argue that everything is bad – we do different futures a disservice. Instead, it behooves us to resist closure, eschew determinism, and eradicate “solution” from our discussions of technology. The future is not preordained. It is up to us to define it.

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  • Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.
    Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage. Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence. Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fiction
     

Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.

1 avril 2025 à 12:06

Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage.

Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence.

Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fictionné pour servir ses seuls intérêts pour autant qu’il soit lui-même en capacité de les identifier comme tels. Salut Nazi hier, chapeau fromage aujourd’hui, et demain quoi d’autre ?

On a beaucoup parlé de l’ère des Fake News et de celle des faits alternatifs. En 2018 dans l’article « Fifty Shades of Fake » publié un 1er Avril, je vous parlais de la manière dont les architectures techniques toxiques des grandes plateformes numériques se mettaient au service presque « mécanique » de cette amplification du faux et de son écho dans nos sociétés. Je martelais que « la propagation de Fake News est davantage affaire de topologie que de sociologie » ; en d’autres termes que la capacité de circulation des contenus relevant des Fake News ou des faits alternatifs, leur capacité également de percoler dans tous les espaces sociaux conversationnels, massifs ou intersticiels, médiatiques ou dialogiques, cette capacité s’explique d’abord et avant tout par la topologie et l’organisation (le « dispositif ») des espaces numériques. Et que ce n’est qu’à la marge ou en tout cas dans un second temps que l’on peut caractériser de manière causale ces circulations en les rattachant à des catégories sociologiques liées à l’âge, au niveau d’éducation ou à tout autre variable.

Sept ans plus tard, ce 1er Avril 2025, ce qui se joue est de l’ordre de la tension désormais explosive entre un écosystème numérique bâti sur la question documentaire de la trace (traces de nos données, de nos comportements, de nos navigations, de nos opinions, etc.), et un saisissement technologique et politique qui ajoute un déterminisme de l’emballement à un extractivisme souche. Et ce que l’on nomme IA  – et qui est plus précisément un ensemble d’artefacts génératifs nourris d’une incommensurable quantité de données sans considération aucune pour leur origine, leur appartenance ou leur(s) propriété(s) – ce que l’on nomme IA n’est que le dernier (et peut-être ultime) avatar à la fois de cet extractivisme et de cet emballement. Avec un point nouveau qui est celui de l’alignement total de ces technologies avec les agendas politiques de régimes tous au mieux illibéraux.

« It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. »
(Macbeth. Shakespeare.)

Poisson (mort) d’Avril. Il y a de cela quelques années, la plupart des grands groupes technologiques de la trace (de Google à Facebook) se livraient à quelques « poissons » en ce jour particulier du 1er Avril. Aujourd’hui cette pratique s’est pour l’essentiel perdue et lorsqu’elle subsiste, elle ne suscite que peu ou pas d’écho médiatique tant le rapport que nous entretenons au quotidien avec la tromperie, la duperie, le décalage, de faux et l’irréel s’est totalement transformé. Ce qui était hier une stratégie éditoriale d’exception (dire le faux) est devenu aujourd’hui un régime éditorial courant, une routine.

Le monde façon studio Ghibli. Que chacun se soit emparé de la possibilité de faire « mème » dès lors que quelques-uns se sont saisis de la nouvelle opportunité offerte de créer des images, de soi ou du monde, à la manière du studio Ghibli dans ChatGPT, n’a rien d’inédit ou d’étonnant. Chaque époque numérique a pu documenter la manière dont ces productions documentaires particulièrement fécondes étaient massivement reprises lorsqu’elles présentaient la double capacité de se mettre en scène soi-même et/ou de s’attacher à des représentations culturelles déjà prégnantes. Ainsi certains et certaines se souviendront avec moi de ces générateurs permettant de « vieillir » une photo de nous, ou de chez nous, comme à l’argentique des premiers temps photographiques ; se souviendront aussi de la reprise du portrait « Hope » d’Obama par l’artiste Shepard Fairey et de la manière dont on vit presque partout se multiplier les copies de ce portrait avec nous à la place d’Obama. Et de tant d’autres choses encore.

Aujourd’hui des biotopes numériques tout entiers sont exclusivement bâtis sur leur capacité à faire « mème », à conditionner la production de contenus à leur alignement avec des ritournelles préenregistrées, des « trends ». « Trends » ou « tendances » : des formes de facilitations virales qui devraient nous interroger non pas par leur capacité à être suivies en tant que telles dès lors qu’elles ont été « amorcées », mais par l’assignation à l’identique qu’elles produisent et qui est une forme de prophylaxie paradoxalement mortifère de diversités, d’altérités et de dissemblances. En un mot : TikTok.

Que dire d’un monde dans lequel l’esthétisation de soi (et du monde) fait aussi fonction de bascule dans d’autres régimes de vérité ? Comment « être au monde » quand la plupart des « corporations du filtre » (pour reprendre une expression d’Umberto Eco désignant les journalistes, éditeurs, bibliothécaires, etc.) qui jusqu’ici faisaient fonction d’assignation, de rappel et de construction du réel sont en train de s’effondrer pendant qu’à l’autre bout de la chaîne documentaire de l’énonciation prospère une vision du réel qui n’est plus qu’essentiellement filtrée, et ce, des filtres de déguisement que chaque application ou biotope numérique propose ou superpose à chaque dialogue ou interaction jusqu’aux filtres de travestissement qui s’accolent aux paroles politiques publiques quand elles sont portées « sous couvert » de décalage, d’humour, de cynisme ou plus simplement de … programme.

Je fais ici une différence entre la question du filtre comme « déguisement » et dans lequel l’enjeu est précisément que le destinataire puisse repérer et identifier l’effet de décalage soit par l’exagération soit par le grotesque soit par l’irréalisme produit (par exemple les filtres « oreilles de chien » dans Snapchat), et la question des filtres comme « travestissements » dans lesquels l’enjeu est cette fois de produire un effet de réel authentifiable sinon authentique, travestissements qui « agissent » de manière performative autant chez l’émetteur (avec des troubles pouvant aller jusqu’à la dysmorphophobie) que chez le récepteur devenu incapable de discernement ou propulsé dans une vallée de l’étrange dont il ne sait à quelle part de son réel rattacher l’expérience ressentie.

Se confronter à l’information sur et dans les médias sociaux numériques (mais pas uniquement) c’est donc pour beaucoup se confronter à des surimpressions permanentes et rémanentes qui oscillent entre l’esthétique Ghibli, les chapeaux fromage d’Elon Musk, ou les pulsions d’un président élu pour envahir le Groenland. Non seulement plus grand-chose ne prête à sourire mais la tentation de faire des blagues se trouve totalement distancée par le réel lui-même. Par-delà la réalité sourde de l’état réel de notre monde, de ces effondrements climatiques et de ses guerres en cours en Ukraine, à Gaza, au Yémen et ailleurs, l’actualité géopolitique internationale est une oscillation permanente entre une version documentaire d’Idiocracy et des faits totalement en phase avec la ligne éditoriale du Gorafi.

Tout cela est irréel par intention ; tout cela contribue à déréaliser pour partie notre rapport au monde et aux autres ; tout cela nous installe dans une sorte d’a-réalité, une privation de réel, une douce torpeur ; tout cela produit des formes instrumentales et instrumentalisées de tech-réalité, c’est à dire d’une réalité qui ne serait sensible qu’au travers des politiques éditoriales ou des interfaces des grandes sociétés technologiques et de leurs filtres.

Le rêve avorté du Métavers imaginé par Zuckerberg n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de rester en capacité de discernement sur des formes avérées d’univers sociaux et informationnels qui déjà peuplent, filtrent, habitent nos univers quotidiens et qui s’y superposent en évidence.

Le monde version studio Ghibli. Et le chapeau fromage d’Elon Musk. Irréel. Déréaliser. A-réalité. Tech-réel. Et la suite. Déjà là. Tescreal.

[Mise à jour du 6 Avril] I’ve got my Ghibli. And the World is filtered-reality.

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  • Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi.
    [Mise à jour du lendemain] Je viens de tomber, sur la page LinkedIn du groupe Abeille Assurances, sur la vidéo promotionnelle réalisée avec Frédérique Vidal. Ils lui ont fait faire un espèce Fast & Curious de chez Wish dans lequel elle donne sa recette de petits-pois carotte au chorizo, sincèrement je ne sais pas si je vais m’en remettre. [/Mise à jour] La définition du malaise.    Voilà. Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi. J
     

Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi.

30 mars 2025 à 10:17

[Mise à jour du lendemain] Je viens de tomber, sur la page LinkedIn du groupe Abeille Assurances, sur la vidéo promotionnelle réalisée avec Frédérique Vidal. Ils lui ont fait faire un espèce Fast & Curious de chez Wish dans lequel elle donne sa recette de petits-pois carotte au chorizo, sincèrement je ne sais pas si je vais m’en remettre. [/Mise à jour]

La définition du malaise. 

 

Voilà. Frédérique Vidal va présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et moi j’ai vomi. J’ai vomi métaphoriquement, j’ai vomi dans ma tête, j’ai rêvé de vomir sur la tête de Frédérique Vidal. J’espère bien sûr que c’est purement un titre honorifique qu’elle assurera à titre bénévole (rien n’est très clair là-dessus) parce que s’il devait en être autrement, en plus de lui vomir dessus, c’est d’un tombereau de matière fécales à déverser dont j’aimerais également pouvoir me fendre auprès de Frédérique Vidal.

Frédérique Vidal, je vous en ai souvent parlé sur ce blog, c’est l’ancienne ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche d’Emmanuel Macron. C’est elle qui était là pendant la période du Covid et qui s’est torchée autant qu’il est possible de le faire avec la misère et la détresse étudiante. Frédérique Vidal c’est elle qui après l’immolation par le feu d’un étudiant a mis en place un numéro d’appel payant. Frédérique Vidal c’est elle qui a fait passer la 1ère loi discriminatoire et raciste à l’encontre des étudiants étrangers hors de la communauté européenne en ouvrant la boîte de Pandore de l’augmentation des frais d’inscription les concernant, et qui joignant la pure saloperie au plus dégueulasse cynisme, a osé appeler ça « Bienvenue en France ». Si beaucoup de ministres de l’enseignement supérieur et de la recherche, du gouvernement Macron comme de ceux précédents, ont contribué à désosser et à détruire l’université, et ce depuis la loi LRU dite « d’autonomie » voulue et portée par Valérie Pécresse et le gouvernement Fillon, Frédérique Vidal est sans conteste celle qui aura le plus abîmé ce bien commun que constitue la possibilité, pour chacun.e, d’accéder à l’université dans des conditions dignes. Frédérique Vidal fut aussi le poste avancé de l’extrême-droite en lançant la plus vaste campagne de désinformation dont l’université et ses enseignant.e.s furent victimes en accréditant la rumeur d’une gangrène islamo-gauchiste de l’université et en prétendant mobiliser les moyens de l’état et du CNRS au service de l’agenda de ce qui était déjà, une internationale réactionnaire à l’initiative non pas d’Elon Musk mais de Blanquer, de Macron, d’elle-même et de quelques autres.

Frédérique Vidal dans son biotope médiatique naturel : l’extrême-droite torcheculatoire.

 

Et aujourd’hui voilà qu’après avoir totalement disparue de la vie médiatique, et tenté diverses reconversions ratées pour s’immiscer au board d’écoles de commerce pourries dont elle avait elle-même augmenté les subventions lorsqu’elle était ministre (parce que vraiment non seulement elle née avant la honte mais dans l’insémination artificielle de son éprouvette politique il y avait un donneur de sperme à forte teneur en cynisme et des ovocytes chargés en crapulerie), Frédérique Vidal va donc présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante. Et à ce moment là de l’histoire de nos sociétés, alors tout devient possible : que Marc Dutroux soit en charge d’un ministère de la petite enfance, que Xavier Dupont de Ligonnès soit nommé à la tête du ministère de la famille, et qu’Emile Louis prenne la tête d’une fondation pour l’inclusion des personnes handicapées.

Donc j’ai appris que Frédérique Vidal allait présider une fondation de lutte contre la précarité étudiante et j’ai vomi. Et derrière cette nomination et ce pantouflage en mode recyclage d’ordure ministérielle, on trouve des assureurs, « Abeille Assurances » derrière qui se trouve l’assureur Aviva, bien connu pour ses pratiques délétères y compris contre ses propres assurés. On saluera donc cette forme de cohérence dans la mise en avant de l’ex-ministre qui aura le plus agi contre les intérêts des étudiantes et étudiants.

Si je vous parle de cette information c’est parce que de mon côté, avec deux collègues formidables et une tripotée d’étudiant.e.s formidablissimes, cela fait désormais pile 5 ans que nous organisons des distributions alimentaires sur le campus de l’université de Nantes à La Roche sur Yon. Je vous en ai souvent parlé aussi sur ce blog, et de comment on pouvait, à la fois, donner des cours et à manger.

Cinq ans que tous les jeudis ou presque on décharge des camions de la banque alimentaire ; cinq ans que tous les jeudis on range ça dans des désormais vrais rayonnages de supermarché qu’on a récupéré ; cinq ans qu’on se forme aux règles d’hygiène pour ne pas faire n’importe quoi avec les produits frais qu’on reçoit ; cinq ans qu’on jongle entre nos métiers et cette forme étrange de bénévolat qui se fait sur notre temps de travail, sur notre lieu de travail, et auprès des publics avec lesquels on ne devrait surtout pas avoir ce genre de « relation » ; cinq ans qu’on se démène pour embaucher, en complément du bénévolat étudiant, des contrats aidés qu’il faut aussi former et accompagner ; cinq ans qu’on galère à chercher des subventions que les structures publiques nous refusent ou nous minorent de plus en plus, parce qu’elles n’en ont pas les moyens ou qu’elles tentent de rivaliser avec Christelle Morançais en terme de saloperie programmatique.

Alors forcément quand je vois qu’un assureur peu scrupuleux (déjà condamné à une amende de 3,5 millions d’euros pour de lourds manquements et des carences significatives sur la lutte contre la fraude et le financement du terrorisme), confie à Frédérique Vidal la présidence d’une fondation de lutte contre la précarité étudiante, j’ai la même envie que le personnage de Woody Allen quand il écoute trop Wagner : sauf que là c’est pas la Pologne que j’ai envie d’envahir mais le peu de dignité qui reste à Frédérique Vidal et qui doit déjà se trouver dans les gogues des bureaux d’Abeille Assurance.

Aujourd’hui je l’ai déjà dit et écrit, la plupart des campus universitaires se sont transformés en succursales des Restos du coeur, on a même été obligé de publier le classement de Miamïam des universités françaises. Aujourd’hui cette lette contre la précarité alimentaire s’exerce principalement via deux modèles : soit des bricolages circonstanciels (c’est le cas de ce que nous mettons en oeuvre sur le campus de Nantes Université à La Roche sur Yon avec la Ma’Yonnaise épicerie, mais aussi de ce que fait la Surpre’Nantes épicerie sur le campus Nantais, mais d’autres modèles existent comme à Toulouse où c’est l’AGEMP qui met cela en place), soit des externalités qui captent l’essentiel des subventions publiques et privées sur le sujet, avec en première ligne des structures comme Linkee ou Cop1 et sur lesquelles les universités s’appuient de plus en plus en finissant par malheureusement se défausser de ces sujets tout comme l’état a fini de se défausser des questions de précarité alimentaire en les déportant sur des structures associatives comme les Restos du Coeur.

Pour vous donner une idée de la manière dont Frédérique Vidal a pris la mesure de la responsabilité qui lui avait été confiée dans le cadre de la présidence de cette fondation, à la question du journaliste d’Ici Maine qui lui demande « Aujourd’hui, selon vous, combien d’étudiants sont potentiellement concernés par ces difficultés à se nourrir encore aujourd’hui ?« , elle répond :

Frédérique Vidal : Je crois que les derniers sondages indiquent qu’il y a près de 40% des étudiants qui indiquent avoir sauté un repas par manque de moyens. Donc c’est encore quelque chose qui est relativement important et c’est pour ça qu’il faut aider. 

 

Déjà vous noterez le « je crois« . C’est pas comme si c’était un peu supposé être son sujet et qu’elle était supposée être un peu plus au courant que Gilbert qui tient le PMU de l’angle de la rue de la gare et qui lui aussi « croit » que « oui bon quand même c’est pas facile d’être étudiant même s’il y a pas mal de feignasses aussi et que soit dit en passant, Charles Martel aurait pu finir le boulot. »

Presque la moitié des étudiantes et des étudiants qui sautent des repas par manque de moyens et la présidente de la fondation de lutte contre la précarité étudiante ne répond pas que c’est « scandaleux », que c’est « une honte pour un pays comme la France », que ce « devrait être une priorité nationale ». Bah non. Elle te regarde avec ses yeux de teckel mort et te dit avec sa voix tortue neurasthénique : « c’est relativement important. »

Moi je veux bien que l’injure ne soit pas une solution constructive mais franchement devant ce genre de déclaration c’est quand même compliqué, pour décrire le niveau de pertinence de Frédérique Vidal sur ces sujets, de mobiliser autre chose que le champ sémantique et visuel liant les potentielles vertus curatives d’une râpe à fromage et le traitement médical d’un furoncle à l’anus.

On apprend d’ailleurs en même temps que l’info sur cette fondation que c’est l’association Cop1 qui va d’entrée bénéficier de 147 000 euros pour ouvrir « des antennes » sur les sites universitaires de Tours et du Mans. Je n’ose même pas vous raconter tout ce que nous pourrions faire avec ne serait-ce que le quart ou la moitié d’une telle subvention. D’ailleurs nous avons bien entendu rempli le formulaire de cette nouvelle fondation de lutte contre la précarité étudiante pour nous aussi aller croquer un peu des sous d’Abeille Assurance avant qu’elle ne s’en serve pour les défiscaliser. Etant l’une des plus anciennes structures associatives reposant sur un modèle entièrement bénévole (et local et étudiant) qui organise des distributions alimentaires pour les étudiantes et les étudiants en France et avec la plus grande régularité, je n’ai absolument aucun doute sur le fait que non seulement la fondation Abeille Assurance va nous aider mais que nous figurerons parmi les tout premiers à bénéficier de sa munificence. Et vous tiendrai au courant.

Et puis tiens, rien à voir, ou plutôt si.

Rien à voir ou plutôt si parce que donner à manger aux étudiantes et aux étudiantes est une priorité mais pour traiter de la précarité étudiante il faut aussi accepter de considérer que les questions de travail subi (pour financer ses études dans des conditions ne permettant pas … d’étudier), que les questions de logement, et que les questions de santé mentale (pour lesquelles écouter ne suffira plus), fonctionnent comme un tout et s’interpénètrent en permanence pour définir le périmètre réel de ce que l’on nomme « précarité ».

Cette semaine donc Nicolas Demorand a eu ce formidable courage de parler de lui, de sa souffrance, de sa maladie mentale, de sa bipolarité. Une maladie qui se déclenche souvent à l’âge où l’on entre à l’université. Depuis que j’y enseigne, depuis donc 20 ans, nombre des étudiantes et étudiants que j’ai croisés en ont souffert sans que nous n’en sachions rien, et sans qu’ils ne le sachent eux-mêmes. Aujourd’hui, notamment depuis cette période du Covid, ces maladies mentales ont explosé parmi nos étudiantes et nos étudiants, en tout cas elles sont de plus en plus documentées et diagnostiquées. Et nous derrière comme enseignantes et enseignants nous faisons ce que nous pouvons, c’est à dire pas grand-chose d’autre que d’écouter, et que d’essayer d’aménager ce qui peut l’être, ou de renvoyer vers des services de médecine universitaire (lorsque les campus en disposent ce qui est loin d’être tout le temps le cas) totalement exsangues et débordés, soit vers des services d’urgences psychiatriques qui se sont tout autant. Des étudiantes et des étudiants bipolaires ou en présentant les symptômes, diagnostiqués ou en errance médicale, nous en voyons passer plusieurs chaque année dans nos cours et dans nos amphis. Parfois nous avons la pleine connaissance de leur situation, d’autres fois nous l’ignorons totalement et ne la découvrons qu’après coup, ou dans d’autres cercles de nos vies sociales et associatives.

Quand j’ai découvert le témoignage de Nicolas Demorand c’est donc instantanément à l’ensemble de ces étudiantes et étudiants que j’ai pensé, et à ce que ce témoignage médiatique, public, si universellement intime, allait peut-être pouvoir changer pour elles et eux ainsi que pour leurs familles et leurs accompagnants.

Notre ligne de crête pour tenir dans ce monde de fracas, la mienne en tout cas, c’est d’imaginer que pour une pathétique crapule comme l’est Frédérique Vidal il existe aussi des dizaines de Nicolas Demorand dont chaque témoignage resserre nos liens d’empathie et nos capacités d’attention aux autres bien davantage encore que les projets de défiscalisation d’une compagnie d’assurance portés et incarnés par l’opportuniste veulerie d’une personnalité politique plus que jamais étanche à toute autre quête ou cause que celle de la mise en scène de sa propre fatuité sur les ruines à peine froides de l’autel de sa propre indigence.

 

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  • Dans le rétroviseur d’Overton : casser vite et bouger des trucs.
    C’est quelque chose qui m’a frappé lors de la dernière polémique concernant l’affiche de La France Insoumise reprenant les codes de l’imagerie antisémite, élaborée à l’aide de Grok, l’IA développée par les équipes d’Elon Musk et précisément connue pour n’avoir pas les filtres et pudeurs des autres IA (Grok qui s’affirme et se confirme comme la 1ère IA de l’Alt Right). Comme Daniel Scnheidermann l’écrit « Soit LFI était conscient du caractère antisémite de l’affiche, et l’a tout de même validée
     

Dans le rétroviseur d’Overton : casser vite et bouger des trucs.

24 mars 2025 à 13:55

C’est quelque chose qui m’a frappé lors de la dernière polémique concernant l’affiche de La France Insoumise reprenant les codes de l’imagerie antisémite, élaborée à l’aide de Grok, l’IA développée par les équipes d’Elon Musk et précisément connue pour n’avoir pas les filtres et pudeurs des autres IA (Grok qui s’affirme et se confirme comme la 1ère IA de l’Alt Right).

Comme Daniel Scnheidermann l’écrit « Soit LFI était conscient du caractère antisémite de l’affiche, et l’a tout de même validée par provocation, et c’est dramatique. Soit personne dans la chaîne de décision n’en était conscient, et alors c’est affolant d’inculture visuelle et historique. »

Et comme le rappelle André Gunthert : « Dénoncer l’extrême-droite en lui empruntant ses méthodes n’est pas une façon de souligner ses tares, mais au contraire un hommage involontaire du plus malheureux effet. »

A l’échelle des IA et des artefacts génératifs, ce n’est pas la première fois, qu’indépendamment de Grok, on observe la reprise et la mobilisation d’éléments textuels ou iconiques venant d’un passé plus ou moins proche. Pour la simple et bonne raison que les artefacts génératifs, tout comme nous, ne sont capables d’imaginer un futur qu’à l’aune d’un passé mobilisé et projeté. Mais en effet dans la libre génération d’images comme de textes, et sans supervision fine et humaine de chaque production circulant ensuite dans l’espace social et médiatique, sans mobilisation de cadres et référents culturels du passé qui soient contextuels aux générations du présent, alors les sorties de route sont tantôt douloureuses, tantôt pathétiques, tantôt curieuses, mais toujours inévitables (j’ai écrit un super livre notamment là-dessus hein, je dis ça je dis rien).

A l’échelle des technologies et des environnements numériques que j’observe et documente en tant que terrain scientifique depuis plus de 20 ans, ce dernier épisode d’un dérapage antisémite, contrôlé ou non (jusqu’ici nul n’a indiqué si le « prompt » – les instructions – données à Grok étaient de forcer certains traits de caricature des personnalités représentées), m’a conduit à projeter d’autres « révolutions contemporaines » que celles des IA et artefacts génératifs sur une ligne de temps long. Pour parvenir aux constats suivants.

Premier constat, le numérique et les plateformes (voir ce qu’en dit Casilli à l’aune des travaux de Gillespie) ont exacerbé et « automatisé » des formes de néo-management essentiellement toxiques. Formes dont on peut faire remonter la théorisation à certains cadres de la future Allemagne nazie comme l’explique parfaitement l’historien Johann Chapoutot dans son ouvrage « Libres d’obéir : le management, du nazisme à la RFA. » Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici de distribuer des points Godwin comme des fréquences d’exposition à chaque éructation de Cyril Hanouna mais de rappeler des formes de continuités historiques troublantes parce que systémiques.

Second constat, toujours du côté de l’ensemble des phénomènes et organisations métonymiquement rassemblés sous le terme « d’Uberisation » et de « Gig economy » (économie à la tâche), dans l’envers de l’ensemble des plateformes et de leurs infrastructures délirantes, de Shein à Amazon, on trouve deux points aussi saillants que communs. Le premier est celui d’un néo-fordisme, d’une mise à la tâche et à la chaîne dans laquelle se sont les notifications algorithmiques qui servent de contremaître. Le second est celui de néo-colonialités qui font toujours peser la charge de l’exploitation au travail sur les mêmes populations (travailleurs pauvres, populations immigrées, jeunes précaires, femmes isolées, etc.) et les mêmes pays pauvres du Sud. J’emprunte à Antonio Casilli le terme de « colonialité » (lui-même l’empruntant au philosophe Nelson Maldonado-Torres), préférable à celui de « colonialisme » puisque si les réalités des logiques d’exploitation présentent des similarités, le cadre sociétal qui leur permet de se déployer à considérablement évolué.

Troisième constat, du côté des « données », c’est à dire de l’ensemble de nos traces permettant de documenter nos opinions et nos comportements dans l’ensemble des écosystèmes numériques, depuis le web (en tant qu’espace public) jusqu’aux plateformes de médias sociaux (espaces semi-publics, semi-privés), nous sommes dans une forme semi-permanente de « dataxploitation ». Chacune de ces données collectées est prioritairement utilisée ou réemployée dans des logiques d’usage presqu’exclusivement centrées sur des politiques de contrôle, de surveillance, de soumission ou d’assignation et d‘automatisation des inégalités.

Management, travail, données, infrastructures de production, modèle économique, stigmatisation des minorités et des plus pauvres … Il faut non seulement constater mais accepter que le monde social que les technologies numériques et algorithmiques bâtissent depuis presqu’un quart de siècle est un monde dans lequel se révèlent et s’organisent les puissances les plus radicales et aliénantes de l’histoire économique, sociale et politique des peuples.

Cela n’empêche pas que les appropriations singulières de ces technologies numériques soient toujours possiblement vectrices d’émancipation mais en revanche, leurs appropriations collectives et politiques le sont très rarement. Presque jamais en réalité. Et chaque fois qu’elles l’ont été, l’émancipation s’est toujours retournée en répression. Comme l’écrivait Zeinep Tufekci pour les réseaux et médias sociaux, « Internet a facilité l’organisation des révolutions sociales mais en a compromis la victoire. »

Pour comprendre et résoudre un peu cette apparente contradiction il faut accepter de dissocier, d’une part, les technologies des écosystèmes préexistants dans lesquels elles se déploient et, d’autre part, des biotopes (informationnels notamment) qu’elles préfigurent et inaugurent pour finir par y tourner à plein régime.

On pourrait résumer cela en trois phases et périodes distinctes, d’abord dans l’appropriation, puis dans la circulation et dans la massification, enfin dans la révélation et la dénonciation de ces techno-pouvoirs qui deviennent aujourd’hui presqu’exclusivement d’inquiétants techno-souverainismes.

Phase 1 : 2004 – 2017.

2004 c’est la création de Facebook et 2016 la création de TikTok. L’alpha et l’oméga des réseaux sociaux devenus médias sociaux. En 2017, Zeinep Tufekci le documentait et le démontrait : « Nous avons bâti une dystopie juste pour obliger des gens à cliquer sur des publicités. » Or ces dystopies s’alignent désormais systématiquement avec des régimes déjà autoritaires (c’est le cas de TikTok et de la Chine) ou en passe de le devenir (c’est le cas de Facebook, Instagram, Amazon, Apple, Microsoft, Google, etc. avec les USA).

Phase 2 : 2017-2025.

2017 c’est la première élection de Trump. Et 2025 c’est la seconde. Entre ces deux périodes l’ensemble du monde de la tech (américaine notamment) s’est « aligné » avec les intérêts géo-stratégiques (principalement) américains et/ou s’affronte à l’ensemble des intérêts géo-stratégiques d’autres puissances (Russie et Chine). Dans le sillon du constat de Zeinep Tufekci, huit ans après sa déclaration, nous avons non seulement tellement visionné de publicités mais nous faisons également face à un telle ombre géopolitique dans chacun de nos espaces et usages numériques y compris les plus triviaux, que nous commençons à peine à percevoir à quel point nous vivions effectivement depuis tout ce temps dans une dystopie ; et nous mesurons aussi qu’une forme mortifère d’irrémédiable s’est aujourd’hui malheureusement installée.

