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L’interview de Lavrov sur France 2 : comment tirer les bonnes leçons d’un cas de vulnérabilité médiatique à l’influence russe ?

28 mars 2026 à 20:30

L’interview du ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov par Léa Salamé, diffusée sur France 2, ne m’a pas mise en colère. Elle m’a confirmé dans la conviction qu’il y a une urgence à réfléchir aux raisons de la vulnérabilité de nos médias à l’influence russe, dont les manifestations sont devenues récurrentes. Cette vulnérabilité renvoie, selon moi, à deux phénomènes : la difficulté à anticiper et identifier les manipulations informationnelles russes, et la difficulté à concilier plusieurs grammaires contradictoires du travail journalistique.

Le choix de la rédaction d’interroger Sergueï Lavrov ne me pose aucun problème. La conservation de l’initiative, la liberté du journaliste de choisir qui interroger et sur quel sujet, est un principe fondamental du métier. Nous n’avons pas à nous substituer aux journalistes dans leur choix, et surtout pas à ceux qui travaillent dans les médias de service public ; les seules personnes susceptibles de critiquer le choix de l’interview sont, selon moi, les confrères et consœurs journalistes de Léa Salamé, au nom d’une éthique professionnelle partagée.

Ce qui est manifeste dans l’interview de Lavrov par Salamé, c’est précisément la perte de l’initiative par la journaliste. La prise de contrôle de l’entretien par le ministre russe est visible dans la configuration matérielle de l’entretien : c’est Lavrov qui décide du tempo de l’interview, enlevant son oreillette quand il se lance dans un monologue, ne laissant aucune chance à Salamé, coincée de l’autre côté de l’écran d’ordinateur, de venir l’interrompre. La perte de contrôle se révèle également dans l’incapacité de la journaliste d’opposer des faits précis aux mensonges proférés par son interlocuteur. Le résultat est accablant : l’entretien se transforme en une tribune pour le ministre russe où rien ni personne ne l’empêche de dérouler son discours.

Pourquoi l’entretien a-t-il ainsi déraillé ? Une partie, me semble-t-il, tient aux contradictions inhérentes au travail du journaliste. Comme l’a souligné le sociologue Cyril Lemieux dans « Mauvaise presse », les principes déontologiques du métier que les journalistes s’efforcent de respecter se heurtent aux exigences de la « grammaire réaliste », à savoir un certain nombre de contraintes rédactionnelles. Il est possible que la journaliste ait été mise en difficulté par le temps de préparation trop court, ainsi que par le dispositif visio, probablement imposés par les Russes. Il est également possible que la perspective de sortir un entretien exclusif, dans un contexte de rareté de la parole des dignitaires russes sur nos antennes, ait été tellement attractive pour la rédaction que les journalistes n’aient pas pris les précautions nécessaires pour préparer l’interview. Manifestement, ils n’ont jugé utile ni de procéder à un fact-checking systématique (qui était possible à l’avance, au vu de la prévisibilité du discours de Lavrov), ni de s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’interview a été accordée par Moscou et les objectifs que Moscou cherchait à y atteindre.

Ce dernier point me semble central. En surestimant leur capacité à maintenir l’initiative et à contrôler l’entretien, en cherchant à respecter un autre principe fondamental de leur métier qui est l’exigence de polyphonie, les journalistes augmentent considérablement les chances d’être manipulés et de devenir des canaux par lesquels des acteurs hostiles s’aménagent un espace dans notre paysage médiatique. Le risque est encore augmenté lorsque les journalistes ne proposent pas un dispositif solide de mise en contradiction des discours de leurs interviewés par une préparation soignée et une présence de spécialistes du sujet.

Le pouvoir russe ne cherche plus à nous convaincre de le suivre : il cherche à projeter une image de force, de contrôle et de détermination. L’objectif de Lavrov n’est pas de retourner les opinions françaises, il est de créer une image de puissance du pouvoir russe, susceptible de démobiliser nos opinions. L’image que nous avons projetée dans cet entretien est celle de notre faiblesse, sans avoir obtenu en retour la moindre information exclusive. 1 : 0 pour la Russie.

Que pouvons-nous faire aujourd’hui pour rendre nos médias moins vulnérables à cette instrumentalisation informationnelle ? Voici quatre propositions réalistes.

  1. Attribuer les actes de manipulation informationnelle, comme nous attribuons aujourd’hui les cyberattaques, en explicitant leur objectif. Je me demande s’il existe des guides formalisés permettant aux journalistes de repérer les indices d’une instrumentalisation des médias : sinon, ce serait peut-être le moment d’en rédiger.
  2. Inciter les rédactions à privilégier les principes d’éthique journalistique sur les objectifs commerciaux en augmentant le coût réputationnel du choix du « scoop » ou de « l’exclusivité ». C’est un peu ce que je suis en train de faire ici…
  3. Aider les journalistes à préparer au mieux leurs sujets, en mettant en place une collaboration étroite avec les spécialistes. Ici, c’est aussi à nous autres chercheurs de faire des efforts, mais aussi aux journalistes de systématiser l’appel aux chercheurs et experts du sujet en amont du direct ou de la diffusion. Cette exigence doit être encore plus forte lorsqu’il s’agit d’interlocuteurs représentant un pouvoir explicitement hostile à l’égard de nos pays.
  4. Diminuer la dépendance des médias du service public des logiques commerciales, en valorisant la qualité et la préparation sur la rapidité et l’audience. Le succès des nouveaux médias en ligne mettant l’accent sur l’approfondissement et la qualité nous montre que le journalisme d’investigation est plus que jamais apprécié des lecteurs. Nos journalistes des médias publics doivent être soutenus dans leur volonté de travailler avec davantage de recul sur des sujets de fond, même au détriment de l’immédiateté : le public suivra.

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  • (Hom)mage du Kremlin.
    A la suite de la publication de ce billet, j’ai reçu un message de Frédéric Martel, mentionné ici, exigeant que j’ajoute dans mon texte le renvoi vers sa réponse aux critiques qui lui étaient adressées, à défaut de quoi des poursuites pénales pourraient être engagées contre moi. Vous trouverez un renvoi vers ce texte dans le paragraphe concerné. « ‘Le Mage du Kremlin’ (le film) est à peu près le meilleur cadeau que nous puissions faire au Kremlin (le vrai). » J’ai posté ce commentaire hier
     

(Hom)mage du Kremlin.

