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    L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Polit
     

Sortir des nécrotechniques des frontières

29 septembre 2026 à 01:00

L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Politics of Migration Control (Springer, 2026, non traduit, mais disponible en libre accès). 

Pour elle, explique-t-elle dans une tribune pour Tech Policy Press, nous avons besoin d’un langage précis pour rendre visible les infrastructures numériques qui décident qui vit et qui meurt. Elle parle de nécrotechniques, de techniques pour produire de la mort. « La nécrotechnique des frontières désigne l’ensemble des systèmes automatisés, des bases de données et des architectures de surveillance par lesquels les États et les entreprises décident quelles vies sont rendues passibles de mort, d’expulsion ou de surveillance indéfinie, à la frontière et au-delà ». Les débats sur les politiques technologiques de surveillance et de contrôle des frontières n’abordent jamais la réalité des décès causés par ces systèmes. L’importation croissante de technologies frontalières rend les décisions politiques neutres et les réduit à une simple question de technologie ou de calcul, exonérant et diluant de toute responsabilité les États et les acteurs privés qui leur fournissent les technologies. Or, rappelle-t-elle, les décès engendrés par ces systèmes ne sont ni des dysfonctionnements ni des effets secondaires, mais bien « le fonctionnement normal du système ». 

« Le contrôle moderne des migrations découle directement de la gouvernance coloniale, de l’enregistrement biométrique des populations colonisées à la surveillance des communautés jugées suspectes et à la restriction collective de leurs déplacements. Les frontières contemporaines fonctionnent comme des mécanismes de réinscription et de préservation de la hiérarchie raciale mondiale, restreignant systématiquement la mobilité des personnes racialisées comme Africaines, Arabes, Musulmanes ou non occidentales, tandis que la circulation dans l’autre sens reste largement fluide.» 

« Les technologies numériques de contrôle des frontières contribuent à cette continuité en étendant la portée des opérations et en donnant une apparence d’objectivité à des processus décisionnels complexes qui soustraient les décisions racistes de tout examen critique. Des outils d’évaluation des risques classent les personnes en déplacement selon le danger perçu, les infrastructures biométriques catégorisent les individus comme suspects permanents, et l’analyse prédictive évalue les personnes non pas pour leurs actes passés, mais pour leurs actes potentiels. Ces technologies produisent une forme de punition sans crime, continue et préventive. Les technologies numériques confèrent également un vernis d’objectivité scientifique à des processus décisionnels opaques et complexes, transformant les choix politiques concernant les personnes en déplacement en décisions techniques, obscurcissant davantage les responsabilités. Ce que font les frontières numériques modernes n’est pas une nouvelle forme de racisme, mais plutôt une réinscription de l’ancien ordre racial, normalisé et plus difficile à contester. La logique raciale au cœur des frontières modernes n’est pas un simple effet secondaire malheureux, mais bien le principe organisateur fondamental de la frontière numérique elle-même.» 

A la suite de Frantz Fanon et d’Achille Mbembe qui ont conceptualisé la nécropolitique, comme un pouvoir souverain d’exposer certains à la mort ou de les reléguer à des mondes de mort, la « nécrotechnique frontalière », souligne, à la suite des travaux de la professeure de droit E. Tendayi Achiume, de la sociologue Simone Browne (auteure de Dark Matters, Duke university press, 2015) et Ruha Benjamin (auteure de Race After Technology, Polity, 2019, voire notre compte-rendu de lecture), que la hiérarchie raciale s’inscrit dans le droit, la surveillance et la technologie. « Alors que la violence souveraine exigeait autrefois une décision visible, la nécrotechnique frontalière dissémine désormais cette décision à travers des bases de données signalant les corps « à risque », des capteurs redirigeant les parcours vers des terrains hostiles et des plateformes administratives banalisant la détention des migrants et la rendant indéfinie. Dans ces environnements, l’exposition au danger devient structurelle, cumulative et diffuse – répartie entre de multiples acteurs, interfaces et choix de conception -, si bien que la violence se fragmente et se détache de tout acte ou décision unique, ce qui la rend plus difficile à contester. » 

Pourtant, cette violence est bien réelle. Des chercheurs – notamment les géographes Samuel Chambers et Geoffrey Boyce – ont depuis longtemps documenté la forte hausse du nombre de décès dans le désert de l’Arizona suite à l’installation de tours de surveillance « intelligentes », les traversées s’étant déplacées vers des zones toujours plus isolées et mortelles. Ce même « effet d’entonnoir » s’observe en mer Égée comme au Sahara. Plus récemment, fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont contourné à la nage les brise-lames de Ceuta (Espagne) – l’une des frontières les plus surveillées et fortifiées au monde ; plus d’une centaines d’entre elles ont péri dans des eaux pourtant scrutées par des caméras, des patrouilleurs et des capteurs. En quelques jours, vingt-deux États membres de l’UE ont réagi non pas en s’interrogeant sur les causes de ces décès aux frontières « intelligentes », mais en appelant au renforcement des frontières extérieures – ce qui, concrètement, revient à continuer le développement des infrastructures responsables de ces morts. 

Rob Nixon, dans son livre Slow Violence (Harvard university press, 2013), qualifie ce phénomène de « violence lente » : un préjudice progressif, qui s’inscrit dans la durée et ne saurait être attribué à un événement unique ; c’est précisément ce qui lui permet d’échapper à la mise en cause de responsabilité qu’un acte de violence ponctuel aurait inévitablement provoquée. Aucun responsable pris isolément ne tue qui que ce soit, et le système lui-même semble venir édulcorer la violence à l’œuvre.

Des technologies exclues de la régulation… et donc de toutes réformes

Le problème, estime Molnar, c’est qu’il semble impossible de réformer le déploiement de ces outils. L’IA Act de l’Union européenne – « la tentative la plus complète à ce jour de réguler ces technologies » – classe sur le papier les systèmes de contrôle aux frontières comme étant « à haut risque »… tout en excluant du champ de la loi les applications liées au maintien de l’ordre, à la sécurité nationale et au contrôle migratoire (domaines où les enjeux sont pourtant les plus critiques). « Cette exclusion se dédouane de ses impacts en confiant la supervision de leurs effets à des mécanismes d’auto-évaluation et de conformité interne, sans offrir de perspectives réelles de recours effectif ». Ces exceptions sont le fruit de compromis politiques : comme l’ont souligné des coalitions de la société civile telles que Protect Not Surveil. Pour Molnar, la manière dont le règlement européen sur l’IA traite la question migratoire reflète une trajectoire européenne plus large, s’éloignant de la protection des droits des personnes en mobilité pour privilégier la délocalisation des contrôles, les expulsions et l’enfermement. « Les préjudices structurels – qu’il s’agisse de personnes refoulées sans explication ou de demandeurs d’asile mal classés par des scores de risque opaques – sont ainsi requalifiés en simples défis de mise en œuvre appelant une réglementation plus robuste, tandis que les systèmes frontaliers eux-mêmes ne sont jamais remis en question. »

Pourtant, la nécrotechnique frontalière ne distribue pas la mort au hasard. « Au nom de la préservation des régimes d’apartheid, de la suprématie blanche et de l’extractivisme néocolonial occidental, le projet global de gestion moderne des frontières perpétue une répartition raciale de la richesse et de la mobilité, héritée de siècles d’impérialisme et de colonialisme – façonnée par l’extraction, l’esclavage et le tracé de ces mêmes frontières dont la traversée coûte aujourd’hui la vie à tant de personnes.»

Tendayi Achiume figure parmi les universitaires ayant avancé l’idée que le projet colonial n’a jamais vraiment pris fin, mais a simplement changé de forme. Pour elle, d’ailleurs, les migrations actuelles sont la conséquence de l’histoire coloniale et devraient être abordées comme une prolongation effective de la décolonisation, et considérer ces personnes comme des acteurs politiques exerçant leurs droits de décolonisation. « Le monde occidental demeure lié à des structures de commerce, d’extraction de ressources et d’intervention militaires qui sont autant de moyens par lesquels les États riches continuent de tirer profit des sociétés qu’ils ont autrefois officiellement dominées et d’exercer un pouvoir sur elles ». Les populations des pays anciennement colonisés ne sont pas des étrangères cherchant à intégrer des communautés politiques qui leur seraient étrangères, mais tentent, par leur migration, de reprendre du pouvoir sur un système international bâti sur leur dépossession. « À ce titre, leur migration constitue une affirmation de l’appartenance politique créée – mais jamais honorée – par l’empire ; elles revendiquent une part de la richesse et de la sécurité accumulées grâce à la subordination de leurs propres sociétés ».

La perspective réparatrice peut aller encore plus loin, rappelle Molnar. « Les pays du Nord global, qui se sont industrialisés grâce à l’extraction coloniale, sont les mêmes dont les émissions rendent aujourd’hui des régions entières du Sud global inhabitables, déplaçant ainsi les populations les moins responsables de la crise ; ce sont aussi ceux qui exportent des armes et financent les conflits poussant les gens à l’exil. Le déplacement de populations n’est pas un malheur survenant ailleurs et s’échouant par hasard à Ceuta. Il est orchestré par ces mêmes États qui, ensuite, déploient des drones et des algorithmes d’évaluation des risques contre les personnes déplacées. Or, envisager la migration sous l’angle de la réparation permet de ne plus percevoir la liberté de circulation comme un acte de charité, ni l’admission sur un territoire comme un geste de bienveillance ou de générosité. Le déplacement humain depuis les pays de la « majorité mondiale » devient alors le remboursement partiel d’une dette séculaire, une forme de réparation bien moins coûteuse pour les États d’accueil qu’un règlement formel des comptes liés à l’héritage colonial.»

« Les nécrotechnologies frontalières apparaissent clairement comme le bras armé d’un système de contrôle des frontières qui refuse de reconnaître la dette bien réelle contractée envers la majorité mondiale au fil des siècles de colonialisme et d’impérialisme. »

Molnar esquisse d’autres voies possibles pour bousculer les politiques publiques répressives envers les migrations, comme de mettre fin aux protections du secret des affaires qui permettent aux fournisseurs privés de dissimuler les taux d’erreur aux personnes qui en subissent les conséquences, exiger la transparence des marchés publics pour le complexe militaro-industriel frontalier – où des entreprises comme Elbit Systems commercialisent des technologies éprouvées au combat en Palestine pour les déployer en Arizona (comme l’avait montré le journaliste Antony Loewenstein dans son livre, The Palestine Laboratory, Penguin, 2024) – et s’engager à instaurer un moratoire sur les technologies frontalières contraires aux principes établis en matière de droits humains. Toutefois, constate l’avocate, « toute approche réformiste est vouée à l’échec si l’on ne s’attaque pas aux logiques fondamentales qui sous-tendent nos systèmes frontaliers ». En attendant, enquêter sur les nécrotechniques frontalières reste le seul moyen pour « rassembler des préjudices délibérément disséminés entre bases de données, capteurs et contrats pour en faire une structure de responsabilité unique et lisible ; c’est affirmer que les morts solitaires ne sont pas des accidents géographiques, mais bien les conséquences directes d’une conception délibérée ».

Nécrotechnologies de désinformation : de la manipulation et de l’ingérence étrangère… 

Dans un autre article pour Tech Policy Press, Petra Molnar (accompagnée de Liz Carolan de Digital Action) revient sur la crise de Ceuta de cet été, et notamment sur la désinformation qui a alimenté l’exode mortel des dizaines de milliers de Marocains vers l’enceinte espagnole. Suite à une enquête, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a accusé les réseaux de désinformation russes et israéliens qu’il a décrit comme un réseau international d’extrême droite qui « instrumentalise systématiquement les migrations pour attaquer l’Espagne et l’Europe ». M. Sánchez a affirmé que les deux gouvernements s’étaient emparés de cette affaire en raison des positions de Madrid sur les guerres en Ukraine et à Gaza, et que les enquêteurs n’avaient jusqu’à présent trouvé aucune preuve d’implication de l’État marocain. Si Israël et la Russie ont démenti, cette campagne de désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux qui promettait un assouplissement des règles d’accueil dans l’enceinte de Ceuta, présente des similitudes frappantes avec les contenus ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis, estime Petra Molnar. « Dans les deux cas, le succès de ces campagnes de désinformation ne tient pas tant  à la crédulité des personnes qui y ont été soumises, qu’au manque de clarté, à la variabilité et à la mauvaise communication des règles de passage de frontière ». 