Ce n’est pas un hasard si les initiatives de « départ », d’exode et de migration numérique se multiplient, et ce bien au-delà de la très médiatisée initiative « Hello Quit X« . Nos vies numériques se partagent aujourd’hui entre :

  • des biotopes de sur-stimlulation identifiés et recherchés comme tels (TikTok en fer de lance, Youtube et Instagram dans sa roue),
  • d’autres biotopes totalement emmerdifiés (enshittification de Cory Doctorow) dont Facebook est le parangon,
  • et de manière très très marginale, des espaces encore un peu si (relativement) faiblement peuplés qu’il demeure possible d’y retrouver quelques interactions non nécessairement toxiques ou inutiles, ou dans lesquels en tout cas la quasi-absence d’interaction autre que celle d’une lecture n’est pas nécessairement vécue comme un traumatisme (Substack, Patreon, … les blogs). On n’en est pas encore à un grand retour de Hype des listes de diffusion et des Homepages mais ça ne saurait tarder.

Phase 3 : 2026 … ?.

Aujourd’hui donc cette dystopie se déploie. A plein régime. A la faveur d’élections. Y compris démocratiques. Le monde est plein de déflagrations, de mots et d’idéologies que nous pensions n’appartenir qu’au passé et que jamais nous n’imaginions voir revenir aussi vite et aussi semblablement. D’autant qu’aux fantômes du passé et aux monstres du présent s’ajoutent ceux d’un futur totalement dépendant des prochains et certains effondrements climatiques. Et au milieu de ce gué que nous franchissons chaque jour un peu plus, les artefacts génératifs qui brouillent et troublent l’ensemble des nos esthétiques de réception et donc d’analyse.

Bouger vite et casser des trucs. Casser vite, et bouger des trucs.

Image Mike Deerkoski (CC BY)

« Move Fast and Break Things ! » Vous vous rappelez ? Ce fut longtemps le mantra de la firme Facebook et de Zuckerberg. Un mantra qui s’étendit à l’ensemble de la Silicon Valley et de ses colonialités numériques. En effet tout cela est allé très vite. En effet nombre de repères, de valeurs, d’identités, de communautés, de minorités, de normes et de lois ont été brisées. Nombre d’autres fracas nous attendent sans qu’il soit aujourd’hui clairement possible de savoir si nos garanties constitutionnelles, en France, aux USA et partout ailleurs dans le monde, seront suffisantes pour nous en prémunir ou en éviter les conséquences les plus directement mortifères. Mais la performativité des effondrements qui se tiennent au bout d’un stylo (celui de Trump signant ses décrets) ou de claviers (le blanc-seing laissé aux ingénieurs de Musk et du Chaos), cette accélération de la performativité doit nous interroger.

Parce qu’ils n’ont pas juste « bougé vite » et « cassé des trucs« , mais ils ont surtout « cassé rapidement » et « déplacé des choses » : « Break Fast and Move Things ». L’objet de la casse étant (pour l’essentiel) le rapport au travail, aux autres et à soi ; et la cible du déplacement étant celle de nos valeurs éthiques, morales, politiques. Pendant tout ce temps nous étions concentrés, nous essayions en tout cas, sur l’élargissement de cette fameuse fenêtre d’Overton.

Mais nous devons aujourd’hui oublier la fenêtre d’Overton lue comme le travail sur les mots d’un présent pour installer ceux d’un futur, et plutôt considérer … le rétroviseur d’Overton.

Overton : la fenêtre était en fait un rétroviseur.

De la fenêtre au rétroviseur donc. Je m’explique. Raphael Llorca (commiuniquant, essayiste, collaborateur de la Fondation Jean-Jaurès) revenait récemment lors d’une émission sur France Inter sur le concept de la fenêtre d’Overton en indiquant, je cite, que « l’une des thématiques d’Overton, c’est l’histoire. » Et de poursuivre : « Parce qu’on ne peut pas faire bouger des choses dans le présent si on ne s’attaque pas aux blocages psychiques et politiques dans le passé. » Et de citer les exemples de Zemmour prétendant que Pétain aurait sauvé des juifs français, thèse apparaissant comme accréditée à peine 15 jours plus tard dans une partie de l’opinion. Même chose il y a longtemps pour Le Pen (Jean-Marie) et l’histoire des chambres à gaz qu’il avait désigné comme « un point de détail de l’histoire de la 2nde guerre mondiale » et qui avait ouvert portes et fenêtres, d’Overton et de tous les autres, à un renouvellement complet des pires thèses antisémites et révisionnistes.

Dans le rétroviseur d’Overton, l’essentiel de celles et ceux que l’on présente comme des « innovateurs » dans le domaine des technologies, ne s’efforcent pas tant d’imaginer des futurs que de remobiliser des temps historiquement passés sur lesquels ils opèrent des transformations essentiellement cosmétiques mais qui finissent par leur (et nous) exploser à la gueule dans leur forme originellement située.

[Parenthèse] Et je veux ici distinguer entre « technique » et « technologie ». Il est plein d’innovations « techniques » dans le domaine de l’informatique, du numérique, de l’IA. Les « transformeurs » par exemple en furent une remarquable dans le domaine de l’apprentissage automatique. Les « technologies » quant à elles embarquent ces innovations techniques pour les mobiliser dans le cadre de projets, de services, d’usages qui sont toujours indissociables de leur inscription sociale ou sociétale. Les générateurs de texte (ChatGPT et tous les autres) sont ainsi des technologies construites sur plein de d’outils (et de révolutions) techniques. Ne pas faire cette distinction entre « technique » et « technologie » c’est ouvrir la porte aux discours réactionnaires et anti-progressistes. Dès lors que cette distinction est faite, on peut parfaitement soutenir le besoin d’innovation technique et s’émerveiller des dernières d’entre elles, tout en condamnant et en s’alarmant en même temps de certaines évolutions technologiques, par exemple des plateformes qui mobilisent ces techniques. [/Parenthèse]

A l’exception de Wikipedia, de l’Internet Archive, des blogs, et du moteur de recherche Google s’il avait eu le courage de se conformer au renoncement à sa régie publicitaire, le constat est aujourd’hui celui de l’inquiétante et constante dérive instrumentale, politique ou morale de l’ensemble des biotopes numériques existant au centre ou à la périphérie de cet espace public qu’est (encore) le web.

L’effet diligence, le carrosse et la citrouille.

L’effet diligence c’est cette notion théorisée par Jacques Perriault en sciences de l’information et qu’il définit comme suit :

« Une invention technique met un certain temps à s’acclimater pour devenir une innovation, au sens de Bertrand Gille, c’est-à-dire à être socialement acceptée. Pendant cette période d’acclimatation, des protocoles anciens sont appliqués aux techniques nouvelles. Les premiers wagons avaient la forme des diligences. »

 

Le carrosse qui redevient citrouille passé minuit, ça c’est le conte de Cendrillon.

« Va dans le jardin, lui dit-elle, et apporte moi une citrouille. La marraine creusa la citrouille et l’ayant frappée de sa baguette, elle se trouva transformée en un magnifique carrosse tout doré. Ensuite elle fut regarder dans la souricière, où elle trouva six petites souris en vie ; elle frappa de sa baguette, et les six souris furent changées en six beaux chevaux gris pommelé. (…) mais sa marraine lui recommanda, sur toutes choses, de ne pas passer minuit, l’avertissant que, si elle demeurait au bal un moment davantage, son carrosse redeviendrait citrouille, ses chevaux des souris, ses laquais des lézards, et que ses beaux habits reprendraient leur première forme. »

 

Nous payons aujourd’hui les conséquences d’une série « d’effets diligence » où, pour le dire vite, la plupart des plateformes de « socialisation » ont été conçues et pensées comme des plateformes de surveillance. Des réseaux sociaux (les wagons dans l’exemple de Perriault) conçus sur le modèle du panoptique de Bentham (les diligences). Celles et ceux qui depuis 20 ans font mine de ne pas comprendre comment et pourquoi cela pourrait mal finir sont soit de grands naïfs, soit de grands actionnaires de ces plateformes.

Et en jetant un oeil dans le rétroviseur d’Overton (et les travaux des historiens comme Chapoutot et tant d’autres), nous comprenons mieux pourquoi à la faveur d’une élection, Zuckerberg passe de la contrition juvénile du gars pris les doigts dans le pot de Nutella au masculinisme toxique le plus claqué au sol, en moins de temps qu’il n’en faut à la marraine de Cendrillon pour changer ses haillons en robe de bal. Nous comprenons aussi pourquoi c’est presque l’ensemble de nos carrosses cognitifs, attentionnels et informationnels qui, soit se transforment en citrouilles (qu’il nous est toujours plus ou moins possible de quitter), soit nous extraient de nos positions de laquais pour nous réassigner à notre statut de lézard à la merci du prochain coup de sang ou de la prochaine virevolte de managers toxiques devenus démocratiquement omnipotents ; lesquels sont entièrement occupés à élargir des fenêtres dans lesquelles la question n’est plus tant de savoir « qui » seront les prochain défenestrés mais « quand » le serons nous.

Stand-Up for Science. Quitte à se lever, si on en profitait pour rester debout sur la situation de la science et l’université … en France ?

6 mars 2025 à 12:20

Le 7 Mars (demain) sera une journée de mobilisation « Stand-Up for Science » afin de condamner le naufrage organisé par Trump et ses équipes à l’échelle de la définition même de la science aux Etats-Unis. Ce mouvement s’inscrit aussi en soutien de l’ensemble des pays dans lesquels la science et les scientifiques sont entravés, menacés, opprimés, dénoncés, espionnés, exilés, brimés.

Cette journée, ces paroles et ces banderoles, sont importantes. Essentielles même. Il faut documenter ce qu’il se passe dans des pays pour lesquels la science, ses financements, son éthique,  tout cela est entièrement conditionnée à l’alignement idéologique avec le régime politique en place. A fortiori lorsque ce phénomène touche des pays qui n’étaient pas jusqu’ici réputés pour être des dictatures ou des régimes autoritaires et illibéraux.

Comme la plupart des collègues de la plupart des universités françaises, j’ai été destinataire d’un mail de la présidence (de l’université) dans lequel on nous appelle à rejoindre le mouvement avec nos étudiant.e.s pour un petit quart d’heure de mobilisation entre deux cours. Ok. A regarder le programme annoncé du côté des universités en France, c’est pour l’essentiel un service vraiment minimum : un rassemblement par ci, une vague photo par là, très peu d’appel à manifester, très peu de débats annoncés. La bascule fasciste que l’on observe et que l’on documente actuellement aux USA ne va pas vasciller sous les coups de boutoir d’une photo organisée entre collègues sur les marches d’une université. Signalons au titre de l’exception, l’université marseillaise qui lance un programme (et débloque un budget) pour accueillir des collègues états-uniens. Bon bref. J’ai moi-même alerté (depuis mon champ scientifique) sur l’importance de ce qui se joue actuellement aux USA dans le rapport fasciste que Trump instaure avec la langue et avec la science, pour ne pas me joindre au mouvement de demain.

Donc vendredi, je me lève, on se lève, toutes et tous pour Danette la science. Ok. On se lève. Et on se casse.

Et là … là comme beaucoup de collègues je ne peux m’empêcher de réfléchir au quotidien des universités (et universitaires) français. A nos quotidiens. A ce pays, la France, dans lequel désormais plus de 60 universités sur les 74 que compte l’hexagone sont en situation de faillite ou de quasi-faillite (elles étaient 15 en 2022, 30 en 2023, et donc 60 en 2024 à voter un budget initial en déficit).

Ce pays, la France, dans lequel on ampute encore le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Ce pays, la France, où à chaque étage de l’université publique, de l’enseignement à la recherche en passant par les services administratifs et techniques le précariat explose littéralement.

Ce pays, la France, où la paupérisation des étudiantes et étudiants est alarmante, tout autant que les problématique de santé, physique et mentale qu’ils et elles traversent et affrontent avec comme seule aide la bonne volonté des oreilles tendues à leur écoute.

Ce pays, la France où pendant que prospère un enseignement supérieur privé sous (et hors) contrat qui est une pure usine à merde remplissant des formations (en alternance notamment) sans aucun sens ni aucun contrôle, les universités publiques sont saignées et en permanence auditées et sur-auditées, y compris par des organismes et cabinets (privés).

Ce pays, la France, où des collègues qui sont de purs renégats pantouflent grassement dans des organismes publics de contrôle qui sont le bras armé du néo-management, organismes qu’ils légitiment par leur seule présence (je parle ici notamment de l’HCERES, dont la violence des dernières évaluations est unanimement dénoncée et tant il est désormais absolument évident que certaines de ces évaluations ne sont qu’un prétexte à l’hypocrisie ministérielle qui donne ses instructions pour fermer ou menacer de fermeture des formations par ailleurs souvent simultanément exsangues et pourtant toujours exemplaires).

Pas besoin d’aller regarder outre-atlantique, outre-manche ou outre-tombe pour voir les universités et les universitaires s’effondrer. En France, à Paris, du jour au lendemain suite à sa mise sous tutelle rectorale, l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne voit l’ensemble de son budget amputé non pas de 10, 20, 30 ou de 40% mais de moitié. 13 millions de coupes budgétaires sur ordre du rectorat. Lisez attentivement ce qui suit :

« Ces coupes brutales amputent de plus de 50% les budgets de fonctionnement et d’investissement de nos structures – unités de recherche, écoles doctorales, bibliothèques, départements. Elles n’imposent pas de petites économies : elles mettent à l’arrêt nos activités de recherche ; elles obèrent gravement notre capacité à animer la vie scientifique de nos disciplines, à former et à professionnaliser nos doctorant-es, à faire rayonner notre université à l’international ; elles cassent nos infrastructures de recherche et de formation (alimentation des bibliothèques, renouvellement des abonnements aux plateformes numériques). La brutalité et l’ampleur de ces coupes portent des conséquences graves sur nos métiers, sur la vocation même de notre université, et sur sa capacité à assurer le service public d’enseignement et de recherche.  Les discussions en cours à l’échelle nationale sur le budget 2026 laissent à penser que cette situation n’est qu’un avant-goût de l’austérité à venir. »

Voilà ce qu’écrivent les collègues du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique de Paris 1.

Tout comme Paris 1, c’est donc plus de 60 universités sur 74 que compte la France qui du jour au lendemain peuvent aussi, et ainsi, basculer dans un effondrement total.

Dans les soubresauts de l’époque qui s’ouvre, dans les nouvelles alliances géopolitiques que la refaçonnent entièrement sur des lignes de démarcation que personne n’imaginait possibles, dans ce monde là qui vivra certainement nombre d’effondrements écologiques et politiques il n’y a que deux lignes budgétaires à préserver et à augmenter « quoi qu’il en coûte« . La première nous en avons eu un avant-goût dans l’allocution d’Emmanuel Macron hier soir : c’est hélas celle de la défense et des armées. L’autre, c’est celle de la science et des universités (et plus globalement de l’enseignement et de la culture). Mais de l’argent magique, il semble n’y en avoir pour l’instant que pour la défense et les armées. Pourtant l’état du monde est directement lié au financement de la science. Nous ne comprenons rien à l’accession de Trump au pouvoir et à la géopolitique en cours si nous n’avons pas une recherche forte en sciences politiques, en histoire, en économie et plus globalement en sciences sociales. Nous aurions peut-être pu en partie éviter l’accession de Trump au pouvoir ou en tout cas limiter son champ d’action et de nuisance si le monde n’était pas devenu un gigantesque et permanent plateau de Fox News dans lequel plus aucune parole scientifique ne peut exister autrement que sous le mépris, les quolibets ou l’absence.

Si l’on ne veut pas que le monde et le débat public ne se transforment entièrement en plateau de Cnews 24/24h, et si l’on ne veut pas en mesurer les effets dans la prise de pouvoir d’autres Trump, Milei, Meloni, Orban, Le Pen, et consorts, alors il faut mettre en avant les universitaires qui n’ont pas une « expertise » mais une connaissance des sujets. Et il faut à notre époque et aux temps qui s’annoncent des universitaires et des scientifiques qui soient correctement formés et puissent à leur tour en former d’autres. Nombre de nos meilleurs et meilleures docteurs (= titulaires d’un doctorat) ne se barrent pas aux USA parce qu’on y gagne mieux sa vie : la réalité c’est qu’il et elles crèvent de faim et de misère et se rabattent à force sur des postes où leur connaissance cesse de bénéficier au bien commun. Imaginez ces dernières semaines, ces derniers mois, imaginez le traitement du dérèglement climatique sans les scientifiques et universitaires du GIEC, imaginez la couverture du conflit en Ukraine sans Anna Colin-Lebedev ou d’autres de ses collègues universitaires, imaginez …

C’est pour cela que la communication des présidents et présidentes de France Universités m’agace et me met prodigieusement en colère. Parce que je ne parviens pas à lire leur parole autrement qu’au travers d’un pathétique double standard appelant à se mobiliser pour ce qui se passe aux USA (et y’a besoin) mais incapable d’appeler à descendre massivement dans la rue et à entrer en guerre contre l’effondrement programmatique de l’université publique française …

On pourra se lever autant qu’on veut pour la science, nous resterons des culs-de-jatte tant que nous n’aurons pas la force de refuser le sort qui nous est fait au quotidien, ici, chez nous, maintenant, dans nos universités, par nos gouvernements.

Alors le 7 Mars, on se lève, pour la science. Et après on reste debout, et on se casse en manif, dans la rue, dans les amphis, dans les journaux, dans les quartiers, on passe en mode guérilla, on se bat. On bouge.

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  • Christelle Morançais m’a mis un véto (mais peut-être en fait c’est la DRAC …)
    Hey les ami.e.s, c’est foufou. Ecoutez bien l’histoire que je vais vous raconter. Il y a de cela quelques semaines je suis contacté par un collègue qui souhaiterait que j’intervienne lors d’un prochain événement sur Nantes, un forum (mélange d’ateliers et de conférences et de débats) qui s’appelle « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« . Ma première réaction c’est de lui dire « Euh … autant la culture pourquoi pas, mais tu veux vraiment que j’intervienne sur le thème de l’entrepreu
     

Christelle Morançais m’a mis un véto (mais peut-être en fait c’est la DRAC …)

25 février 2025 à 15:11

Hey les ami.e.s, c’est foufou. Ecoutez bien l’histoire que je vais vous raconter. Il y a de cela quelques semaines je suis contacté par un collègue qui souhaiterait que j’intervienne lors d’un prochain événement sur Nantes, un forum (mélange d’ateliers et de conférences et de débats) qui s’appelle « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« .

Ma première réaction c’est de lui dire « Euh … autant la culture pourquoi pas, mais tu veux vraiment que j’intervienne sur le thème de l’entrepreunariat parce que bon bah c’est pas vraiment mon coeur de compétence. » Et donc je décline poliment (parce que je suis poli).

Puis on se rappelle on discute et il m’explique que dans ce grand forum il va y avoir beaucoup de sujets autour du numérique, de tout ce qui se passe aujourd’hui autour (par exemple) des IA génératives, et que l’idée c’est que je fasse la conférence introductive de l’événement sur Nantes, sur un sujet que, donc, je maîtrise et sur lequel j’ai, donc, une légitimité scientifique (genre parce que ça fait 20 ans que j’en parle sur ce blog et dans mes articles et mes bouquins dont le dernier est tout à fait remarquable et tout à fait en vente libre). Bon et là comme j’aime bien le collègue en question et comme quand même en gros je fuis ce genre d’événements sauf quand ce sont des gens que j’aime bien qui m’y invitent, bah je lui dit, « OK allez tope-là. »

Et on cale un rendez-vous (c’était prévu demain) pour discuter avec lui et d’autres gens du comité d’organisation du contenu plus précis de mon intervention. Et tout est ouvert, y compris de faire un truc à 2 ou 3 voix. Et on en reste là, avec ce rendez-vous de demain pour discuter du fond donc.

Entre temps bon ben c’est bien normal, une première version du programme commence à circuler auprès des différents organisateurs et partenaires (et donneurs d’ordre et financeurs). Avec donc mon nom dedans. Hahaha. Et puis donc aujourd’hui message sur mon téléphone et un mail navré et désolé de quelqu’un de l’équipe d’organisation qui m’explique que … il y a un véto sur ma participation.

Alors je vous la fait courte mais oui dans ce grand forum « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire » c’est pas tellement le côté « entreprendre » qui m’a mis un véto mais c’est très clairement le côté « pays de la loire » 🙂 Et l’équipe organisatrice (la partie de celle qui m’avait invité en tout cas) m’indique tout à fait explicitement (et navrée) que c’est la DRAC (direction régionale des affaires culturelles) et plus précisément le directeur adjoint de la DRAC, M.René Phalippou, qui « n’est pas d’accord sur la programmation de votre intervention en introduction et met un veto. »

Et bah d’accord 🙂 Alors bien sûr faut vous mettre un peu à la place des gens. C’est une des rares qualités que je m’octroie (parfois). En tout cas j’essaie. Donc je me mets à la place des gens qui m’ont dit que j’avais pris un véto. C’est pas facile d’annoncer à quelqu’un que tu ne connais pas spécialement et que t’avais invité qu’il vient de se faire vétoïser. Donc je rassure l’équipe organisatrice en lui disant que primo bah c’est pas grave. Et que deuxio vu qu’il est limpide que le véto vient directement de Christelle Morançais (enfin de ses équipes hein, elle est bien trop grande pour s’abaisser à ce genre de tâche), c’est au moins la preuve que tout ce que je raconte et dénonce finit bien par lui arriver aux oreilles. Et pour conclure, que tertio, ce véto de Christelle Morançais, je le prends plutôt comme une médaille à titre honorifique en mode « la patrie culturelle reconnaissante » 🙂

Et Basta.

One More Thing.

Ce n’est pas la première fois que des gens se font ainsi vétoïser dans le cadre de différents événements. Mais moi vraiment c’est ma première fois. Et à la différence d’autres premières fois, bah ça va je trouve que celle-là est est plutôt bien réussie quoi 🙂

Et puis d’une certaine manière c’est le jeu. Christelle Morançais organise, via la DRAC qui est l’un de ses bras exécutifs, un événement. On lui signale que c’est moi qui vais faire la conférence inaugurale alors que ça fait plusieurs semaines que je dénonce publiquement la politique de destruction massive qu’elle met en place. Elle décide de me coller son véto (ou plus probablement ses équipes se disent « Oh bordel y’a l’autre là qui est invité t’imagines si Christelle elle se pointe ou qu’elle apprend que ce type inaugure son événement ?? On va se faire lourder direct« ). Deal.

On peut aussi considérer que c’est quand même le signe qu’elle époque (et d’une femme politique) qui n’a décidément plus rien d’épique (si vous avez la réf à Léo Ferré vous gagnez deux points).

Et puis merde quoi, je suis allé voir la liste des « autres partenaires » du Forum « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« . Je vous mets l’image dessous et vous pourrez aller vérifier directement. On y trouve Mobilis, le pôle régional du livre (qui morfle), mais aussi le pôle régional « arts visuels » (qui morfle), mais aussi le pôle régional « spectacle vivant », mais aussi la fédération des radios associatives (FRAP). C’est à dire précisément une bonne partie de liste des partenaires culturels littéralement torpillés, flingués, assassinés (bah oui y’avait préméditation) par Christelle Morançais. Et ce que cela implique de vies fracassées et de gens mis au chômage, et de toujours moins de diversité pour toujours plus de Bolloré.

Alors les copains et les copines de tous ces merveilleux pôles régionaux que Christelle Morançais a décidé de mettre à sac, c’est aussi pour ça (et aussi pour vous) que je rends public mon premier véto. On ne se croisera pas au forum entreprendre dans la culture. Mais heureusement on se croisera ailleurs. Sur des terrains de lutte. Contre la politique de Christelle Morançais.

Chère Christelle Morançais, merci de ce véto. Il est une confirmation de tout ce qui précisément fait ta politique. Tu peux faire reculer la culture autant que tu veux, mais tu ne peux et ne pourra jamais rien contre la détermination de toutes celles et ceux qui continueront de la faire avancer ailleurs, différemment, dans d’autres lieux, d’autres espaces.

Chère Christelle Morançais, ta volonté d’entrave et ta puissance de nuisance sont considérables mais elles ne sont que circonstancielles. En face de toi, la capacité d’agir et de dire de toutes celles et ceux qui font culture, cette capacité d’agir et de dire est inaliénable, irrévocable, irrémédiable. Et contre cela tu ne peux et ne pourras jamais rien d’autre que de faire fructifier les colères et les luttes.

On te voit cricri, on ne t’oublie pas Cricri, on continue d’être attentifs et attentives à l’ensemble de ton oeuvre. Iciiciici, et encore ici.

 

 

[Mise à jour du soir] Suite à plusieurs échanges en réaction à mon article, je précise donc que oui, c’est bien la DRAC, via son directeur adjoint, qui a explicitement posé son véto concernant ma participation. Et que la DRAC relève bien de la compétence de l’État, et en l’occurrence du Ministère de la Culture (principal partenaire et organisateur de ces journées « Entreprendre dans la culture en Pays de la Loire« ).

Et là vous me dites « Ah bah donc c’est pas Christelle Morançais mais c’est Rachida Dati qui t’as mis un véto. » Et certes l’idée est séduisante. Mais au regard des infos dont je dispose depuis maintenant plusieurs mois sur ce sujet (c’est à dire depuis l’annonce par Christelle Morançais en Novembre 2024 de son opération massacre à la tronçonneuse) je suis en mesure de vous confirmer que les échanges sont comment dire … très très fluides entre la région Pays de la Loire et la DRAC.

[Mise à jour du 27 Février matin] La DRAC étant donc la « seule » à l’origine de ce véto me concernant, cela ne laisse dans tous les cas que deux hypothèses : soit en effet elle agit sur ordre de Christelle Morançais, soit elle décide elle-même de m’interdire de venir causer à cet événement qu’elle organise en lien avec les pôles régionaux les plus fortement impactés (en réalité détruits) par la politique de Christelle Morançais. Ce qui est a minima très troublant et a maxima très inquiétant puisqu’elle est supposée (la DRAC) défendre les mêmes intérêts que moi en étant au soutien des acteurs et actrices la politique culturelle en région …

 

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    C’était il y a 24 ans. Le 15 Janvier 2001 naissait Wikipédia. dans un monde numérique où Google était lui-même né en 1998 et le web encore quelques années avant (disons vers 1991 pour faire simple même si sa date de naissance officielle est plutôt en Mars 1989). Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui. A l’image d’une chanson de Cabrel, elle a en effet dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui. Et aujourd’hui encore elle est la cible d’une offensive co
     

World Wide Wikipedia. Pourquoi il faut à tout prix défendre Wikipedia.

23 février 2025 à 07:35

C’était il y a 24 ans. Le 15 Janvier 2001 naissait Wikipédia. dans un monde numérique où Google était lui-même né en 1998 et le web encore quelques années avant (disons vers 1991 pour faire simple même si sa date de naissance officielle est plutôt en Mars 1989).

Elle a dû faire toutes les guerres, pour être si forte aujourd’hui.

A l’image d’une chanson de Cabrel, elle a en effet dû faire toutes les guerres pour être si forte aujourd’hui. Et aujourd’hui encore elle est la cible d’une offensive coordonnée qui va des USA jusqu’à la France. Une offensive d’une violence et d’une portée rarement atteinte. Avec en tête un Musk qui rêve de sonner l’Hallali de l’encyclopédie.

L’histoire de Wikipedia est indissociable de celle du web et du numérique plus largement ; elle en a toujours constitué un point nodal. Elle est une Babel moderne, elle a changé le périmètre de ce que l’on nommait encyclopédisme (pour un « encyclopédisme d’usage » comme je le qualifiais en 2008), elle en a aussi changé certains codes et certaines valeurs. A l’échelle du monde numérique et un peu au-delà, elle est le dernier espace commun non-marchand, entièrement dédié à la connaissance. Un espace dont le fonctionnement reste ouvert et transparent, tant dans sa gestion administrative (c’est une fondation, Wikimedia, qui préside aux destinées de l’encyclopédie) que dans sa matérialité documentaire (chaque page de l’encyclopédie propose d’accéder à son historique de modifications et aux débats qui en sont à l’origine).

Contrairement à ce que l’on lit souvent dans les arguties de ses détracteurs, non, il n’y a aucun anonymat sur Wikipedia mais un toujours possible pseudonymat. C’est à dire que concrètement il est toujours possible via différents moyens techniques de rattacher un pseudonyme à une identité civile. Et c’est aussi la raison pour laquelle les « proxys ouverts » (qui eux, permettraient en effet un anonymat réel) sont interdits sur Wikipedia. J’en profite d’ailleurs pour rappeler que globalement, cette règle du pseudonymat prévaut dans la quasi-totalité des médias sociaux grands publics, c’est à dire que oui, bien sûr, Facebook, X et d’autres ont toujours la possibilité de retrouver les auteurs de propos condamnables par la loi ou à l’origine de phénomènes de harcèlement. Le fait qu’ils ne le fassent pas systématiquement, le fait qu’ils n’appliquent même pas leurs propres règles, dit tout de leur cynisme fondé sur l’optimisation de la circulation des discours de haine. Je ne vous réexplique pas tout ça en détail, j’ai déjà écrit des centaines d’articles sur ce sujet (et quelques livres aussi). Flemme de tout réexpliquer, l’archive du blog est aussi là pour cela. Je vous en mets quand même un parmi tant d’autres, qui synthétise l’essentiel.

Au commencement il y a la haine de Musk.

