Vue normale

Reçu — 29 août 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Le rapport Pelchat-Rousseau: Une imposture intellectuelle
    J’ai lu le rapport intitulé « Pour une laïcité québécoise encore plus cohérente: Bilan et perspectives » produit par le Comité d’étude sur le respect de la Loi sur la laïcité de l’État et sur les influences religieuses. Je l’ai lu comme un travail d’étudiant que je corrigerais. Et je ne suis pas impressionné. Un gouvernement met sur pied un comité pour étudier une problématique dans deux situations:a) Il fait face à une situation inédite et il est nécessaire de bien l’étudier avant de réagir.
     

Le rapport Pelchat-Rousseau: Une imposture intellectuelle

28 août 2025 à 06:49

J’ai lu le rapport intitulé « Pour une laïcité québécoise encore plus cohérente: Bilan et perspectives » produit par le Comité d’étude sur le respect de la Loi sur la laïcité de l’État et sur les influences religieuses. Je l’ai lu comme un travail d’étudiant que je corrigerais. Et je ne suis pas impressionné.

Un gouvernement met sur pied un comité pour étudier une problématique dans deux situations:
a) Il fait face à une situation inédite et il est nécessaire de bien l’étudier avant de réagir.
b) Il sait exactement ce qu’il veut faire, mais veut qu’une autorité « indépendante » confirme que sa solution est la bonne afin de bien paraître dans l’opinion publique et médiatique.
Clairement, ce comité entre dans la catégorie B. Le gouvernement parle depuis près d’un an de renforcer la loi sur la laïcité pour nous faire oublier ses nombreux échecs, notamment dans le domaine de l’éducation. Ce rapport vise à lui donner une légitimité.

Christiane Pelchat et Guillaume Rousseau, les deux auteurs du rapport

Un rapport ouvertement militant
Guillaume Rousseau a conseillé Simon Jolin-Barrette pour l’élaboration de la loi 21 et défend présentement la loi en Cour suprême. Pour rappel, Me Rousseau est cet avocat qui nous disait au printemps dernier que reconnaître les familles pluriparentales allait conduire à la légalisation de la polygamie. Christiane Pelchat est l’avocate de PDF-Québec, qui demande d’étendre l’interdiction du port de signes religieux au personnel de la santé, aux élèves et même aux enfants en CPE. Faut-il s’étonner que leur rapport recommande d’aller encore plus loin dans l’application d’une « laïcité » implacable? Les conclusions étaient décidées d’avance.

Il ne s’agit pas d’un rapport d’enquête, mais d’un rapport militant. Pelchat et Rousseau n’ont fait aucun effort pour donner une apparence de neutralité (ce qui est particulièrement ironique) à ce document de 288 pages. Ainsi, tolérer le port de signes religieux par les éducatrices en garderie relève selon le rapport d’une « vision multiculturaliste ». Il n’y a donc aucun juste milieu, aucun compromis entre la stricte laïcité à la française et la liberté individuelle totale. C’est l’un ou c’est l’autre.

L’expression « doctrine des accommodements pour un motif religieux » est employée une dizaine de fois. On critique aussi la « doctrine multiculturaliste ». Doctrine. Ce choix de mot n’est pas innocent dans un contexte où on parle de religion. L’objectif est évidemment de présenter les critiques de la loi 21 comme des dogmatiques défendant une idéologie là où ses défenseurs seraient neutres et appuyés par la science. Or, ce rapport est tout sauf scientifique.

Une sélection minutieuse des données
En introduction, Pelchat et Rousseau nous disent que six ans après l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État, « le bilan est positif ». Sur quoi se base cette affirmation? Sur l’opinion des personnes qui réclamaient l’adoption de la loi 21 et demandent aujourd’hui d’aller plus loin.

Quarante mémoires ont été déposés. Le rapport prétend « proposer une synthèse ». Or, la disproportion des avis retenus est flagrante. Sept mémoires sont cités cinq fois et plus dans le rapport. Sept ne sont pas cités une seule fois.

Les mémoires cités le plus souvent sont tous favorables à la loi 21 et recommandent de la renforcer. La palme revient au Mouvement laïque québécois (MLQ), cité 14 fois. Ce mémoire recommande notamment d’interdire le port de signes religieux pour toute la fonction publique ainsi que pour les élèves. Ces sept mémoires cités régulièrement dans le rapport rivalisent d’inventivité pour rendre la loi plus coercitive. Le Rassemblement pour la laïcité recommande que les bienfaits de la laïcité soient enseignés pendant toute la durée du parcours scolaire (et on accuse les éducatrices portant un voile de faire de l’endoctrinement?). Droits collectifs Québec demande d’interdire les affiches et les publicités gouvernementales montrant des « représentations humaines » portant un signe religieux. Voici donc à qui nos deux « experts » ont choisi de donner la parole.

Les critiques de la loi 21 ne sont pas nuancées ou minimisées: elles ont été mises de côté. Le mémoire le plus éloquent à ce sujet, celui de la Ligue des droits et libertés, présente une bibliographie sélective des études sur l’impact de la loi 21 (articles scientifiques, livres, mémoires de maîtrise, sondages etc.) ainsi que les témoignages de quatre femmes musulmanes dont la vie professionnelle a été touchée de façon négative par la loi. Ce mémoire n’est pas cité une seule fois dans le rapport. En revanche, le rapport cite plusieurs mémoires mentionnant des cas observés ici et là de comportements problématiques de la part d’enseignants ou d’éducatrices visiblement influencées par la religion. Six autres mémoires ne sont pas cités une seule fois, dont celui de la Confédération des syndicats nationaux, qui défend le personnel scolaire touché par le projet de loi 94.

Dans d’autres cas, les mémoires sont cités, mais Pelchat et Rousseau ont minutieusement sélectionné les passages qui servent leur agenda. Tout ce qui les contredit est ignoré ou balayé d’un revers de main.

Le mémoire du professeur de sociologie Rachad Antonius est intitulé « Loi sur la laïcité: un excès de zèle contreproductif ». Comme le titre le laisse entendre, le mémoire relativise la « menace » que l’islam fait peser sur le Québec et recommande des compromis sur la question de la laïcité. Le seul passage de son mémoire à être mentionné est le point où il appuie l’interdiction du niqab pour le personnel et pour les élèves des établissements scolaires. (p. 162) Ainsi, un critique de la loi 21 se retrouve présenté en renfort pour son renforcement.

Exemple encore plus douteux: Le mémoire du Conseil canadien des femmes musulmanes critique la loi 21 parce qu’elle limite les possibilités d’emploi pour plusieurs femmes et demande pour cette raison de ne pas étendre la loi aux éducatrices en service de garde ou en garderie. Les rédactrices ont colligé plusieurs témoignages pour montrer que le port du voile par les éducatrices n’a pas d’impact sur les enfants. Pelchat et Rousseau ont pigé quelques lignes de ce mémoire de 28 pages pour montrer que le port du voile « induit des comportements chez les jeunes enfants », donnant l’exemple de petites filles qui portent un foulard pour se déguiser. (p. 157) Même chez nos critiques, on peut trouver des arguments, surtout quand on les cite hors contexte.

Énoncés flous et ambigus
Le rapport nous dit que telle association croit que les éducatrices en CPE ne devraient pas porter de signe religieux. Que tel individu croit que les prières en publique devraient être interdites. Très bien. Mais quelle valeur accorder à ces opinions (car il ne s’agit que de ça) si on ne donne pas la parole aux personnes qui ont un avis contraire? L’objectif du rapport est-il simplement de montrer que plusieurs personnes sont d’accord avec la CAQ, Pelchat et Rousseau?

« Plusieurs » est d’ailleurs un terme qui revient trop souvent dans ce rapport.
« Plusieurs mémoires demandent à l’État de cesser d’accorder des accommodements pour un motif religieux qui discrimine les femmes. » (p. 136)
« Plusieurs des mémoires nous ayant été transmis demandent que le gouvernement étende l’application de l’interdiction du port des signes religieux aux services à l’enfance. » (p. 155)
« Afin de remédier à cette situation, plusieurs mémoires soumis au comité, dont (…), ont soulevé l’idée de doter le Québec d’un organisme indépendant ayant pour mission de veiller au respect de la laïcité de l’État. » (p. 166)
« Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que plusieurs mémoires soumis au Comité proposent d’abolir la doctrine des accommodements pour un motif religieux. » (p. 204)
Plusieurs. Ça veut dire combien, plusieurs? Cinq? Douze? Vingt-huit? Si je me fie aux énumérations qui suivent et aux notes en bas de page, « plusieurs » signifie trois. Trois sur quarante, ce n’est pas ce que j’appelle plusieurs. Mais évidemment, « plusieurs » paraît beaucoup mieux que 3/40 ou 7.5%.

