❌

Vue lecture

Un LOUPerivois dans la bergerie: De la musique avant toute chose

La musique adoucit les morses, la preuve en est qu’un certain phoque en Alaska fait vibrer le cœur et les cordes vocales des Québécois depuis plus de cinquante ans, comme le relate Jean-François Brassard dans une publication qui retrace les péripéties de la saga Beau Dommage. Et pour ne pas quitter trop tôt l’univers des pinnipèdes (vite, le petit Robert), j’ai moi-même interprété récemment une sympathique composition signée Plume-Landru intitulée Le loup fuck?  Fuck le loup! C’était à l’occasion d’un cabaret « déjanté » en hommage à notre plumesque camarade présenté dans le cadre du Salon du livre de Québec, Salon où l’on a d’autre part cherché à mettre en parallèle deux entités légèrement incompatibles, soit celle du géant Beaupré et celle de l’ineffable Sainte-Trinité. On aurait pu tirer de cette rencontre un mix assez original : « Crois-moi, crois-moi pas, j’viens d’débarquer d’un drôle de trip, j’pas mal fucké, j’tout mélangé pis j’sais pus trop où m’garrocher, c’est comme ça quand ta blonde t’a lâché… »

Les deux groupes sont nés à quelques années d’intervalle, et après que leurs membres respectifs eurent baigné dans des eaux à la salinité passablement différente : Plume, Pierrot et moi, davantage chats de ruelle, chants de poubelle, tandis que l’autre cohorte frayant plutôt du côté « sunny side of the street », pour puiser dans le catalogue du Great American Songbook. On parvient malgré tout de temps à autre à naviguer sous les mêmes cieux, car même si on peut se lasser de voir pousser palmiers et bananiers, il n’en demeure pas moins que l’hiver est moins rude sur une plage, n’est-il pas? Ceci étant, Ginette a cependant peu à voir avec Bobépine ou avec une certaine Polonaise droguée supposément fréquentée par Plume, lequel aurait semble-t-il choqué un tant soit peu la sensibilité d’un Pierre Huet, travestissant le nom de la formation dont ce dernier était membre en la rebaptisant de la douce appellation de Beau Crémage… Pour notre part, c’est plutôt du glorieux titre de Cellule divertissement dont on nous a affublés pendant la crise d’Octobre.

Bon. Trêve de ragots et de méchanceté. N’ai-je pas amorcé cette chronique en vantant les mérites lénifiants et apaisants de la chanson? Et pour que le baume s’étende judicieusement et avec bonheur, comment ne pas raviver le souvenir de cette mémorable soirée où, dans une superbe maison sise en plein bois en bordure de la rivière Assomption (merci Guylaine), nous avons caressé le répertoire des Beatles pendant des heures et des heures, jusqu’à plus voix, accompagnés par une pléiade de superbes musiciens dont Michel Hinton au clavier et Pierre Bertrand à la basse?

Toujours est-il que nous descendions la rue Saint-Jean ma blonde et moi après avoir quitté le brouhaha du Salon du livre. La soirée était fraîche telle que cette mauvaise fin d’hiver nous en a servi plus que de raison cette année. Place D’Youville, Le Diamant resplendissait de tous ses cristaux, le Palais Montcalm brillait de tous ses feux, le Capitole s’imposait majestueusement, exhibant sa fière et arrogante façade Second Empire. Et tout à coup, montant de ce décor enchanté, au cœur même du berceau de cette Amérique française qu’on nous a volée, à deux pas de la porte Saint-Jean, voilà que nous parvient, véritable souffle d’ange, un joyau polyphonique, les voix magistrales d’un chœur formé d’une douzaine de jeunes filles, assemblées en cercle, debout, sur le trottoir, à quelques pas devant nous et qui chantent. En harmonie. Et en français. Les épithètes en viennent à manquer quand vient le temps d’exprimer la parfaite beauté, quand elle est à ce point saisissante, quand elle vous atteint comme un direct au cœur. La grâce. Sublime. Majestueux. Car elles chantaient juste et bien, ces jeunes filles de Laval, et lorsque, médusés et charmés, seuls spectateurs conviés à ce concert improvisé, nous nous sommes mis à applaudir, elles se sont tournées vers nous pour entonner le refrain de la chanson Je reviens chez nous. J’en suis convaincu, quelle que soit l’oasis où il repose, Jean-Pierre en a certainement frémi jusqu’à la moelle de son âme.

Et rentrant chez nous, justement, j’apprends que Viktor Orban vient de concéder la victoire. Toujours et encore : de la musique à mes oreilles.

