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    Aaron Horwath est directeur de l’IA dans une entreprise de la tech. Dans une tribune pour Noema, il se demande pourquoi tout le monde semble désormais si triste dans le secteur. Pour lui, une catégorie entière de travailleurs semble perdre foi dans sa carrière. « « Faire quelque chose ». J’entends cela de plus en plus souvent parmi mes pairs, ces travailleurs du savoir : des gens qui souhaitent se mettre à la poterie, à la peinture, au crochet ou à d’autres loisirs analogiques d’antan. Dans les
     

Le travail intellectuel est-il en train de devenir vain ?

8 octobre 2026 à 01:00

Aaron Horwath est directeur de l’IA dans une entreprise de la tech. Dans une tribune pour Noema, il se demande pourquoi tout le monde semble désormais si triste dans le secteur. Pour lui, une catégorie entière de travailleurs semble perdre foi dans sa carrière. « « Faire quelque chose ». J’entends cela de plus en plus souvent parmi mes pairs, ces travailleurs du savoir : des gens qui souhaitent se mettre à la poterie, à la peinture, au crochet ou à d’autres loisirs analogiques d’antan. Dans les cafés et les recoins sombres des bars, des professionnels partagent leur rêve de « disparaître », de « vivre dans une ferme quelque part » ou de « couper les ponts avec la société ». Il ne s’agit pas de rêveries fantaisistes ; ce sont des visions d’évasion exprimées sur un ton qui trahit une angoisse existentielle sous-jacente, un doute fondamental sur le travail et la course à la carrière, né d’une expérience qui semble de plus en plus courante : se réveiller un matin au bord du gouffre existentiel, frappé par la soudaine impression que le travail intellectuel est – et a peut-être toujours été – dénué de sens. Peut-être avez-vous vous aussi ressenti cela : une mélancolie indicible et envahissante, telle une marée montante menaçant peu à peu de vous engloutir alors que vous êtes assis sur votre chaise de bureau Ikea. 

Ce désenchantement est contagieux. Une personne en parle et les autres hochent la tête : elles aussi ont ressenti cette baisse de motivation, ce sentiment de détachement vis-à-vis de leur travail, ce manque de sommeil, ces inquiétudes pour l’avenir. »

« Ce qui change aujourd’hui, c’est que ces questions ne sont pas seulement économiques, mais existentielles. » Les travailleurs du savoir ont déjà affronté des récessions, des délocalisations et diverses formes d’automatisation par le passé. L’IA n’en est qu’une de plus. Qu’est-ce qui change en plus désormais ? Les travailleurs du savoir exercent des métiers qui leur procurent un profond sentiment de sens. « Traditionnellement, on qualifiait ces carrières de « vocations » : un appel, un mode de vie. Plus qu’un simple emploi : une raison d’être. » Les vrais métiers à vocation ne sont pourtant pas ceux que pratiquent les travailleurs du savoir. Ils ne sont pas enseignants, pompiers, travailleurs sociaux ou mécaniciens. Massivement diplômés, ils se sont orientés vers la finance, le conseil où la tech, des secteurs exigeants et complexes, où l’on gagne bien sa vie, mais dépourvus de toute dimension altruiste. Dans Bullshit Jobs, l’anthropologue David Graeber avait déjà remarqué que ces emplois ne remplissaient aucune fonction utile. Ils consistent à produire « des présentations élaborées pour des projets qui ne verront jamais le jour, à avoir des débats houleux sur les moindres détails de fonctionnalités logicielles que personne n’a réclamées, à optimiser chaque mot d’une publicité que personne ne remarquera, pour un service dont personne n’a besoin ». Ca n’empêche pas ces travailleurs de vouer un culte au travail, ce workism qu’évoquait en 2019 le journaliste Derek Thompson dans The Atlantic. Une façon de trouver dans le travail, l’épanouissement, l’appartenance et le sens que les générations précédentes trouvaient dans la religion. Ils trouvaient au bureau ce que les plus fervents chrétiens trouvent à l’Eglise : « c’est là qu’ils se sentent le plus eux-mêmes ». Le culte du travail est conçu pour détourner l’attention du vide intérieur qu’une véritable vocation aurait pu combler. « Et cela fonctionne. Il incite des personnes talentueuses à se rendre au bureau pour débattre de rapports, de documents stratégiques et de refontes d’image de marque avec le sérieux d’une opération de chirurgie cardiaque pédiatrique.»

Mais ce culte du travail a un point faible, explique Horwath. « Comme la religion, il repose sur le triomphe de la foi en sa logique ». Et c’est bien celle-ci que l’IA perturbe. 

Le travail intellectuel a toujours été intrinsèquement abstrait. « Bon nombre de ces emplois, en particulier dans les grandes entreprises, sont structurés comme des poupées russes : des rôles conçus pour en soutenir d’autres, qui eux-mêmes en soutiennent d’autres encore, couche après couche, jusqu’à ce qu’il devienne impossible de discerner un noyau solide. Son seul atout résidait dans le fait qu’il était accompli par des humains. » Dans ces pyramides qui ne mènent nulle part, nous étions indispensables. « Même si cela était dénué de sens sur le plan existentiel, ce travail était imprégné de pensée humaine, de collaboration et de créativité, autant d’éléments qui lui insufflaient la vie.»

Ce n’est plus le cas. Désormais ce sont des agents IA qui sont en charge de ces tâches. Désormais, ces travailleurs du savoir sont en passe de devenir des gestionnaires d’armées d’agents. « Les logiciels compilent les rapports, rassemblent les données, mettent en forme la présentation, rédigent une première version de la documentation et gèrent ces dizaines de petites tâches répétitives qui, autrefois, engloutissaient discrètement tout un après-midi ». Les agents IA ne font pas seulement les tâches ingrates : ils élaborent des stratégies commerciales complètes, génèrent des campagnes marketing intégrales, créent des sites web entiers et conçoivent la stratégie, tout ce qui nécessitait des divisions entières d’une organisation. Du simple e-mail à la stratégie d’entreprise globale, les productions des individus, des équipes et des organisations sont de plus en plus générées instantanément par l’IA.