Le flou est volontairement entretenu tout au long du rapport. Exemple: « Comme l’a relevé une dirigeante de services éducatifs à l’enfance rencontrée
lors de nos travaux, certaines des éducatrices et éducateurs en services de garde éducatifs à l’enfance ont adopté des approches et des conduites contraires aux principes sur lesquels repose la laïcité de l’État du Québec. » (p. 99) Certaines des éducatrices? Certaines comme dans deux ou comme dans trente-huit? Quelles sont ces approches et conduites contraires aux principes de la laïcité? Au lecteur d’imaginer la réponse.

Le tri des études
À lire le rapport, on pourrait croire que personne n’avait encore eu l’idée d’étudier l’impact de la loi 21 sur la société québécoise. On peut lire en conclusion: « Cet exercice a produit un ensemble de données factuelles riches dans un domaine encore relativement peu exploré. Nous sommes persuadés que les informations ainsi collectées pourront servir à mieux comprendre les besoins pour améliorer la compréhension et l’intégration de la laïcité au sein de l’appareil étatique. » (p. 219)
Si Pelchat et Rousseau considèrent que le domaine est « relativement peu exploré », c’est parce qu’il n’a pas été exploré dans l’orientation politique désirée. Les recherches existantes ont simplement été ignorées.

Le mémoire de maîtrise d’Hana Zayani sur le racisme vécu par les mères maghrébines dans le système d’éducation depuis l’adoption de la loi 21? Pas mentionné.
Le rapport de recherche de Miriam Taylor sur les perceptions négatives à l’endroit des minorités religieuses depuis l’adoption de la loi 21? Pas mentionné.
Le mémoire de maîtrise d’Ali Adam sur les tensions et l’anxiété vécues par les enseignantes bénéficiant de la clause de droits acquis depuis l’adoption de la loi 21? Pas mentionné.
Je pourrais continuer longtemps. Retenons simplement que Pelchat et Rousseau n’ont même pas tenté de profiter des recherches déjà menées sur l’impact de la loi 21. Visiblement parce que ces recherches auraient contredit leurs conclusions.

En revanche, les travaux du professeur Bertrand Lavoie, qui recommande un encadrement plus clair de la pratique des accommodements pour motifs religieux, sont cités. Le livre de Christelle Landheer-Cieslak et Mathilde Philip, qui présente la laïcité comme le fondement d’une « citoyenneté universelle », est également mentionné. Des textes de Normand Baillargeon, ancien professeur en sciences de l’éducation, mais aussi militant athée, sont cités. Pelchat et Rousseau ont pigé dans la littérature scientifique avec une précision chirurgicale afin d’en sortir uniquement ce qui pouvait servir leur thèse. Ce n’est pas de cette façon qu’on fait une démonstration. Pelchat et Rousseau poussent l’insolence jusqu’à citer leurs propres écrits (p. 37, 59 et 71). Si mes étudiants au baccalauréat me présentaient une dissertation suivant cette méthode, je leur demanderais de recommencer.

Conclusion
Je reconnais au rapport le mérite de ne pas tenter de nous convaincre que l’école Bedford est la nouvelle norme dans les écoles montréalaises ou que Montréal « s’islamise ». Dans ses entrevues avec les journalistes, Christiane Pelchat a reconnu qu’il n’y a pas de raison de croire qu’il y a de l’entrisme religieux dans d’autres écoles. Mais alors, pourquoi est-il nécessaire de renforcer la loi sur la laïcité? Pelchat et Rousseau concluent leur rapport en nous prévenant que sans la loi sur la laïcité, le Québec serait « un État perméable et ouvert aux influences religieuses ». Ce qui est commode avec cette conclusion, c’est qu’on ne peut ni la confirmer, ni l’infirmer. Comment prouver que le Québec n’aurait pas été réduit en cendres sans la loi 21 ou qu’une calamité nous attend si on laisse les éducatrices en CPE porter leur voile? Impossible. On s’appuie uniquement sur les peurs irrationnelles qui ont eu bien des occasions de se manifester depuis la crise des accommodements raisonnables en 2006-2008.

La question que j’aimerais poser à Pelchat et Rousseau: Si vous êtes réellement convaincus de la validité de vos positions, pourquoi n’avez-vous pas tenté de les défendre honnêtement? Quand on a confiance en ses positions, on ne craint pas les contre-arguments. On les présente et on y répond. Quand on se sent obligé de cacher tout ce qui nous contredit, on montre la faiblesse de notre raisonnement.

Présentement, l’influence religieuse et la menace pour les droits des femmes que je perçois en Amérique du Nord n’ont rien à voir avec le port de signes religieux ou avec les prières de rue. Les fondamentalistes chrétiens qui votent des lois anti-avortement ou anti-LGBTQ+ aux États-Unis ne portent pas de signe religieux. Les masculinistes qui remettent en question les droits des femmes et qui sont de plus en plus populaires auprès de nos jeunes ne prient pas dans les rues.

Notre gouvernement, qui refuse avec entêtement d’augmenter le salaire des éducatrices en garderie ou d’améliorer leurs conditions de travail, veut maintenant nous faire croire qu’il va protéger l’égalité hommes/femmes en bloquant la carrière de futures éducatrices et en faisant comprendre à plusieurs déjà en poste qu’elles sont des indésirables. On les tolère, mais on préférerait s’en passer. Des femmes devront peut-être abandonner leur emploi faute de place en CPE, mais au moins leur enfant ne sera pas soumis à la dangereuse vision d’un foulard. Parce que « au Québec, c’est comme ça qu’on vit ».

Reçu — 15 août 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • La fausse bienveillance des groupes anti-choix
    Une lettre d’opinion intitulée « Le privilège parental » a été publiée hier soir dans la Presse. C’est un exemple éloquent de l’habileté des groupes anti-avortement pour véhiculer leur message discrètement. La lettre est signée par Jean-Christophe Jasmin, directeur de Cardus. On a parlé de l’institut Cardus la semaine dernière parce que l’ancien rédacteur de discours de François Legault s’y est joint en tant que chercheur. Ancien pasteur baptiste, Jean-Christophe Jasmin est également d
     

La fausse bienveillance des groupes anti-choix

14 août 2025 à 08:46

Une lettre d’opinion intitulée « Le privilège parental » a été publiée hier soir dans la Presse. C’est un exemple éloquent de l’habileté des groupes anti-avortement pour véhiculer leur message discrètement.

La lettre est signée par Jean-Christophe Jasmin, directeur de Cardus. On a parlé de l’institut Cardus la semaine dernière parce que l’ancien rédacteur de discours de François Legault s’y est joint en tant que chercheur.

Ancien pasteur baptiste, Jean-Christophe Jasmin est également directeur des affaires externes du Réseau évangélique du Québec. Ce n’est pas sans raison qu’il a choisi de se faire désigner par son poste à Cardus plutôt qu’au Réseau évangélique du Québec. Ce deuxième titre attirerait bien davantage la méfiance du lecteur, avec raison.

Vous avez probablement entendu parler de M. Jasmin dans l’actualité sans retenir son nom. Il participe à la contestation de la décision du gouvernement du Québec d’annuler la tenue d’un événement anti-avortement au Centre des congrès de Québec en 2023. Tout récemment, on a entendu M. Jasmin protester contre la décision de la Ville de Montréal d’interdire le spectacle de Sean Feucht, ce chanteur MAGA homophobe et anti-avortement. « L’État s’autorise désormais à censurer des événements religieux sur la base d’une appréciation morale de leurs contenus possibles ou des opinions religieuses ou politiques de ses promoteurs. »

À première vue, son texte est inoffensif. Le message est: Les femmes ont moins d’enfants qu’elles le souhaiteraient parce qu’avoir un enfant, ça coûte cher. Et qui pourrait lui donner tort? Mais comment réduire le fardeau financier que représente la parentalité? L’auteur ne donne aucune piste de solution, donc allons voir ce que propose l’institut qu’il dirige.

En 2019, Cardus proposait de cesser de financer directement les garderies pour plutôt verser l’argent aux parents afin qu’ils puissent choisir de rester à la maison pour prendre soin de leurs enfants. Alors quoi, on veut donner le choix aux parents. C’est bien, non? Le problème, c’est que Cardus considère que les garderies ont davantage d’effets néfastes que positifs. En 2020, on nous expliquait que l’accès universel aux garderies (Cardus vise le modèle québécois en particulier) engendre un grand nombre de problèmes pour les enfants qui les fréquentent: mauvaise relation des enfants avec les parents, troubles de comportement, problèmes de santé, taux de criminalité plus élevé une fois adultes… Bref, Cardus prétend vouloir donner le choix aux parents, mais en réalité le choix est tout désigné. Un des parents doit rester à la maison pour s’occuper de l’enfant. Je vous laisse deviner lequel. Le rapport publié en 2020 nous explique que l’accès des femmes au marché du travail est un bien petit bénéfice en comparaison des problèmes engendrés. En 2021, Cardus présentait un rapport de recherche à la Chambre des Communes expliquant que les gouvernements économiseraient des milliards en subventionnant directement les parents plutôt que les garderies.

