Chronique Changement de culture: Le sport, c’est nul
Rivière-du-Loup. Je parcours à pied le pittoresque boulevard de l’Hôtel-de-Ville pour me rendre au lancement du Mouton. Des panneaux de la Ville marqués « Participez, bougez, sortez » s’adressent au vide, ou presque, sur les trottoirs – qui voudrait marcher là?
Mon retour d’Europe, où le transport en commun, efficace, fait bouger les gens1, est brutal : en Amérique du Nord, il n’y a personne dans les rues – tout le monde est (souvent seul) dans sa boîte motorisée pour se rendre d’une boîte (la maison, le travail) à une autre (le complexe sportif, la Cité des achats). Les corps des gens, invisibles, intouchables.
Seulement 45,4 % de la population québécoise pratique le niveau recommandé d’activité physique2; pourtant tout le monde ne parle que de sport – de hockey. Même avec mes amies intellos, le sujet s’immisce, est imposé. Je saurai où en est le Canadien dans les séries, que je le veuille ou non.
Avec sa théorie critique du sport, le sociologue Jean-Marie Brohm cherche à « montr[er] la totale subordination de l’institution sportive aux stratégies économiques, diplomatiques, militaires et médiatiques des États [et autres] acteurs centraux de la civilisation du capital3 ». Le sport surinvestit notre vie, nous soumet à « ses effets d’abrutissement » (pendant les séries, on n’entend pas parler des coupes au Centre de services scolaires des Phares) ou à la « sportivisation propagandiste de l’espace public4 ». À Rimouski, 25,7 millions sont investis pour la construction d’un stade multisport (pour, encore, jouer à l’intérieur…); le même montant pourrait soutenir un écosystème culturel et communautaire entier.
Et quid des effets délétères sur l’environnement? On construit de nouvelles infrastructures, on défriche, on artificialise (on crée des nappes de stationnements pour les sportifs), on produit béton et acier, on consomme de l’eau; on se déplace en voiture, on fait du bruit, on pollue. On écoute le chant des rainettes sous les spots allumés pour rien au centre Adhémar-Saint-Laurent de Rimouski-Est.
Je n’ai rien contre l’activité physique; j’en ai contre « la logique sportive contemporaine5 », l’obsession, la marchandisation. Celle qui transforme la course, pourtant économe en matériel, en « vaste décharge6 » de bouteilles d’eau, de tee-shirts de marathon et de gels d’énergie en pochette plastique. Celle qui impose la compétition dans les cours d’éducation physique au lieu de faire comme mon professeur du primaire, Michel, qui nous emmenait marcher au sentier du Littoral. Bravo à l’école des Alizés à Mont-Joli qui fera faire du vélo aux enfants7. La bicyclette empouvoire les jeunes, leur permet une liberté nouvelle quant à l’usage de leur temps, de leur ville.
On fait quoi?
Difficile d’aller à contre-courant de la culture [sic] du sport et de ses affects obligatoires. Mais on peut réfléchir. Que faire de ces sentiments d’exultation, de fierté mal placée qu’on ne souhaite pas ressentir? Peut-on dépasser la compétition, même contre soi-même? Peut-on imaginer un sport qui n’implique ni domination, ni inégalités financières injustifiables, ni destruction du vivant?
Surtout, sachant qu’il s’agit d’« une coercition anthropologique majeure qui renforce et légitime l’idéologie productiviste et le principe de rendement de la société capitaliste8 », comment peut-on être de gauche et aimer le sport-spectacle, le sport-entreprise? (Aïe.)
On lit
Les garçons courent plus vite, livre de poésie jeunesse de Simon Boulerice, fait (re)vivre l’humiliation des moins doués en éduc : « j’en veux à Luc Léger / qu’est-ce que / cette course à paliers / cette course navette […] // je gravis les damnés paliers de ma honte / le cœur fêlé dans la gorge // […] mon corps est à bout / de cette course à vide9 ».
1. Les déplacements des usagers du transport en commun à Montréal comptent pour le quart de l’activité physique recommandée, selon une étude de Morency, Trépanier et Demers (2011) rapportée par Trajectoire Québec : https://cdn-contenu.quebec.ca/cdn-contenu/adm/min/sante-services-sociaux/publications-adm/strategie-nationale-prevention-sante/trajectoire-quebec_contribution-strategie-nationale-de-prevention-en-sante.pdf
2. En 2020-2021; INSPQ, Activité physique, https://www.inspq.qc.ca/indicateur/habitudes-de-vie/activite-physique.
3. La Tyrannie sportive : théorie critique d’un opium du peuple, Beauchesne, 2006, p. 82.
4. Ibid., p. 84.
5. Ibid., p. 160.
6. Ibid., p. 180.
7. Annie Levasseur, « École des Alizés : 25 vélos pour faire bouger les jeunes », Le Soir, 25 juin 2026, https://journallesoir.ca/2026/05/25/ecole-des-alizes-25-velos-pour-faire-bouger-les-jeunes/.
8. Brohm, op. cit., p. 219. L’italique est de l’auteur.
9. la courte échelle, 2015, p. 22.