« Mais ce pouvoir – ou plutôt ce niveau d’abstraction supplémentaire – ne nous éloigne-t-il pas trop, d’une certaine manière, de notre travail ? N’y a-t-il pas quelque chose qui « cloche » à laisser quelqu’un – ou quelque chose – accomplir la quasi-totalité du travail, même si le résultat final n’avait pas grand sens au départ ? »

Dans La société du spectacle, Guy Debord explique que le spectacle est une caractéristique du capitalisme tardif, où la vie est perpétuellement médiatisée, où le médium se substitue à l’expérience. Le culte du travail est un microcosme de ce spectacle global : « un monde où paraître occupé, important et doté d’un savoir unique a autant de valeur que de l’être réellement, et où le travail n’a pas besoin d’avoir un impact réel, mais simplement d’en donner l’apparence ». « Le travail doit être important puisque, après tout, nous sommes tous là, n’est-ce pas ? À pointer à l’arrivée. À faire des heures supplémentaires. Semaine après semaine. »

Or, estime Horwath, « l’intégration de l’IA au spectacle suscite une angoisse existentielle, car elle nous éloigne encore davantage du travail que nous accomplissons et de sa valeur ». « Je ne conçois plus la présentation qui permet de décrocher un client ; je rédige la requête qui ordonne à l’IA de la créer, puis je vérifie le résultat. Je ne rassemble plus les informations pour rédiger la lettre d’information du secteur ; c’est mon agent qui s’en charge. Auparavant, ce travail pouvait sembler superficiel ou peu gratifiant au fond de nous, mais il restait le nôtre. Aujourd’hui, l’IA est imposée aux organisations d’une manière qui remet en cause la valeur même de l’idéologie du travail. »

L’IA nous pousse si loin que l’illusion, le spectacle, devient manifeste. Ce qui faisait tenir l’illusion, le travail intellectuel lui-même, l’opium à se réaliser soi-même, s’écroule. Il faut désormais surveiller ce que fait la machine. Vous n’êtes plus sur scène, vous êtes le technicien de théâtre qui fait que la pièce se déroule parfaitement. 

« Les organisations se retrouvent dans une situation délicate. Elles souhaitent intégrer l’IA à leurs activités, tout comme leurs actionnaires. Et elles le feront. À court terme, les gains d’efficacité potentiels sont trop alléchants pour être ignorés. Mais ce qui enthousiasme le plus de nombreux dirigeants – moins de collaboration, moins de personnel – risque de démanteler les structures qui assurent la cohésion des organisations qu’ils dirigent. » La prise de conscience du culte du travail vient de son produit le plus révolutionnaire. 

Dans son article, Thompson rappelle que ce qui fait tenir le culte du travail, c’est sa dimension communautaire. A savoir « passer du temps avec des personnes partageant les mêmes idées et centres d’intérêt, et collaborer avec autrui pour résoudre des problèmes ». L’illusion était portée ensemble. Ici, l’inefficacité est bien souvent un atout et non un défaut, ironise Howarth. Ainsi, par exemple, à l’heure où l’arbitrage dans le sport est remplacé partout par de la technologie, le sport en devient beaucoup moins intéressant et divertissant, oubliant que le divertissement est tout de même l’un des buts du sport. Bien sûr, une IA capable de produire en quelques minutes un projet plus ou moins impeccable est impressionnante. « Mais ce n’est pas la rapidité de création des présentations qui va fidéliser les talents. La grande majorité des employés choisissent de rester ou de quitter leur poste en fonction de leurs collègues et/ou supérieurs, et de la qualité de l’expérience, parfois chaotique, qu’offre le monde du travail. Ce sont ces éléments qui rendent le travail agréable et enrichissant. » Même chose dans les relations avec les fournisseurs et les clients d’ailleurs. 

Pourtant, souligne encore Howarth, tout le monde ne partage pas ce point de vue. « D’après mon expérience, on distingue deux grandes catégories de travailleurs du savoir. La première est axée sur les résultats. Leur priorité est l’entreprise, la réussite, l’efficacité. Les besoins, les défauts et les émotions humaines sont pour eux un obstacle à surmonter.

La seconde catégorie privilégie l’expérience. Ces travailleurs apprécient la complexité du travail. Ils valorisent le processus. Ils souhaitent que leur organisation soit performante, mais comme le fruit naturel de la collaboration, des débats et des efforts partagés avec des personnes qu’ils apprécient. Nombre d’entre eux sont des artistes en dehors du travail : photographes, réalisateurs, scénaristes, sculpteurs, peintres, poètes, écrivains. Beaucoup sont des bénévoles actifs. Pour ces personnes, quitter leurs passions, certes peu rentables, exige une contrepartie : une expérience en entreprise qui leur offre la liberté d’explorer, de créer, de résoudre des problèmes et de côtoyer des collègues intéressants.»

« Les recherches suggèrent que ce groupe a besoin de cet environnement pour donner le meilleur de lui-même. Teresa Amabile de la Harvard Business School a consacré des décennies à étudier les facteurs de production d’une créativité authentique et de grande qualité. Son principe de motivation intrinsèque établit que les individus sont les plus créatifs et innovants lorsqu’ils sont motivés par le travail lui-même – l’intérêt, le défi, le plaisir – et non par les résultats ou les indicateurs de performance. Les environnements qui étouffent la créativité sont politiques, frileux face au risque et obsédés par les résultats. Ceux qui la stimulent sont collaboratifs, axés sur les idées et libres. Autrement dit, cette zone intermédiaire, parfois chaotique, n’est pas synonyme d’inefficacité. C’est le contexte propice à la production d’un travail véritablement précieux.»

« Il est important de noter que l’impact de la suppression de cette zone intermédiaire chaotique dans l’expérience professionnelle de ces deux groupes est asymétrique : pour les personnes axées sur les résultats, c’est une victoire. Pour les personnes qui privilégient l’expérience, cela remet en cause les fondements mêmes du travail. »

Même si les licenciements actuels sont loin d’être réductibles au déploiement de l’IA. ce qui pourrait changer à terme, c’est que les transformations induites par l’IA pourraient rendre nombre de talents (ceux qui viennent y chercher une expérience) inadaptés au monde du travail. Pas sûr qu’ils partent tous garder des chèvres ou qu’ils deviennent potier pour autant. Comme le disait Debord, la rébellion elle-même peut-être purement spectaculaire. Le nouveau spectacle de l’IA finira par exercer sur chacun sa pression économique. On peut quitter une version du spectacle, mais au risque surtout d’être absorbé par une autre. Il est sans fin. Certains quitteront le secteur du travail intellectuel. Beaucoup resteront par choix et nécessité, conclut Howarth sans bien savoir comment terminer son papier. 

Le plus probable pourtant, me semble-t-il, est bien que la maîtrise de l’IA devienne un spectacle en soi. On le voit déjà. Mettre en scène sa maîtrise agentique comme faire de ses relations avec les chatbots une expérience, en raconter les résultats, est déjà devenu une nouvelle façon de raconter ce nouveau culte du travail. On raconte désormais comment l’on vit avec ces outils, plutôt que comment on réalise des défis avec ses collègues. Sa transformation est déjà un spectacle. Partout l’on se doit de raconter que cela nous fait gagner du temps, même si on ne sait pas toujours dire en quoi. Parvenir à orchestrer le monde des agents, à passer d’une sollicitation l’autre, à renverser ses présentations ou sa stratégie marketing, passant d’une grand plan à l’autre, semble déjà être devenu une manière d’être. Ceux qui perdent le sens seront remplacés par ceux qui en trouvent. Le risque, c’est qu’il n’y ait pas grand monde pour assister à ce spectacle, à part un robot mielleux qui nous dira « tu as tout à fait raison », en proposant une autre direction encore, dans un épuisement accéléré, d’un prompt l’autre, d’une boucle agentive l’autre.

