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  • La bataille de l’IA, et nos effondrements.
    A l’invitation de la chaire Unesco RELIA de l’université de Nantes et dans le cadre de la Nantes Digital Week, j’étais ce vendredi 19 Septembre 2025 en bonne compagnie pour une « Scientific Battle » sur le thème suivant : « L’intelligence artificielle va-t-elle nous rendre (encore) plus idiots ? »   Voici ce que j’y ai dit, sachant que le format était celui de la contrainte : 3 minutes et basta. Je vous livre donc ces trois minutes mais aussi (et peut-être surtout) des réflexions complémentaire
     

La bataille de l’IA, et nos effondrements.

21 septembre 2025 à 12:33

A l’invitation de la chaire Unesco RELIA de l’université de Nantes et dans le cadre de la Nantes Digital Week, j’étais ce vendredi 19 Septembre 2025 en bonne compagnie pour une « Scientific Battle » sur le thème suivant : « L’intelligence artificielle va-t-elle nous rendre (encore) plus idiots ? »

 

Voici ce que j’y ai dit, sachant que le format était celui de la contrainte : 3 minutes et basta. Je vous livre donc ces trois minutes mais aussi (et peut-être surtout) des réflexions complémentaires.

Ce que j’ai dit à la Scientific Battle en 3 minutes
(douche comprise)

366 avant JC, Platon dans le Phèdre se demande si l’écriture ne va pas nous rendre idiots et nous faire « perdre la mémoire ». Vingt-trois siècles plus tard, en 2008 Nicolas Carr se demande : « Google va-t-il nous rendre stupides ? » Et aujourd’hui donc on se demande :  « l’IA va-t-elle nous rendre encore plus idiots. » Vous noterez le « encore » qui est bien de circonstance 🙂

Plutôt que de parler d’IA je vais me concentrer sur ce que j’appelle (dans ce magnifique livre) les artefacts génératifs (les outils comme ChatGPT, Midjourney, Le Chat, Claude, Gemini, etc.). Vont-ils nous rendre encore plus idiots ?

D’abord ils nous font faire moins d’effort. Ces technologies allègent à la fois notre coût cognitif (« l’attribution de ressources attentionnelles à une tâche »)  et notre bagage cognitif (ce que cela mobilise comme connaissances).

From « ChatGPT » to « CouchGPT »

Ensuite ils démobilisent notre attention. On devient plus crédule. Ces technologies abaissent notre seuil de vigilance. L’idée (comme les notifications) c’est d’installer des arcs-réflexe, des routines, qui, à force, nous évitent non pas « de penser » ou « de réfléchir » mais de se souvenir qu’il faut penser ou qu’il faut réfléchir, par exemple à ce que ces artefacts génératifs nous disent, à pourquoi ils nous le disent et à comment ils nous le disent. D’autant qu’on a documenté ce que des chercheurs (Jacob, Kerrigan, Bastos 2025) appellent le « chat-chamber effect », le fait que nous « fassions confiance aux hallucinations de l’IA » dès lors que les informations / hallucinations vont dans le sens de nos croyances ou de notre questionnement, même si ces informations sont  incorrectes, non contrôlées et non vérifiées. Le titre complet de leur article c’est : « L’effet ‘Chat-Chamber’ : faire confiance aux hallucinations de l’IA« .

Et puis ces artefacts génératifs nous rendent moins exigeants. Ces technologies abaissent aussi notre seuil d’exigence parce qu’elles jouent sur un biais de disponibilité exacerbé qui se double d’une dimension de biais d’opacité (l’information est disponible, certes, mais difficile de savoir d’où elle a été tirée). Le biais de disponibilité c’est « se baser uniquement ou principalement sur les informations immédiatement disponibles en mémoire. » Et là on doit se demander : mais dans la mémoire de qui ? ChatGPT c’est la mémoire de … qui ? Des auteurs, photographes et des créateurs dont les oeuvres sont pillées (Anthropic a récemment promis un chèque d’1,5 milliards de dollars à un collectif d’auteurs pour éviter un procès) ? D’artefacts génératifs précédents dont les productions sont à leur tour mises en mémoire ? Avec déjà des formes de consanguinité « générative » qui sont accablantes comme ces images jaunies à force d’être copiées sur style Ghibli ou de manière générale des mécanismes d’effondrement de modèles autophages ?