22 janvier 2026 à 07:24

A la suite de la publication de ce billet, j’ai reçu un message de Frédéric Martel, mentionné ici, exigeant que j’ajoute dans mon texte le renvoi vers sa réponse aux critiques qui lui étaient adressées, à défaut de quoi des poursuites pénales pourraient être engagées contre moi. Vous trouverez un renvoi vers ce texte dans le paragraphe concerné.

« ‘Le Mage du Kremlin’ (le film) est à peu près le meilleur cadeau que nous puissions faire au Kremlin (le vrai). »

J’ai posté ce commentaire hier sur les réseaux sociaux, en sortant de la projection du film d’Olivier Assayas, adapté du roman éponyme de Giuliano da Empoli. Je me dois d’expliquer.

Que les choses soient claires : je n’ai aucune compétence ni légitimité pour juger de la qualité cinématographique du film. Un bon film ou non, une adaptation réussie ou non : ce n’est pas mon propos. En revanche, en le regardant avec mes yeux de chercheuse travaillant sur les sociétés post soviétiques et sur la guerre russe contre l’Ukraine, je considère que ce film est dangereux.

Dangereux – je mesure mes mots – parce qu’en affichant une intention de dénoncer l’exercice du pouvoir autoritaire, il contribue à l’inverse à renforcer le récit russe, et aide le Kremlin à propager son narratif dans la société française.

La première chose que l’on voit du « Mage du Kremlin », c’est ce texte blanc sur fond noir qui affirme que les personnages et faits relatés dans le film sont fictifs. Et pourtant, malgré cette précaution soignée, tout le reste du film cherche à nous démontrer l’inverse: on est bien en train de parler de la Russie réelle.

Tout comme dans le livre, un certain nombre de personnalités politiques russes portent leurs noms réels – Poutine, Eltsine, Berezovsky, Setchine – et les acteurs cherchent à en reproduire le physique et les postures. Que le nom du personnage principal, Baranov, soit un pseudonyme et que sa biographie soit très différente du conseiller politique dont il est inspiré, Vladislav Sourkov, ne suffit pas à faire basculer la galerie des personnages du côté de la fiction. Le cinéaste ne s’en cache pas d’ailleurs : le personnage de Poutine est bien là pour figurer le Poutine réel. Méticuleusement, le film rejoue des scènes tirées des vidéos d’archives : la démission de Eltsine, l’inauguration de Poutine, le dîner au Royaume-Uni, la colère d’une mère lors du naufrage du sous-marin Koursk… . Enfin, ce sont des événements réels de l’histoire politique russe, annoncés en chapitres du film, qui le scandent de bout en bout. « Cette exigence sur la véracité historique est cruciale », confirme d’ailleurs le réalisateur dans Télérama. Message reçu: le film est perçu par la critique (et sans doute, le public), comme une analyse de la politique russe contemporaine.

Télérama
France Culture, 21 janvier 2026
Le Figaro, 20 janvier 2026

J’avais pu reprocher à Giuliano da Empoli d’entretenir dans son livre l’ambiguïté entre réalité et fiction, et de laisser penser aux lecteurs que ce roman était en fait une analyse de l’exercice du pouvoir en Russie. Lu comme un récit sur le pouvoir, c’est une magnifique fable orientaliste. Lu comme une réflexion sur la Russie, c’est un livre qui déforme et désinforme.

Dans le film, plus aucune ambiguïté n’est de mise : l’intention du cinéaste est d’expliquer le poutinisme. C’est une lourde responsabilité à un moment où la Russie nous fait la guerre, et où l’image de notre adversaire et la représentation de son pouvoir font partie de ses armes les plus puissantes.

Or, l’image de la Russie et du pouvoir russe transmise dans le film est exactement conforme à la manière dont Vladimir Poutine souhaite être perçu aujourd’hui à l’Ouest.

Olivier Assayas (et avant lui Giuliano da Empoli) lui font le cadeau du surnom « le Tsar », répété à l’envi dans le film, laissant supposer que les Russes parleraient ainsi de leur président. Ce qualificatif de « tsar » est en réalité un phantasme occidental, remontant probablement à Oliver Stone demandant en 2017 à Poutine s’il souhaitait être un nouveau tsar. Jamais je n’ai entendu ce mot dans la bouche des Russes pour parler de leur président. Le seul surnom qui colle à Poutine depuis plusieurs années maintenant est celui utilisé par l’opposition, « le vieux » (дед). Avouez que la connotation est un peu différente.

Mais parler de « tsar » est dans le film/le livre un signal très clair : nous sommes dans une verticalité parfaite entre un monarque et la masse de ses sujets, dont il comprend les aspirations profondes et dont il contrôle les élans et les choix. Des sujets qui ne comptent pas ; des sujets qu’on ne voit pas dans le film. Tout se passe au sommet et tout part du sommet. La machine du pouvoir montrée dans le film est huilée, fonçant à toute allure, sans échec possible.

Il est tout à fait dans l’intérêt du pouvoir russe que nous voyions ainsi la Russie : une société parfaitement dominée par un Kremlin surpuissant. Une lecture qui écarte comme négligeables ce que les spécialistes de la Russie décrivent depuis des années : un équilibre fragile où le Kremlin doit en permanence offrir à différents groupes sociaux des bénéfices pour maintenir l’adhésion, où la logique verticale se combine avec l’existence d’un système complexe d’interdépendances, de centres de pouvoir et de clans. Où le pouvoir n’a cessé d’étouffer les médias libres et de réprimer la prise de parole, et finit par être auto-intoxiqué et ne plus vraiment comprendre sa société, faute de capteurs honnêtes. Le vrai Poutine pense-t-il, comme son personnage de film, que les Russes admirent Staline non pas en dépit mais pour les répressions sanglantes qu’il a mises en œuvre ? Peut-être, mais si c’est le cas, il se trompe sur sa population. Le spectateur du film, quant à lui, risque d’entendre cette phrase comme une forme de vérité sur la société russe, expliquant son acceptation du pouvoir poutinien.

