Vue normale

  • ✇Mes signets
  • Lecture profonde vs. apprentissage profond (IA)
    Bien que ces deux concepts appartiennent à des mondes totalement différents (les neurosciences cognitives humaines et l'informatique), ils partagent une métaphore commune : la superposition de couches de traitement pour extraire du sens. — Permalien
     

Lecture profonde vs. apprentissage profond (IA)

19 août 2026 à 17:12
Bien que ces deux concepts appartiennent à des mondes totalement différents (les neurosciences cognitives humaines et l'informatique), ils partagent une métaphore commune : la superposition de couches de traitement pour extraire du sens.
Permalien

 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch – bibliomancienne

19 août 2026 à 15:22
Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.
Permalien
  • ✇bibliomancienne
  • Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule
    Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025. Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices? Chaque 12 août, depuis mai
     

Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule

18 août 2026 à 14:06
Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025.

Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices?

Chaque 12 août, depuis maintenant plus d’une décennie, l’initiative J’achète un livre québécois! invite les Québécoises et les Québécois à entrer dans une librairie et à repartir avec un livre d’ici. Si on en a les moyens, le geste est simple : choisir un livre, l’acheter, peut-être le lire, le donner ou en parler. Et pourtant, cette journée dit quelque chose d’important sur la lecture : une culture du livre ne se maintient pas toute seule. Elle se construit, se transmet et s’entretient.

Cette réflexion s’est aussi nourrie des conversations que j’ai eues autour du 12 août, d’abord avec Alexandre Sirois dans La Presse, puis à ICI Côte-Nord, avec Catherine Paquette et mon collègue Mathieu Dauphinais, de la Bibliothèque de Sept-Îles. Plutôt que de rester prisonniers et prisonnières de la question spectaculaire de « la fin de la lecture », je voudrais donc déplacer le regard vers ce qui permet à la lecture de continuer à occuper une place dans nos vies : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelles conditions devons-nous collectivement préserver?

Car on ne devient pas lecteur ou lectrice par la seule force de sa volonté. On le devient parce que des livres se trouvent à portée de main. Parce que quelqu’un nous en a lu lorsque nous étions enfants. Parce que nous avons parfois grandi dans une famille où les livres étaient présents, où lire allait de soi, où certaines habitudes, dispositions et familiarités avec la culture nous ont été transmises. La lecture est aussi affaire d’héritage culturel, au sens où l’entendaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron — et cet héritage est inégalement distribué.

Mais ce qui n’est pas hérité peut aussi se construire ailleurs. Parce qu’une personne enseignante nous a fait découvrir un livre qui nous parlait. Parce qu’une bibliothécaire a su nous conseiller. Parce qu’une librairie existe dans notre quartier ou qu’une bibliothèque scolaire ou publique nous permet d’emprunter gratuitement. Parce que nous avons vu d’autres personnes lire, entendu parler de livres, reçu des recommandations, participé à une heure du conte ou à un club de lecture.

C’est là que les institutions et les communautés prennent toute leur importance : elles peuvent élargir, prolonger, parfois même compenser ce qui n’a pas été transmis dans la famille. Au contact de ces personnes, de ces lieux et de ces expériences se construisent progressivement les capacités, les habitudes, l’attention, le désir et la motivation nécessaires pour entrer dans un texte et y demeurer. Autrement dit, la lecture est une pratique sociale avant d’être seulement une compétence individuelle.

L’infrastructure de la lecture

On parle beaucoup de l’accès aux livres. Avec raison. Mais avoir des livres disponibles ne suffit pas à faire des lecteurs et des lectrices. Entre la présence d’un livre sur une tablette et son appropriation par une personne existe tout un monde de médiations : familles, écoles, bibliothèques, librairies, maisons d’édition, médias, organismes communautaires, auteurs et autrices, enseignants et enseignantes, bibliothécaires, événements littéraires, politiques culturelles et éducatives. C’est cette infrastructure de la lecture qui m’intéresse.

Le mot infrastructure peut sembler étrange lorsqu’il est question de lecture. Nous l’associons plus spontanément aux routes, aux réseaux électriques ou aux télécommunications. Mais les pratiques culturelles reposent elles aussi sur des infrastructures, certaines matérielles, d’autres sociales et institutionnelles. Elles sont souvent peu visibles, comme nous l’a enseigné Susan Leigh Star, précisément parce que, lorsqu’elles fonctionnent bien, nous finissons par les tenir pour acquises.

Une société de lecteurs et de lectrices repose ainsi sur une véritable écologie de la lecture : des livres, certes, mais également des lieux où les rencontrer, des personnes qui les font circuler, des institutions qui en garantissent l’accès, des communautés dans lesquelles on peut en parler et, chose peut-être de plus en plus précieuse, du temps et de l’attention pour les lire.

Cette manière d’envisager la lecture rejoint aussi les travaux que nous avons menés autour de la littératie communautaire. Celle-ci invite précisément à ne pas considérer la littératie comme une compétence qui se développerait uniquement dans l’individu ou dans l’école, mais à regarder l’ensemble des milieux, des relations, des acteurs et actrices qui contribuent à la rendre possible. Les pratiques de littératie sont situées : elles prennent forme dans des communautés, des institutions et des contextes sociaux particuliers, traversés par la diversité et par des conditions d’accès inégales.