Revenons à la lettre de M. Jasmin, qui n’explore pas vraiment le coût de la parentalité, encore moins les moyens de le réduire. Le texte joue beaucoup plus sur l’émotif que sur le factuel. « Je ne le savais pas à l’époque, mais avoir arrêté à trois sera probablement un des plus grands regrets de ma vie. » « Remettre à plus tard, je le sais bien… signifie parfois remettre à jamais. » « On élève des enfants, mais ils nous font aussi beaucoup grandir. »

Selon M. Jasmin, l’idée qu’avoir des enfants est dispendieux est principalement cela, une idée. Il mentionne plusieurs fois qu’il s’agit d’une perception. En réalité, les parents qui ont moins d’enfant (lire ici: qui s’empêchent d’avoir des enfants) doivent surtout blâmer leurs mauvais choix de vie, notamment celui d’attendre d’être parfaitement installés dans la vie avant d’avoir leur premier enfant.

Au final, ce qui est encouragé dans cette lettre n’est pas une intervention accrue de l’État pour aider les familles. Au contraire, nous avons vu que Cardus militait plutôt pour le contraire. La responsabilité revient aux parents, en particulier aux mères, de mieux gérer leurs affaires. L’auteur nous donne l’exemple de deux de ses amies. La première a eu la chance d’avoir un emploi qui lui permettait de s’absenter longtemps et de prendre deux congés de maternité consécutifs. La deuxième, c’est malheureux, a trop attendu pour se décider à avoir des enfants (elle voulait les accueillir dans une maison plutôt que dans un 4 et demi) et la biologie l’a empêchée d’avoir les quatre enfants qu’elle souhaitait. Autrement dit, les parents (et les mères en particulier) doivent apprendre à mettre de côté leur confort et leurs aspirations professionnelles au profit d’un plus grand nombre d’enfants, parce que c’est là que se trouve le vrai bonheur.

Encore une fois, il faut mettre la lettre en relation avec la philosophie de Cardus. L’institut défend la « liberté de conscience » des médecins qui refusent de pratiquer un avortement, de référer une patiente pour une interruption de grossesse et même de prescrire la contraception. Cardus conteste toutes les lois limitant la « liberté d’expression » des groupes anti-avortement (le refus des subventions pour les emplois étudiants, le refus d’être considéré comme organisme charitable etc.). L’opposition au libre choix des femmes d’interrompre leur grossesse est une « valeur » primordiale de cet institut. Il n’est pas question d’avortement dans cette lettre ouverte, mais l’auteur ne peut pas ne pas avoir eu cette préoccupation à l’esprit en l’écrivant.

Le vrai message de cette lettre, c’est celui qu’entendent plusieurs femmes qui appellent dans ces fausses lignes d’aide pour les femmes enceintes qui sont en réalité des hameçons pour les organisations anti-avortement: Tu penses que tu ne seras pas capable de t’occuper de cet enfant, mais tu l’es. Si tu choisis d’interrompre ta grossesse parce que tu ne te crois pas prête, tu vas le regretter toute ta vie.

Et voilà comment les organisations anti-avortement arrivent à transmettre leur message en passant par la porte arrière.

Reçu — 22 juillet 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Les 20 ans du mariage homosexuel au Canada
    Il y a 20 ans, le Parlement canadien adoptait la Loi sur le mariage civil, qui autorisait les conjoints de même sexe à se marier partout au pays. C’est une belle occasion de faire un voyage dans le temps. Le monde de 2005 est complètement différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Malgré un nouveau chef, le gouvernement du Canada, libéral minoritaire, s’essouffle. L’armée israélienne tue des civils dans la bande de Gaza. Commentateurs et politiciens de droite nous mettent en garde contre l
     

Les 20 ans du mariage homosexuel au Canada

21 juillet 2025 à 07:44

Il y a 20 ans, le Parlement canadien adoptait la Loi sur le mariage civil, qui autorisait les conjoints de même sexe à se marier partout au pays. C’est une belle occasion de faire un voyage dans le temps.

Le monde de 2005 est complètement différent de celui qu’on connaît aujourd’hui. Malgré un nouveau chef, le gouvernement du Canada, libéral minoritaire, s’essouffle. L’armée israélienne tue des civils dans la bande de Gaza. Commentateurs et politiciens de droite nous mettent en garde contre l’islamisation imminente de l’Occident. Les Autochtones canadiens contestent les décisions des gouvernements provinciaux, qui laissent les compagnies forestières ignorer leurs droits ancestraux. Et la société se déchire avec des débats concernant les minorités sexuelles.

Réal Ménard, député bloquiste de Hochelaga / Hochelaga-Maisonneuve de 1993 à 2009

Certains états américains permettent déjà les mariages homosexuels, mais le président George W. Bush fait campagne pour amender la constitution afin de les interdire sur tout le territoire. Le 19 avril 2005, Benoît XVI est élu pape de l’Église catholique. Il s’opposera avec beaucoup plus d’ardeur que Jean-Paul II à tout ce qui concerne l’homosexualité, qu’il considère contraire à la morale « naturelle ».

Au Canada, l’Ontario est la première province à accepter les mariages entre conjoints de même sexe en juin 2003, suite à une décision de la Cour supérieure. La plupart des autres provinces ont suivi, dont le Québec en mars 2004. Au moment de l’adoption de la loi fédérale, l’Alberta et l’Île du Prince Édouard sont les seules provinces à refuser les mariages homosexuels.

En 1995, le député bloquiste Réal Ménard, ouvertement homosexuel, présente une motion demandant la reconnaissance des mariages entre conjoints du même sexe. La motion est rejetée par 124 voix contre 52. Entre 1998 et 2003, le député néo-démocrate Svend Robison, lui aussi ouvertement homosexuel, présente trois projets de loi, sans succès.

En 2003, l’Alliance canadienne (ancêtre de l’actuel Parti conservateur) présente une motion pour réaffirmer la définition traditionnelle du mariage, soit l’union entre un homme et une femme. La motion est battue par 137 voix contre 132. Signe d’un malaise profond au sein du Parti libéral, officiellement engagé à permettre le mariage homosexuel dans tout le Canada, 53 députés libéraux votent pour la motion et une vingtaine s’absentent au moment du vote.

Du côté du Bloc québécois, trois des 34 députés appuient la motion de l’Alliance. Quatre s’absentent au moment du vote (dont Mario Laframboise, actuel député caquiste de Blainville). Ils disaient vouloir attendre le jugement de la Cour suprême du Canada, qui doit déterminer de la constitutionnalité du projet de loi reconnaissant les mariages homosexuels. Je répète parce que c’est savoureux. Quatre députés bloquistes ont dit vouloir attendre l’opinion de la Cour suprême du Canada avant de prendre une décision.

C’est finalement en 2005 que le projet de loi final est déposé et adopté. D’un côté, il y a le premier ministre Paul Martin, qui a mis son opposition personnelle (opposition qu’il attribue à son éducation catholique) de côté par devoir civique. Partisan tiède en 2003, il est en 2005 un fier avocat du mariage pour tous. De l’autre côté, il y a le chef de l’Opposition, Stephen Harper, qui défend avec vigueur la définition traditionnelle du mariage au nom des valeurs chrétiennes et canadiennes. Le Bloc québécois et le NPD appuient tous deux la proposition, mais laissent le vote libre à leurs députés.

Des députés libéraux participent avec les conservateurs à l’obstruction parlementaire pour retarder le projet de loi et empêcher qu’il soit adopté avant la fin de la session. 14 députés libéraux votent avec les conservateurs contre la prolongation de la session demandée par le gouvernement. C’est le Bloc québécois qui vient au secours du gouvernement libéral pour permettre l’adoption de la loi.

Voici le détail du vote par partis:
Parti Pour/Contre/Abstention
PLC 95/32/2
PCC 3/93/0
BQ 43/5/2
NPD 17/1/0

Fait cocasse: Le député conservateur albertain Peter Goldring, violemment opposé au mariage homosexuel, est accusé d’incitation à la haine par le révérend Ted Kolber de l’Église unie du Canada (chrétienne). Dans le Calgary Sun, le chroniqueur de droite Link Byfield accuse le révérend Kolber… d’intolérance. Parce que Kolber ne « tolère » pas les opinions différentes de la sienne. Ça ne s’invente pas.