Musk qui n’est pas à un revirement près, et qui après avoir par le passé à de nombreuses reprises « loué » Wikipedia pour les services qu’elle rendait, prend aujourd’hui la tête d’une croisade réactionnaire internationale.

Musk, c’était mieux avant.

Très tôt dans la dynamique de l’installation de Trump à la Maison Blanche, Elon Musk appelait au boycott de Wikipedia. Au motif qu’elle serait – selon lui – une entreprise partisane entièrement vouée au Wokisme et à l’extrême gauche. Pour rappel, absolument aucune étude scientifique sérieuse depuis que Wikipedia existe n’a permis de prouver une telle assertion. A la différence de toutes les études scientifiques démontrant en revanche que globalement l’écosystème des plateformes penchait plutôt à droite et que dans le cas particulier de Twitter puis de X les discours conservateurs et d’extrême-droite étaient, pour le coup, délibérément mis en avant. Et que oui globalement « internet » et « les algorithmes » sont très clairement de droite, et que cela s’explique tout à fait rationnellement.

Ces derniers jours encore, une étude de Global Witness notamment reprise sur Techcrunch et sur Nieman Lab, démontrait que concernant X et TikTok et à l’occasion des élections de ce week-end en Allemagne, tout était fait pour favoriser la place du parti d’extrême-droite AfD, parti qui ne fait aucun mystère ni tabou de son affiliation néo-nazie.

« 78 % du contenu politique recommandé algorithmiquement par TikTok aux comptes testés, et provenant de comptes que les utilisateurs testés ne suivaient pas, soutenait le parti AfD. (…) Sur X, Global Witness a constaté que 64 % des contenus politiques recommandés soutenaient l’AfD. En testant le biais politique général de gauche ou de droite dans les recommandations algorithmiques des plateformes, ses conclusions suggèrent que les utilisateurs de médias sociaux non partisans en Allemagne sont exposés à des contenus de droite plus de deux fois plus que des contenus de gauche à l’approche des élections fédérales dans le pays. » (Traduit par moi avec l’aide de DeepL)

 

D’autres études, chroniquées récemment sur Arte (« Comment Elon Musk manipule les élections allemandes« ), abondent dans ce sens et en décrivent quelques-uns des principaux mécanismes.

On pourrait donc presque sourire que l’homme qui adresse des saluts nazis à la foule (il a été particulièrement vexé que ce salut soit enregistré comme tel dans Wikipédia), qui rétablit les pires comptes complotistes et antisémites sur sa plateforme, qui oriente délibérément à l’extrême-droite l’ensemble de ce qu’il lui est possible d’orienter à l’extrême-droite, que cet homme là vienne dénoncer le fait que Wikipedia penche un peu à gauche (ce qui je le rappelle, est factuellement faux), le tout dans un paysage numérique qui non seulement penche très clairement du côté conservateur, et dans lequel depuis le scandale « fondateur » de Cambridge Analytica, on peut désormais documenter à presque chaque élection dans presque chaque pays du monde le fait que des partis ou des candidats d’extrême-droite sont non seulement soutenus mais parfois directement conduits au pouvoir par le jeu des plateformes numériques (dernier épisode en date, l’élection en Roumanie). Mais naturellement rien de tout cela ne prête à sourire.

Musk lance donc la meute à l’assaut de Wikipedia. Et comme attendu, la meute le suit. La meute des conservateurs américains, la meute des trumpistes convaincus, la meute des influenceurs MAGA, la meute de Fox News, et la meute de l’ensemble de l’écosystème médiatique qui leur sert de relai. Cet appel au boycott fonctionne sur deux points.

Premier point, une ânerie totale : Wikipedia ne pencherait politiquement que dans un seul sens, Musk la baptise d’ailleurs régulièrement « Wokepédia » en référence à sa névrose obsessionnelle commune avec Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer. Faites ici un petit détour chez Authueil pour lire sa courte mais éclairante synthèse : « Wikipédia est-il de gauche ? » (spoiler alert : bah non)

Second point : un axe économique. Musk recommande s’assécher la fondation Wikimedia qui gère entre autres l’encyclopédie Wikipedia en cessant de la financer par des dons. « Coupez les financements à Wikipédia tant que l’équilibre n’est pas restauré ! » écrivait-il le 21 Janvier sur son compte X. Il faut ici savoir qu’au-delà des dons de particuliers, on trouve aussi nombre des « Big Tech » qui financent Wikipedia (Apple, Google, Microsoft, Cisco, etc) Et que par-delà l’impact qu’il espère avoir sur les donateurs particuliers, c’est surtout sur cet écosystème de la Tech qu’Elon Musk entend peser de tout son mortifère poids. Et malheureusement au regard des derniers ralliements et reniements de la plupart des géants de la tech américaine, il est a minima raisonnable d’être très inquiets.

Comme rappelé également par Damien Leloup dans Le Monde :

« à la fin du mois de décembre 2024, sur X, il appelait déjà ses abonnés à ne pas donner d’argent à l’encyclopédie, alors en pleine campagne de financement de fin d’année, pour protester contre une supposée dérive à gauche du site, qualifié de « Wokepedia ». A l’origine de cette saillie : un message d’un compte de la droite dure américaine affirmant, à la suite d’une mauvaise lecture des bilans financiers de la Fondation Wikimédia, qu’elle consacre 50 millions de dollars (48 millions d’euros) par an à des projets de « diversité et inclusion », honnis d’Elon Musk et des républicains américains. En réalité, cette somme finance principalement le développement de l’encyclopédie, les salaires d’avocats et des mesures de cybersécurité. »

 

Lors de l’un de ses derniers meeting électoraux, Donald Trump qualifiait Elon Musk de « plus grand capitaliste de l’histoire de l’Amérique« . Pour donner un point de comparaison sur la menace financière que Musk est en situation d’exercer sur Wikipedia si le modèle économique de cette dernière venait à vaciller ou à n’être plus garanti, un article de Lila Shroff dans The Atlantic rappelle que « la fondation Wikimedia a un budget annuel de 189 millions de dollars. A côté de cela, Musk a dépensé près de 288 millions de dollars rien que pour supporter Trump et d’autres candidats républicains dans cette élection présidentielle. »

Comme le précise le titre de l’article de Lila Shroff, « Elon Musk veut ce qu’il ne peut pas avoir : Wikipedia. »  On peut en effet considérer qu’il est dans la nature de ces personnalités toxiques de désirer en premier ce qui leur résiste le plus ou leur semble le plus inaccessible. Mais l’histoire a également montré que ce qui nous semblait hier tout à fait improbable devenait aujourd’hui tout à fait possible. L’exercice de pensée auquel nous devons nous astreindre est donc de nous figurer un monde dans lequel Elon Musk pourrait un jour racheter Wikipedia. Ou la détruire. Ce qui revient de toute façon au même. Exactement comme il l’a fait pour Twitter. Pour l’instant le fonctionnement de la fondation Wikimedia n’offre à Elon Musk aucune prise directe pour une quelconque forme d’OPA hostile. Mais s’interdire d’imaginer que cela puisse un jour advenir revient à baisser notre garde et à créer les conditions pour rendre cela possible.

La meute Française contre Wikipedia prendra ses quartiers résidentiels dans le journal Le Point, qui en l’espace de quelques semaines réussit un double tour de force. Primo en menaçant de livrer à la vindicte populaire les noms et coordonnées d’un contributeur régulier de Wikipedia dont le principal tort avait été de participer à la mise à jour de la page Wikipédia dudit journal en y rappelant de manière factuelle un certain nombre d’éléments. Et deuxio de publier une « tribune » signée par la fine fleur du printemps républicain et de la réacosphère (plus quelques malheureuses et malheureux égarés et le lot habituel de signataires de métier, qui ont vu de la lumière et se sont offert à moindre frais ce qu’ils croient toujours être un petit moment de gloire, plus celles et ceux qui regrettent déjà), tribune intitulée : « Halte aux campagnes de désinformation et de dénigrement menées sur Wikipedia. » Je ne vous mets même pas le lien tellement la litanie d’approximations, de contre-vérités et de mauvaise foi qu’elle contient** est pénible à lire.  Le principal problème de la majorité des signataires de cette tribune, en tout cas de celles et ceux qui en sont à l’initiative, est qu’ils et elles ne sont pas contents de certains points mentionnés dans leur propre page Wikipédia et n’ont pas la possibilité de les enlever ou de les modifier (et je vous garantis que certain.e.s ont pourtant vraiment tout essayé ;-). Leur autre point commun, et il est bien plus inquiétant et signifiant, c’est de partager avec Elon Musk un agenda illibéral et, à la manière d’une Blanche-Neige sous extas, de voir des Wokes partout et de se sentir investis de la mission de les éradiquer. Et sans offense pour les femmes qui en sont signataires, cette tribune est avant tout une belle collection de tristes burnes.

** Mais si vous aimez vous faire du mal vous pouvez toujours retaper son titre dans Google, ou mieux, aller lire le debunking point par point de Tsaag Valren (doctorante en sciences de l’information et Wikipédienne), enchaîner avec l’article de Jean-Noël Lafargue « Le Point contre Wikipedia », et terminer avec le billet de Daniel Schneidermann, « Wikipedia : leur mauvaise conscience. »

Alors attention et entendons-nous bien.

Oui il y a eu et il y aura probablement encore des opérations de désinformation et de dénigrement dans Wikipédia. Oui il y a eu et il y aura toujours ce que l’on appelle des « guerres d’édition » dans Wikipédia, et il en fut d’anthologie comme celle de 2007 opposant les partisans de Ségolène Royal à ceux de Nicolas Sarkozy lors du débat d’entre deux tours et sur le sujet des EPR, Celle également des équipes de Trump pour tenter de déstabiliser la campagne d’Hillary Clinton juste avant sa première accession à la Maison Blanche, Celle aussi de la cellule lancée par Eric Zemmour lors de sa campagne présidentielle, cellule baptisée WikiZedia (sic) et qui avait pour objet de modifier un nombre substantiel d’articles de l’encyclopédie pour y mettre en avant ou en tout cas les rendre favorables à certaines thèses défendues par le candidat néo-fasciste.

Donc oui, il y a en effet de la désinformation et du dénigrement dans Wikipedia. Oui mais primo il y en a bien moins que dans les écosystèmes et plateformes socio-médiatiques traditionnelles. Oui mais deuxio ces opérations de désinformation et de dénigrement sont bien mieux repérées, identifiées, combattues et rapidement signalées ou corrigées que dans tous les autres écosystèmes sus-mentionnés. Et oui tertio l’essentiel de ces campagnes de désinformation et de dénigrement ne viennent pas du camp de l’amicale LGBTQIASGW (Lesbiano-Gay-Bi-Trans-Queer-Intersexuée-Anarcho-Syndicalo-Gauchisto-Wokiste) mais viennent du camp de la droite conservatrice et de l’extrême-droite (et là aussi cela s’explique rationnellement pour les mêmes raisons que l’internet et les algorithmes penchent globalement à droite, relire notamment ce qu’écrit Jen Schradie à ce sujet).

Et oui bien sûr Wikipedia n’est pas exempte de biais. Mais là encore comme l’indiquent les chercheurs et chercheuses interviewées par Damien Leloup dans Le Monde :

 « il y a surtout un biais de diplôme » parmi les contributeurs de l’encyclopédie en ligne, explique Nicolas Jullien, professeur à l’IMT Atlantique, directeur de recherche au sein du groupement d’intérêt scientifique Marsouin et coauteur de plusieurs études à grande échelle sur les utilisateurs de Wikipédia. « Si vous êtes titulaire d’une licence, vous avez statistiquement beaucoup plus de chances d’avoir essayé de contribuer à Wikipédia ; pour contribuer, il faut notamment se sentir légitime à le faire.« 

« Il y a des biais sur l’encyclopédie, et ils sont bien connus : un biais de genre, notamment, avec une très grande majorité d’hommes parmi les contributeurs, et une surreprésentation assez spectaculaire des populations très fortement diplômées, enseignants, journalistes, informaticiens » abonde Jeanne Vermeirsche.

 

Des biais que non seulement la fondation Wikimedia reconnaît (depuis 2011), qui sont documentés et explicités dans l’encyclopédie elle-même, et sur lesquels travaillent nombre d’associations et de militantes et militants pour tenter de les réduire et de les atténuer.

Et puis il y a les histoires singulières et les débats d’admissibilité, souvent un peu kafkaïens au premier abord, mais toujours heuristiquement passionnants dès lors que l’on s’y plonge en détail. Et à la fin ce qu’il peut advenir de pages de gens qui ne sont ni ne prétendent à la célébrité. Ainsi il y a peu de temps le collègue et camarade Francis Mizio relatait comment et pourquoi il avait fait « vider » sa page Wikipédia. Et souvenez-vous, il y a de cela presqu’exactement 10 ans, je vous racontais l’histoire du débat d’amissibilité de ma propre page Wikipedia (qui d’ailleurs mériterait une sérieuse mise à jour, jdcjdr 😉

Et oui bien sûr le modèle encyclopédique de Wikipédia est particulier puisqu’il repose sur la « vérifiabilité » plutôt que sur la « vérité », mais là encore il faut se souvenir de Foucault et de ce qu’il écrivait à propos des régimes de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité: c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. »

 

Ce qui déplaît à Elon Musk comme aux signataires de la tribune des tristes burnes, ce qui les hérisse et leur semble inacceptable, c’est qu’ils ne soient pas et ne soient plus les seuls en charge de dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas, ce qui est dicible et ce qui doit être dissimulé. Ce qu’ils omettent enfin de signaler, c’est que pour une bonne moitié des signataires de la tribune du Point, ils et elles ont été non pas les victimes mais les initiateurs et initiatrices de campagnes de désinformation et de dénigrement. Campagnes de désinformation et de dénigrement dont cette tribune est la forme aussi pathétique qu’évidente d’une prétérition en miroir.

L’autre grand déplaisir de Musk et de ses affidés, l’autre grande raison de sa croisade contre Wikipedia, c’est précisément qu‘elle est l’un des derniers espaces numériques dans lequel il est possible, quelque soit le sujet, d’avoir un débat politique (relativement) apaisé en ce sens qu’il s’inscrit toujours dans le contexte de règles éditoriales communes et transparentes, règles dont l’applicabilité peut cependant être contestée, critiquée et débattue par chacun, et le tout dans un espace toujours par essence rendu public (et « la démocratie« , comme le disait et l’écrivait Bernard Stiegler « c’est d’abord un exercice de rendu public« ).

Là encore ce point est rappelé dans le papier de Damien Leloup dans Le Monde :

Or Wikipédia reste l’une des rares grandes plateformes où des débats politiques peuvent avoir lieu de façon à la fois intense et apaisée, y compris sur les sujets les plus polémiques, note Jeanne Vermeirsche. « Un exemple parmi d’autres : sur la page Wikipédia de [l’influenceuse antiféministe] Thaïs d’Escufon, il y a des débats quotidiens lancés par des contributeurs qui souhaitent enlever le qualificatif “d’extrême droite” de sa présentation. (…) Les discussions restent très cordiales par rapport à ce qu’on peut voir sur d’autres plateformes, avec des références constantes aux règles et aux sources, ce qui cadre le débat. A mon sens, les critiques qu’adresse Elon Musk à Wikipédia montrent surtout une méconnaissance de son fonctionnement. »

 

Or Musk veut tout sauf des débats politiques apaisés, sereins et équilibrés dans l’obligation faite à chacun de respecter les mêmes règles et de s’offrir aux mêmes arbitrages. C’est l’exacte antithèse de ce pourquoi il a (entre autres) racheté Twitter et de ce qu’il y a déployé depuis. C’est aussi ce qui explique qu’après avoir supprimé la modération au profit des « Community Notes », il veut maintenant entièrement revoir ou supprimer les Community Notes qu’il juge « instrumentalisées par des activistes et des gouvernements. » En réalité il s’est lui-même fait régulièrement « corriger » par ces Community Notes et ne le supporte pas. Musk ne méconnaît pas le fonctionnement de Wikipedia : il s’en contrefout. Et il s’en contrefout précisément parce que ce fonctionnement l’exaspère et l’entrave dans l’ambition politique qu’il s’est désormais assignée.

« Projet 2025. » Viens-voir le Doxxer non n’aie pas peur.

Le « Projet 2025 » est porté par « l’Heritage Foundation« , un lobby (notamment) climato-dénialiste qui milite (notamment) pour l’effondrement des politiques publiques. Et le cadre de ce « Projet 2025 » c’est une doctrine qui s’étale sur 900 pages et qui a pour objet (en gros) de conférer à Trump les pleins pouvoirs et à faire en sorte qu’en effet, au bout de son second mandat, il ne soit plus utile ou nécessaire de voter (comme il l’a lui-même annoncé). Dans ce cadre déjà plus que délétère et creepy (sur ce sujet, allez lire l’article d’Olivier Petitjean sur l’Observatoire des Multinationales), il est donc prévu, au titre du « Projet 2025 », de s’attaquer en mode « doxxing » (c’est à dire en faisant de la dénonciation et de la divulgation publique de données personnelles), d’identifier et de cibler les principaux contributeurs et contributrices de Wikipedia sur des pages diffusant des idées et des faits contraires à l’idéologie illibérale, conservatrice et climato-dénialiste de l’Heritage Foundation. Rien que ça. Oui oui, un peu comme la récente tentative d’intimidation d’un contributeur francophone par un journaliste du Point. Mais là où Le Point y va en mode « on défend la boutique par tous les moyens, y compris ceux d’authentiques salopards qui ont fumé toute leur déontologie journalistique« , les moyens colossaux mobilisés par l’Heritage Foundation sont d’une toute autre nature et d’une toute autre ambition.

L’angle affiché par l’Heritage Foundation est officiellement de lutter contre l’anti-sémitisme et donc de cibler en priorité les principaux contributeurs et contributrices des pages qui traitent du conflit Israëlo-Palestinien. En réalité il s’agit de s’assurer par ce biais de garantir les intérêts Israëliens dans l’expression de sa doctrine, et d’écraser toute parole issue de la défense de la cause Palestinienne. Et derrière ce combat d’apparence contre l’anti-sémitisme, il s’agit de cibler par tous les moyens (y compris ceux plus ou moins légaux) les principaux contributeurs de pages en lien avec les libertés civiles et religieuses, le droit à l’avortement, le réchauffement et le dérèglement climatique, etc.

Là aussi il faut savoir que Wikipedia a déjà pris un grand nombre de mesures sur des sujets politiques sensibles, au premier rang desquels, justement, le conflit Israëlo-Palestinien (décisions qui concernant aussi les pages ou sujets pour lesquels peuvent être mobilisés des intérêts pro-russes, pro-chinois, etc.) Je cite ici la fin de l’article de Stephen Harrison sur Slate à ce sujet :

« Depuis des mois, les juges bénévoles du comité d’arbitrage de Wikipédia [« Wikipedia’s Arbitration Committee » ou ArbCom] (une sorte de « cour suprême » de Wikipedia) examinent les actions des rédacteurs très impliqués dans les articles sur Israël et les Palestiniens. Le 23 janvier, l’ArbCom a rendu son verdict dans l’affaire PIA5, un procès virtuel dans lequel il a examiné la conduite de 14 éditeurs très prolifiques dans ce domaine. Après avoir entendu les déclarations préliminaires des parties et constaté les faits (notamment le fait que certains rédacteurs utilisaient des comptes fictifs trompeurs), l’ArbCom a finalement banni plusieurs rédacteurs pro-palestiniens et pro-israéliens pour « édition non neutre ».

En plus de ces interdictions, la commission a introduit une nouvelle mesure punitive, la « restriction d’édition équilibrée », qui stipule que les utilisateurs sanctionnés ne peuvent consacrer qu’un tiers de leurs éditions à ce sujet controversé. En substance, ces wikipédiens sont contraints d’élargir leur champ d’action. (Le verdict a déjà suscité la controverse au sein de la communauté Wikipédia, certains se demandant si ces rédacteurs trouveront des moyens créatifs de contourner la règle). »

 

Et Stephen Harrison de conclure (et moi de souligner) :

Quelle que soit son efficacité, la dernière décision de Wikipédia est conforme à ses principes quasi-démocratiques. Elle reflète un engagement en faveur du débat en ligne plutôt que les tactiques autoritaires proposées par Heritage Foundation. Mais si le groupe de réflexion réussit à identifier et à cibler les éditeurs, les conséquences pourraient être profondes. Face au risque de harcèlement ou de représailles dans le monde réel, de nombreux rédacteurs bénévoles – en particulier ceux qui couvrent des sujets politiquement sensibles – pourraient tout simplement cesser de contribuer. Ceux qui resteront seront probablement les voix les plus idéologiquement orientées, ce qui érodera encore plus l’objectif déclaré de neutralité de Wikipédia. (Traduit avec Deepl et moi-même)

 

Se souvenir de ce que Dorothy Allison écrivait dans « Peau. A propos de sexe, de classe et de littérature ».

« J’ai appris à travers de grands chagrins que tous les systèmes d’oppression se nourrissent du silence public et de la terrorrisation privée.« 

 

World Wide Wikipedia (against Fascism).

Wikipedia est aujourd’hui l’exemple de tout ce que Musk abhorre. Elle est surtout devenue l’exemple de tout ce que l’extrême-droite et les mouvements conservateurs détestent : une agora réelle, transparente, publique, indépendante financièrement sans avoir à passer par la publicité, et peut-être surtout, surtout, l’un des derniers espaces collectifs international dans lequel la liberté d’expression est correctement encadrée et définie et où elle n’est pas directement corrélée à une liberté d’exposition et de circulation elle-même fabriquée et orientée de manière exogène (c’est à dire où le Free Reach ne décide pas entièrement du Free Speech). C’est aussi, comme l’écrivait Alexis Madrigal, « le dernier bastion d’une réalité partagée ».

A l’heure où les saluts Nazis se multiplient et où des fous furieux pourtant démocratiquement élus s’offrent des tronçonneuses plaquées or, il n’est pas vain de réaffirmer que Wikipedia dans son histoire et dans évolution est une rempart de résistance à l’essentiel des 14 signes qu’Umberto Eco pointait comme ceux permettant de reconnaître le fascisme. Et que c’est aussi et peut-être d’abord pour cela que les apprentis fascistes et les extrêmes-droites réunies l’ont toujours combattue et la combattront toujours. Et que toujours nous devrons la défendre et en prendre soin. Parmi ces 14 signes, voici les 9 qui semblent particulièrement d’actualité dans ce que représente aujourd’hui Wikipedia pour lutter contre la dérive fasciste et révélateurs des motivations de l’offensive qu’elle subit.

  • 1 – « La première caractéristique du fascisme éternel est le culte de la tradition. Il ne peut y avoir de progrès dans la connaissance. La vérité a été posée une fois pour toutes, et on se limite à interpréter toujours plus son message obscur. »  Wikipedia se définit par l’idée même que les progrès dans la connaissance sont constants et doivent être constamment documentés. 

  • 2 – « Le conservatisme implique le rejet du modernisme. (…) » Wikipedia est évidemment moderne.  

  • 3 – « Le fascisme éternel entretient le culte de l’action pour l’action. Réfléchir est une forme d’émasculation. En conséquence, la culture est suspecte en cela qu’elle est synonyme d’esprit critique. (…) » Est-il vraiment besoin que je développe en quoi Wikipedia est à l’opposé de tout cela ?

  • 4 – « Le fascisme éternel ne peut supporter une critique analytique. L’esprit critique opère des distinctions, et c’est un signe de modernité. Dans la culture moderne, c’est sur le désaccord que la communauté scientifique fonde les progrès de la connaissance. Pour le fascisme éternel, le désaccord est trahison. » Là encore, à l’évidence, Wikipedia en constitue l’antithèse.

  • 5 – « En outre, le désaccord est synonyme de diversité. Le fascisme éternel se déploie et recherche le consensus en exploitant la peur innée de la différence et en l’exacerbant. Le fascisme éternel est raciste par définition. » Trump et Musk et toutes les grandes entreprises de la Tech ont mis fin aux politiques de diversité et d’inclusion (DEI). Wikipedia (sans être un absolu de perfection) contribue à continuer de les faire vivre et exister, et ne nie pas les évidences concernant ses propres marges de progression ou d’empêchement sur ces sujets. Elle demeure aussi un lieu où en termes de contenus encyclopédiques, l’ensemble des minorités peuvent exister et être documentées dans l’ensemble de leurs revendications.

  • 6 – « Le fascisme éternel puise dans la frustration individuelle ou sociale. C’est pourquoi l’un des critères les plus typiques du fascisme historique a été la mobilisation d’une classe moyenne frustrée, une classe souffrant de la crise économique ou d’un sentiment d’humiliation politique, et effrayée par la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs. » Là aussi toute la critique adressé par Musk et l’extrême-droite à Wikipédia repose précisément sur l’effroi de la pression qu’exerceraient des groupes sociaux inférieurs », c’est à dire sur ce qu’Eco aurait pu appeler, si le terme avait été disponible à l’époque de la parution de son texte, le Wokisme.

  • 7 – « Aux personnes privées d’une identité sociale claire, le fascisme éternel répond qu’elles ont pour seul privilège, plutôt commun, d’être nées dans un même pays. C’est l’origine du nationalisme. En outre, ceux qui vont absolument donner corps à l’identité de la nation sont ses ennemis. Ainsi y a-t-il à l’origine de la psychologie du fascisme éternel une obsession du complot, potentiellement international. Et ses auteurs doivent être poursuivis. La meilleure façon de contrer le complot est d’en appeler à la xénophobie. Mais le complot doit pouvoir aussi venir de l’intérieur. » Ici encore l’essentiel des critiques adressées à Wikipedia par le camp réactionnaire et néo ou proto-fasciste s’inscrivent dans le registre étendu du complotisme.

  • (…)
  • 13 – « Le fascisme éternel se fonde sur un populisme sélectif, ou populisme qualitatif pourrait-on dire. Le Peuple est perçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la Volonté Commune. Étant donné que des êtres humains en grand nombre ne peuvent porter une Volonté Commune, c’est le Chef qui peut alors se prétendre leur interprète. Ayant perdu leurs pouvoirs délégataires, les citoyens n’agissent pas; ils sont appelés à jouer le rôle du Peuple. » Dans l’ensemble des dispositifs discursifs sur lesquels Musk à la main, ou ceux sur lesquels il donne son avis, cette « expression populaire » ne lui sied que tant qu’elle sert ses intérêts propres ou cible ses adversaires et ennemis personnels. Toute autre expression populaire l’insupporte (expliquant ses revirements sur les questions de modération, de notes de communauté, de « transparence » des choix algorithmiques, et bien sûr son combat contre Wikipedia).

  • 14 – « Le fascisme éternel parle la Novlangue. La Novlangue, inventée par Orwell dans 1984, est la langue officielle de l’Angsoc, ou socialisme anglais. Elle se caractérise par un vocabulaire pauvre et une syntaxe rudimentaire de façon à limiter les instruments d’une raison critique et d’une pensée complexe. » Wikipedia est complexe. La langue de Trump (et celle de Musk) sont une novlangue et un néoparler, vocabulaire extrêmement limité, syntaxe et phrases très courtes compréhensibles par un enfant de 9 ans

Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Grasset, 2017 (publication originale italienne en 1997). Extrait disponible.

 

Le web s’est aujourd’hui réduit comme peau de chagrin. Les conversations qui l’éclairaient et les controverses qui l’animaient ont toutes progressivement et aujourd’hui presqu’entièrement migré sur des plateformes désormais totalement emmerdifiées. Alors oui, et aux côtés d’un autre immense géant et bien commun qui se nomme l’Internet Archive (si utile dans le grand effacement mis en place par l’administration Trumpiste), oui aujourd’hui la part non-marchande du World Wide Web est presqu’entièrement soluble dans un World Wide Wikipedia.

Il nous faut défendre, toujours, ce bien commun qu’est Wikipedia. Et par-delà ce combat, il nous faut aussi partir à la reconquête de tous ces espaces discursifs abandonnés aux plateformes ; il nous faut retrouver des espaces d’expression singuliers et liés par autre chose que la mathématique d’un calcul algorithmique entièrement inféodé à des intérêts politiques et économiques partisans ; que chacun et chacune puisse disposer de sa page et de son adresse ; il y a longtemps aux débuts du web on appelait cela des « Homepages » ; il y a un peu moins longtemps on appelait cela des Blogs. Peu importe comment on appellera ces espaces demain. Mais il faut qu’ils existent. Et il est impératif qu’ils résistent.

 

One Three More Thing(s).

D’abord la parole à Tim Berners Lee, le boss, l’inventeur du World Wide Web, qui le rappelait sur son compte Twitter à l’occasion du 20ème anniversaire de Wikipedia, elle est le web que nous voulons : « un espace ouvert et collaboratif permettant un libre accès au savoir pour toute la planète. » Rien de plus, mais rien de moins. « Toute la planète » n’a pas encore accès a ce savoir, c’était (et cela reste) le combat qu’il fallait mener. Aujourd’hui s’ajoute un autre combat, qui est que la partie de la planète qui y a accès, puisse continuer de pouvoir en jouir dans toute la plénitude de cet accès.

Ensuite mon histoire préférée et qui résume et représente le mieux ce qu’est Wikipédia dans sa dimension collective, c’est celle du griot.