Vladimir Poutine pourrait également remercier Olivier Assayas de la stature d’homme d’État que lui offre le film. Que cela soit clair : on comprend que le réalisateur ne partage pas les idées de son « Poutine », et dit, par la bouche des personnages de Baranov ou de Ksenia, que les choix politiques du président russe sont moralement injustifiables. Et pourtant, il grandit le Poutine du film, seul homme d’envergure entouré de personnalités misérables, sous les yeux lucides de son alter ego, le conseiller politique Baranov. Khodorkovski le banquier devenu opposant (sous pseudonyme dans le film) est dénué de personnalité ; Setchine le bras droit est un petit carriériste. Berezovski le magnat des médias est curieusement conforme aux clichés de l’imaginaire antisémite : il est malin, cupide, aux petites mimiques nerveuses. Je ne sais pas si Olivier Assayas était conscient que le vrai Berezovski était juif, ou s’il s’est laissé prendre dans la représentation antisémite de cet homme, très répandue dans la société russe.

Le Poutine campé par Jude Law, à l’inverse, a une certaine grandeur. Il a une vision générale, là où les autres ont des petits intérêts ; il est spartiate et se contente d’une bouillie de céréales au lieu des (décadentes) coquilles Saint-Jacques que lui propose le serveur ; il a des amis fidèles et de longue date qu’il préfère aux courtisans ; il est sportif là où les autres se vautrent dans la débauche et l’alcool ; il prend les mesures impopulaires et cruelles, parce que conformes à ce qu’il perçoit comme l’intérêt du pays ; il est indifférent aux petites logiques politiciennes au nom de son grand projet politique. La fascination pour la grande figure sombre transpire dans le film, et magnifie Poutine en prétendant le dénoncer. Assayas n’est pas le seul aujourd’hui en France à se laisser porter par une telle fascination : la longue émission consacrée par Frédéric Martel à l’idéologue d’extrême droite Alexandre Douguine sur France Culture a fait l’objet de la même critique de la part de mes collègues et de moi-même.

Frédéric Martel avait fait valoir un droit de réponse dont je reproduis ici le lien à sa demande.

Nul doute que la personnalité du président russe a de quoi inspirer la fascination de l’artiste. Cependant, l’artiste ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur l’effet de son œuvre, et l’effet que produit le film est très flatteur pour le Kremlin : comment ne pas être effrayé et fasciné par la détermination, la pensée et la force de cet homme d’État, surtout comparé à un Trump inconséquent, ou encore à des leaders européens empêtrés dans des contraintes électorales et institutionnelles ?

Le message transmis par le film est saupoudré de l’habituelle imagerie sur la Russie : la neige (ok, ce cliché-là est vrai), les résidences en bois, le thé et le samovar, l’argent qui coule à flots, le yacht, le jet privé, les bureaux à la sombre ambiance stalinienne… La sauvagerie des hommes et l’intensité des émotions, la profondeur des réflexions et l’amour de la littérature et des arts. Quand on est un chercheur qui travaille sur la Russie, quand on est un Français qui connaît le pays, on prend l’habitude de soupirer avec résignation devant les romans, expositions, articles, séries télévisées qui alignent ces clichés. Nous avons l’habitude de l’engouement du public français pour cette représentation de la Russie, un mix orientaliste habituellement servi sous l’appellation d’ « âme russe ». Si je parle d’orientalisme (au sens d’Edward Saïd), c’est parce que cette image de la Russie est celle d’un Autre radical, la contrée sauvage de l’Est, traversée de violences et peuplée d’êtres mus par des pulsions si différentes des nôtres. Cet Autre nous effraie, nous fascine et nous rassure ; il est le reflet inversé de nous-mêmes.

L’orientalisme, nous enseigne Saïd, nous permet de nous dire, soulagés, que nous sommes différents de ces sauvages, et par le même mouvement nous empêche de comprendre les sociétés qu’on prétend décrire.

Le film dénonce le pouvoir poutinien et prétend le décortiquer, mais en même temps il empêche d’autant plus puissamment de saisir la Russie qu’il affirme la dévoiler. Avant l’agression de l’Ukraine, j’aurais considéré que ce n’était pas très grave, et qu’il fallait laisser aux artistes leur liberté de transmettre leur vision du monde, même en s’appuyant sur des clichés.

Aujourd’hui, les choses sont différentes. La Russie est en guerre contre nous. Les stratégies de désinformation et le façonnage des représentations sont des pièces centrales de l’arsenal qu’elle déploie en Europe de l’Ouest. Or, cela fait bien longtemps que l’État russe ne cherche plus à avoir une « bonne » image dans nos pays. Ce qu’il cherche en revanche à imposer, c’est l’image d’un Kremlin invincible, d’un leader puissant, déterminé et lucide, et d’une société sous contrôle, prête à déployer et à subir toute la violence nécessaire.

« Maintenant, j’ai encore plus peur de la situation actuelle », réagissait un spectateur après une avant-première du « Mage du Kremlin » à Arras. Tout ce que nous pourrons dire, en tant que chercheurs, sur les failles, la fragilité et la complexité de la Russie contemporaine, ne servira à rien face à la puissance de suggestion de ce film qui cartonne déjà en salles. Avec le soutien du « Mage du Kremlin », le message du Kremlin passe cinq sur cinq.

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  • De la bonne manière de parler de l’ultranationalisme en Ukraine
    Le sujet de l’extrême droite en Ukraine ne cesse de faire son come-back. Je me rappelle par exemple avoir parlé dans ce fil Twitter, dans les premières semaines de la guerre de haute intensité lancée par la Russie, du caractère récurrent de la dénonciation et de la focalisation sur le sujet. La goutte de poison. J’avoue être épuisée de devoir encore et encore, pour la millième fois depuis 2014, faire le point sur l'extrême-droite et les "néonazis" en Ukraine. Des dizaines d’articles et d’int
     

De la bonne manière de parler de l’ultranationalisme en Ukraine

3 juillet 2025 à 03:41

Le sujet de l’extrême droite en Ukraine ne cesse de faire son come-back. Je me rappelle par exemple avoir parlé dans ce fil Twitter, dans les premières semaines de la guerre de haute intensité lancée par la Russie, du caractère récurrent de la dénonciation et de la focalisation sur le sujet.

La goutte de poison. J’avoue être épuisée de devoir encore et encore, pour la millième fois depuis 2014, faire le point sur l'extrême-droite et les "néonazis" en Ukraine. Des dizaines d’articles et d’interventions de multiples chercheurs. Et il faut recommencer. Long 🧶 1/30

— Anna Colin Lebedev (@colinlebedev) March 18, 2022

Récemment encore, un reportage vidéo du Monde revenait sur la question, et identifiait des combattants, mais aussi des commandants charismatiques des régiments ukrainiens qui appartiennent ou appartenaient manifestement à des mouvements d’extrême-droite. Une enquête sérieuse? Oui. Et je ne vais pas accuser le journaliste auteur du reportage d’être au service de la propagande du Kremlin (d’ailleurs, il est tout à fait explicite sur ce point dans la vidéo).