Hubert Guillaud

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  • Le travail intellectuel est-il en train de devenir vain ?
    Aaron Horwath est directeur de l’IA dans une entreprise de la tech. Dans une tribune pour Noema, il se demande pourquoi tout le monde semble désormais si triste dans le secteur. Pour lui, une catégorie entière de travailleurs semble perdre foi dans sa carrière. « « Faire quelque chose ». J’entends cela de plus en plus souvent parmi mes pairs, ces travailleurs du savoir : des gens qui souhaitent se mettre à la poterie, à la peinture, au crochet ou à d’autres loisirs analogiques d’antan. Dans les
     

Le travail intellectuel est-il en train de devenir vain ?

8 octobre 2026 à 01:00

Aaron Horwath est directeur de l’IA dans une entreprise de la tech. Dans une tribune pour Noema, il se demande pourquoi tout le monde semble désormais si triste dans le secteur. Pour lui, une catégorie entière de travailleurs semble perdre foi dans sa carrière. « « Faire quelque chose ». J’entends cela de plus en plus souvent parmi mes pairs, ces travailleurs du savoir : des gens qui souhaitent se mettre à la poterie, à la peinture, au crochet ou à d’autres loisirs analogiques d’antan. Dans les cafés et les recoins sombres des bars, des professionnels partagent leur rêve de « disparaître », de « vivre dans une ferme quelque part » ou de « couper les ponts avec la société ». Il ne s’agit pas de rêveries fantaisistes ; ce sont des visions d’évasion exprimées sur un ton qui trahit une angoisse existentielle sous-jacente, un doute fondamental sur le travail et la course à la carrière, né d’une expérience qui semble de plus en plus courante : se réveiller un matin au bord du gouffre existentiel, frappé par la soudaine impression que le travail intellectuel est – et a peut-être toujours été – dénué de sens. Peut-être avez-vous vous aussi ressenti cela : une mélancolie indicible et envahissante, telle une marée montante menaçant peu à peu de vous engloutir alors que vous êtes assis sur votre chaise de bureau Ikea. 

Ce désenchantement est contagieux. Une personne en parle et les autres hochent la tête : elles aussi ont ressenti cette baisse de motivation, ce sentiment de détachement vis-à-vis de leur travail, ce manque de sommeil, ces inquiétudes pour l’avenir. »

« Ce qui change aujourd’hui, c’est que ces questions ne sont pas seulement économiques, mais existentielles. » Les travailleurs du savoir ont déjà affronté des récessions, des délocalisations et diverses formes d’automatisation par le passé. L’IA n’en est qu’une de plus. Qu’est-ce qui change en plus désormais ? Les travailleurs du savoir exercent des métiers qui leur procurent un profond sentiment de sens. « Traditionnellement, on qualifiait ces carrières de « vocations » : un appel, un mode de vie. Plus qu’un simple emploi : une raison d’être. » Les vrais métiers à vocation ne sont pourtant pas ceux que pratiquent les travailleurs du savoir. Ils ne sont pas enseignants, pompiers, travailleurs sociaux ou mécaniciens. Massivement diplômés, ils se sont orientés vers la finance, le conseil où la tech, des secteurs exigeants et complexes, où l’on gagne bien sa vie, mais dépourvus de toute dimension altruiste. Dans Bullshit Jobs, l’anthropologue David Graeber avait déjà remarqué que ces emplois ne remplissaient aucune fonction utile. Ils consistent à produire « des présentations élaborées pour des projets qui ne verront jamais le jour, à avoir des débats houleux sur les moindres détails de fonctionnalités logicielles que personne n’a réclamées, à optimiser chaque mot d’une publicité que personne ne remarquera, pour un service dont personne n’a besoin ». Ca n’empêche pas ces travailleurs de vouer un culte au travail, ce workism qu’évoquait en 2019 le journaliste Derek Thompson dans The Atlantic. Une façon de trouver dans le travail, l’épanouissement, l’appartenance et le sens que les générations précédentes trouvaient dans la religion. Ils trouvaient au bureau ce que les plus fervents chrétiens trouvent à l’Eglise : « c’est là qu’ils se sentent le plus eux-mêmes ». Le culte du travail est conçu pour détourner l’attention du vide intérieur qu’une véritable vocation aurait pu combler. « Et cela fonctionne. Il incite des personnes talentueuses à se rendre au bureau pour débattre de rapports, de documents stratégiques et de refontes d’image de marque avec le sérieux d’une opération de chirurgie cardiaque pédiatrique.»

Mais ce culte du travail a un point faible, explique Horwath. « Comme la religion, il repose sur le triomphe de la foi en sa logique ». Et c’est bien celle-ci que l’IA perturbe. 

Le travail intellectuel a toujours été intrinsèquement abstrait. « Bon nombre de ces emplois, en particulier dans les grandes entreprises, sont structurés comme des poupées russes : des rôles conçus pour en soutenir d’autres, qui eux-mêmes en soutiennent d’autres encore, couche après couche, jusqu’à ce qu’il devienne impossible de discerner un noyau solide. Son seul atout résidait dans le fait qu’il était accompli par des humains. » Dans ces pyramides qui ne mènent nulle part, nous étions indispensables. « Même si cela était dénué de sens sur le plan existentiel, ce travail était imprégné de pensée humaine, de collaboration et de créativité, autant d’éléments qui lui insufflaient la vie.»

Ce n’est plus le cas. Désormais ce sont des agents IA qui sont en charge de ces tâches. Désormais, ces travailleurs du savoir sont en passe de devenir des gestionnaires d’armées d’agents. « Les logiciels compilent les rapports, rassemblent les données, mettent en forme la présentation, rédigent une première version de la documentation et gèrent ces dizaines de petites tâches répétitives qui, autrefois, engloutissaient discrètement tout un après-midi ». Les agents IA ne font pas seulement les tâches ingrates : ils élaborent des stratégies commerciales complètes, génèrent des campagnes marketing intégrales, créent des sites web entiers et conçoivent la stratégie, tout ce qui nécessitait des divisions entières d’une organisation. Du simple e-mail à la stratégie d’entreprise globale, les productions des individus, des équipes et des organisations sont de plus en plus générées instantanément par l’IA.

