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Sortir des nécrotechniques des frontières

L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Politics of Migration Control (Springer, 2026, non traduit, mais disponible en libre accès). 

Pour elle, explique-t-elle dans une tribune pour Tech Policy Press, nous avons besoin d’un langage précis pour rendre visible les infrastructures numériques qui décident qui vit et qui meurt. Elle parle de nécrotechniques, de techniques pour produire de la mort. « La nécrotechnique des frontières désigne l’ensemble des systèmes automatisés, des bases de données et des architectures de surveillance par lesquels les États et les entreprises décident quelles vies sont rendues passibles de mort, d’expulsion ou de surveillance indéfinie, à la frontière et au-delà ». Les débats sur les politiques technologiques de surveillance et de contrôle des frontières n’abordent jamais la réalité des décès causés par ces systèmes. L’importation croissante de technologies frontalières rend les décisions politiques neutres et les réduit à une simple question de technologie ou de calcul, exonérant et diluant de toute responsabilité les États et les acteurs privés qui leur fournissent les technologies. Or, rappelle-t-elle, les décès engendrés par ces systèmes ne sont ni des dysfonctionnements ni des effets secondaires, mais bien « le fonctionnement normal du système ». 

« Le contrôle moderne des migrations découle directement de la gouvernance coloniale, de l’enregistrement biométrique des populations colonisées à la surveillance des communautés jugées suspectes et à la restriction collective de leurs déplacements. Les frontières contemporaines fonctionnent comme des mécanismes de réinscription et de préservation de la hiérarchie raciale mondiale, restreignant systématiquement la mobilité des personnes racialisées comme Africaines, Arabes, Musulmanes ou non occidentales, tandis que la circulation dans l’autre sens reste largement fluide.» 

« Les technologies numériques de contrôle des frontières contribuent à cette continuité en étendant la portée des opérations et en donnant une apparence d’objectivité à des processus décisionnels complexes qui soustraient les décisions racistes de tout examen critique. Des outils d’évaluation des risques classent les personnes en déplacement selon le danger perçu, les infrastructures biométriques catégorisent les individus comme suspects permanents, et l’analyse prédictive évalue les personnes non pas pour leurs actes passés, mais pour leurs actes potentiels. Ces technologies produisent une forme de punition sans crime, continue et préventive. Les technologies numériques confèrent également un vernis d’objectivité scientifique à des processus décisionnels opaques et complexes, transformant les choix politiques concernant les personnes en déplacement en décisions techniques, obscurcissant davantage les responsabilités. Ce que font les frontières numériques modernes n’est pas une nouvelle forme de racisme, mais plutôt une réinscription de l’ancien ordre racial, normalisé et plus difficile à contester. La logique raciale au cœur des frontières modernes n’est pas un simple effet secondaire malheureux, mais bien le principe organisateur fondamental de la frontière numérique elle-même.» 

A la suite de Frantz Fanon et d’Achille Mbembe qui ont conceptualisé la nécropolitique, comme un pouvoir souverain d’exposer certains à la mort ou de les reléguer à des mondes de mort, la « nécrotechnique frontalière », souligne, à la suite des travaux de la professeure de droit E. Tendayi Achiume, de la sociologue Simone Browne (auteure de Dark Matters, Duke university press, 2015) et Ruha Benjamin (auteure de Race After Technology, Polity, 2019, voire notre compte-rendu de lecture), que la hiérarchie raciale s’inscrit dans le droit, la surveillance et la technologie. « Alors que la violence souveraine exigeait autrefois une décision visible, la nécrotechnique frontalière dissémine désormais cette décision à travers des bases de données signalant les corps « à risque », des capteurs redirigeant les parcours vers des terrains hostiles et des plateformes administratives banalisant la détention des migrants et la rendant indéfinie. Dans ces environnements, l’exposition au danger devient structurelle, cumulative et diffuse – répartie entre de multiples acteurs, interfaces et choix de conception -, si bien que la violence se fragmente et se détache de tout acte ou décision unique, ce qui la rend plus difficile à contester. » 

Pourtant, cette violence est bien réelle. Des chercheurs – notamment les géographes Samuel Chambers et Geoffrey Boyce – ont depuis longtemps documenté la forte hausse du nombre de décès dans le désert de l’Arizona suite à l’installation de tours de surveillance « intelligentes », les traversées s’étant déplacées vers des zones toujours plus isolées et mortelles. Ce même « effet d’entonnoir » s’observe en mer Égée comme au Sahara. Plus récemment, fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont contourné à la nage les brise-lames de Ceuta (Espagne) – l’une des frontières les plus surveillées et fortifiées au monde ; plus d’une centaines d’entre elles ont péri dans des eaux pourtant scrutées par des caméras, des patrouilleurs et des capteurs. En quelques jours, vingt-deux États membres de l’UE ont réagi non pas en s’interrogeant sur les causes de ces décès aux frontières « intelligentes », mais en appelant au renforcement des frontières extérieures – ce qui, concrètement, revient à continuer le développement des infrastructures responsables de ces morts. 

Rob Nixon, dans son livre Slow Violence (Harvard university press, 2013), qualifie ce phénomène de « violence lente » : un préjudice progressif, qui s’inscrit dans la durée et ne saurait être attribué à un événement unique ; c’est précisément ce qui lui permet d’échapper à la mise en cause de responsabilité qu’un acte de violence ponctuel aurait inévitablement provoquée. Aucun responsable pris isolément ne tue qui que ce soit, et le système lui-même semble venir édulcorer la violence à l’œuvre.

Des technologies exclues de la régulation… et donc de toutes réformes

Le problème, estime Molnar, c’est qu’il semble impossible de réformer le déploiement de ces outils. L’IA Act de l’Union européenne – « la tentative la plus complète à ce jour de réguler ces technologies » – classe sur le papier les systèmes de contrôle aux frontières comme étant « à haut risque »… tout en excluant du champ de la loi les applications liées au maintien de l’ordre, à la sécurité nationale et au contrôle migratoire (domaines où les enjeux sont pourtant les plus critiques). « Cette exclusion se dédouane de ses impacts en confiant la supervision de leurs effets à des mécanismes d’auto-évaluation et de conformité interne, sans offrir de perspectives réelles de recours effectif ». Ces exceptions sont le fruit de compromis politiques : comme l’ont souligné des coalitions de la société civile telles que Protect Not Surveil. Pour Molnar, la manière dont le règlement européen sur l’IA traite la question migratoire reflète une trajectoire européenne plus large, s’éloignant de la protection des droits des personnes en mobilité pour privilégier la délocalisation des contrôles, les expulsions et l’enfermement. « Les préjudices structurels – qu’il s’agisse de personnes refoulées sans explication ou de demandeurs d’asile mal classés par des scores de risque opaques – sont ainsi requalifiés en simples défis de mise en œuvre appelant une réglementation plus robuste, tandis que les systèmes frontaliers eux-mêmes ne sont jamais remis en question. »

Pourtant, la nécrotechnique frontalière ne distribue pas la mort au hasard. « Au nom de la préservation des régimes d’apartheid, de la suprématie blanche et de l’extractivisme néocolonial occidental, le projet global de gestion moderne des frontières perpétue une répartition raciale de la richesse et de la mobilité, héritée de siècles d’impérialisme et de colonialisme – façonnée par l’extraction, l’esclavage et le tracé de ces mêmes frontières dont la traversée coûte aujourd’hui la vie à tant de personnes.»

Tendayi Achiume figure parmi les universitaires ayant avancé l’idée que le projet colonial n’a jamais vraiment pris fin, mais a simplement changé de forme. Pour elle, d’ailleurs, les migrations actuelles sont la conséquence de l’histoire coloniale et devraient être abordées comme une prolongation effective de la décolonisation, et considérer ces personnes comme des acteurs politiques exerçant leurs droits de décolonisation. « Le monde occidental demeure lié à des structures de commerce, d’extraction de ressources et d’intervention militaires qui sont autant de moyens par lesquels les États riches continuent de tirer profit des sociétés qu’ils ont autrefois officiellement dominées et d’exercer un pouvoir sur elles ». Les populations des pays anciennement colonisés ne sont pas des étrangères cherchant à intégrer des communautés politiques qui leur seraient étrangères, mais tentent, par leur migration, de reprendre du pouvoir sur un système international bâti sur leur dépossession. « À ce titre, leur migration constitue une affirmation de l’appartenance politique créée – mais jamais honorée – par l’empire ; elles revendiquent une part de la richesse et de la sécurité accumulées grâce à la subordination de leurs propres sociétés ».

La perspective réparatrice peut aller encore plus loin, rappelle Molnar. « Les pays du Nord global, qui se sont industrialisés grâce à l’extraction coloniale, sont les mêmes dont les émissions rendent aujourd’hui des régions entières du Sud global inhabitables, déplaçant ainsi les populations les moins responsables de la crise ; ce sont aussi ceux qui exportent des armes et financent les conflits poussant les gens à l’exil. Le déplacement de populations n’est pas un malheur survenant ailleurs et s’échouant par hasard à Ceuta. Il est orchestré par ces mêmes États qui, ensuite, déploient des drones et des algorithmes d’évaluation des risques contre les personnes déplacées. Or, envisager la migration sous l’angle de la réparation permet de ne plus percevoir la liberté de circulation comme un acte de charité, ni l’admission sur un territoire comme un geste de bienveillance ou de générosité. Le déplacement humain depuis les pays de la « majorité mondiale » devient alors le remboursement partiel d’une dette séculaire, une forme de réparation bien moins coûteuse pour les États d’accueil qu’un règlement formel des comptes liés à l’héritage colonial.»

« Les nécrotechnologies frontalières apparaissent clairement comme le bras armé d’un système de contrôle des frontières qui refuse de reconnaître la dette bien réelle contractée envers la majorité mondiale au fil des siècles de colonialisme et d’impérialisme. »

Molnar esquisse d’autres voies possibles pour bousculer les politiques publiques répressives envers les migrations, comme de mettre fin aux protections du secret des affaires qui permettent aux fournisseurs privés de dissimuler les taux d’erreur aux personnes qui en subissent les conséquences, exiger la transparence des marchés publics pour le complexe militaro-industriel frontalier – où des entreprises comme Elbit Systems commercialisent des technologies éprouvées au combat en Palestine pour les déployer en Arizona (comme l’avait montré le journaliste Antony Loewenstein dans son livre, The Palestine Laboratory, Penguin, 2024) – et s’engager à instaurer un moratoire sur les technologies frontalières contraires aux principes établis en matière de droits humains. Toutefois, constate l’avocate, « toute approche réformiste est vouée à l’échec si l’on ne s’attaque pas aux logiques fondamentales qui sous-tendent nos systèmes frontaliers ». En attendant, enquêter sur les nécrotechniques frontalières reste le seul moyen pour « rassembler des préjudices délibérément disséminés entre bases de données, capteurs et contrats pour en faire une structure de responsabilité unique et lisible ; c’est affirmer que les morts solitaires ne sont pas des accidents géographiques, mais bien les conséquences directes d’une conception délibérée ».

Nécrotechnologies de désinformation : de la manipulation et de l’ingérence étrangère… 

Dans un autre article pour Tech Policy Press, Petra Molnar (accompagnée de Liz Carolan de Digital Action) revient sur la crise de Ceuta de cet été, et notamment sur la désinformation qui a alimenté l’exode mortel des dizaines de milliers de Marocains vers l’enceinte espagnole. Suite à une enquête, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a accusé les réseaux de désinformation russes et israéliens qu’il a décrit comme un réseau international d’extrême droite qui « instrumentalise systématiquement les migrations pour attaquer l’Espagne et l’Europe ». M. Sánchez a affirmé que les deux gouvernements s’étaient emparés de cette affaire en raison des positions de Madrid sur les guerres en Ukraine et à Gaza, et que les enquêteurs n’avaient jusqu’à présent trouvé aucune preuve d’implication de l’État marocain. Si Israël et la Russie ont démenti, cette campagne de désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux qui promettait un assouplissement des règles d’accueil dans l’enceinte de Ceuta, présente des similitudes frappantes avec les contenus ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis, estime Petra Molnar. « Dans les deux cas, le succès de ces campagnes de désinformation ne tient pas tant  à la crédulité des personnes qui y ont été soumises, qu’au manque de clarté, à la variabilité et à la mauvaise communication des règles de passage de frontière ». 