Cette perspective permet alors et surtout de déplacer le regard de la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée. Familles, écoles, bibliothèques, organismes communautaires, librairies, institutions culturelles et politiques publiques ne jouent évidemment pas le même rôle, mais leurs actions sont interdépendantes et peuvent se renforcer mutuellement. Soutenir la lecture revient alors moins à demander aux individus de lire davantage qu’à construire intentionnellement et collectivement les conditions dans lesquelles lire devient possible, significatif et désirable.

Les bibliothèques : créer les conditions de la rencontre

Les bibliothèques constituent un bon observatoire de cette écologie. Selon les données de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques, qui couvre les bibliothèques publiques autonomes, les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO (CRSBP) ainsi que BAnQ, compilées par l’Institut de la statistique du Québec, les bibliothèques publiques québécoises ont enregistré en 2023 environ 52 millions de prêts de documents, dont 42 millions de livres imprimés. Le volume des prêts avait ainsi retrouvé 96 % de sa moyenne des cinq années précédant la pandémie. La même année, elles ont enregistré environ 24 millions d’entrées, soit une hausse de 21 % par rapport à 2022.

Mais un autre chiffre retient particulièrement mon attention : les activités proposées par les bibliothèques ont attiré 1,5 million de participations, soit 33 % de plus qu’en 2022. La reprise de la participation aux activités a donc été plus rapide que celle des entrées physiques — même si, dans les deux cas, les niveaux demeuraient encore inférieurs à ceux d’avant la pandémie.

Il ne faudrait pas faire dire à ces chiffres davantage qu’ils ne permettent d’établir. Ils ne prouvent pas que les Québécois et les Québécoises fréquentent désormais les bibliothèques davantage pour leurs activités que pour leurs collections. Ils nous rappellent cependant quelque chose que l’on ne peut plus ignorer : une bibliothèque ne se contente pas de mettre des livres à disposition.

Heures du conte, clubs de lecture, rencontres avec des auteurs et autrices, ateliers, conférences et autres formes de médiation littéraire sont autant d’occasions de faire découvrir des textes, d’en parler et de créer des relations entre des personnes, des œuvres et des idées. Et ces initiatives débordent souvent les murs de la bibliothèque : elles s’inscrivent dans des réseaux de littératie communautaire où bibliothèques publiques et scolaires, écoles, organismes communautaires et autres acteurs du milieu peuvent conjuguer leurs interventions dans le contexte québécois.

L’accès et la médiation sont deux choses différentes, mais complémentaires. Nous avons beaucoup travaillé, à juste titre, à démocratiser l’accès aux livres et à l’information. Le défi de notre temps pourrait être aussi de préserver — et peut-être de renforcer — les conditions sociales de leur appropriation.

Quand l’infrastructure se fragilise

Cette infrastructure n’a cependant rien d’acquis. Elle peut se fragiliser par petites ruptures, lorsque disparaissent certains des lieux, des ressources ou des médiations qui permettent aux livres de circuler et d’être lus. On vient par exemple d’annoncer la fin d’ateliers de lecture en milieu carcéral. Dans le réseau de l’éducation, les récentes décisions budgétaires en donnent une autre illustration : quelque 38 millions de dollars auparavant consacrés à l’achat de livres pourront désormais être utilisés à d’autres fins.

Les effets se font sentir au-delà des murs de l’école. Lors du récent Congrès mondial d’IBBY à Ottawa, j’ai entendu des maisons d’édition jeunesse québécoises témoigner directement des répercussions de ces mesures sur leurs ventes. J’y étais moi-même pour présenter une étude sur les contestations et la censure des livres jeunesse en matière de sexualité ainsi que de diversité sexuelle et de genre au Canada, ce qui rappelle une autre manière dont cette infrastructure peut être compromise : non seulement lorsque les ressources diminuent, mais lorsque certains livres sont retirés, déplacés, restreints ou rendus plus difficiles d’accès.

On pourrait encore allonger la liste. Un bilan critique récent fait ainsi état d’une « érosion silencieuse » de la mission de BAnQ. Il faudrait aussi parler du financement longtemps jugé insuffisant dans le milieu des CRSBP (Réseaux BIBLIO), malgré les bonifications récentes, alors que ceux-ci jouent un rôle déterminant dans l’accès aux bibliothèques sur une grande partie du territoire québécois. Ces institutions ont ceci de particulier qu’elles relèvent, à des degrés divers, d’une responsabilité nationale plutôt que strictement municipale — comme les bibliothèques scolaires — et qu’elles semblent pourtant demeurer dans l’angle mort des politiques publiques. À filer la métaphore de l’infrastructure, les nids-de-poule ne manquent pas sur la route historique de la littératie au Québec.

Ces phénomènes sont évidemment différents, mais ils invitent à regarder l’ensemble du réseau du livre et de la lecture, plutôt qu’une simple chaîne linéaire. Lorsqu’un de ses nœuds s’affaiblit, ce sont les possibilités de rencontre entre une diversité d’œuvres et leurs publics, jeunes ou moins jeunes, qui se réduisent. Le paradoxe est alors frappant. D’un côté, nous nous inquiétons du recul de la lecture chez les jeunes et cherchons des moyens de leur donner le goût des livres. De l’autre, nous fragilisons parfois les conditions mêmes qui leur permettent de les rencontrer.

Lorsque nous constatons que certains jeunes lisent moins, la question ne peut donc pas être uniquement : Pourquoi ne lisent-ils pas davantage? Elle doit également être, encore une fois : quelles conditions leur donnons-nous pour devenir lecteurs et lectrices?