« J’ai rencontré un jour un griot, un homme âgé, circulant de village en village, racontant depuis toujours des histoires interminables, notamment sur les épopées des familles nobles de son pays, des histoires fourmillant de détails. Et je lui demandai comment il faisait pour se souvenir de cet ensemble de détails, pour n’en oublier aucun. Il me dit alors qu’il y avait toujours dans l’assistance, quelqu’un qui lui-même avait été bercé avec ces mêmes histoires, les avait entendues depuis son enfance, et le corrigeait dès qu’il faisait une erreur ou oubliait quelque chose.« 

 

Enfin, je me suis promis de ne jamais terminer un article sur Wikipédia sans remettre cette citation d’une magnifique interview de Michel Serres en 2007. Alors je vous la remets. Cadeau.

« C’est une entreprise qui m’enchante parce que, pour une fois, c’est une entreprise qui n’est pas gouvernée par des experts. J’ai une grande grande confiance dans les experts, bien entendu. A qui voulez-vous que je fasse confiance sinon à des experts ? Mais cette confiance envers les experts est limitée puisque les experts, qu’ils soient mathématiciens, astronomes ou médecins ne sont que des hommes. Par conséquent, ils peuvent se tromper et il y a là dans cette entreprise de liberté, de communauté, de vérification mutuelle, quelque chose qui, dans la gratuité, la liberté, m’enchante complètement et me donne une sorte de confiance dans ce que peut être un groupement humain.« 

 

 

One (last) More Thing (promis).

Si vous êtes parvenu au bout de la lecture de cet article, et si vous en partagez l’essentiel, alors il reste encore une chose à faire. Oui bien sûr vous pouvez chacune et chacun contribuer à Wikipedia. Mais il y a une autre chose. Également importante. Également essentielle. Également déterminante. Pour l’avenir de Wikipedia et donc pour une part de notre avenir commun de connaissances. Cette chose, je vous la laisse découvrir et vous la glisse sous ce lien. Elle est à la portée de chacune et chacun d’entre nous. C’est aussi le plus beau bras d’honneur que vous pouvez adresser à Elon Musk, à Donald Trump et à l’ensemble de l’internationale du salut Nazi et des tronçonneuses en argent. Cliquez ici.

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  • Christelle (Morançais) a une nouvelle copine. Et Christelle mesure deux mètres douze.
    L’article tourne un peu partout en ce moment, c’est un papier du Figaro en mode « grand entretien » avec à ma gauche (sic) notre Christelle Morançais (bientôt) nationale toujours dans la roue de la tronçonneuse et du fracas qui précèdent le fascisme (bah oui ma cricri, ce que tu fais, la diversité que tu réduis et détruit, écoute bien ma cricri, moins de diversité c’est toujours plus de Bolloré, et l’agenda de ton copain Bolloré et autres « entrepreneurs de génie » comme tu l’affirmais encore ré
     

Christelle (Morançais) a une nouvelle copine. Et Christelle mesure deux mètres douze.

21 février 2025 à 15:15

L’article tourne un peu partout en ce moment, c’est un papier du Figaro en mode « grand entretien » avec à ma gauche (sic) notre Christelle Morançais (bientôt) nationale toujours dans la roue de la tronçonneuse et du fracas qui précèdent le fascisme (bah oui ma cricri, ce que tu fais, la diversité que tu réduis et détruit, écoute bien ma cricri, moins de diversité c’est toujours plus de Bolloré, et l’agenda de ton copain Bolloré et autres « entrepreneurs de génie » comme tu l’affirmais encore récemment à propos d’Elon Musk, bah c’est le fascisme). Et à ma droite (là c’est bon), Agnès Verdier-Molinié, qui depuis des années essaie de nous faire croire qu’elle dirige un institut universitaire (l’IFRAP) là où il y a essentiellement un énième Think Tank libéral tout pourri rempli de chroniqueurs de chez Wish pour plateaux télé de C8.

Mais moi j’ai vu la photo. LA PHOTOOOOOOO. OMFG. Allez. Hop la photo.

 

Vous voyez le truc vous ? Non parce que y’a un truc hein. 

La photo en vrai sur le site du Figaro fait encore davantage flipper ou rigoler selon l’humeur. Je vous la mets quand même hein.

Et là vous le voyez le truc ? LE. TRUC. Non mais sérieux, on dirait Olivier Mine et Passe-Partout version Dark et Girly.

 

Bon bref. Donc j’ai vu la photo et j’ai eu une pensée pour l’intermittent du spectacle à 4 pattes et sur le dos duquel se tient Christelle Morançais pour paraître plus grande que sa copine Agnès Verdier-Molinié.

Et sinon, concernant Cricri tout est pathétique dans « l’intention » de cette photo : le regard, la coiffure, la posture, l’épaule en avant … tout est fait aussi pour rappeler que la politique (cricri) surplombe et dicte l’économie qui attend docilement les bras croisés (Agnès). On dirait vraiment un boulot de stagiaire de 1ère année en agence de communication (les portes de l’IFRAP te sont ouvertes petit stagiaire, fonce vers ta destinée).

En vrai je rappelle juste que les meufs font la même taille. La preuve ? Bah la Une du Figaro.

Christelle « je vais tous vous bouffer » en dos à dos avec Agnès « Oh bah moi je suis contente d’être invitée au banquet »

Vous noterez que concernant la titraille on est vraiment là pour se mettre bien hein : en bas au centre « les guerrières antidépense publique« , en haut à droite en médaillon, « Spécial croisières, 25 itinéraires d’exception« . Bah oui, c’est tout ça la ligne édito du Figaro, « Merde aux précaires, vive les croisières, merde au public, vive Le Croisic. »

Bon. je vous laisse. Et vous rappelle que ça y est hein, la tronçonneuse a fonctionné, il y a donc des centaines de gens qui se trouvent au chômage, immédiatement, brutalement, simplement parce que Christelle Morançais a un agenda politique a tenir, et les intérêts de ses copains Bolloréens à satisfaire.

Heureusement qu’elle mesure deux mètres douze et qu’elle fait tout pour qu’on la remarque. Même le regard, vous avez vu le regard, on dirait une imitation du Mugshot de Trump (un autre de ses modèles).

On te voit cricri, on ne t’oublie pas Cricri, on continue d’être attentifs et attentives à l’ensemble de ton oeuvre. Ici, ici, ici, et encore ici.

Et maintenant merci de descendre du dos de ce pauvre intermittent.

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  • Bétharram et le chaudron magique de ChatGPT.
    Le 10 février 2025, France Info posait la question : « les IA conversationnelles comme ChatGPT sont-elles fiables ? » Le 16 février, dans une séquence dont le replay semble avoir été supprimé, France Info répondait à la question via une consultante en communication (ancienne candidate LR), qui lors d’un plateau au sujet de l’affaire Bétharram déclarait : « Même si vous demandez aujourd’hui à l’intelligence artificielle son avis sur le sujet, (…) même l’intelligence artificielle exprime qu’il y a
     

Bétharram et le chaudron magique de ChatGPT.

19 février 2025 à 11:56

Le 10 février 2025, France Info posait la question : « les IA conversationnelles comme ChatGPT sont-elles fiables ? »

Le 16 février, dans une séquence dont le replay semble avoir été supprimé, France Info répondait à la question via une consultante en communication (ancienne candidate LR), qui lors d’un plateau au sujet de l’affaire Bétharram déclarait : « Même si vous demandez aujourd’hui à l’intelligence artificielle son avis sur le sujet, (…) même l’intelligence artificielle exprime qu’il y a une récupération et une instrumentalisation politique de l’affaire Bétharram. »

Ite, missa est. L’IA est donc fiable.

La séquence a été repérée et isolée par le journaliste politique Nils Wilcke depuis ses comptes X et Mastodon. Elle est depuis devenue relativement virale sur différents médias sociaux.

 

Le nom de la communicante importe peu, elle a depuis fermé son compte X, probablement (et malheureusement) victime de quelques trolls. Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est le dispositif, le « cadre » informationnel, et ce « momentum » dans la courte histoire des artefacts génératifs grand public.

Le dispositif, le voici. Une chaîne d’information, un fait divers qui devient un fait politique, un.e consultant.e, un plateau de débat, en présence de journalistes. Et le recours à ChatGPT (qui n’est pas directement nommé dans la séquence mais qui est immédiatement convoqué dans l’esprit de toute personne la visionnant).

C’est à ma connaissance la première fois que sur une chaîne d’information, en présence de journalistes, à l’occasion d’un fait divers devenu fait politique, on explique et explicite que l’on peut donc, primo, « demander son avis (sic) » à ChatGPT, et deuxio, considérer que cet avis dispose d’une quelconque valeur de preuve.

Il semble ici important de rappeler deux points fondamentaux.

Primo, ChatGPT (ou n’importe quel autre artefact génératif) n’a pas d’avis. Il n’en a jamais eu et il n’en aura jamais. Ou alors, et plus exactement, s’il doit avoir un avis, c’est soit l’avis de celles et ceux qui le programment et lui dictent quoi dire (un désormais classique « perroquet stochastique« ), soit, et c’est mon deuxio, l’avis tendanciellement dominant dans les bases de données (y compris d’actualité) sur lesquelles il s’appuie pour produire des textes qui sont des agencements statistiques probables et intrinsèquement cohérents mais n’ont pas davantage de valeur de preuve ou de vérité que l’agencement de phrases statistiquement probables et intrinsèquement cohérentes d’une conversation de bistrot entre potes.

« L’avis » de ChatGPT c’est tout à la fois « l’avis » de l’air du temps et de celles et ceux dont les avis ont été les plus repris et en résonance dans les médias dont se nourrit (et que pille) ChatGPT.

Une expérience (scientifique cette fois) a récemment eu lieu dans laquelle on essayait non pas de connaître « l’avis » des générateurs de texte mais d’analyser de quel programme et de quel candidat politique ils étaient le plus proches et reflétaient le mieux les opinions, et donc de quelles « perspectives politiques » ils se faisaient les pourvoyeurs.  Un article récent de Wired rend compte de ces travaux de Dan Hendrycks (directeur du Center for AI Safety) et de ses collègues (l’article scientifique complet est également disponible en ligne en version préprint) :

Hendrycks et ses collègues ont mesuré les perspectives politiques de plusieurs modèles d’IA de premier plan, notamment Grok de xAI, GPT-4o d’OpenAI et Llama 3.3 de Meta. Grâce à cette technique, ils ont pu comparer les valeurs des différents modèles aux programmes de certains hommes politiques, dont Donald Trump, Kamala Harris, Bernie Sanders et la représentante républicaine Marjorie Taylor Greene. Tous étaient beaucoup plus proches de l’ancien président Joe Biden que de n’importe lequel des autres politiciens.

Les chercheurs proposent une nouvelle façon de modifier le comportement d’un modèle en changeant ses fonctions d’utilité sous-jacentes au lieu d’imposer des garde-fous qui bloquent certains résultats. En utilisant cette approche, Hendrycks et ses coauteurs développent ce qu’ils appellent une « assemblée citoyenne« . Il s’agit de collecter des données de recensement américaines sur des questions politiques et d’utiliser les réponses pour modifier les valeurs d’un modèle LLM open-source. Le résultat est un modèle dont les valeurs sont systématiquement plus proches de celles de Trump que de celles de Biden. [Traduction via DeepL et moi-même]

 

D’où l’on retiendra donc que primo il est assez facile de « modifier » la perspective politique et donc ‘l’avis » de ces artefacts génératifs, et que deuxio les mêmes artefacts ont la tendance de n’exprimer que l’avis majoritaire sur lequel ils ont été entraînés et calibrés.

Donc je le répète une nouvelle fois, se servir de ChatGPT pour « avoir son avis » c’est comme se servir du premier résultat de Google sur la requête « migraine » ou « douleur abdominale » pour « énoncer un diagnostic médical« . Dans les deux cas, c’est l’équivalent de partir en plongée sous-marine avec un équipement de ski en pensant que tout va bien se passer au motif que sous l’eau comme en altitude, l’air se fait plus rare.

Je rappelle et souligne ce que j’écrivais encore récemment :

« Tant que ces modèles seront, de par leur conception même, en capacité même temporaire d’affirmer que les vaches et les moutons pondent des oeufs, et tant qu’ils ne seront capables que d’agir sur instruction et dans des contextes où ces instructions sont soit insondables soit intraçables, jamais je dis bien jamais nous ne devons les envisager comme des oeuvres de langage ou de conversation, mais comme des routines propagandistes par défaut, et délirantes par fonction.« 

 

[By the way si cela vous intéresse, je vous rappelle que j’ai écrit en Juin dernier un livre entier sur le sujet. Les IA à l’assaut dy cyberespace que ça s’appelle.]

Cette séquence de France Info ou une consultante raconte avoir sollicité l’avis de ChatGPT et en fait part comme « simple » élément de preuve au beau milieu d’un parterre de journalistes qui semblent trouver cela « amusant » est un nouveau Bad Buzz pour France Info, après l’épisode déjà totalement lunaire et ahurissant de ce plateau où un expert du camping (ou de l’immobilier je ne sais plus) était invité pour « discuter » de la possibilité de faire en effet de Gaza une nouvelle Riviera. France Info qui par ailleurs dispose de journalistes, de rédactions et de formats tout à fait capables d’éclairer le débat public (mais qui vient d’écarter son directeur).

Mais cette dernière séquence fera date. Elle fera date car elle est le résultat de l’arsenal marketing déployé depuis déjà plus d’un an autour de ces assistants faussement conversationnels. Elle fera date car elle est l’aboutissement de leur publicitarisation constante et permanente. Elle fera date car elle installe un nouveau trope, une nouvelle figure de discours, qui considère comme normal, comme admis, comme naturel et nécessaire de convoquer ces artefacts génératifs au titre de témoins ou de preuve, leur agentivité se trouvant désormais consacrée sur l’autel de ce rituel païen que l’on nomme une émission et une chaîne d’information.

Avant que d’être tristement célèbre pour les viols et violences subies par des enfants dans un établissement religieux privé, la commune de Bétharram l’était pour ses grottes. A l’image du récit platonicien de la caverne, il serait grand temps d’enfin nous retourner pour poser dans le débat public tout autre chose que les ombres projetées de l’avis de ChatGPT.

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  • Google, Wikipédia et ChatGPT. Les trois cavaliers de l’apocalypse (qui ne vient pas).
    [Republication, pour archivage, d’un article initialement paru le 13 Novembre 2024 dans AOC.Media. La publication originale de cet article a donné lieu à rémunération de son auteur – moi]   L’arrivée de ChatGPT et des autres artefacts génératifs en 2022, est une révolution semblable à celle que fut l’arrivée de Google en 1998 et de Wikipedia en 2001. Pour ChatGPT comme pour Wikipédia et comme pour Google, on a d’abord annoncé la mort programmée des bibliothèques et de toutes celles et ceux qui
     

Google, Wikipédia et ChatGPT. Les trois cavaliers de l’apocalypse (qui ne vient pas).

13 février 2025 à 06:38

[Republication, pour archivage, d’un article initialement paru le 13 Novembre 2024 dans AOC.Media. La publication originale de cet article a donné lieu à rémunération de son auteur – moi]

 

L’arrivée de ChatGPT et des autres artefacts génératifs en 2022, est une révolution semblable à celle que fut l’arrivée de Google en 1998 et de Wikipedia en 2001. Pour ChatGPT comme pour Wikipédia et comme pour Google, on a d’abord annoncé la mort programmée des bibliothèques et de toutes celles et ceux qui faisaient profession de médiation documentaire ou de transmission de connaissances, des bibliothécaires aux enseignants. Bien sûr il n’en fut rien même si la manière dont Google et Wiklipédia impactèrent nos vies intimes et nos rapports à l’information et à la connaissance eut bien sûr un effet sur nos métiers. Mais pour le reste, Google a trouvé sa place en bibliothèque et les bibliothèques ont – plus difficilement c’est vrai – trouvé leur place dans Google ; même chose pour Wikipédia sachant que nombre de Wikipédiens et Wikipédiennes sont également enseignants ou bibliothécaires.

Les questions posées furent les mêmes qui se posent aujourd’hui à l’arrivée de ChatGPT et autres artefacts génératifs, et tournèrent principalement autour :

  • de la fiabilité : est-ce que ça ne raconte pas trop d’âneries ?
  • des usages et de la volumétrie de ces usages : qui va vraiment s’en servir et est-ce que ce n’est pas un problème que tout le monde puisse s’en servir ?
  • et de la perception que nous avons des contours de certains métiers : est-ce que cela va nous prendre (tout ou partie de) nos emplois ?

Il est plus que probable que la réponse à ces trois questions, à l’échelle de ChatGPT, soit semblable à celle apportée pour Google et Wikipédia. « Oui » c’est (globalement) fiable, cela le devient en tout cas au fil du temps (même si cela repose sur des conceptions différentes de la fiabilité). « Oui » tout le monde va s’en servir et ce n’est pas un problème (même s’il demeure plein de problèmes à l’échelle de certains usages particuliers et circonscrits). Et « non » cela ne va pas nous piquer notre emploi mais il est certains aspects de nos emplois que nous devrons envisager différemment.

Pourtant Google (un acteur économique en situation de prédation attentionnelle) n’est pas Wikipédia (une fondation à but non lucratif rassemblant des millions de contributeurs et contributrices), et Google et Wikipédia ne sont pas ChatGPT.

Alors quel est le problème spécifique que pose chacune des révolutions annoncées et avant cela existe-t-il un plus petit dénominateur commun à ces révolutions ? Ce plus petit dénominateur c’est celui du discours, Toutes ces révolutions, absolument toutes, Facebook, Twitter, Snapchat, TikTok et les médias sociaux en général sont des révolutions du discours.

Pour trouver la première grande révolution discursive, il faut remonter au 19ème siècle avec l’invention du télégraphe qui vînt abolir la distance entre deux locuteurs, mais qui surtout, par-delà le fait de permettre aux informations de circuler « plus vite », leur permet définitivement de n’être plus jamais limitées par la capacité de déplacement de l’être humain. Et alors en effet tout changea, de l’intime de nos conversations, à la géopolitique de certaines de nos décisions. Et nous entrâmes dans une ère de « l’instant » qui préfigurait celle du tout instantané.

Puis vînt la deuxième grande révolution discursive, celle où « les » médias sociaux ont inventé des formes de discours où pour la toute première fois à l’échelle de l’histoire de l’humanité, nous nous mîmes à parler, fort, haut et souvent, à des gens dont nous étions totalement incapables de déterminer s’ils étaient présents ou absents au moment de l’échange.

Et puis voici la troisième grande révolution discursive, celle de ChatGPT, celle d’un artefact génératif avec lequel nous « conversons », et ce faisant conversons tout à la fois avec les milliers de travailleurs pauvres qui « modèrent » les productions discursives de la bête, mais aussi avec l’ensemble des textes qui ont été produits aussi bien par des individus lambda dans des forums de discussion Reddit ou sur Wikipédia que par des poètes ou des grands auteurs des siècles passés, et enfin avec tout un tas d’autres nous-mêmes et l’archive de leurs conversations qui sont aussi le corpus de ce tonneau des Danaïdes de nos discursivités. Quand nous parlons à ChatGPT nous parlons à l’humanité toute entière, mais il n’est ni certain que nous ayons quelque chose d’intéressant à lui dire, ni même probable qu’elle nous écoute encore.

Revenons maintenant un peu au triptyque que forment les paradigmes de Google, puis de Wikipédia et enfin de ChatGPT et aux problèmes qu’ils soulèvent.

Le problème posé par Google est celui certification de l’attention à l’aune de métriques (algorithmes) de popularité que lui seul maîtrise et détermine, et la main-mise dont il dispose sur une bourse des mots (et donc des idées) sur laquelle là encore il est le seul à être en capacité d’organiser la spéculation (cf le « capitalisme linguistique » définit par Frédéric Kaplan).

Le problème posé par Wikipédia est celui des routines de certification de la production de connaissances avec comme première clé celle de leur vérifiabilité affirmée comme un critère de vérité (plus cela est vérifiable au travers de différentes sources et plus cela est donc « vrai » et tient une place légitime dans l’encyclopédie collaborative).

Quel est le principal problème posé par ChatGPT ? Ils sont en vérité multiples. Le premier d’entre eux est celui de la certification de la confiance conversationnelle. Qui peut (et comment) garantir que les échanges avec ChatGPT sont soit vrais soit à tout le moins vérifiables ?

Le problème de ChatGPT est aussi qu’il se présente et est utilisé comme une encyclopédie alors qu’il n’en partage aucune des conditions définitoires, et qu’il se prétend et est utilisé comme un moteur de recherche alors que là encore c’est tout sauf son coeur de métier.

Le problème de chatGPT c’est également qu’il « interprète » (des connaissances et des informations) avant de nous avoir restitué clairement les sources lui permettant de le faire ; à la différence d’un moteur de recherche qui restitue (des résultats) après avoir interprété (notre requête).

Le problème de ChatGPT, enfin, c’est qu’il assigne pêle-mêle des faits, des opinions, des informations et des connaissances à des stratégies conversationnelles se présentant comme encyclopédiques alors même que le projet encyclopédique, de Diderot et d’Alembert jusqu’à Wikipédia, est précisément d’isoler, de hiérarchiser et d’exclure ce qui relève de l’opinion pour ne garder que ce qui relève d’un consensus définitoire de connaissances vérifiables.

L’autre point qu’il faut prendre en compte pour comprendre l’originalité des révolutions qu’ont amené ces trois biotopes techniques dans notre rapport à l’information et aux connaissances, ce sont les relations qu’ils entretiennent entre eux. Je m’explique. Lorsque Wikipedia arrive trois ans après Google, les deux vont entrer dans une relation trouble qui fait émerger un nouveau couple de puissance. Sur la base initiale de l’application stricte de son algorithme de popularité, Google va rapidement tout faire pour phagocyter les contenus de Wikipédia en choisissant de les afficher quasi-systématiquement en premier résultat de l’essentiel des questions que l’on lui pose, avant de s’apercevoir que faisant cela il perdait en capacité de fixer l’attention de ses utilisateurs (renvoyés à Wikipédia) et de changer de stratégie en affichant non plus simplement le lien vers l’encyclopédie mais une partie significative de son contenu afin de garder ses utilisateurs dans l’écosystème du moteur : il s’agissait de renforcer son propre système attentionnel tout en épuisant le modèle attentionnel concurrent, mais sans y aller en force brute car Google avait parfaitement conscience dès le départ de l’atout que représentait pour lui une telle encyclopédie qu’il pouvait « piller » comme bon lui semblait mais dont il devenait aussi le premier garant de survie et de développement (y compris d’ailleurs en finançant la fondation Wikimedia) et sans laquelle il perdait aussi en confiance attentionnelle. Financeur donc, mais aussi client, prédateur mais aussi garant, longue est l’histoire de l’encyclopédie et du moteur, entre résilience et résistance (titre d’un article déjà vieux de 10 ans).

Il y eut donc la révolution Google, puis la révolution Wikipédia, puis la révolution du « Power Couple » Google et Wikipédia. Et avec désormais l’arrivée de ChatGPT, le Power Couple initial vire au triolisme. Car naturellement ChatGPT inaugure une relation trouble avec la fonction sociale d’un moteur de recherche (qui est de permettre de répondre à tout type de questions), autant qu’avec la nature profonde d’une encyclopédie (qui est de permettre de comprendre le monde).

Si Google apparaît comme une technologie qui est au sens littéral une technologie de concentration (par le monopole institué autant que par l’objectif attentionnel visé), il repose pour autant sur la capacité de la forme antagoniste à celle du bloc monopolistique qu’il incarne et instancie, c’est à dire le rhizome et la puissance de l’itinérance des liens qu’il parcourt pour les ramener au figé de sa page de résultat (Landing Page).

Wikipédia se plie à la même contradiction d’apparence : elle n’est riche que de la diversité des contributeurs et contributrices qui l’alimentent et discutent et modifient en permanence chaque contenu sur le fond comme sur la forme, mais elle n’est puissante que de la capacité qu’elle a d’exister comme entité détachable de tout lien marchand et de tout espace publicitarisable, et à figer des dynamiques de construction de connaissances comme autant de révélations au sens photographique du terme.

Pour le résumer d’une formule, Google affiche des liens qui font connaissance, Wikipédia affiche des connaissances qui font lien. ChatGPT fait conversation autant que conservation de connaissances sans liens et de liens sans connaissances. ChatGPT est une éditorialisation ivre, en permanence déplacée, déséditorialisée et rééditorialisée comme Guattari et Deleuze parlaient de déterritorialisation et de reterritorialisation.

A ce titre, ChatGPT est un agent (conversationnel) de contamination ; il est bâti comme le sont Google et Wikipédia, autour de la figure du palimpseste, c’est à dire de la réécriture permanente. Mais là où le palimpseste de Google se donne à lire dans les liens affichés sur sa page, là où le palimpseste de Wikipédia se donne à lire derrière l’historique de chaque page, celui de ChatGPT est essentiellement inauditable, intraçable, inaccessible, invérifiable, impossible ; il est l’aporie du palimspeste : pleinement évident et parfaitement intraçable. Telle est la force (et le problème majeur) de ChatGPT et des technologies associées : cette contamination inédite de l’ensemble des espaces d’un marché conversationnel, d’une agora politique, et d’une université de tous les savoirs.

A ce jour, ChatGPT demeure la 1ère interface conversationnelle capable de mobiliser à la fois la puissance encyclopédique de Wikipédia et la puissance attentionnelle de Google. Il le fait au prix (d’ailleurs littéralement de plus en plus élevé) de différents vertiges et autres hallucinations. Si, comme Balzac l’écrivait, « L’homme est un bouffon qui danse sur des précipices« , alors ChatGPT est aujourd’hui sa slackline, et si chacun peut temporairement s’émerveiller d’un moment suspendu ou d’une perspective nouvelle, nous ne sommes pas toutes et tous, loin s’en faut, préparés à l’exercice de ce funambulisme d’un nouveau genre, ni aux chutes qu’il augure.

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  • Le boeuf de Durham, le canard de Vaucanson, et Macron qui fait le con (et le sommet sur l’IA).
    Jusqu’à la nausée nos espaces médiatiques vont être saturés d’échos de ces deux jours où la France accueille le sommet mondial de l’IA. Avec quelques signaux faibles intéressants : le contre-sommet de l’IA lancé simultanément par le philosophe Eric Sadin, et des initiatives fédérées comme celle de « Hiatus » qui réunit des acteurs du libre et des militants des libertés numériques. Et puis Mardi soir la diffusion du documentaire « Les sacrifiés de l’IA » de Henri Poulain sur France 2 (avec Antoni
     

Le boeuf de Durham, le canard de Vaucanson, et Macron qui fait le con (et le sommet sur l’IA).

11 février 2025 à 05:41

Jusqu’à la nausée nos espaces médiatiques vont être saturés d’échos de ces deux jours où la France accueille le sommet mondial de l’IA. Avec quelques signaux faibles intéressants : le contre-sommet de l’IA lancé simultanément par le philosophe Eric Sadin, et des initiatives fédérées comme celle de « Hiatus » qui réunit des acteurs du libre et des militants des libertés numériques. Et puis Mardi soir la diffusion du documentaire « Les sacrifiés de l’IA » de Henri Poulain sur France 2 (avec Antonio Casilli à la manoeuvre en conseiller scientifique).

Et Macron qui fait le con.

Alors voilà, un sommet de l’IA poussé par le président de la Start-Up nation qui s’est vautrée et qui tente d’être le président de l’IA nation qui va se lever. Et qui se fend d’un post totalement lunaire sur son compte X, dans lequel il met en scène des Deep Fakes de sa propre image et de sa propre voix pour dire d’abord « Bien joué » (sic) et expliquer que ça l’a même fait rire, puis pour rappeler « l’importance de ce sommet de l’IA » (dans lequel on ne va donc pas faire que golri), avant de rediffuser un Deep Fake de lui en MacGyver et de conclure « Ok, là c’est bien moi« .

« Bien joué »

Et là bon bah comment te dire Manu. Mettre en scène ses propres Deep Fake dans un message qui semble valider l’importance d’être en alerte sur ces technologies de propagande mais en les présentant comme essentiellement comiques (« ça m’a fait rire« ) et en se présentant comme battu (« bien joué« ), puis conclure en validant la performativité d’un mensonge (« Ok là c’est bien moi« ), le tout depuis son compte officiel à 10 millions d’abonnés, non seulement ça invalide totalement le très court passage du milieu (20 secondes sur les 55 secondes du post) sur « venez au sommet de l’IA c’est important et ça va changer la santé, l’énergie, la vie (…) », et accessoirement ça éparpille façon puzzle le travail patient de l’ensemble du monde académique, scolaire et universitaire, et d’une partie du monde médiatique, qui s’échine à démontrer l’urgence de réfléchir à de nouvelles heuristiques de preuve.