« Le média espagnol El Español a découvert des dizaines de faux profils sur TikTok et Instagram, se faisant passer pour de jeunes créateurs de contenu marocains ayant effectué le voyage et célébrant leur liberté retrouvée à Ceuta. Les vidéos, conçues comme du contenu d’influenceurs, contenaient souvent des conseils pratiques pour la traversée, allant de l’équipement nécessaire aux conseils pour les enfants et les personnes ne sachant pas nager. Si de nombreux comptes ont été fermés, ils ont ensuite réapparu sous de nouveaux pseudonymes. Selon un reportage de Reuters, des jeunes venus de tout le Maroc ont voyagé suite à des rumeurs et des récits circulant en ligne. C’est le cas de Dounia Kherradi, serveuse vivant à neuf heures et demie de route de Ceuta, et d’Ayoub El Abyad, 16 ans, qui a expliqué aux journalistes avoir décidé avec son cousin de faire douze heures de route jusqu’au point de passage après avoir vu des vidéos sur Instagram. La réalité était bien différente des images optimistes véhiculées par les Réels. Ceux qui avaient franchi la frontière ont raconté aux journalistes de DW News avoir dû croiser des cadavres lors de la périlleuse traversée à la nage jusqu’à Ceuta, avoir été confrontés à la violence à leur arrivée et s’être vu refuser de la nourriture dans les magasins. Ils ont ensuite compris qu’il leur était impossible de poursuivre leur route vers l’Europe et que les rumeurs étaient infondées. » 

Les techniques de désinformation utilisées à Ceuta ne sont pas nouvelles, et les vidéos partagées montrent des similitudes frappantes dans la manière dont les migrants tentent de rejoindre les États-Unis. En mars de l’année dernière, l’Associated Press a analysé des centaines de vidéos TikTok publiées par des réseaux mexicains de facilitation de l’immigration et y a retrouvé des thèmes similaires à ceux documentés par El Español du côté marocain du détroit : des musiques entraînantes, des légendes truffées d’émojis, des buggies fonçant vers le mur frontalier, des jet-skis, des hélicoptères et des tunnels proposés comme options haut de gamme, des passeurs ouvrant des cactus pour que leurs clients puissent boire, un champ de laitues avec la légende « Les champs américains sont prêts (à vous accueillir) ! », et, pour finir, le témoignage de clients des passeurs satisfaits. À Ceuta comme partout en Amérique, ces vidéos et images servent de publicité, présentant le passage de la frontière comme un simple problème logistique gérable et géré par les passeurs. La dimension commerciale de ce contenu est désormais bien établie. En Espagne, le Premier ministre avait d’abord accusé les réseaux de trafic d’êtres humains d’être responsables de cette désinformation, car ils avaient un intérêt financier aux tentatives de franchissement de la frontière. Des enquêtes ont révélé comment Meta a tiré profit du trafic de migrants et de publicités frauduleuses ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis. 

Le Tech Transparency Project a montré que Facebook et WhatsApp étaient saturés de fausses informations concernant des changements de politique et de prétendues dispositions spéciales pour les femmes enceintes et les parents voyageant avec des enfants. La rumeur ayant circulé au Maroc en juillet – selon laquelle une décision de justice aurait discrètement ouvert un passage – illustre parfaitement un schéma bien documenté ; c’est une difficulté que la couverture médiatique des événements de Ceuta a largement ignorée. « Les contenus trompeurs n’atteignent pas les migrants par un canal distinct des informations fiables ; ils leur parviennent via les mêmes fils d’actualité, sous la même forme visuelle, et souvent depuis des comptes impossibles à distinguer au premier coup d’œil. Par exemple, aux côtés des comptes éphémères, on trouve des créateurs vénézuéliens et colombiens ayant filmé leur propre traversée du bouchon du Darién (entre la Colombie et le Panama) ; certains ont accumulé des dizaines de millions de vues, leurs vidéos servant de guides pratiques indiquant les lieux d’hébergement, les coûts de transport, les points de traversée des rivières… Qu’importe si plusieurs d’entre eux précisaient explicitement qu’ils cherchaient à dissuader les gens plutôt qu’à les inciter au départ. Il s’agit de la même plateforme et du même format : pour beaucoup, les vidéos des réseaux sociaux sont la seule source d’information sur le voyage disponible dans une langue qu’ils comprennent, à un coût abordable et émanant d’une personne dont la situation ressemble à la leur. » 

… à l’exploitation de la précarité informationnelle 

Les travaux de recherche sur l’utilisation des smartphones par les réfugiés désignent par un terme précis la situation dans laquelle ils évoluent. Des chercheurs tels que Marie Gillespie, Souad Osseiran et Margie Cheesman parlent de « précarité informationnelle » : « un état d’instabilité chronique où les migrants s’appuient sur des réseaux de pairs précisément parce que les canaux officiels sont inaccessibles, non traduits, contradictoires ou ouvertement hostiles, et où ils sont exposés aux rumeurs et à la désinformation pour cette même raison. Cette vulnérabilité informationnelle résulte d’un cadre juridique qui n’apporte pratiquement aucune réponse fiable ou exploitable à la question de savoir qui peut entrer sur le territoire et selon quelles modalités.» Agir dans un contexte de pénurie d’informations reste une forme d’action autonome, mais il convient de veiller à ce que toute critique des campagnes de désinformation ne reproduise pas le vieux réflexe colonial consistant à situer le problème dans la prétendue crédulité des populations, plutôt que dans les systèmes qui, par conception, les maintiennent dans l’ignorance. 

Enfin, soulignent les chercheuses, n’oublions pas que les États sont parmi les acteurs les plus actifs de ce même écosystème informationnel. Leurs messages dissuasifs (voir cette publicité de 30 secondes passée sur les médias sociaux par la secrétaire à la sécurité intérieure américaine Kristi Noem avertissant les migrants de ne pas entrer illégalement sur le territoire américain que la présidente mexicaine a qualifié de propagande discriminatoire) passent par les mêmes canaux que la publicité des passeurs et visent les mêmes publics tout en formulant des promesses contradictoires quant à ce qui se passera à la frontière. Un double son qui finit certainement bien plus par instiller le doute qu’à le résoudre. Les messages des acteurs étatiques n’expliquent pas clairement ce qui attend les personnes qui souhaitent migrer autrement que sous formes de menaces. « Personne – ni à Rabat, ni à Madrid, ni à Washington – n’avait l’obligation de fournir aux gens des informations fiables, actualisées et accessibles ; par conséquent, personne ne l’a fait. »

Hubert Guillaud

PS : Dans une très riche enquête, la Technology Review  revient précisément sur les enjeux posés par Petra Molnar :  « Les États-Unis ont dépensé des milliards pour la surveillance des frontières. Pourquoi ne parviennent-ils pas à intercepter les personnes avant qu’elles ne meurent ? ». Lorsque José Morales Bernal a franchi la frontière pour entrer aux États-Unis le 8 avril 2024 en passant par le désert du sud du Nouveau-Mexique, il se trouvait à portée de trois tours de surveillance construites par Anduril pour le service des douanes et de la protection des frontières américain (CBP, Customs and Border Protection), équipées de caméras et de systèmes d’IA capables de détecter et suivre les individus. Mais ce ne sont pas les employés des douanes qui ont repéré M. Morales Bernal, mais des employés de la décharge locale qui l’ont retrouvé mort, à seulement 110 mètres de la tour de surveillance la plus proche.

Si le CBP affirme que ces dispositifs ont permis de sauver des vies, les décès de migrants dans le désert américain entre le Mexique et les Etats-Unis sont courants. En recoupant les informations sur quelques 4000 morts durant leur traversée collectés par les collectifs No More Deaths et Humane Borders et la base de données de localisation des 600 tours de surveillance identifiés par l’Electronic Frontier Foundation, les journalistes de la Technology Review, James O’Donnell et Eileen Guo, estiment qu’une véritable crise humanitaire se déroule sous l’oeil des caméras du gouvernement. Et ils en ont dressé la carte. Les journalistes ont recensé « 1 050 personnes décédées dans le rayon d’action des tours de surveillance frontalière entre 2015 et le début de l’année 2026. Ces décès ne résultent pas d’une défaillance de quelques tours ou technologies isolées : nous avons constaté des décès à l’intérieur de la portée annoncée de près des deux tiers des tours analysées. Notre analyse topographique – visant à déterminer dans quelle mesure le relief pouvait masquer la vue d’une tour sur un lieu de décès précis ou sur sa zone de surveillance globale – a révélé que certaines tours ne couvrent parfois que 10 % de leur zone de surveillance théorique ; toutefois, nous avons également constaté que la plupart des décès n’ont pas eu lieu dans les angles morts de ces tours. Ces décès ne sont pas la conséquence d’équipements obsolètes ». Pour les journalistes, le tableau d’ensemble révèle des défaillances répétées de l’une des fonctions de sécurité fondamentales de ce « mur virtuel », telle que décrite par le CBP dans ses communiqués : identifier et localiser efficacement les migrants entrant illégalement aux États-Unis. 

En réponse à ces accusations, Anduril a précisé qu’un incident survenant à proximité d’une de ses tours ne signifie pas nécessairement que la tour a manqué une détection, renvoyant le problème aux agents chargés de la surveillance de la CBP.  « La question cruciale, lors de tout décès survenant près du « mur virtuel », est de savoir si les autorités savaient qu’une personne se trouvait là sans parvenir à l’atteindre, ou si elles ignoraient totalement qu’une traversée était en cours. Dans les deux cas, il s’agit d’une défaillance du système. » L’enquête des journalistes souligne que les deux types de défaillances se produisent : la technologie échoue à détecter les intrusions, et les agents échouent à intervenir. 

Ces deux phénomènes illustrent les limites d’une approche consistant à miser uniquement sur la technologie pour résoudre un problème complexe. Ces conclusions mettent en lumière des problèmes inédits concernant le mur virtuel, alors même que celui-ci continue de bénéficier d’un large soutien politique et d’une augmentation des dépenses fédérales (le CBP a construit 803 tours à ce jour pour un coût de 6,2 milliards de dollars et prévoit d’en installer 1 497 autres d’ici 2034). Mais leur efficacité reste bien peu évaluée. Pour nombre de responsables politiques, les décès à proximité du mur virtuel seraient rares voire inexistants, alors que l’enquête montre que ce n’est pas le cas. Et le CBP ne mène pas d’enquête pour savoir dans ces cas si la personne avait été détectée ni pour comprendre la non intervention des agents. 

L’enquête de la Technology Review retrace l’histoire du mur virtuel pour surveiller la frontière mexicaine. L’histoire souligne que son développement tient surtout d’une volonté politique et d’une inflation de marchés publics, alors que la réalité, elle, est défaillante. Entre les caméras qui ne marchent pas et les agents qui ne veulent pas passer leur temps à regarder les images, la réalité de l’efficacité de la vidéosurveillance est toujours mise en défaut. Le CBP n’a pourtant cessé de justifier le déploiement de caméras pour assurer la sécurité des migrants, quand la réalité était plutôt leur défaillance (en 2024, des membres de la commission de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants ont indiqué que plus de 66 % des tours de première génération de la Border Patrol étaient hors service). 