Le 12 août : rendre visible une écologie du livre et de la lecture

C’est ce qui donne au 12 août une portée qui dépasse l’achat individuel d’un livre. J’achète un livre québécois! met en lumière, pendant une journée, tout un réseau : des auteurs et autrices écrivent, des maisons d’édition publient, des librairies font circuler les œuvres, des bibliothèques et des écoles les rendent accessibles, des médiateurs et médiatrices les font découvrir, des lecteurs et lectrices les lisent, les recommandent et les transmettent.

Acheter un livre québécois ne « sauvera » évidemment ni la lecture ni « la civilisation » 🙂 — ce n’est d’ailleurs pas l’ambition de l’initiative. Mais l’événement accomplit quelque chose de moins sensationnel mais peut-être de plus intéressant : il rend le livre visible et socialement désirable.

Car les pratiques culturelles ne se développent pas sur le seul mode de l’injonction : il faut lire davantage. Elles se nourrissent de désir, de curiosité, de rencontres et d’une communauté qui leur accorde de la valeur. À sa manière, le 12 août contribue à entretenir une culture dans laquelle les livres et la lecture comptent.

Et les jeunes?

La question devient particulièrement pressante lorsqu’on observe le recul de certaines pratiques de lecture chez les jeunes. Il est tentant d’en chercher la cause du côté des écrans, de TikTok, des téléphones ou du manque d’attention. L’intelligence artificielle ajoute toutefois une dimension nouvelle. La technologie peut désormais non seulement concurrencer la lecture, mais accomplir une partie de son travail à notre place.

Les outils d’intelligence artificielle générative peuvent résumer un livre, expliquer un texte difficile, répondre à des questions sur son contenu et même produire une analyse qui donne toutes les apparences de la compréhension. Ils peuvent certes soutenir l’apprentissage, mais ils rendent aussi possible quelque chose d’assez radical : obtenir certains des produits de la lecture sans avoir accompli soi-même le travail de lecture.

C’est pourquoi la lecture profonde (Deep Reading) me paraît devenir, paradoxalement, plus importante à l’ère de l’IA — cette forme de lecture attentive, réflexive et exigeante à laquelle se sont notamment intéressées Maryanne Wolf et Naomi Baron, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet. Ce qui est en jeu n’est pas tant la survie du livre comme objet que l’expérience de la lecture elle-même : entrer dans un texte complexe, y consacrer du temps et de l’attention, l’interpréter, le confronter à d’autres idées et construire son propre jugement.

L’enjeu pour les bibliothèques comme pour les différentes instances des réseaux de littératie, sera donc moins d’empêcher l’usage de ces outils que de faire en sorte qu’ils soutiennent l’apprentissage et la pensée plutôt qu’ils ne nous dispensent de penser.

Entretenir une culture de la lecture

C’est peut-être là que le diagnostic d’une société « postlittéraire » devient utile, à condition de ne pas en faire une prophétie. La lecture n’est peut-être pas en train de disparaître. Elle devient une pratique qu’il faut activement soutenir. Non pas en idéalisant un âge d’or où tout le monde aurait lu de longs romans — il n’a probablement jamais existé — ni en opposant systématiquement le livre aux écrans. Mais en nous demandant quelles expériences de lecture nous jugeons suffisamment précieuses pour vouloir les transmettre et les préserver.

Cela suppose bien sûr des livres, des lieux et des personnes qui les font circuler. Mais aussi quelque chose de plus difficile à protéger : du temps et des espaces pour lire, réfléchir et discuter sans être constamment sollicités ailleurs. Acheter un livre québécois le 12 août est un geste culturel. Faire en sorte que nous ayons encore le désir, le temps et la capacité de le lire est un projet social.

  • ✇bibliomancienne
  •  Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch
    Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins? Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a
     

 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

14 août 2026 à 09:50

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?

Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?

Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.

L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.


Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).

L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.

Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?

Une société qui sait lire, mais qui lit autrement

Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.

Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.

C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.

Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?

Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention

Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.

La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.

Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.

L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?

Et maintenant, l’IA

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.

Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.

De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis

Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.

Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.

Et au Québec?

C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.

Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.

Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.

Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.

Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».

Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.

Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.

Alexandrie à l’envers

L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?

C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.

Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.

Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?

  • ✇bibliomancienne
  • Les bibliothèques dans les pratiques culturelles au Québec : Une analyse critique
    Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pér
     

Les bibliothèques dans les pratiques culturelles au Québec : Une analyse critique

26 août 2025 à 14:46
Le rez-de-chaussée de la bibliothèque Gabrielle-Roy à Québec qui vient de remporter le prix de la bibliothèque publique de l’année de l’International Federation of Library Associations and Institutions

À noter : J’ai initialement entamé et publié cet article sur la plateforme Praxis de Projet collectif. Toutefois, consciente et soucieuse des aléas et des destins parfois incertains des plateformes numériques, je republie ces contenus également sur ma propre plateforme, afin d’en assurer la pérennité et l’accessibilité.

En 2024, l’Institut de la statistique du Québec a mené l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement (EQLCD), une vaste étude auprès de plus de 16 000 personnes de 15 ans et plus. L’objectif est de mieux comprendre comment les Québécois et Québécoises pratiquent la culture aujourd’hui, dans un contexte caractérisé par l’essor du numérique et la diversification des usages. Ce rapport important mérite toute l’attention des acteurs et actrices œuvrant dans le milieu des bibliothèques incluant celleux qui les gouvernent.