La dernière fois qu’il était apparu sur un média social c’était sur TikTok et pour rétablir le glaive de la justice sur un sujet Ô combien régalien (non) en réaction à un influenceur qui se plaignait d’avoir reçu une amende pour avoir réglé au péage avec son téléphone. Et là pour annoncer son sommet de l’IA et alors que l’ensemble de la chaîne de valeur informationnelle (et donc culturelle) est en train d’être éparpillée façon puzzle par ces artefacts génératifs et les puissances qui les possèdent et les manipulent, le type se fend d’un post en mode « c’est quand même bien rigolo tout ça ». On a juste envie de lui dire « Chaton, sois gentil, ouvre un Whatsapp avec ta famille, et fais-toi plaisir pour y partager tes délires kikoulol mais bordel de merde lâche la rampe des espaces publics dans lesquels tu touches 10 millions de personnes en tant que président de la république. »

Dans un siècle ou deux les historiens qui se pencheront sur notre époque auront toujours du mal à comprendre comment le président d’un BDE d’école de commerce a pu par deux fois être élu à la présidence de la république rien qu’en filmant ses oraux aux épreuves du cours de Marketing de 1ère année de l’ESSEC.

Revenons à ce sommet de l’IA.

Un sommet dans lequel les acteurs du domaine vont faire des annonces (Truc.AI va sortit un tout nouveau modèle encore plus powerful et green, Machin.AI va lancer un giga centre de données à Trifouillis les Oies, Bidule.AI va révolutionner le secteur des services de telle ou telle niche de consommation). Un sommet dans lequel les politiques vont faire des annonces (Machin va annoncer un « grand plan de l’IA », Truc va décrire comment dans toutes les administrations on va faire de l’IA et même que ça va tout disrupter, Bidule va rappeler que quand même ici c’est la France et pas le Far-West et que la French Rectal Touch va conserver ses valeurs sauf si vraiment on la regarde avec des doigts emplis de vaseline). Le tout va se terminer par quelques plus ou moins gros contrats, une pluie d’argent magique, une foule de communiqués de presse oscillant entre le laxatif et le laudatif, l’annonce d’un grand plan de formation (préempté par des acteurs essentiellement privés des « EdTech ») et bien sûr une charte (qui ne sera pas respectée), un calendrier (qui ne sera pas tenu), et une feuille de route pensée comme un argument auto-suffisant pour éviter les sorties de route. On va bien sûr parler de l’impact écologique de ces technologies en expliquant qu’on fait confiance aux acteurs de ces technologies pour réduire leur impact écologique (donc en vrai on ne va pas parler d’écologie). Et pour le reste et les questions (notamment) liées aux problématiques de surveillance, la dernière enquête de Disclose atteste de l’Open Bar validé par Matignon en lien avec l’Elysée dans le cadre de l’IA Act. Voilà. Ce passage a été écrit samedi 9 février (la preuve) et vous voyez déjà ce mardi 11 Février qu’à peu près l’ensemble de ce qui y est décrit est advenu. Magie 🙂

Le canard de Vaucanson.

Dans l’histoire des techniques de l’automatisation il est au moins deux grands exemples qui ont toujours valeur d’analogie. Le premier de ces exemples est relativement connu et je vous en ai déjà souvent parlé ici, il s’agit du Turc mécanique (1770), cet automate supposé jouer aux échecs alors qu’en fait bah non il y avait quelqu’un de caché à l’intérieur. Amazon reprit d’ailleurs avec son habituel cynisme cette histoire pour en faire « Amazon mechanical Turk« , l’une des premières plateformes numérique d’exploitation des travailleurs pauvres de la galaxie connue (mais eux ils parlent de « crowdsourcing »). Le symptôme ou syndrome du Turc mécanique est devenu une sorte de constante des grands messes technologiques (dernier épisode en date, les robots humanoïdes autonomes de Musk, mais on pourrait aussi mentionner la vidéo bidonnée du lancement de l’IA Gemini chez Google et plein d’autres) tout autant qu’un puissant facteur d’explication et d’explicitation des mécanismes de dissimulation et d’exploitation qui traversent la sociologie du numérique (et dont l’un des points culminants est l’ouvrage « En attendant les robots » d’Antonio Casilli).

Et l’autre grand exemple, un peu moins connu du grand public me semble-t-il, c’est le canard de Vaucanson, également connu sous le nom de canard défécateur.

(Source BNF)

Précédant de quelques dizaines d’années le Turc mécanique, ce canard automate est présenté au public aux alentours de 1739 et il sera décrit ainsi dans l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert :

 » Il boit, barbote dans l’eau, croasse (sic) comme le canard naturel […], il allonge son cou pour aller prendre du grain dans la main, il l’avale, le digère, et le rend par les voies ordinaires tout digéré ; tous les gestes d’un canard qui avale avec précipitation, et qui redouble de vitesse dans le mouvement de son gosier, pour faire passer son manger jusque dans l’estomac, y sont copiés d’après nature : l’aliment y est digéré comme dans les vrais animaux, par dissolution, et non par trituration ; la matière digérée dans l’estomac est conduite par des tuyaux, comme dans l’animal par ses boyaux, jusqu’à l’anus, où il y a un sphincter qui en permet la sortie. »

 

Un canard automate qui fait caca. L’allitération est belle, la métaphore l’est également. Et un canard automate qui digère « par dissolution et non par trituration. » C’est à dire qui reproduit non pas mécaniquement mais chimiquement le processus de digestion, afin d’être au plus près (en tout cas pour l’époque) des connaissances biologiques sur ce sujet.

Prenez maintenant les deux, le canard défécateur et le Turc mécanique, et vous avez un spectre presque complet des questions soulevées par cet ensemble de technologies : automatisation, imitation, dissimulation, reproduction. Un ensemble de technologies (« l’intelligence artificielle ») qui singent aujourd’hui la réflexion à peu près dans les mêmes proportions et avec la même vraisemblance que le canard de Vaucanson singeait la digestion, et qui surtout, dans la version grand public qui constitue aujourd’hui l’essentiel de leur dynamique, nous noient littéralement sous des flots de merde (voir à ce sujet les travaux de Cory Doctorrow sur l’emmerdification – enshittification – ou plus immodestement les miens sur l’avènement d’un web synthétique).

Et écrire cela n’est pas nier l’immensité des progrès et des promesses de ces technologies dans des secteurs comme celui de la santé (médecine, biologie, etc.) mais simplement rappeler qu’elles sont aujourd’hui essentiellement opérantes comme autant de technologies de gestion (management) au service d’intérêts économiques capitalistiques et principalement spéculatifs visant à optimiser des rentes existantes ou à en créer de nouvelles. Je vous invite d’ailleurs à lire le remarquable ouvrage de Pablo Jensen, « Deep Earnings », pour comprendre le lien épistémologique très fort entre l’invention du néolibéralisme et celle des réseaux de neurones. Si le sommet de l’IA se résumait à la lecture publique de cet ouvrage, alors au moins aurait-il servi à autre chose qu’à un immense satisfecit.

[Incise] Il faut toujours penser « l’iA » avec un pas de côté. Par exemple à la très présente et très pénible bullshit question du « grand remplacement par l’IA » qui peuple n’importe quel sujet journalistique grand public (« Mais quels métiers l’IA va-t-elle remplacer ? » et de lister tout à trac les radiologues, les secrétaires, les avocats, les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d’orientation, etc.), posons-nous plutôt la question, simple, de savoir qui veut, ou qui a intérêt à remplacer les radiologues, les secrétaires, les avocats, les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d’orientation, etc. Et vous verrez que bizarrement les enjeux nous apparaîtront beaucoup plus clairement. [/incise]

On a surtout besoin d’un sommet épistémologique.

Pour comprendre, toujours de manière fine, ce qui est à l’oeuvre derrière ces sommets et annonces autour de l’intelligence artificielle (en France mais partout dans le monde), je vous invite très vivement à lire cet article là encore remarquable (et remarquablement synthétique) de Jacques Haiech, disponible en accès ouvert : « Parcourir l’histoire de l’intelligence artificielle, pour mieux la définir et la comprendre. » Je vous en livre quelques extraits.

[les conférences Macy] ont permis d’acter une fracture entre deux communautés : celle qui veut simuler les processus cognitifs, en utilisant des machines digitales, et celle qui veut comprendre ces processus, en prenant en compte les caractéristiques émotionnelles et sociales. Jean-Pierre Dupuy (ingénieur et philosophe français) a analysé le rôle de ces conférences dans la naissance des sciences cognitives. (…)

Le terme « Intelligence artificielle » a été choisi en juillet 1956 par John McCarthy, pour ne pas faire allégeance à la « cybernétique » et à son chef de file, Norbert Wiener. Ce dernier va se rapprocher du « ratio club », un club anglais fondé par John Bates, qui réunira ses membres de 1949 à 1958, et où l’on trouve Ross Ashby (psychiatre-ingénieur anglais venu très tôt à la cybernétique) et, après la première réunion, Alan Turing. Un nouveau domaine de recherche ayant pour objet la simulation et la compréhension des processus cognitifs est, à cette époque, en train de naître. On assiste alors à une bataille sémantique, porté par les ego de chacun, et la création de deux communautés distinctes (l’intelligence artificielle qui a ses racines plutôt américaines et la cybernétique/systémique qui a plutôt ses racines en Europe). Ces deux communautés sont cependant en interaction permanente, mais avec des niveaux de financements qui varient dans le temps. Pour l’intelligence artificielle, on parlera d’une succession de périodes hivernales (hivers de l’IA), dans les moments où elle ne sera pas ou peu financée par les institutions aux États-Unis et en Europe.

La cybernétique, quant à elle, est un domaine qui est lié au concept d’homéostasie, cher à Claude Bernard (qu’il propose en 1865 dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale) et que l’on va retrouver dans la théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertanlanffy (en 1968). (…)

Dans les années 1960, on assiste à la convergence de quatre sous-domaines :

1. la cybernétique, avec son aspect robotique et automate (Norbert Wiener et John von Newman), qui est focalisée sur le rétrocontrôle (feedback) des structures vivantes (de la cellule jusqu’aux sociétés). Le vivant apparaît comme stable face aux agressions non programmables de l’environnement. On retrouvera ces paradigmes dans les travaux de Francisco Varella et de son mentor Umberto Maturana et, en France, ceux d’Henri Atlan (qui fut influencé par les travaux d’Heinz von Foerster, le rédacteur en chef des conférences de Macy) ;

2. la théorie générale des systèmes de Ludwig von Bertalanffy (influencé par les travaux de Ross Ashby, cité plus avant), qui sera à l’origine de la biologie des systèmes. Tout système vivant est constitué d’éléments qui interagissent entre eux et ce sont les différents modes d’interaction qui font émerger des comportements et des structures complexes. On y associe l’aphorisme selon lequel le Tout est supérieur fonctionnellement à la somme de ses éléments. On y perçoit aussi l’importance des flux d’information au-delà des flux de matière et d’énergie, et l’importance de l’émergence de la complexité par itération de lois simples : la fractalisation du vivant. Edgar Morin, lorsqu’il organise avec Jacques Monod et Massimo Piatelli-Palmarini le colloque de Royaumont en septembre 1972 sur l’unité de l’homme, va déboucher sur le concept de pensée complexe qu’il a emprunté à Ross Ashby ;

3. l’intelligence artificielle dans sa phase d’ingénierie qui, partant de l’analogie entre cerveau et ordinateur digital, va permettre de construire les machines, les langages et les modes de représentation de données, pour fabriquer des dispositifs capables de jouer mieux ou aussi bien qu’un être humain (théorie des jeux, recherche opérationnelle) ou de démontrer des théorèmes mieux ou aussi bien qu’un mathématicien (raisonnement symbolique) ;

4. les méthodes de classification, capables d’annoter des groupes d’objets à partir d’un langage de description prédéfini, ou capables de définir le meilleur langage de description, pour obtenir la meilleure annotation souhaitée. Dans le premier cas, on a affaire à une classification non supervisée et dans l’autre cas, à une classification supervisée. Les méthodes utilisées s’appuient sur les statistiques descriptives (avec les travaux de Jean-Pierre Benzecri, un mathématicien et statisticien français spécialiste de l’analyse de données), jusqu’aux réseaux neuronaux monocouches et multicouches, en pointe aujourd’hui avec les travaux de Yan LeCun sur le deep learning, en passant par les outils de statistiques peu enseignés, comme les inférences bayésiennes.

Ces différents sous-domaines ont induit la création de communautés avec leurs lots de jargons, de conférences et de journaux, et leurs leaders majeurs d’opinion. Peu ou pas de fertilisation croisée, et peu ou pas d’enseignements permettant d’avoir une vision globale et comparative de ces différentes positions et méthodes.

 

Et voilà. « L’intelligence artificielle » est riche de l’ensemble de cet héritage et de ces affrontements égotiques autant qu’épistémologiques et techniques. Et l’on ne comprend et ne comprendra rien aux enjeux de l’intelligence artificielle dans nos sociétés si l’on n’est pas capable de retrouver, de questionner et de mobiliser ces héritages et ces affiliations.

Et maintenant, les vaches rectangle 🙂

Le boeuf (ou taureau) de Durham (et les vaches rectangle).

J’avoue être tombé là-dessus totalement par hasard et c’est une histoire dont je n’avais encore jamais entendu parler. Le boeuf (ou taureau) de Durham c’est donc ceci :

(Durham Ox. Wikipedia)

Et son histoire vous est (entre autres) racontée dans cet article et dans celui-ci, d’où je puise les illustrations suivantes, car oui le boeuf de Durham avait aussi plein de copains et de copines : les vaches rectangle et les moutons chelous. L’histoire donc d’un boeuf tellement gros et gras qu’il gagne un concours agricole, devient une légende, et finit par influencer tout une série de peintures et de représentations.

 

Et là je vous entends me dire : « Heu … mais c’est quoi le rapport avec l’IA ? ». Vous ne voyez pas ? Vraiment ? Dès que j’ai vu ces peintures à la fois voulues comme hyper-réalistes et naturalistes mais tout aussi délibérément irréalistes je me suis immédiatement souvenu de mes exercices de génération d’image via Midjourney ou d’autres artefacts génératifs (que je vous raconte dans ce remarquable livre ;-).

L’histoire de ce boeuf de Durham et des représentations animalières associées (ci-dessus mais il en existe plein d’autres), l’histoire de ces peintures du XIXème siècle, c’est celle de représentations étonnamment géométriques et exagérées que de riches propriétaires terriens commandaient pour se prévaloir de vendre et de posséder, à l’image du boeuf de Durham donc, des animaux « plus gros et plus gras que jamais » et s’afficher fièrement auprès d’eux. Qué lo apélorio : la peinture d’élevage.

 

« Le début du XIXe siècle a été l’apogée de la peinture d’animaux d’élevage. Les sujets étaient souvent des chevaux de course, peints en lignes fines dénotant leur vitesse et leur grâce. Mais pour les animaux de ferme, la corpulence était essentielle. Dans les peintures, la vache, le mouton et les cochons sont massifs, mais curieusement soutenus par seulement quatre pattes grêles. Parfois, leur propriétaire est également représenté, regardant fièrement leur création. D’autres fois, l’animal se tient seul, apparemment prêt à dévorer un village voisin. Ce style simple est souvent qualifié d’art rustique ou « naïf », même si les sujets étaient des animaux appartenant à une élite riche. Les images qui en résultaient étaient à la fois publicitaires et spectaculaires. » Anne Ewbank.

Et plus loin :

« L’historienne B. Litvo note également que les fermiers de la noblesse utilisaient le patriotisme pour justifier les compétitions et l’autopromotion. Si les élites pouvaient élever et nourrir des vaches plus grosses et plus grasses, les fermiers les plus pauvres pourraient éventuellement en être propriétaires. Avec plus de viande à vendre, les communautés rurales seraient plus stables financièrement. La sécurité nationale du pays en bénéficierait, selon l’argument avancé. La population britannique augmentait rapidement et, en raison de la perspective de guerres fréquentes, il était impératif de disposer d’un approvisionnement alimentaire sûr en animaux gras . L’« amélioration » progressa rapidement. Le poids moyen des vaches britanniques augmenta d’un tiers entre 1710 et 1795. (…)

« Les peintures et les gravures commerciales commandées étaient souvent accompagnées d’informations telles que les mensurations de l’animal et les efforts d’élevage du propriétaire. Selon le professeur d’études animales Ron Broglio, les portraits étaient souvent exagérés pour mettre en valeur la forme idéalisée de l’animal, qui consistait généralement à « [fournir] un peu plus de graisse dans les zones cruciales ». Pour les cochons, l’idéal était une forme de ballon de football américain. Les vaches étaient rectangulaires et les moutons avaient tendance à être oblongs. (…)

En plus de rendre célèbres les riches fermiers, les peintures et gravures animalières avaient une utilité pratique. Les éleveurs de tout le pays pouvaient utiliser l’image d’un animal spécifique comme modèle pour leur propre troupeau, car le bétail qui correspondait aux idéaux de beauté valait beaucoup plus cher. » Anne Ewbank.

 

Ce qui m’a frappé à la découverte de l’histoire du boeuf de Durham (et de ses copines les vaches rectangles et les moutons oblongs), c’est l’effet d’amorçage stéréotypique qui me semble par bien des points semblable à celui que nous observons aujourd’hui avec les artefacts génératifs dopés à l’IA. Ce qui nous est présenté par ces modèles, par ces « larges modèles de langage », ce sont aussi des vaches rectangle modernes. Des représentations de l’humanité qui insistent sur le « gras » d’une irréalité trouble jusqu’à distendre totalement notre perception de la réalité. Cette sorte d’inflation (je parlais dans un ancien article de capitalisme sémiotique) dans laquelle il s’agit avant tout, pour ces modèles et les sociétés qui les pilotent et les administrent de fabriquer des boeufs de Durham à la chaîne. De s’assurer de la dimension toujours consubstantiellement « publicitaire et spectaculaire » de la capacité même de génération et de ce qu’elle produit comme représentations.

Lorsque nous regardons aujourd’hui le boeuf de Durham et ses copines les vaches rectangle, nous comprenons ce pour quoi est faite cette représentation, les intérêts qu’elle sert et les ressorts bourgeois, capitalistes et ostentatoires qui la précèdent. Nous avons aujourd’hui une lecture politique de ces peintures, de ces représentations. C’est cette lecture politique qui nous a tant fait défaut lorsque, comme probablement quelques primo-spectateurs de ces peintures au XIXème siècle, nous fûmes et sommes encore confrontés aux mécaniques des artefacts génératifs de texte, d’image, de vidéo ou de toute autre chose. Nous peinons à en imposer une lecture politique alors que ces représentations ne servent que des intérêts économiques parfaitement délimités. Ce que parmi d’autres (mais bien mieux que d’autres) Kate Crawford soulignait dans son « Atlas de l’Intelligence Artificielle » :

L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. (…) Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… (…) Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés.

 

(presque) Toute l’histoire contemporaine des artefacts génératifs et de l’intelligence artificielle est là dedans, mais également des questions de santé publique tournant autour de l’essor de formes neuves de dysmorphophobie à force d’usage de plateformes fabriquant ou jouant à dessein sur notre volonté de devenir des boeufs de Durham ou des vaches rectangle modernes (j’englobe ici la question de la sur-représentation de certains corps et de l’invisibilisation d’autres, mais aussi l’usage des différents filtres de TikTok à Snapchat en passant par Instagram, et bien entendu l’ensemble des relais médiatiques de ces perceptions « publicitaires et spectaculaires« . Il n’y pas grande différence entre les vaches rectangle, les moutons oblongs du XIXème siècle et les « hallucinations » visuelles encadrées de nos modèles contemporains d’IA au XXIème siècle.

« Les vaches grasses, les porcs massifs et les moutons obèses étaient prisés comme preuve de la réussite de leurs propriétaires dans la sélection des races en fonction de leur taille et de leur poids. Les fermiers nobles utilisaient la sélection sélective pour créer du bétail lourd et à croissance rapide. Parallèlement à la sélection, de nouvelles pratiques agricoles et alimentaires ont également produit des animaux plus gros. Les fermiers riches participaient à des concours agricoles et lisaient de nouvelles recherches. On les appelait « améliorateurs », car ils essayaient d’améliorer les races animales existantes. Des méthodes telles que nourrir les vaches avec des tourteaux et des navets pour un engraissement final avant l’abattage se sont généralisées. Même le prince Albert, époux de la reine Victoria, est devenu un améliorateur, en exhibant ses porcs et ses bovins primés. » Anne Ewbank.

 

Du canard défécateur de Vaucanson au boeuf de Durham et aux vaches rectangle, on croise énormément « d’améliorateurs » dans la grande galaxie néolibérale de l’IA (dont une bonne partie est représentée au sommet de l’IA). Toute métaphore a bien sûr ses limites interprétatives et il ne s’agit pas, heureusement, de littéralement nous mettre en situation d’être gavés par quelques riches fermiers investisseurs qui auraient pour seul horizon de produire des représentations suffisamment altérées de la réalité pour qu’elles satisfassent à leurs intérêts propres de publicitarisation et de spectacularisation. A moins que … attendez … Bon sang mais c’est bien sûr 😉

 

One More Thing.

Lorsque ces perceptions distendues de la réalité finissent par s’imposer comme d’authentiques formes de réalisable, alors nous entrons dans ce que Grégory Chatonsky nomme un espace latent et dans les logiques de « chiralité ».

« L’émergence des technologies d’intelligence artificielle a donné naissance à un concept fondamental qui transforme notre compréhension de la vérité : l’espace latent. Ce concept, qui mérite d’être défini avec précision, désigne un système mathématique complexe où les informations ne sont plus stockées sous forme de données discrètes (comme des fichiers constitués de 0 et de 1), mais comme des distributions statistiques continues. Plus concrètement, l’espace latent est une représentation multidimensionnelle où chaque dimension correspond à une caractéristique abstraite que l’intelligence artificielle a apprise à partir des données d’entraînement. (…) Or cet espace latent, fruit de la théorie des jeux et des espaces bayésiens où chacun parie sur le pari de l’autre transforme radicalement la relation entre discours, vérité et réalité. En effet, alors que la révolution industrielle avec introduit une reproductibilité technique des indices ou des traces de la réalité, telle que l’empreinte d’une lumière sur une surface photosensible, les espaces latents sont des expressions des indices passés. Ainsi, un espace latent peut non seulement reconnaître un oiseau qu’il n’a jamais vu, qui ne fait pas partie de sa base d’entraînement, s’il ressemble bien à un oiseau, mais il peut aussi générer un oiseau inexistant et crédible ouvrant le précipice du simulacre dans la réalité. (…) Un espace latent, pour produire un résultat crédible, doit être maintenu dans un savant et juste équilibre entre l’apprentissage et le bruit. D’un côté, il ne sait que reproduire le déjà appris, de l’autre il ne génère que de l’informe. Mais en ayant les deux, on peut créer du reconnaissable inexistant, bref automatiser et industrialiser la représentation mimétique. Nous dépassons non seulement l’empreinte du photoréalisme, mais encore la modélisation hypothético-déductive de la simulation informatique à laquelle nous ont habitués les effets spéciaux, la réalité virtuelle et les jeux vidéo. Cette conception de l’espace latent a des implications profondes sur notre compréhension de la réalité et de la vérité. »

 

Le concept d’espace latent est éclairant à plus d’un titre. Et la « chiralité » (en gros on objet ou un système qui n’est pas superposable à son image dans un miroir) l’est tout autant pour penser les logiques et les dynamiques de l’IA et de l’ensemble des évolutions numériques actuelles. Je vous en reparlerai probablement dans un autre article, mais d’ici là précipitez-vous pour lire celui de Grégory Chatonsky sur AOC.

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    J’ai participé ce Jeudi au colloque de l’Observatoire de la surveillance en démocratie. Le thème de mon intervention a tourné autour de l’idée suivante : « Peut-on dé-surveiller ? » (le colloque qui se poursuit ce matin peut être suivi en visio). Un très grand merci à Nicolas P. Rougier pour son invitation, ainsi bien sûr qu’à toute l’équipe de l’Observatoire de la surveillance en démocratie. Le texte ci-dessous liste une série de points d’analyse que j’ai mobilisés dans le cadre de mon interven
     

Peut-on « désurveiller » ?

7 février 2025 à 02:27

J’ai participé ce Jeudi au colloque de l’Observatoire de la surveillance en démocratie. Le thème de mon intervention a tourné autour de l’idée suivante : « Peut-on dé-surveiller ? » (le colloque qui se poursuit ce matin peut être suivi en visio). Un très grand merci à Nicolas P. Rougier pour son invitation, ainsi bien sûr qu’à toute l’équipe de l’Observatoire de la surveillance en démocratie.

Le texte ci-dessous liste une série de points d’analyse que j’ai mobilisés dans le cadre de mon intervention lors d’une table-ronde. A la suite de ce texte je vous joins également le support de présentation que j’ai utilisé.

 

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais les mots « surveillance » et « surveiller » n’ont pas d’antonymes directs. Ou alors des antonymes relativement faibles sur un plan sémantique, par exemple « délaisser ». Mais « ne pas surveiller » n’est pas pour autant « délaisser ».

Je précise en introduction que s’il est compliqué de « désurveiller » (c’est l’objet de cette communication), on peut heureusement combattre la surveillance et ses dispositifs à l’échelle individuelle et militante. Geoffrey Dorne l’a remarquablement documenté dans son ouvrage « Hacker Protester : guide pratique des outils de lutte citoyenne« . La furtivité (telle que réfléchie par Damasio dans son roman éponyme, « Les Furtifs »), le secret, l’évitement, l’obfuscation, le sabotage, la cryptographie, le chiffrement, la rétro-ingénierie et le retournement du stigmate pour surveiller les surveillants, sont autant de possibilités qui restent mobilisables pour déjouer la surveillance.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est de réfléchir aux difficultés d’imaginer collectivement et de réaliser concrètement des sociétés « désurveillées ». A minima du point de vue de mon domaine de recherche, c’est à dire le web et les grandes plateformes de médias et de réseaux sociaux.

« On ne peut pas ne pas communiquer« . Mais peut-on ne pas surveiller ? Chez Paul Watzlawick le refus de communiquer est un acte de communication. On ne peut pas dire que le refus de surveiller soit un acte de surveillance. Il faut donc se poser la question différemment : a-t-il déjà existé des sociétés sans surveillance ? Sans que les adultes veillent ou surveillent les plus jeunes ? Sans que les gens surveillent leurs proches pour y être attentifs ? Sans que les riches surveillent les pauvres ? Sans que les hommes surveillent les femmes ? Nos sociétés, à toutes les époques ont toujours tissé des formes complexes et plus ou moins relâchées de « surveillance », des formes liées à des paramètres culturels eux-mêmes souvent dépendant du milieu et de l’environnement dans lequel ces sociétés évoluent ainsi que de leur stade d’évolution technique et politique. On peut donc considérer qu’il est ou qu’il fut en tout cas possible de ne pas surveiller tout en restant attentif, simplement en « veillant ».
En restant à l’époque contemporaine dans ce qu’elle comprend d’environnement numérique et politique, et en liant la question de la surveillance à celle du contrôle, on peut en revanche considérer que tout comportement prend pour tout témoin valeur de message. Y compris l’absence de comportement, ou la dissimulation d’un comportement. A ce titre la question n’est pas tant de savoir si l’on peut ne pas surveiller que de savoir s’il est possible de ne pas être surveillé. Et aujourd’hui il n’existe pas en ligne de comportement, d’interaction ou d’expression qui soit « sans témoin ». Chacun de nos clics, de nos messages, de nos mails, chacune de nos navigations est tracée et sinon observée, du moins observable.

Et l’un des nouveaux problèmes de cette surveillance, est sa fréquence. De la même manière que l’on parle de « High Frequency Trading » sur les places de marché boursières, il existe une « High Frequency Surveillance » sur les marchés comportementaux et discursifs (cf capitalisme linguistique). On n’y observe plus des valeurs boursières mais des individus, des comportements, des opinions.

D’autant qu’à chaque phase ou évolution significative du champ social, politique et surtout technologique, se manifeste un effet cliquet qui empêche tout retour en arrière. On le voit par exemple avec la vidéo-surveillance dans l’espace public, on le voit aussi avec l’arrivée de l’IA et de la vidéo-surveillance dite « intelligente ». A quoi tient fondamentalement cette impossibilité de revenir en arrière ? Est-elle, et dans quelle proportion, liée aux politiques publiques ? Aux infrastructures ? Aux enjeux de citoyenneté ? A des effets de conformité sociale ?

Cette surveillance est-elle inscrite dans le code informatique (« Code Is Law ») ? Tient-elle principalement aux infrastructures (« infrastructures are politics ») ? J’ai moi-même (avec d’autres) théorisé ce que j’appelle des architectures techniques toxiques pour décrire et documenter les modalités d’organisation des grandes plateformes, réseaux et médias sociaux.

Et quelle est la « nécessité » de cette surveillance et de l’ensemble des formes qu’elle revêt aujourd’hui ?

Longtemps en démocratie les modalités de surveillance étaient totalement différentes, elles étaient « différées » et principalement rétroactives (on faisait des contrôles administratifs principalement rétroactifs et des contrôles de police là aussi le plus souvent rétroactifs si l’on omet les flagrants délits). Dans une perspective que l’on pourrait qualifier de cybernétique, ce processus de Feedback permettait un ajustement des politiques publiques de police et de maintien de l’ordre. Aujourd’hui le feedback est essentiellement un prétexte au déploiement d’architectures et d’infrastructures de surveillance de plus en plus massives, intrusives et la justification commode d’un abandon des politiques publiques qui pourraient limiter l’impact de la surveillance dans l’espace public.