« Mais ce pouvoir – ou plutôt ce niveau d’abstraction supplémentaire – ne nous éloigne-t-il pas trop, d’une certaine manière, de notre travail ? N’y a-t-il pas quelque chose qui « cloche » à laisser quelqu’un – ou quelque chose – accomplir la quasi-totalité du travail, même si le résultat final n’avait pas grand sens au départ ? »

Dans La société du spectacle, Guy Debord explique que le spectacle est une caractéristique du capitalisme tardif, où la vie est perpétuellement médiatisée, où le médium se substitue à l’expérience. Le culte du travail est un microcosme de ce spectacle global : « un monde où paraître occupé, important et doté d’un savoir unique a autant de valeur que de l’être réellement, et où le travail n’a pas besoin d’avoir un impact réel, mais simplement d’en donner l’apparence ». « Le travail doit être important puisque, après tout, nous sommes tous là, n’est-ce pas ? À pointer à l’arrivée. À faire des heures supplémentaires. Semaine après semaine. »

Or, estime Horwath, « l’intégration de l’IA au spectacle suscite une angoisse existentielle, car elle nous éloigne encore davantage du travail que nous accomplissons et de sa valeur ». « Je ne conçois plus la présentation qui permet de décrocher un client ; je rédige la requête qui ordonne à l’IA de la créer, puis je vérifie le résultat. Je ne rassemble plus les informations pour rédiger la lettre d’information du secteur ; c’est mon agent qui s’en charge. Auparavant, ce travail pouvait sembler superficiel ou peu gratifiant au fond de nous, mais il restait le nôtre. Aujourd’hui, l’IA est imposée aux organisations d’une manière qui remet en cause la valeur même de l’idéologie du travail. »

L’IA nous pousse si loin que l’illusion, le spectacle, devient manifeste. Ce qui faisait tenir l’illusion, le travail intellectuel lui-même, l’opium à se réaliser soi-même, s’écroule. Il faut désormais surveiller ce que fait la machine. Vous n’êtes plus sur scène, vous êtes le technicien de théâtre qui fait que la pièce se déroule parfaitement. 

« Les organisations se retrouvent dans une situation délicate. Elles souhaitent intégrer l’IA à leurs activités, tout comme leurs actionnaires. Et elles le feront. À court terme, les gains d’efficacité potentiels sont trop alléchants pour être ignorés. Mais ce qui enthousiasme le plus de nombreux dirigeants – moins de collaboration, moins de personnel – risque de démanteler les structures qui assurent la cohésion des organisations qu’ils dirigent. » La prise de conscience du culte du travail vient de son produit le plus révolutionnaire. 

Dans son article, Thompson rappelle que ce qui fait tenir le culte du travail, c’est sa dimension communautaire. A savoir « passer du temps avec des personnes partageant les mêmes idées et centres d’intérêt, et collaborer avec autrui pour résoudre des problèmes ». L’illusion était portée ensemble. Ici, l’inefficacité est bien souvent un atout et non un défaut, ironise Howarth. Ainsi, par exemple, à l’heure où l’arbitrage dans le sport est remplacé partout par de la technologie, le sport en devient beaucoup moins intéressant et divertissant, oubliant que le divertissement est tout de même l’un des buts du sport. Bien sûr, une IA capable de produire en quelques minutes un projet plus ou moins impeccable est impressionnante. « Mais ce n’est pas la rapidité de création des présentations qui va fidéliser les talents. La grande majorité des employés choisissent de rester ou de quitter leur poste en fonction de leurs collègues et/ou supérieurs, et de la qualité de l’expérience, parfois chaotique, qu’offre le monde du travail. Ce sont ces éléments qui rendent le travail agréable et enrichissant. » Même chose dans les relations avec les fournisseurs et les clients d’ailleurs. 

Pourtant, souligne encore Howarth, tout le monde ne partage pas ce point de vue. « D’après mon expérience, on distingue deux grandes catégories de travailleurs du savoir. La première est axée sur les résultats. Leur priorité est l’entreprise, la réussite, l’efficacité. Les besoins, les défauts et les émotions humaines sont pour eux un obstacle à surmonter.

La seconde catégorie privilégie l’expérience. Ces travailleurs apprécient la complexité du travail. Ils valorisent le processus. Ils souhaitent que leur organisation soit performante, mais comme le fruit naturel de la collaboration, des débats et des efforts partagés avec des personnes qu’ils apprécient. Nombre d’entre eux sont des artistes en dehors du travail : photographes, réalisateurs, scénaristes, sculpteurs, peintres, poètes, écrivains. Beaucoup sont des bénévoles actifs. Pour ces personnes, quitter leurs passions, certes peu rentables, exige une contrepartie : une expérience en entreprise qui leur offre la liberté d’explorer, de créer, de résoudre des problèmes et de côtoyer des collègues intéressants.»

« Les recherches suggèrent que ce groupe a besoin de cet environnement pour donner le meilleur de lui-même. Teresa Amabile de la Harvard Business School a consacré des décennies à étudier les facteurs de production d’une créativité authentique et de grande qualité. Son principe de motivation intrinsèque établit que les individus sont les plus créatifs et innovants lorsqu’ils sont motivés par le travail lui-même – l’intérêt, le défi, le plaisir – et non par les résultats ou les indicateurs de performance. Les environnements qui étouffent la créativité sont politiques, frileux face au risque et obsédés par les résultats. Ceux qui la stimulent sont collaboratifs, axés sur les idées et libres. Autrement dit, cette zone intermédiaire, parfois chaotique, n’est pas synonyme d’inefficacité. C’est le contexte propice à la production d’un travail véritablement précieux.»

« Il est important de noter que l’impact de la suppression de cette zone intermédiaire chaotique dans l’expérience professionnelle de ces deux groupes est asymétrique : pour les personnes axées sur les résultats, c’est une victoire. Pour les personnes qui privilégient l’expérience, cela remet en cause les fondements mêmes du travail. »

Même si les licenciements actuels sont loin d’être réductibles au déploiement de l’IA. ce qui pourrait changer à terme, c’est que les transformations induites par l’IA pourraient rendre nombre de talents (ceux qui viennent y chercher une expérience) inadaptés au monde du travail. Pas sûr qu’ils partent tous garder des chèvres ou qu’ils deviennent potier pour autant. Comme le disait Debord, la rébellion elle-même peut-être purement spectaculaire. Le nouveau spectacle de l’IA finira par exercer sur chacun sa pression économique. On peut quitter une version du spectacle, mais au risque surtout d’être absorbé par une autre. Il est sans fin. Certains quitteront le secteur du travail intellectuel. Beaucoup resteront par choix et nécessité, conclut Howarth sans bien savoir comment terminer son papier. 