Ce rapport attendu, qui vient d’être publié, s’inscrit dans la lignée des enquêtes réalisées depuis 1979 sur les pratiques culturelles. Il permet cette fois de capter l’ampleur des transformations numériques récentes : instantanéité, mobilité, interactivité, entre autres. Il donne à voir l’importance croissante des usages numériques, la variété des pratiques selon les secteurs (lecture, musique, audiovisuel, arts de la scène) et les déterminants sociaux, ainsi que la place des activités culturelles vécues dès l’enfance.

À travers ce portrait, se révèlent non seulement la vitalité culturelle du Québec, mais aussi les inégalités et les écarts générationnels qui continuent de structurer l’accès et la participation aux biens culturels et au capital culturel [1]. Je veux me pencher, plus particulièrement, sur les pratiques entourant les bibliothèques.

Les bibliothèques occupent une place singulière dans les pratiques culturelles des Québécois et des Québécoises. Elles se présentent à la fois comme des lieux de culture, de socialisation et d’apprentissage, mais aussi comme des portes d’entrée vers la lecture et les savoirs numériques. Plus que de simples dépôts de livres, on le répète souvent, elles constituent des espaces où se tissent des liens sociaux, des nouveaux tiers lieux (Jacobs, 1961 ; Putnam et Feldstein, 2003), où s’expérimentent des formes particulières de médiation culturelle et interculturelle (White et Martel, 2021). C’est en ce sens qu’elles peuvent être pensées comme de véritables infrastructures critiques (Mattern, 2014 ; Klinenberg, 2018), indispensables à la dynamique des communautés et à l’opérationnalisation de la justice sociale. Elles cristallisent cependant plus d’un paradoxe : très fréquentées, elles demeurent néanmoins largement invisibles dans le discours public sur la culture; conçues pour réduire les inégalités, elles tendent aussi, à certains égards, à les reproduire. Que nous apprend alors ce rapport dans ces circonstances?

Que nous apprend ce rapport au sujet des bibliothèques?

D’abord, il faut souligner que l’EQLCD jette un nouvel éclairage sur le portrait des bibliothèques déjà tracé par les données provenant du bulletin Optique culture, no 99 (décembre 2024), « Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 », rédigé par Sylvie Marceau (Observatoire de la culture et des communications du Québec) [2]. On pouvait lire dans cette étude qu’en 2022, les bibliothèques publiques québécoises, présentes dans 932 municipalités, rejoignant 97 % de la population, offraient un accès à 56 millions de documents, soit environ sept par personne habitante. Leur fréquentation a atteint 20 millions d’entrées, en hausse marquée par rapport à 2021 (+34 %), mais toujours inférieure de 30 % aux niveaux pré-pandémiques. La participation aux activités (1,1 million de personnes) suivait la même tendance, en nette reprise mais en deçà des 1,7 million de 2019. Les prêts progressaient (+19 %), avec un maintien élevé des usages numériques, preuve de leur ancrage durable. Au plan financier, les revenus et dépenses indiquaient une augmentation, traduisant des investissements accrus, mais timides, en services et en personnel. Ces résultats montraient donc que les bibliothèques sortaient progressivement de la crise sanitaire. Elles se devaient, comprenait-on dès lors, de consolider leur rôle en tant que lieux physiques de fréquentation régulière tout en tirant parti de la généralisation du numérique pour renforcer leur capacité sociale et culturelle.

Ces résultats chiffrés prennent un nouveau sens lorsqu’on les relie aux tendances dégagées par l’EQLCD : la croissance du numérique, la fracture générationnelle et sociale des pratiques culturelles, et la tension entre inclusion et distinction.

Mais que nous apprend donc ce rapport au sujet des bibliothèques?

Le numérique en plein essor

Le contexte : La quasi-totalité (96%) de la population utilise internet à des fins personnelles; 74% utilisent des outils numériques pour faire des achats en ligne. Dans les douze mois précédant l’enquête, 29 % de la population a emprunté ou réservé des livres en ligne (p. 9; p. 33). Ce chiffre grimpe à 34 % chez les femmes (c. 24%), à 34 % chez les 15-29 ans, 36 % chez les 30-44 ans et à 40 % chez les diplômés universitaires (c. 29% pour l’ensemble de la population); ce qui illustre le rôle grandissant des services numériques de bibliothèque. Derrière ces données se lit et se consolide une transformation profonde : la bibliothèque se déploie dans nos écrans, se rend accessible à distance, et touche des publics pour qui la mobilité, le temps ou la langue (peut-être plus particulièrement depuis l’application de la loi 14 dans ce dernier cas), sont des obstacles.

En parallèle, 6 % des Québécois et Québécoises ont participé à une activité culturelle en ligne offerte par une bibliothèque (p.33). Ce taux est plus élevé chez les jeunes familles, les 30-44 ans (10%) et les personnes immigrantes (11%). On explique ces résultats, entre autres, par le type d’activités proposées et visant généralement les familles, notamment en contexte interculturel : capsules vidéo, cours et jeux en ligne, ateliers de français ou de clubs de lecture virtuels, ces pratiques rappellent que la bibliothèque est aussi un espace d’intégration et d’accompagnement. On précise, de surcroît, que l’enquête ne permet pas d’observer de différence notable selon le revenu du ménage en ce qui a trait à la participation à une activité en ligne organisée par une bibliothèque ou autre (p. 34).

Avant d’aller plus loin, présentons brièvement les principales données concernant la lecture et l’écoute de livres (papier, numérique et audio), la fréquentation des bibliothèques étant encore intimement liée à la lecture.