« Le média espagnol El Español a découvert des dizaines de faux profils sur TikTok et Instagram, se faisant passer pour de jeunes créateurs de contenu marocains ayant effectué le voyage et célébrant leur liberté retrouvée à Ceuta. Les vidéos, conçues comme du contenu d’influenceurs, contenaient souvent des conseils pratiques pour la traversée, allant de l’équipement nécessaire aux conseils pour les enfants et les personnes ne sachant pas nager. Si de nombreux comptes ont été fermés, ils ont ensuite réapparu sous de nouveaux pseudonymes. Selon un reportage de Reuters, des jeunes venus de tout le Maroc ont voyagé suite à des rumeurs et des récits circulant en ligne. C’est le cas de Dounia Kherradi, serveuse vivant à neuf heures et demie de route de Ceuta, et d’Ayoub El Abyad, 16 ans, qui a expliqué aux journalistes avoir décidé avec son cousin de faire douze heures de route jusqu’au point de passage après avoir vu des vidéos sur Instagram. La réalité était bien différente des images optimistes véhiculées par les Réels. Ceux qui avaient franchi la frontière ont raconté aux journalistes de DW News avoir dû croiser des cadavres lors de la périlleuse traversée à la nage jusqu’à Ceuta, avoir été confrontés à la violence à leur arrivée et s’être vu refuser de la nourriture dans les magasins. Ils ont ensuite compris qu’il leur était impossible de poursuivre leur route vers l’Europe et que les rumeurs étaient infondées. » 

Les techniques de désinformation utilisées à Ceuta ne sont pas nouvelles, et les vidéos partagées montrent des similitudes frappantes dans la manière dont les migrants tentent de rejoindre les États-Unis. En mars de l’année dernière, l’Associated Press a analysé des centaines de vidéos TikTok publiées par des réseaux mexicains de facilitation de l’immigration et y a retrouvé des thèmes similaires à ceux documentés par El Español du côté marocain du détroit : des musiques entraînantes, des légendes truffées d’émojis, des buggies fonçant vers le mur frontalier, des jet-skis, des hélicoptères et des tunnels proposés comme options haut de gamme, des passeurs ouvrant des cactus pour que leurs clients puissent boire, un champ de laitues avec la légende « Les champs américains sont prêts (à vous accueillir) ! », et, pour finir, le témoignage de clients des passeurs satisfaits. À Ceuta comme partout en Amérique, ces vidéos et images servent de publicité, présentant le passage de la frontière comme un simple problème logistique gérable et géré par les passeurs. La dimension commerciale de ce contenu est désormais bien établie. En Espagne, le Premier ministre avait d’abord accusé les réseaux de trafic d’êtres humains d’être responsables de cette désinformation, car ils avaient un intérêt financier aux tentatives de franchissement de la frontière. Des enquêtes ont révélé comment Meta a tiré profit du trafic de migrants et de publicités frauduleuses ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis. 

Le Tech Transparency Project a montré que Facebook et WhatsApp étaient saturés de fausses informations concernant des changements de politique et de prétendues dispositions spéciales pour les femmes enceintes et les parents voyageant avec des enfants. La rumeur ayant circulé au Maroc en juillet – selon laquelle une décision de justice aurait discrètement ouvert un passage – illustre parfaitement un schéma bien documenté ; c’est une difficulté que la couverture médiatique des événements de Ceuta a largement ignorée. « Les contenus trompeurs n’atteignent pas les migrants par un canal distinct des informations fiables ; ils leur parviennent via les mêmes fils d’actualité, sous la même forme visuelle, et souvent depuis des comptes impossibles à distinguer au premier coup d’œil. Par exemple, aux côtés des comptes éphémères, on trouve des créateurs vénézuéliens et colombiens ayant filmé leur propre traversée du bouchon du Darién (entre la Colombie et le Panama) ; certains ont accumulé des dizaines de millions de vues, leurs vidéos servant de guides pratiques indiquant les lieux d’hébergement, les coûts de transport, les points de traversée des rivières… Qu’importe si plusieurs d’entre eux précisaient explicitement qu’ils cherchaient à dissuader les gens plutôt qu’à les inciter au départ. Il s’agit de la même plateforme et du même format : pour beaucoup, les vidéos des réseaux sociaux sont la seule source d’information sur le voyage disponible dans une langue qu’ils comprennent, à un coût abordable et émanant d’une personne dont la situation ressemble à la leur. » 

… à l’exploitation de la précarité informationnelle 

Les travaux de recherche sur l’utilisation des smartphones par les réfugiés désignent par un terme précis la situation dans laquelle ils évoluent. Des chercheurs tels que Marie Gillespie, Souad Osseiran et Margie Cheesman parlent de « précarité informationnelle » : « un état d’instabilité chronique où les migrants s’appuient sur des réseaux de pairs précisément parce que les canaux officiels sont inaccessibles, non traduits, contradictoires ou ouvertement hostiles, et où ils sont exposés aux rumeurs et à la désinformation pour cette même raison. Cette vulnérabilité informationnelle résulte d’un cadre juridique qui n’apporte pratiquement aucune réponse fiable ou exploitable à la question de savoir qui peut entrer sur le territoire et selon quelles modalités.» Agir dans un contexte de pénurie d’informations reste une forme d’action autonome, mais il convient de veiller à ce que toute critique des campagnes de désinformation ne reproduise pas le vieux réflexe colonial consistant à situer le problème dans la prétendue crédulité des populations, plutôt que dans les systèmes qui, par conception, les maintiennent dans l’ignorance. 

Enfin, soulignent les chercheuses, n’oublions pas que les États sont parmi les acteurs les plus actifs de ce même écosystème informationnel. Leurs messages dissuasifs (voir cette publicité de 30 secondes passée sur les médias sociaux par la secrétaire à la sécurité intérieure américaine Kristi Noem avertissant les migrants de ne pas entrer illégalement sur le territoire américain que la présidente mexicaine a qualifié de propagande discriminatoire) passent par les mêmes canaux que la publicité des passeurs et visent les mêmes publics tout en formulant des promesses contradictoires quant à ce qui se passera à la frontière. Un double son qui finit certainement bien plus par instiller le doute qu’à le résoudre. Les messages des acteurs étatiques n’expliquent pas clairement ce qui attend les personnes qui souhaitent migrer autrement que sous formes de menaces. « Personne – ni à Rabat, ni à Madrid, ni à Washington – n’avait l’obligation de fournir aux gens des informations fiables, actualisées et accessibles ; par conséquent, personne ne l’a fait. »

Hubert Guillaud

PS : Dans une très riche enquête, la Technology Review  revient précisément sur les enjeux posés par Petra Molnar :  « Les États-Unis ont dépensé des milliards pour la surveillance des frontières. Pourquoi ne parviennent-ils pas à intercepter les personnes avant qu’elles ne meurent ? ». Lorsque José Morales Bernal a franchi la frontière pour entrer aux États-Unis le 8 avril 2024 en passant par le désert du sud du Nouveau-Mexique, il se trouvait à portée de trois tours de surveillance construites par Anduril pour le service des douanes et de la protection des frontières américain (CBP, Customs and Border Protection), équipées de caméras et de systèmes d’IA capables de détecter et suivre les individus. Mais ce ne sont pas les employés des douanes qui ont repéré M. Morales Bernal, mais des employés de la décharge locale qui l’ont retrouvé mort, à seulement 110 mètres de la tour de surveillance la plus proche.

Si le CBP affirme que ces dispositifs ont permis de sauver des vies, les décès de migrants dans le désert américain entre le Mexique et les Etats-Unis sont courants. En recoupant les informations sur quelques 4000 morts durant leur traversée collectés par les collectifs No More Deaths et Humane Borders et la base de données de localisation des 600 tours de surveillance identifiés par l’Electronic Frontier Foundation, les journalistes de la Technology Review, James O’Donnell et Eileen Guo, estiment qu’une véritable crise humanitaire se déroule sous l’oeil des caméras du gouvernement. Et ils en ont dressé la carte. Les journalistes ont recensé « 1 050 personnes décédées dans le rayon d’action des tours de surveillance frontalière entre 2015 et le début de l’année 2026. Ces décès ne résultent pas d’une défaillance de quelques tours ou technologies isolées : nous avons constaté des décès à l’intérieur de la portée annoncée de près des deux tiers des tours analysées. Notre analyse topographique – visant à déterminer dans quelle mesure le relief pouvait masquer la vue d’une tour sur un lieu de décès précis ou sur sa zone de surveillance globale – a révélé que certaines tours ne couvrent parfois que 10 % de leur zone de surveillance théorique ; toutefois, nous avons également constaté que la plupart des décès n’ont pas eu lieu dans les angles morts de ces tours. Ces décès ne sont pas la conséquence d’équipements obsolètes ». Pour les journalistes, le tableau d’ensemble révèle des défaillances répétées de l’une des fonctions de sécurité fondamentales de ce « mur virtuel », telle que décrite par le CBP dans ses communiqués : identifier et localiser efficacement les migrants entrant illégalement aux États-Unis. 

En réponse à ces accusations, Anduril a précisé qu’un incident survenant à proximité d’une de ses tours ne signifie pas nécessairement que la tour a manqué une détection, renvoyant le problème aux agents chargés de la surveillance de la CBP.  « La question cruciale, lors de tout décès survenant près du « mur virtuel », est de savoir si les autorités savaient qu’une personne se trouvait là sans parvenir à l’atteindre, ou si elles ignoraient totalement qu’une traversée était en cours. Dans les deux cas, il s’agit d’une défaillance du système. » L’enquête des journalistes souligne que les deux types de défaillances se produisent : la technologie échoue à détecter les intrusions, et les agents échouent à intervenir. 

Ces deux phénomènes illustrent les limites d’une approche consistant à miser uniquement sur la technologie pour résoudre un problème complexe. Ces conclusions mettent en lumière des problèmes inédits concernant le mur virtuel, alors même que celui-ci continue de bénéficier d’un large soutien politique et d’une augmentation des dépenses fédérales (le CBP a construit 803 tours à ce jour pour un coût de 6,2 milliards de dollars et prévoit d’en installer 1 497 autres d’ici 2034). Mais leur efficacité reste bien peu évaluée. Pour nombre de responsables politiques, les décès à proximité du mur virtuel seraient rares voire inexistants, alors que l’enquête montre que ce n’est pas le cas. Et le CBP ne mène pas d’enquête pour savoir dans ces cas si la personne avait été détectée ni pour comprendre la non intervention des agents. 

L’enquête de la Technology Review retrace l’histoire du mur virtuel pour surveiller la frontière mexicaine. L’histoire souligne que son développement tient surtout d’une volonté politique et d’une inflation de marchés publics, alors que la réalité, elle, est défaillante. Entre les caméras qui ne marchent pas et les agents qui ne veulent pas passer leur temps à regarder les images, la réalité de l’efficacité de la vidéosurveillance est toujours mise en défaut. Le CBP n’a pourtant cessé de justifier le déploiement de caméras pour assurer la sécurité des migrants, quand la réalité était plutôt leur défaillance (en 2024, des membres de la commission de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants ont indiqué que plus de 66 % des tours de première génération de la Border Patrol étaient hors service). 

Les tours de seconde génération ont intégré des radars pour mieux détecter les déplacements, via l’entreprise de défense israélienne Elbit, dont les systèmes de tours surveillent déjà les frontières d’Israël.  Mais là encore, cela n’a pas empêché des décès dans le champ de surveillance des tours. Enfin, si les radars étaient plus performants, la détection de mouvement générait à nouveau d’innombrables faux positifs, notamment causés par le bétail et les animaux en mouvement.

C’est Anduril qui a été retenu pour bâtir la troisième génération de tours. L’entreprise a surtout produit des algorithmes et des systèmes d’IA pour classer les éléments détectés par les radars et caméras. « Anduril a vanté la capacité de sa technologie à réduire les faux positifs, comme les cas où la faune sauvage est confondue avec des êtres humains. En revanche, l’entreprise a peu communiqué sur les faux négatifs : ces personnes que les systèmes ne parviennent pas à détecter », qui restent visiblement nombreux. Certains observateurs estiment que les tours d’Anduril auraient un taux d’erreur de 10 à 15%. Par exemple, une simple bâche recouvrant un canot pneumatique traversant le Rio Grande ou des couvertures recouvrant des marcheurs, pouvaient suffire pour que les tours détectent le mouvement sans identifier l’objet, ce qui ne déclenchait pas d’alerte. 