Tous ces points interrogent les conditions de production d’une (supposée) nécessité de surveillance. Et les intérêts qu’elle sert. Les politiques de surveillance contemporaines (en démocraties comme dans les régimes autoritaires) ont presque toujours été des politiques de la catastrophe. « Quand on invente l’avion on invente le crash » comme l’écrivait Paul Virilio. « Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille (…) Inventer le train, c’est inventer le déraillement, inventer l’avion c’est inventer le crash (…) il n’y a aucun pessimisme là-dedans, aucune désespérance, c’est un phénomène rationnel (…), masqué par la propagande du progrès. »

Historiquement c’est dans les années 1980 que le Royaume-Uni est le premier à généraliser la vidéosurveillance suite aux attentants de l’IRA. « En 2006 le Royaume-Uni abritait 4,2 millions de caméras de vidéosurveillance (dans la rue, sur les autoroutes, dans les trains, les bus, les couloirs du métro, les centres commerciaux, les stades). Et un Londonien pouvait être déjà filmé jusqu’à trois cents fois par jour. » (Source Wikipedia. Videosurveillance). L’attentat contre les tour jumelles aux USA fut également l’occasion de graver dans le marbre du Patriot Act des mesures toujours en vigueur et très éloignées de la lutte contre le terrorisme (« 11 129 demandes de perquisition dans le cadre du Patriot Act en 2013, seuls 51 avaient trait au terrorisme ; les demandes concernaient pour l’essentiel le trafic de drogue (9 401) » Le Monde).

Au final, et comme l’écrivait Armand Mattelard dans son ouvrage « La globalisation de la surveillance : aux origines de l’ordre sécuritaire », ce que nous observons c’est l’avènement de « (…) l’âge technoglobal, avec l’essor d’un système mondial d’identification et la métamorphose du citoyen en suspect de l’ordre sociopolitique. »

Autre effet cliquet d’importance, c’est l’ancrage de cet âge technoglobal avec le capitalisme de surveillance, ou plus précisément l’effet d’amorçage et d’accélération que le capitalisme de surveillance offre à cet âge technoglobal.

Le capitalisme de surveillance, voici comment Soshana Zuboff le définit dans cet article notamment :

« Cette architecture produit une nouvelle expression distribuée et largement incontestée du pouvoir que je baptise : « Big Other ». Elle est constituée de mécanismes inattendus et souvent illisibles d’extraction, de marchandisation et de contrôle qui exilent effectivement les personnes de leur propre comportement tout en produisant de nouveaux marchés de prédiction et de modification du comportement. Le capitalisme de surveillance remet en question les normes démocratiques et s’écarte de manière essentielle de l’évolution séculaire du capitalisme de marché. (…) Le rôle de la surveillance n’est pas de limiter le droit à la vie privée mais plutôt de le redistribuer. »

Pour le dire sans ambages et plus brutalement : la fin de la surveillance ne peut pas être posée sans poser celle de la fin ou en tout cas de la sortie du capitalisme. Car il est établi (voir notamment Christophe Masutti, « Affaires privées : aux sources du capitalisme de surveillance« ) que les projets de contrôle à grande échelle des populations aux moyens de traitement massifs et automatisés de l’information, sont à l’origine davantage conçus pour créer les conditions de schémas organisationnels « profitables » que pour devenir des instruments de pouvoir. La surveillance est en quelque sorte une rétro-ingénierie d’un capitalisme essentiellement spéculatif. C’est parce que l’on met en place les conditions infrastructurelles d’une maximisation des profits à court terme que l’on se trouve en situation de collecter des données liées à une activité qui peut se définir comme de la surveillance. Ce n’est que plus rarement que l’on met en place des infrastructures de surveillance pour se trouver en situation de contrôle ou de rente capitalistique.

L’évolution de nos sociétés dans leur capacité à traiter, technologiquement et moralement, chaque individu comme un « corps documentaire » décomposé en faisceaux de prédictibilités, couplée à la multiplication exponentielle des balises de surveillance et de contrôle dans l’espace public, privé et intime, revient à spéculer sur des comportements pour lesquels les profits maximaux possibles seront toujours liés à l’amplification de certaines dérives, et à l’exacerbation de certains affects. A une exacerbation de nos vulnérabilités.

Si l’on veut dé-surveiller, cela implique de penser des discontinuités là où toute l’histoire des régimes de surveillance contemporains s’est efforcée de bâtir et d’installer des régimes de continuités. Continuité entre nos espaces d’expression publics, privés et intimes (initialement en ligne et désormais autant en ligne que hors-ligne), et continuité dans les dispositifs de captation et de mesure de nos comportements et de nos mots. Ainsi les micros et les caméras de surveillance sont autant dans nos rues que dans nos maisons (domotique et autres enceintes ou dispositifs connectés) et dans nos poches (smartphones évidemment). C’est ce que j’appelle « l’anecdotisation des régimes de surveillance », c’est à dire le postulat que leur dissémination conjuguée à leur dissimulation permettra de consacrer leur acceptation et empêchera de les identifier comme des objets de lutte, des objets que l’on peut combattre et refuser.

Je date le début de cette anecdotisation des régimes de surveillance à deux événements essentiels. Le premier c’est en 2007 avec l’invention de l’iPhone. Et le second c’est en Janvier 2014 lorsque Google annonce le rachat de l’entreprise qui fabrique des thermostats connectés « Nest ». Par-delà les enjeux relavant de la domotique, ce rachat est l’avènement de ce que je qualifie de « domicile terminal » parce qu’avec lui c’est le dernier espace non-numérique relevant de l’habitation, de l’intime, qui est investi. J’écrivais alors : « plus qu’une simple intrusion sur le secteur de la domotique, Google ambitionne de faire de chacun de nos domiciles, un data-center comme les autres. » (et cela après avoir fait de chaque être humain un document comme les autres). Tout va ensuite aller très vite : sonnettes connectées « Ring » par Amazon (et collaboration avec la police, notamment avec la police de l’immigration), enceintes connectées qui vous écoutent et vous enregistrent même éteintes, aspirateur cartographe Roomba (amazon encore), etc.

A l’échelle du design de ces dispositifs de surveillance et pour favoriser cette anecdotisation, le paradigme de la surveillance technologique se compose de plusieurs axiomes fondamentaux :

  • il doit s’activer au plus près de l’initialisation, de la mise en marche du dispositif (et si possible rester actif y compris lorsque ledit dispositif est désactivé)
  • il doit sans cesse s’efforcer de descendre vers les couches basses de l’interface, de l’architecture logicielle (software) ou de l’architecture machine (Hardware)
  • il doit être « maximisé par défaut » (règle de l’opt-out, c’est à dire que c’est à vous de trouver comment désactiver telle ou telle option de traçage activée « par défaut »)
  • il doit être réinitialisé le plus souvent possible (et donc à chaque fois venir écraser les réglages de l’utilisateur pour, de nouveau, être maximisé par défaut)

Surveillance et vérité. Le résultat de tout cela c’est qu’il existe des régimes de surveillance sur le même mode que celui décrit par Foucault pour l’existence des régimes de vérité.

« Chaque société a son régime de vérité, sa politique générale de la vérité: c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai.« 

On peut ainsi littéralement paraphraser Foucault :

« Chaque société a son régime de surveillance, sa politique générale de la surveillance : c’est-à-dire les types de surveillance qu’elle accueille et fait fonctionner comme nécessaires ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les surveillances subies ou choisies, la manière dont on sanctionne les unes et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour la propagation de la surveillance ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui doit être surveillé.« 

 

La surveillance en question et en équation. La surveillance est aussi une question arithmétique qui se joue dans le rapport entre le nombre d’individus que l’on souhaite mettre sous surveillance et le nombre d’individus assignables à cette tâche. Nombre de surveillants divisés par le nombre de surveillés. L’arrivée du numérique et des formes de surveillance échappant (pour l’essentiel) à l’appareil d’état au sein des plateformes de médias sociaux, vient bien sûr casser toute forme de proportionnalité dans ce rapport. Une seule personne est en capacité d’en surveiller plusieurs centaines de milliers ou centaines de millions, à condition de déléguer cette fonction de surveillance à un tiers, en l’occurence un algorithme (avec l’ensemble des problèmes posés, y compris celui des faux-positifs et ou des ingénieries qui maximisent par défaut la collecte de données). « Dé-surveiller » implique donc de nécessairement désalgorithmiser le monde et de s’en remettre à la force du Droit plutôt qu’à celle du calcul, à celle du juridique plutôt qu’à celle du numérique. »

Surveiller … mais après ? Un des grands enjeux de la surveillance est de savoir ce qu’elle produit sur le plan interrelationnel et social. Produit-elle de la confiance ou de la défiance ? Et envers qui ? Les institutions ? L’appareil d’état ? La police ? Certains groupes ou minorités ? Il faut également s’interroger sur ce que la surveillance produit sur le plan documentaire. D’un point de vue systémique pour plateformes de surveillance, si chaque individu est en effet « un document comme les autres », la surveillance produit autant de néo-traces documentaires qu’elle en collecte et en agrège. Et ces traces restent à catégoriser et oscillent souvent entre différents indicateurs et métriques, mais n’en constituent pas pour autant des preuves.

Les voies de la surveillance sont très pénétrables. Du point de vue de l’axe scientifique qui est le mien, c’est à dire les sciences de l’information et de la communication, la question de la surveillance est donc une question « documentaire » qui a fait de chacun de nous des « documents comme les autres » (monétisables, indexables, surveillables, etc) et qui interroge sur la nature des traces documentaires qui nous produisons, tout autant que sur la manière et les finalités pour lesquelles elles sont captées, et qui pose la question de l’inflation exponentielle de ces traces et néo-traces. Inflation palpable autour de la question absolument fondamentale de la copie. Je fais une incise sur ce dernier point, la stratégie de Google fut établie dès 2006 et alors qu’ils réfléchissaient au lancement de Google Drive qui aura lieu en 2012 et où ils affirmaient que « En nous rapprochant de la réalité d’un « stockage à 100% », la copie en ligne de vos données deviendra votre copie dorée et les copies sur vos machines locales feront davantage fonction de cache. L’une des implications importantes de ce changement est que nous devons rendre votre copie en ligne encore plus sûre que si elle était sur votre propre machine. » L’idée de cette « copie dorée » (Golden Copy) de nos documents initialement, mais de l’ensemble de nos vies, de nos opinions, de nos interactions et de nos comportements, est absolument déterminante si l’on veut comprendre l’enjeu et l’histoire des logiques actuelles de surveillance. Car cette « copie dorée » est également la voie dorée de l’ensemble des protocoles et routines de surveillance. Pour le dire plus simplement peut-être, « oui nous sommes surveillés », mais où est la copie « dorée » des traces documentaires de cette surveillance et qui y a accès, et dans quel cadre ? Etc.

En nous dépossédant de la possibilité de copier (j’appelle cela « l’acopie ») et en déplaçant la copie « maître » au sein même d’infrastructures de stockage distantes de la matérialité de nos possessions, nous avons laissé se fabriquer avec notre consentement les conditions de production d’une société de surveillance totale. Pour « désurveiller» il nous faut déplacer cette copie dorée de nos vies et la remettre à portée de (nos) mains.

Nos Futurs. Au vu des points présentés il semble difficile aujourd’hui de « dé-surveiller » ou même d’imaginer une désescalade des processus de surveillance et de contrôle. D’autant que l’actualité géopolitique est a minima inquiétante et pas uniquement aux USA (TMZ, Trump, Musk, Zuckerberg), qu’avec l’adoption de l’IA Act par la commission européenne, « la fuite en avant techno-solutionniste peut se poursuivre » comme l’écrit la Quadrature du Net et avec l’appui et le soutien déterminant de la France comme le révèle la dernière enquête de Disclose.

Il est probable qu’il ne soit donc pas possible de « dé-surveiller », de sortir de la surveillance sans sortir du capitalisme. Et comme cette sortie semble hélas encore relativement lointaine, il nous faut a minima agir sur le levier de notre auto-aliénation (en nous orientant vers des structures et des architectures qui nous y aident, donc essentiellement décentralisées et vectrices de frictions), et il nous faut également inverser les logiques du design, pour lui permettre d’à nouveau être conforme à son étymologie  :

« Le mot provient de l’anglais « design », qu’on emploie depuis la période classique. La langue anglaise l’emprunte au terme français dessein. L’ancien français « desseingner », lui-même dérivé du latin designare, « marquer d’un signe, dessiner, indiquer », formé à partir de la préposition de et du nom signum, « marque, signe, empreinte » et qu’il « désigne »

 

Être conforme à son idéologie, c’est à dire qu’il mette en évidence l’ensemble des dispositifs de surveillance disséminés tout autour de nous et dans nos interfaces numériques. Au mouvement dit de la « privacy by design » il faut ajouter une désignation claire des dispositifs de surveillance. Il ne suffit plus de réfléchir à des objets / interfaces qui, par défaut, protègent notre vie privée, mais il faut aussi inventer des objets / interfaces qui désignent tout ce qui en permanence nous observe pour les sortir de cette anecdotisation qui vaut acceptation. Il est au moins aussi important de désigner clairement la surveillance que de « designer » [diza:né] des interfaces respectueuses de notre vie privée.

Il y a longtemps, Antonio Casilli écrivait « la vie privée est une affaire de négociation collective » (in « Contre l’hypothèse de la fin de la vie privée« ). La surveillance l’est également.

En conclusion autant qu’en résumé on pourrait donc considérer que pour « désurveiller » il nous faudra tout à la fois nous efforcer de sortir du capitalisme (bataille économique), de désalgorithmiser le monde (bataille technique), de réinstaller des discontinuités (bataille sociale et politique), de se réapproprier nos traces (copies) dans la matérialité de leur possession (bataille documentaire), et de sortir de l’anecdotisation par la désignation de ces dispositifs pour ce qu’ils sont (bataille sémiologique et linguistique).

 

Diaporama avec quelques (petits) trucs nouveaux par rapport au texte ci-dessus
(et réciproquement)

Bonus Tracks.

Eléments de réflexion en vrac qui n’ont pas trouvé de place structurante dans la réflexion précédente mais que je consigne ici … en bonus 🙂

Open surveillance.

Dans le mouvement dit de l’Open Access (et qui désigne le fait de mettre en accès libre les résultats de la recherche scientifique) on distingue différentes voies et modalités qui, si on les décline à l’échelle des questions de surveillance, permettent de produire une typologie intéressante pour mieux caractériser les possibilités de sortir de ces régimes de surveillance.
La voie verte de l’Open Access c’est celle de l’auto-archivage. La voie verte et de la surveillance c’est celle de l’auto-surveillance, c’est à dire de l’acceptation. Nous acceptons de donner nous-même, l’ensemble des éléments permettant à d’autres (plateformes, algorithmes, « amis ») de nous surveiller. C’est essentiellement cette voie là qui a permis l’amorçage de tout un pan de ce capitalisme de surveillance duquel il est aujourd’hui si difficile de sortir (effet cliquet).

La voie dorée de l’Open Access c’est celle où ce sont les revues éditrices qui rendent leurs articles directement et immédiatement accessibles mais avec des frais qui peuvent être pris en charge par les chercheurs via leurs laboratoires ou leurs institutions. La voie dorée de la surveillance c’est celle où ce sont les plateformes qui vont, à leur propre bénéfice, forcer toutes les logiques de surveillance sans nous laisser d’autres choix que de les accepter (ou en tout cas le fait de les refuser implique un coût technique ou cognitif très élevé). C’est lorsqu’elles « obligent » à donner certaines informations de manière déclarative, c’est lorsqu’elles utilisent toutes les ressources de la captologie et des « Dark Patterns » pour collecter des strates informationnelles et comportementales toujours plus fines, etc.

Il existe d’autres voies dans le mouvement de l’Open Access (voie diamant notamment) mais je m’arrête là pour la comparaison. La réponse à la question de savoir si l’on peut « dé-surveiller » est donc différente selon que l’on envisage la voie verte ou la voie dorée de la surveillance.

Pour la voie verte, nous sommes encore souvent en capacité et en maîtrise de refuser d’alimenter et de nourrir certaines logiques et fonctions de surveillance. Sachant que ce qui rend ce refus compliqué c’est la nature toujours ambivalente socialement de la fonction de surveillance qui est aussi perçue et présentée comme une fonction de réassurance : c’est précisément parce que l’on vous surveille et que vous acceptez que l’on vous surveille, que l’on peut aussi (parfois) vous rassurer (on le voit par exemple en cas de catastrophe naturelle ou d’attentat quand il s’agit de savoir si ses amis ou ses proches sont en sécurité, cf les épisodes du « Safety Check » de Facebook par exemple). La question qui se pose alors est la suivante : est-ce aux plateformes de médias sociaux d’endosser cette fonction politique de réassurance ?

Pour la voie dorée qui est, vous l’aurez deviné, la plus présente dans les plateformes centralisées, l’idée même de « dé-surveiller » est une aporie. Il n’est simplement pas possible de se soustraire aux logiques de surveillance de Facebook, de X, d’Amazon, etc. dès lors que nous en sommes utilisateurs et utilisatrices. Ce n’est pas possible parce que cela tient simultanément à leur infrastructure (architecture technique toxique), à leur modèle économique (« si c’est gratuit vous êtes le produit), au gigantisme choisi de ces plateformes et aux impossibilités de modération rationnelle que cela implique, et à la manière dont l’ensemble des cheminements algorithmiques sont imaginés et pensés pour servir l’ensemble.

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    Dreamstime: lrochkaWildfires are terrifying. They are especially gobsmackingly horrible when you add in hurricane-style winds. I will never forget the day of the Marshall Fire when my daughter stepped out of the car and literally blew down the street, forcing us to race after her and catch her. In those environments, it's easy to see how a wildfire can spread so fast and furious. My heart continues to go out to all in Los Angeles who are still navigating the immediate aftermath of this. We in Bo
     

Become a Firefighter for Democracy

7 février 2025 à 14:03
Dreamstime: lrochka

Wildfires are terrifying. They are especially gobsmackingly horrible when you add in hurricane-style winds. I will never forget the day of the Marshall Fire when my daughter stepped out of the car and literally blew down the street, forcing us to race after her and catch her. In those environments, it's easy to see how a wildfire can spread so fast and furious. My heart continues to go out to all in Los Angeles who are still navigating the immediate aftermath of this. We in Boulder know that it'll take a long time to recover - and that even after you rebuild your house, you will still shudder when the wind is strong.

As truly horrible and horrifying as wildfires are, there are people out there who make a big difference in putting a stop to them. These are the organized firefighters on the front line and in the air as well as the individuals who do the best that they can to prevent one structure from burning down. Their work is made possible through resources and community infrastructure, like access to water. But what makes them so inspiring is their will to put their bodies on the line to stop the spread of fire.

Most firefighters do not go at it alone. They work to ensure that they have accurate information so that they can make strategic choices about where to invest in building the fire line. They work as a team, constantly in communication as they divide the work and tackle the small issues to tackle the bigger one.

No firefighter wants to lose a structure, let alone a human life. But when they're working, they're focused first on containment. Cuz worse than losing a structure is allowing the fire to spread.

Even a the firefighters are still working a fire, emergency management services are kicking in to support those in need. While there are material needs upfront, many of the deep needs that are provided center on mental health. There is shock and trauma in every direction - especially for those who have lost their homes or loved ones. And unlike other kinds of trauma, this kind of trauma can't be solved by just having someone find strength in their home because their home is gone.

Sometimes metaphors are helpful as anchors to ground us when we're doing the work. As I speak to people trying to navigate the various dimensions of what's unfolding all around us politically, I keep returning to the metaphor of a firefighter tackling a wildfire amidst 80mph winds. We need some people to focus on building the fire line. Others need to tend to those in trauma. Others need to ensure that the communication lines are open and clear. Others need to start investigating the causes of the fire to prevent future fires. And still others are out there working on saving that one house. All of this is important work. In short order, we're also going to need those who can assess the damage, those who can see what environmental toxins were left behind, are those going to help rebuild.

As people start to come to terms with the shock-from-the-distance of seeing the wildfire play out on nightly TV, it's now time to figure out which role in this fire do you want to play? If you are not yourself a firefighter, what support can you offer to those who are? How do you prepare to serve in the rebuilding process?

Democracy cannot and should never be taken for granted. It is a struggle. We must collectively work to achieve democracy, not expect it to happen to us. The fires are burning hot right now. The wind is often too fierce to send out firefighters in certain quarters. But that doesn't mean we can't prepare. And that doesn't mean we can't start imagining what rebuilding might look like.

After watching countless members of the public from across the political spectrum demean and dismiss mission-driven civil servants, I'm dreaming of a future where people understand and appreciate the administrative state and want to step in to help rebuild it. I'm dreaming of a future where our tryst with hate is recognized as the devil's work. I'm dreaming of a future where we all recognize that we cannot address our global challenges through nationalism. What dreams are you hoping to manifest on the other side of this wildfire?

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  • What Game Are We Playing?
    Many of us are aghast at the unprecedented dismantlement of the US administrative state. Mass terminations. Website erasure. Removal of watchdogs. Unchecked access to the treasury. All around me, people are trying to connect what's happening to historical events. Is this fascism? A hostile corporate takeover? A coup? People want a frame both to understand what's happening and grapple with what's coming. Most of the people I know are also struggling to figure out where they can take action.I've s
     

What Game Are We Playing?

3 février 2025 à 13:42
What Game Are We Playing?

Many of us are aghast at the unprecedented dismantlement of the US administrative state. Mass terminations. Website erasure. Removal of watchdogs. Unchecked access to the treasury. All around me, people are trying to connect what's happening to historical events. Is this fascism? A hostile corporate takeover? A coup? People want a frame both to understand what's happening and grapple with what's coming. Most of the people I know are also struggling to figure out where they can take action.

I've spent the bulk of my life tracking different dynamics in the tech industry. And, for the last decade, I've had the pleasure of working alongside federal civil servants and observing their commitment to American democracy. So as I watch this unfold, a few frames keep coming to mind. Frames that explain both the moment and how we got here. These are not frames that provide me with answers for the future, but perhaps they offer insights that others might be able to build on.

Jenga Politics.

Think about the wooden puzzle known as Jenga, where a tower is made out of criss-crossed wooden blocks. Players are asked to take out pieces of the wooden puzzle from the structure and then place their piece on top, increasing the pressure of gravity on the structure. The goal of the game is get your opponent to take the blame for making the entire system fall.

For years now, this has been my description of the administrative state as we've known it. Conservatives primarily take pieces out of the tower while liberals primarily add new blocks to the top. But all have a habit of removing blocks and adding pressures in certain circumstances. Meanwhile, both well-intended advocates and malfeasant ones mess with the blocks along the way.

The role of the civil servants play in the game of Jenga Politics has been to run around with duct tape in an exhausting effort to try to repair the tower before it all topples over. These "deep state" actors are viewed negatively by nearly everyone else by simply trying to keep the tower intact. In response, civil servants have been increasingly handicapped in what they can do to repair the tower. But like masochists, these mission-driven bureuacrats keep trying anyway - even as a range of well-intended and malfeasant actors attempt to make their work impossible. And, as with any system increasingly made of duct tape, their actions keep opening up new vulnerabilities into the system, new sites of potential exploitation. But that's the point of this game. The mal-intended might not have designed the vulnerabilities, but they've studied the tower long enough that they know how to exploit them.

We've been playing Jenga Politics for a long time now. Austerity politics and outsourcing are mechanisms to take the blocks out. Administrative burdens and bureaucratic HR requirements have been new blocks placed on top. Meanwhile, lawsuits and weaponized FOIAs have been types of handicaps placed on civil servants - both by well-intended actors and those with ill intent. All have been collectively creating the conditions for a "normal accident," where one wrong pull can topple the whole thing.

I've been anxious of this configuration for years now, but I always assumed that the wrecking ball move would not be so obvious. And yet, here we are. The civil servants aren't just being handicapped - they're being excised. Multiple forces are pulling out blocks as fast as they can, happy to watch the whole thing topple. And those who are accustomed to trying to "fix" things by putting pressure on top are at a complete loss of what to do.

My only hope at this point is that the blocks still exist when we get to the other side of this so that a new tower can be built. In reality, I'm concerned that we're about to watch as kindling is brought in to ensure that the existing blocks are turned into ash.

Dismantlement, Reverse Hockey Stick Style.

The tech industry loves hockey sticks. Late stage capitalism is not simply about linear growth, but exponential growth. Faster, faster, faster. After all, financialized instruments depend on return-on-investment, not just profit. And so we've seen countless businesses drive towards sharper and sharper hockey sticks in pursuit of their unicorn dreams. Social media companies that want eyeballs obsess over hockey stick growth in views. Those that want to disrupt an existing business also seek exponential user growth, but they achieve this by purposefully forgoing their profits to capture the market before ratcheting up the costs once their competitors are dead.

For all of the attention paid to the growth curves in these systems, too little attention has been paid to the curves at the start of collapse. These too are often hockey sticks, but in the reverse. When MySpace came undone, the collapse was slow until it was explosive. The economic collapse tends to occur much later than the collapses of trust, interest, and user engagement. And many companies can milk out profit long after the collapse took place, usually by positioning themselves in a particular structural position or through a particular deal. Then they can live on with a much smaller userbase so as to have a long and slow death unless they innovate their way out. Think about Yahoo! or Firefox. They can also persist through lock-in, as grouchy users fail to leave the system because the cost to leaving is just too high.

The end can also be elongated through what we might call corruption. Twitter had been experiencing a long, slow decline for years before Elon Musk took over the company. His actions sped up the collapse, as though he was aiming for failure. As users and advertisers rushed out of the platform, Musk took to blaming everyone but himself. And then he started suing anyone he could think of. Now it appears that he's gone one step further by making his platform the only place to ask questions and learn about certain kinds of government updates. No matter than he's banned many journalists from using the site. This takes "lock-in" to the next level.

In the tech context, we see a lot of moves to avoid dismantlement. But tech logics long ago converged with the logics of one segment of the financial sector. The tech industry used to be afraid of the extractive logics of hedge funds and private equity. This is why people like Mark Zuckerberg have a controlling interest in their companies. Tech titans have learned the lessons of financiers and put them to use. Hedge funds and private equity aren't interested in the underlying organization, innovations, customer bases, or value to society. They're interested in extracting as much value as possible from a particular configuration. They say that they're maximizing efficiency, but what they're really doing is reverse hockey stick dismantlement.

This is Arson.

Both Democrats and Republicans have long loathed the administrative state. For almost a century, conservatives have been crystal clear that they want to reduce the size and scope of the federal government. Yet, liberals have also been caught up in a spiral of making government more "efficient" while labeling civil servants as lazy, stupid, or both. Lyndon Johnson brought in the economists. Bill Clinton outsourced. Barack Obama sprinkled elite do-gooders all across the federal government. Whenever it was their turn, Republicans pushed and squeezed civil servants into a corner. Both added administrative burdens, not just to achieve their policies but to make life worse for civil servants. No politician has truly appreciated civil servants in recent decades, even as those individuals wake up every day and try to keep the administrative state alive.

Given this, I shouldn't be surprised that the Democrats are doing almost nothing to protect the civil servants as the heart of the administrative state right now. But I am none-the-less horrified by some of the rhetoric I hear in some quarters. One frame is particularly disturbing to me, especially on the heels of the nightmare in Los Angeles. I am stunned that anyone can argue that this is a healthy fire that will make way for new growth. This is not brush burning. This is arson.

The administrative state was in a precarious place after the first Trump Administration. As much as I love many people who went into the Biden Administration to "build back better," I was repeatedly frustrated with friends who rejected my pleas to focus on improving the underlying infrastructure. Over and over, I was told that the Administration could not prioritize the administrative state because so much else was needed. Fixing the administrative state would need to wait. And then I was told that all was solved. There were executive orders and changes to OPM and OMB. I shook my head, unconvinced but also unable to convince anyone that the tower was toppling. As I was cut out of conversations, I knew that I had failed to be pursuasive. And so I just had to cross my fingers.

But here we are. The prioritized projects of the last Administration were easily dismantled. And the precarious structure of the administrative state is now even more on the brink. I was hoping that there would be enough resilience in the system to withstand the first tsunami. As I watched horrible cruel policies roll out, I watched as civil servants gritted their teeth and focused on protecting the systems they devoted their lives to ensuring could help the American people. And then the first true breech happened.

Amidst all of the news of all of the horrible actions of this Administration, it's hard to explain the significance of political appointees accessing the Treasury's systems and locking out civil servants. Systems like this are the protected jewels of the Jenga tower, the ones that civil servants obsess over protecting regardless of who is in power. They are like the key node in a social media network, after which the decline spirals out of whack. Many journalists recognized this, breaking the news at the top of their respective outlets. The Trump Administration also realized this, quickly announcing gobsmacking tariffs to shift the media's attention. After all, the public is more interested in tariffs (and ICE) than esoteric technical systems that keep the government functioning. But the ashen look on the faces of civil servants I know said it all. It has been a hard two weeks for them, but, regardless of the legal dynamics, turning over access to the core systems at the heart of an administrative state to a wrecking ball is really really bad.

It's All One Big Game.