Lecture et écoute de livres : principaux résultats de l’EQLCD

Le chapitre 4 de l’EQLCD (pp. 68-79) consacré à la lecture et à l’écoute de livres permet de mieux comprendre les pratiques actuelles, qu’elles soient liées aux formats papier, numériques ou audio. Trois volets sont abordés : le profil sociodémographique du lectorat, la lecture numérique et l’écoute de livres audio.

L’écosystème québécois du livre est à la fois vaste et diversifié : plus de 200 librairies, une centaine de maisons d’édition publiant près de 7 700 titres par an, et surtout, comme on l’a dit plus tôt, plus de 1 000 bibliothèques publiques desservant 97 % de la population (p.69). Ces institutions occupent une place stratégique dans l’accès et la démocratisation de la lecture, tout en étant confrontées à des défis et à des tensions qui viennent nuancer ce rôle.

Par « lecture de livres », on entend  « habitudes de lecture de livres (papier ou numérique) durant les temps libres, en dehors des obligations professionnelles et scolaires. Cela comprend la lecture faite à des enfants, mais exclut la lecture de journaux et de magazines » (p.69).

Le « lectorat » est défini comme « la population de 15 ans et plus qui a lu un livre (papier ou numérique) au cours des 12 mois précédant l’enquête » (p. 19).

Qui lit des livres au Québec et comment ?

Selon l’enquête, 82 % des personnes de 15 ans et plus ont lu au moins un livre papier ou numérique dans leurs temps libres au cours des 12 mois précédents (p.69). La lecture est plus fréquente chez les femmes (89 %) que chez les hommes (75 %), et elle augmente avec le niveau de scolarité : 93 % des diplômés universitaires lisent, contre 68 % des personnes sans diplôme. Les ménages à revenu élevé (89 %) et les personnes nées à l’extérieur du Québec (88 %) présentent aussi des taux plus élevés de lecture (p.69-70). À l’inverse, la lecture est moins répandue en région en dehors de la métropole (75 % contre 83–85 % en milieu plus urbain) et chez les personnes dont la langue parlée à la maison est uniquement le français (79 % contre 88–90 % pour les autres groupes linguistiques) (p.70).

Un quart de la population de 15 ans et plus (23 %) lisent tous les jours ou presque, tandis que 19 % lisent au moins une fois par semaine, 20 % une fois par mois, 18% n’ont pas lu de livre pendant cette période (p. 70). Les jeunes de 15 à 29 ans lisent proportionnellement autant que les autres groupes d’âge (86 %), mais leur lecture est moins quotidienne (17 % contre 27–30 % chez les 60 ans et plus). Les femmes et les diplômés universitaires se distinguent par une plus grande régularité de lecture (p. 70). 

Genres littéraires

Les genres les plus populaires sont les suivants :

  • Romans et nouvelles (36 % du lectorat), particulièrement chez les personnes aînées (44 % des 75 ans et plus).
  • Livres de développement personnel (17 %), surtout chez les 45–59 ans.
  • Livres pratiques (16 %), prisés par les 45–74 ans.
  • Bandes dessinées (15 %) chez les 15–29 ans.
  • Livres jeunesse (20 %) chez les 30–44 ans, en lien avec la lecture faite aux enfants.
  • Biographies (19 %) chez les 75 ans et plus (p. 71).

Ce panorama illustre bien la segmentation générationnelle des goûts littéraires : les jeunes privilégient les genres visuels et ludiques (BD, jeunesse), les personnes adultes d’âge moyen s’orientent vers des ouvrages pratiques ou de développement personnel, tandis que les personnes aînées restent attachés aux formes plus classiques (romans, biographies). On retrouve ici une structuration des préférences en fonction des cycles de vie, mais aussi des rôles sociaux associés à chaque étape (parentalité, retraite, etc.).

Motivations et obstacles

Les principales motivations de lecture sont le plaisir et le divertissement (82 %), la détente (80 %) et l’apprentissage (71 %). Chez les 30-44 ans, la lecture revêt une dimension familiale marquée : une personne sur deux lit pour ses enfants, ce qui souligne le rôle de la lecture comme pratique de transmission intergénérationnelle (p. 72). Ici encore, la bibliothèque est susceptible d’agir comme médiatrice culturelle et éducative. 

Du côté des personnes non-lectrices (18 % de la population), les raisons évoquées sont surtout le manque d’intérêt (71 %), le prix élevé des livres (61 %) et le manque de temps (44 %). Les difficultés de lecture comme frein à la pratique sont plus souvent évoquées par les 75 ans et plus (29 %) et, dans une moindre mesure, par les 15-29 ans (21 %), comparativement aux groupes intermédiaires (13 à 21 %) (p. 73). Ce constat suggère que les obstacles liés à la lecture touchent à la fois les âges avancés, souvent en raison de facteurs physiques et/ou cognitifs, et les plus jeunes, possiblement en lien avec des enjeux scolaires ou de littératie.

Seules de faibles proportions mentionnent l’absence de bibliothèque (9 %) ou la complexité des modalités d’emprunt (14 %) (p.73). Ceci souligne la valeur du réseau public déjà largement accessible, mais dont l’utilisabilité pourrait encore être améliorée.

Langues et provenance des auteurs

La langue de lecture illustre un clivage générationnel : 64 % du lectorat lit surtout en français, mais cette proportion chute à 48 % chez les 15–29 ans, qui lisent davantage en anglais (26 %) ou de manière bilingue (23 %) (p.74).