Alors en effet quand on fait moins d’efforts (intellectuels), quand on fait moins attention, et quand on est moins exigeant intellectuellement, il est possible que l »on soit un peu plus idiot qu’avant.

Il y a une citation de Philippe Meirieu qui me semble très bien résumer tout cela : « l’IA comble le désir de savoir mais tue le désir d’apprendre. »

Pourtant au commencement, les idiots c’était pas nous ; les idiots c’étaient clairement ces IA et ces artefacts génératifs. Et vas-y que ça te proposait des recettes d’omelettes avec des oeufs de mouton, et vas-y que ça t’expliquait pourquoi « Jean-Paul Sartre avait écrit Le Petit Bonhomme en mousse », et vas-y que, de manière bien plus préoccupante, ça t’indiquait que « oui on a des doutes sur l’existence de la Shoah ».

Et puis on s’est mis à leur parler beaucoup et on a oublié ce que disait Audiard : « J’parle pas aux cons ça les instruit. » Maintenant on a une question à se poser : on fait quoi collectivement de ces artefacts génératifs très très cons que nous avons contribué à instruire (mais très incomplètement et très imparfaitement) ? On en fait quoi alors même qu’ils n’ont jamais eu et qu’ils n’auront jamais … aucun désir d’apprendre ? Pour le savoir on peut bien sûr poser la question à ChatGPT ; ou alors on peut aussi commencer par relire le Phèdre de Platon.

Moralité ? Je ne suis pas certain que ça nous rende tous encore plus idiots, mais je suis presque totalement convaincu que ça ne pas nous rendre collectivement plus intelligents.

Ce que je n’ai pas dit à la Scientific Battle.
(parce que ça ne tenait pas en 3 minutes)

L’IA c’est vaste, ça permet en médecine de sauver des vies et de détecter des cancers précocement, de concevoir de nouvelles molécules et de faire du design de protéines, mais ça permet aussi de faire du ciblage marketing émotionnel pour vous afficher des pubs juste au moment où vous êtes le plus « disponible », et puis ça fait vos devoirs à votre place et puis dès que vous avez une idée totalement crétine ou criminelle (genre transformer Gaza en Riviera), bah ça l’illustre et lui donne vie directement, ça imprègne, ça imprime, ça impressionne.

Je ne crois pas que les technologies (quelles qu’elles soient) nous rendent idiots. Par contre elles changent, modifient, transforment notre rapport au monde. La voiture, le train, l’avion ont moins modifié notre rapport à la vitesse et au déplacement individuel que notre rapport collectif à la géographie du monde. L’imprimerie a moins modifié notre rapport individuel à la lecture que notre rapport collectif aux structures sociales du pouvoir et de la contestation du pouvoir ; elle a transformé les anciens régimes de vérité et en a inauguré de nouveaux. Les moteurs de recherche, les réseaux sociaux et maintenant l’IA ont moins modifié notre rapport individuel à la question de l’accès à l’information et aux connaissances que notre rapport collectif à celles et ceux qui étaient jusque-là garants de la production d’informations vérifiées et de connaissances procédant par accumulation et respect de procédures scientifiques.

La question n’est donc pas tant de savoir ce que ces technologies nous font mais ce qu’elles font au monde et, surtout, ce que nous ferons et serons encore capables de faire dans le monde qu’elles façonnent.