Et pendant que Stephen Harper, Vic Toews et leurs collègues chrétiens s’opposent au mariage gai en invoquant la Bible, le chroniqueur Richard Gwyn du Toronto Star nous prévient que les droits des homosexuels pourraient bien être menacés par… l’immigration. « La ferme opposition aux mariages homosexuels au sein des groupes ethniques est un avant-goût de notre avenir. » Ironie. Ou cécité, c’est selon.

Dans les pages du Devoir, le psychologue Yves Laberge défend la définition traditionnelle du mariage au nom des lois immuables de la biologie: « On ne peut pas confondre une pratique sexuelle particulière comme l’homosexualité avec une identité sexuelle et concéder à cette pratique sexuelle la même reconnaissance de droit au plan du mariage que celle accordée à la relation homme-femme qui, malgré ses avatars, est la seule à pouvoir assurer la pérennité de la société et de l’espèce. »

Au Québec, on retrouve parmi les opposants une certaine Denise Bombardier, pour qui la seule finalité du mariage est la procréation (amusant quand on sait qu’elle s’est remariée à 62 ans). Le 16 septembre 2003, elle participait à l’émission le Point face à Louis Godbout, secrétaire des Archives du Québec et militant pour les droits des homosexuels. À la fois intervieweuse et débatteuse, elle interrompt allègrement son invité pour imposer son point de vue. Elle met en valeur son doctorat alors que son interlocuteur, elle le souligne, travaille dans le domaine des pâtes et papiers. Elle nous sort le cliché de « Je ne suis pas homophobe, j’ai des amis gais. » Elle prétend d’ailleurs parler au nom des nombreuses personnes homosexuelles opposées au mariage gai mais qui ont peur de prendre la parole à cause de la pression de leur communauté. Puis elle tombe dans tous les clichés. Les homosexuels sont infidèles par nature. Le défilé de la fierté gaie est ridicule. Les gais aiment se présenter en victimes. Bref, peu édifiant. C’était la première et dernière participation de Denise Bombardier à l’émission. Rima Elkouri lui sert une réplique cinglante dans la Presse deux jours plus tard. Une plainte au Conseil de presse a été retenue contre Radio-Canada pour avoir permis ce débat. La principale intéressée dira avoir été victime du lobby des « fondamentalistes gais », quoi que ça veuille dire.

Bref, aucun changement depuis 20 ans. Les conservateurs défendent toujours les « lois de la nature » contre le tout-puissant lobby LGBTQ+ (nom variable selon les époques), les immigrants sont toujours accusés d’incompatibilité culturelle et les véritables intolérants sont ceux qui prêchent la tolérance. Tout va bien.

Reçu — 17 juillet 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Superman, un film anti-Trump qui fait du bien
    Aveu: Je n’avais pas l’intention d’aller voir le nouveau Superman au cinéma. Comme le dernier Captain America, j’avais l’intention de le regarder lorsqu’il serait disponible en ligne. Puis j’ai vu la grosse polémique « Superwoke » et je me suis dit que si les endormis (ou anti-wokes, si vous préférez) détestent autant ce film, il doit avoir des qualités. Je n’ai pas été déçu! De mon point de vue, le film est clairement anti-Trump, anti-Musk et anti-Netanyahu. Était-ce intentionnel? Probab
     

Superman, un film anti-Trump qui fait du bien

16 juillet 2025 à 09:23

Aveu: Je n’avais pas l’intention d’aller voir le nouveau Superman au cinéma. Comme le dernier Captain America, j’avais l’intention de le regarder lorsqu’il serait disponible en ligne. Puis j’ai vu la grosse polémique « Superwoke » et je me suis dit que si les endormis (ou anti-wokes, si vous préférez) détestent autant ce film, il doit avoir des qualités. Je n’ai pas été déçu! De mon point de vue, le film est clairement anti-Trump, anti-Musk et anti-Netanyahu.

Était-ce intentionnel? Probablement. En 2018, le réalisateur James Gunn a été « cancellé » après s’être moqué de l’administration Trump en ligne. Des trumpistes sont allés fouiller dans les poubelles de Twitter pour trouver des blagues de mauvais goût vieilles de 10 ans et Disney a retiré Gunn du projet des Gardiens de Galaxie 3. Il a fallu une immense pression populaire et interne pour le ramener. Pour l’anecdote, l’ancien PDG de Marvel, Ike Perlmutter, et sa femme Laura, ont financé les trois campagnes présidentielles de Donald Trump. Ils ont donné 10 millions pour la campagne de 2024.

C’est le genre de film que je regarde en prenant des notes (je vous ai dit que je préparais une histoire sociale des super-héros?). Voici donc ce que j’ai retenu:

  • Superman représente le bon immigrant poursuivi injustement par ICE. Le gouvernement américain ne lui reconnaît aucun droit parce qu’il est né sur une autre planète. Il est arrêté sans justification et l’habeas corpus n’est pas respecté. Au cas où la figure de style ne serait pas suffisamment claire, Superman l’affirme carrément à la fin du film: « Je suis aussi humain que vous tous. »
  • Le méchant du film, Lex Luthor, représente Elon Musk (avant sa rupture avec Trump). C’est un milliardaire, magnat de la technologie, qui en mène large auprès du gouvernement américain. Ultra émotif, violent avec sa conjointe et encore plus avec ses ex. Besoin démesuré d’être aimé et adulé, d’où sa jalousie envers Superman. Mégalomane: Son projet implique la création d’un nouveau pays qui porterait son nom et dont il serait le roi.
  • Lex Luthor découvre un enregistrement des parents kryptoniens de Superman qui l’encouragent à prendre le contrôle de la planète Terre afin de protéger les Terriens de leur propre barbarie. Superman n’a jamais vu cet enregistrement avant que Luthor le diffuse. Les gens deviennent convaincus que Superman est venu sur Terre pour les conquérir, même si ce n’est pas du tout conforme avec ses actions. Est-ce un message aux gens qui citent des passages du Coran pour montrer que les musulmans sont venus s’installer en Europe ou en Amérique pour nous asservir? C’est l’impression que j’ai eue, surtout avec cette réplique du père adoptif de Superman: « Peu importe ce qu’ils voulaient communiquer à travers ce message, ça n’aura jamais autant d’importance que comment toi, tu le reçois. » Tout est dit.
  • L’intrigue politique du film tourne principalement autour du conflit entre deux pays fictifs, Boravia et Jarhanpur. Pour moi, il n’y a pas de doute possible: Boravia représente Israël et Jarhanpur est une habile combinaison de Gaza et de l’Iran. Au début du film, Superman empêche une agression de Boravia contre Jarhanpur. Une agression qui devait tuer un maximum de civils. L’intervention de Superman enrage le gouvernement américain, parce que Boravia est allié aux États-Unis alors que Jarhanpur est une nation ennemie. D’un côté, le gouvernement de Boravia prétend vouloir libérer les habitants de Jarhanpur de son gouvernement tyrannique. De l’autre côté, le président de Boravia fait des déclarations clairement génocidaires: « Nous ne dormirons pas tant que les rues ne seront pas inondées du sang de tous les Jarhanpuriens. » Difficile de ne pas faire un lien avec les intentions génocidaires affirmées des dirigeants israéliens. Et comme Donald Trump prévoit l’ouverture d’une station balnéaire à Gaza, Lex Luthor parle des magasins qu’il veut ouvrir dans la nouvelle Jarhanpur une fois la population éradiquée.
  • Il y a bien d’autres parallèles à faire. Je ne les ai peut-être pas tous relevés. Lex Luthor inonde les réseaux sociaux avec des messages de propagande. Un réseau télévisé « d’information » appuie sans preuve les rumeurs absurdes, comme celle voulant que Superman ait un harem de femmes capturées sur Terre qu’il utilise pour créer une nouvelle race supérieure (au moins personne ne l’a accusé de manger des chiens). Les superhéros savent que Superman est innocent, mais ils n’interviennent pas parce qu’ils ne veulent pas perdre l’appui du gouvernement américain. Du début à la fin, j’ai eu l’impression que le réalisateur cherchait à inscrire son film dans la réalité.

ALERTE AU DIVULGÂCHEUR
Le film finit bien. Si comme moi vous voyez les figures de style, votre coeur fond en voyant la conclusion. Elon Musk est arrêté. Bibi est tué par une superhéroïne. Green Lantern empêche les soldats israéliens de massacrer des enfants gazaouïs. Et la bande de Gaza est libérée. Du moins, c’est mon interprétation.
FIN DE L’ALERTE AU DIVULGÂCHEUR

Bref, je comprends que les trumpistes et les endormis n’aient pas aimé le film. L’insulte suprême: le seul superhéros (autre que Superman) qui ait des principes et qui soit montré comme vraiment compétent est le seul Afro-Américain de l’équipe.