  •  

Changement de culture: La case qui cache la nappe

Lorsque j’ai quitté Rimouski pour Montréal pour mes études universitaires, j’oubliais de laisser entre mes rendez-vous un temps de déplacement. En métro et en autobus, environ quarante-cinq minutes. J’ai été choquée de constater qu’à Rimouski, comme des coqs en pâte, on s’est habitués à pouvoir se rendre partout en dix minutes.

En lisant l’essai Terre et liberté d’Aurélien Berlan1, j’ai vu un lien entre la fixation collective sur le stationnement et l’idée que ce philosophe critique, soit la liberté conçue comme désir de délivrance. Dans cette vision, qu’on partage forcément en baignant dans le néolibéralisme, on est libres parce qu’on peut se décharger sur d’autres personnes de choses qui nous pèsent. On se véhicule en char, symbole « de la délivrance que [la société industrielle] permet2 », sans la charge mentale de prévoir nos trajets en transport collectif, mais surtout, on refile à d’autres (automobilistes ou non) la nuisance à la santé publique que cause notre char (GES, particules fines, pollution sonore, sans compter les 93 piétons et cyclistes tués sur les routes du Québec en 20243). Quand on arrive à destination, on veut pouvoir entreposer4 notre bébelle à 15 000 $ par an5 tout près d’où on va, même si notre choix, additionné à ceux des autres, gâche l’expérience de la ville à tous. Car la nappe de stationnements du Carrefour, c’est déprimant – et dangereux – à traverser, comme le font les Est-Rimouskois qui vont prendre le Citébus.

Je ne suis pas automobiliste, mais je n’échappe pas à l’accélération technique, au productivisme ni à la logique d’accumulation capitaliste qui font croire qu’on peut toujours ajouter une activité quand on a « gagné » du temps ailleurs, me frustrant par ailleurs de ne jamais pouvoir « tout faire » et d’être pressée. On a besoin d’une autre perspective du temps pour sauver notre santé mentale, physique, communautaire. L’usage du transport collectif l’amène : on prend conscience que notre temps ne vaut pas plus que celui des autres, que la frustration (ou le compromis) est inhérente à la vie, qu’il existe d’autres gens que soi – pas des armatures d’acier contre lesquelles courser, mais des humains, avec des corps mis en jeu dans l’espace public.

L’obsession du stationnement répond à une vision égocentrique de la liberté qui est en fait peur du manque : on cherche « le confort dans la soumission au système », entretenant notre dépendance à un aménagement à hauteur de voiture et non d’humain, à un réseau routier et à « des grandes organisations étatiques et industrielles6 ». Berlan prône plutôt une émancipation par l’autonomie, entreprise ensemble dans une perspective de subsistance.

On fait quoi?

J’invite les automobilistes à intégrer l’inconfort dans leur vie. Posséder une voiture n’est pas nécessaire en ville. Et mes camarades piétonnes, cyclistes et usagers du transport en commun, continuons la lutte – réclamons plus d’espaces verts, lents, collectifs.

On lit

La Floune dans Godpèle de Gabriel Marcoux-Chabot, roman d’anticipation en orthographe exploratoire : « Ja parlé dé macine q’iavè poure fére anqore plus vite pi anqore mieu toute sa q’onsé fére ojordui […] Ja parlé d’la vi q’alétè plus fasile, d’un sanse, pi an même tan tèlman plu qonpliqé, aqoze q’onsavè pa fabriqé nouzote même toute sa q’onavè bezouin poure qontinué a vive qome q’onétè abitué7. »

1. Éditions La Lenteur, 2021. Il est peu disponible en librairie au Québec, mais j’en possède une copie prêtable (mais soulignée).

2. Berlan, op. cit., p. 120.

3. Stéphane Bordeleau, « 30 % plus de piétons tués sur les routes du Québec en 2024 », Radio-Canada, 22 mai 2025, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2166655/bilan-routier-quebec-2024-pietons-cyclistes

4. Traduction de to store,utilisé dans le balado The War on Cars; Nicolas Bérubé, chroniqueur finance à La Presse, va plus loin (!) en disant qu’il « abandonne [son auto] dans la rue » car son arrondissement le lui permet (« Mon char, mon choix, mes économies », 25 janvier 2026).

5.  Pour un VUS neuf, selon Francis Garnier d’Alliance Transit (conférence donnée le 24 janvier 2026 à Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique, Montréal). Une voiture usagée coûterait 9 000 $ par année.

6. Berlan, op. cit., p. 202 et p. 126.

7. La Peuplade, 2025, p. 368.

  •  
❌