Quant à la provenance des personnes autrices, 18 % du lectorat privilégient surtout les autrices et auteurs québécois. Cette proportion grimpe à 22–26 % chez les 60 ans et plus, mais tombe à 15 % chez les 15–29 ans, qui se tournent majoritairement vers des auteurs et autrices non québécoises (54 %). Ce décalage générationnel met en lumière la difficulté pour la littérature québécoise de s’imposer auprès des plus jeunes, malgré la vitalité de l’édition locale (p.74).

Lecture numérique et audio

Depuis les années 2000, les livres numériques ont élargi l’accessibilité à la lecture, notamment grâce aux bibliothèques publiques qui contribuent à une offre en ligne généreuse. Ils favorisent la diversité des usages et, avec leurs fonctionnalités interactives, enrichissent l’expérience des personnes usagères.

La lecture numérique a été adoptée par 24 % de la population, principalement les jeunes (32 % des 15–29 ans) et les universitaires (32 %):

« La lecture de livres numériques semble être associée au diplôme obtenu. Les personnes n’ayant aucun diplôme ou celles ayant tout au plus un diplôme de niveau secondaire sont moins nombreuses en proportion à avoir lu des livres numériques (respectivement 17 % et 18 %) que les personnes détenant un diplôme de niveau collégial (23 %) ou universitaire (32 %) » (p. 76).

Ce serait aussi le cas en ce qui concerne le revenu. En outre, les personnes immigrantes lisent proportionnellement plus en numérique (34 %) que les natives du Québec (21 %) (p.77).

L’écoute de livres audio concerne 15 % de la population, avec une surreprésentation des 15–44 ans et des ménages à revenu élevé. Cette pratique serait également associée au diplôme et au revenu (pp. 78-79). Comme pour les livres numériques, les personnes vivant dans la région métropolitaine ou nées à l’extérieur du Québec sont plus nombreuses à adopter cette pratique (23 % contre 13 % des personnes natives)(p.79).

Il semble que les bibliothèques publiques évoluent dans un contexte où la lecture demeure une pratique culturelle majeure mais socialement différenciée. Elles contribuent à atténuer les inégalités d’accès, particulièrement face au prix élevé des livres, tout en ayant à relever le défi de la diversification des publics et des supports (numérique et audio).

La fréquentation physique, entre fidélité et comparaison

Considérons maintenant les résultats du chapitre 5 sur les lieux et événements culturels (pp. 80-86). On y apprend que près d’une personne sur deux (49 %) visite une bibliothèque au moins une fois par an, et que 24 % s’y rendent plusieurs fois (voir la capture d’écran du tableau 5.1). Ce taux est légèrement inférieur à celui des musées (51 %) et nettement en deçà de celui des librairies (62 %) (p.81). 

Toutefois, les bibliothèques se démarquent par la régularité de leur fréquentation : un quart des Québécois et Québécoises y retournent plusieurs fois par an. Comparativement aux autres lieux culturels (seulement 11 % retournent plusieurs fois dans les musées par exemple), elles figurent parmi les rares institutions à maintenir une régularité d’usage « ordinaire ». Cette donnée souligne encore que les bibliothèques ne relèvent pas seulement d’une sortie culturelle ponctuelle, mais qu’elles s’imposent comme de véritables tiers lieux, des lieux de vie dont l’offre est intégrée aux routines sociales, éducatives et communautaires. Comme le rappelle l’EQLCD : « près du quart (24 %) des personnes de 15 ans et plus ont fréquenté plusieurs fois dans l’année des bibliothèques publiques, et 29 % ont visité plusieurs fois des librairies » (voir capture d’écran du tableau 5.1). Cette fidélité s’explique par l’offre particulière de ces lieux consacrés au livre et à la lecture (prêt de documents, activités culturelles et rencontres littéraires) qui contribue à ancrer durablement les bibliothèques dans leur communauté (p. 83).

En revanche, plus de la moitié des personnes répondantes déclarent ne pas avoir fréquenté une seule fois une bibliothèque au cours de cette période.

Qui fréquente les bibliothèques ?

Les profils révèlent des écarts persistants. Les femmes fréquentent davantage les bibliothèques (55 % contre 44 % des hommes), de même que les diplômés universitaires (63 % contre 36 % des personnes sans diplôme). On note, en outre, que les écarts de fréquentation liés au revenu sont nettement moins prononcés lorsqu’il s’agit des bibliothèques publiques (45 % à 53 %), contrairement à ce qu’on observe pour les librairies ou les musées. Cela met en évidence la fonction particulière des bibliothèques comme espaces culturels accessibles et inclusifs, capables d’atténuer certaines inégalités sociales dans l’accès à la culture : 

« On observe de grandes disparités entre les personnes détenant un diplôme de niveau universitaire et celles n’ayant aucun diplôme, notamment en ce qui concerne la fréquentation d’une librairie (77 % c. 40 %), d’un musée, d’un centre d’exposition ou d’une exposition (67 % c. 31 %) ou d’une bibliothèque publique (63 % c. 36 %). Les personnes vivant dans un ménage à revenu élevé sont, en proportion, plus susceptibles que celles vivant dans un ménage à faible revenu de visiter régulièrement une librairie (70 % c. 50 %) ou un musée, un centre d’exposition ou une exposition (63 % c. 39 %). Cependant, les écarts selon le niveau de revenu du ménage sont moindres quant à la fréquentation des bibliothèques publiques (proportions variant de 45 % à 53 %), ce qui illustre l’importance de ces établissements dans la réduction des inégalités en matière d’accès à la culture » (p. 81).