Le problème enfin, c’est que les données utilisées par la CBP ne sont pas accessibles pour contester ses actions et ses inactions. Pour les agents, l’efficacité des tours d’Anduril se heurte au problème récurrent du manque d’effectifs pour assurer la surveillance. Pour les journalistes cependant, « toute tentative de comprendre les dysfonctionnements est entravée par une réticence institutionnelle à mesurer le problème », concluent-ils. Seule la police des frontières peut réaliser un audit complet de ce mur virtuel, alors qu’elle en est le principal commanditaire et bénéficiaire. 

Quant à savoir si les tours dissuadent les passages, difficile à dire. Leur déploiement entraîne une baisse du nombre d’interpellations à proximité. Mais les recherches menées par le géographe Geoff Boyce montrent que leur présence incite les migrants à « emprunter des terrains plus difficiles d’accès, hors de vue », et donc possiblement plus dangereux. L’absence d’étude sur leur efficacité n’empêche pas nombre d’acteurs d’être convaincus de la nécessité de leur déploiement. Le produit phare d’Anduril semble surtout promettre à tous de déployer des solutions sans avoir à se poser de questions.

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29 septembre 2026 à 01:00

L’avocate et anthropologue, Petra Molnar, spécialiste des droits humains et des questions de migration, co-fondatrice du Migration and Technology Monitor, directrice associée du Refugee Law Lab à l’université de York et autrice de The Walls Have Eyes: Surviving Migration in The Age of Artificial Intelligence (New Press, 2024, non traduit), vient de publier un nouvel ouvrage sur le développement des technologies aux frontières : Border Necrotechnics: Automation, Surveillance, and the Racial Politics of Migration Control (Springer, 2026, non traduit, mais disponible en libre accès). 

Pour elle, explique-t-elle dans une tribune pour Tech Policy Press, nous avons besoin d’un langage précis pour rendre visible les infrastructures numériques qui décident qui vit et qui meurt. Elle parle de nécrotechniques, de techniques pour produire de la mort. « La nécrotechnique des frontières désigne l’ensemble des systèmes automatisés, des bases de données et des architectures de surveillance par lesquels les États et les entreprises décident quelles vies sont rendues passibles de mort, d’expulsion ou de surveillance indéfinie, à la frontière et au-delà ». Les débats sur les politiques technologiques de surveillance et de contrôle des frontières n’abordent jamais la réalité des décès causés par ces systèmes. L’importation croissante de technologies frontalières rend les décisions politiques neutres et les réduit à une simple question de technologie ou de calcul, exonérant et diluant de toute responsabilité les États et les acteurs privés qui leur fournissent les technologies. Or, rappelle-t-elle, les décès engendrés par ces systèmes ne sont ni des dysfonctionnements ni des effets secondaires, mais bien « le fonctionnement normal du système ». 

« Le contrôle moderne des migrations découle directement de la gouvernance coloniale, de l’enregistrement biométrique des populations colonisées à la surveillance des communautés jugées suspectes et à la restriction collective de leurs déplacements. Les frontières contemporaines fonctionnent comme des mécanismes de réinscription et de préservation de la hiérarchie raciale mondiale, restreignant systématiquement la mobilité des personnes racialisées comme Africaines, Arabes, Musulmanes ou non occidentales, tandis que la circulation dans l’autre sens reste largement fluide.» 

« Les technologies numériques de contrôle des frontières contribuent à cette continuité en étendant la portée des opérations et en donnant une apparence d’objectivité à des processus décisionnels complexes qui soustraient les décisions racistes de tout examen critique. Des outils d’évaluation des risques classent les personnes en déplacement selon le danger perçu, les infrastructures biométriques catégorisent les individus comme suspects permanents, et l’analyse prédictive évalue les personnes non pas pour leurs actes passés, mais pour leurs actes potentiels. Ces technologies produisent une forme de punition sans crime, continue et préventive. Les technologies numériques confèrent également un vernis d’objectivité scientifique à des processus décisionnels opaques et complexes, transformant les choix politiques concernant les personnes en déplacement en décisions techniques, obscurcissant davantage les responsabilités. Ce que font les frontières numériques modernes n’est pas une nouvelle forme de racisme, mais plutôt une réinscription de l’ancien ordre racial, normalisé et plus difficile à contester. La logique raciale au cœur des frontières modernes n’est pas un simple effet secondaire malheureux, mais bien le principe organisateur fondamental de la frontière numérique elle-même.» 

A la suite de Frantz Fanon et d’Achille Mbembe qui ont conceptualisé la nécropolitique, comme un pouvoir souverain d’exposer certains à la mort ou de les reléguer à des mondes de mort, la « nécrotechnique frontalière », souligne, à la suite des travaux de la professeure de droit E. Tendayi Achiume, de la sociologue Simone Browne (auteure de Dark Matters, Duke university press, 2015) et Ruha Benjamin (auteure de Race After Technology, Polity, 2019, voire notre compte-rendu de lecture), que la hiérarchie raciale s’inscrit dans le droit, la surveillance et la technologie. « Alors que la violence souveraine exigeait autrefois une décision visible, la nécrotechnique frontalière dissémine désormais cette décision à travers des bases de données signalant les corps « à risque », des capteurs redirigeant les parcours vers des terrains hostiles et des plateformes administratives banalisant la détention des migrants et la rendant indéfinie. Dans ces environnements, l’exposition au danger devient structurelle, cumulative et diffuse – répartie entre de multiples acteurs, interfaces et choix de conception -, si bien que la violence se fragmente et se détache de tout acte ou décision unique, ce qui la rend plus difficile à contester. » 

Pourtant, cette violence est bien réelle. Des chercheurs – notamment les géographes Samuel Chambers et Geoffrey Boyce – ont depuis longtemps documenté la forte hausse du nombre de décès dans le désert de l’Arizona suite à l’installation de tours de surveillance « intelligentes », les traversées s’étant déplacées vers des zones toujours plus isolées et mortelles. Ce même « effet d’entonnoir » s’observe en mer Égée comme au Sahara. Plus récemment, fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont contourné à la nage les brise-lames de Ceuta (Espagne) – l’une des frontières les plus surveillées et fortifiées au monde ; plus d’une centaines d’entre elles ont péri dans des eaux pourtant scrutées par des caméras, des patrouilleurs et des capteurs. En quelques jours, vingt-deux États membres de l’UE ont réagi non pas en s’interrogeant sur les causes de ces décès aux frontières « intelligentes », mais en appelant au renforcement des frontières extérieures – ce qui, concrètement, revient à continuer le développement des infrastructures responsables de ces morts. 

Rob Nixon, dans son livre Slow Violence (Harvard university press, 2013), qualifie ce phénomène de « violence lente » : un préjudice progressif, qui s’inscrit dans la durée et ne saurait être attribué à un événement unique ; c’est précisément ce qui lui permet d’échapper à la mise en cause de responsabilité qu’un acte de violence ponctuel aurait inévitablement provoquée. Aucun responsable pris isolément ne tue qui que ce soit, et le système lui-même semble venir édulcorer la violence à l’œuvre.

Des technologies exclues de la régulation… et donc de toutes réformes

Le problème, estime Molnar, c’est qu’il semble impossible de réformer le déploiement de ces outils. L’IA Act de l’Union européenne – « la tentative la plus complète à ce jour de réguler ces technologies » – classe sur le papier les systèmes de contrôle aux frontières comme étant « à haut risque »… tout en excluant du champ de la loi les applications liées au maintien de l’ordre, à la sécurité nationale et au contrôle migratoire (domaines où les enjeux sont pourtant les plus critiques). « Cette exclusion se dédouane de ses impacts en confiant la supervision de leurs effets à des mécanismes d’auto-évaluation et de conformité interne, sans offrir de perspectives réelles de recours effectif ». Ces exceptions sont le fruit de compromis politiques : comme l’ont souligné des coalitions de la société civile telles que Protect Not Surveil. Pour Molnar, la manière dont le règlement européen sur l’IA traite la question migratoire reflète une trajectoire européenne plus large, s’éloignant de la protection des droits des personnes en mobilité pour privilégier la délocalisation des contrôles, les expulsions et l’enfermement. « Les préjudices structurels – qu’il s’agisse de personnes refoulées sans explication ou de demandeurs d’asile mal classés par des scores de risque opaques – sont ainsi requalifiés en simples défis de mise en œuvre appelant une réglementation plus robuste, tandis que les systèmes frontaliers eux-mêmes ne sont jamais remis en question. »

Pourtant, la nécrotechnique frontalière ne distribue pas la mort au hasard. « Au nom de la préservation des régimes d’apartheid, de la suprématie blanche et de l’extractivisme néocolonial occidental, le projet global de gestion moderne des frontières perpétue une répartition raciale de la richesse et de la mobilité, héritée de siècles d’impérialisme et de colonialisme – façonnée par l’extraction, l’esclavage et le tracé de ces mêmes frontières dont la traversée coûte aujourd’hui la vie à tant de personnes.»

Tendayi Achiume figure parmi les universitaires ayant avancé l’idée que le projet colonial n’a jamais vraiment pris fin, mais a simplement changé de forme. Pour elle, d’ailleurs, les migrations actuelles sont la conséquence de l’histoire coloniale et devraient être abordées comme une prolongation effective de la décolonisation, et considérer ces personnes comme des acteurs politiques exerçant leurs droits de décolonisation. « Le monde occidental demeure lié à des structures de commerce, d’extraction de ressources et d’intervention militaires qui sont autant de moyens par lesquels les États riches continuent de tirer profit des sociétés qu’ils ont autrefois officiellement dominées et d’exercer un pouvoir sur elles ». Les populations des pays anciennement colonisés ne sont pas des étrangères cherchant à intégrer des communautés politiques qui leur seraient étrangères, mais tentent, par leur migration, de reprendre du pouvoir sur un système international bâti sur leur dépossession. « À ce titre, leur migration constitue une affirmation de l’appartenance politique créée – mais jamais honorée – par l’empire ; elles revendiquent une part de la richesse et de la sécurité accumulées grâce à la subordination de leurs propres sociétés ».

La perspective réparatrice peut aller encore plus loin, rappelle Molnar. « Les pays du Nord global, qui se sont industrialisés grâce à l’extraction coloniale, sont les mêmes dont les émissions rendent aujourd’hui des régions entières du Sud global inhabitables, déplaçant ainsi les populations les moins responsables de la crise ; ce sont aussi ceux qui exportent des armes et financent les conflits poussant les gens à l’exil. Le déplacement de populations n’est pas un malheur survenant ailleurs et s’échouant par hasard à Ceuta. Il est orchestré par ces mêmes États qui, ensuite, déploient des drones et des algorithmes d’évaluation des risques contre les personnes déplacées. Or, envisager la migration sous l’angle de la réparation permet de ne plus percevoir la liberté de circulation comme un acte de charité, ni l’admission sur un territoire comme un geste de bienveillance ou de générosité. Le déplacement humain depuis les pays de la « majorité mondiale » devient alors le remboursement partiel d’une dette séculaire, une forme de réparation bien moins coûteuse pour les États d’accueil qu’un règlement formel des comptes liés à l’héritage colonial.»

« Les nécrotechnologies frontalières apparaissent clairement comme le bras armé d’un système de contrôle des frontières qui refuse de reconnaître la dette bien réelle contractée envers la majorité mondiale au fil des siècles de colonialisme et d’impérialisme. »

Molnar esquisse d’autres voies possibles pour bousculer les politiques publiques répressives envers les migrations, comme de mettre fin aux protections du secret des affaires qui permettent aux fournisseurs privés de dissimuler les taux d’erreur aux personnes qui en subissent les conséquences, exiger la transparence des marchés publics pour le complexe militaro-industriel frontalier – où des entreprises comme Elbit Systems commercialisent des technologies éprouvées au combat en Palestine pour les déployer en Arizona (comme l’avait montré le journaliste Antony Loewenstein dans son livre, The Palestine Laboratory, Penguin, 2024) – et s’engager à instaurer un moratoire sur les technologies frontalières contraires aux principes établis en matière de droits humains. Toutefois, constate l’avocate, « toute approche réformiste est vouée à l’échec si l’on ne s’attaque pas aux logiques fondamentales qui sous-tendent nos systèmes frontaliers ». En attendant, enquêter sur les nécrotechniques frontalières reste le seul moyen pour « rassembler des préjudices délibérément disséminés entre bases de données, capteurs et contrats pour en faire une structure de responsabilité unique et lisible ; c’est affirmer que les morts solitaires ne sont pas des accidents géographiques, mais bien les conséquences directes d’une conception délibérée ».