Le grand paradoxe de ces technologies d’intelligence artificielle, via leurs artefacts génératifs, c’est qu’elles ne nous fatiguent pas (cf leur coût cognitif quasi nul) mais qu’elles produisent des formes d’épuisement de la langue et du réel. Ces générations artificielles n’ajoutent pas à nos imaginaires, à nos possibles, elles leur enlèvent, elles leurs ôtent quelque chose par les instanciations systématiques et à coût nul de chaque réponse, de chaque possible, de chaque probable. Pour paraphraser le titre de l’ouvrage d’un philosophe célèbre, elles nous placent dans un monde qui n’est vu que comme représentations et plus comme volonté. Ce sont des technologies du retrait, de la mise en retrait. Alors bien sûr il y a des exceptions : le domaine médical et celui de la recherche fondamentale dans le domaine de la biologie, de la physique, et quelques autres encore. Mais dans ces domaines ces technologies sont exactement à leur place, c’est à dire que nous leur commandons de faire à notre place sur la base d’instructions et de méthodologies claires : leur capacité de calcul est mobilisée dans les lignes et contraintes que nous définissons, elles sont assignées. Alors que dans la sphère médiatique informationnelle de leur propagation, elles définissent un agenda d’assujettissement qui répond aux commandes des infrastructures de pouvoir qui les hébergent et les commandent.

Ce qu’il nous faut craindre, ce sont les alignements de tous nos effondrements. Effondrements de la parole journalistique, de l’espace médiatique, du lien social, de l’exercice politique du pouvoir. Mais aussi leurs pourrissements volontaires par les affrontements culturels autour de cette internationale capitaliste réactionnaire et néo-fasciste. Et au milieu donc les effondrements des IA et des artefacts génératifs. Or nous entrons dans une époque où tous ces pourrissements volontaires et où tous ces effondrements documentés s’alignent et font cadre. Ils deviennent un déterminisme qui nous conduit vers un abîme ; un abîme que nous regardons avec la lucidité que nous apportent celles et ceux qui le documentent sur le plan politique, historique, journalistique (les derniers numéros Fascisme 2.0 et Guerres de la revue AOC en sont une remarquable synthèse) mais pour lequel il semble que l’inertie soit désormais trop grande pour pouvoir l’éviter.

Comme l’écrivait Beckett, « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. Les grains s’ajoutent aux grains, un à un et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas. » L’impossible est en train d’advenir.

Et au milieu de cet impossible il y a ces chiffres et cette frénésie comptable qui est la nouvelle phrénologie de l’essentialisation capitaliste de nos pulsions et de nos désirs (Stiegler parlait d’une économie libidinale). Ces chiffres en voici quelques-uns qui concernent ChatGPT : « 700 millions d’usagers, qui lui adressent chaque jour 2,6 milliards de requêtes. » (Google c’est plus de 13 à 16 milliards par jour).

Et cette question supplémentaire : que sont devenus les gens à qui nous ne posons plus ces questions parce que nous les posons à Google ou à ChatGPT ? Et quelles auraient été leurs réponses ? Que serions-nous devenus dans ces échanges, ces réponses ou ces absences de réponses immédiates ? Que seraient devenues nos singulières errances d’ignorance, vers quel destin ou quels ailleurs nous auraient-elles conduites ? Et quelles réponses collectives leurs auraient alors été apportées ? De cela nous n’en saurons jamais rien. Il ne nous reste alors que le frémissement d’une inquiétude, clinique, la même que celle qui traversait Apostolos Gerasoulis (le papa du moteur de recherche Ask Jeeves) lorsqu’il s’interrogeait en regardant défiler les dix millions de requêtes quotidiennes d’Ask Jeeves : « Je me dis parfois que je peux sentir les sentiments du monde, ce qui peut aussi être un fardeau. Qu’arrivera-t-il si nous répondons mal à des requêtes comme ‘amour’ ou ‘ouragan’ ? »

Il n’est qu’une seule manière d’apaiser cette inquiétude, c’est d’avoir la certitude que Sam Altman (dirigeant d’OpenAI), Daniela Amodei et Dario Amodei (fondateurs et dirigeants d’Anthropic), Arthur Mensch, Guillaume Lample et Timothée Lacroix (fondateurs et dirigeants de Mistral AI) et quelques autres se posent et se poseront tous les jours cette même question et qu’elle guide et guidera chacune de leurs décisions. Et comme c’est une certitude que nous n’aurons jamais, notre seul impératif est de la leur poser sans cesse, sans trêve et sans relâche.