Cependant, cette couverture me semble profondément insatisfaisante, car jouant essentiellement sur nos émotions et nos réflexes, plus que sur la réflexion et la compréhension de ce qu’on observe. Nous autres chercheurs en portons une part de responsabilité, car c’est à nous d’introduire de la profondeur dans un sujet qui parle en premier aux tripes. La question de l’extrême droite est aussi légitime à aborder sur le terrain ukrainien que sur le terrain russe, français ou américain, à condition de bien la traiter, en l’inscrivant dans son contexte, en la mettant en perspective et en s’appuyant sur une recherche de terrain. Sinon, on ne fait que réagir de manière réflexe à la volonté de Moscou de nous imposer ce sujet.

La discussion que nous avons conduite avec mon collègue Bertrand de Franqueville, publiée dans Le Grand Continent, adopte une démarche d’explication, pas de dénonciation. Bertrand a conduit une longue recherche en Ukraine sur les extrêmes politiques, à la fois de gauche et de droite , dans les milieux militants comme militaires. Cette profondeur de champ lui permet de réfléchir à l’histoire de ces mouvements, à leur ancrage dans le paysage politique ukrainien, à leur rôle dans la conduite de la guerre et à leur avenir politique. J’espère que la thèse de doctorat qu’il a consacrée à ce sujet sera bientôt publiée, et je renvoie également le lecteur désireux de continuer à approfondir le sujet à l’article en accès libre coécrit par Bertrand de Franqueville et Adrien Nonjon en 2023, portant sur le mouvement Azov, ou encore à cet ouvrage collectif, In the eye of the Storm, co-dirigé par Adrien.

Les mouvements ultranationalistes – vous allez le comprendre en lisant notre entretien avec Bertrand – ne sont pas un sujet central dans la vie politique ukrainienne. Ils ne sont pas non plus un non sujet. Mais ils cesseront de nourrir nos fantasmes à partir du moment où on aura une vision un peu posée de leur place dans la société. Tout ce que nous écrivons sur l’extrême-droite en Ukraine peut être (et sera) instrumentalisé par des acteurs pro-russes. Tout, sauf précisément ce qui introduit de la nuance et donne des outils pour comprendre.

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  • « Sur le devant de la scène médiatique »
    C’est un article que j’ai écrit il y a un an et demi déjà pour « Sociologies pratiques » et qui vient d’être mis en ligne Je souhaitais partager mes réflexions autour d’une expérience personnelle forte, celle de ma soudaine et massive médiatisation suite à l’agression russe contre l’Ukraine. Même si j’étais déjà assez familière de l’interaction avec les journalistes, du jour au lendemain, l’intervention dans les médias est devenue, assez durablement, une partie conséquente de mon activité pr
     

« Sur le devant de la scène médiatique »

1 juillet 2025 à 02:04

C’est un article que j’ai écrit il y a un an et demi déjà pour « Sociologies pratiques » et qui vient d’être mis en ligne

Je souhaitais partager mes réflexions autour d’une expérience personnelle forte, celle de ma soudaine et massive médiatisation suite à l’agression russe contre l’Ukraine. Même si j’étais déjà assez familière de l’interaction avec les journalistes, du jour au lendemain, l’intervention dans les médias est devenue, assez durablement, une partie conséquente de mon activité professionnelle. Si vous lisez ce billet, c’est sans doute un des effets de cette médiatisation et de la visibilité qu’elle m’a donnée.

Nous, les sociologues, avons une déformation professionnelle terrible. Tout est terrain d’enquête potentiel : la salle d’attente d’un médecin, la fête de famille, la réunion de travail… Alors, lorsque je me suis retrouvée en 2022 à enchaîner studios et plateaux et à répondre (ou pas) à une vingtaine de sollicitations par jour, j’ai assez vite pensé que ce que j’expérimentais était aussi un objet d’observation fascinant. Ce que j’observais, c’était ce processus de fabrication d’un discours sur la société selon des dispositifs bien particuliers, et dont j’étais un des acteurs. J’ai pris des notes. Quand j’y repense, c’était aussi une sorte de dédoublement qui me permettait de rendre plus supportable ce que je vivais. Alors que j’étais (et je suis toujours) profondément éprouvée et meurtrie par cette guerre, j’aurais pu m’horrifier de l’ambiance des plateaux où l’on se faisait la bise et on rigolait, avant de prendre un air grave à l’antenne pour parler de l’armée russe qui attaquait les villes ukrainiennes. Regarder cela en sociologue était apaisant. J’observais les inégales capacités des uns et des autres à peser dans le discours, je mesurais les contraintes et les ressources de chacun des acteurs engagés, j’essayais de comprendre les choix faits par les rédactions et la manière dont elles avaient construit leurs sujets. J’avoue: c’était aussi pour moi un réservoir à anecdotes dont je ponctuais ensuite mon cours de sociologie des médias. Assez rapidement, je me suis mise à tester des choses, et voir par exemple dans quelles conditions je pouvais co-définir, avec les journalistes, les questions qui méritaient d’être posées.

Aborder les médias en sociologue me permettait aussi de conserver une posture à laquelle je tenais: celle d’une relation mutuellement bienveillante avec les journalistes. Mon postulat de départ est toujours que les journalistes souhaitent bien faire leur travail, mais qu’ils le font dans un contexte de contraintes très fortes (même si elles sont inégalement fortes selon le média et le poste qu’ils y occupent…) C’est un travail que j’admire et dont les contraintes sont souvent méconnues. Nous avons tendance, dans ma communauté professionnelle, à attribuer la faute d’une interaction journaliste/chercheur qui tourne mal à l’un ou à l’autre des individus qui en sont partie prenante. Nous gagnerions vraiment à y voir des difficultés plus structurelles, inhérentes à l’exercice de chacun de nos métiers.

Tout ça pour vous dire que l’article que vous trouverez jusqu’à fin juillet en accès libre, est une réflexion modeste sur ces sujets qui me passionnent, à partir de mon expérience personnelle. Une autre sorte de « making of« : cette fois-ci, la fabrication du volet médiatique de mon travail.