Nécrotechnologies de désinformation : de la manipulation et de l’ingérence étrangère… 

Dans un autre article pour Tech Policy Press, Petra Molnar (accompagnée de Liz Carolan de Digital Action) revient sur la crise de Ceuta de cet été, et notamment sur la désinformation qui a alimenté l’exode mortel des dizaines de milliers de Marocains vers l’enceinte espagnole. Suite à une enquête, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a accusé les réseaux de désinformation russes et israéliens qu’il a décrit comme un réseau international d’extrême droite qui « instrumentalise systématiquement les migrations pour attaquer l’Espagne et l’Europe ». M. Sánchez a affirmé que les deux gouvernements s’étaient emparés de cette affaire en raison des positions de Madrid sur les guerres en Ukraine et à Gaza, et que les enquêteurs n’avaient jusqu’à présent trouvé aucune preuve d’implication de l’État marocain. Si Israël et la Russie ont démenti, cette campagne de désinformation orchestrée sur les réseaux sociaux qui promettait un assouplissement des règles d’accueil dans l’enceinte de Ceuta, présente des similitudes frappantes avec les contenus ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis, estime Petra Molnar. « Dans les deux cas, le succès de ces campagnes de désinformation ne tient pas tant  à la crédulité des personnes qui y ont été soumises, qu’au manque de clarté, à la variabilité et à la mauvaise communication des règles de passage de frontière ». 

« Le média espagnol El Español a découvert des dizaines de faux profils sur TikTok et Instagram, se faisant passer pour de jeunes créateurs de contenu marocains ayant effectué le voyage et célébrant leur liberté retrouvée à Ceuta. Les vidéos, conçues comme du contenu d’influenceurs, contenaient souvent des conseils pratiques pour la traversée, allant de l’équipement nécessaire aux conseils pour les enfants et les personnes ne sachant pas nager. Si de nombreux comptes ont été fermés, ils ont ensuite réapparu sous de nouveaux pseudonymes. Selon un reportage de Reuters, des jeunes venus de tout le Maroc ont voyagé suite à des rumeurs et des récits circulant en ligne. C’est le cas de Dounia Kherradi, serveuse vivant à neuf heures et demie de route de Ceuta, et d’Ayoub El Abyad, 16 ans, qui a expliqué aux journalistes avoir décidé avec son cousin de faire douze heures de route jusqu’au point de passage après avoir vu des vidéos sur Instagram. La réalité était bien différente des images optimistes véhiculées par les Réels. Ceux qui avaient franchi la frontière ont raconté aux journalistes de DW News avoir dû croiser des cadavres lors de la périlleuse traversée à la nage jusqu’à Ceuta, avoir été confrontés à la violence à leur arrivée et s’être vu refuser de la nourriture dans les magasins. Ils ont ensuite compris qu’il leur était impossible de poursuivre leur route vers l’Europe et que les rumeurs étaient infondées. » 

Les techniques de désinformation utilisées à Ceuta ne sont pas nouvelles, et les vidéos partagées montrent des similitudes frappantes dans la manière dont les migrants tentent de rejoindre les États-Unis. En mars de l’année dernière, l’Associated Press a analysé des centaines de vidéos TikTok publiées par des réseaux mexicains de facilitation de l’immigration et y a retrouvé des thèmes similaires à ceux documentés par El Español du côté marocain du détroit : des musiques entraînantes, des légendes truffées d’émojis, des buggies fonçant vers le mur frontalier, des jet-skis, des hélicoptères et des tunnels proposés comme options haut de gamme, des passeurs ouvrant des cactus pour que leurs clients puissent boire, un champ de laitues avec la légende « Les champs américains sont prêts (à vous accueillir) ! », et, pour finir, le témoignage de clients des passeurs satisfaits. À Ceuta comme partout en Amérique, ces vidéos et images servent de publicité, présentant le passage de la frontière comme un simple problème logistique gérable et géré par les passeurs. La dimension commerciale de ce contenu est désormais bien établie. En Espagne, le Premier ministre avait d’abord accusé les réseaux de trafic d’êtres humains d’être responsables de cette désinformation, car ils avaient un intérêt financier aux tentatives de franchissement de la frontière. Des enquêtes ont révélé comment Meta a tiré profit du trafic de migrants et de publicités frauduleuses ciblant les personnes tentant de rejoindre les États-Unis. 

Le Tech Transparency Project a montré que Facebook et WhatsApp étaient saturés de fausses informations concernant des changements de politique et de prétendues dispositions spéciales pour les femmes enceintes et les parents voyageant avec des enfants. La rumeur ayant circulé au Maroc en juillet – selon laquelle une décision de justice aurait discrètement ouvert un passage – illustre parfaitement un schéma bien documenté ; c’est une difficulté que la couverture médiatique des événements de Ceuta a largement ignorée. « Les contenus trompeurs n’atteignent pas les migrants par un canal distinct des informations fiables ; ils leur parviennent via les mêmes fils d’actualité, sous la même forme visuelle, et souvent depuis des comptes impossibles à distinguer au premier coup d’œil. Par exemple, aux côtés des comptes éphémères, on trouve des créateurs vénézuéliens et colombiens ayant filmé leur propre traversée du bouchon du Darién (entre la Colombie et le Panama) ; certains ont accumulé des dizaines de millions de vues, leurs vidéos servant de guides pratiques indiquant les lieux d’hébergement, les coûts de transport, les points de traversée des rivières… Qu’importe si plusieurs d’entre eux précisaient explicitement qu’ils cherchaient à dissuader les gens plutôt qu’à les inciter au départ. Il s’agit de la même plateforme et du même format : pour beaucoup, les vidéos des réseaux sociaux sont la seule source d’information sur le voyage disponible dans une langue qu’ils comprennent, à un coût abordable et émanant d’une personne dont la situation ressemble à la leur. » 

… à l’exploitation de la précarité informationnelle 

Les travaux de recherche sur l’utilisation des smartphones par les réfugiés désignent par un terme précis la situation dans laquelle ils évoluent. Des chercheurs tels que Marie Gillespie, Souad Osseiran et Margie Cheesman parlent de « précarité informationnelle » : « un état d’instabilité chronique où les migrants s’appuient sur des réseaux de pairs précisément parce que les canaux officiels sont inaccessibles, non traduits, contradictoires ou ouvertement hostiles, et où ils sont exposés aux rumeurs et à la désinformation pour cette même raison. Cette vulnérabilité informationnelle résulte d’un cadre juridique qui n’apporte pratiquement aucune réponse fiable ou exploitable à la question de savoir qui peut entrer sur le territoire et selon quelles modalités.» Agir dans un contexte de pénurie d’informations reste une forme d’action autonome, mais il convient de veiller à ce que toute critique des campagnes de désinformation ne reproduise pas le vieux réflexe colonial consistant à situer le problème dans la prétendue crédulité des populations, plutôt que dans les systèmes qui, par conception, les maintiennent dans l’ignorance. 

Enfin, soulignent les chercheuses, n’oublions pas que les États sont parmi les acteurs les plus actifs de ce même écosystème informationnel. Leurs messages dissuasifs (voir cette publicité de 30 secondes passée sur les médias sociaux par la secrétaire à la sécurité intérieure américaine Kristi Noem avertissant les migrants de ne pas entrer illégalement sur le territoire américain que la présidente mexicaine a qualifié de propagande discriminatoire) passent par les mêmes canaux que la publicité des passeurs et visent les mêmes publics tout en formulant des promesses contradictoires quant à ce qui se passera à la frontière. Un double son qui finit certainement bien plus par instiller le doute qu’à le résoudre. Les messages des acteurs étatiques n’expliquent pas clairement ce qui attend les personnes qui souhaitent migrer autrement que sous formes de menaces. « Personne – ni à Rabat, ni à Madrid, ni à Washington – n’avait l’obligation de fournir aux gens des informations fiables, actualisées et accessibles ; par conséquent, personne ne l’a fait. »

Hubert Guillaud

PS : Dans une très riche enquête, la Technology Review  revient précisément sur les enjeux posés par Petra Molnar :  « Les États-Unis ont dépensé des milliards pour la surveillance des frontières. Pourquoi ne parviennent-ils pas à intercepter les personnes avant qu’elles ne meurent ? ». Lorsque José Morales Bernal a franchi la frontière pour entrer aux États-Unis le 8 avril 2024 en passant par le désert du sud du Nouveau-Mexique, il se trouvait à portée de trois tours de surveillance construites par Anduril pour le service des douanes et de la protection des frontières américain (CBP, Customs and Border Protection), équipées de caméras et de systèmes d’IA capables de détecter et suivre les individus. Mais ce ne sont pas les employés des douanes qui ont repéré M. Morales Bernal, mais des employés de la décharge locale qui l’ont retrouvé mort, à seulement 110 mètres de la tour de surveillance la plus proche.

Si le CBP affirme que ces dispositifs ont permis de sauver des vies, les décès de migrants dans le désert américain entre le Mexique et les Etats-Unis sont courants. En recoupant les informations sur quelques 4000 morts durant leur traversée collectés par les collectifs No More Deaths et Humane Borders et la base de données de localisation des 600 tours de surveillance identifiés par l’Electronic Frontier Foundation, les journalistes de la Technology Review, James O’Donnell et Eileen Guo, estiment qu’une véritable crise humanitaire se déroule sous l’oeil des caméras du gouvernement. Et ils en ont dressé la carte. Les journalistes ont recensé « 1 050 personnes décédées dans le rayon d’action des tours de surveillance frontalière entre 2015 et le début de l’année 2026. Ces décès ne résultent pas d’une défaillance de quelques tours ou technologies isolées : nous avons constaté des décès à l’intérieur de la portée annoncée de près des deux tiers des tours analysées. Notre analyse topographique – visant à déterminer dans quelle mesure le relief pouvait masquer la vue d’une tour sur un lieu de décès précis ou sur sa zone de surveillance globale – a révélé que certaines tours ne couvrent parfois que 10 % de leur zone de surveillance théorique ; toutefois, nous avons également constaté que la plupart des décès n’ont pas eu lieu dans les angles morts de ces tours. Ces décès ne sont pas la conséquence d’équipements obsolètes ». Pour les journalistes, le tableau d’ensemble révèle des défaillances répétées de l’une des fonctions de sécurité fondamentales de ce « mur virtuel », telle que décrite par le CBP dans ses communiqués : identifier et localiser efficacement les migrants entrant illégalement aux États-Unis. 

En réponse à ces accusations, Anduril a précisé qu’un incident survenant à proximité d’une de ses tours ne signifie pas nécessairement que la tour a manqué une détection, renvoyant le problème aux agents chargés de la surveillance de la CBP.  « La question cruciale, lors de tout décès survenant près du « mur virtuel », est de savoir si les autorités savaient qu’une personne se trouvait là sans parvenir à l’atteindre, ou si elles ignoraient totalement qu’une traversée était en cours. Dans les deux cas, il s’agit d’une défaillance du système. » L’enquête des journalistes souligne que les deux types de défaillances se produisent : la technologie échoue à détecter les intrusions, et les agents échouent à intervenir. 

Ces deux phénomènes illustrent les limites d’une approche consistant à miser uniquement sur la technologie pour résoudre un problème complexe. Ces conclusions mettent en lumière des problèmes inédits concernant le mur virtuel, alors même que celui-ci continue de bénéficier d’un large soutien politique et d’une augmentation des dépenses fédérales (le CBP a construit 803 tours à ce jour pour un coût de 6,2 milliards de dollars et prévoit d’en installer 1 497 autres d’ici 2034). Mais leur efficacité reste bien peu évaluée. Pour nombre de responsables politiques, les décès à proximité du mur virtuel seraient rares voire inexistants, alors que l’enquête montre que ce n’est pas le cas. Et le CBP ne mène pas d’enquête pour savoir dans ces cas si la personne avait été détectée ni pour comprendre la non intervention des agents. 