Les tours de seconde génération ont intégré des radars pour mieux détecter les déplacements, via l’entreprise de défense israélienne Elbit, dont les systèmes de tours surveillent déjà les frontières d’Israël.  Mais là encore, cela n’a pas empêché des décès dans le champ de surveillance des tours. Enfin, si les radars étaient plus performants, la détection de mouvement générait à nouveau d’innombrables faux positifs, notamment causés par le bétail et les animaux en mouvement.

C’est Anduril qui a été retenu pour bâtir la troisième génération de tours. L’entreprise a surtout produit des algorithmes et des systèmes d’IA pour classer les éléments détectés par les radars et caméras. « Anduril a vanté la capacité de sa technologie à réduire les faux positifs, comme les cas où la faune sauvage est confondue avec des êtres humains. En revanche, l’entreprise a peu communiqué sur les faux négatifs : ces personnes que les systèmes ne parviennent pas à détecter », qui restent visiblement nombreux. Certains observateurs estiment que les tours d’Anduril auraient un taux d’erreur de 10 à 15%. Par exemple, une simple bâche recouvrant un canot pneumatique traversant le Rio Grande ou des couvertures recouvrant des marcheurs, pouvaient suffire pour que les tours détectent le mouvement sans identifier l’objet, ce qui ne déclenchait pas d’alerte. 

Le problème enfin, c’est que les données utilisées par la CBP ne sont pas accessibles pour contester ses actions et ses inactions. Pour les agents, l’efficacité des tours d’Anduril se heurte au problème récurrent du manque d’effectifs pour assurer la surveillance. Pour les journalistes cependant, « toute tentative de comprendre les dysfonctionnements est entravée par une réticence institutionnelle à mesurer le problème », concluent-ils. Seule la police des frontières peut réaliser un audit complet de ce mur virtuel, alors qu’elle en est le principal commanditaire et bénéficiaire. 

Quant à savoir si les tours dissuadent les passages, difficile à dire. Leur déploiement entraîne une baisse du nombre d’interpellations à proximité. Mais les recherches menées par le géographe Geoff Boyce montrent que leur présence incite les migrants à « emprunter des terrains plus difficiles d’accès, hors de vue », et donc possiblement plus dangereux. L’absence d’étude sur leur efficacité n’empêche pas nombre d’acteurs d’être convaincus de la nécessité de leur déploiement. Le produit phare d’Anduril semble surtout promettre à tous de déployer des solutions sans avoir à se poser de questions.

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Sortir des nécrotechniques des frontières

L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Politics of Migration Control (Springer, 2026, non traduit, mais disponible en libre accès). 

Pour elle, explique-t-elle dans une tribune pour Tech Policy Press, nous avons besoin d’un langage précis pour rendre visible les infrastructures numériques qui décident qui vit et qui meurt. Elle parle de nécrotechniques, de techniques pour produire de la mort. « La nécrotechnique des frontières désigne l’ensemble des systèmes automatisés, des bases de données et des architectures de surveillance par lesquels les États et les entreprises décident quelles vies sont rendues passibles de mort, d’expulsion ou de surveillance indéfinie, à la frontière et au-delà ». Les débats sur les politiques technologiques de surveillance et de contrôle des frontières n’abordent jamais la réalité des décès causés par ces systèmes. L’importation croissante de technologies frontalières rend les décisions politiques neutres et les réduit à une simple question de technologie ou de calcul, exonérant et diluant de toute responsabilité les États et les acteurs privés qui leur fournissent les technologies. Or, rappelle-t-elle, les décès engendrés par ces systèmes ne sont ni des dysfonctionnements ni des effets secondaires, mais bien « le fonctionnement normal du système ». 

« Le contrôle moderne des migrations découle directement de la gouvernance coloniale, de l’enregistrement biométrique des populations colonisées à la surveillance des communautés jugées suspectes et à la restriction collective de leurs déplacements. Les frontières contemporaines fonctionnent comme des mécanismes de réinscription et de préservation de la hiérarchie raciale mondiale, restreignant systématiquement la mobilité des personnes racialisées comme Africaines, Arabes, Musulmanes ou non occidentales, tandis que la circulation dans l’autre sens reste largement fluide.» 

« Les technologies numériques de contrôle des frontières contribuent à cette continuité en étendant la portée des opérations et en donnant une apparence d’objectivité à des processus décisionnels complexes qui soustraient les décisions racistes de tout examen critique. Des outils d’évaluation des risques classent les personnes en déplacement selon le danger perçu, les infrastructures biométriques catégorisent les individus comme suspects permanents, et l’analyse prédictive évalue les personnes non pas pour leurs actes passés, mais pour leurs actes potentiels. Ces technologies produisent une forme de punition sans crime, continue et préventive. Les technologies numériques confèrent également un vernis d’objectivité scientifique à des processus décisionnels opaques et complexes, transformant les choix politiques concernant les personnes en déplacement en décisions techniques, obscurcissant davantage les responsabilités. Ce que font les frontières numériques modernes n’est pas une nouvelle forme de racisme, mais plutôt une réinscription de l’ancien ordre racial, normalisé et plus difficile à contester. La logique raciale au cœur des frontières modernes n’est pas un simple effet secondaire malheureux, mais bien le principe organisateur fondamental de la frontière numérique elle-même.» 

A la suite de Frantz Fanon et d’Achille Mbembe qui ont conceptualisé la nécropolitique, comme un pouvoir souverain d’exposer certains à la mort ou de les reléguer à des mondes de mort, la « nécrotechnique frontalière », souligne, à la suite des travaux de la professeure de droit E. Tendayi Achiume, de la sociologue Simone Browne (auteure de Dark Matters, Duke university press, 2015) et Ruha Benjamin (auteure de Race After Technology, Polity, 2019, voire notre compte-rendu de lecture), que la hiérarchie raciale s’inscrit dans le droit, la surveillance et la technologie. « Alors que la violence souveraine exigeait autrefois une décision visible, la nécrotechnique frontalière dissémine désormais cette décision à travers des bases de données signalant les corps « à risque », des capteurs redirigeant les parcours vers des terrains hostiles et des plateformes administratives banalisant la détention des migrants et la rendant indéfinie. Dans ces environnements, l’exposition au danger devient structurelle, cumulative et diffuse – répartie entre de multiples acteurs, interfaces et choix de conception -, si bien que la violence se fragmente et se détache de tout acte ou décision unique, ce qui la rend plus difficile à contester. » 

Pourtant, cette violence est bien réelle. Des chercheurs – notamment les géographes Samuel Chambers et Geoffrey Boyce – ont depuis longtemps documenté la forte hausse du nombre de décès dans le désert de l’Arizona suite à l’installation de tours de surveillance « intelligentes », les traversées s’étant déplacées vers des zones toujours plus isolées et mortelles. Ce même « effet d’entonnoir » s’observe en mer Égée comme au Sahara. Plus récemment, fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont contourné à la nage les brise-lames de Ceuta (Espagne) – l’une des frontières les plus surveillées et fortifiées au monde ; plus d’une centaines d’entre elles ont péri dans des eaux pourtant scrutées par des caméras, des patrouilleurs et des capteurs. En quelques jours, vingt-deux États membres de l’UE ont réagi non pas en s’interrogeant sur les causes de ces décès aux frontières « intelligentes », mais en appelant au renforcement des frontières extérieures – ce qui, concrètement, revient à continuer le développement des infrastructures responsables de ces morts. 

Rob Nixon, dans son livre Slow Violence (Harvard university press, 2013), qualifie ce phénomène de « violence lente » : un préjudice progressif, qui s’inscrit dans la durée et ne saurait être attribué à un événement unique ; c’est précisément ce qui lui permet d’échapper à la mise en cause de responsabilité qu’un acte de violence ponctuel aurait inévitablement provoquée. Aucun responsable pris isolément ne tue qui que ce soit, et le système lui-même semble venir édulcorer la violence à l’œuvre.

Des technologies exclues de la régulation… et donc de toutes réformes

Le problème, estime Molnar, c’est qu’il semble impossible de réformer le déploiement de ces outils. L’IA Act de l’Union européenne – « la tentative la plus complète à ce jour de réguler ces technologies » – classe sur le papier les systèmes de contrôle aux frontières comme étant « à haut risque »… tout en excluant du champ de la loi les applications liées au maintien de l’ordre, à la sécurité nationale et au contrôle migratoire (domaines où les enjeux sont pourtant les plus critiques). « Cette exclusion se dédouane de ses impacts en confiant la supervision de leurs effets à des mécanismes d’auto-évaluation et de conformité interne, sans offrir de perspectives réelles de recours effectif ». Ces exceptions sont le fruit de compromis politiques : comme l’ont souligné des coalitions de la société civile telles que Protect Not Surveil. Pour Molnar, la manière dont le règlement européen sur l’IA traite la question migratoire reflète une trajectoire européenne plus large, s’éloignant de la protection des droits des personnes en mobilité pour privilégier la délocalisation des contrôles, les expulsions et l’enfermement. « Les préjudices structurels – qu’il s’agisse de personnes refoulées sans explication ou de demandeurs d’asile mal classés par des scores de risque opaques – sont ainsi requalifiés en simples défis de mise en œuvre appelant une réglementation plus robuste, tandis que les systèmes frontaliers eux-mêmes ne sont jamais remis en question. »

Pourtant, la nécrotechnique frontalière ne distribue pas la mort au hasard. « Au nom de la préservation des régimes d’apartheid, de la suprématie blanche et de l’extractivisme néocolonial occidental, le projet global de gestion moderne des frontières perpétue une répartition raciale de la richesse et de la mobilité, héritée de siècles d’impérialisme et de colonialisme – façonnée par l’extraction, l’esclavage et le tracé de ces mêmes frontières dont la traversée coûte aujourd’hui la vie à tant de personnes.»

Tendayi Achiume figure parmi les universitaires ayant avancé l’idée que le projet colonial n’a jamais vraiment pris fin, mais a simplement changé de forme. Pour elle, d’ailleurs, les migrations actuelles sont la conséquence de l’histoire coloniale et devraient être abordées comme une prolongation effective de la décolonisation, et considérer ces personnes comme des acteurs politiques exerçant leurs droits de décolonisation. « Le monde occidental demeure lié à des structures de commerce, d’extraction de ressources et d’intervention militaires qui sont autant de moyens par lesquels les États riches continuent de tirer profit des sociétés qu’ils ont autrefois officiellement dominées et d’exercer un pouvoir sur elles ». Les populations des pays anciennement colonisés ne sont pas des étrangères cherchant à intégrer des communautés politiques qui leur seraient étrangères, mais tentent, par leur migration, de reprendre du pouvoir sur un système international bâti sur leur dépossession. « À ce titre, leur migration constitue une affirmation de l’appartenance politique créée – mais jamais honorée – par l’empire ; elles revendiquent une part de la richesse et de la sécurité accumulées grâce à la subordination de leurs propres sociétés ».

La perspective réparatrice peut aller encore plus loin, rappelle Molnar. « Les pays du Nord global, qui se sont industrialisés grâce à l’extraction coloniale, sont les mêmes dont les émissions rendent aujourd’hui des régions entières du Sud global inhabitables, déplaçant ainsi les populations les moins responsables de la crise ; ce sont aussi ceux qui exportent des armes et financent les conflits poussant les gens à l’exil. Le déplacement de populations n’est pas un malheur survenant ailleurs et s’échouant par hasard à Ceuta. Il est orchestré par ces mêmes États qui, ensuite, déploient des drones et des algorithmes d’évaluation des risques contre les personnes déplacées. Or, envisager la migration sous l’angle de la réparation permet de ne plus percevoir la liberté de circulation comme un acte de charité, ni l’admission sur un territoire comme un geste de bienveillance ou de générosité. Le déplacement humain depuis les pays de la « majorité mondiale » devient alors le remboursement partiel d’une dette séculaire, une forme de réparation bien moins coûteuse pour les États d’accueil qu’un règlement formel des comptes liés à l’héritage colonial.»