Les personnes immigrantes affichent des taux de fréquentation plus élevés (63 % contre 45 % des personnes natives), confirmant que les bibliothèques jouent un rôle interculturel significatif dans les parcours d’intégration. De même, les personnes en milieu urbain fréquentent davantage les bibliothèques (56 % à Montréal contre 40 % en région) (p. 82).

Revenons sur cette fréquentation régulière de la bibliothèque en considérant l’âge (voir capture d’écran du tableau 5.2). On constate que l’analyse des groupes d’âge met en évidence une courbe en U inversé : la fréquentation est particulièrement élevée chez les jeunes adultes (26 %) et les familles en âge scolaire (31,3 % chez les 30-44 ans), diminue à l’âge actif (19,3 % chez les 45-59 ans, 18,9 % chez les 60-74 ans), puis remonte chez les aînés (23,2 %). Cette variation illustre ce que Bourdieu associe à l’habitus ou à la structuration des pratiques par les rythmes sociaux  : les bibliothèques sont sollicitées différemment selon les étapes de la trajectoire de vie (études, parentalité, contraintes professionnelles, retraite).

Comparées aux librairies, qui demeurent les lieux consacrés au livre les plus fréquentés (29,2 % plusieurs fois par an), les bibliothèques se distinguent par une fonction égalisatrice. La librairie suppose un capital économique, alors que la bibliothèque repose sur la gratuité et l’accessibilité. La remontée de la fréquentation chez les aînés témoigne aussi de leur rôle de proximité et de socialisation, là où la consommation marchande du livre diminue vraisemblablement en importance.

L’EQLCD souligne aussi que le lien avec les bibliothèques s’enracine dès l’enfance : 78 % des adultes se rappellent y avoir participé entre 6 et 15 ans (p. 98). Cette expérience d’éveil culturel reste un point de passage majeur, mais elle n’assure pas à elle seule la fidélité à l’âge adulte : elle doit être relayée par le capital scolaire et social qui se transmet, s’incorpore et se consolide au fil de la vie et des trajectoires sociales.

Des défis 

Il semble donc que L’EQLCD met en lumière une transformation des pratiques culturelles au Québec, fortement influencée par le numérique et la diversification des modes de consommation. Pour les bibliothèques publiques, plusieurs défis se profilent. Sur le plan de l’accessibilité, elles demeurent des espaces stratégiques pour la  réduction des inégalités, mais elles doivent composer avec la fracture numérique, particulièrement marquée chez les personnes âgées, à faible revenu ou vivant hors des grands centres. Elles sont aussi confrontées à la concurrence des plateformes numériques, qui attirent par l’instantanéité et la personnalisation, les obligeant à repenser leur attractivité et à renforcer leur offre hybride assez fragile actuellement.

Par ailleurs, les bibliothèques jouent un rôle crucial dans la diversité culturelle et linguistique, en valorisant la production québécoise, francophone, autochtone et issue de l’immigration. Elles doivent aussi accompagner les cycles de vie, en consolidant la transmission culturelle dès l’enfance et en soutenant l’apprentissage et la lecture tout au long de la vie.

À la croisée des chemins, elles affrontent simultanément l’expansion du numérique, les attentes croissantes en matière de justice sociale et d’inclusion, ainsi que les défis environnementaux. Et, comme l’avait montré Bourdieu, l’institution culturelle, en l’occurrence ici la bibliothèque, demeure un espace à la fois d’inclusion et de distinction.

Une conclusion : Les bibliothèques, entre démocratie, distinction et care

Ces données, en effet,  suggèrent fortement que les bibliothèques sont à la fois inclusives et sélectives. Inclusives, parce qu’elles desservent presque toute la population et réduisent certains écarts liés au revenu. Sélectives, parce que leur fréquentation demeure fortement corrélée au capital scolaire et culturel. Bourdieu rappelle, dans La Distinction (1979), que les pratiques culturelles ne sont jamais neutres : elles traduisent et reproduisent la distribution inégale des capitaux. Ce qui est une autre manière de questionner la neutralité de la bibliothèque.

L’ancrage précoce à la bibliothèque pendant l’enfance illustre également ce que Bourdieu et Passeron analysent dans La Reproduction (1970) – et aussi, mais autrement, dans Les Héritiers (1967) : les dispositions acquises tôt ne portent leurs fruits qu’en interaction avec les ressources scolaires et sociales ultérieures. Celleux qui accumulent le capital culturel nécessaire poursuivent la fréquentation, tandis que d’autres s’en éloignent.

À l’ère du numérique, l’inégalité ne disparaît pas, elle se reconfigure. L’accès aux nouvelles formes de culture suppose la maîtrise de codes et de compétences techniques spécifiques, inégalement distribuées (Bourdieu, 1989). Ainsi, si les personnes diplômées et les jeunes adoptent massivement les services numériques, ces outils ne gomment pas les hiérarchies : ils en dessinent de nouvelles.

Les bibliothèques apparaissent dès lors comme des infrastructures critiques de savoirs, mais aussi comme des institutions paradoxales prises dans une tension entre ouverture et distinction. Elles peuvent certes être vues comme des lieux de démocratisation, voire de démocratie culturelle, mais aussi comme des espaces où se rejouent les luttes symboliques du champ culturel (Bourdieu, 1992). 