L’enquête de la Technology Review retrace l’histoire du mur virtuel pour surveiller la frontière mexicaine. L’histoire souligne que son développement tient surtout d’une volonté politique et d’une inflation de marchés publics, alors que la réalité, elle, est défaillante. Entre les caméras qui ne marchent pas et les agents qui ne veulent pas passer leur temps à regarder les images, la réalité de l’efficacité de la vidéosurveillance est toujours mise en défaut. Le CBP n’a pourtant cessé de justifier le déploiement de caméras pour assurer la sécurité des migrants, quand la réalité était plutôt leur défaillance (en 2024, des membres de la commission de la Sécurité intérieure de la Chambre des représentants ont indiqué que plus de 66 % des tours de première génération de la Border Patrol étaient hors service). 

Les tours de seconde génération ont intégré des radars pour mieux détecter les déplacements, via l’entreprise de défense israélienne Elbit, dont les systèmes de tours surveillent déjà les frontières d’Israël.  Mais là encore, cela n’a pas empêché des décès dans le champ de surveillance des tours. Enfin, si les radars étaient plus performants, la détection de mouvement générait à nouveau d’innombrables faux positifs, notamment causés par le bétail et les animaux en mouvement.

C’est Anduril qui a été retenu pour bâtir la troisième génération de tours. L’entreprise a surtout produit des algorithmes et des systèmes d’IA pour classer les éléments détectés par les radars et caméras. « Anduril a vanté la capacité de sa technologie à réduire les faux positifs, comme les cas où la faune sauvage est confondue avec des êtres humains. En revanche, l’entreprise a peu communiqué sur les faux négatifs : ces personnes que les systèmes ne parviennent pas à détecter », qui restent visiblement nombreux. Certains observateurs estiment que les tours d’Anduril auraient un taux d’erreur de 10 à 15%. Par exemple, une simple bâche recouvrant un canot pneumatique traversant le Rio Grande ou des couvertures recouvrant des marcheurs, pouvaient suffire pour que les tours détectent le mouvement sans identifier l’objet, ce qui ne déclenchait pas d’alerte. 

Le problème enfin, c’est que les données utilisées par la CBP ne sont pas accessibles pour contester ses actions et ses inactions. Pour les agents, l’efficacité des tours d’Anduril se heurte au problème récurrent du manque d’effectifs pour assurer la surveillance. Pour les journalistes cependant, « toute tentative de comprendre les dysfonctionnements est entravée par une réticence institutionnelle à mesurer le problème », concluent-ils. Seule la police des frontières peut réaliser un audit complet de ce mur virtuel, alors qu’elle en est le principal commanditaire et bénéficiaire. 

Quant à savoir si les tours dissuadent les passages, difficile à dire. Leur déploiement entraîne une baisse du nombre d’interpellations à proximité. Mais les recherches menées par le géographe Geoff Boyce montrent que leur présence incite les migrants à « emprunter des terrains plus difficiles d’accès, hors de vue », et donc possiblement plus dangereux. L’absence d’étude sur leur efficacité n’empêche pas nombre d’acteurs d’être convaincus de la nécessité de leur déploiement. Le produit phare d’Anduril semble surtout promettre à tous de déployer des solutions sans avoir à se poser de questions.

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    Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus
     

Généalogies du profilage

16 juillet 2026 à 01:00

Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus riches que ceux que nous pouvons avoir aujourd’hui sur ces sujets, ont été perdus. Et plus encore, qu’ils ne semblent pas plus avoir été résolus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le profilage semble embourbé dans ses limites sans parvenir à ouvrir de voies pour les résoudre. 

La rationalité statistique est au fondement des Etats modernes, rappelle Genicot à la suite d’Alain Desrosières (La politique des grands nombres, La découverte, 1993), d’Alain Supiot (La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015) ou encore de Theodore Porter (The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900, Princeton University Press, 2020). Mais elle est également au fondement de l’intelligence artificielle. Les statistiques permettent à la fois de quantifier le social et de le prédire, de profiler chacun « sous le prisme d’attributs qu’il partage avec d’autres ». Nous sommes non seulement statistifiés, mais également comparés. Le profilage dont nous sommes l’objet, bien souvent par devers nous, consiste à prédire notre comportement depuis la comparaison avec celui des autres à partir des régularités du passé. Partout, nous sommes notés, prédits, quelque soit la marge de certitude ou d’incertitude des traitements et inférences. Le calcul est normalisé, naturalisé par un score, une note. Que ce soit pour s’assurer, emprunter, se loger, obtenir un emploi, recevoir des allocations, être mis en relation avec d’autres…  Pour Genicot, ce profilage, ce scoring, les appariements qui en découlent, sont des techniques de régulation, des outils de gouvernementalité. Mais, alors que la loi s’applique à tous de la même façon, le profilage, lui, permettrait de s’adapter aux caractéristiques de chacun. Pour le philosophe du droit, il promet d’individualiser le droit pour « pleinement réaliser le principe d’égalité », pour produire des « règles sur mesure ». Tout l’enjeu du livre consiste justement à vérifier cela. Est-ce que le profilage remplit cette promesse ? Est-ce qu’il rend la justice plus juste ? 

Des débats de calculs

Pour déplier ses constats, Genicot observe trois milieux où se déploient, presque concomitant des techniques de profilage : le travail, l’assurance et le crédit. Dans chaque secteur, Genicot révèle, extirpe des archives les débats de l’époque. Et ceux-ci sont étonnement nourris. Les calculs d’alors viennent avec des questions. La science balbutiante s’interroge, quand l’ingénierie d’aujourd’hui semble avancer comme un rouleau compresseur, sans vraiment s’interroger des défaillances que ses calculs produisent ou des limites que la statistique atteint, comme le relevait danah boyd il y a quelques années (et qui vient de donner lieu à un livre qui sera publié le 29 septembre aux presses de l’université de Chicago, Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census). 

Les pratiques de profilage, rappelle-t-il, sont antérieures à la naissance de l’informatique, même si l’informatique va leur permettre de se déployer et de s’étendre sans commune mesure. Les premières classifications sont produites pour distinguer les capacités des élèves en créant des tests mentaux et d’aptitudes avec la psychologie différentielle. Les mathématiques servent alors à mesurer l’intensité et la qualité des sensations, la vitesse de réaction… pour mesurer les différences interindividuelles et caractériser les populations en marge de la société : les aliénés, les criminels, les pauvres, les anormaux. Derrière ces tentatives pour améliorer la justice en permettant aux politiques publiques de s’adapter aux profils de chacun s’amalgame des capacités de discriminations inédites porté par tout un courant eugéniste comme le montrera le paléontologue Stephen Jay Gould dans La mal-mesure de l’homme (Odile Jacob, 1997) ou plus récemment Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’intelligence artificielle  (Zulma, 2022, voire également notre critique). Les tests mentaux visent à diagnostiquer les enfants anormaux dans le contexte de l’instauration de l’obligation scolaire, avec, pour ses promoteurs, une volonté d’améliorer la justice sociale. 

Le terme même de profilage naît pour décrire cette mise en nombre des individus, en 1909 et s’accompagne, dès l’origine, d’un mode de production graphique pour relier les résultats aux différents tests. Au-delà de l’école, les tests vont rapidement être appliqués à l’orientation et à la sélection professionnelle, pour mieux faire correspondre les profils psychologiques aux métiers. Genicot, en plongeant par exemple dans les travaux de Jean-Maurice Lahy, dans les années 30, nous montre que les ingénieurs de l’IA n’ont rien inventé. On produit des tests psychologiques sur deux groupes de travailleurs, les bons et les mauvais (selon une distinction déjà pleine de biais, puisqu’elle ne repose que sur l’appréciation de chefs de services et le nombre de fautes professionnelles recensées) pour produire des métriques distinctives. Test qu’on peut ensuite faire passer à tout requérant pour mesurer si ses caractéristiques sont plus proches de l’un ou l’autre groupe. On tente de mesurer l’énergie, l’endurance, la concentration, la capacité d’initiative… via des tests psychométriques qui ne vont cesser de s’affiner. On les fait passer à une galerie de métiers pour tenter d’identifier ce qui singularise chaque secteur… Le profilage est dès l’origine une comparaison aux attributs statistiques des autres. « L’essence du profilage consiste à prédire une variable cachée (ici : une aptitude) de manière probabiliste, c’est-à-dire sur la base de caractéristiques (ici : les résultats obtenus à des tests psychotechniques) qui sont fortement corrélées à cette variable ». On le voit, malgré leurs efforts à « désubjectiver les méthodes d’appréciation », ces techniques les réifient. Les conditions sociales sont invisibilisées dans les capacités des individus : « le profilage réduit des situations sociales à des propriétés individuelles » et les biais de l’entité qui profilent sont passés sous silence. 

Pas étonnant que ces tests professionnels soient donc contestés. Leur caractère discriminatoire en termes de genre, de niveau social, d’origine… se dévoile à mesure que ces profilages se répandent. Les tests d’aptitudes professionnels montrent par exemple que 58% des Américains blancs les réussissent contre seulement 6% des personnes noires. Les débats pour rétablir l’équité se démultiplient alors. Faut-il différencier ces tests selon l’âge, le genre, l’origine ? Ce n’est qu’en 1991 que les Etats-Unis tranchent en prohibant les pratiques d’ajustement des scores selon l’appartenance à un groupe protégé. Mais si le débat est tranché, il n’est pas réglé. J’ai l’impression que l’enjeu de corriger les biais reste entier. Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment comment les corriger. Comme si les débats, tranchés par le droit, les avait arrêtés, sans stopper les pratiques ni les problèmes afférents. 

Avec le développement du numérique, le profilage va s’amplifier. Le big data permettant de démultiplier le profilage psychologique, malgré toutes les limites de ces tests, comme nous le disaient il y a quelques années déjà le psychologue Alexandre Saint-Jevin. En fait, le profilage va également s’étendre, comme celui des chercheurs d’emploi, initié au prétexte de mieux les accompagner et qui va surtout servir à les sanctionner et faire peser sur eux des contraintes plus importantes (sans que ce contrôle ne produise aucun horizon, comme nous disions en disséquant Chômeurs, vos papiers (Raisons d’agir, 2023), qui soulignait l’inefficacité du contrôle du chômage). Il va conduire également à un recrutement de plus en plus automatisé, où les systèmes calculent (un peu n’importe comment il faut le dire) la correspondance d’un CV à une annonce. Pour Genicot, la « logique corrélationnelle » se répand et s’impose partout, jusque dans l’évaluation des employés sur leurs lieux de travail. L’appréciation des individus par des variables qui ne lui sont jamais propres se couple d’une comparaison statistique des résultats de chacun évalués par rapport à ceux d’un groupe. Le profilage tient tout entier dans ce rapport étrange de soi aux autres, où les limites des métriques utilisées sont invisibilisées par les ratios et indicateurs produits. Comme si finalement les chiffres pouvaient assurer d’une neutralité de façade, d’une neutralité dont les limites ne sont plus interrogées. Les scores de risques sont partout défaillants, il n’empêche qu’ils ne cessent d’être produits et utilisés, comme nous le pointions en lisant Jathan Sadowski.  

En observant les débats du monde assurantiel comme ceux du secteur bancaire, Nathan Genicot montre les mêmes ambiguïtés. 

Quelles discriminations acceptons-nous ?

La sélection des assurés et la tarification des primes sont depuis longtemps rattachées au calcul de probabilités. L’assurance va prendre son essor au XVIIIe siècle après l’essor de l’arithmétique politique qui invente un siècle plus tôt les premières tables de mortalité qui décrivent le nombre de décès par âge. Le risque assurantiel s’est longtemps apprécié au niveau du groupe, plus qu’au niveau individuel, là où la condition de chacun est affectée par la condition des autres. Il faudra néanmoins attendre la loi de 1898 qui impose au patron d’indemniser les salariés victimes d’accidents du travail, pour faire de l’assurance le gage de la réparation. Les assureurs se mettent à sélectionner les risques qu’ils veulent couvrir comme les assurés. Ils comprennent vite que « plus le profilage est affiné, c’est-à-dire plus il y a sélection et tarification différenciées, moins il y a de solidarité ». Une constance simple que tout le monde semble avoir oublié à l’ère du Big Data. 