Le plus probable pourtant, me semble-t-il, est bien que la maîtrise de l’IA devienne un spectacle en soi. On le voit déjà. Mettre en scène sa maîtrise agentique comme faire de ses relations avec les chatbots une expérience, en raconter les résultats, est déjà devenu une nouvelle façon de raconter ce nouveau culte du travail. On raconte désormais comment l’on vit avec ces outils, plutôt que comment on réalise des défis avec ses collègues. Sa transformation est déjà un spectacle. Partout l’on se doit de raconter que cela nous fait gagner du temps, même si on ne sait pas toujours dire en quoi. Parvenir à orchestrer le monde des agents, à passer d’une sollicitation l’autre, à renverser ses présentations ou sa stratégie marketing, passant d’une grand plan à l’autre, semble déjà être devenu une manière d’être. Ceux qui perdent le sens seront remplacés par ceux qui en trouvent. Le risque, c’est qu’il n’y ait pas grand monde pour assister à ce spectacle, à part un robot mielleux qui nous dira « tu as tout à fait raison », en proposant une autre direction encore, dans un épuisement accéléré, d’un prompt l’autre, d’une boucle agentive l’autre.

Hubert Guillaud

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  • Pavé à l’abri des particules fines [en]
    [en] Je profite que le programme de mon samedi soit chamboulé par les fumées de l’incendie de Thévenaz-Leduc hier soir pour écrire ici. Comme toujours quand je n’ai pas écrit régulièrement, j’ai eu depuis mon dernier article des dizaines d’idées de choses à dire et à écrire au fil du temps, certaines de passage, d’autres plus tenaces, toutes aux abonnés absents à l’instant. Je continue mon petit train-train de convalescente avec blessure invisible. Plus le temps passe, plus c’est invisible.
     

Pavé à l’abri des particules fines [en]

29 août 2026 à 06:39
[en]

Je profite que le programme de mon samedi soit chamboulé par les fumées de l’incendie de Thévenaz-Leduc hier soir pour écrire ici. Comme toujours quand je n’ai pas écrit régulièrement, j’ai eu depuis mon dernier article des dizaines d’idées de choses à dire et à écrire au fil du temps, certaines de passage, d’autres plus tenaces, toutes aux abonnés absents à l’instant.

Je continue mon petit train-train de convalescente avec blessure invisible. Plus le temps passe, plus c’est invisible. On oublie plus facilement un cerveau blessé d’une jambe en moins (pour prendre un exemple extrêmement visible), surtout quand la blessure en question ne se montre que rarement lors des moments de contact.

C’est toujours la même chose: à petite échelle, un heure ou deux, ou même un peu plus, je fonctionne complètement normalement à l’oeil extérieur. Mais ça s’arrête là. Le gros du problème est dans la quantité que je peux faire. Je peux faire mes courses comme avant. Mais après, je suis hors service. C’est à peu de chose près mon activité de la journée. On peut se faire un bon tél d’une heure pour papoter: mais pas à l’improviste, je dois être sûre de pouvoir me reposer avant et après, et ne pas avoir prévu grand-chose d’autre ce jour-là.

Quantité devient qualité, à un certain point: 30 minutes de balade au parc, OK. Une heure ou deux tranquille en forêt, à peu près OK aussi (mais faut pas me demander de faire quelque chose après). Petite rando en montagne? On oublie. Souper avec des copines? oui, mais c’est ma dose d’interaction pour la journée.

J’ai l’impression de ressasser. C’est déjà compliqué de réussir à prendre conscience “moi pour moi” de mes limites, de mes besoins, de ce à quoi je dois m’astreindre pour éviter “le crash”. L’expliquer à autrui, c’est un bout de plus. Et le problème c’est que même quand on explique, comme c’est une situation tellement surréaliste par rapport au vécu “normal” (et j’inclus là-dedans celui qui était le mien avant l’accident), ça n’entre pas vraiment. C’est pas une question de mauvaise volonté – c’est juste que ça n’a pas assez de sens, ça n’est pas quelque chose qu’on arrive à relier à son vécu ou qui correspond à notre expérience.

Alors on me demande si j’ai pris des vacances. On me propose d’aller boire un café. On imagine que tout doit être rentré dans l’ordre, depuis le temps. On me propose une activité pour le week-end quelques jours avant, ou alors un truc en semaine. Le pire c’est que je sais bien que ça part d’une bonne intention. Mais en fait, à la longue, c’est presque isolant. Parce que ça révèle le décalage entre ce que je vis et ce que mon entourage en perçoit et comprend. Je ne blâme personne, qu’on soit clair. C’est un phénomène normal. J’ai aussi ma part dedans: ce que je dis, ce que je ne dis pas, comment je communique. Je ne me blâme pas non plus. On fait tous au mieux, mais purée ce que c’est merdique comme situation.

Il y a quelques semaines je suis partie en week-end prolongé en France avec ma famille. Je me réjouissais. J’allais plutôt bien, nettement plus stable grâce à ce que j’avais pu commencer à mettre en place dans le cadre du programme de gestion de l’énergie en ergo. Ça a été une grosse baffe, en fait. Réussir à gérer son énergie quand on est avec des gens et qu’on ne fait pas le programme est une autre paire de manches que seule à la maison.

Un incident banal mais parlant: à l’aller, un programme qui pouvait sembler relax. 2h de voiture (comme passagère), repas de midi tranquille au restau, un dernier petit bout de route, courses, puis arrivée au gîte. Sauf que non. Après le restau j’étais complètement grillée. J’ai fait un peu la sieste dans la voiture. Au centre commercial, “impossible” de rester à attendre dans la voiture (canicule) – je ne me joins pas aux courses et je m’adresse au service client dans l’espoir de trouver un coin calme où je peux m’allonger et faire un brin de sieste durant 10-15 minutes. Au pire, je me dis, ils doivent bien avoir une infirmerie.

J’explique en quelques mots la situation, tant bien que mal – d’une part parce que c’est compliqué à expliquer, d’autre part parce que quand je suis grillée, justement, j’ai premièrement plus de mal à parler (perte de fluidité, mots qui crochent) et deuxièmement plus de peine à “fonctionner”: penser, décider, communiquer, savoir ce que je veux, résoudre des problèmes, etc. Résultat: y’a un banc là dans le passage, y’a un bar/café, et non l’infirmerie c’est pour les situations médicales et s’ils ouvrent ils doivent faire venir les pompiers/ambulanciers (on est en France). Je me suis rabattue sur le café, qui heureusement était relativement vide et calme, mais je ne me voyais quand même pas m’allonger sur la banquette après avoir bu mon jus d’orange.

Imaginons le même scénario. Si j’avais été enceinte de 7 mois et que j’avais demandé un endroit où m’allonger durant 10 minutes pour souffler avant de pouvoir reprendre mon chemin, qu’est-ce que ça aurait donné? Et si j’avais été en béquilles avec un pied en moins ou une attelle médicale impressionnante, visses, tiges et câbles visibles? Est-ce que ça aurait changé quelque chose? Pas certain mais… je ne sais pas si on m’aurait dit de marcher encore 50m pour aller voir si là-bas ils avaient quelque chose pour m’aider. Et moi, en fait, chaque fois que je me retrouve dans une situation où je dois prendre sur moi de demander/expliquer/organiser ce dont j’ai besoin, je suis la personne en béquilles qui a vraiment besoin de se poser mais qui doit encore se déplacer “là-bas” pour voir s’il y a quelque chose qui peut l’aider.