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  • 160 000 jeunes Russes appelés sous les drapeaux: comment lire ce chiffre ?
    La « conscription du printemps », campagne semestrielle d’appel de jeunes hommes sous les drapeaux de l’armée russe démarre en ce début d’avril, et c’est rare que je laisse passer un cycle sans faire un petit commentaire. Le début de la campagne de conscription a fait hier l’objet de brèves dans beaucoup de médias, sans que la raison pour laquelle on en parle soit explicite… Le sous-entendu derrière est que l’armée russe se renforce, puisque le message essentiel est l’augmentation du nom
     

160 000 jeunes Russes appelés sous les drapeaux: comment lire ce chiffre ?

1 avril 2025 à 12:40

La « conscription du printemps », campagne semestrielle d’appel de jeunes hommes sous les drapeaux de l’armée russe démarre en ce début d’avril, et c’est rare que je laisse passer un cycle sans faire un petit commentaire.

Le début de la campagne de conscription a fait hier l’objet de brèves dans beaucoup de médias, sans que la raison pour laquelle on en parle soit explicite… Le sous-entendu derrière est que l’armée russe se renforce, puisque le message essentiel est l’augmentation du nombre d’appelés visé: 160 000, un objectif record. Mais est-ce comme ça qu’il faut le lire?

En premier lieu, si augmentation il y a, elle est plutôt graduelle:

Campagne d’appelNombre d’appelés visé
Printemps 2025160 000
Automne 2024133 000
Printemps 2024150 000
Automne 2023130 000
Printemps 2023147 000

Plus qu’à la campagne précédente, il faut comparer les chiffres à la saison précédente: le printemps 2025 doit être comparé au printemps 2024 plutôt qu’à l’automne 2024. En effet, l’appel du printemps a traditionnellement des objectifs chiffrés supérieurs, car il touche notamment les étudiants qui viennent d’être diplômés (ou radiés) à la fin de l’année scolaire, et deviennent donc mobilisables, alors qu’ils bénéficiaient d’un sursis pendant le temps de leurs études. L’augmentation de la cible entre les printemps 2024 et 2025 est de 10 000 appelés; ce n’est pas rien, mais ce n’est pas énorme non plus. Rappelons que l’âge maximal de la conscription est, depuis le 1er janvier 2024, passé à 30 ans au lieu de 27 auparavant. L’augmentation graduelle du nombre de conscrits peut donc relever d’un rattrapage du surplus qui devrait être généré par l’ajout d’une cohorte supplémentaire? En tout cas, l’augmentation n’est pas illogique.

Au-delà de ces considérations un peu techniques, la question que les commentateurs se posent est peut-être: ces 160 000 sont-ils des combattants potentiels sur le front ukrainien?

La réponse est oui. Pas tant parce que les conscrits seront envoyés sur le front (même si dans les faits, un certain nombre le sont, et des cas de conscrits morts au combat émergent régulièrement), que parce que les conscrits sont un formidable vivier de recrutement sous contrat pour l’armée russe. Depuis le début de la guerre, et avec une intensité croissante, on constate une pression sur ces jeunes garçons pour signer un contrat – j’en parlais en octobre dernier dans cet article. La législation permet désormais à l’armée de les recruter dès le début de leur service (là où il fallait 4 mois de formation avant), et ce public est particulièrement vulnérable. Nous n’avons cependant aucune donnée chiffrée qui nous permette de dire quelle proportion de conscrits se retrouve en définitive enrôlée sous contrat.

L’Etat russe peut-il aller au-delà, et augmenter considérablement ses capacités de recrutement? La réponse ici est tout autant politique que logistique. Les nouveaux conscrits, comme les nouvelles recrues sous contrat, doivent être logés, équipés, entraînés. Le recrutement lui-même mobilise de la ressource humaine et administrative. Le passage à un système de convocations électroniques – dont on ne sait trop s’il est vraiment opérationnel et s’il va être massivement utilisé – devrait dégager un peu de personnel recruteur. Mais il faudra probablement toujours aller chercher les récalcitrants et organiser une battue aux appelés à la fin de la période de conscription, pour être sûrs de remplir les quotas fixés. Or, les autorités militaires sont aussi activement engagées dans l’organisation du recrutement de soldats sous contrat, avec une pression forte de la hiérarchie. Je ne suis pas certaine que l’administration militaire ait tout simplement les capacités matérielles et humaines à recruter beaucoup plus, en un temps plutôt court.

Quoi surveiller dans cette campagne de recrutement? Probablement cette base de données électronique des citoyens au regard de leur obligation militaire. Le nouveau système offre en théorie à l’armée des données actualisées sur les conscrits potentiels, et des outils de sanction en cas de non réponse à la convocation militaire. Donnera-t-elle à l’Etat russe des moyens de coercition vraiment plus efficaces – et réutilisables dans le cas d’une nouvelle vague de mobilisation militaire? Jusqu’à maintenant, la preuve n’en a pas été apportée, mais peut-être que cette campagne de conscription changera la donne. En tout cas, elle donnera forcément des informations utiles sur les capacités organisationnelles de l’armée russe… mais elle fournira aussi beaucoup d’éléments sur la volonté des citoyens russes à servir ou à échapper au service militaire.

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  • Le coût de la paix pour la Russie
    On parle souvent du coût de la guerre pour la Russie: en dépenses pour la défense, en impact des sanctions, en hommes. On ne réfléchit pas assez au coût inverse, celui du risque politique qu’entraînerait, pour le pouvoir russe, l’arrêt des combats. Quelques notes rapides pour évoquer cet aspect rarement abordé. Le premier risque politique est lié à la démobilisation des combattants actuellement engagés sur le front. La Russie a traité avec une grande violence l’ensemble des hommes qu’elle a
     

Le coût de la paix pour la Russie

14 février 2025 à 05:44

On parle souvent du coût de la guerre pour la Russie: en dépenses pour la défense, en impact des sanctions, en hommes. On ne réfléchit pas assez au coût inverse, celui du risque politique qu’entraînerait, pour le pouvoir russe, l’arrêt des combats. Quelques notes rapides pour évoquer cet aspect rarement abordé.