A défaut de parvenir à identifier d’autres attributs pertinents, l’âge s’impose souvent comme une catégorie principale, notamment pour l’assurance vie. Genicot souligne que le débat a été constant entre individualisation et solidarité. L’assurance n’a cessé de chercher des variables pertinentes. Derrière ces débats, on en voit poindre un autre, plus philosophique s’il en était : quelles segmentations – et donc quelles discriminations – acceptons-nous en tant que société ? Et lesquelles refusons-nous ? Si tout le monde semble accepter celle de l’âge, la discrimination de genre ou sociale par exemple le sont bien moins. Et les débats sur la discrimination d’origine, aux Etats-Unis, décalque des rapports de domination de la société, sont nourris. L’intégration du comportement et du mode de vie aujourd’hui dans le calcul assurantiel reste souvent polémique, à raison, puisqu’il incrimine l’individu et masque les différences créées par les rapports sociaux. 

Comme partout ailleurs, les assureurs produisent des scores pour calculer l’assurabilité de chacun. Les assureurs ne vont cesser de développer un discours pour justifier la segmentation qui leur profite en promouvant des calculs qui seraient dénués de connotation morale, alors que nombre d’entre eux vont user et abuser de pratiques problématiques, par exemple en tenant compte de la domiciliation pour faire grimper les primes des populations racisées par rapport à celles des riches (et blanches) banlieues américaines. Pourtant souligne Genicot, malgré les critiques acerbes contre les pratiques du secteur, peu de monde interroge « la prétention à atteindre l’objectivité dans l’évaluation des risques actuariels. La pertinence du recours aux classifications ne fait, à peu de choses près, pas l’objet de débats ». Pire, comme le soulignait la sociologue Greta Krippner, l’individualisation du risque semble bien plus la conséquence de la lutte contre les pratiques discriminatoires des marchés de l’assurance plutôt que liée à l’émergence du néolibéralisme. Bon, cela ne signifie pas pour autant que l’évolution du capitalisme est absente de la segmentation assurantielle. Celle est stimulée par la liberté tarifaire, et renforcée par les progrès de l’informatique qui va permettre de démultiplier les variables et de faire disparaître les discriminations derrières la complexité des critères. 

La régulation va bien sûr s’inviter dans ces innombrables débats, par exemple en encadrant les tarifs pour prémunir l’exclusion de certains publics, ou en écartant certaines formes de segmentation les plus criantes et problématiques, comme celles sur la religion, le sexe, l’origine ethnique ou la génétique… mais sans remettre en cause nombre de pratiques problématiques. En fait, derrière les débats nourris, la société semble n’être pas parvenue à fourbir de règles claires ne permettant pas les contournements. L’interdiction de faire des distinctions de genre par exemple n’a pas conduit à limiter les possibilités de segmentations, mais à conduit à utiliser des critères plus précis, comme s’y essaie l’assurance avec la prise en compte des comportements, à l’image de la conduite automobile elle-même. Une personnalisation dans laquelle l’assurance oublie sa fonction initiale : celle de mutualiser les risques. 

Genicot rappelle pourtant que l’assurance, pour fonctionner, doit reposer sur une segmentation modérée. Même constat quant au calcul du crédit et de son risque, né lui aussi avec l’essor des techniques statistiques. Dès l’origine, portés par les grands magasins pour faciliter la consommation, ceux-ci déploient des formulaires standardisés pour classer les performances de remboursements des clients. Là encore, « l’apparente objectivité de la classification n’empêche pas la présence d’une large part d’arbitraire dans l’attribution de la note ». Si la standardisation s’impose pour réduire le pouvoir discrétionnaire des agents, la statistique va s’y imposer dès les années 50 en développant des scores pour évaluer les capacités de remboursements de chacun. Enfin, pas seulement. A mesure qu’ils se déploient, là encore, les scores se complexifient, cachant dans leurs critères leurs innombrables jugements moraux et sociaux. En 1963 par exemple, les variables d’un fournisseur de score prennent en compte toute information disponible : le taux de crédit déjà engagé et les revenus bien sûr, mais aussi le statut marital et la profession, en passant par le fait d’être syndiqué. Derrière cette complexification des scores, c’est assurément notre compréhension commune qui s’éloigne, et avec elle, notre capacité à les réguler. Les innombrables facteurs pris en compte servent à obfusquer la discrimination raciale ou de classe à l’oeuvre. On apprend à utiliser des variables très éloignées des nécessités, simplement parce qu’elles peuvent être de bons prédicateurs, comme le fait d’avoir déjà un compte bancaire, ce qui est le cas de 87% de ceux qui paient leurs échéances de crédits… au risque que ces calculs accentuent les biais inhérents. Pas étonnant que, désormais, les économistes eux-mêmes estiment que les banques ne savent plus prêter à ceux qui en ont besoin. C’est comme si, à mesure qu’ils se perpétuent, les calculs se radicalisaient d’eux-mêmes. Comme l’IA semble s’écrouler à mesure qu’elle s’entraîne sur les données qu’elle produit, les calculs de la société semblent s’effondrer sur eux-mêmes à force d’être usés. Les scores de crédits, dont le célèbre Fico Score qui naît en 1956, se développent pourtant dans un contexte de compétition forte, promettant d’élargir le crédit aux plus pauvres. Il s’impose vite comme une métrique universelle… et immuable.

L’informatisation va permettre de renchérir le score de nouvelles variables, notamment cette des cartes de paiements électroniques qui permet de rendre les notes de risques dynamiques. Genicot rappelle que les notes ont une fonction disciplinaire. Elles font penser qu’elle dépend du comportement de chacun quand elles masquent d’abord des enjeux sociaux et de classe. Pire, malgré leurs lacunes intrinsèques, elles sont désormais utilisées pour d’innombrables autres services au prétexte d’un « besoin commercial légitime » : pour louer un logement, pour assurer une voiture, pour être embauché… « Tous utilisent la note de crédit comme un proxy, un indictateur du trait de comportement qu’ils cherchent à évaluer (tel que le fait d’être un bon locataire ou un bon employé) ». Le score de crédit devient un « outil de mesure de la moralité », alors qu’il est surtout, comme le disait Frank Pasquale dans Black Box Society (Fyp, 2015) opaque, arbitraire et discriminatoire. Les scores ne servent pas tant à clarifier les choses, disait-il, mais à les rendre plus obscures. 

Or, les scores modifient le réel qu’ils entendent décrire. Et à mesure que leur usage s’étend, radicalisent leurs effets. « Une mauvaise note entraînera un taux d’intérêt plus élevé, c’est-à-dire des conditions de remboursement plus difficiles pour la personne débitrice, ce qui accroîtra sa précarité économique. Si la note est prise en compte par des bailleurs ou des employeurs, l’incidence de cet effet de boucle sera d’autant plus significative. Une personne qui, à cause d’une mauvaise note, ne trouve pas d’emploi ou ne parvient pas à se loger, aura du mal à rembourser ses crédits et verra sa note diminuer encore davantage ». C’est en cela que les calculs se radicalisent, qu’ils renforcent le « lumpenscoretariat » qu’évoquaient Marion Fourcade et Kieran Healy. 

Là encore, des régulations seront votées pour encadrer les pratiques, mais sans vraiment parvenir à agir autrement qu’en limitant les pratiques les plus discriminantes. Derrière la neutralité des scores se cache l’accélération des biais. Même un score qui ne reposerait que sur les capacités financières des individus, serait foncièrement problématique puisque les capacités à rembourser sont loin d’être équitablement distribuées. Si l’enjeu est bien de prêter de l’argent aux gens, le score, par nature, vise bien plus à limiter le prêt qu’autre chose. Pas étonnant qu’on se retrouve donc avec des organismes bancaires incapables de faire leur métier : prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin ! L’information sur les décisions de crédits prises par les organismes, sur leur distribution, la mesure de leur équité… elle est bien souvent inaccessible. Les critères des scoring ou l’étendu des situations où ils sont utilisés également. Les innombrables données peuvent être désormais utilisées comme des prédicteurs de votre capacité de remboursement, également. Partout, l’opacité du scoring est la règle. Quand on voit par exemple le nombre de gens débancarisés, on se dit que les scores de crédit semblent surtout avoir appris, eux, à masquer leurs lacunes. 

Le risque d’un droit… sur mesure

L’essai de Nathan Genicot est bien plus sage que ma lecture énervée. Il souligne néanmoins combien les modèles statistiques et algorithmiques s’imposent dans tous ces secteurs « pour optimiser la prise de décision en se substituant au jugement humain ». Ils imposent l’idée que l’individu est seul responsable de ses notes, faisant fi du contexte social. Mais plus encore, il estime que le risque de ces calculs, de ces profilages, consiste à produire des règles de plus en plus individualisées, au risque d’altérer notre conception du droit lui-même, pour remplacer la règle qui s’applique à tous, par un droit sur mesure, calculé selon le profil de chacun. 

Dans la dernière partie du livre, il revient sur la critique d’une conception mécanique du droit : les peines similaires, impersonnelles, uniformes, à tous ont longtemps été considérées comme un idéal d’objectivité et de justice. L’impersonnalité des processus décisionnels étant vu comme un rempart contre l’arbitraire et un gage de prévisibilité. Mais là encore, au début du XXe siècle, cette conception est critiquée au prétexte que les conditions et le contexte sont toujours significatifs. A l’égalité succède le principe d’équité, et avec lui, l’idée d’une individualisation des peines pour que le droit soit le même pour tous, à l’image de la critique de la TVA ou des contraventions et amendes, qui s’appliquent à tous au même taux, même à Bernard Arnault, alors que leur impact ne sont pas les mêmes selon les revenus des justiciables. Bon, il existe bien sûr des moyens d’y remédier, en fixant par exemples des critères ou des seuils. Car, comme le souligne très justement le philosophe, le problème de l’individualisation est qu’elle n’a pas de limite. On peut personnaliser selon d’innombrables variables, comme nous le montre le marketing numérique. 

Dans les revues académiques du droit, actuellement, le débat est visiblement vif sur ces questions. La rêve d’automatisation invite certains à imaginer d’adapter la loi aux situations au grès des circonstances, à ajuster et calibrer les standards. Mais comment trouver le bon niveau pour traiter à la fois « les mêmes situations de la même manière » et « traiter différemment des situations différentes » ? « Un consommateur impulsif qui réalise régulièrement des achats en ligne pourrait par exemple se voir imposer des conditions plus strictes avant de pouvoir renvoyer un produit et se faire rembourser qu’un consommateur qui aurait, au contraire, un tempérament responsable et prudent ». Certes, mais sur quelles données, quelles inférences serait produit ce jugement comportemental ? Et serait-il lui-même juste, opposable, redevable ? On a un peu l’impression que ces perspectives oublient toutes les limites pointées par les débats passés que l’auteur a mis en avant dans sa généalogie. 

Pour Genicot, « la substitution des systèmes normatifs classiques par des dispositifs de profilage est déjà à l’œuvre », notamment dans les rapports de l’Etat à ses administrés. C’était le cas notamment, dans les années 70 avec le système GAMIN, un des premiers dispositif public de profilage pour conditionner le versement d’allocation familiales. C’est également le cas avec le profilage des bénéficiaires de la CAF et nombre d’autres outils de gestion du social que nous évoquons souvent sur danslesalgorithmes.net. Du profilage des chômeurs aux contrôles des frontières, l’individualisation et le profilage sont partout, mais ils produisent assez peu d’équité et encore moins d’égalité, au contraire. Le profilage produit surtout des conditions plus dures pour les plus vulnérables. L’optimisation prédictive partout où elle se déploie fonctionne mal, cela n’empêche hélas pas le développement d’innombrables formes de notations sociales. 