Trump is all about spectacle. But all around him are gamers. And not just any gamers - gamers who are happy to destroy their opponents at any costs, regardless of the societal consequences. Gamers who see such destruction as a source of their power, rooted in their visions of masculinity. Gaming has long been entangled with masculinity, even before there were video games. Sports, gambling, and the stock market are all gaming practices known for expressions of masculinity. Gaming in the context of computing offered an alternative form of masculinity, one that was deeply empowering to so many geeks.

Bannon is an old skool gamer. And Musk never stops reminding us of his passion for gaming. But these guys aren't just any gamers. They're trolls who sharpened their claws during #GamerGate. Their version of gaming took on a toxic and abusive form long ago, one seeped in aggression and hate. The men's rights movement wasn't simply about allowing men to feel comfortable in their own identities; it was about justifying the oppression and abuse of anyone who dared to suggest that other lives might be valuable. It didn't take long for a coalition to form around those invested in claiming power through oppression, justified by grievance. But within this ecosystem, the gamers are gonna game.

War, politics, and financial markets are often viewed as games that attract all sorts of problematic behavior. The very idea of a society is to create rules and guardrails, checks and balances. But gaming logic has always been about pushing those edges, exploiting the gaps, and finding the secret passageways. For decades, we've struggled to contain war mongers, corrupt politicians, and fraudulent scammers, although we've had mixed success. But this crew of gamers is playing a different game. And so we are going to need a whole new strategy for containing their destructive tendencies. In their minds, we're the mob boss that must be defeated. We aren't going to change this configuration by simply trying to give the mob boss more weapons. Instead, what's our next move?

To make matters more complicated, there's not just one game at play right now. Different actors in this melange are playing at different games. There are divergent ideas of what the "win" state is. And this has led people to be very confused about what's happening. Is this about financial gain? Is this about power? Is this about a particular vision of the future? Or is this just downright fuckery because you can.

I don't have answers.

Like everyone else, I'm stunned by everything I'm hearing. I don't have a clear-eyed path forward. But I am trying to understand and frame what I'm seeing. And I relish others' frames too.

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  • The Ministry of Empowerment
    Fuck you Facebook. That was the first thought I had when I woke up this morning. Followed by: What ministry is Mark Zuckerberg volunteering to manage for the dictators of the world? All I could think of is how Orwell's Ministry of Love is about hate. So what are we creating here? The Ministry of Empowerment to ensure the oppression of the most vulnerable? Lovely. But maybe you, dear reader, have a better Ministry name for their new organizational identity?Thank you AI for this perfect image. Com
     

The Ministry of Empowerment

8 janvier 2025 à 12:10

Fuck you Facebook. That was the first thought I had when I woke up this morning. Followed by: What ministry is Mark Zuckerberg volunteering to manage for the dictators of the world? All I could think of is how Orwell's Ministry of Love is about hate. So what are we creating here? The Ministry of Empowerment to ensure the oppression of the most vulnerable? Lovely. But maybe you, dear reader, have a better Ministry name for their new organizational identity?

Thank you AI for this perfect image. Complete with too many fingers.

This isn't about free speech. It's about allowing some people to harm others through vitriol - and providing the tools of amplification to help them.

This isn't about shareholder value. It's about a kayfabe war between tech demagogues vying to be the most powerful boy in the room. Just as Elon Musk doesn't give a shit if X makes him a lot of money, Mark Zuckerberg has obtained enough wealth that he's looking for other things. And since he owns a powerful tech platform with lock-in control, no one can oust him.

This isn't even about appeasing the incoming Trump Administration. This is a Naomi Wolf-esque desire to be worshipped by someone, anyone. And if the people you originally aligned with are always pushing you to be better by challenging you, fuck them, you'll align with the crooks and conmen and sociopaths.

As I lay in bed, I thought about Mugabe's transformation from a disruptive revolutionary into a corrupt dictator responsible for genocide. I thought about Henry Ford and Joseph Stalin. And Darth Vader. Arrogant, confident men who wanted to change the world in pursuit of goodness only to embrace various versions of dark sides when the only way to be loved was to be feared.

Of course, there's power in pretending like this is about free speech. Or good business. Or wise politics. Even to oneself. And I have to imagine that Mark Zuckerberg and those who are surrounding him have countless self-justifications for their actions. But I still cannot imagine sitting in a room writing a script for explicitly justifying hate speech and harassment directed at a specific population with religion as the explicit excuse. Who was in that room? How were they justifying the text they were creating and publishing? Did anyone recognize the echos of history here?

And let's be honest. Countless tech workers are going to hold their nose and just keep moving forward, regardless of their own personal beliefs. After all, most are upper middle class people with families and mortgages who know that the tech industry is ageist and fear the loss of their jobs. They've watched so many around them struggle to find work after the layoffs. This is what economists who say that the economy is great miss. Many people are in jobs where they are underpaid for their skills - and many middle class people fear losing the job that they have because they expect that the next job will pay worse. Fear is powerful. And fear will keep Meta employees in place - at least the ones that the executives are most concerned about staying. Welcome to being conscripted into modern day warfare, brought to you by late stage capitalism.

This isn't simply toxic masculinity. It's also the toxicity of pursuing the latest variant of masculinity. To feel whole. To feel worthy. To feel powerful. To have a purpose. This doesn't have to be toxic. But the problem with masculinity is that it's socially constructed. And so when you're comparing yourself to other demagogues, you need to out demagogue them. Forget a cage match between two bros. Instead, let's put all of those vulnerable to the power of these men into the cage so that they can fight over who can squeeze the cage harder. This is what modern day conquering looks like. And to give yourself an edge, you need to ensure that others are weakened so that you can show your strength. All in the name of empowering free speech. And if Mark Zuckerberg's pursuit of having his masculinity validated wasn't glaringly obvious, he made it crystal clear when he asked a professional fighter known for domestic violence to be his boss not-boss.

Welcome to the Ministry of Empowerment.

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  • Bye-bye 2024, I won't miss you.
    Well, it's been one heck of a year. ::shaking head:: Although I love getting those end-of-year postcards from folks, I've never managed to make them. Instead of recounting my familial adventures and emotional trials and tribulations, I thought I could at least step back and reflect on some professional endeavors over the last year, many of which I did a lousy job of sharing when they happened. 1. I wrote three papers this year that I'm quite proud of. "Statistical Imaginaries, State Legitimacy:
     

Bye-bye 2024, I won't miss you.

20 décembre 2024 à 17:30
Bye-bye 2024, I won't miss you.

Well, it's been one heck of a year. ::shaking head:: Although I love getting those end-of-year postcards from folks, I've never managed to make them. Instead of recounting my familial adventures and emotional trials and tribulations, I thought I could at least step back and reflect on some professional endeavors over the last year, many of which I did a lousy job of sharing when they happened. 

1. I wrote three papers this year that I'm quite proud of. 

"Statistical Imaginaries, State Legitimacy: Grappling with the Arrangements Underpinning Quantification in the US Census" is an analysis of four technical changes that the Census Bureau made / attempted to make in the last few decades: imputation, adjustment, swapping, differential privacy. Jayshree Sarathy and I examine the controversies around them with an eye towards why their complexity and visibility mattered.  This is an extension of our earlier work on differential perspectives. 

"The Resource Bind: System Failure and Legitimacy Threats in Sociotechnical Organizations" explores how time and money are weaponized by different actors involved in the Census Bureau and NASA in ways that threaten both the scientific work as well as the legitimacy of the organization. This was a Covid collaboration as Janet Vertesi and I spent long hours comparing our two different field sites to understand the constraints that each agency faced.

"Techno-Legal Solutionism: Regulating Children's Online Safety in the United States" emerged when Maria Angel pushed me to step back from my fury over the motivations behind proposed laws like Kids Online Safety and Privacy Act in order to interrogate the proposed interventions. What we came to realize is that legal policy is now demanding technosolutionism, pushing tech companies to solve problems that they have no power over and no right to decide. 

While these papers might not be as sexy as hot takes on AI, they all gave me great joy to write, both because my collaborators were awesome and because they involved deeper thinking about sociotechnical configurations. If you haven't looked at them, please check them out! (And ping me if you can't access them - I'm happy to send you a copy!)

2. I talked a lot. And in a lot of different contexts.

Taylor Lorenz and I explored the panic over social media and mental health together. 

I appeared in the "Truth or Consequences" episode of "What's Next? The Future with Bill Gates" (which you can find on Netflix). 

I keynoted AI, Ethics, and Society where I built on the "abstraction traps" work I did with colleagues to highlight how the same traps and more are appearing in AI conversations. I repeated that argument a few more times in academic venues and now I need to write it all up. 

I sat down with Tressie McMillan Cottom and Janet Vertesi at the Knight Foundation's Informed conference where we explored what different theoretical insights have to offer practitioners.

I got to hang out with Kevin Driscoll at the Computer History Museum and discuss old skool online communities. (They called it The Prehistory of Social Media but that always makes me think of dinosaurs.)

DJ Patil and I spent an hour exploring what data scientists should know for his LinkedIn course on data science.

I gave the Wendy Michener Memorial Lecture at York University on how to be intentional about nurturing the social fabric that holds you. I also gave the Information Law and Policy Annual Lecture at the University of London on the importance of focusing on interventions, not solutions. (I hope to write these up shortly.)

I also bounced in other places around talking about such an eclectic set of topics that I'm starting to wonder who I am. I dove into synthetic data in Sweden, AI policy in Berlin, responsible AI in Edinburgh and Boston, survey methodology in Ithaca, political polarization in Cambridge, public trust in federal statistics in DC, online safety in a virtual conference, the politics of ignorance in Philadelphia, and youth mental health in multiple online venues. It's been a weird year.

3. I failed to learn that policymakers don't give a flying f&#$ about helping people. 

Every time I get the pleasure of advising Crisis Text Line's amazing team, I'm reminded of how much this network cares deeply about kids' mental health and strategically leverages data to improve their services to meaningful help people. 

And then I end up in policymaking conversations that are purportedly about helping people only to learn that no one wants to ground their interventions in evidence and, besides, helping people is only the rouse for other things. At peak frustration, I ranted a bunch of times. Two examples: 1) KOSA isn't designed to help kids and 2) the ludicrous frame of harm that's used in policy debates.

But let's be honest, I mostly found myself screaming into the void to no effect. 

Amidst this, I witnessed so many friends and collaborators be tortured by politicians, political operatives, and their various bulldogs. These acts of harassment were designed to silence my friends in the name of free speech. And it's been devastating to see the effects. 

It's really hard not to get disillusioned. And still, I can't resist trying to find a way to make a difference. Here's hoping that I can find a new approach to my Sisyphean activities.

At least on the plus side, I'm actually enjoying the various conversations unfolding on Bluesky these days. It's been nice to be back in online community with a range of people after running away from the high pitched hellzone that other sites had turned into.

4. I announced that I'm joining the Cornell faculty starting in July 2025. 

This is a huge professional transition (and it means moving to Ithaca!) but I'm genuinely stoked about the new adventure, albeit sad to leave my MSR colleagues after 16 years. Still, ::bounce:: I can't wait to see what this will lead to!

5. I read. A lot. And forced others to read too.

At night, my kids and I curl into a cuddle pile and read together. We read (and play board games) a lot. My favorite fun book this year was Trust by Hernan Diaz, which initially annoyed the heck out of me and then blew me away. On the professional side, I can't stop thinking about how people throw chickens into airplane engines to test them. Thanks John Downer's Rational Accidents. But there were also so many other good books. (I still use Goodreads to keep track.)

Since I hate reading alone, I've dragged so many people around me into book clubs all year long. I just want to publicly apologize to you all for the never-ending requests to read with me. But also, thanks!

6. Resilience is my word for 2025

In a meeting this week, Nancy Baym talked about how she wasn't really into New Year's resolutions. Instead, she chooses a word that she uses as her mantra for the year. A word that will work at multiple levels and invite deep reflection. I love this idea.

I've chosen the word "resilience" for next year. I'd like to think about how to ensure that I am personally resilient to the challenges and pressures that come with change and uncertainty. I'd also like to think about how to support the development of resilience in people and organizations around me. 

So I will leave you with this thought: what's your word for 2025? 

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  • I'm joining the Cornell faculty!
    Apologies to those who were on my old newsletter for getting this twice. But it's extra exciting news!When I announced my intention to join Microsoft Research in 2008, my friends set up a betting pool over how long I would "last" there. No one thought that I'd be at MSR more than 7 years. And here we are, almost 16 years later. I still love MSR. I love my colleagues. I am forever grateful for the opportunities I've had to learn and grow and have impact. And yet, there's been this itch that has b
     

I'm joining the Cornell faculty!

30 octobre 2024 à 10:11

Apologies to those who were on my old newsletter for getting this twice. But it's extra exciting news!

When I announced my intention to join Microsoft Research in 2008, my friends set up a betting pool over how long I would "last" there. No one thought that I'd be at MSR more than 7 years. And here we are, almost 16 years later. I still love MSR. I love my colleagues. I am forever grateful for the opportunities I've had to learn and grow and have impact. And yet, there's been this itch that has been growing for years. When I started my PhD, I didn't know if I would want to teach. But every time I've stepped into a classroom in recent years, I feel like I'm able to make a kind of difference that I can't make just as a researcher. And every time I get a chance to work with students, I leave glowing like a proud mama bear. Over the last few years, I've started to wonder if, when, and where becoming a full-time professor might make sense.

Certain things were essential to me. I wanted to be able to be in an intellectual environment that was just as vivacious as MSR - and just as open to research that didn't fit neatly in a disciplinary box. More importantly, I wanted to be surrounded by kind and generous scholars. I've been truly spoiled at MSR because my colleagues are just so darn awesome. And, much to the confusion of others, I wanted to be in a position where I could be a professor rather than an academic administrator. That last desire turned out to be an odder request than I realized it would be. (Many places only hire senior folks into administrator positions like chair or dean.) 

Last year, I got a call that knocked my socks off. Lee Humphreys from the Cornell Department of Communication reached out to see if there was any way that I might consider joining the Cornell faculty as a professor. As many people close to me have heard me say, I'm convinced that there has to be something in the Ithaca water because everyone up there is just so brilliant and nice. We started talking and I started letting a bud of a dream grow. I went to give a job talk and I felt like I was in academic heaven or an intellectual candy store. There are just so many amazing people there that I would be ecstatic to work with.

And so... It is with a ridiculous amount of joy that I'm going to become a Professor of Communication at Cornell, starting in the fall of 2025!! ::bounce:: OMG I'm so excited. For those who want to read more, Cornell officially announced this move today.

This has been a long time in the works - and is still, in many ways, a long time off. But I don't want to keep it secret anymore. And I want students who might be interested in working with me to know that I'm headed to Cornell. (I'm especially keen to find intellectual misfits who are asking surprising or novel questions about our sociotechnically configured world.) Already, I'm on the books as a Visiting Professor which has allowed me to bask in campus discussions. And when I get to Cornell, I'm going to be teaching two undergrad classes: Data & Society (yes, really. ::giggle::) and Trust & Safety. I'll also teach a grad seminar. 

The hardest part about jumping towards this new opportunity is stepping away from MSR. Luckily, folks at MSR have been overwhelmingly kind and supportive of me making this transition. When I nervously told my boss about my craving to be a professor, she was just so darn gracious. She fully understood that this was an itch I needed to scratch in order to feel whole. She saw my eagerness and said "there's really nothing I can do to change your mind, is there?" Kindly, she encouraged me to stick around as long as possible. So I will be at MSR until next summer, when I make the transition (although I won't take on interns this year, but my dear colleagues in the Social Media Collective are hiring a postdoc and interns!). 

Many people in my world (including my partner) think I'm off my rocker for leaving MSR. After all, the intellectual freedom and opportunities that MSR have afforded me have been mindblowing. But one of my dear colleagues nailed it when she reminded my other colleagues that MSR has been the only real job I've had since grad school. And it's true. Becoming a professor has blossomed in my head in so many ways that I'd regret not trying it, especially at a place as amazing as Cornell. 

In truth, I don't know that I'll ever fully leave MSR. They may stop paying me, but I adore too many people there to not continue collaborations with folks there. And, in practice, I'm pretty crap at fully leaving behind people and organizations that I love anyways. (See the fact that I'm still involved in both Data & Society and Crisis Text Line as "an advisor" even after "leaving" both orgs.) 

After I stepped off the Data & Society board, lots of folks contacted me with all sorts of "but what's the real story?" questions. No one could believe that I would walk away from my baby, but I genuinely believe that founders need to let go to help their babies grow up. And so I'm bracing for another round of "what's REALLY going on?" as I announce my departure from MSR. But the truth of the matter isn't scandalous. It's boring. I simply want to be a professor. And if it turns out that I suck at it, I really hope that MSR will take me back. 

::bounce::bounce::bounce::

PS: I recently transferred my newsletter to Ghost. I transferred earlier subscribers to here. Apologies if anyone were confused by this.

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  • Welcome to my newsletter!
    Welcome to Made Not Found, the newsletter that I (danah boyd) write to share random thoughts, ideas, and updates. Much of the content here is also posted on Apophenia, my blog.If you'd like to join me here, please subscribe and you'll get emails when new content is published!
     
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  • Risks vs. Harms: Youth & Social Media
    Since the “social media is bad for teens” myth will not die, I keep having intense conversations with colleagues, journalists, and friends over what the research says and what it doesn’t. (Alice Marwick et. al put together a great little primer in light of the legislative moves.) Along the way, I’ve also started to recognize how slipperiness between two terms creates confusion — and political openings — and so I wanted to call them out in case this is helpful for others thinking about these issu
     

Risks vs. Harms: Youth & Social Media

8 octobre 2024 à 13:32
Risks vs. Harms: Youth & Social Media

Since the “social media is bad for teens” myth will not die, I keep having intense conversations with colleagues, journalists, and friends over what the research says and what it doesn’t. (Alice Marwick et. al put together a great little primer in light of the legislative moves.) Along the way, I’ve also started to recognize how slipperiness between two terms creates confusion — and political openings — and so I wanted to call them out in case this is helpful for others thinking about these issues.

In short, “Does social media harm teenagers?” is not the same question as “Can social media be risky for teenagers?”

The language of “harm” in this question is causal in nature. It is also legalistic. Lawyers look for “harms” to place blame on or otherwise regulate actants. By and large, in legal contexts, we talk about PersonA harming PersonB. As such, PersonA is to be held accountable. But when we get into product safety discussions, we also talk about how faulty design creates the conditions for people to be harmed due to intentional, malfeasant actions by the product designer. Making a product liability claim is much harder because it requires proving the link of harm and the intentionality to harm.

Risk is a different matter. Getting out of bed introduces risks into your life. Risk is something to identify and manage. Some environments introduce more potential risks and some actions reduce the risks. Risk management is a skill to develop. And while regulation can be used to reduce certain risks, it cannot eliminate them. And it can also backfire and create more risks. (This is the problem that María Angel and I have with techno-legal solutionism.)

Let’s unpack this a bit by shifting contexts and thinking about how we approach risks more generally.

Skiing is Risky.

Skiing is understood to be a risky sport. As we approach skiing season out here in the Rockies, I’m bracing myself for the uptick in crutches, knee wheelies, and people under 40 using the wheelchair services at the Denver airport. There is also a great deal of effort being put into trying to reduce the risk that someone will leave the slopes in this state. I’m fascinated by the care ski instructors take in trying to ensure that people who come to the mountains learn how to take care. There’s a whole program here for youngins designed to teach them a safety-first approach to skiing.

And there’s a whole host of messaging that will go out each day letting potential skiers know about the conditions. We will also get fear-mongering messages out here, with local news reporting on skiers doing stupid things and warnings of avalanches that too many folks will ignore. And there will be posters at the resorts telling people to not speed on the mountains because they might kill a kid. (I think these posters are more effective as scaring kids than convincing skiers to slow down.)

No matter what messaging goes out, people will still get hurt this season like they do every season. And so there are patrollers whose job it is to look for people in high-risk situations and medics who will be on hand to help people who have been injured. And there’s a whole apparatus structured to get them of the mountain and into long-term care.

Unless you’re off your rocker, you don’t just watch a few YouTube videos and throw yourself down a mountain on skis. People take care to learn how to manage the risks of skiing. Or they’re like me and take one look at that insanity and dream of a warm place by a fire or sitting in a hot tub instead of spending stupid amounts of money to introduce that kind of risk into their lives.

Crossing the Street is Risky.

The stark reality is that every social environment has risks. And one of the key parts of being socialized through childhood into adulthood is learning to assess and respond to risks.

Consider walking down the street in a busy city. As any NYC parent knows, there are countless near-heart attacks that occur when trying to teach a 2-year-old to stop at the corner of the sidewalk. But eventually they learn to stop. And eventually they learn to not bowl people over while riding their scooter down that sidewalk. And then the next stage begins — helping young people learn to look both ways before crossing the street, regardless of what is happening with the light, and convincing them to maintain constant awareness about their environment. And eventually that becomes so normal that you start to teach your child how to J-walk without getting a ticket. And eventually, the child turns into a teenager who wanders the city alone, J-walking with ease while blocking out all audio signals with their headphones. But then take that child — or an American adult — to a city like Hanoi and they’ll have to relearn how to cross a street because nothing one learns in NYC about crossing streets applies to Hanoi.

Is crossing the street risky? Of course. But there’s a lot we can do to make it less risky. Good urban design and functioning streetlights can really help, but they don’t make the risk disappear. And people can actually cross a street in Hanoi, even though I doubt anyone would praise the urban design of streets and there are no streetlights. While design can help, what really matters for navigating risk is rooted in socialization, education, and agency. Mixed into this is, of course, experience. The more that we experience crossing the street, the easier it gets, regardless of what you know about the rules. And still, the risk does not entirely disappear. People are still hit by cars while crossing the street every year.

The Risk of Social Media Can Be Reduced.

Can social media be risky for youth? Of course. So can school. So can friendship. So can the kitchen. So can navigating parents. Can social media be designed better? Absolutely. So can school. So can the kitchen. (So can parents?) Do we always know the best design interventions? No. Might those design interventions backfire? Yes.

Does that mean that we should give up trying to improve social media or other digital environments? Absolutely not. But we must also recognize that trying to cement design into law might backfire. And that, more generally, technologies’ risks cannot be managed by design alone.

Fixating on better urban design is pointless if we’re not doing the work to socialize and educate people into crossing digital streets responsibly. And when we age-gate and think that people can magically wake up on their 13th or 18th birthday and be suddenly able to navigate digital streets just because of how many cycles they took around the sun, we’re fools. Socialization and education are still essential, regardless of how old you are. (Psst to the old people: the September that never ended…)

In the United States, we have a bad habit of thinking that risks can be designed out of every system. I will never forget when I lived in Amsterdam in the 90s, and I remarked to a local about how odd I found it that there were no guardrails to prevent cars from falling into the canals when they were parking. His response was “you’re so American” which of course prompted me to say, “what does THAT mean?” He explained that, in the Netherlands, locals just learned not to drive their cars into the canals, but Americans expected there to be guardrails for everything so that they didn’t have to learn not to be stupid. He then noted out that every time he hears about a car ending up in the canal, it is always an American who put it there. Stupid Americans. (I took umbrage at this until, a few weeks later, I read a news story about a drunk American driving a rental into the canal.)

Better design is warranted, but it is not enough if the goal is risk reduction. Risk reduction requires socialization, education, and enough agency to build experience. Moreover, if we think that people will still get hurt, we should be creating digital patrols who are there to pick people up when they are hurt. (This is why I’ve always argued that “digital street outreach” would be very valuable.)

But What About Harms?

People certainly face risks when encountering any social environment, including social media. This then triggers the next question: Do some people experience harms through social media? Absolutely. But it’s important to acknowledge that most of these harms involve people using social media to harm others. It’s reasonable that they should be held accountable. It’s not reasonable to presume that you can design a system that allows people to interact in a manner where harms will never happen. As every school principal knows, you can’t solve bullying through the design of the physical building.

Returning to our earlier note on product liability, it is reasonable to ask if specific design choices of social media create the conditions for certain kinds of harms to be more likely — and for certain risks to be increased. Researchers have consistently found that bullying is more frequent and more egregious at school than on social media, even if it is more visible on the latter. This makes me wary of a product liability claim regarding social media and bullying. Moreover, it’s important to notice what schools have done in response to this problem. They’ve invested in social-emotional learning programs to strengthen resilience, improve bystander approaches, and build empathy. These interventions are making a huge difference, far more than building design. (If someone wants to tax social media companies to scale these interventions, have a field day.)

Of course, there are harms that I do think are product liability issues vis-a-vis social media. For example, I think that many privacy harms can be mitigated with a design approach that is privacy-by-default. I also think that regulations that mandate universal privacy protections would go a long way in helping people out. But the funny thing is that I don’t think that these harms are unique to children. These are harms that are experienced broadly. And I would argue that older folks tend to experience harms associated with privacy much more acutely.

But even if you think that children are especially vulnerable, I’d like to point out that while children might need a booster seat for the seatbelt to work, everyone would be better off if we put privacy seatbelts in place rather than just saying that kids can’t be in cars.

I have more complex feelings about the situations where we blame technology for societal harms. As I’ve argued for over a decade, the internet mirrors and magnifies the good, bad, and ugly. This includes bullying and harassment, but it also includes racism, xenophobia, sexism, homophobia, and anti-trans attitudes. I wish that these societal harms could be “fixed” by technology; that would be nice. But that is naive.

I get why parents don’t want to expose children to the uglier parts of the world. But if we want to raise children to be functioning adults, we also have to ensure that they are resilient. Besides, protecting children from the ills of society is a luxury that only a small segment of the population is able to enjoy. For example, in the US, Black parents rarely have the option of preventing their children from being exposed to racism. This is why white kids need to be educated to see and resist racism. Letting white kids live in “colorblind” la-la-land doesn’t enable racial justice. It lets racism fester and increases inequality.

As adults, we need to face the ugliness of society head on, with eyes wide open. And we need to intentionally help our children see that ugliness so that they can be agents of change. Social media does make this ugly side more visible, but avoiding social media doesn’t make it go away. Actively engaging young people as they are exposed to the world through dialogue allows them to be prepared to act. Turning on the spicket at a specific age does not.

I will admit that one thing that intrigues me is that many of those who propagate hate are especially interested in blocking children from technology for fear that allowing their children to be exposed to difference might make them more tolerant. (No, gender is not contagious, but developing a recognition that gender is socially and politically constructed — and fighting for a more just world — sure is.) There’s a long history of religious communities trying to isolate youth from kids of other faiths to maintain control.

There’s no doubt that media — including social media — exposes children to a much broader and more diverse world. Anyone who sees themselves as empowering their children to create a more just and equitable world should want to conscientiously help their children see and understand the complexity of the world we live in.

In the early days of social media, I was naive in thinking that just exposing people to people around the world to each other would fundamentally increase our collective tolerance. I had too much faith in people’s openness. I know now that this deterministic thinking was foolish. But I have also come to appreciate the importance of combining exposure with education and empathy.

Isolating people from difference doesn’t increase tolerance or appreciation. And it won’t help us solve the hardest problems in our world — starting with both inequity and ensuring our planet is livable for future generations. Instead, we need to help our children build the skills to live and work together.

Put another way, to raise children who can function in our complex world, we need to teach them how to cross the digital street safely. Skiing is optional.

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    Addressing polarization and hate through social networksMany people see the roots of polarization and hate in the information ecosystem in which we are embedded. This leads us to conversations about disinformation, platform power, and the politics of speech. I see the roots differently. In my mind, polarization and hate are expressions of a fractured social graph, of people not being connected to one another in meaningful and deep ways. Divisions in social networks (connections between people, n
     

Knitting a Healthy Social Fabric.

20 mai 2021 à 13:26

Addressing polarization and hate through social networks

Knitting a Healthy Social Fabric.

Many people see the roots of polarization and hate in the information ecosystem in which we are embedded. This leads us to conversations about disinformation, platform power, and the politics of speech. I see the roots differently. In my mind, polarization and hate are expressions of a fractured social graph, of people not being connected to one another in meaningful and deep ways. Divisions in social networks (connections between people, not technologies) have serious consequences.

The social graph of society is civic infrastructure, but too few people really understand how this needs to be nurtured and maintained. Plenty of people do this by feel. You can see this in the military and in higher education. You can see this when organizations build mentorship programs and when social workers build plans to help people leave “the life.” But you can also see how people manipulate the social graph in order to aid and abet a range of political, ideological, and economic agendas. There is nothing “neutral” about the social fabric of society. Ignoring it doesn’t mean that it will be healthy, but it does create a vulnerability that can be abused.

On May 18, 2021, I gave a keynote at Educause’s annual conference about what we can and should do to knit a healthy social fabric. The framing of the talk (especially the solutions) is centered in the American education context, but the need for repairwork is articulated more broadly. In short, we cannot sustain democracy or work towards a more equitable society without grappling with the social network of our various countries. There are many things that we can and should be doing in every part of society — including business, government, and civil society — so I hope you’ll read this talk and start imagining interventions that you can do to make the world a healthier place.

The Talk:

I am honored to be speaking here today. Thank you all for the work that you’ve done during this pandemic to keep our schools and students whole. The talk that I am offering today concerns some of my thinking about social networks, the sociological notion of human connections that are the basis of our society’s social fabric.