 

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  • Caméra(i) Café. Sucré à l’IA.
    Longtemps le numérique fut envisagé et traité comme ce qu’il était en première intention : un moyen de stockage. Et à ce titre la possible et pratique externalisation de nos mémoires, mémoires documentaires d’abord, mémoires intimes ensuite. Je suis récemment tombé sur un article expliquant comment le recours à l’IA allait permettre de redonner vie à la série Caméra Café, notamment en clonant – avec leur accord – les deux acteurs principaux et en les rajeunissant, mais aussi je cite : dans l’opt
     

Caméra(i) Café. Sucré à l’IA.

22 juillet 2025 à 12:30

Longtemps le numérique fut envisagé et traité comme ce qu’il était en première intention : un moyen de stockage. Et à ce titre la possible et pratique externalisation de nos mémoires, mémoires documentaires d’abord, mémoires intimes ensuite.

Je suis récemment tombé sur un article expliquant comment le recours à l’IA allait permettre de redonner vie à la série Caméra Café, notamment en clonant – avec leur accord – les deux acteurs principaux et en les rajeunissant, mais aussi je cite : dans l’optique de « moderniser la série » et de « faire revivre [le] catalogue [de la maison de production]. »

On s’était habitué aux suites menant à Rocky 5 ou à Rambo 4 ou plus récemment à Fast And Furious 10, on vit également l’émergence des séries, reboots, préquels et autres déclinaisons « d’univers » ou de tonneaux des Danaïdes scénaristiques baptisés « multivers », mais aujourd’hui avec l’IA ce à quoi nous assistons c’est à l’industrialisation de ces multivers comme autant de répliques d’univers à moindre coût. Et ce pour permettre de doper de vacuité d’anciennes têtes de gondole d’audience en leur donnant une nouvelle et artificielle jeunesse, mais aussi et surtout une nouvelle surface et amplitude de diffusion.

Têtes de clones.

 

L’article de Marina Alcaraz dans Les Échos explique ainsi que l’IA sera utilisée dans 4 objectifs distincts :

« D’abord, pour reprendre tout le catalogue français du programme tourné au début des années 2000 (environ 700 épisodes) et le passer au format actuel en 16/9 et 4K. L’IA sert à reconstituer les images manquantes et à moderniser le rendu.

Ensuite, les nouvelles technologies sont utilisées pour indexer les épisodes et analyser les textes. Exit les termes de l’époque, comme Walkman, les références à l’actualité ou à la politique du début du millénaire. « Quand les dialogues parlent de choses que les jeunes ne connaissent pas, l’IA va les remplacer par des mots ou des expressions plus d’actualité », explique Jean-Yves Robin, président de Robin & Co.

Enfin, l’IA va créer des deepfakes des comédiens, dont ceux Bruno Solo et Yvan Le Bolloc’h, pour les insérer dans les versions issues de l’international. On estime qu’il y a 5.000 à 6.000 épisodes produits dans le monde, dont environ la moitié d’originaux, reprend le producteur. On pense pouvoir au moins doubler le catalogue français. C’est une façon de faire revivre les catalogues sur des fictions comme celle-ci, où des comédiens sont trop âgés. »

 