Pour Genicot, l’interdiction des notations sociales dans ce contexte par l’IA Act est le bienvenue, mais c’est oublier que le texte les rend licite plus qu’elle ne les interdit. Le RIA ne propose que de les encadrer, que de veiller à ce que les notes ne soient ni disproportionnées ni dissociées du contexte de leur production. Le fait que certains soient à haut risque ne fait peser sur eux qu’une surveillance accrue. Il ne vise pas à rendre les notes plus justes qu’elles ne sont. Ils ne nous invitent finalement pas à questionner la société. Il ne nous invite pas à changer la manière dont on calcule, ni ne nous aide à nous défier de l’enkystement des calculs. Il ne nous invite pas à changer la société, alors que demain, pour changer la société, il faudra assurément changer la manière dont elle est calculée. La personnalisation du droit, le profilage administratif, nous invite seulement à continuer la société telle qu’elle est. « Le profilage est profondément conservateur », rappelle le philosophe. « Le profilage conduit donc à créer des traitements différenciés dont il prétend cependant qu’ils sont conformes à l’égalité », sans offrir à la société les moyens de le vérifier. Ce n’est là que la parole des profileurs. Les innombrables enquêtes sur le sujet, notamment sur le profilage social, depuis les travaux pionniers de Virginia Eubanks, montrent toutes l’exact inverse. Aucun n’est conforme à l’égalité. En reposant sur l’individualisation et la responsabilisation de chacun, il est « l’exact inverse de la solidarité ». Le profilage « conduit à l’oblitération des relations et, plus largement du social. Le rapport de l’individu aux autres n’est jamais compris comme celui d’une interdépendance, mais uniquement comme une comparaison à une classe, à une collection d’individus ». « Les notes obscurcissent la dimension structurelle des inégalités sociales ». Et en s’imposant, elles nous empêchent finalement de les remettre en question. 

Au final, l’enquête historique de Nathan Genicot nous rappelle que pour changer la société, il va falloir changer la manière dont elle calcule. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Nathan Genicot aux éditions Amsterdam.
  • ✇Dans les algorithmes
  • Généalogies du profilage
    Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus
     

Généalogies du profilage

16 juillet 2026 à 01:00

Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus riches que ceux que nous pouvons avoir aujourd’hui sur ces sujets, ont été perdus. Et plus encore, qu’ils ne semblent pas plus avoir été résolus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le profilage semble embourbé dans ses limites sans parvenir à ouvrir de voies pour les résoudre. 

La rationalité statistique est au fondement des Etats modernes, rappelle Genicot à la suite d’Alain Desrosières (La politique des grands nombres, La découverte, 1993), d’Alain Supiot (La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015) ou encore de Theodore Porter (The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900, Princeton University Press, 2020). Mais elle est également au fondement de l’intelligence artificielle. Les statistiques permettent à la fois de quantifier le social et de le prédire, de profiler chacun « sous le prisme d’attributs qu’il partage avec d’autres ». Nous sommes non seulement statistifiés, mais également comparés. Le profilage dont nous sommes l’objet, bien souvent par devers nous, consiste à prédire notre comportement depuis la comparaison avec celui des autres à partir des régularités du passé. Partout, nous sommes notés, prédits, quelque soit la marge de certitude ou d’incertitude des traitements et inférences. Le calcul est normalisé, naturalisé par un score, une note. Que ce soit pour s’assurer, emprunter, se loger, obtenir un emploi, recevoir des allocations, être mis en relation avec d’autres…  Pour Genicot, ce profilage, ce scoring, les appariements qui en découlent, sont des techniques de régulation, des outils de gouvernementalité. Mais, alors que la loi s’applique à tous de la même façon, le profilage, lui, permettrait de s’adapter aux caractéristiques de chacun. Pour le philosophe du droit, il promet d’individualiser le droit pour « pleinement réaliser le principe d’égalité », pour produire des « règles sur mesure ». Tout l’enjeu du livre consiste justement à vérifier cela. Est-ce que le profilage remplit cette promesse ? Est-ce qu’il rend la justice plus juste ? 

Des débats de calculs

Pour déplier ses constats, Genicot observe trois milieux où se déploient, presque concomitant des techniques de profilage : le travail, l’assurance et le crédit. Dans chaque secteur, Genicot révèle, extirpe des archives les débats de l’époque. Et ceux-ci sont étonnement nourris. Les calculs d’alors viennent avec des questions. La science balbutiante s’interroge, quand l’ingénierie d’aujourd’hui semble avancer comme un rouleau compresseur, sans vraiment s’interroger des défaillances que ses calculs produisent ou des limites que la statistique atteint, comme le relevait danah boyd il y a quelques années (et qui vient de donner lieu à un livre qui sera publié le 29 septembre aux presses de l’université de Chicago, Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census). 

Les pratiques de profilage, rappelle-t-il, sont antérieures à la naissance de l’informatique, même si l’informatique va leur permettre de se déployer et de s’étendre sans commune mesure. Les premières classifications sont produites pour distinguer les capacités des élèves en créant des tests mentaux et d’aptitudes avec la psychologie différentielle. Les mathématiques servent alors à mesurer l’intensité et la qualité des sensations, la vitesse de réaction… pour mesurer les différences interindividuelles et caractériser les populations en marge de la société : les aliénés, les criminels, les pauvres, les anormaux. Derrière ces tentatives pour améliorer la justice en permettant aux politiques publiques de s’adapter aux profils de chacun s’amalgame des capacités de discriminations inédites porté par tout un courant eugéniste comme le montrera le paléontologue Stephen Jay Gould dans La mal-mesure de l’homme (Odile Jacob, 1997) ou plus récemment Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’intelligence artificielle  (Zulma, 2022, voire également notre critique). Les tests mentaux visent à diagnostiquer les enfants anormaux dans le contexte de l’instauration de l’obligation scolaire, avec, pour ses promoteurs, une volonté d’améliorer la justice sociale. 

Le terme même de profilage naît pour décrire cette mise en nombre des individus, en 1909 et s’accompagne, dès l’origine, d’un mode de production graphique pour relier les résultats aux différents tests. Au-delà de l’école, les tests vont rapidement être appliqués à l’orientation et à la sélection professionnelle, pour mieux faire correspondre les profils psychologiques aux métiers. Genicot, en plongeant par exemple dans les travaux de Jean-Maurice Lahy, dans les années 30, nous montre que les ingénieurs de l’IA n’ont rien inventé. On produit des tests psychologiques sur deux groupes de travailleurs, les bons et les mauvais (selon une distinction déjà pleine de biais, puisqu’elle ne repose que sur l’appréciation de chefs de services et le nombre de fautes professionnelles recensées) pour produire des métriques distinctives. Test qu’on peut ensuite faire passer à tout requérant pour mesurer si ses caractéristiques sont plus proches de l’un ou l’autre groupe. On tente de mesurer l’énergie, l’endurance, la concentration, la capacité d’initiative… via des tests psychométriques qui ne vont cesser de s’affiner. On les fait passer à une galerie de métiers pour tenter d’identifier ce qui singularise chaque secteur… Le profilage est dès l’origine une comparaison aux attributs statistiques des autres. « L’essence du profilage consiste à prédire une variable cachée (ici : une aptitude) de manière probabiliste, c’est-à-dire sur la base de caractéristiques (ici : les résultats obtenus à des tests psychotechniques) qui sont fortement corrélées à cette variable ». On le voit, malgré leurs efforts à « désubjectiver les méthodes d’appréciation », ces techniques les réifient. Les conditions sociales sont invisibilisées dans les capacités des individus : « le profilage réduit des situations sociales à des propriétés individuelles » et les biais de l’entité qui profilent sont passés sous silence. 

Pas étonnant que ces tests professionnels soient donc contestés. Leur caractère discriminatoire en termes de genre, de niveau social, d’origine… se dévoile à mesure que ces profilages se répandent. Les tests d’aptitudes professionnels montrent par exemple que 58% des Américains blancs les réussissent contre seulement 6% des personnes noires. Les débats pour rétablir l’équité se démultiplient alors. Faut-il différencier ces tests selon l’âge, le genre, l’origine ? Ce n’est qu’en 1991 que les Etats-Unis tranchent en prohibant les pratiques d’ajustement des scores selon l’appartenance à un groupe protégé. Mais si le débat est tranché, il n’est pas réglé. J’ai l’impression que l’enjeu de corriger les biais reste entier. Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment comment les corriger. Comme si les débats, tranchés par le droit, les avait arrêtés, sans stopper les pratiques ni les problèmes afférents. 

Avec le développement du numérique, le profilage va s’amplifier. Le big data permettant de démultiplier le profilage psychologique, malgré toutes les limites de ces tests, comme nous le disaient il y a quelques années déjà le psychologue Alexandre Saint-Jevin. En fait, le profilage va également s’étendre, comme celui des chercheurs d’emploi, initié au prétexte de mieux les accompagner et qui va surtout servir à les sanctionner et faire peser sur eux des contraintes plus importantes (sans que ce contrôle ne produise aucun horizon, comme nous disions en disséquant Chômeurs, vos papiers (Raisons d’agir, 2023), qui soulignait l’inefficacité du contrôle du chômage). Il va conduire également à un recrutement de plus en plus automatisé, où les systèmes calculent (un peu n’importe comment il faut le dire) la correspondance d’un CV à une annonce. Pour Genicot, la « logique corrélationnelle » se répand et s’impose partout, jusque dans l’évaluation des employés sur leurs lieux de travail. L’appréciation des individus par des variables qui ne lui sont jamais propres se couple d’une comparaison statistique des résultats de chacun évalués par rapport à ceux d’un groupe. Le profilage tient tout entier dans ce rapport étrange de soi aux autres, où les limites des métriques utilisées sont invisibilisées par les ratios et indicateurs produits. Comme si finalement les chiffres pouvaient assurer d’une neutralité de façade, d’une neutralité dont les limites ne sont plus interrogées. Les scores de risques sont partout défaillants, il n’empêche qu’ils ne cessent d’être produits et utilisés, comme nous le pointions en lisant Jathan Sadowski.  

En observant les débats du monde assurantiel comme ceux du secteur bancaire, Nathan Genicot montre les mêmes ambiguïtés. 

Quelles discriminations acceptons-nous ?

La sélection des assurés et la tarification des primes sont depuis longtemps rattachées au calcul de probabilités. L’assurance va prendre son essor au XVIIIe siècle après l’essor de l’arithmétique politique qui invente un siècle plus tôt les premières tables de mortalité qui décrivent le nombre de décès par âge. Le risque assurantiel s’est longtemps apprécié au niveau du groupe, plus qu’au niveau individuel, là où la condition de chacun est affectée par la condition des autres. Il faudra néanmoins attendre la loi de 1898 qui impose au patron d’indemniser les salariés victimes d’accidents du travail, pour faire de l’assurance le gage de la réparation. Les assureurs se mettent à sélectionner les risques qu’ils veulent couvrir comme les assurés. Ils comprennent vite que « plus le profilage est affiné, c’est-à-dire plus il y a sélection et tarification différenciées, moins il y a de solidarité ». Une constance simple que tout le monde semble avoir oublié à l’ère du Big Data. 

A défaut de parvenir à identifier d’autres attributs pertinents, l’âge s’impose souvent comme une catégorie principale, notamment pour l’assurance vie. Genicot souligne que le débat a été constant entre individualisation et solidarité. L’assurance n’a cessé de chercher des variables pertinentes. Derrière ces débats, on en voit poindre un autre, plus philosophique s’il en était : quelles segmentations – et donc quelles discriminations – acceptons-nous en tant que société ? Et lesquelles refusons-nous ? Si tout le monde semble accepter celle de l’âge, la discrimination de genre ou sociale par exemple le sont bien moins. Et les débats sur la discrimination d’origine, aux Etats-Unis, décalque des rapports de domination de la société, sont nourris. L’intégration du comportement et du mode de vie aujourd’hui dans le calcul assurantiel reste souvent polémique, à raison, puisqu’il incrimine l’individu et masque les différences créées par les rapports sociaux. 