The concept of a “social network” dates back to the 50s. Scholars who studied the structures of how people related to each other previously discussed the notion of “sociograms.” In the latter half of the 20th century, scores of researchers worked to understand the structures that formed the social fabric of our society, looking both at the micro-level social networks that individual people maintained and the macro-level picture that formed when you saw how those relationships knitted together. New concepts like “the strength of ties” entered the field of sociology to describe the value of connections between people. And it turned out that people could be strategic about developing, maintaining, and strengthening their social networks. For example, as Granovetter argued, weak ties are essential to accessing professional opportunities. Social connections made through school turn out to be a critical foundation for young people’s access to future job opportunities.

Of course, people understood that relationships mattered long before sociologists began conducting social network analysis and labeling social dynamics. And indeed, institutions and politicians have leveraged networks for centuries. Nineteenth century organizational thinking culminated with the concept of “social engineering,” coined in 1899, to describe scientific approaches to managing people. One branch of this helped propel business ideals of efficiency and modernization. Another branch evolved into eugenics. It’s easy to see where some of this thinking went very very very wrong. But there’s too little attention for the places where strategic planning around social networks ended up benefiting society in unexpected ways.

Consider what happened first during World War I and then, more notably, during World War II. If you’re a history teacher, you probably teach your students that Reconstruction after the Civil War ended with the Compromise of 1877. This might have achieved a political closure, but it did nothing to address distrust between the North and the South, let alone the hatred stemming from white supremacy. Hatred and animosity grew during the almost 40 years between that Compromise and World War I. We usually discuss this period through the creation of Jim Crow laws, but North-South hatred among whites grew too. Yet a funny thing happened during the Great European wars. White men from across the country were put together in the same military units. Black men who served were treated as second-class citizens and segregated from white soldiers, but they too served alongside other Black men from across the country. And in WWII, there were a range of situations in which white and Black soldiers fought alongside one another.

After both wars, soldiers returned home. But they went home knowing someone from somewhere else in the country, having built social ties that allowed them to appreciate and humanize people who were different than them. Many of these ties would be activated by former soldiers in the 1950s as the Civil Rights Movement started to emerge. It turns out that the intensity of serving alongside people during a war builds friendships and respect that can knit the country in profound ways. I often wonder what would’ve happen if we hadn’t segregated soldiers during those wars. What if the man who assassinated Medgar Evers had served in the same unit with him? Would he still have become a radicalized Klansman after the war?

Many institutions knit together networks of people, intentionally or not. Communities are formed around faith-based activities, both locally and through service that connects people across geography. Professional bonds are produced within companies and across them. And then, of course, there’s school. And that’s what we’re here to talk about today, school. Because school is a critical site of building social connections. And my talk today is intended to help you think about the role you’re playing in building the social fabric of the future. My ask of you is to take that role seriously, to recognize it, and to be strategic about it. Because you are playing that role, whether you realize it or not.

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We often treat the relationships that happen between schoolmates as a wonderful byproduct of education, something that happens but not something that we think about as central to the educational mandate. Sure, we create project teams in the classroom and help form student groups or sports teams with varying degrees of consideration for those groups, but we don’t engineer those teams. Our decision to ignore how peer groups are formed is particularly odd given that we tell ourselves that the reason we have public education is to socialize young people into public life so that we can have a functioning democracy. Many educational communities are deeply committed to addressing inequality and see diversity of schools as key to that mission. But without understanding how to build a social fabric, schools can help hate rise without even trying. By ignoring the work of building healthy networks, by pretending that a neutral role is even possible, we put our social fabric at risk.

During the early years of my studies into young people and social media, I did a mini-project that I never published. I was spending my days in a handful of racially diverse schools in Los Angeles. I noticed that, when the bell rang, those diverse classrooms devolved into racially segregated groupings in the hallways, lunchroom, and courtyards. I decided to examine the social networks that those students performed through social media, pulling down the complete networks at the schools as they were articulated through friend connections. These school has no dominant racial group. But on social media, what I saw was severe racial polarization among peer groups. In short, students might have sat next to people of different races in their classes, but who they talked with in the courtyard and online was racially segregated.

We’ve always known that integration doesn’t just happen. The work of school integration didn’t end with Brown vs. Board. Just because students with different life experiences are in the physical school together doesn’t mean that schools are doing the work to help build ties between people of different life experiences.

People self-segregate for healthy and problematic reasons. Take a moment to think of your own friendships from school. You probably met people who were different than you, but if you’re like most people, your closest connections are still probably from the same racial, socioeconomic, or religious background as you. People self-segregate based on experience, background, and interests. For example, if you were really into basketball, you might have developed friendships with others who share that interest. Taken to the next level, if you were on the basketball team and spending all of your afterschool time doing basketball, your friends are almost certainly dominated by those who were also on the basketball team.

But beyond interests, we look for people who are like us because this is easier, more comfortable. Sociologists call this “homophily” — birds of a feather stick together. But there are choices that we make in an education context that increase or decrease the diversity of people’s social networks. And those choices have lifelong and societal consequences. Those choices happen whether we intend for them to or not.

Consider assigned group project teams with group grades. If you assign people to work together who are similar to each other, they will have a higher likelihood of bonding. That will increase homophily, but it will also increase the perception that those traits are “good.” But if you assign people to work together who are not like one another in order to increase diversity, bonding is not a given. Moreover, if not handled well, this can backfire. Working with people who are different than you is hard. It takes work. It’s exhausting. When we can’t find common ground and a shared goal, we grow to resent those other people who we believe we are “stuck” with. Think about that feeling you’ve had about a group project where someone didn’t pull their weight. The problem is that when we resent an individual who is different than us for a perceived injustice like not pulling their weight, we start to resent the class of people that this person represents to us. In other words, we can increase intolerance through our poorly designed efforts to build diverse teams. Group design matters. Just like pedagogy matters.

If our goal is to diversify the social graph, to help people bridge differences, the structure of the activities must be strategically aligned with that goal. If everyone shares the same goal, they can bond without much more than co-presence. That’s the beauty of a school club or sports team. Having a shared enemy is also helpful, as is the case in sports where the “enemy” is the other team. But the goal of a school project group is articulated by the teacher, not by the students. The students have different goals when they participate. At best, bonding on a group team will happen through shared resentment towards the teacher.

Side note: Many of you are old enough to remember “The Breakfast Club,” where a group of students from different school cliques became friends because of detention. Do you remember how this happened? Shared hatred for the detention monitor mixed with a situation in which students started to be vulnerable with one another.

Bonding happens when there is an intrinsic alignment on goals or an extrinsic enemy. But there’s a third component… When people are vulnerable with each other, those bonds grow more significant. This is true in the military, where you have to be prepared to lay down your life for someone. But this is also true in the dorming at elite American high school and colleges.

People who come out of American elite schooling are often extraordinarily successful, even compared to those educated in elite institutions in other countries. American exceptionalism is often used to justify this sentiment. But let’s be clear — our students are not inherently better, nor are our teachers. I’m a professor. We’re not trained to teach and most of us suck at it. Also, we’ve come to the elite institutions to do research and have no incentive to invest in becoming better teachers. There are exceptional professors out there, but most of them are not at the most elite schools. What makes elite schools elite is rooted in how social networks are formed through universities. And American elite institutions have something that few other universities around the world have: mandatory dorming for multiple years, with rooming assignments assigned by an administrator.

Let’s think about the role of mandatory dorming for a second. If you’re as old as I am, you might remember sending in a form indicating whether you smoke or not and then showing up freshman year to a tiny square cell that you’re sharing with a total stranger. Maybe you wrote that person a letter once over the summer to figure out who was going to bring what. Whether you went to a school that social engineered those roommate pairings or one that randomly generated them, you were forced into a social experiment. You needed to find a way to live with a stranger, which required negotiating intimacy and vulnerability in profound ways. No one told you that this living arrangement was essential to building the social fabric of American society, but it was. Even if you came out of college never speaking to your freshman roommate ever again, you learned something about people and connections through negotiating that relationship. This is how elite networks are made. Being a part of those elite networks is the true value of an elite education.

Of course, even on college campuses, this has changed recently. When Facebook first started popping up on college campuses, I noticed something strange among students. They were using Facebook to self-segregate even before their freshman year began. They begged administrators to change their roommate assignments; they didn’t bond as much with their dormmates when it was hard. Then, when cell phones became an appendage for teens, students in college were opting to maintain ties with their high school friends rather than embark on the discomforting work of building new friendships in college. This year, during the pandemic, freshman in college barely bonded with each other. I realized with horror that these technologies were undermining a social engineering project that students and universities didn’t even know existed. That schools didn’t recognize as valuable. That we’re now starting to pay a price for.

For the last year, as students have negotiated K-12 and college during a pandemic, the lack of awareness about the importance of social tie development became even more profound. We’ve seen countless tools built to help students obtain the school material. Teachers invested in finding ways to transfer classroom pedagogy to the internet, to produce more interactive and compelling video content, often using tools like polls to interact with students. But the primary relationship that was considered was one rooted in a notable power differential — the dynamic between the teacher and the student. Yes, students have still been required to negotiate group projects on Zoom, but how many tools have been rolled out this year that are really about strengthening ties between students? Helping students connect with others in a healthy way? Most of what I’ve seen has focused on increasing competition and guilt. Tools that are designed so that everyone can see each other’s assignments, complete with timestamps that reveal the complex lives students face navigating virtual school. Tools that privilege those who can perform. And tools that are rooted in accounting and accountability. Why are we not seeing tools to help students bond across difference?

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Traumatic situations like a pandemic often create ruptures that rearrange social relations. But forced rearrangements of social networks can also be implemented in order to exact trauma for social control. During slavery, abusers lorded power over those they enslaved by controlling their social networks. They broke up families, dictated who could work with one another, “elevated” some slaves over others, and bought and sold people to shape the social networks of Black people in this country. This was also what the Nazi regime did to control the Jewish population in Europe. In both contexts, one of the most radical and important forms of resistance by those enslaved and abused was to build and maintain networks in the shadows. Those networks made the escape of people, ideas, and knowledge possible and produced forms of solidarity that enabled the fight for dignity. This did not end white supremacy, but it allowed life to unfold within it.

The elite world of finance and management consulting offers a different kind of case. Control through indoctrination rather than physical might. When new graduates head off into these worlds, they encounter sector-controlled hazing, not unlike basic training in the military. They must work long hours, and are expected to be on call, to travel, to be responsive to their bosses. This treatment helps dismantle their social networks to outside communities so that their entire network is self-contained. Unlike those who lack free will, these workers are socialized into the idea that their torment is for their greater good and will give them the professional skills and power that they seek. Like the voluntary military, this approach allows for total ideological control. Brain washing. What’s interesting about this dynamic is that most of these workers only spend a few years in these settings, but when they leave them, they operate like a cult member, indoctrinating everyone else into the logics of capitalism at the root of these sectors.

Both of these examples highlight how social networks have been strategically broken and remade for someone else’s agenda. Ironically, compulsory high school was adopted in the United States to also break social networks. While moral reformers had long advocated for compulsory high school in order to protect the morals of young people, it wasn’t until the Depression that the movement took off. The reason was simple. There were too many teenagers taking up too many adult male jobs at a time when there were too few jobs to go around. The fix would seem simple: in effect, jail teenagers by requiring them to be in school. But there’s a fascinating extra twist to this dynamic that few people notice. Until the creation of compulsory high school, sports league were mixed age, including both teenagers and adults. Through sport, teenagers got to know adults who helped get them access to work. By creating high school sports, age segregation was enacted, which appeased the labor unions. Age segregation has had significant costs. When young people do not interact with people of different ages, status and power dynamics turn inwards. This is the root of American school popularity dynamics and many dimensions of our struggle with bullying. Age segregation was a socially constructed project that is now at the root of many of our social ills, a conversation we can dive into in the Q&A.

These three examples highlight large scale efforts to restructure networks in ways that have significant negative consequences, but I also want to highlight smaller interventions that can be quite healthy. If you are a social worker trying to help someone escape a life shaped by addiction, gangs, hate groups, or sex work, you know that a crucial step is to break their social network and help them form new connections. After all, what is at the root of a 12-step program? It’s rooted in building a relationship to God and, in the process, to connect to new people through regular meetings and a community dedicated to a shared desire to escape various versions of “the life.” But the key for such interventions to work is that the person wants help in breaking those ties. Forcing someone to break ties just because you think it’s good for them tends to backfire. You can see this in your schools in the fall-out from forcible foster care programs or when you try to separate kids who are locked into a bad cycle.

Remaking networks is a project that unfolds time and time again. Breaking social relations is life-altering. It can help people respond to trauma, but it is also traumatic. For many people, it means leaving behind friends and family. In “Learning to Labor”, Paul Willis examined why working class youth who are given tremendous educational interventions do not pursue economic opportunities, preferring instead to take on working class jobs. They don’t want to leave behind family and friends. They don’t want to have their social networks broken. Those who do leave are often those who were struggling in their home community. Like LGBTQ youth who escape homophobia and face high rates of both upwards and downward mobility as a result.

All around us, there are interventions designed to affect social network ties in costly ways, often without acknowledging what’s going on. We’re going to talk about ways that you can involve yourself in that dynamic in a bit, where you can help nurture and knit healthy networks. But first, I need to take you on a detour so that you can understand that why the interventions I’m going to ask you to make are radical. And why you will face significant headwinds if you embark on such a journey.

….

When I was growing up as a queer kid in rural Pennsylvania, I spent hours in chatrooms and on forums talking to people who helped guide and support me in making sense of who I am. This is precisely the saving grace that I mentioned earlier, where finding people who could support me helped me feel less alone as I worked through my identity. To my horror, when I returned to those same online fora in the early 2000s, I realized that the young queer people who were crying out for help online were being told that they were immoral and pushed into conversion therapy by missionaries propagating religious indoctrination. At one point, in a panic, I tracked down dozens of obituaries of teens who had died by suicide in the months after the “It Gets Better” campaign went public. As I scoured through them, identifying queer kids who died by suicide and then tracking down their online accounts, I found a sickening pattern. Over and over again, I found queer kids who had come out online and made an “It Gets Better” video in the hopes of finding love and support, community and new connections. Instead, they were harassed cruelly online and, most likely, in school.

Young people who have limited supportive social networks in schools regularly turn to the internet to find support, validation, and encouragement. When I was a teen, that’s exactly what I found. But by the time I was doing research with young people in the 2000s, the stranger danger rhetoric of the 90s had reshaped parents’ perception of the internet. I wrote a whole book about the myths that emerged. What continues to bother me is that parents and educators focus on either abstinence or protective bubbles as the solutions. We’ve been paying the cost of age segregation without realizing it, but we keep doubling down on it. In 1964, activist Jack Weinberg famously said “Never trust anyone over 30.” Without realizing it, he was revealing the costs of a generation of age segregation. The very same age segregation that was manufactured in order to benefit Labor decades before. There is no reason to trust a population if you don’t know that population. We’ve never gotten beyond that dynamic. Each successive age-segregated population in the United States distrusts its elders. This isn’t “natural.” This is socially constructed. And it makes young people vulnerable to strategically placed ideological frames.

For the last few years, I’ve been trying to get my head around why some young people embrace conspiracies and hateful agendas. Time and time again, what I find is young people who are looking for community. Just as queer kids thought they’d find community through making an “It Gets Better” video, I kept finding youth who thought they’d find community by making a swastika laden meme. In the early days of 4chan, this felt like my experience with Usenet back in the day. But in the last few years, I saw a shift that resembles what happened when homophobic adults started targeting queer youth in the early aughts. These days, there’s a lot of money, power, and energy devoted to shaping the worldview of young people, people who are nurturing networks of hate.

Those who are nurturing hate are also purposefully constructing their work in opposition to education. Public education has been controversial in this country throughout its history. We’ve seen a century of battles over funding and vicious debates over what children should learn. Since 1925, with the Scopes Trial concerning the teaching of evolution, we’ve watched parents and other adults challenge what children are taught. We’ve seen countless legal and cultural wars shaping school policy. But this has always been about adult disagreements. That’s been changing in recent years. Today, students are being enrolled in cultural fights to discipline educators. They are now encouraged to record teachers and professors to aid in public shaming. This dynamic runs the political spectrum, but in far-right circles, it is coupled with content designed to destabilize knowledge and fundamentally challenge the project of education.

Consider PragerU, a website filled with slickly produced videos, positioned as educational content and targeting young people. At a surface level, PragerU videos appear to provide a conservative perspective on a variety of contemporary issues. Yet, their motto was “Give us five minutes and we’ll give you a semester” because their creators see their agenda as undoing what they believe is the ideological indoctrination of the American education system. Critics of PragerU videos often call them disinformation, but this isn’t quite right. Yes, parts of what you will find in these videos is misleading, but it’s really the spin and structural positioning that’s so caustic. For example, they have a video set called “What’s Wrong with Feminism” that is designed to reframe history, destabilize data, and seed doubt in values of equity while arguing that gun rights are women’s rights, women aren’t actually raped in college, and there’s no wage gap. This content also sets in motion frames that are deployed in denying the transgender experience, aiming to reclaim clear divisions between men and women, and arguing that there’s a war on boys.

The content here has a lot in common with the controversial 1994 book “The Bell Curve.” At first blush, that toxic book appeared to provide scientific evidence of race-based differences. But the choices around data and analysis, including the purposeful avoidance of societal factors like discrimination that led to statistical differences, resulted in a book that was eugenics-style hate cloaked as modern science. Just as scientific racism in texts like “The Bell Curve” was used to perpetuate inequality, PragerU’s style of anti-feminism is designed to enable the oppression of gender non-conforming people as well as men and women who do not want to conform to conservative ideas of sex roles.

But PragerU’s videos don’t stand alone as content to be consumed or ignored. It’s situated within a networked ecosystem designed to fuel grievance culture, break social ties and rebuild them. Not only do these videos reinforce differences between people, but they also serve to justify anger towards anyone who is pushing for a more-just society. They destabilize knowledge intentionally so that others can remake it in their image. Disinformation campaigns are fundamentally projects to restructure social networks. They begin with breaking the frames you already have and then telling you that the people teaching you this are either duped or malignant. In other words, you’re forced to go to school to learn from teachers whose job is to indoctrinate you into radical left fantasies. Once that frame is in place, other frames can emerge. Once you start down a path of destabilized knowledge that blames feminists, you’ll be introduced to other frames that tell you that the “real problem: is immigrants, Black people, Jews, and Muslims. Those who go down this rabbit hole are encouraged to “self-investigate”, while selective facts and spun content are pumped out to be found. They are bound to stumble on slickly produced, SEO-maximized content like PragerU which is designed to “prove” that you are a pawn in a leftist agenda. Due to how information is arranged and made available on the internet, it’s a lot easier to access a toxic YouTube conspiracy video from someone who says they are an expert than to access scientific knowledge or news content, which is often locked behind a paywall.

Students who struggle to form bonds at school turn to the internet to find community. Students whose parents teach them not to trust teachers look for alternative frames. Students who are struggling in the classroom look for alternative mechanisms of validation. All of these students are vulnerable to frames that say that the problem isn’t them, but something else. And when they turn to the internet to make sense of the world, they aren’t just exposed to toxic content. Their social networks also change. Epistemology — or our ability to produce knowledge — has become weaponized as a tool to remake social networks. Political polarization is not just ideological; it’s also written into the social graph itself.

In the 1990s, a group of scholars were deeply concerned about how scientific knowledge was under attack. They were watching journalists engage in false equivalence as they amplified purportedly scientific arguments designed to destabilize consensus about climate change. They were watching politicians spin new narratives designed to seed doubt. Recognizing that epistemology is the study of knowledge, they coined a term to describe the study of ignorance: “agnotology.” In the scientific community, ignorance is often assumed as “not yet knowing.” But these scholars recognized two other types of ignorance: 1) knowledge that has been lost; and 2) knowledge that has been destabilized and polluted. The former concerns the kinds of knowledge that are lost due to genocide or the erasure of a language, but also the kinds of knowledge that disappear when that one person in an organization who knew how X works leaves the organization. The latter concerns what happens when adversarial actors try to undermine knowledge for political, economic, or ideological gains. Agnotology provides a fantastic framework for understanding disinformation. But what’s notable about the manufacturing of ignorance is that it’s not possible without grappling with social networks.

In short, to radically alter how people see the world, you have to alter their connections to those who might challenge these new frames. And that’s what we’re now seeing. Because education in the United States is designed to help uphold certain ideals of democracy and because schools have increasingly moved towards embracing diversity, resisting white supremacy, and inviting people to critically examine the arrangements of power, you are a threat. But it is not just what you teach that is threatening. It’s how schools build social relationships among peers that is threatening. Whether you realize it or not, all of you — as educators, librarians, and tool builders — are configuring public life in ways that threaten a range of financial, ideological, and political goals. Just by trying to teach students. Just by creating the conditions through which students meet. Even when you’re trying not to remake the social fabric.

At some level, this shouldn’t be surprising. After all, there’s a lineage of the homeschool movement that was born out of fear that secular education would prompt young people to question God and meet secular people who didn’t believe in God. But you’re now threatening more than the church. Earlier fights centered on funding, part of a broader austerity logic framed as being about efficiency. But I want to warn you, this new fight will center on rearranging the social networks of your students and reconfiguring how they see the world in ways that will make the classroom far more contentious.

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The making and remaking of networks for ideological, economic, and political purposes is all around us. Many educators would prefer not to engage in a project of nurturing and nudging social networks. It feels weird. We want to be neutral. And yet, because it is happening all around us, we are also bearing witness to the social costs of not being aware of network-making. Most educators and tool builders don’t consider how their practices shape social networks. And most students don’t recognize how networks also shape their worlds.

I firmly believe that it’s high time that we recognize that education shapes the social graph and make a concerted effort to grapple with that in our classrooms and in our tool building. Simply put, we cannot have a democracy if we aren’t thoughtful about our social fabric; we will fall into civil war. Moreover, we cannot address inequality or increase diversity without being conscientious nurturers of the social graph. Many of the challenges we’re facing today — polarization, hate, violence, and anomie — can be addressed by actively, intentionally, and strategically nurturing the social graph of our society. Once you start seeing how networks are formed and reformed, I’m confident you will be able to come up with a range of interventions that go beyond what I might suggest. But I want to give you some concrete examples of interventions that have or could make a difference by focusing on different levels of the puzzle.

First, let’s flip the stranger danger rhetoric on its head and think about places where strangers can be an asset. When young people are crying out for help on the internet, who should they find? Because of stranger danger rhetoric, most people look away when they encounter a TikTok video of someone in pain. In our classrooms, we teach young people how to be active as bystanders when they witness meanness in school, but every day, we adults ignore the pain that we see on the internet. Why? This is just one way in which our commitment to stranger danger perpetuates harm through inaction. But let me offer three ways to flip that script:

1. I’m on the board of an organization called Crisis Text Line. If you send a text to 741741 when you’re in a crisis, a trained counselor — a stranger — will respond and strategize with you to help you get the help you need. We have managed millions of conversations. A large swath of the outreach comes from students. The reason that we’re trying to get our service integrated into a range of platforms is so that young people turn to trained counselors rather than ending up encountering ill-intended strangers. This is important because there are so few well-intended strangers operating as responsible bystanders on the internet. Some schools have even started to put our phone number on the back of school ID cards to help ensure that students reach out to people trained to help. This is but one example of a way in which we can strategically point young people to strangers who will help them rather than telling them that all strangers are bad. Cuz the more that we drumbeat stranger danger, the more that all interactions with strangers will be negative for the simple reason that responsible strangers will refuse to engage with people who are crying out for help.

2. For decades, volunteers have participated in street outreach programs to help those people experiencing homeless get access to resources. There are countless needle exchange programs to compassionately help those suffering from addiction. Yet, we have no such street outreach programs for the internet. Imagine, if you will, digital street outreach programs designed to reach out to those in pain online. Perhaps the goal is to connect people to resources, but the much simpler goal of human acknowledgement can go a long way. After all, if the only people showing compassion to those who are in pain are those with a nefarious agenda, we’ve got a problem. A big problem. As educators, you can encourage your students to do digital street outreach, to learn to “see” people in pain. This is social-emotional learning in action. Start by teaching your students to see. And then invite them to reach out and offer resources where they can go for help. Empathy is everything.

3. Penpal programs have long been used to bridge societal disconnects. They were popular during the Cold War era to bridge gaps as we were on the edge of a nuclear crisis. But these programs have mostly faded because of a combination of technology and fear of strangers. This doesn’t need to be the case. Technology can be leveraged to strategically and safely connect young people as penpals. Heck in a pandemic world, the number of distinct schools using the same platforms was profound; why weren’t students being connected to support each other? Tool builders and educators: you could work together to build connections not simply between schools, but in a strategic way that knits the public together. You could start with students, but some of the strongest knitting you could help with are across generations. Earlier programs existed to connect prisoners to students. There also used to be more connections between students and elderly communities, but those too have faded. In learning more about the disappearance of these programs, I consistently found that no one understood the value of them; stranger danger befell most of them. But I’m hoping that, from today’s talk, you can see the reason that such programs are important. Perhaps you can think of other connections that can strategically be made. In 2017, I encouraged a group of students to start writing letters to civil servants in the federal government who felt downtrodden and miserable. I can’t tell you how much that made their day. What would it mean to connect students and civil servants as part of history, science, or civics? Certainly, at the collegiate level, there are good hooks to connect practitioners and students. Together, educators and tool builders could build programs that systematically connected people, rooted in an understanding of why this mattered.

Let’s now ratchet up a level. Penpal programs focus on individual connections at scale to build a social graph of connection. But thanks to technology, we can get a lot more strategic in our thinking of the graph as a whole. Many of you in this room are not just educators. You build tools. And you leverage tools in a range of educational contexts. And this is where we start ratcheting up to consider the organizational possibilities. Let’s envision something that you could do at the school level.

Have you ever mapped the social graph of your school? Which students were in class together through their history as students? Who are friends with one another? Who have common interests or are part of the same teams? Most likely, you have a range of accounting tools at your school that helps you track individual students and their performance. But what about the health of the social graph? If you put the social network at the center of your work, how might that change some of your practices? As an administrator, you could assign classrooms strategically. As a teacher, this could shape how you constructed group projects, how you seated students. You do much of this by feel already, but a tool lets you shift your goals. Rather than making your goal be about the success of the group project, imagine a goal that’s about strengthening the graph of the students.

In terms of building connections, one powerful way is to change the context. This is why new friendship form every fall at the beginning of school, when students are exposed to new people through a change in ritual. But you can also do this through strategic disruptions. Many schools host fieldtrips. Independent schools and colleges often take this to the next level when they send small groups of students together on trips where they might do a volunteer project or learn something specific. These are powerful opportunities for creating connections. So how are those trip teams constructed? You can strategically create the conditions by how you choose who to put together.

Stanley Milgram was a psychologist best known for his “obedience to authority” experiments, but he also conducted a series of studies of “familiar strangers.” Consider someone you see ritualistically but never really talk with. The commuter who is on your train every day, for example. If you run into that person in a different context, you are more likely to say hello and strike up a conversation. If you are really far from your comfort zone, you almost certainly will bond at least for a moment. Many students are familiar strangers to one another. If you take them out of their context and place them into an entirely different one, they are more likely to bond. They are even more likely to bond when the encounters keep happening.

Many people have long wondered why the Grateful Dead succeeded in creating a world of Deadheads. It turns out that’s because the people who allocated tickets understood familiar strangers. If you bought a ticket for a Grateful Dead show in Miami, they kept a record of who you were seated near. Then, if you bought a ticket for the Nashville show, they’d seat you near someone who was near you in Miami. By the time you encountered the same people in your section of the show in Chicago, you’d be talking to them.

You can strategically nudge people to connect by creating the conditions where they keep encountering each other. Even if the relationship does not persist when they return to their normal context, they’ll have a mutual sense of appreciation for one another. This is the power of taking networks seriously. And because of technology, you can see how things evolve over time. These are but a few potential ideas for how you as educators and tool makers can contribute to the intentional nurturing of the social fabric. But what I want you to see is that this is doable. You can be as intentional about knitting the social graph as you are about your pedagogy. And both are key to empowering your students.

Currently, you nudge all the time without realizing it. But let me be clear — you don’t have to do this without your students knowing that this is what’s happening. Now that you understand that this is happening, you can make it a conscientious part of your own practice. And you can teach your students how to see networks and understand networks. You encourage students to make new connections for future job opportunities, but you can also invite them to really evaluate their network and think about how to be more reflexive about what relationships they are nurturing. You can work with students to creatively think about how to build connections for the health of the broader social fabric. After all, most students aren’t looking to undermine democracy. They don’t want to be a pawn in someone else’s plan. So empower them to be strategic in the network-making project.

Our civic infrastructure and social contract are crumbling. We all know that education has a crucial role to play in a healthy democracy. Yet, what I want you to take away from my talk today is that building and knitting the social fabric connecting your students is as important as the material you teach. You have the power to construct social networks in a healthy way. And those of you who build tools have the ability to enable such connections through your design decisions. Ignoring this won’t make it go away, but it may help our country fall apart. My ask of you today is to take this need seriously and strategize ways to knit the social fabric collaboratively.

Thank you!

Note: This is a modified version of the script I used to prepare my talk, edited slightly based on feedback and the Q&A to clarify points that weren’t as strong as I would’ve liked. I can’t promise these were the exact words that came out of my mouth.

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