« Les nécrotechnologies frontalières apparaissent clairement comme le bras armé d’un système de contrôle des frontières qui refuse de reconnaître la dette bien réelle contractée envers la majorité mondiale au fil des siècles de colonialisme et d’impérialisme. »

Molnar esquisse d’autres voies possibles pour bousculer les politiques publiques répressives envers les migrations, comme de mettre fin aux protections du secret des affaires qui permettent aux fournisseurs privés de dissimuler les taux d’erreur aux personnes qui en subissent les conséquences, exiger la transparence des marchés publics pour le complexe militaro-industriel frontalier – où des entreprises comme Elbit Systems commercialisent des technologies éprouvées au combat en Palestine pour les déployer en Arizona (comme l’avait montré le journaliste Antony Loewenstein dans son livre, The Palestine Laboratory, Penguin, 2024) – et s’engager à instaurer un moratoire sur les technologies frontalières contraires aux principes établis en matière de droits humains. Toutefois, constate l’avocate, « toute approche réformiste est vouée à l’échec si l’on ne s’attaque pas aux logiques fondamentales qui sous-tendent nos systèmes frontaliers ». En attendant, enquêter sur les nécrotechniques frontalières reste le seul moyen pour « rassembler des préjudices délibérément disséminés entre bases de données, capteurs et contrats pour en faire une structure de responsabilité unique et lisible ; c’est affirmer que les morts solitaires ne sont pas des accidents géographiques, mais bien les conséquences directes d’une conception délibérée ».

Nécrotechnologies de désinformation : de la manipulation et de l’ingérence étrangère… 

Dans un autre article pour Tech Policy Press, Petra Molnar (accompagnée de Liz Carolan de Digital Action) revient sur la crise de Ceuta de cet été, et notamment sur la désinformation qui a alimenté l’exode mortel des dizaines de milliers de Marocains vers l’enceinte espagnole. Suite à une enquête, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a accusé les réseaux de désinformation russes et israéliens qu’il a décrit comme un réseau international d’extrême droite qui « instrumentalise systématiquement les migrations pour attaquer l’Espagne et l’Europe ». M. Sánchez a affirmé que les deux gouvernements s’étaient emparés de cette affaire en raison des positions de Madrid sur les guerres en Ukraine et à Gaza, et que les enquêteurs n’avaient jusqu’à présent trouvé aucune preuve d’implication de l’État marocain. Si Israël et la Russie ont démenti, cette campagne de désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux qui promettait un assouplissement des règles d’accueil dans l’enceinte de Ceuta, présente des similitudes frappantes avec les contenus ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis, estime Petra Molnar. « Dans les deux cas, le succès de ces campagnes de désinformation ne tient pas tant  à la crédulité des personnes qui y ont été soumises, qu’au manque de clarté, à la variabilité et à la mauvaise communication des règles de passage de frontière ». 

« Le média espagnol El Español a découvert des dizaines de faux profils sur TikTok et Instagram, se faisant passer pour de jeunes créateurs de contenu marocains ayant effectué le voyage et célébrant leur liberté retrouvée à Ceuta. Les vidéos, conçues comme du contenu d’influenceurs, contenaient souvent des conseils pratiques pour la traversée, allant de l’équipement nécessaire aux conseils pour les enfants et les personnes ne sachant pas nager. Si de nombreux comptes ont été fermés, ils ont ensuite réapparu sous de nouveaux pseudonymes. Selon un reportage de Reuters, des jeunes venus de tout le Maroc ont voyagé suite à des rumeurs et des récits circulant en ligne. C’est le cas de Dounia Kherradi, serveuse vivant à neuf heures et demie de route de Ceuta, et d’Ayoub El Abyad, 16 ans, qui a expliqué aux journalistes avoir décidé avec son cousin de faire douze heures de route jusqu’au point de passage après avoir vu des vidéos sur Instagram. La réalité était bien différente des images optimistes véhiculées par les Réels. Ceux qui avaient franchi la frontière ont raconté aux journalistes de DW News avoir dû croiser des cadavres lors de la périlleuse traversée à la nage jusqu’à Ceuta, avoir été confrontés à la violence à leur arrivée et s’être vu refuser de la nourriture dans les magasins. Ils ont ensuite compris qu’il leur était impossible de poursuivre leur route vers l’Europe et que les rumeurs étaient infondées. » 

Les techniques de désinformation utilisées à Ceuta ne sont pas nouvelles, et les vidéos partagées montrent des similitudes frappantes dans la manière dont les migrants tentent de rejoindre les États-Unis. En mars de l’année dernière, l’Associated Press a analysé des centaines de vidéos TikTok publiées par des réseaux mexicains de facilitation de l’immigration et y a retrouvé des thèmes similaires à ceux documentés par El Español du côté marocain du détroit : des musiques entraînantes, des légendes truffées d’émojis, des buggies fonçant vers le mur frontalier, des jet-skis, des hélicoptères et des tunnels proposés comme options haut de gamme, des passeurs ouvrant des cactus pour que leurs clients puissent boire, un champ de laitues avec la légende « Les champs américains sont prêts (à vous accueillir) ! », et, pour finir, le témoignage de clients des passeurs satisfaits. À Ceuta comme partout en Amérique, ces vidéos et images servent de publicité, présentant le passage de la frontière comme un simple problème logistique gérable et géré par les passeurs. La dimension commerciale de ce contenu est désormais bien établie. En Espagne, le Premier ministre avait d’abord accusé les réseaux de trafic d’êtres humains d’être responsables de cette désinformation, car ils avaient un intérêt financier aux tentatives de franchissement de la frontière. Des enquêtes ont révélé comment Meta a tiré profit du trafic de migrants et de publicités frauduleuses ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis. 

Le Tech Transparency Project a montré que Facebook et WhatsApp étaient saturés de fausses informations concernant des changements de politique et de prétendues dispositions spéciales pour les femmes enceintes et les parents voyageant avec des enfants. La rumeur ayant circulé au Maroc en juillet – selon laquelle une décision de justice aurait discrètement ouvert un passage – illustre parfaitement un schéma bien documenté ; c’est une difficulté que la couverture médiatique des événements de Ceuta a largement ignorée. « Les contenus trompeurs n’atteignent pas les migrants par un canal distinct des informations fiables ; ils leur parviennent via les mêmes fils d’actualité, sous la même forme visuelle, et souvent depuis des comptes impossibles à distinguer au premier coup d’œil. Par exemple, aux côtés des comptes éphémères, on trouve des créateurs vénézuéliens et colombiens ayant filmé leur propre traversée du bouchon du Darién (entre la Colombie et le Panama) ; certains ont accumulé des dizaines de millions de vues, leurs vidéos servant de guides pratiques indiquant les lieux d’hébergement, les coûts de transport, les points de traversée des rivières… Qu’importe si plusieurs d’entre eux précisaient explicitement qu’ils cherchaient à dissuader les gens plutôt qu’à les inciter au départ. Il s’agit de la même plateforme et du même format : pour beaucoup, les vidéos des réseaux sociaux sont la seule source d’information sur le voyage disponible dans une langue qu’ils comprennent, à un coût abordable et émanant d’une personne dont la situation ressemble à la leur. » 

… à l’exploitation de la précarité informationnelle 

Les travaux de recherche sur l’utilisation des smartphones par les réfugiés désignent par un terme précis la situation dans laquelle ils évoluent. Des chercheurs tels que Marie Gillespie, Souad Osseiran et Margie Cheesman parlent de « précarité informationnelle » : « un état d’instabilité chronique où les migrants s’appuient sur des réseaux de pairs précisément parce que les canaux officiels sont inaccessibles, non traduits, contradictoires ou ouvertement hostiles, et où ils sont exposés aux rumeurs et à la désinformation pour cette même raison. Cette vulnérabilité informationnelle résulte d’un cadre juridique qui n’apporte pratiquement aucune réponse fiable ou exploitable à la question de savoir qui peut entrer sur le territoire et selon quelles modalités.» Agir dans un contexte de pénurie d’informations reste une forme d’action autonome, mais il convient de veiller à ce que toute critique des campagnes de désinformation ne reproduise pas le vieux réflexe colonial consistant à situer le problème dans la prétendue crédulité des populations, plutôt que dans les systèmes qui, par conception, les maintiennent dans l’ignorance. 

Enfin, soulignent les chercheuses, n’oublions pas que les États sont parmi les acteurs les plus actifs de ce même écosystème informationnel. Leurs messages dissuasifs (voir cette publicité de 30 secondes passée sur les médias sociaux par la secrétaire à la sécurité intérieure américaine Kristi Noem avertissant les migrants de ne pas entrer illégalement sur le territoire américain que la présidente mexicaine a qualifié de propagande discriminatoire) passent par les mêmes canaux que la publicité des passeurs et visent les mêmes publics tout en formulant des promesses contradictoires quant à ce qui se passera à la frontière. Un double son qui finit certainement bien plus par instiller le doute qu’à le résoudre. Les messages des acteurs étatiques n’expliquent pas clairement ce qui attend les personnes qui souhaitent migrer autrement que sous formes de menaces. « Personne – ni à Rabat, ni à Madrid, ni à Washington – n’avait l’obligation de fournir aux gens des informations fiables, actualisées et accessibles ; par conséquent, personne ne l’a fait. »

Hubert Guillaud

PS : Dans une très riche enquête, la Technology Review  revient précisément sur les enjeux posés par Petra Molnar :  « Les États-Unis ont dépensé des milliards pour la surveillance des frontières. Pourquoi ne parviennent-ils pas à intercepter les personnes avant qu’elles ne meurent ? ». Lorsque José Morales Bernal a franchi la frontière pour entrer aux États-Unis le 8 avril 2024 en passant par le désert du sud du Nouveau-Mexique, il se trouvait à portée de trois tours de surveillance construites par Anduril pour le service des douanes et de la protection des frontières américain (CBP, Customs and Border Protection), équipées de caméras et de systèmes d’IA capables de détecter et suivre les individus. Mais ce ne sont pas les employés des douanes qui ont repéré M. Morales Bernal, mais des employés de la décharge locale qui l’ont retrouvé mort, à seulement 110 mètres de la tour de surveillance la plus proche.

Si le CBP affirme que ces dispositifs ont permis de sauver des vies, les décès de migrants dans le désert américain entre le Mexique et les Etats-Unis sont courants. En recoupant les informations sur quelques 4000 morts durant leur traversée collectés par les collectifs No More Deaths et Humane Borders et la base de données de localisation des 600 tours de surveillance identifiés par l’Electronic Frontier Foundation, les journalistes de la Technology Review, James O’Donnell et Eileen Guo, estiment qu’une véritable crise humanitaire se déroule sous l’oeil des caméras du gouvernement. Et ils en ont dressé la carte. Les journalistes ont recensé « 1 050 personnes décédées dans le rayon d’action des tours de surveillance frontalière entre 2015 et le début de l’année 2026. Ces décès ne résultent pas d’une défaillance de quelques tours ou technologies isolées : nous avons constaté des décès à l’intérieur de la portée annoncée de près des deux tiers des tours analysées. Notre analyse topographique – visant à déterminer dans quelle mesure le relief pouvait masquer la vue d’une tour sur un lieu de décès précis ou sur sa zone de surveillance globale – a révélé que certaines tours ne couvrent parfois que 10 % de leur zone de surveillance théorique ; toutefois, nous avons également constaté que la plupart des décès n’ont pas eu lieu dans les angles morts de ces tours. Ces décès ne sont pas la conséquence d’équipements obsolètes ». Pour les journalistes, le tableau d’ensemble révèle des défaillances répétées de l’une des fonctions de sécurité fondamentales de ce « mur virtuel », telle que décrite par le CBP dans ses communiqués : identifier et localiser efficacement les migrants entrant illégalement aux États-Unis. 