Comme partout ailleurs, les assureurs produisent des scores pour calculer l’assurabilité de chacun. Les assureurs ne vont cesser de développer un discours pour justifier la segmentation qui leur profite en promouvant des calculs qui seraient dénués de connotation morale, alors que nombre d’entre eux vont user et abuser de pratiques problématiques, par exemple en tenant compte de la domiciliation pour faire grimper les primes des populations racisées par rapport à celles des riches (et blanches) banlieues américaines. Pourtant souligne Genicot, malgré les critiques acerbes contre les pratiques du secteur, peu de monde interroge « la prétention à atteindre l’objectivité dans l’évaluation des risques actuariels. La pertinence du recours aux classifications ne fait, à peu de choses près, pas l’objet de débats ». Pire, comme le soulignait la sociologue Greta Krippner, l’individualisation du risque semble bien plus la conséquence de la lutte contre les pratiques discriminatoires des marchés de l’assurance plutôt que liée à l’émergence du néolibéralisme. Bon, cela ne signifie pas pour autant que l’évolution du capitalisme est absente de la segmentation assurantielle. Celle est stimulée par la liberté tarifaire, et renforcée par les progrès de l’informatique qui va permettre de démultiplier les variables et de faire disparaître les discriminations derrières la complexité des critères. 

La régulation va bien sûr s’inviter dans ces innombrables débats, par exemple en encadrant les tarifs pour prémunir l’exclusion de certains publics, ou en écartant certaines formes de segmentation les plus criantes et problématiques, comme celles sur la religion, le sexe, l’origine ethnique ou la génétique… mais sans remettre en cause nombre de pratiques problématiques. En fait, derrière les débats nourris, la société semble n’être pas parvenue à fourbir de règles claires ne permettant pas les contournements. L’interdiction de faire des distinctions de genre par exemple n’a pas conduit à limiter les possibilités de segmentations, mais à conduit à utiliser des critères plus précis, comme s’y essaie l’assurance avec la prise en compte des comportements, à l’image de la conduite automobile elle-même. Une personnalisation dans laquelle l’assurance oublie sa fonction initiale : celle de mutualiser les risques. 

Genicot rappelle pourtant que l’assurance, pour fonctionner, doit reposer sur une segmentation modérée. Même constat quant au calcul du crédit et de son risque, né lui aussi avec l’essor des techniques statistiques. Dès l’origine, portés par les grands magasins pour faciliter la consommation, ceux-ci déploient des formulaires standardisés pour classer les performances de remboursements des clients. Là encore, « l’apparente objectivité de la classification n’empêche pas la présence d’une large part d’arbitraire dans l’attribution de la note ». Si la standardisation s’impose pour réduire le pouvoir discrétionnaire des agents, la statistique va s’y imposer dès les années 50 en développant des scores pour évaluer les capacités de remboursements de chacun. Enfin, pas seulement. A mesure qu’ils se déploient, là encore, les scores se complexifient, cachant dans leurs critères leurs innombrables jugements moraux et sociaux. En 1963 par exemple, les variables d’un fournisseur de score prennent en compte toute information disponible : le taux de crédit déjà engagé et les revenus bien sûr, mais aussi le statut marital et la profession, en passant par le fait d’être syndiqué. Derrière cette complexification des scores, c’est assurément notre compréhension commune qui s’éloigne, et avec elle, notre capacité à les réguler. Les innombrables facteurs pris en compte servent à obfusquer la discrimination raciale ou de classe à l’oeuvre. On apprend à utiliser des variables très éloignées des nécessités, simplement parce qu’elles peuvent être de bons prédicateurs, comme le fait d’avoir déjà un compte bancaire, ce qui est le cas de 87% de ceux qui paient leurs échéances de crédits… au risque que ces calculs accentuent les biais inhérents. Pas étonnant que, désormais, les économistes eux-mêmes estiment que les banques ne savent plus prêter à ceux qui en ont besoin. C’est comme si, à mesure qu’ils se perpétuent, les calculs se radicalisaient d’eux-mêmes. Comme l’IA semble s’écrouler à mesure qu’elle s’entraîne sur les données qu’elle produit, les calculs de la société semblent s’effondrer sur eux-mêmes à force d’être usés. Les scores de crédits, dont le célèbre Fico Score qui naît en 1956, se développent pourtant dans un contexte de compétition forte, promettant d’élargir le crédit aux plus pauvres. Il s’impose vite comme une métrique universelle… et immuable.

L’informatisation va permettre de renchérir le score de nouvelles variables, notamment cette des cartes de paiements électroniques qui permet de rendre les notes de risques dynamiques. Genicot rappelle que les notes ont une fonction disciplinaire. Elles font penser qu’elle dépend du comportement de chacun quand elles masquent d’abord des enjeux sociaux et de classe. Pire, malgré leurs lacunes intrinsèques, elles sont désormais utilisées pour d’innombrables autres services au prétexte d’un « besoin commercial légitime » : pour louer un logement, pour assurer une voiture, pour être embauché… « Tous utilisent la note de crédit comme un proxy, un indictateur du trait de comportement qu’ils cherchent à évaluer (tel que le fait d’être un bon locataire ou un bon employé) ». Le score de crédit devient un « outil de mesure de la moralité », alors qu’il est surtout, comme le disait Frank Pasquale dans Black Box Society (Fyp, 2015) opaque, arbitraire et discriminatoire. Les scores ne servent pas tant à clarifier les choses, disait-il, mais à les rendre plus obscures. 

Or, les scores modifient le réel qu’ils entendent décrire. Et à mesure que leur usage s’étend, radicalisent leurs effets. « Une mauvaise note entraînera un taux d’intérêt plus élevé, c’est-à-dire des conditions de remboursement plus difficiles pour la personne débitrice, ce qui accroîtra sa précarité économique. Si la note est prise en compte par des bailleurs ou des employeurs, l’incidence de cet effet de boucle sera d’autant plus significative. Une personne qui, à cause d’une mauvaise note, ne trouve pas d’emploi ou ne parvient pas à se loger, aura du mal à rembourser ses crédits et verra sa note diminuer encore davantage ». C’est en cela que les calculs se radicalisent, qu’ils renforcent le « lumpenscoretariat » qu’évoquaient Marion Fourcade et Kieran Healy. 

Là encore, des régulations seront votées pour encadrer les pratiques, mais sans vraiment parvenir à agir autrement qu’en limitant les pratiques les plus discriminantes. Derrière la neutralité des scores se cache l’accélération des biais. Même un score qui ne reposerait que sur les capacités financières des individus, serait foncièrement problématique puisque les capacités à rembourser sont loin d’être équitablement distribuées. Si l’enjeu est bien de prêter de l’argent aux gens, le score, par nature, vise bien plus à limiter le prêt qu’autre chose. Pas étonnant qu’on se retrouve donc avec des organismes bancaires incapables de faire leur métier : prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin ! L’information sur les décisions de crédits prises par les organismes, sur leur distribution, la mesure de leur équité… elle est bien souvent inaccessible. Les critères des scoring ou l’étendu des situations où ils sont utilisés également. Les innombrables données peuvent être désormais utilisées comme des prédicteurs de votre capacité de remboursement, également. Partout, l’opacité du scoring est la règle. Quand on voit par exemple le nombre de gens débancarisés, on se dit que les scores de crédit semblent surtout avoir appris, eux, à masquer leurs lacunes. 

Le risque d’un droit… sur mesure

L’essai de Nathan Genicot est bien plus sage que ma lecture énervée. Il souligne néanmoins combien les modèles statistiques et algorithmiques s’imposent dans tous ces secteurs « pour optimiser la prise de décision en se substituant au jugement humain ». Ils imposent l’idée que l’individu est seul responsable de ses notes, faisant fi du contexte social. Mais plus encore, il estime que le risque de ces calculs, de ces profilages, consiste à produire des règles de plus en plus individualisées, au risque d’altérer notre conception du droit lui-même, pour remplacer la règle qui s’applique à tous, par un droit sur mesure, calculé selon le profil de chacun. 

Dans la dernière partie du livre, il revient sur la critique d’une conception mécanique du droit : les peines similaires, impersonnelles, uniformes, à tous ont longtemps été considérées comme un idéal d’objectivité et de justice. L’impersonnalité des processus décisionnels étant vu comme un rempart contre l’arbitraire et un gage de prévisibilité. Mais là encore, au début du XXe siècle, cette conception est critiquée au prétexte que les conditions et le contexte sont toujours significatifs. A l’égalité succède le principe d’équité, et avec lui, l’idée d’une individualisation des peines pour que le droit soit le même pour tous, à l’image de la critique de la TVA ou des contraventions et amendes, qui s’appliquent à tous au même taux, même à Bernard Arnault, alors que leur impact ne sont pas les mêmes selon les revenus des justiciables. Bon, il existe bien sûr des moyens d’y remédier, en fixant par exemples des critères ou des seuils. Car, comme le souligne très justement le philosophe, le problème de l’individualisation est qu’elle n’a pas de limite. On peut personnaliser selon d’innombrables variables, comme nous le montre le marketing numérique. 

Dans les revues académiques du droit, actuellement, le débat est visiblement vif sur ces questions. La rêve d’automatisation invite certains à imaginer d’adapter la loi aux situations au grès des circonstances, à ajuster et calibrer les standards. Mais comment trouver le bon niveau pour traiter à la fois « les mêmes situations de la même manière » et « traiter différemment des situations différentes » ? « Un consommateur impulsif qui réalise régulièrement des achats en ligne pourrait par exemple se voir imposer des conditions plus strictes avant de pouvoir renvoyer un produit et se faire rembourser qu’un consommateur qui aurait, au contraire, un tempérament responsable et prudent ». Certes, mais sur quelles données, quelles inférences serait produit ce jugement comportemental ? Et serait-il lui-même juste, opposable, redevable ? On a un peu l’impression que ces perspectives oublient toutes les limites pointées par les débats passés que l’auteur a mis en avant dans sa généalogie. 

Pour Genicot, « la substitution des systèmes normatifs classiques par des dispositifs de profilage est déjà à l’œuvre », notamment dans les rapports de l’Etat à ses administrés. C’était le cas notamment, dans les années 70 avec le système GAMIN, un des premiers dispositif public de profilage pour conditionner le versement d’allocation familiales. C’est également le cas avec le profilage des bénéficiaires de la CAF et nombre d’autres outils de gestion du social que nous évoquons souvent sur danslesalgorithmes.net. Du profilage des chômeurs aux contrôles des frontières, l’individualisation et le profilage sont partout, mais ils produisent assez peu d’équité et encore moins d’égalité, au contraire. Le profilage produit surtout des conditions plus dures pour les plus vulnérables. L’optimisation prédictive partout où elle se déploie fonctionne mal, cela n’empêche hélas pas le développement d’innombrables formes de notations sociales. 

Pour Genicot, l’interdiction des notations sociales dans ce contexte par l’IA Act est le bienvenue, mais c’est oublier que le texte les rend licite plus qu’elle ne les interdit. Le RIA ne propose que de les encadrer, que de veiller à ce que les notes ne soient ni disproportionnées ni dissociées du contexte de leur production. Le fait que certains soient à haut risque ne fait peser sur eux qu’une surveillance accrue. Il ne vise pas à rendre les notes plus justes qu’elles ne sont. Ils ne nous invitent finalement pas à questionner la société. Il ne nous invite pas à changer la manière dont on calcule, ni ne nous aide à nous défier de l’enkystement des calculs. Il ne nous invite pas à changer la société, alors que demain, pour changer la société, il faudra assurément changer la manière dont elle est calculée. La personnalisation du droit, le profilage administratif, nous invite seulement à continuer la société telle qu’elle est. « Le profilage est profondément conservateur », rappelle le philosophe. « Le profilage conduit donc à créer des traitements différenciés dont il prétend cependant qu’ils sont conformes à l’égalité », sans offrir à la société les moyens de le vérifier. Ce n’est là que la parole des profileurs. Les innombrables enquêtes sur le sujet, notamment sur le profilage social, depuis les travaux pionniers de Virginia Eubanks, montrent toutes l’exact inverse. Aucun n’est conforme à l’égalité. En reposant sur l’individualisation et la responsabilisation de chacun, il est « l’exact inverse de la solidarité ». Le profilage « conduit à l’oblitération des relations et, plus largement du social. Le rapport de l’individu aux autres n’est jamais compris comme celui d’une interdépendance, mais uniquement comme une comparaison à une classe, à une collection d’individus ». « Les notes obscurcissent la dimension structurelle des inégalités sociales ». Et en s’imposant, elles nous empêchent finalement de les remettre en question. 

Au final, l’enquête historique de Nathan Genicot nous rappelle que pour changer la société, il va falloir changer la manière dont elle calcule. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Nathan Genicot aux éditions Amsterdam.
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