Le premier risque politique est lié à la démobilisation des combattants actuellement engagés sur le front. La Russie a traité avec une grande violence l’ensemble des hommes qu’elle a engagés dans la guerre. Les militaires sous contrat que comptait l’armée en 2022 ont été cloués au front par une transformation de leurs contrats en engagement à durée indéterminée, sans possibilité de démissionner. Les mobilisés, civils recrutés de force en 2022 et envoyés au front dans des conditions terribles, y demeurent toujours deux ans et demi plus tard. Les nouveaux soldats sous contrat bénéficient, certes, d’une rémunération confortable, mais ne sont ni correctement formés, ni correctement équipés, ni traités avec respect.
Démobiliser ces hommes, même en les glorifiant, et les laisser revenir dans la vie civile, c’est prendre le risque de voir le récit des facettes sombres de la conduite de la guerre se diffuser dans la société. C’est aussi devoir faire face à des centaines de milliers d’hommes qui pourraient en vouloir à leur pouvoir politique, qui sont profondément traumatisés, et qui savent désormais manier les armes. Le Kremlin a en partie conscience du problème et met en place de modestes politiques d’intégration des vétérans dans la vie civile, mais vu le contour de ces dispositifs, ils risquent de se révéler très insuffisants. Le pouvoir russe s’est refusé jusqu’à maintenant de démobiliser le moindre combattant et essaiera, autant que possible, de reculer le moment de la démobilisation.

Le second risque politique est la conséquence d’une transformation du système de rentes et de rétributions liées à la guerre. La croissance affichée par l’économie russe est une croissance nourrie par la conduite de la guerre. L’économie s’est recentrée sur la commande militaire, les actifs économiques ont été redistribués et réorganisés pour faire face aux sanctions. La guerre et les sanctions ont frappé beaucoup d’acteurs économiques, mais représentent également une nouvelle rente pour beaucoup d’autres. Si la Russie veut maintenir l’apparence de solidité économique et garder la loyauté des élites, elle ne peut se permettre, dans les années qui viennent, de sortir de ce modèle économique centré sur la conduite de la guerre.


Le troisième risque politique est celui des territoires qui resteraient sous occupation russe. L’expérience d’intégration des territoires saisis par la force par la Fédération de Russie se limite aujourd’hui à la Crimée; or, celle-ci a été annexée dans des conditions très différentes, avec un usage limité de la violence et les faveurs d’une partie de la population. Installer l’État russe sur les territoires conquis depuis 2022 sera un défi d’une autre taille, car la population de ces régions a une forte conscience de vivre sous occupation militaire. La violence, notamment contre les civils, y est considérable: le pouvoir russe n’a pas le consentement des habitants de ces régions. A certains égards, la situation risque d’y être plus proche de la Tchétchénie en 1995 que de la Crimée en 2014. C’est une guerre diffuse que la Russie devra conduire dans les territoires annexés.
Pour les républiques séparatistes du Donbass, j’ai beaucoup plus de difficultés pour l’instant à évaluer la situation et à faire des projections. Ces régions qui ont été dévastées et maltraitées depuis 10 ans, mais j’ai peu de sources fiables pour prendre le pouls de ce qui s’y passe et de la manière dont les habitants qui y vivent encore se projettent dans l’avenir.

Existe-t-il un risque réputationnel, où Poutine pourrait être accusé par son entourage de ne pas avoir atteint ses objectifs de guerre? Ce risque me semble limité, car en cas de cessez-le-feu ou d’un autre type d’accord, le pouvoir aura sécurisé sa victoire principale: arriver à faire admettre aux Occidentaux qu’ils sont impuissants face à la Russie.

Les trois risques structurels que j’ai pointés ici me semblent en revanche sérieux. Ils peuvent, me semble-t-il, amener la Russie à privilégier tout scénario où la guerre ne s’arrête pas vraiment, où le pouvoir peut garder un gros volume de forces armées mobilisé, investir dans la consolidation de l’industrie militaire et dans la production massive d’armes, maintenir une occupation militaire (plutôt qu’une administration civile) dans les territoires annexés.

On a souvent dit que la Russie n’avait pas intérêt à une négociation autre qu’une capitulation, parce qu’elle se voyait en train de gagner sur le front. Mais la Russie est aussi dans une situation politique interne qui la pousserait plutôt à éviter les scénarios de paix durable qui seraient paradoxalement aujourd’hui plus déstabilisateurs que la guerre. Le scénario le plus favorable au Kremlin, celui qui lui permettrait de garder le contrôle interne, serait celui d’une baisse de l’intensité de la guerre sans démobilisation, sans abandon de la rhétorique guerrière, et sans ralentissement de l’économie de guerre et du réarmement. Une guerre moins coûteuse en hommes et en armes, plus confortable pour l’économie, moins stressante pour la population, mais toujours une guerre.

Un cessez-le-feu instable et régulièrement violé serait peut-être le meilleur cadeau que l’on pourrait faire aujourd’hui au Kremlin.

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  • Regarder vraiment le Bélarus
    Il n’a jamais été simple de parler du Bélarus en France sans tomber dans le cliché. La formulation « dernière dictature d’Europe » a encore été reprise par les médias aujourd’hui pour évoquer le scrutin présidentiel qui s’est tenu dimanche, et j’en veux un peu aux journalistes pour cette paresse intellectuelle.« Dernière dictature d’Europe » était une formule confortable pour se rassurer sur le processus de démocratisation qui aurait été en voie de généralisation sur le continent européen; certe
     