S’il faut parler d’avenir, à ce point, celui-ci dépendra de la capacité des bibliothèques à retrouver leurs publics, à redéfinir les formes de capital culturel qu’elles valorisent, à reconnaître la pluralité des savoirs et à se positionner comme actrices de justice sociale et environnementale dans un monde traversé par de multiples urgences – qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle ou de la crise écologique. Redéfinir le capital culturel implique, par exemple, d’élargir la reconnaissance des pratiques légitimes en intégrant les littératies communautaires, numériques, médiatiques et informationnelles, mais aussi la culture populaire – mangas, balados ou jeux vidéo – au même titre que la littérature dite « classique » (Dufour et al., 2021). Cela suppose également de poursuivre le développement des espaces de création et de participation, tels que les fab labs ou les laboratoires citoyens, qui diversifient les pratiques reconnues et contribuent au soutien des cultures numériques. Reconnaître la pluralité des savoirs veut dire valoriser, dans la foulée des stratégies d’équité-diversité-inclusion-réconciliation en émergence (Martel et Dufour, 2024), les perspectives autochtones et interculturelles, comme celles des personnes issues de l’immigration dans les collections, mais aussi co-construire avec les communautés des ressources vivantes et accessibles, qu’il s’agisse d’archives communautaires ou de ressources éducatives libres, et ce, malgré un climat d’adversité. 

Mais cet avenir repose aussi sur la responsabilité et la responsabilisation des gouvernements locaux et nationaux, qui ne peuvent se contenter d’ajustements marginaux. Ils doivent envisager le financement des bibliothèques comme un investissement structurant, stable et conséquent – car une augmentation ponctuelle n’aboutit pas forcément à un budget suffisant et durable, même bien géré – et reconnaître politiquement leur rôle stratégique pour la société, l’éducation, la démocratie culturelle.

Enfin, le rôle des bibliothèques dans la justice sociale et environnementale s’exprime déjà, à certains égards, dans leurs fonctions d’accueil – refuges climatisés en période de canicule ou chauffés en hiver – et pourrait s’élargir à des initiatives de sobriété numérique ou à l’organisation d’ateliers citoyens sur les enjeux écologiques et technologiques. Dans cette perspective, leur mission s’enrichit d’une véritable dimension de care, telle que définie par Joan Tronto dans Un monde vulnérable (2010), fondée sur la responsabilité éthique, la réciprocité et l’attention aux interdépendances. Prendre soin des communautés, c’est non seulement répondre à leurs besoins culturels et sociaux immédiats, mais aussi reconnaître leur vulnérabilité, soutenir leur agentivité et favoriser une participation inclusive. En ce sens, les bibliothèques apparaissent comme des infrastructures critiques et résilientes, mais aussi comme des institutions attentives, capables de contribuer activement à la justice sociale et écologique.

Notes

[1] Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

[2] Les données proviennent de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques (EABP) réalisée par le MCC et BAnQ.

[3] L’article présente une parité dans les citations puisque presque autant de personnes identifiées comme hommes et femmes sont mentionnées; ce qui rappelle l’importance de la représentativité dans la production et la reconnaissance du savoir.

Références [3]

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1967). Les héritiers: Les étudiants et la culture. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P., et Passeron, J.-C. (1970). La reproduction: Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1979). Les trois états du capital culturel. Actes de la recherche en sciences sociales, 30(1), 3-6. https://doi.org/10.3406/arss.1979.2654

Bourdieu, P. (1979). La distinction: Critique sociale du jugement. Paris: Les Éditions de Minuit.

​​Bourdieu, P. (1989). La noblesse d’État: Grandes écoles et esprit de corps. Paris: Éditions de Minuit.

Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art: Genèse et structure du champ littéraire. Paris: Seuil.

Dufour, C., Martel, M. D., Lacelle, N., Kiamé, S., Garneau-Gaudreault, L.-A. & Poulin, T. (2021). Littératie communautaire : analyse de la production documentaire et revue de la littérature. Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, 14. https://doi.org/10.7202/1086911ar

 Genêt, P. (2025). Les pratiques culturelles au Québec en 2024, [En ligne], Québec, Institut de la statistique du Québec, Observatoire de la culture et des communications du Québec, 126 p. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/pratiques-culturelles-2024.pdf

Jacobs, J. (1961). The Death and Life of Great American Cities. New York, NY: Random House.

Klinenberg, E. (2018). Palaces for the people: How social infrastructure can help fight inequality, polarization, and the decline of civic life. New York, NY: Crown.

Marceau, S. (2024, décembre). Les bibliothèques publiques québécoises en 2022 (Optique culture, no 99). Observatoire de la culture et des communications du Québec. Ministère de la Culture et des Communications du Québec et Bibliothèque et Archives nationales du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/fichier/bibliotheques-publiques-quebecoises-2022.pdf

Martel, M. D., et Dufour, C. (2024, 31 octobre). Enquête RÉDI : Rapport final. Résultats des analyses des réponses au questionnaire RÉDI. Rapport préparé en collaboration avec le Comité ÉDI de la Fédération des milieux documentaires (FMD) et l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information (EBSI), Université de Montréal.

Mattern, S. (2014). Library as infrastructure. Places Journal. https://doi.org/10.22269/141223

Putnam, R. D., & Feldstein, L. M. (2003). Better together: Restoring the American community. Simon & Schuster.

Tronto, J. (2010). Un monde vulnérable: Pour une politique du care (S. Laugier, Trad.). Paris: La Découverte. 

White, B. & Martel, M. D. (2021). An Intercultural Framework for Theory and Practice in Third Place Libraries, Public Library Quarterly, DOI: 10.1080/01616846.2021.1918968

❌