En réponse à ces accusations, Anduril a précisé qu’un incident survenant à proximité d’une de ses tours ne signifie pas nécessairement que la tour a manqué une détection, renvoyant le problème aux agents chargés de la surveillance de la CBP.  « La question cruciale, lors de tout décès survenant près du « mur virtuel », est de savoir si les autorités savaient qu’une personne se trouvait là sans parvenir à l’atteindre, ou si elles ignoraient totalement qu’une traversée était en cours. Dans les deux cas, il s’agit d’une défaillance du système. » L’enquête des journalistes souligne que les deux types de défaillances se produisent : la technologie échoue à détecter les intrusions, et les agents échouent à intervenir. 

Ces deux phénomènes illustrent les limites d’une approche consistant à miser uniquement sur la technologie pour résoudre un problème complexe. Ces conclusions mettent en lumière des problèmes inédits concernant le mur virtuel, alors même que celui-ci continue de bénéficier d’un large soutien politique et d’une augmentation des dépenses fédérales (le CBP a construit 803 tours à ce jour pour un coût de 6,2 milliards de dollars et prévoit d’en installer 1 497 autres d’ici 2034). Mais leur efficacité reste bien peu évaluée. Pour nombre de responsables politiques, les décès à proximité du mur virtuel seraient rares voire inexistants, alors que l’enquête montre que ce n’est pas le cas. Et le CBP ne mène pas d’enquête pour savoir dans ces cas si la personne avait été détectée ni pour comprendre la non intervention des agents. 

L’enquête de la Technology Review retrace l’histoire du mur virtuel pour surveiller la frontière mexicaine. L’histoire souligne que son développement tient surtout d’une volonté politique et d’une inflation de marchés publics, alors que la réalité, elle, est défaillante. Entre les caméras qui ne marchent pas et les agents qui ne veulent pas passer leur temps à regarder les images, la réalité de l’efficacité de la vidéosurveillance est toujours mise en défaut. Le CBP n’a pourtant cessé de justifier le déploiement de caméras pour assurer la sécurité des migrants, quand la réalité était plutôt leur défaillance (en 2024, des membres de la commission de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants ont indiqué que plus de 66 % des tours de première génération de la Border Patrol étaient hors service). 

Les tours de seconde génération ont intégré des radars pour mieux détecter les déplacements, via l’entreprise de défense israélienne Elbit, dont les systèmes de tours surveillent déjà les frontières d’Israël.  Mais là encore, cela n’a pas empêché des décès dans le champ de surveillance des tours. Enfin, si les radars étaient plus performants, la détection de mouvement générait à nouveau d’innombrables faux positifs, notamment causés par le bétail et les animaux en mouvement.

C’est Anduril qui a été retenu pour bâtir la troisième génération de tours. L’entreprise a surtout produit des algorithmes et des systèmes d’IA pour classer les éléments détectés par les radars et caméras. « Anduril a vanté la capacité de sa technologie à réduire les faux positifs, comme les cas où la faune sauvage est confondue avec des êtres humains. En revanche, l’entreprise a peu communiqué sur les faux négatifs : ces personnes que les systèmes ne parviennent pas à détecter », qui restent visiblement nombreux. Certains observateurs estiment que les tours d’Anduril auraient un taux d’erreur de 10 à 15%. Par exemple, une simple bâche recouvrant un canot pneumatique traversant le Rio Grande ou des couvertures recouvrant des marcheurs, pouvaient suffire pour que les tours détectent le mouvement sans identifier l’objet, ce qui ne déclenchait pas d’alerte. 

Le problème enfin, c’est que les données utilisées par la CBP ne sont pas accessibles pour contester ses actions et ses inactions. Pour les agents, l’efficacité des tours d’Anduril se heurte au problème récurrent du manque d’effectifs pour assurer la surveillance. Pour les journalistes cependant, « toute tentative de comprendre les dysfonctionnements est entravée par une réticence institutionnelle à mesurer le problème », concluent-ils. Seule la police des frontières peut réaliser un audit complet de ce mur virtuel, alors qu’elle en est le principal commanditaire et bénéficiaire. 

Quant à savoir si les tours dissuadent les passages, difficile à dire. Leur déploiement entraîne une baisse du nombre d’interpellations à proximité. Mais les recherches menées par le géographe Geoff Boyce montrent que leur présence incite les migrants à « emprunter des terrains plus difficiles d’accès, hors de vue », et donc possiblement plus dangereux. L’absence d’étude sur leur efficacité n’empêche pas nombre d’acteurs d’être convaincus de la nécessité de leur déploiement. Le produit phare d’Anduril semble surtout promettre à tous de déployer des solutions sans avoir à se poser de questions.

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Musique : le piège du droit d’auteur génératif

Pour le magazine canadien Maisonneuve, le journaliste Michael Rancic, qui fait partie de la coopérative de journalistes musicaux New Feeling, se désole de l’omniprésence de la musique générative partout. Mais si les plateformes de streaming sont déjà envahies des morceaux produits notamment via les outils proposés par Suno et Udio, les acteurs majeurs de la musique (stations de radio, organismes de réglementation et maison de disques), eux, tergiversent, hésitant entre intégrer ou au contraire à contrer la musique générative. 

En octobre 2025, la Socan (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) a annoncé avoir harmonisé sa position sur la génération de musique avec son homologue américain, l’Ascap (la société américaine des compositeurs, auteurs et éditeurs). 

Désormais, « les auteurs-compositeurs peuvent enregistrer des chansons partiellement générées par l’IA pour percevoir des redevances ». Pour Rancic, c’est là un tournant : les œuvres créées avec l’aide de l’IA générative peuvent être intégrées aux systèmes existants de propriété et de rémunération. L’annonce précise soigneusement que, pour être éligible aux redevances, une chanson doit toujours comporter des « éléments de création humaine ». Cependant, elle légitime simultanément une technologie que beaucoup perçoivent comme une menace pour le savoir-faire musical humain.

Or, rappelle Rancic, Suno a reconnu avoir entraîné son modèle depuis toute la musique enregistrée disponible. L’entreprise n’avait aucune autorisation pour ce faire et n’a offert aux artistes aucun moyen de retirer leurs œuvres, qu’elles soient protégées ou non par le droit d’auteur. Des plateformes comme Suno absorbent ainsi des décennies de travail humain et produisent des imitations convaincantes en quelques secondes. Entraînée sur des milliers d’œuvres protégées par le droit d’auteur, la production est alors considérée comme une « nouvelle » chanson. Durant leurs premières années d’activité, Suno et Udio ont également mis en place des cadres propriétaires autour de ces nouvelles chansons : celles-ci peuvent être immédiatement acquises par quiconque saisit l’instruction de génération. Ce contournement des droits d’auteur a, à juste titre, suscité l’inquiétude des artistes.

Premièrement, il a permis aux entreprises d’IA de tirer profit d’œuvres pour lesquelles elles n’avaient pas nécessairement acquis de licence. Deuxièmement, il permet aux utilisateurs de générer des quantités massives de musique sans rémunérer les artistes – un système qui pourrait entraîner la perte de revenus pour de nombreux musiciens. Une lettre ouverte de 2024, signée par des artistes tels que Billie Eilish, Chappell Roan et Arkells, qualifiait l’entraînement d’IA sur de la musique sans compensation d’« atteinte à la créativité humaine ».

Ces tensions ne sont pas propres à la musique. Les artistes visuels ont exprimé des préoccupations quasi identiques concernant les générateurs d’images entraînés sur leurs œuvres, tandis que les cinéastes et les acteurs ont commencé à se confronter aux outils d’IA capables de reproduire des voix, des textes et même des images.

En annonçant les nouvelles lignes directrices sur les redevances, la Socan a décrit l’IA comme un outil précieux largement adopté par les musiciens. Dans le même temps, la déclaration critique le fonctionnement actuel de cet outil censément utile : « l’utilisation par les entreprises de technologies d’IA de modèles basés sur des œuvres musicales protégées par le droit d’auteur, sans autorisation, compensation ni mention des créateurs, ne relève pas de l’usage loyal, mais du vol ». La Socan a réitéré ce point de vue lors d’une récente campagne publique, appelant le gouvernement fédéral à « dire non à l’entraînement de l’IA sur de la musique sans licence ». Mais si la Socan le croit vraiment, pourquoi autoriser la perception de redevances sur des œuvres produites à l’aide de telles plateformes ?

Les lignes directrices de la Socan concernant l’enregistrement de l’IA font la distinction entre les « productions générées par l’IA », qui ne sont pas admissibles à l’enregistrement, et les « œuvres assistées par l’IA ». Or, les déclarants n’ont pas à divulguer l’utilisation de l’IA dans leurs œuvres assistées par l’IA, ce qui signifie que la Socan fait preuve d’une grande confiance, explique Michael Rancic. Déterminer si une chanson a été partiellement ou entièrement créée avec l’IA semble reposer sur une simple intuition. Seule compte une directive vague selon laquelle « la créativité de l’auteur humain doit être centrale ». Il serait envisageable de déposer une chanson avec des voix humaines sur une musique instrumentale générée par IA – entraînée sur les meilleurs rythmes jamais créés – et de satisfaire ainsi aux exigences minimales fixées. Si certains défenseurs font la distinction entre la musique utilisant simplement des composants d’IA et celle entièrement produite par IA, cette frontière est de plus en plus difficile à maintenir. En pratique, les deux reposent souvent sur les mêmes infrastructures d’entraînement et l’extraction de données à partir d’enregistrements humains, ce qui rend la distinction moins pertinente qu’il n’y paraît et pourrait même contribuer à redorer l’image de la génération par IA.

Bien que toutes les plateformes de musique générée par IA ne soient pas entraînées sur de la musique sans licence, la nouvelle réglementation n’identifie aucun mécanisme permettant de distinguer la musique générée par IA utilisant ou non des chansons sans licence, et crée un précédent en faveur de l’adoption de cette technologie. Parallèlement, la déclaration souligne l’importance de soutenir les artistes et de favoriser la créativité. « L’avenir de la musique peut intégrer l’IA tout en restant profondément humain », affirme Jennifer Brown, PDG de la Socan. Ce cadre confère de fait la propriété intellectuelle aux utilisateurs d’IA générative et fragilise les structures de propriété antérieures, censées protéger les artistes. Il révèle une asymétrie dans le traitement de la paternité, du travail et des risques au sein de l’industrie musicale. « Les associations musicales s’empressent d’adopter les nouvelles technologies et plateformes, tout en les critiquant, reflétant une tendance générale du secteur à privilégier les plateformes au détriment des artistes ».