Pour les personnes qui accusent James Gunn d’avoir « wokisé » Superman: Les superhéros ont toujours été politiques. Ils cassaient la gueule d’Adolf Hitler avant même que les États-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne en 1941. La plupart des créateurs étaient Juifs et voulaient sensibiliser les Américains aux événements européens. En 1943, Superman se battait contre le Ku Klux Klan. Il y a toujours eu des messages d’intérêts publics dans les aventures de Superman, invitant les Américains à se rassembler indépendamment de leurs différences. Donc non, James Gunn a parfaitement compris le personnage de Superman.

Dans un contexte politique et mondial incroyablement anxiogène, un film où le héros affronte de vrais méchants et où les gentils gagnent à la fin fait du bien à l’âme. Je vous encourage à aller le voir si ce n’est pas déjà fait.

Reçu — 9 juillet 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Le pire gouvernement de l’histoire?
    Cliquer ici pour le bilan détaillé. Dans les dernières années, j’ai souvent entendu dire que le gouvernement Trudeau était le pire de l’histoire du Canada. Une affirmation qui m’a toujours fait lever les yeux au ciel. Parce que je sais que dans 99.9% des cas, si je demande de comparer Justin Trudeau à Arthur Meighen ou à R. B. Bennett, je n’aurai aucune réponse. J’ai aussi souvent entendu dire que le gouvernement Legault était le pire de l’histoire du Québec. Là, je l’avoue, j’ai plus de d
     

Le pire gouvernement de l’histoire?

8 juillet 2025 à 08:50

Cliquer ici pour le bilan détaillé.

Dans les dernières années, j’ai souvent entendu dire que le gouvernement Trudeau était le pire de l’histoire du Canada. Une affirmation qui m’a toujours fait lever les yeux au ciel. Parce que je sais que dans 99.9% des cas, si je demande de comparer Justin Trudeau à Arthur Meighen ou à R. B. Bennett, je n’aurai aucune réponse.

J’ai aussi souvent entendu dire que le gouvernement Legault était le pire de l’histoire du Québec. Là, je l’avoue, j’ai plus de difficulté à répondre. Pas parce que je crois que les gens répétant cette affirmation pourraient comparer François Legault à John Jones Ross ou à Simon-Napoléon Parent, mais parce que j’aurais de la difficulté à relativiser.

Depuis 2018, on a souvent comparé la CAQ de François Legault à l’Union nationale de Maurice Duplessis. Effectivement, les points de comparaison n’ont jamais arrêté de se multiplier: la prétention d’incarner la « nation », la posture farouchement anti-syndicale, la méfiance face à l’immigration, le discours alarmiste (vous vous souvenez de la menace de la « louisianisation » du Québec?), le favoritisme éhonté, le gaspillage de fonds publics au profit des amis du régime, le nationalisme défenseur et réactionnaire, la résistance à toute forme de changement…

Pourtant, je considère la comparaison injuste. Pour l’Union nationale. Malgré toutes les critiques (très justifiées) qu’on peut adresser au gouvernement de Maurice Duplessis, c’est aussi un gouvernement qui a bâti. Le Crédit agricole et l’électrification des campagnes ont permis la modernisation de l’agriculture québécoise, qui en avait bien besoin. Le réseau d’Hydro-Québec a triplé sa taille entre 1944 et 1960. L’Université Laval s’est développée, l’Université de Sherbrooke a été fondée et les bases de l’Université du Québec à Trois-Rivières ont été posées.

L’Union nationale a créé l’impôt provincial, une mesure déterminante au niveau des relations fédéral – provincial. À lui seul, le gouvernement du Québec venait mettre un frein à l’offensive centralisatrice du gouvernement d’Ottawa. Soudainement, les provinces retrouvaient (partiellement) le contrôle de leurs revenus, cédés au gouvernement fédéral depuis la Seconde Guerre mondiale. Encore plus remarquable: ce n’était pas une mesure populaire. Malgré toutes les tentatives de l’Union nationale de présenter l’impôt provincial comme une mesure patriotique, le discours public adhérait à l’argument de l’opposition libérale: un nouvel impôt. Un nouvel impôt, c’est un suicide électoral. Ce n’est que grâce à une corruption historique que l’Union nationale a survécu aux élections de 1956. Il faudrait avoir l’esprit particulièrement tordu pour présenter l’impôt provincial comme une mesure électoraliste.

Finalement, rappelons que Duplessis a laissé le Québec dans une santé financière exceptionnelle. Si la Révolution tranquille a été possible, c’est beaucoup grâce à la gestion de l’Union nationale. À moins d’un miracle, on se doute que le gouvernement qui succédera à la CAQ n’héritera pas d’une situation budgétaire enviable. Le surplus du gouvernement Couillard (obtenu grâce à quatre années d’austérité, rappelons-le) s’est transformé en déficit historique et ce n’est pas parce que la CAQ a réinvesti dans les services.

Quel héritage la Coalition Avenir Québec laissera-t-elle à l’histoire?

  • On retiendra peut-être la gestion de la pandémie de COVID-19, bien que le plus grand succès soit celui des relations publiques.
  • Les partisans d’une laïcité hostile à toute manifestation religieuse retiendront la loi 21 et les mesures subséquentes.
  • Les entreprises et les personnes assez riches pour utiliser le système de santé privée et envoyer leurs enfants à l’école privée peuvent honnêtement dire que les politiques fiscales de la CAQ leur ont profité. En revanche, le CAQ lègue des déficits historiques qui vont plomber l’État québécois pour plusieurs années.
  • Certaines initiatives sont appréciables, comme la création du Tribunal spécialisé en matière de violence sexuelle et de violence conjugale ou le cours de Citoyenneté et culture québécoise. Il est toutefois trop tôt pour juger s’ils atteindront leurs objectifs.

En revanche, on retiendra certainement :

  • La sourde oreille aux revendications des enseignants, des infirmières et des éducatrices, qui désertent leur profession.
  • Les déficits et la décote du Québec par les agences de notation.
  • Le gaspillage de fonds publics dans SAAQClic, Northvolt, le mythique 3e lien et autres fantaisies.
  • L’abandon de la promesse de réforme du mode de scrutin, un bidon d’essence versé sur les flammes du cynisme.
  • La mise en place des Centres de services scolaires, dont l’inefficacité a été démontrée par la crise de l’école Bedford.
  • Le sacrifice de l’intérêt collectif au profit des intérêts privés, en particulier au niveau environnemental (pensons à la fonderie Horne et à Stablex).
  • L’amplification de la crise du logement par des mesures qui favorisent les propriétaires au détriment des locataires.
  • La loi 89 pour limiter le droit de grève, ce qui couronne le bilan d’un gouvernement férocement anti-syndical.
  • L’utilisation éhontée de l’immigration, des musulmans et des minorités de genre comme paravents et comme bouc émissaires pour grappiller des votes et faire oublier les conséquences de la mauvaise gestion gouvernementale.
  • Le rejet de la science au profit de l’électoralisme (gestion de la pandémie, 3e lien, comité de sages sur l’identité de genre, etc.)

Le prochain gouvernement mettra des années (s’il le souhaite) à simplement réparer les dommages infligés à l’État québécois et à rebâtir le lien de confiance avec la population. François Legault n’a aucune raison d’être fier de « son legs ». Ses réalisations suffoquent sous les décombres de tout ce que son gouvernement a détruit.

La gestion de la COVID-19

Positif : Quand je demande aux gens de me citer un succès de la CAQ, c’est celui qui revient le plus souvent. Il est vrai que certains dossiers ont été bien menés, en particulier celui de la vaccination. Le plus grand succès a probablement été celui des relations publiques. François Legault, Christian Dubé et Horacio Arruda ont fait du bon travail pour nous rassurer dans une période de grande inquiétude et d’incertitude.

Négatif : Tout le reste. La gestion de la pandémie par le gouvernement caquiste a été un grand numéro d’improvisation guidé par l’électoralisme et les intérêts du milieu des affaires. La négligence du gouvernement a conduit à l’hécatombe dans les CHSLD. Des mesures sorties de nulle part comme le couvre-feu et un refus borné de mesures recommandées par la science comme les échangeurs d’air dans les écoles. Pour une liste détaillée des échecs et des ratés sur ce plan, on lira l’ouvrage collectif Traitements-chocs et tartelettes : Bilan critique de la gestion de la COVID-19 au Québec de Josiane Cossette et Julien Simard.