Regarder vraiment le Bélarus

27 janvier 2025 à 03:15

Il n’a jamais été simple de parler du Bélarus en France sans tomber dans le cliché. La formulation « dernière dictature d’Europe » a encore été reprise par les médias aujourd’hui pour évoquer le scrutin présidentiel qui s’est tenu dimanche, et j’en veux un peu aux journalistes pour cette paresse intellectuelle.
« Dernière dictature d’Europe » était une formule confortable pour se rassurer sur le processus de démocratisation qui aurait été en voie de généralisation sur le continent européen; certes, à des vitesses variables, mais quand-même quasiment certain. Le Bélarus faisait alors office d’épouvantail et de dernier bastion d’un monde en cours de disparition. Cela empêchait de voir les dynamiques réelles sur place (et de s’interroger par exemple sur la manière dont la stabilité, les politiques sociales et le progrès économique pouvaient atrophier la sensibilité politique). Cela faisait aussi du bien à l’égo européen.
Nous n’en sommes plus là aujourd’hui, bien évidemment, et dans un contexte de montée d’attractivité des autoritarismes, le Belarus est plutôt un cas d’école qui devrait attirer notre attention. Dire que l’élection présidentielle qui vient de s’écouler était un simulacre, c’est à la fois vrai et stérile, parce que c’est une manière de dire « point, à la ligne, on passe à autre chose » qui neutralise toute volonté de compréhension.
Malheureusement, la guerre conduite par la Russie contre l’Ukraine m’a empêché d’être suffisamment vigilante sur le Bélarus pour livrer une analyse approfondie. Ce que je dis est à prendre avec des pincettes; ce sont des pistes à creuser.
Un régime politique autoritaire fonctionne grâce à un certain dosage de coercition et d’adhésion; il doit non seulement mettre en place une répression suffisamment forte pour bloquer les oppositions, mais aussi distribuer suffisamment de bénéfices pour susciter l’adhésion. Plus le ratio est en faveur des bénéfices, plus le pouvoir est stable; plus il penche du côté répressif, plus le régime est fragile. Pendant longtemps, le régime politique du Belarus s’est attaché à distribuer beaucoup de bénéfices à la population, notamment à travers des politiques sociales, des politiques de développement et une promesse de stabilité et de prévisibilité. Les Bélarusses vivaient – économiquement – plutôt mieux que beaucoup de leurs voisins, et en avaient conscience. Le prix politique à payer apparaissait donc comme acceptable.
Evidemment, le soutien de la Russie était et reste l’exosquelette du régime bélarusse, aussi bien d’un point de vue politique qu’économique.
Les protestations massives de 2020 étaient intervenues dans le contexte d’une certaine fragilisation du modèle, et notamment d’une perception du régime comme moins protecteur, mais aussi en décalage avec les demandes de la société. Les répressions violentes qui ont suivi et qui se sont maintenues tout au long des années suivantes ont fait basculer le ratio répression/bénéfices en faveur de la répression. Cette période violente va compter dans l’histoire politique bélarusse: on ne le perçoit pas encore, mais elle a donné naissance à une expérience différente, moins marginale de l’opposition politique, de la répression et de la prison. Elle a aussi permis de structurer une opposition à l’étranger et de lui donner des canaux de prise de parole. Derrière les apparences de « il ne se passe rien », le Belarus est en réalité bien plus prêt qu’en 2020 à entamer une transition politique, avec une nouvelle génération de citoyens jetés avec violence dans la politique.
Cependant, et paradoxalement, c’est la guerre en Ukraine qui a redonné de la stabilité au régime bélarusse. En effet, dans un contexte où la Russie essaie de toutes ses forces de faire du Bélarus un cobelligérant, il y a des choses que Loukachenko a réussi à protéger. Certes, des unités armées russes et des complexes d’armement sont désormais basés au Belarus, qui sert de base aux attaques contre l’Ukraine. Cependant, aucune unité armée bélarusse ne combat aux côtés de la Russie contre l’Ukraine. Pensez au paradoxe: des soldats nord-coréens, mais pas de soldats bélarusses, alors que le pays se déclare être le plus proche allié de la Russie. Le territoire du Bélarus reste un territoire en paix. Cela, les citoyens savent qu’ils le doivent en partie à Loukachenko… mais aussi en partie aux Ukrainiens qui ne désespèrent pas de retourner les Bélarusses contre Moscou, et qui ne les perçoivent pas de la même manière que les Russes.
La politique menée par Loukachenko vis-à-vis de la Russie a été caractérisée par un de mes anciens collègues bélarusses par la formule suivante: « on dit oui à tout, puis on bureaucratise au maximum le processus pour finalement ne rien faire ». C’est aussi une stratégie que les Bélarusses appliquent au quotidien vis-à-vis de leur Etat. Il y a une certaine résilience stratégique de la société bélarusse qu’on ferait bien de souligner. Ne nous laissons pas tromper par cette apparence de calme plat: le Bélarus n’est pas la Russie et suivra une dynamique qui lui sera propre.

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  • Recommencer à penser la guerre en Ukraine
    Devant une actualité du Proche-Orient qui occupe une grande partie de la couverture médiatique de l’actualité internationale, une inquiétude se fait entendre : celle du risque d’oublier l’Ukraine, occultée par une autre guerre. Le recentrement des médias sur le Proche-Orient n’est pourtant que le révélateur d’une question qui se pose depuis plusieurs mois déjà : celle de trouver la bonne manière de parler de la guerre en cours sur le continent européen. Il me semble que nos sociétés n’ont pas ou
     

Recommencer à penser la guerre en Ukraine

31 octobre 2023 à 06:58

Devant une actualité du Proche-Orient qui occupe une grande partie de la couverture médiatique de l’actualité internationale, une inquiétude se fait entendre : celle du risque d’oublier l’Ukraine, occultée par une autre guerre. Le recentrement des médias sur le Proche-Orient n’est pourtant que le révélateur d’une question qui se pose depuis plusieurs mois déjà : celle de trouver la bonne manière de parler de la guerre en cours sur le continent européen. Il me semble que nos sociétés n’ont pas oublié la guerre en Ukraine ; elles ont plutôt une difficulté croissante à la penser.

Depuis le début de l’agression russe en février 2022, j’ai été très fréquemment invitée par les médias, les associations, les groupes de réflexion à parler de la guerre. Mon observation personnelle – qui n’a pas la prétention d’aller au-delà – est que ces derniers mois, l’intensité des sollicitations n’a pas baissé, mais que le spectre des questions a considérablement rétréci, pour porter essentiellement sur la réussite ou l’échec des opérations militaires ukrainiennes ; sur le maintien et les fluctuations du soutien international à l’Ukraine ; sur la figure de Vladimir Poutine et sa puissance ; sur le soutien de la population russe au pouvoir.

Loin de moi l’idée d’accuser les médias, dont le travail est souvent remarquable dans cette guerre, de l’appauvrissement des questionnements. Il me semble plutôt que cette réorientation de la couverture médiatique révèle les failles de nos propres réflexions.