Alors que des organismes comme la Socan acceptent la musique générée par l’IA, les acteurs gouvernementaux et industriels élaborent leurs propres approches. Le gouvernement fédéral canadien consulte actuellement les intervenants du secteur, notamment la Socan, sur l’interaction entre l’IA générative et le droit d’auteur. Ces consultations, menées auprès du Groupe de travail sur la stratégie en matière d’IA du gouvernement et du Comité permanent du patrimoine canadien, visent à éclairer l’élaboration de la stratégie canadienne en matière d’IA pour les années à venir. Malgré la croissance rapide de l’IA générative, le Canada ne dispose actuellement d’aucune loi spécifiquement conçue pour traiter de ses implications en matière de droit d’auteur et de droits des créateurs. Toutes les questions relatives au droit d’auteur relèvent de la Loi sur le droit d’auteur. Actuellement, la Loi sur le droit d’auteur limite l’« utilisation équitable » à des fins spécifiques comme la recherche, la critique, l’éducation ou la parodie. Autrement dit, il est légal d’utiliser des œuvres protégées par le droit d’auteur sans autorisation à ces fins et dans certains contextes. Ces fins n’incluent pas explicitement les entreprises d’IA qui entraînent leurs modèles sur de la musique sans autorisation. « Dans ce contexte, la décision de la Socan d’intégrer la musique générée par l’IA à son système de redevances, avant même que le Canada n’ait établi si cette technologie est conforme à la loi sur le droit d’auteur, revient à mettre la charrue avant les bœufs ».

Il est paradoxal de voir les organisations de l’industrie s’empresser de créer des voies d’accès pour l’IA, explique Michael Rancic. « Prenons l’exemple des plateformes musicales. Lorsque de nouvelles technologies ont bouleversé les normes créatives par le passé, l’industrie n’a pas hésité à intervenir pour protéger les titulaires de droits et sanctionner ceux qui opéraient en dehors du cadre établi. Le sampling (ou échantillonnage), par exemple, a suscité des décennies de litiges, d’accords de licence stricts et une dynamique inéquitable où la charge du risque juridique lié à l’autorisation des échantillons incombait à celui qui les utilisait. Dans les années 1980 et 1990, les différends canadiens liés au sampling ont été largement influencés par les grandes maisons de disques et les titulaires de droits américains. John Oswald, pionnier de l’approche de collage musical par échantillonnage baptisée « plunderphonics », a ressenti le poids et l’influence de la Canadian Recording Industry Association (CRIA, aujourd’hui Music Canada). L’œuvre d’Oswald transformait des tubes classés en tête des palmarès en mosaïques sonores abstraites, métamorphosant le familier en quelque chose d’étrange et d’insolite – une prouesse alliant virtuosité technique et créativité. La CRIA a agi pour le compte des majors américaines en adressant à Oswald une mise en demeure, obtenant finalement la destruction de son œuvre. »

Le régime actuel du droit d’auteur favorise les artistes établis représentés par de grandes maisons de disques, ces dernières disposant des ressources nécessaires pour identifier les titulaires de droits, négocier les licences et régler les frais initiaux éventuels, rappelle Michael Rancic. « Ce système opaque et bureaucratique pénalise lourdement les artistes émergents : il rend risquée l’utilisation transparente d’échantillons et les empêche souvent de détenir légalement les droits sur leurs œuvres – et donc d’en tirer profit. Une chanson contenant un seul échantillon non autorisé ne peut être enregistrée pour percevoir des redevances ; en revanche, une chanson créée par des plateformes entraînées sur une quantité colossale de musique non autorisée semble, elle, échapper à ces contraintes. »

« Les structures du droit d’auteur dans l’industrie musicale sont conçues pour servir ses membres les plus puissants » (voir notre article, « Mais qui décide de comment on compte ? », qui prenait justement l’exemple des Majors de la musique). « Les nouvelles technologies contribuent à perpétuer ce mécanisme : il est révélateur, par exemple, qu’avant même de pouvoir générer de la musique, les outils d’IA aient été utilisés par l’industrie pour surveiller les violations du droit d’auteur ». Spotify a acquis The Echo Nest en 2014 après que cette entreprise a mis au point une technologie d’empreinte acoustique (audio fingerprinting), capable d’analyser les caractéristiques sonores uniques d’un enregistrement pour les convertir en une signature numérique compacte. Concrètement, cette technologie permet aux plateformes de reconnaître les chansons dès leur mise en ligne et d’empêcher la diffusion de copies non autorisées. Aujourd’hui, les plateformes de streaming utilisent des technologies similaires – telles que des « filtres anti-spam musical » – pour identifier la musique générée par IA et les violations potentielles du droit d’auteur. Ces outils sont présentés comme une réponse aux violations du droit d’auteur liées à la génération de musique par IA, alors même qu’ils reposent eux aussi sur cette technologie, explique Rancic. Lorsque l’IA est à la fois le problème et la solution, il semble qu’il n’y ait plus vraiment de choix.

« Le déploiement rapide, au cours de la dernière décennie, d’outils de protection des droits basés sur l’IA témoigne de la priorité accordée de longue date à la préservation de la propriété intellectuelle et des redevances associées. Pourtant, lorsque ces mêmes technologies sous-jacentes permettent la production automatisée de musique, la réaction du secteur se fait nettement plus permissive, voire complaisante. » Au départ, l’industrie a semblé céder à la panique face à l’émergence de la musique générée par IA, les grandes maisons de disques intentant des procès aux entreprises technologiques à l’origine de ces outils. Aujourd’hui, certains de ces mêmes acteurs cherchent activement à collaborer avec ces entreprises. Warner Music Group a récemment trouvé un terrain d’entente avec Suno et Udio concernant les méthodes d’entraînement de leurs modèles d’IA, et Universal Music Group a également conclu un accord avec Udio, sans que les détails financiers et une grande partie des clauses contractuelles de ces accords ne soient ni publics ni transparents, rappelle le journaliste. « Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ces accords s’accompagnent de l’annonce d’un partenariat entre Warner, Universal et Udio visant à créer une nouvelle plateforme de génération de musique par IA. Les accords conclus par Udio avec ces deux labels, tout comme celui passé entre Warner et Suno, prévoiraient des mécanismes permettant aux artistes de choisir si leur musique peut ou non servir à l’entraînement des modèles d’IA. Udio et Suno promettent tous deux d’abandonner progressivement les modèles actuels de leurs plateformes – entraînés à partir de musiques non autorisées -, bien que ces modèles soient toujours en service à l’heure où nous écrivons ces lignes. »

Cette attitude permissive de l’industrie face au vol de contenu par les plateformes devient plus compréhensible si l’on reconsidère la véritable finalité de la génération de musique par IA, explique Rancic. Le discours marketing d’Udio affirme que l’entreprise « développe des outils d’IA pour permettre à la prochaine génération de créateurs musicaux d’émerger », tout en soulignant sa capacité à « élargir les horizons musicaux et à permettre à chacun de créer une musique extraordinaire ». Cette présentation de l’IA comme un outil de création se retrouve dans les déclarations de la Socan ainsi que dans des articles du secteur vantant les innombrables possibilités offertes par la musique générée par IA ; comme de générer « des genres musicaux nouveaux ». « Mais tout cela relève de la communication. La véritable proposition de valeur des plateformes de musique générative ne réside ni dans l’innovation esthétique, ni dans un meilleur accès aux outils musicaux, ni même dans l’enrichissement de la création. Elle consiste avant tout à produire des contenus sonores dont on peut immédiatement s’approprier les droits. » Avant les poursuites engagées à leur encontre par les grandes maisons de disques, Suno et Udio permettaient toutes deux aux utilisateurs de télécharger et, de fait, de s’approprier les morceaux générés par l’IA. Dans le cadre de son accord à l’amiable, Udio ne permet plus aux utilisateurs de télécharger et de posséder des chansons générées par IA. Tandis que Suno impose désormais aux utilisateurs de payer pour télécharger les morceaux créés sur sa plateforme. Le nouvel abonnement « Pro » de Suno promet aux utilisateurs la possibilité de générer jusqu’à 500 chansons par mois et l’octroi immédiat des « droits d’utilisation commerciale pour les nouvelles créations ». 

« Vous n’avez pas les moyens d’obtenir les droits d’utilisation d’un sample d’artistes Warner comme Neil Young ou Ed Sheeran ? Aucun souci. Vous pouvez désormais créer une chanson dans le style de ces artistes. Vous en devenez immédiatement propriétaire, vous pouvez l’échantillonner à volonté et, grâce à l’annonce de la Socan, vous pouvez même percevoir des droits d’auteur, à condition d’avoir écrit les paroles. Ce nouveau modèle contourne complètement les structures de droits d’auteur et de propriété de l’industrie musicale, le tout dans le but de générer de la valeur pour les investisseurs du secteur technologique (et, grâce à leurs accords, les maisons de disques s’assurent toutefois de conserver leur part du gâteau). Il est franchement lassant de voir ce cycle se répéter sans cesse et de constater que ceux qui, dans l’industrie, ont le pouvoir d’influencer le changement, traitent ces évolutions comme s’il s’agissait de nouveautés – une énième technologie présentée comme un outil de démocratisation de la musique, alors qu’elle sert surtout à consolider leur pouvoir et à s’approprier le travail d’autrui. »

L’abonnement « Pro » offrant « 500 chansons par mois » fait qu’il est difficile de voir Suno autrement que comme un outil de production de masse de musique sous licence pour la publicité, la télévision, les réseaux sociaux et les espaces publics. Cette stratégie est tout à fait logique étant donné la financiarisation croissante de l’industrie, où la propriété des compositions est devenue primordiale. Posséder les droits sur la composition d’une chanson – non seulement l’enregistrement sonore, que l’industrie a toujours exploité, mais aussi la musique et les paroles – est devenu un bien précieux. Des musiciens canadiens comme Young et Justin Bieber ont vendu les droits d’une part importante de leur catalogue. « L’argent dans l’industrie musicale provient désormais des contrats de licence, et non plus des ventes de disques, et les chansons constituent un actif financier », rappelle pertinemment le journaliste. « Grâce à l’IA, les grandes maisons de disques peuvent exploiter davantage ces actifs pour créer de la musique à l’image de leurs artistes sans nécessairement leur verser de royalties ». Un phénomène qui se manifeste dans l’ensemble des industries créatives, à l’image du monde des acteurs et des scénaristes… « Si l’industrie musicale s’est d’abord montrée méfiante face à la menace que représente l’IA pour le droit d’auteur, elle a désormais compris qu’elle pouvait intégrer cette technologie à ce système à son propre avantage ». Au final, tout cela se traduit par moins de travail et probablement une baisse des revenus pour les artistes.

La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer la musique, mais dans quelles conditions cette transformation aura lieu. « Des décisions comme celle de la Socan, et les récents accords conclus entre les grandes maisons de disques et les principales entreprises de musique générée par IA, laissent penser que l’industrie se prépare à intégrer les systèmes génératifs avant même d’avoir mis en place des garde-fous capables de protéger les créateurs que ces systèmes exploitent. Les nouvelles politiques de la Socan, et leur exclusion des œuvres entièrement générées par IA, pourraient constituer les prémices de tels garde-fous, mais leur portée reste floue et leur application encore plus complexe. En l’absence de normes contraignantes concernant les données d’entraînement, le consentement et la rémunération, la normalisation de la paternité assistée par IA risque de consolider les inégalités plutôt que de les résoudre. Les cadres émergents permettent aux plus influents de tirer profit de la musique générée par IA, tandis que les artistes moins connus, dont le travail a été volé, sont exploités de manière perpétuelle à chaque utilisation de ces plateformes. »

« Bien que je ne partage pas leur analyse selon laquelle les craintes suscitées par l’IA sont comparables à celles qui ont accompagné l’apparition des synthétiseurs et des boîtes à rythmes, Gordon A. Gow et Brian Fauteux proposent une idée pertinente pour un cadre potentiel encadrant l’IA », explique encore Rancic. S’appuyant sur le précédent du système de classification canadien MAPL – un label apposé sur la musique canadienne indiquant qu’elle répond à un certain niveau de contribution canadienne -, ils proposent d’étiqueter les chansons générées par l’IA. Des labels physiques et numériques pour l’IA pourraient à tout le moins favoriser la transparence et permettre aux consommateurs de faire des choix éclairés, souligne le journaliste pour qui « la transparence est essentielle et doit guider tout cadre réglementaire futur ». « Les plateformes d’IA générative doivent divulguer leurs sources de données d’entraînement et fournir une documentation sur leurs modèles d’IA (taille de l’ensemble de données, répartition par genre et méthodologie). »

Certains de ces changements sont en cours : Suno a annoncé en 2025 qu’elle abandonnerait ses modèles d’IA actuels et les remplacerait par de nouveaux modèles « plus avancés », entraînés exclusivement sur des données autorisées, dans le cadre de son accord avec Warner. Toutefois, on peut soutenir que les plateformes ayant bâti leur valeur grâce à de la musique non autorisée devraient être explicitement exclues de tout cadre réglementaire régissant la musique générée par IA. Les récompenser aujourd’hui ne ferait qu’encourager, à l’avenir, ces mêmes modèles fondés sur le principe « construire d’abord, demander ensuite ».