La loi 21

Positif : C’est le deuxième point qui revient le plus souvent. Pour bien des nationalistes et plusieurs militants en faveur d’une laïcité stricte, la Loi sur la laïcité de l’État (adoptée sur division, sous bâillon et après avoir entendu un minimum d’intervenants, rappelons-le) est devenue un symbole de notre affirmation nationale. Les personnes qui me connaissent savent que je n’en fais pas partie.

Négatif : Qu’on soit d’accord ou non avec le principe, je pense qu’on peut s’entendre que la loi n’a pas atteint ses objectifs. La CAQ prétendait mettre fin au débat sur la laïcité. Six ans plus tard, la discussion est toujours aussi acrimonieuse. La saga de l’école Bedford a bien montré qu’interdire le port de signes religieux ostentatoires n’assurait pas une éducation laïque, loin s’en faut. L’interdiction du port de signes religieux par les enseignants continue à diviser. C’était à prévoir, surtout quand on se souvient la façon dont le premier ministre Legault nous avait présenté la mesure : « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit. » Quel meilleur moyen de tracer la ligne entre le « nous » et le « eux » ?

Famille

Positif : C’est le domaine sur lequel le gouvernement semble avoir réalisé le meilleur bilan.

  • Retour du tarif unique pour les garderies en 2019 (le gouvernement libéral de Philippe Couillard avais mis en place des tarifs modulables en fonction du revenu des parents).
  • Mesures encourageant le partage du congé parental (4 semaines supplémentaires au total si les deux parents prennent au moins 10 semaines chacun).
  • Réforme du droit de la famille.
  • Création du patrimoine familial pour les conjoints de fait avec enfants. Création du régime d’union parentale.
  • Création du Supplément pour enfant handicapé nécessité des soins (SEHNSE).

Négatif : Le gouvernement se fait tirer l’oreille pour améliorer les salaires dérisoires et les conditions de travail des éducatrices en garderie alors qu’elles désertent leur profession et qu’il n’y a pas de relève.

Finances

Positif : Avec les baisses d’impôts, le « bouclier anti-inflation » (les fameux chèques de 400$ à 600$ envoyés en 2022, année électorale) et la baisse de la taxe scolaire, on peut objectivement dire que les Québécois ont « plus d’argent dans leurs poches ».

Négatif : Déficits historiques. Décote du Québec par les agences de notation. La réduction de la taxe scolaire a considérablement diminué l’autonomie financière des écoles. Gaspillage de quelques 700 millions de dollars dans les dépassements de coûts de SAAQClic. Le prochain gouvernement va hériter d’un triste contexte budgétaire.

Racisme

Positif : La CAQ est le premier gouvernement à avoir confié à un ministre la responsabilité de la lutte contre le racisme.

Négatif : Le gouvernement rejette le concept de racisme systémique pourtant mis en lumière par la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (commission Viens). Il est prêt à aller jusqu’en Cour suprême pour défendre les interpellations « aléatoires » par les policiers bien qu’il ait été démontré à maintes reprises que celles-ci visent les minorités visibles de façon disproportionnée.

Refus de reconnaître le principe de Joyce (autrement dit de reconnaître les particularités des nations et cultures autochtones). Refus de reconnaître la souveraineté politique des nations autochtones (démontré de manière éloquente avec le nouveau régime forestier).

Loin de lutter contre le racisme, le gouvernement le nourrit en pointant du doigt l’immigration pour pratiquement tous les problèmes du Québec, que ceux-ci aient des causes plus profondes ou qu’ils aient carrément été causés par l’inaction de nos dirigeants. On relèvera également la fâcheuse tendance à utiliser les enjeux de laïcité comme paravent, au risque de stigmatisé des communautés déjà marginalisées.

Immigration

Positif : Pour les employeurs, le bilan du premier mandat Legault a été très positif. Pour les personnes qui voulaient travailler ou migrer au Québec également. Après une diminution temporaire de 20% de l’immigration permanente en 2019,  le gouvernement est revenu aux chiffres du gouvernement Couillard pour les dépasser en 2022. L’ironie, c’est que ce gouvernement qui a battu des records en matière d’immigration lors de son premier mandat nous dit aujourd’hui que tous nos problèmes sont causés par une trop forte immigration.

Négatif : Restriction des critères d’admission au Programme de l’Expérience québécoise (programme qui facilite l’obtention de la résidence permanente pour les étudiants étrangers). Les démarches pour les regroupements familiaux sont labyrinthiques et les délais sont de 36 mois (en comparaison de 10 mois dans d’autres provinces canadiennes). Fermeture des classes de francisation.

Santé

Positif : Retour du programme d’accès à la fécondation in vitro. Stratégie pour éliminer progressivement le recours aux agences de placement.

Négatif : C’était la crise en 2018 et c’est toujours la crise en 2025. On réalisera peut-être dans 20 ans que la création de l’agence Santé Québec était la meilleure décision des dernières décennies, mais pour l’instant, les résultats se font attendre. Bras de fer avec les médecins. Sourde oreille aux demandes des infirmières à qui on exige toujours davantage de « mobilité » et de « flexibilité » malgré le fait qu’elles désertent leur profession.

Éducation

Positif : Pour les gens qui détestaient le cours d’éthique et culture religieuse, sa disparition est évidemment considérer comme un pas dans la bonne direction. Le cours de Culture et citoyenneté québécoise (CCQ) peut être considéré comme une bonne innovation malgré ses critiques qui le considèrent « woke ».

Négatif : On ne peut pas dire que remplacer les commissions scolaires francophones par les centres de services scolaires ait été bénéfique. La CAQ prétendait vouloir décentraliser la gouvernance scolaire, mais on n’a jamais eu un ministre de l’Éducation aussi omniprésent dans la prise de décisions que Bernard Drainville. Ce qui est arrivé à Bedford a illustré les nombreuses failles de notre modèle de gestion des écoles. Et rien n’indique qu’on se dirige vers une solution à la pénurie d’enseignants, malgré les critères qui sont sans cesse revus à la baisse (on se souvient de la promesse du « un adulte dans chaque classe »).

Enseignement supérieur

Positif : La loi sur la liberté académique.

Négatif : Ironiquement, ingérences de la ministre de l’Enseignement supérieur pour défendre les intérêts de l’État d’Israël et empêcher les discussions sur le génocide à Gaza.

Diversité de genre et sexuelle

Positif : Le nouveau cours Culture et citoyenneté québécoise présente la diversité de genre aux élèves, s’attaque aux préjugés et distingue les notions de sexe et de genre.

Négatif : Le comité de sages sur l’identité de genre qui ne contenait aucune personne trans et dont le rapport ne peut que nourrir le discours défavorable aux femmes trans.

Le développement économique

Le fiasco Northvolt risque d’éclipser tout le positif, s’il y en a. 240 millions de dollars pour l’achat du terrain à Luc Poirier et à ses amis (terrain acheté 20 millions en 2015, rappelons-le). 270 millions pour le financement des activités préliminaires.

Transports

Positif : Le budget pour l’entretien des infrastructures routières est un des rares domaines qui n’a pas eu à se plaindre de coupures. Les deux tiers des investissements en transport au Québec sont dirigés vers le réseau routier (à l’inverse de l’Ontario, où les deux tiers sont consacrés au transport en commun).

Négatif : Politique entièrement dévouée à l’auto solo. Réduction du financement des sociétés de transport en commun. Sous-financement des programmes d’entretien des infrastructures de transport collectif. Les chantiers du REM de l’Est et du tramway de Québec sont retardés depuis des années. La ministre Geneviève Guilbault promet de faire en sorte que le prochain gouvernement ne puisse pas annuler le projet pharaonique du troisième lien Québec – Lévis, dont le coût est évalué à une dizaine de milliards par les évaluations les plus conservatrices, et dont personne n’a jamais su démontrer la nécessité.

Environnement

Positif : Interdiction des voitures à essence à partir de 2035 (d’abord annoncée pour 2030). Depuis 2022, il est interdit sur tout le territoire québécois de rechercher et de produire des hydrocarbures. Un grand pas vers la transition énergétique et pour la protection de notre territoire. Depuis, François Legault s’est dit ouvert à la construction d’un oléoduc sur la Côte-Nord. Ce point positif pourrait donc possiblement disparaître.

Politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire : Modernisation bien nécessaire des pratiques (la dernière loi datait de 1990). On tient compte ici des zones inondables, de la densification des quartiers, de la protection des milieux humides, de la mise en valeur des milieux naturels et des terres agricoles et on prend en compte les changements climatiques.