La guerre s’installe dans la durée : c’est un constat factuel que l’on fait au bout de un an et huit mois de conflit armé. Cependant, la frontière est mince entre ce constat et une certaine normalisation de la guerre que nous l’on accepte de voir installée dans le quotidien de l’actualité, voire dans le quotidien tout court. En 2022, la guerre semblait inacceptable ; en 2023, elle est décrite comme inévitable. Les drapeaux ukrainiens ont été enlevés petit à petit des bâtiments publics, mais aussi des fenêtres de nos concitoyens. Ce revirement n’est pas l’effet de notre indifférence : il est l’écho social de l’impossibilité à trouver une solution politique de la guerre.

La difficulté croissante à concevoir la fin de la guerre a transformé la couverture médiatique. Celle-ci ne porte plus tant sur les « enjeux » – la sortie de guerre – que sur le « jeu », à savoir les opérations armées, observées sous l’angle du succès et des échecs sur le champ de bataille. Il est alors logique que la question des armes présentes sur le front et de leurs livraisons prenne une place centrale dans les médias. Il est logique également qu’un manque de coups d’éclats dans le « jeu », d’événements que l’on puisse présenter comme des « victoires » ou des « défaites », crée l’impression d’une guerre enlisée, d’une actualité molle et répétitive. Une guerre qui peut donc bien être mise de côté pendant quelque temps, à la faveur d’une actualité plus brûlante, puisqu’au fond il ne s’y passe pas grand-chose.

« Il ne s’y passe pas grand-chose » : un constat qui est évidemment très loin du vécu de la guerre côté ukrainien. Les attaques russes de missiles et de drones ne se sont jamais arrêtées, continuant à faire des morts parmi les civils partout sur le territoire. Des cercueils ne cessent de revenir du front, posant avec de plus en plus d’acuité la question du coût humain de la guerre. Posant aussi à chaque civil ukrainien la question douloureuse : suis-je prêt à être le suivant à partir et à mourir sur le front ? Les Ukrainiens n’ont de cesse de collecter l’aide pour tout ce qui continue à manquer : véhicules, équipement militaire, matériel médical… Non, la guerre n’a jamais baissé d’intensité pour eux, et les nouvelles de l’attaque du Hamas contre Israël n’ont fait que s’intercaler entre les bilans des bombardements russes et les nouvelles du front. Les Ukrainiens n’ont pas le luxe de changer de focus médiatique. Leur guerre est un long tunnel sans haltes ni trêves, un tunnel dont il est pourtant indispensable de voir le bout pour continuer à avancer.

A plusieurs reprises, j’ai entendu les Ukrainiens exprimer la perception que le soutien militaire occidental était formaté pour être juste suffisant pour éviter l’effondrement, pour permettre au front de tenir, mais certainement pas pour gagner militairement la guerre. « On nous laisse survivre à petit feu », disent certains, et c’est une certaine manière de dire « on nous laisse mourir à petit feu ».

Paradoxalement, c’est la capacité de l’Ukraine à contenir l’avancée russe, ainsi que notre capacité à tenir le choc de la crise énergétique l’hiver dernier, qui ont eu pour effet d’émousser la conscience d’une guerre à nos portes. La guerre a cessé d’être une urgence qui nous concerne directement. Le président russe avait affirmé clairement en 2022 que l’Occident était son adversaire principal ; cette donnée-là se noie dans le détail du suivi des batailles. La capacité de l’Ukraine à tenir permet à nos sociétés de refaire de la guerre un problème localisé, un problème ukrainien, un problème extérieur à nos préoccupations. Une guerre qui serait de moins en moins la nôtre.

Les Ukrainiens n’ont de cesse, depuis le début de la guerre, de chercher de nouvelles manières de parler de leur pays. Ils ont compris que l’enjeu était de rendre palpable ce que nous partageons avec eux : une commune humanité, mais aussi des références culturelles communes et des questions de société similaires. Un exemple de ces initiatives : le Laboratoire de journalisme d’intérêt public a lancé un projet destiné à mieux faire comprendre ce qui se passe en Ukraine aux journalistes africains et latino-américains. Rapprocher les questionnements, créer des parallèles. Sans échapper à un certain nombre de clichés tenaces, l’Ukraine est devenue de mieux en mieux connue dans nos sociétés. On ne peut dire la même chose de la Russie.

 La Russie est un autre impensé de la guerre. La finesse de notre expertise sur la Russie et de notre compréhension de ses dynamiques internes diminue. Il est vrai que le terrain russe est devenu de plus en plus fermé . Les rares journalistes occidentaux qui peuvent encore y exercer font un travail remarquable, dans des conditions très contraintes. Les chercheurs ne se rendent plus en Russie que de manière exceptionnelle, et craignent de faire prendre des risques à leurs interlocuteurs, même en les interrogeant à distance. Des projets émergent, cherchant d’autres manières d’approcher le terrain russe. Cependant, le riche travail d’analyse qui est fait par les uns et les autres semble se noyer parfois dans le flot des commentaires circulant dans les médias qui souffre de plusieurs biais : une focalisation sur la figure de Vladimir Poutine et occasionnellement d’une petite poignée de personnages dans son entourage, un souci de dénonciation qui se fait au détriment de la compréhension, un plaquage des grilles analytiques formatées pour les sociétés occidentales. Pour le dire brutalement, le Kremlin, les falsifications des élections et la soumission de la population font le gros des débats du moments. Or, penser un pays de 140 millions d’habitants étalé sur onze fuseaux horaires comme gouverné par une poignée de dignitaires, avec pour seule logique la soumission, ne peut être que très réducteur. Nous avons une difficulté à concevoir la Russie comme un système complexe, avec ses jeux d’équilibre, ses modes de répartition du pouvoir et de compétition interne, ses distributions de bénéfices et ses manières d’absorber les chocs. Comprendre finement ce qui se passe à l’intérieur de la Russie est pourtant un enjeu majeur, précisément pour penser la sortie de guerre et nos relations avec ce pays. Nous, chercheurs, avons une responsabilité sur cette question : c’est à nous de proposer de nouveaux cadrages et de nouveaux sujets, de partager nos questionnements et nos intuitions au-delà des institutions universitaires.

Pour recommencer à penser la guerre en Ukraine et à en parler, il est enfin indispensable de reprendre conscience du fait qu’elle ne peut pas être une nouvelle normalité. J’aurais pu dire « ne doit pas être », et rejoindre en cela le discours du droit international qui n’autorise pas à entériner une agression armée. Je préfère dire « ne peut pas être », car cette guerre n’est pas un état d’équilibre.

Ni pour l’Ukraine, ni pour la Russie, ni pour nos pays.

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