« L’IA générative menace de déstabiliser non seulement les revenus des artistes, mais aussi le lien conceptuel entre la créativité et les créateurs eux-mêmes ». Contrairement au sampling ou à l’imitation – pratiques ancrées dans des choix guidés par un dialogue artistique et une longue tradition de la citation musicale -, « l’IA générative évince totalement le créateur ». Il ne s’agit pas d’un outil de création retravaillant ou répondant à une œuvre existante, mais d’un processus qui dépossède les artistes de leur propre travail. « Si les accords conclus entre les grandes maisons de disques et les plateformes d’IA peuvent sembler positifs pour les artistes, il convient de rappeler qu’ils sont conçus dans l’intérêt des dirigeants et des actionnaires, et non nécessairement de celui des artistes et musiciens ; ces derniers risquent de subir des pressions pour s’intégrer à ces nouveaux systèmes d’IA, alors même que leurs opportunités s’amenuisent face à la production de masse de chansons ».

« Si les décideurs politiques n’agissent pas avec détermination, les artistes pourraient se retrouver confrontés à un avenir où prospèrent des structures de propriété prédatrices et des plateformes dominantes, tandis que la pratique musicale humaine deviendrait de plus en plus précaire au sein des systèmes qui reposent pourtant sur elle. Il n’en résulterait pas nécessairement le silence, mais une profusion de musique à la tonalité étrangement anonyme : un flux ininterrompu de chansons aux styles familiers, générées pour imiter des artistes et des genres populaires, mais déconnectées des communautés et des relations qui les avaient fait naître. Dans ce scénario, la musique de demain se caractériserait par une présence sonore constante doublée d’une absence croissante d’auteur identifiable. »

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Musique : le piège du droit d’auteur génératif

Pour le magazine canadien Maisonneuve, le journaliste Michael Rancic, qui fait partie de la coopérative de journalistes musicaux New Feeling, se désole de l’omniprésence de la musique générative partout. Mais si les plateformes de streaming sont déjà envahies des morceaux produits notamment via les outils proposés par Suno et Udio, les acteurs majeurs de la musique (stations de radio, organismes de réglementation et maison de disques), eux, tergiversent, hésitant entre intégrer ou au contraire à contrer la musique générative. 

En octobre 2025, la Socan (Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) a annoncé avoir harmonisé sa position sur la génération de musique avec son homologue américain, l’Ascap (la société américaine des compositeurs, auteurs et éditeurs). 

Désormais, « les auteurs-compositeurs peuvent enregistrer des chansons partiellement générées par l’IA pour percevoir des redevances ». Pour Rancic, c’est là un tournant : les œuvres créées avec l’aide de l’IA générative peuvent être intégrées aux systèmes existants de propriété et de rémunération. L’annonce précise soigneusement que, pour être éligible aux redevances, une chanson doit toujours comporter des « éléments de création humaine ». Cependant, elle légitime simultanément une technologie que beaucoup perçoivent comme une menace pour le savoir-faire musical humain.

Or, rappelle Rancic, Suno a reconnu avoir entraîné son modèle depuis toute la musique enregistrée disponible. L’entreprise n’avait aucune autorisation pour ce faire et n’a offert aux artistes aucun moyen de retirer leurs œuvres, qu’elles soient protégées ou non par le droit d’auteur. Des plateformes comme Suno absorbent ainsi des décennies de travail humain et produisent des imitations convaincantes en quelques secondes. Entraînée sur des milliers d’œuvres protégées par le droit d’auteur, la production est alors considérée comme une « nouvelle » chanson. Durant leurs premières années d’activité, Suno et Udio ont également mis en place des cadres propriétaires autour de ces nouvelles chansons : celles-ci peuvent être immédiatement acquises par quiconque saisit l’instruction de génération. Ce contournement des droits d’auteur a, à juste titre, suscité l’inquiétude des artistes.

Premièrement, il a permis aux entreprises d’IA de tirer profit d’œuvres pour lesquelles elles n’avaient pas nécessairement acquis de licence. Deuxièmement, il permet aux utilisateurs de générer des quantités massives de musique sans rémunérer les artistes – un système qui pourrait entraîner la perte de revenus pour de nombreux musiciens. Une lettre ouverte de 2024, signée par des artistes tels que Billie Eilish, Chappell Roan et Arkells, qualifiait l’entraînement d’IA sur de la musique sans compensation d’« atteinte à la créativité humaine ».

Ces tensions ne sont pas propres à la musique. Les artistes visuels ont exprimé des préoccupations quasi identiques concernant les générateurs d’images entraînés sur leurs œuvres, tandis que les cinéastes et les acteurs ont commencé à se confronter aux outils d’IA capables de reproduire des voix, des textes et même des images.

En annonçant les nouvelles lignes directrices sur les redevances, la Socan a décrit l’IA comme un outil précieux largement adopté par les musiciens. Dans le même temps, la déclaration critique le fonctionnement actuel de cet outil censément utile : « l’utilisation par les entreprises de technologies d’IA de modèles basés sur des œuvres musicales protégées par le droit d’auteur, sans autorisation, compensation ni mention des créateurs, ne relève pas de l’usage loyal, mais du vol ». La Socan a réitéré ce point de vue lors d’une récente campagne publique, appelant le gouvernement fédéral à « dire non à l’entraînement de l’IA sur de la musique sans licence ». Mais si la Socan le croit vraiment, pourquoi autoriser la perception de redevances sur des œuvres produites à l’aide de telles plateformes ?

Les lignes directrices de la Socan concernant l’enregistrement de l’IA font la distinction entre les « productions générées par l’IA », qui ne sont pas admissibles à l’enregistrement, et les « œuvres assistées par l’IA ». Or, les déclarants n’ont pas à divulguer l’utilisation de l’IA dans leurs œuvres assistées par l’IA, ce qui signifie que la Socan fait preuve d’une grande confiance, explique Michael Rancic. Déterminer si une chanson a été partiellement ou entièrement créée avec l’IA semble reposer sur une simple intuition. Seule compte une directive vague selon laquelle « la créativité de l’auteur humain doit être centrale ». Il serait envisageable de déposer une chanson avec des voix humaines sur une musique instrumentale générée par IA – entraînée sur les meilleurs rythmes jamais créés – et de satisfaire ainsi aux exigences minimales fixées. Si certains défenseurs font la distinction entre la musique utilisant simplement des composants d’IA et celle entièrement produite par IA, cette frontière est de plus en plus difficile à maintenir. En pratique, les deux reposent souvent sur les mêmes infrastructures d’entraînement et l’extraction de données à partir d’enregistrements humains, ce qui rend la distinction moins pertinente qu’il n’y paraît et pourrait même contribuer à redorer l’image de la génération par IA.

Bien que toutes les plateformes de musique générée par IA ne soient pas entraînées sur de la musique sans licence, la nouvelle réglementation n’identifie aucun mécanisme permettant de distinguer la musique générée par IA utilisant ou non des chansons sans licence, et crée un précédent en faveur de l’adoption de cette technologie. Parallèlement, la déclaration souligne l’importance de soutenir les artistes et de favoriser la créativité. « L’avenir de la musique peut intégrer l’IA tout en restant profondément humain », affirme Jennifer Brown, PDG de la Socan. Ce cadre confère de fait la propriété intellectuelle aux utilisateurs d’IA générative et fragilise les structures de propriété antérieures, censées protéger les artistes. Il révèle une asymétrie dans le traitement de la paternité, du travail et des risques au sein de l’industrie musicale. « Les associations musicales s’empressent d’adopter les nouvelles technologies et plateformes, tout en les critiquant, reflétant une tendance générale du secteur à privilégier les plateformes au détriment des artistes ».

Alors que des organismes comme la Socan acceptent la musique générée par l’IA, les acteurs gouvernementaux et industriels élaborent leurs propres approches. Le gouvernement fédéral canadien consulte actuellement les intervenants du secteur, notamment la Socan, sur l’interaction entre l’IA générative et le droit d’auteur. Ces consultations, menées auprès du Groupe de travail sur la stratégie en matière d’IA du gouvernement et du Comité permanent du patrimoine canadien, visent à éclairer l’élaboration de la stratégie canadienne en matière d’IA pour les années à venir. Malgré la croissance rapide de l’IA générative, le Canada ne dispose actuellement d’aucune loi spécifiquement conçue pour traiter de ses implications en matière de droit d’auteur et de droits des créateurs. Toutes les questions relatives au droit d’auteur relèvent de la Loi sur le droit d’auteur. Actuellement, la Loi sur le droit d’auteur limite l’« utilisation équitable » à des fins spécifiques comme la recherche, la critique, l’éducation ou la parodie. Autrement dit, il est légal d’utiliser des œuvres protégées par le droit d’auteur sans autorisation à ces fins et dans certains contextes. Ces fins n’incluent pas explicitement les entreprises d’IA qui entraînent leurs modèles sur de la musique sans autorisation. « Dans ce contexte, la décision de la Socan d’intégrer la musique générée par l’IA à son système de redevances, avant même que le Canada n’ait établi si cette technologie est conforme à la loi sur le droit d’auteur, revient à mettre la charrue avant les bœufs ».

Il est paradoxal de voir les organisations de l’industrie s’empresser de créer des voies d’accès pour l’IA, explique Michael Rancic. « Prenons l’exemple des plateformes musicales. Lorsque de nouvelles technologies ont bouleversé les normes créatives par le passé, l’industrie n’a pas hésité à intervenir pour protéger les titulaires de droits et sanctionner ceux qui opéraient en dehors du cadre établi. Le sampling (ou échantillonnage), par exemple, a suscité des décennies de litiges, d’accords de licence stricts et une dynamique inéquitable où la charge du risque juridique lié à l’autorisation des échantillons incombait à celui qui les utilisait. Dans les années 1980 et 1990, les différends canadiens liés au sampling ont été largement influencés par les grandes maisons de disques et les titulaires de droits américains. John Oswald, pionnier de l’approche de collage musical par échantillonnage baptisée « plunderphonics », a ressenti le poids et l’influence de la Canadian Recording Industry Association (CRIA, aujourd’hui Music Canada). L’œuvre d’Oswald transformait des tubes classés en tête des palmarès en mosaïques sonores abstraites, métamorphosant le familier en quelque chose d’étrange et d’insolite – une prouesse alliant virtuosité technique et créativité. La CRIA a agi pour le compte des majors américaines en adressant à Oswald une mise en demeure, obtenant finalement la destruction de son œuvre. »

Le régime actuel du droit d’auteur favorise les artistes établis représentés par de grandes maisons de disques, ces dernières disposant des ressources nécessaires pour identifier les titulaires de droits, négocier les licences et régler les frais initiaux éventuels, rappelle Michael Rancic. « Ce système opaque et bureaucratique pénalise lourdement les artistes émergents : il rend risquée l’utilisation transparente d’échantillons et les empêche souvent de détenir légalement les droits sur leurs œuvres – et donc d’en tirer profit. Une chanson contenant un seul échantillon non autorisé ne peut être enregistrée pour percevoir des redevances ; en revanche, une chanson créée par des plateformes entraînées sur une quantité colossale de musique non autorisée semble, elle, échapper à ces contraintes. »

« Les structures du droit d’auteur dans l’industrie musicale sont conçues pour servir ses membres les plus puissants » (voir notre article, « Mais qui décide de comment on compte ? », qui prenait justement l’exemple des Majors de la musique). « Les nouvelles technologies contribuent à perpétuer ce mécanisme : il est révélateur, par exemple, qu’avant même de pouvoir générer de la musique, les outils d’IA aient été utilisés par l’industrie pour surveiller les violations du droit d’auteur ». Spotify a acquis The Echo Nest en 2014 après que cette entreprise a mis au point une technologie d’empreinte acoustique (audio fingerprinting), capable d’analyser les caractéristiques sonores uniques d’un enregistrement pour les convertir en une signature numérique compacte. Concrètement, cette technologie permet aux plateformes de reconnaître les chansons dès leur mise en ligne et d’empêcher la diffusion de copies non autorisées. Aujourd’hui, les plateformes de streaming utilisent des technologies similaires – telles que des « filtres anti-spam musical » – pour identifier la musique générée par IA et les violations potentielles du droit d’auteur. Ces outils sont présentés comme une réponse aux violations du droit d’auteur liées à la génération de musique par IA, alors même qu’ils reposent eux aussi sur cette technologie, explique Rancic. Lorsque l’IA est à la fois le problème et la solution, il semble qu’il n’y ait plus vraiment de choix.

