Demain?
La majorité des générations d’hier, entretenaient un imaginaire collectif à propos du futur : voitures volantes, trottoirs électriques, voyages interplanétaires, etc. Ce futur était juste là devant eux, presque tangible. Qu’on y ait cru ou pas, toutes et tous étayaient leurs prémonitions de ce que serait le monde après les années 2000. Le progrès était, dès lors, souhaité et souhaitable.
Où en sommes-nous aujourd’hui?
De nos jours, les doux rêveurs doivent avoir déchanté. Le constat est catastrophique : sept des neuf limites pour soutenir la vie sur Terre sont dépassées1, le fascisme aux États-Unis devient de plus en plus virulent et décomplexé, le dernier rapport du WWF fait état d’une perte de 73 % de la biomasse des mammifères2, chaque année nous tuons plus d’êtres vivants sentients qu’il n’a existé d’humains depuis trois millions d’années3, tandis que des milliers d’humains meurent de faim et de soif – chaque jour! Ce qui est ubuesque, c’est que nous voulons rendre le « nécrocène4 » durable. Est-ce vraiment ce qu’on souhaite? Il serait peut-être subtil de se poser la question : « Vers où voulons-nous aller? » Puisqu’habiter la chute n’est absolument pas à mon sens synonyme de progrès. Et si, à titre d’hypothèse, nous nous étions fourvoyés et que le progrès se caractérisait plutôt par notre capacité à faire monde avec l’Autre, à aimer, à créer du commun et à être en symbiose avec l’écosystème?
Alors, où va-t-on?
L’imaginaire collectif s’est aujourd’hui étiolé, il a perdu son côté mélioratif. Les timides esquisses d’un demain s’apparentent bien plus à un Wall-E ou à un Mad Max qu’à un Star Wars sans sabre laser (bien que Trump corresponde parfaitement à la version wish de l’empereur Palpatine). Bien conscients de l’échec flagrant de nos construits, nous devrions étreindre toute ébauche de divergence, tout effluve de différence : nous devrions faire de l’Autre notre muse et non pas notre appréhension. Néanmoins, une certaine tendance à s’engluer dans l’obsession identitaire s’exacerbe dans la doxa : éructer la haine de tout Autre devient peu à peu normé. Le moindre schème d’altérité est dédaigné, comme on dédaigne un parasite s’attaquant à l’égide de notre confort obscène. La contingence de nos construits n’est pas même mise en question, alors qu’on perçoit pourtant très bien que la tour de Babel civilisationnelle, ayant la hauteur de notre suffisance, est en train de s’écrouler. L’extermination délibérée de la vie sur Terre et la montée du fascisme aux États-Unis en témoignent assez bien et ce n’est pas sans conséquence ici. En effet, une certaine dérive de la fenêtre d’Overton se fait sentir peu à peu au Québec et ailleurs. Peut-être que notre imaginaire collectif nourrit cette croyance conservatrice que ça va continuer indéfiniment, qu’on va pouvoir édulcorer la chute et ne jamais s’écraser.
Ne soyons pas défaitistes pour autant, je crois a contrario que nous devons mettre de côté nos différends et comprendre que la diversité est ce qui fait notre force, que l’identité ne peut se perdre mais qu’elle évolue au gré des extériorités avec lesquelles elle entre en symbiose. La convivialité et les échanges sont primordiaux pour penser un nouveau monde et a fortiori inhiber la droitisation idéologique. Avant de se demander vers où nous voulons aller, je crois qu’il faut se questionner sur ce que nous voulons réellement; j’ose penser que pour ça il faut se parler, coopérer, co-construire, co-désirer : il faut un vivre-ensemble pour créer un futur ensemble. Ce qui a réellement du sens pour nous s’inscrit en exergue de notre devenir. Soyons finalement poreux à l’idée que l’Occident n’a rien d’enviable, encore moins de téléologique. L’inspiration doit inéluctablement être extrinsèque… « L’imagination est une forme d’hospitalité, [en ce qu’elle] nous permet d’accueillir ce qui, dans le sentiment du présent, aiguise un appétit à l’altérité5. »
Nous avons l’occasion aujourd’hui – et peut-être même le devoir – d’imaginer un lendemain radicalement autre, l’occasion de faire éclore un ailleurs dans l’ici. L’éclosion pourrait — ou plutôt « devrait » constatant la déréliction de l’Occident — s’inspirer des autres manières d’habiter la Terre, puisque notre culture n’est qu’un atoll dans l’archipel des manières d’être au monde.
« Il ne suffit pas que le monde soit beau, encore faut-il daigner s’en réjouir6. »
Quel que soit ce nouveau paradigme, il devra, selon moi, être en adéquation avec ce qui a réellement du sens pour toute la communauté des vivants. La question est de savoir si nous aurons la sagacité de nous unir et d’apprendre à voir dans les yeux de l’Autre. Cet imaginaire devra à mon sens être perspectiviste : un rêve symbiotique résultant de la confluence onirique de tous les vivants.
Et vous, rêvez-vous demain?
1.Marianne Desautels-Marissal, « Avec les océans de plus en plus acides, la 7e “limite planétaire” est franchie », Radio-Canada, 24 septembre 2025, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2194850/acidite-oceans-planetary-health-check
2.WWF, Rapport Planète vivante 2024 – Un système en péril, Suisse.
3.L214, « Animaux abattus dans le monde », 2022, https://www.l214.com/animaux/chiffres-cles/statistiques-nombre-animaux-abattus-monde-viande/
4.Terme de Justin McBrien pour décrire une époque caractérisée par la mort, l’extinction et la destruction systémique, liée à l’accumulation capitaliste.
5.P. Boucheron, Ce que peut l’histoire. Leçon inaugurale prononcée le 17 décembre 2015 au Collège de France, Points, 2021, 54 p.
6.Alexandre Grothendieck, Récoltes et Semailles. Réflexions et témoignage sur un passé de mathématicien, Gallimard, 2023.