Alors je ne suis pas naïve. Je sais que même les blessures et handicaps physiques ne sont pas toujours bien pris en considération, loin de là. Mais je crois que quand ça ne se voit pas, c’est encore moins facile. Je sais aussi qu’il n’y a que moi qui puisse “savoir ce qu’il me faut”, mais le souci c’est que justement la nature de mes difficultés fait que gérer cet aspect-là représente un travail que je devrais justement éviter, d’autant plus quand je n’en peux plus. J’ai vraiment tellement souvent l’impression d’être la femme enceinte ou la personne en béquilles qui n’arrive plus à avancer, qui a vraiment besoin de s’asseoir, et à qui ont dit “l’office du tourisme est juste à 300m d’ici, va leur demander s’ils ont une chaise ou bien où sont les bancs”.

Je sais aussi que je suis une femme blanche qui parle bien – même quand mon cerveau rechigne – et que ça ouvre bien plus facilement certaines portes. Mais purée, qu’est-ce que c’est épuisant.

Histoire de ne pas faire que dans le déprimant, il y a quand même du positif. J’ai reconstruit une routine quotidienne depuis la mort d’Oscar, donc récupéré un rythme. Juju monte à l’appartement maintenant et y passer volontiers du temps, même toute la journée. Je me couche plus tôt (généralement), je me lève plus tôt et j’arrive à me mettre au travail à une heure plus “normale” – un pas important pour envisager d’augmenter mon pourcentage: je serai à 60% dès le 1er septembre. Après tout ce temps coincée à 50%, ça me remonte le moral, même si je sais que je vais devoir m’accrocher.

Côté “vie en dehors du travail”, ça reste très réduit. J’ai appris à me reposer avant d’en avoir besoin (pas toujours facile à mettre en application), donc une grande part de ma journée part dans du “repos”: sieste, petite promenade au parc, m’allonger pour écouter un peu de musique ou un podcast, regarder ma série TV le soir (j’en suis à la saison 17 de Grey’s Anatomy, en plein Covid). Je fais très attention à être régulière dans mes routines et activités domestiques, et l’application Multi-Counter m’aide énormément avec ça. J’ai des compteurs pour plein de choses, entre autres les étapes de mes routines quotidiennes, et quand je les fais, je marque un point de plus sur le compteur correspondant. C’est motivant, ça rend visible, et ça me donne un historique. J’ai attaqué sérieusement le problème de ma quantité de rendez-vous médicaux et j’ai pu diminuer un bout (et répartir autrement) ce qui décharge mes semaines. Je suis en train de faire une reprise thérapeutique au chant (je reste la première heure de la répétition et puis je rentre) depuis deux semaines, et j’aimerais mettre en place quelque chose de similaire pour le judo, mais il faut encore organiser ça.

J’ai déjà mentionné que le programme d’ergo en gestion de l’énergie m’avait été très profitable. Il mérite un article à part entière… à l’occasion. En plus des pauses et de mieux équilibrer le rythme des activités, une piste qui s’est ouverte est celle de “simplifier” des activités pour qu’elles nécessitent moins d’énergie. Les activités qui me fatiguent sont essentiellement cognitives, mais là aussi, on peut agir: en ce qui me concerne, en particulier, faire les choses moins “à fond” (pas en termes de résultat mais en termes d’investissement et de mobilisation sur le moment), et aussi identifier en amont les “dépenses inutiles” d’énergie (par exemple pour ce qui est de ma tendance à signaler des dysfonctionnements administratifs ou les prévenir).

Côté logo, j’ai des exercices pour entrainer/dynamiser mon accès au lexique, mais j’ai aussi réalisé que je suis quelqu’un qui met de façon générale un grand soin un choix des mots et des tournures, à exprimer les choses précisément et avec nuance, à anticiper les malentendus et interprétations possibles dans la conversation. C’est une qualité évidemment, mais dans le contexte actuel, une stratégie de communication coûteuse sur le plan énergétique. Quand un mot “croche” dans la conversation et que je fais l’effort de le sortir, ça me fatigue — et généralement plus je suis fatiguée, plus ça croche, et ce n’est en fait pas une bonne idée de me fatiguer encore plus en compensant. Donc là clairement, une piste que je n’avais pas anticipée, c’est de “désapprendre” ça et de m’entraîner à privilégier la fluidité à la précision dans la vie de tous les jours, et de réserver l’expression orale “coûteuse” aux situations qui le justifient. D’avoir mieux compris comment ça fonctionnait éclaire aussi pourquoi l’écrit est bien moins fatiguant: à l’écrit il n’y a pas la pression du flux de production de parole comme à l’oral. Idem pour “lire” versus “écouter”: on lit à son rythme, tandis que l’écoute, c’est au rythme de celui qui parle. (Faites-moi des messages écrits plutôt que des vocaux, SVP!)

Il reste une piste (c’est dans les trucs positifs) récemment apparue sur mon radar, et qui avait passé entre les gouttes jusqu’ici: un éventuel souci vestibulaire et/ou neurovisuel qui expliquerait pourquoi 30 minutes de balade au parc me laissent étourdie, pourquoi le déplacement me fatigue autant, pourquoi je n’arrive toujours pas à aller me promener quelques heures sans conséquences, et aussi l’apparition ponctuelle d’un mal des transports dans le train lorsque je suis à l’ordi, quelque chose qui m’était inconnu jusque-là. Je prévois un rendez-vous chez l’ORL, on va rajouter du mouvement dans mon entrainement neurovisuel, et voir où ça nous mène. La reprise du sport reste une priorité (avec coaching) mais c’est vrai que c’est compliqué si une simple marche de deux heures est incompatible avec une journée de travail. Je vais aussi être référée en médecine intégrative d’ici quelques mois. A suivre.

Globalement le moral va, même si je fatigue. Je dis toujours ça, c’est toujours vrai, c’est toujours un peu pire. La frustration d’être limitée à si peu d’activité ne s’arrange pas avec le temps. La crainte de ne pas réussir à récupérer “à temps” (administrativement) ma capacité de travail augmente. D’être durablement limitée aussi. Bon, on est déjà dans le durable. Mais on se comprend. Le fait que je sois en train de travailler est très positif, car il semblerait que les cas de réelle chronicisation se retrouvent surtout chez des personnes qui n’arrivent pas du tout à reprendre le travail. Mais il n’y a pas que le travail dans la vie. Est-ce que je vais pouvoir faire des randonnées d’une journée? Quand est-ce que je pourrai imaginer repartir en voyage pour mes vacances? Actuellement, un week-end de trois jours c’est en fait pas possible: deux semaines pour reprendre à peu près pied. Je dois continuer à “prendre congé” au travail chaque fois que je veux pouvoir faire un peu plus que mon pas grand-chose habituel, sinon c’est la galère. Mais “ça va”. Je prends mon mal en patience, même si ma patience a un peu plus mal qu’avant.