Négatif : Le ministère de l’Environnement devrait être rebaptisé ministère de la Pollution, parce que c’est ce à quoi il a été réduit: distribuer des permis de polluer. Donner aux entreprises la permission de ne pas respecter les lois environnementales. Glencore et Stablex sont particulièrement satisfaites du bon travail de Benoît Charette. La première a convaincu le gouvernement d’élever le seuil acceptable d’émissions d’arsenic pour la fonderie Horne et de nickel pour le port de Québec. La deuxième a reçu le droit de détruire des milieux naturels sur le territoire de Blainville pour permettre l’enfouissement de déchets dangereux. De manière générale, le ministère de l’Environnement a montré à chaque occasion que les intérêts de l’entreprise privée primaient sur tout.

Politique

Positif : Abolition du serment à la couronne pour la députation.

Négatif : Abandon de la promesse de réformer le mode de scrutin.

Justice

Positif : Le tribunal spécialisé en matière de violence conjugale et sexuelle.

Négatif : Poursuites abandonnées à cause du sous-financement de la Justice (349 dossiers abandonnés entre septembre 2023 et avril 2025). Procès annulés parce que les victimes abandonnent le processus ou parce que les délais sont dépassés. Peines bonbon pour éviter l’annulation de procès.

Culture et patrimoine

Positif : Augmentation du financement annuel du Conseil des arts et des lettres du Québec. Création du Musée national de l’histoire du Québec. Projet né dans la controverse, mais qui est porteur d’espoir pour certains.

Négatif : Les espaces bleus, projet mort né. Les Conseils régionaux de la culture crient famine. Coupure des fonds pour la préservation des églises.

Habitation

Positif : Le programme d’Allocation-logement, aide financière accordée aux personnes dont une trop grande part du revenu est consacrée au logement, est passée de 80$ (montant qui n’avait jamais augmenté depuis sa création dans les années 1990) à 150$. Très bien. Mais soyons honnêtes, cette augmentation de 70$ par mois n’a rien à voir avec les hausses de loyer depuis 2018. Bonification de la loi Françoise David pour protéger les locataires aînés contre les évictions. Certaines régions ont été ENFIN connectées à internet haute vitesse grâce au soutien financier du gouvernement.

Négatif : La crise du logement était déjà en cours à l’arrivée au pouvoir de la CAQ et rien n’a été fait pour y mettre un terme. Au contraire, ce gouvernement a tout fait pour favoriser les intérêts des propriétaires au détriment des locataires. Réforme des mécanismes de cession de bail. Nouveau calcul pour le taux d’augmentation des loyers qui encourage des augmentations encore plus élevées. Coupure dans le programme RénoRégion (subvention à la rénovation pour les propriétaires à faible revenu). Coupure dans les programmes pour adapter les résidences aux situations de handicap.

Travail

Positif : Loi sur le travail des enfants (interdiction avant 14 ans et limitation des heures pendant la période scolaire).

Négatif : François Legault n’a jamais caché son biais anti-syndicats. Les syndicats de la fonction publique doivent se battre continuellement pour obtenir des augmentations proportionnelles à l’inflation. Le fait que les éducatrices, les infirmières et les enseignants quittent leur profession n’affecte aucunement la volonté du gouvernement d’améliorer les conditions de travail. Quant au secteur privé, la CAQ a fait tout son possible pour réduire le pouvoir de négociation des syndicats. La loi 89, qui vient limiter le droit de grève, rejoindra probablement les lois Duplessis parmi les lois les plus anti-syndicales de l’histoire du Québec.

Reçu — 15 juin 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Vers une nouvelle nuit des longs couteaux?
    Une élue locale démocrate de l’État du Minnesota a été assassiné avec son époux à son domicile. Un autre a été victime d’une tentative de meurtre. Si on ne s’inquiétait pas déjà, ce serait le bon moment est le bon moment de commencer. Pendant sa campagne en 2024, Donald Trump s’est engagé plusieurs fois à faire un mauvais sort à ses adversaires politiques. Il a promis des enquêtes sur Joe Biden, Kamala Harris, Barack Obama et Liz Cheney. Il a laissé entendre que la garde nationale pourrait de
     

Vers une nouvelle nuit des longs couteaux?

14 juin 2025 à 11:47

Une élue locale démocrate de l’État du Minnesota a été assassiné avec son époux à son domicile. Un autre a été victime d’une tentative de meurtre. Si on ne s’inquiétait pas déjà, ce serait le bon moment est le bon moment de commencer.

Pendant sa campagne en 2024, Donald Trump s’est engagé plusieurs fois à faire un mauvais sort à ses adversaires politiques. Il a promis des enquêtes sur Joe Biden, Kamala Harris, Barack Obama et Liz Cheney. Il a laissé entendre que la garde nationale pourrait devoir sévir contre les démocrates qui allaient voler l’élection. « They are so bad and frankly, they’re evil. They’re evil. » Cette semaine, il a déclaré que la police de l’immigration devrait arrêter Gavin Newsom, le gouverneur de la Californie, qui a osé critiquer son envoi de l’armée pour arrêter les manifestations à Los Angeles. Le sénateur Alex Padilla, démocrate, a été violemment expulsé d’une conférence de presse par des agents du FBI alors qu’il posait une question à la secrétaire de la Sécurité intérieure, Kristi Noem. Est-ce qu’on se dirige vers une Nuit des longs couteaux à l’américaine?

La Nuit des longs couteaux, c’est la première série de crimes publics du gouvernement nazi. C’est l’illustration de la fin définitive de l’état de droit en Allemagne hitlérienne.

Contexte: Nous sommes en juin 1934. Adolf Hitler est chancelier (premier ministre) de l’Allemagne depuis janvier 1933, mais il partage son pouvoir avec les conservateurs, qui dirigent la plupart des ministères. Il se retrouve coincé entre les révolutionnaires nazis, qui veulent accélérer la mise en place de l’ordre nouveau, et les conservateurs, qui dénoncent la violence et le culte grandissant de la personnalité hitlérienne.

Les révolutionnaires se trouvent principalement au sein de la Sturmabteilung (SA), des sections armées qui agressaient et intimidaient les adversaires politiques, les syndicats et les Juifs. Pour faciliter l’accession d’Hitler au pouvoir, les SA provoquaient et agressaient les militants communistes. Hitler blâmait les communistes pour la violence et promettait de ramener la paix.

La SA était détestée par une grande partie de la population. Les conservateurs détestaient cette école de révolutionnaires. Les militaires soupçonnaient (avec raison) la SA de vouloir s’instaurer comme armée allemande. Plusieurs chefs de la SA étaient ouvertement homosexuels, ce qui scandalisait les puritains. De manière générale, la population n’appréciait pas la barbarie de ce groupe paramilitaire. Hitler devait éliminer ce groupe qui l’avait amené au pouvoir mais qui était devenu encombrant.

Dans la nuit du 30 juin au 1er juillet 1934, les chefs de la SA sont arrêtés et exécutés. Les nazis ont inventé de toute pièce un complot visant à assassiner Hitler et à renverser le gouvernement. Hitler profite de l’occasion pour éliminer des adversaires politiques, des rivaux et des éléments gênants. On retrouve parmi les victimes:

  • Franz von Papen, vice-chancelier et chef de la faction conservatrice, qui critiquait ouvertement les abus de pouvoir d’Hitler et la violence avec laquelle il exerçait son autorité. Placé en détention préventive. Il survit parce qu’il était une personnalité internationale et que son assassinat aurait eu des répercussions majeures.
  • Edgar Jung, intellectuel conservateur et rédacteur de discours pour Papen. Placé en détention préventive le 25 juin, puis assassiné.
  • Herbert von Bose, attaché de presse de Papen, assassiné lors d’une descente de la Gestapo au bureau du vice-chancelier.
  • Gregor Strasser, ancien organisateur du parti nazi qui s’est brouillé avec Hitler. Arrêté puis abattu dans sa cellule au siège de la Gestapo.
  • Kurt von Schleicher, prédécesseur d’Hitler comme chancelier d’Allemagne, politicien conservateur qui préparait son retour en politique. Assassiné avec sa femme à son domicile. Joseph Goebbels qualifie la mort d’Elisabeth von Schleicher de malheureux accident.
  • Le général Ferdinand von Bredow, qui préparait le retour en politique de Schleicher. Tiré à bout portant en répondant à la porte de sa maison.
  • Gustav Ritter von Kahr, ancien gouverneur de Bavière. Il avait quitté la politique depuis plusieurs années et s’était retiré dans l’anonymat, mais Hitler ne lui avait jamais pardonné son rôle dans l’échec du putsch de la Brasserie de Munich en 1923. Assassiné à Dachau.
  • Le journaliste Fritz Gerlich, un des principaux critiques d’Hitler dans la presse. Détenu à Dachau depuis mars 1933, il est exécuté pendant la Nuit des longs couteaux.