« Le déploiement rapide, au cours de la dernière décennie, d’outils de protection des droits basés sur l’IA témoigne de la priorité accordée de longue date à la préservation de la propriété intellectuelle et des redevances associées. Pourtant, lorsque ces mêmes technologies sous-jacentes permettent la production automatisée de musique, la réaction du secteur se fait nettement plus permissive, voire complaisante. » Au départ, l’industrie a semblé céder à la panique face à l’émergence de la musique générée par IA, les grandes maisons de disques intentant des procès aux entreprises technologiques à l’origine de ces outils. Aujourd’hui, certains de ces mêmes acteurs cherchent activement à collaborer avec ces entreprises. Warner Music Group a récemment trouvé un terrain d’entente avec Suno et Udio concernant les méthodes d’entraînement de leurs modèles d’IA, et Universal Music Group a également conclu un accord avec Udio, sans que les détails financiers et une grande partie des clauses contractuelles de ces accords ne soient ni publics ni transparents, rappelle le journaliste. « Ce que l’on sait, en revanche, c’est que ces accords s’accompagnent de l’annonce d’un partenariat entre Warner, Universal et Udio visant à créer une nouvelle plateforme de génération de musique par IA. Les accords conclus par Udio avec ces deux labels, tout comme celui passé entre Warner et Suno, prévoiraient des mécanismes permettant aux artistes de choisir si leur musique peut ou non servir à l’entraînement des modèles d’IA. Udio et Suno promettent tous deux d’abandonner progressivement les modèles actuels de leurs plateformes – entraînés à partir de musiques non autorisées -, bien que ces modèles soient toujours en service à l’heure où nous écrivons ces lignes. »

Cette attitude permissive de l’industrie face au vol de contenu par les plateformes devient plus compréhensible si l’on reconsidère la véritable finalité de la génération de musique par IA, explique Rancic. Le discours marketing d’Udio affirme que l’entreprise « développe des outils d’IA pour permettre à la prochaine génération de créateurs musicaux d’émerger », tout en soulignant sa capacité à « élargir les horizons musicaux et à permettre à chacun de créer une musique extraordinaire ». Cette présentation de l’IA comme un outil de création se retrouve dans les déclarations de la Socan ainsi que dans des articles du secteur vantant les innombrables possibilités offertes par la musique générée par IA ; comme de générer « des genres musicaux nouveaux ». « Mais tout cela relève de la communication. La véritable proposition de valeur des plateformes de musique générative ne réside ni dans l’innovation esthétique, ni dans un meilleur accès aux outils musicaux, ni même dans l’enrichissement de la création. Elle consiste avant tout à produire des contenus sonores dont on peut immédiatement s’approprier les droits. » Avant les poursuites engagées à leur encontre par les grandes maisons de disques, Suno et Udio permettaient toutes deux aux utilisateurs de télécharger et, de fait, de s’approprier les morceaux générés par l’IA. Dans le cadre de son accord à l’amiable, Udio ne permet plus aux utilisateurs de télécharger et de posséder des chansons générées par IA. Tandis que Suno impose désormais aux utilisateurs de payer pour télécharger les morceaux créés sur sa plateforme. Le nouvel abonnement « Pro » de Suno promet aux utilisateurs la possibilité de générer jusqu’à 500 chansons par mois et l’octroi immédiat des « droits d’utilisation commerciale pour les nouvelles créations ». 

« Vous n’avez pas les moyens d’obtenir les droits d’utilisation d’un sample d’artistes Warner comme Neil Young ou Ed Sheeran ? Aucun souci. Vous pouvez désormais créer une chanson dans le style de ces artistes. Vous en devenez immédiatement propriétaire, vous pouvez l’échantillonner à volonté et, grâce à l’annonce de la Socan, vous pouvez même percevoir des droits d’auteur, à condition d’avoir écrit les paroles. Ce nouveau modèle contourne complètement les structures de droits d’auteur et de propriété de l’industrie musicale, le tout dans le but de générer de la valeur pour les investisseurs du secteur technologique (et, grâce à leurs accords, les maisons de disques s’assurent toutefois de conserver leur part du gâteau). Il est franchement lassant de voir ce cycle se répéter sans cesse et de constater que ceux qui, dans l’industrie, ont le pouvoir d’influencer le changement, traitent ces évolutions comme s’il s’agissait de nouveautés – une énième technologie présentée comme un outil de démocratisation de la musique, alors qu’elle sert surtout à consolider leur pouvoir et à s’approprier le travail d’autrui. »

L’abonnement « Pro » offrant « 500 chansons par mois » fait qu’il est difficile de voir Suno autrement que comme un outil de production de masse de musique sous licence pour la publicité, la télévision, les réseaux sociaux et les espaces publics. Cette stratégie est tout à fait logique étant donné la financiarisation croissante de l’industrie, où la propriété des compositions est devenue primordiale. Posséder les droits sur la composition d’une chanson – non seulement l’enregistrement sonore, que l’industrie a toujours exploité, mais aussi la musique et les paroles – est devenu un bien précieux. Des musiciens canadiens comme Young et Justin Bieber ont vendu les droits d’une part importante de leur catalogue. « L’argent dans l’industrie musicale provient désormais des contrats de licence, et non plus des ventes de disques, et les chansons constituent un actif financier », rappelle pertinemment le journaliste. « Grâce à l’IA, les grandes maisons de disques peuvent exploiter davantage ces actifs pour créer de la musique à l’image de leurs artistes sans nécessairement leur verser de royalties ». Un phénomène qui se manifeste dans l’ensemble des industries créatives, à l’image du monde des acteurs et des scénaristes… « Si l’industrie musicale s’est d’abord montrée méfiante face à la menace que représente l’IA pour le droit d’auteur, elle a désormais compris qu’elle pouvait intégrer cette technologie à ce système à son propre avantage ». Au final, tout cela se traduit par moins de travail et probablement une baisse des revenus pour les artistes.

La question n’est plus de savoir si l’IA va transformer la musique, mais dans quelles conditions cette transformation aura lieu. « Des décisions comme celle de la Socan, et les récents accords conclus entre les grandes maisons de disques et les principales entreprises de musique générée par IA, laissent penser que l’industrie se prépare à intégrer les systèmes génératifs avant même d’avoir mis en place des garde-fous capables de protéger les créateurs que ces systèmes exploitent. Les nouvelles politiques de la Socan, et leur exclusion des œuvres entièrement générées par IA, pourraient constituer les prémices de tels garde-fous, mais leur portée reste floue et leur application encore plus complexe. En l’absence de normes contraignantes concernant les données d’entraînement, le consentement et la rémunération, la normalisation de la paternité assistée par IA risque de consolider les inégalités plutôt que de les résoudre. Les cadres émergents permettent aux plus influents de tirer profit de la musique générée par IA, tandis que les artistes moins connus, dont le travail a été volé, sont exploités de manière perpétuelle à chaque utilisation de ces plateformes. »

« Bien que je ne partage pas leur analyse selon laquelle les craintes suscitées par l’IA sont comparables à celles qui ont accompagné l’apparition des synthétiseurs et des boîtes à rythmes, Gordon A. Gow et Brian Fauteux proposent une idée pertinente pour un cadre potentiel encadrant l’IA », explique encore Rancic. S’appuyant sur le précédent du système de classification canadien MAPL – un label apposé sur la musique canadienne indiquant qu’elle répond à un certain niveau de contribution canadienne -, ils proposent d’étiqueter les chansons générées par l’IA. Des labels physiques et numériques pour l’IA pourraient à tout le moins favoriser la transparence et permettre aux consommateurs de faire des choix éclairés, souligne le journaliste pour qui « la transparence est essentielle et doit guider tout cadre réglementaire futur ». « Les plateformes d’IA générative doivent divulguer leurs sources de données d’entraînement et fournir une documentation sur leurs modèles d’IA (taille de l’ensemble de données, répartition par genre et méthodologie). »

Certains de ces changements sont en cours : Suno a annoncé en 2025 qu’elle abandonnerait ses modèles d’IA actuels et les remplacerait par de nouveaux modèles « plus avancés », entraînés exclusivement sur des données autorisées, dans le cadre de son accord avec Warner. Toutefois, on peut soutenir que les plateformes ayant bâti leur valeur grâce à de la musique non autorisée devraient être explicitement exclues de tout cadre réglementaire régissant la musique générée par IA. Les récompenser aujourd’hui ne ferait qu’encourager, à l’avenir, ces mêmes modèles fondés sur le principe « construire d’abord, demander ensuite ».

« L’IA générative menace de déstabiliser non seulement les revenus des artistes, mais aussi le lien conceptuel entre la créativité et les créateurs eux-mêmes ». Contrairement au sampling ou à l’imitation – pratiques ancrées dans des choix guidés par un dialogue artistique et une longue tradition de la citation musicale -, « l’IA générative évince totalement le créateur ». Il ne s’agit pas d’un outil de création retravaillant ou répondant à une œuvre existante, mais d’un processus qui dépossède les artistes de leur propre travail. « Si les accords conclus entre les grandes maisons de disques et les plateformes d’IA peuvent sembler positifs pour les artistes, il convient de rappeler qu’ils sont conçus dans l’intérêt des dirigeants et des actionnaires, et non nécessairement de celui des artistes et musiciens ; ces derniers risquent de subir des pressions pour s’intégrer à ces nouveaux systèmes d’IA, alors même que leurs opportunités s’amenuisent face à la production de masse de chansons ».

« Si les décideurs politiques n’agissent pas avec détermination, les artistes pourraient se retrouver confrontés à un avenir où prospèrent des structures de propriété prédatrices et des plateformes dominantes, tandis que la pratique musicale humaine deviendrait de plus en plus précaire au sein des systèmes qui reposent pourtant sur elle. Il n’en résulterait pas nécessairement le silence, mais une profusion de musique à la tonalité étrangement anonyme : un flux ininterrompu de chansons aux styles familiers, générées pour imiter des artistes et des genres populaires, mais déconnectées des communautés et des relations qui les avaient fait naître. Dans ce scénario, la musique de demain se caractériserait par une présence sonore constante doublée d’une absence croissante d’auteur identifiable. »

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