En dehors de ma santé, sur mon radar: la canicule bien sûr, comme tout le monde, je pense que cet été n’aura laissé personne la tête dans le sable. Prévoir de m’équiper en ventilateurs (de plafond idéalement, il y a des modèles compacts à pales protégées qui sont compatibles avec nos hauteurs de plafond “normales” de 2m30) et en clim (mini-split mobile peut-être) cet hiver. L’incendie actuel me motive aussi à regarder du côté des purificateurs d’air et appareils de mesure.

Avec la chaleur, j’ai commencé (l’an dernier déjà) à m’intéresser aux plantes succulentes. J’ai une petite colonie de sempervivums qui se portent bien, et j’ai aussi fait un petit achat compulsif de succulentes diverses (2.95CHF/pièce) à la Migros il y a quelques semaines. Ce sera l’occasion (quand j’aurai l’énergie) de créer un joli arrangement.

La chaleur me fait aussi méditer sur ma garde-robe: c’est une remarque en passant d’une connaissance qui a attiré mon attention. Ça fait un moment déjà qu’on n’a plus vraiment d’entre-saisons. Le climat change, et avec lui, certaines catégories d’habits dans nos armoires n’ont plus tellement de raison d’être. Manteau léger, vous avez porté ça quand, vous, pour la dernière fois? Soit on a froid et c’est pulls, polaires, et gros manteau, soit il fait chaud et c’est “le moins de tissu possible” (sauf si on sort, et là je suis en train de me dire que certains de mes habits indiens amples, légers et couvrants ne sont peut-être pas un mauvais calcul; surtout si le moustique tigre continue à s’installer). Donc un jour, dans mon chapitre “continuer à ranger/aménager mon chez moi”, quand j’attaquerai l’armoire, il y aura ça à prendre en compte: ce vêtement est-il encore adapté au nouveau climat suisse.

J’ai levé le pied sur mes explorations de l’intelligence artificielle, temporairement. L’assistant IA que j’ai installé est en développement très actif, il y a eu de gros gros changements, du côté des modèles aussi, et honnêtement ça bouge tellement vite et je n’ai pas assez d’énergie à dispo pour suivre le rythme, donc j’attends que ça mûrisse, j’ai réduit mon abonnement, mis certains de mes projets sur pause, et je suis à nouveau comme tout le monde en mode “chatbot IA”.

Numérique toujours, j’ai migré le site de l’eclau vers WordPress histoire de ne pas payer l’abonnement devenu exorbitant de Squarespace. Le layout est tout cassé, il y a du contenu à mettre à jour, mais j’ai pu profiter de ma familiariser avec les “bloc themes” de WordPress et je suis conquise. Mais voilà, peu de bande passante, ça reste en chantier.

Ça c’est un de mes gros apprentissages post-accident: même quand tout va bien, on ne peut pas répondre à tous les “faudrait” de la vie. On fait l’impasse sur certaines choses. Certains font l’impasse sur prévoir leur retraite à temps ou gérer leurs finances. D’autres sur leur santé. D’autres encore, sur leur vie sociale ou leurs relations ou leurs loisirs, sur la culture, sur contrôler ses remboursements d’assurance maladie, sur faire réparer la lanière du store qui a cassé, faire les services pour sa voiture, aller chez le dentiste, faire du sport, avoir des plantes ou des animaux domestiques. Bref, l’art de faire l’impasse sur des choses “qu’on devrait” faire (je ne parle même pas de “ce qu’on voudrait” faire), c’est ça la vie. Donc j’apprends à faire l’impasse, et à accepter que c’est un élément essentiel et inévitable de la vie. Savoir que “on peut pas tout faire”, comme on dit toujours, c’est tout à fait autre chose. Quand on dit ça, c’est genre, n’aie pas les yeux plus gros que le ventre, tu peux pas faire tout ce que tu as envie de faire. C’est souvent un peu moralisateur. Moi je ne parle pas de ça, là. Je parle du fait que ce que notre culture nous “vend” comme “ce qu’il faut faire dans la vie”, pour juste gérer sa vie de façon responsable, vivre bien, c’est juste pas possible. La culture et le système administratif dans lesquels on évolue font semblant que c’est possible. Mais ça ne l’est pas.

Et quand on se retrouve avec une capacité de faire qui n’atteint pas le 50% de son “normal”, que ce soit suite à un accident ou à une maladie ou autre aléa de la vie, eh bien on fait encore plus l’impasse sur encore plus de trucs. Je n’aime pas ça. Ça va contre ma nature. Mais il y a un moment où il faut arrêter de se voiler la face. C’est indispensable.

Donc le site de l’eclau est cassé, et c’est très con car l’eclau a besoin de nouveaux membres, mais juste là, je fais l’impasse, parce que maintenir ma santé (physique et mentale) au-dessus de la ligne de flottaison pour ne pas compromettre ma reprise du travail ou mes perspectives à long terme, c’est la priorité absolue. Donc si vous connaissez des personnes cool, qui aiment les chats, les plantes vertes et les puzzles et qui voudraient télétravailler (ou travailler tout court) à l’eclau un jour ou plus par semaine, envoyez-les-moi.

A part ça, parlant de l’eclau: on y hébergera début octobre trois après-midis “ateliers créatifs” de création de bijoux origami. C’est la belle-fille d’une voisine qui fait ça: inspiration artisanat, couture et Japon, faites un saut pour regarder ce qu’elle fait, je trouve vraiment très chouette (et elle est super sympa, un jolie rencontre). Elle est sur instagram aussi, évidemment. Donc si ça vous dit de prendre une petite après-midi pour faire un truc que vous ne faites pas d’habitude, ambiance cosy en petit groupe, inscrivez-vous. Je serai par là (je vais très certainement aussi prendre part à un atelier, histoire de faire ce que je dis) et ça me fera plaisir de vous croiser. Ou parlez-en à vos connaissances! Mon but c’est aussi simplement que l’eclau vive et serve, et ce genre d’activité colle parfaitement au lieu.

J’avance toujours, à pas de limace, sur la migration de la communauté Diabète Félin vers Discourse. Ça prend gentiment forme, mais à nouveau, j’aurais besoin de pouvoir dégager tellement plus de temps que ce qui est possible juste là pour que ça ne stagne pas. Mais j’ai la chance d’avoir une aide ultra efficace qui s’est attaquée à copier, mettre en forme (et même mettre à jour) toute notre documentation sur le diabète félin, donc c’est quasi fonctionnel – mais comme avec le site de l’eclau, c’est encore plein de chenit qu’il faudrait régler.