Toutes les victimes sont accusées de s’être impliquées dans le complot de la SA. Accusations farfelues, mais qui ont passé le test de l’opinion publique. Le président allemand, Paul von Hindenburg, adresse un télégramme à Hitler pour le remercier d’avoir « sauvé le peuple allemand d’un grave danger » (il est douteux que le président ait écrit le télégramme lui-même). La population se préoccupe peu des assassinats politiques. Elle se réjouit que la barbarie de la SA ait été mâtée. Hitler avait provoqué la violence et devenait maintenant le héros du peuple parce qu’il y avait mis fin.

Hitler incarnait désormais la nation. Ses ennemis étaient les ennemis de l’Allemagne, donc des traîtres qui ne méritaient aucun droit civil. La Nuit des longs couteaux, on le sait, n’était que le début de la violence qui allait s’emparer de l’Allemagne, puis de toute l’Europe. Ce qui est consternant, c’est l’indifférence, voire la satisfaction avec laquelle le peuple allemand a pris connaissance de ces terribles abus de pouvoir. Espérons que les Américains sachent mieux réagir.

Reçu — 31 mai 2025 Alexandre Dumas, historien québécois
  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Pluriparentalité et polygamie
    En avril dernier, la Cour supérieure du Québec a tranché en faveur des familles pluriparentales: un enfant peut légalement avoir plus de deux parents. Le gouvernement du Québec a un an pour amender le Code civil afin de tenir compte de cette nouvelle réalité. Excellente nouvelle pour les personnes concernées. Décision sans conséquence pour celles qui ne le sont pas. Mais des gens sont inquiets. Normand Lester et Guillaume Rousseau nous disent carrément que la décision du juge Andres C. Garin
     

Pluriparentalité et polygamie

30 mai 2025 à 08:18

En avril dernier, la Cour supérieure du Québec a tranché en faveur des familles pluriparentales: un enfant peut légalement avoir plus de deux parents. Le gouvernement du Québec a un an pour amender le Code civil afin de tenir compte de cette nouvelle réalité.

Excellente nouvelle pour les personnes concernées. Décision sans conséquence pour celles qui ne le sont pas. Mais des gens sont inquiets. Normand Lester et Guillaume Rousseau nous disent carrément que la décision du juge Andres C. Garin ouvre la porte à la polygamie. Rousseau se garde de viser une communauté en particulier, mais Lester attaque directement les musulmans. Présentement, la polygamie est un acte criminel au Canada. Mais Rousseau et Lester nous préviennent que nous sommes à un pas de sa légalisation.

« Certes, ce n’est pas pour tout de suite », écrit Rousseau, « car le Code criminel canadien interdit cette pratique. Mais il suffirait que le fédéral décide d’abolir cette interdiction pour que le Québec puisse être forcé d’en faire autant. » Effectivement, pratiquement tous les actes criminels peuvent être légalisés du jour au lendemain si le gouvernement le décide. Ce n’est pas un argument.

D’après Lester, c’est une question de temps avant que les tribunaux invalident la criminalisation de la polygamie au nom de la liberté de religion. Cette crainte est complètement sans fondement. Un jugement de la Cour suprême de la Colombie-Britannique l’a d’ailleurs confirmé en 2011 (BCSC 1588). La criminalisation de la polygamie est peut-être une entrave à la liberté de religion, mais c’est une limitation acceptable et nécessaire dans un contexte de protection des droits des femmes et des enfants. Merci au juriste Louis-Philippe Lampron pour la référence.

Donc non, ce n’est pas demain qu’un tribunal va décriminaliser la polygamie au nom du respect des droits individuels. Le gouvernement pourrait en décider autrement, mais nous n’avons aucune raison de croire que le nouveau gouvernement Carney ait l’intention de légiférer en ce sens. Alors de quoi est-ce qu’on s’inquiète? Et surtout, quel est le rapport avec les familles pluriparentales?

Pourquoi la polygamie est-elle non seulement interdite au Canada, mais criminelle? Voici quelques raisons tirées du rapport « La polygynie et les obligations du Canada en vertu du droit international en matière de droits de la personne« . On comprend que le rapport adresse directement les familles appartenant à des communautés où la polygynie (un homme ayant plusieurs épouses) est une pratique culturelle ou religieuse:

  • La polygamie renforce le patriarcat
  • La compétition entre les épouses cause du tort aux enfants et aux épouses elles-mêmes
  • Risque pour la santé sexuelle (la polygynie augmente le risque de transmission des infections et maladies)
  • La polygamie est souvent synonyme de dénuement économique pour les femmes et leurs enfants
  • L’inégalité domestique est incompatible avec l’égalité économique et sociale, donc avec les valeurs canadiennes

Donc ce n’est pas seulement par principe que le Canada ne permet pas les unions polygames. C’est parce que dans plusieurs contextes, celles-ci ont causé un tort réel et documenté aux femmes et aux enfants.

On brouille les cartes lorsqu’on lie les demandes de reconnaissance parentales à la reconnaissance conjugale. Ce sont deux enjeux complètement différents. Plusieurs provinces canadiennes reconnaissent déjà légalement la pluriparentalité (la Colombie-Britannique depuis 2013, l’Ontario depuis 2016 et la Saskatchewan depuis 2021). Selon Valérie Costanzo, professeure en sciences juridiques à l’Université du Québec à Montréal, ces changements législatifs n’ont pas conduit à des campagnes juridiques pour décriminaliser la polygamie. Il n’y a pas de raison de croire qu’il en irait autrement au Québec.

Maintenant, je vous le demande: en quoi les enfants des familles pluriparentales sont menacés par leur structure atypique? Au contraire, c’est précisément en tenant compte des intérêts des enfants que les tribunaux canadiens ont accordé un statut légal aux unions pluriparentales. Imaginons une situation d’urgence où le « troisième parent », celui qui n’est pas inscrit sur le certificat de naissance, se retrouve à l’hôpital seul avec son enfant. Il n’a pas l’autorité légale de prendre une décision. On se retrouve dans une situation dangereuse pour l’enfant qui aurait pu être évitée avec un changement sur un papier.

Avant d’adopter des idées préconçues sur la pluriparentalité, je recommande vivement d’écouter l’entrevue de Sophie Paradis à l’émission de Patrick Lagacé le 7 mai 2025. Les inquiets réaliseront peut-être que les familles pluriparentales ne sont dignes ni de suspicion, ni de mépris. Si vous vous inquiétez pour le bien-être des enfants des unions à trois parents, dites-vous que les séparations complexes et les cellules familiales dysfonctionnelles ne sont pas liées au nombre d’adultes impliqués. Au contraire, un projet de pluriparentalité implique généralement un niveau de préparation qui échappe à un très grand nombre de familles dites traditionnelles. À ce jour, aucune des quelques familles pluriparentales reconnues dans les autres provinces canadiennes ne s’est retrouvée en cour pour débattre de la garde des enfants. Pour citer Valérie Costanzo encore une fois: « Cela peut s’expliquer notamment par une méfiance par rapport à la surveillance des tribunaux, où ces familles pourraient vivre des préjugés, mais également par des outils de communication et de gestion familiale plus sains. » Bref, l’expérience ne donne aucune raison de croire que reconnaître légalement la pluriparenté serait préjudiciable pour les enfants.

Associer les familles pluriparentales, comme le fait Normand Lester, à des familles ultraconservatrices mormones ou musulmanes, est non seulement injuste, mais dangereux. C’est faire courir le risque d’une stigmatisation sociale à des familles déjà marginales qui ne demandent qu’à offrir les meilleures conditions de vie possibles à leurs enfants. C’est d’autant plus absurde vu la présence importante de la communauté LGBTQ+ parmi les familles qui ne répondent pas au modèle traditionnel. Ce n’est généralement pas là qu’on retrouve les ultrareligieux.

« Face à cette atteinte à sa liberté de choisir et à son caractère distinct, le Québec doit résister », conclut Guillaume Rousseau. Résister à quoi? À des familles qui ne répondent pas au modèle traditionnel? Cette bataille juridique que Rousseau semble réclamer de ses voeux ne vise en gros qu’à empêcher des familles de vivre selon leur mode de vie choisi. Et dans quel but? Se féliciter collectivement d’avoir empêché Ottawa de nous obliger à respecter les droits d’une minorité? C’est une habitude dangereuse qu’on semble vouloir développer au Québec. Il serait temps d’arrêter de voir les droits individuels comme une menace à éliminer.

Les familles pluriparentales n’ont pas demandé à être prises en otage par un nouvel affrontement juridictionnel entre Québec et Ottawa. Si nos nationalistes se cherchent un sujet pour attiser la colère contre le régime fédéral, qu’ils s’en tiennent à des guerres de chiffres.

❌