Lettre pour un humain
Ce qu’on nomme « maintenant » est arrivé dans les parages du 22e siècle; la date exacte s’est, semble-t-il, dissipée dans la transmission du récit que je vais tenter de reconstituer avec les bribes éparses que j’ai glanées ici et là, et, pour tout dire, cette date n’a aucune importance. Il y eut, certes, un « avant » qui n’a plus aujourd’hui d’intérêt sauf peut-être pour nous rappeler, par les ruines en désuétude et les artéfacts, que nous n’étions pas bien différents d’eux en fin de compte. Cher survivant, chère survivante, je te raconte tout ce que je sais sur l’hier et l’aujourd’hui.
La guerre, si on peut dire, fut brève et dévastatrice : notre civilisation était, pour les Insectes, primitive et sauvage. Loin d’être des adversaires légitimes, nous n’avons jamais été plus qu’une simple ressource biologique réfractaire à son exploitation. Cette réification demeure. Aucune de nos tentatives, dit-on, n’a réussi à leur infliger la moindre écorchure. Nous ne pouvions simplement pas rivaliser avec des « forces » qui dépassent de loin notre entendement, puisqu’on ne peut qualifier de technologiques leurs moyens de coercition; leur puissance semble plutôt pour nous d’ordre divin ou magique. Jamais la possibilité de dialoguer ne nous a été accordée par les Insectes. Pour eux, nous avons toujours été des êtres inférieurs – voire des choses – dénués de cette caractéristique qui mettrait en évidence notre valeur intrinsèque. Et pourtant, nous ressentons l’affliction et la terreur qu’ils nous infligent, cette capacité de sentience ne devrait-elle pas suffire à légitimer la considération morale de nos intérêts fondamentaux qu’ils partagent sans nul doute. Peu importe : nous, les survivants, survivons…
On raconte qu’« avant » nous étions plus de 12 milliards! On aime mieux ne pas y penser, mais le carnage dut être abominable. L’extermination permit l’établissement des zones sur les ruines des anciennes sociétés. Environ la moitié de notre espèce fut prélevée dans les premières années, l’autre moitié – beaucoup moins chanceuse – fut capturée pour l’élevage. Ce que nous en savons est fragmentaire puisque depuis quelques centaines d’années, aucun humain n’a réussi à s’échapper. Nous craignions que les transformations génétiques, ayant pour but de sélectionner les traits tels que la docilité et l’obésité morbide, ne le permettent plus. Elles et ils naissent et meurent dans les fermes-usines. Nous savons que les femmes sont constamment en gestation forcée par insémination artificielle jusqu’à leur réforme précoce due à l’épuisement : peu d’entre elles dépassent l’âge de 20 ans… Tous leurs bébés leur sont enlevés à la naissance, les filles sont placées en niche, genre de petite cage, où, seules et sans doute terrorisées, elles seront nourries jusqu’aux premières saignées. Elles passent par la suite le reste de leur « vie » attachées en enclos, trayeuse mécanique aux seins pour pomper le lait maternel, et sont évidemment violées à leur tour à répétition pour les garder productives. Les garçons eux sont placés dans des cages d’engraissement si petites qu’ils peinent à seulement se retourner afin de faciliter le gavage forcé. Certaines mutilations sont pratiquées « à froid », comme l’ablation des cordes vocales et la castration, dans le but d’assurer leur docilité et minimiser les crises de panique. Ils y resteront, sur des grillages parmi leurs excréments, jusqu’à l’adolescence après quoi ils seront renouvelés. Cette vérité est difficile à accepter, à comprendre ou même à imaginer – comment peut-on en venir à une telle cruauté, à une telle indifférence à la souffrance d’autrui – et pourtant… Nous savons qu’après l’abattage mécanique, les cadavres sont vidés et démembrés afin de devenir un produit alimentaire. Il est difficile d’estimer le nombre de nos confrères et consœurs de la filière humaine qui sont exploités, torturés et mangés chaque soleil, toutefois on croit que ce chiffre serait de l’ordre du milliard.
Le monde est devenu la scène d’une abomination meurtrière sans mesure, cette torture est sadique par essence de par le plaisir recherché dans la chair de nos sœurs et de nos frères : l’esclavage d’êtres vivants sentients constitue un crime contre la vie. Si l’enfer existe, il est ici.
Les communautés d’humains sauvages sont sans doute très peu nombreuses, nous tentons de survivre tant bien que mal, tapis dans l’ombre de ce qu’il reste d’espace non aménagé et qui s’étiole comme peau de chagrin par l’agrandissement des zones. L’effectif de notre ravage ne peut croître dû aux récoltes incessantes : un été sur deux, les femmes et les enfants sont eux aussi récoltés par les utilisateurs, on croit qu’il doit s’agir d’une forme de gestion de la faune par un tirage au sort permettant aux Insectes le meurtre du segment reproducteur et des juvéniles. Les jeunes filles et garçons qui voient leur mère et leur père se faire assassiner sombrent toujours – si elles et ils survivent – dans une dépression horrible qui ne guérit jamais. Étonnamment, la fuite peut – avec beaucoup de chance – nous permettre de sauver notre vie. En effet, lors des chasses, les Insectes semblent utiliser des forces rudimentaires afin, croit-on, de faire perdurer le plaisir sadique que procure la cueillette et conserver le stock d’humains afin de maintenir un bon taux de succès. Nous vivons dans l’effroyable césure entre la mort et la mort, entre la terreur de demain et l’horreur d’hier.
À toi qui lis cette lettre, je t’offre tout mon amour dans ce monde de haine, d’exactions et d’oppression suprémaciste. Rien ne peut justifier cette discrimination basée sur le seul critère que nous appartenons à une espèce différente de la leur. En effet, bien que l’espèce humaine soit moins intelligente et avancée sur plusieurs plans, nous sommes tout de même sentients : nous ressentons les affects comme la tristesse et la peur en plus d’être sensibles aux douleurs. Pourquoi notre souffrance serait-elle moralement acceptable alors que les Insectes pourraient très bien se passer de notre exploitation? Cette question nous hante douloureusement puisque nous avons fait autrefois exactement la même chose à ceux qu’on nommait les animaux. Torturés, chassés, exterminés, exploités par milliards pour assouvir notre plaisir.
Au fond, nous méritons cet enfer…