Au travail, je suis (presque) en train de me réconcilier avec Powerpoint. Je déteste toujours autant le fait qu’on utilise cet outil à toutes les sauces, mais je fais le constat qu’il y a quelque chose d’utile dans la démarche consistant à “distiller” un point spécifique d’une idée complexe dans une slide ou deux. Pas en tant que véhicule primaire de l’information, mais en tant que synthèse, rappel, pense-bête ou “légitimation” de ce qui a été développé au cours de discussions ou dans d’autres contextes. C’est vrai qu’on a besoin “d’ancrer” des idées nouvelles sur quelque chose d’un peu tangible. Dans ce sens, ça rejoint la popularité des carrousels sur les réseaux. Moi, à la base, je suis quelqu’un qui s’étale. La synthèse n’est pas mon fort. J’écris des tartines, je fais des vidéos dans lesquelles je donne une conférence de 40 minutes sans notes et sans préparation, et il y a des gens qui aiment ça, mais je sais bien que côté communication, ce n’est pas très percutant ou efficace.

J’ai conscience depuis des années que dans ce que je produis, il y a deux courants: il y a ce que je produis en tant qu’expression, comme cet article. J’ai besoin de dire ou écrire. Le processus de production a une utilité pour moi, et tant mieux si le résultat présente un intérêt pour autrui. Evidemment que je suis contente si on me lit ou si on écoute mes vidéos. Mais il y a l’autre courant, celui où c’est important pour moi de faire passer un message, au-delà de mon témoignage ou de mon histoire racontée. Je veux activement avoir une influence sur ce que pensent, savent, ou croient les gens. C’est le cas au travail, où mon job consiste à amener/accompagner du changement, au sens large, et aussi dans mon investissement autour du diabète félin, où on souhaite que les gens puissent apprendre de façon efficace, devenir autonomes, faire les bonnes choses pour soigner leur chat. Il y a aussi, ici et là, d’autres sujet qui me tiennent à coeur. Et dans ce deuxième courant, la longue tartine ou la vidéo interminable va perdre d’entrée la grande majorité des gens que je souhaiterais toucher. Donc, plus concis, plus visuel. Je vais d’ailleurs suivre une formation en animation visuelle dans quelques semaines. Tout ça mijote depuis des mois, même des années, mais se rejoint aujourd’hui.

Parlant de visuel, j’ai “hérité” récemment de deux bons appareils photos, avec lesquels j’ai commencé à m’amuser lors de mes sorties. J’adore prendre des photos. En tâche de fond, je réfléchis toujours à quoi en faire, comment les mettre en valeur. Ça viendra. Déjà, j’ai découvert qu’on pouvait faire des impressions facilement à l’automate de la Migros ou d’Interdiscount, donc ça va mettre quelque chose en route, je pense. J’ai aussi envie d’investir (grand mot, acquérir est peut-être plus adéquat) dans un micro potable pour la prise de son sur mon iPhone — justement, plus de vidéo, peut-être même de l’audio. Je pensais l’autre jour à un enregistrement blabla un peu sympa pour accompagner la personne dans une pause. Le nombre de gens à qui je parle de pauses, depuis mon programme d’ergo, et qui m’avouent qu’eux aussi (comme moi, moi avant, moi maintenant) ils ont beau savoir qu’il faut faire des pauses, ils “arrivent pas”, sans compter l’hyperactivité mentale qui vient s’en mêler et qui fait que même quand on a réussi à s’arracher à ce qu’on faisait pour “se mettre en pause”, il faut encore que le cerveau accepte de ne plus turbiner, de ne pas passer la pause à vérifier des e-mails, scroller sur les réseaux ou regarder des vidéos. Une astuce que j’ai trouvée, c’est d’écouter de la musique. “Une pause de quatre chansons.” C’est déjà ça. Et je me suis dit, ce serait cool un enregistrement calme, sympa et peut-être un peu hypnotique pour “une pause de 12 minutes”. Evidemment, je suis inspirée par les “podcasts pour dormir” comme Sleep With Me ou Get Sleepy, ou encore Sleepy History, qui pour moi marche mieux pour une sieste ou une pause où le sommeil n’est pas forcément le but. Ah oui c’est juste, j’avais pas assez de projets…

Il est bientôt midi et demi. J’ai faim. Le dernier article du 24heures sur l’incendie n’est pas très clair concernant les mesures de confinement et la situation côté pollution. Est-on encore coincés dedans pour éviter à nos poumons les particules fines? Vais-je aller au restau ce soir avec mes copines? Juju va-t-il pouvoir sortir? L’alerte ne semble pas levée, mais on est plutôt dans le fameux (et parfois mal avisé) “principe de précaution”, selon la mise à jour récente de la RTS. Alors on va garder les fenêtres fermées, éviter les “sorties inutiles” (définir utile), et peut-être se la jouer style pandémie en arborant un FFP2 probablement périmé en allant au restau ce soir…

Mais dans tous les cas, je vais manger.

La fonction publique fédérale aurait perdu la majorité de ses postes en français

25 août 2026 à 21:03

Selon une étude menée par un chercheur de l’Université de Montréal et publiée par l’Institut de recherche sur le Québec:

  • En 1974, 12,5% des emplois fédéraux étaient exclusivement francophones. 
  • En 2024, 50 ans plus tard, la proportion est tombée à 3,2%.

L’auteur souligne que la grande majorité des postes en français ont été transformés en postes bilingues exigeant l’anglais.

[L'article La fonction publique fédérale aurait perdu la majorité de ses postes en français a d'abord été publié dans InfoBref.]

Guerre commerciale: le gouvernement Carney a annoncé des mesures d’aide totalisant 7,5 milliards $

25 août 2026 à 20:29

Principales mesures pour les entreprises

  • créer un fonds de diversification doté de 2 milliards $ pour soutenir les entreprises touchées par les droits de douane qui ont des projets prêts à démarrer;
  • bonifier de 1,5 milliard $ l’initiative qui aidait déjà les PME à faire face aux droits de douane;
  • injecter 500 millions $ dans un programme de la Banque de développement du Canada.

Principales mesures pour les travailleurs 

Ottawa compte prolonger plusieurs mesures de l’assurance-emploi visant à: 

  • éliminer la période d’attente d’une semaine;
  • permettre aux travailleurs de recevoir des prestations sans que les indemnités de cessation d’emploi ne soient d’abord épuisées;
  • accorder 20 semaines supplémentaires de prestations aux travailleurs de longue date. 

[L'article Guerre commerciale: le gouvernement Carney a annoncé des mesures d’aide totalisant 7,5 milliards $ a d'abord été publié dans InfoBref.]

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