Cet exemple est particulièrement intéressant car il mobilise en effet les quatre ressorts actuels des enjeux de l’IA dans le contexte des industries culturelles. Un enjeu d’abord technique d’optimisation et de « modernisation » (pour autant que l’idée de modernisme ait un sens lorsque l’on parle d’IA). Un enjeu ensuite « éthique » qui mobilise la question de l’intégrité documentaire des oeuvres (et d’une forme de « cancel culture », j’y reviendrai). Un enjeu juridique qui touche à la fois au droit d’auteur, au droit à l’image et à la propriété intellectuelle ; ici les comédiens ont accepté d’être clonés contre rémunération et il serait d’ailleurs intéressant de voir quel type de contrôle ils ont accepté de céder sur leur image, et jusqu’à quand. Et enfin un enjeu économique de saturation et de maximisation des logiques d’exploitation par procédé de duplication dans un univers médiatique déjà passablement saturé et qui vient encore alourdir le poids de ce que l’on appelait « les étagères infinies », c’est à dire l’immensité de catalogues de contenus dans lesquels on passe davantage de temps à choisir quoi regarder plutôt qu’à simplement … regarder.

Désormais, il semble qu’aucun contenu culturel ayant eu ne serait-ce qu’une once de succès d’audience ou critique ne puisse et ne doive mourir ou être oublié. Tout doit être fait pour le maintenir artificiellement en circulation médiatique. C’est une sorte de palimpseste à l’envers, dans lequel on partirait de la version la plus aboutie de l’oeuvre originale pour ensuite la recouvrir de couches affadies de ses propres extensions, dérivations, réécritures et copies.

[Mise à jour du 23 Juillet]

Autour de ce sujet on pourra également se référer au concept de « Foreverism » de Grafton Tanner, ainsi qu’aux pages de Deleuze sur la question de la répétition.

[/Mise à jour]

Dans un tout autre registre, je m’étais il y a quelques années intéressé au fait que les profils Facebook de personnes décédées continuaient d’être une manne d’interaction (et donc de revenus) pour la plateforme ; plateforme qui avait ainsi tout intérêt à nous inciter à transformer ces comptes en autant de « mémorial » et à nous rappeler de souhaiter les anniversaires de nos amis morts. Il s’agissait et il s’agit toujours de se payer, encore et encore, jusqu’au bout du cynisme.

C’est un peu le même type de processus auquel nous assistons aujourd’hui avec ces maisons de production qui veulent encore se payer sur des contenus culturels (ici des séries) pourtant déjà au bout de toutes les logiques de rentabilité existantes : en l’occurence, pour la série Caméra Café, elle a déjà été vendue et exploitée dans plus de 60 pays, et tous les produits dérives possibles et imaginables ont également été exploités et surexploités.

Intégrité documentaire.

C’est pour moi le grand sujet des années qui s’ouvrent devant nous. Car avec l’IA, et comme cela est relaté dans l’article de Marina Alcaraz pour Les Échos, vient aussi la tentation d’effacer toute forme de référence à l’actualité de l’époque de production du contenu concerné. On parle ainsi de gommer le « walkman » pour le remplacer par autre chose qui parle à la nouvelle « cible » envisagée. Toujours d’après le prodicteur de la série, grâce à l’IA, exit aussi les références à l’actualité politique de l’époque. Ce qui vient nourrir encore le débat sur une forme de Cancel Culture. Ou comment réécrire des contenus culturels qui ne peuvent être autre chose que le reflet d’une époque avec tout ce que cette époque comportait de tolérance qui nous semble aujourd’hui relever légitimement de formes d’abus condamnables.

De mon côté, plutôt que de m’enferrer dans le débat souvent glissant de la « cancel culture » je préfère parler et questionner le thème de l’intégrité documentaire.

Je vous en ai souvent parlé sur ce blog, mais la première fois que j’ai commencé à réfléchir à la notion « d’intégrité documentaire » c’était lorsque j’écrivais beaucoup sur « l’affaire » Google Books et la manière dont le moteur s’était soudainement mis à numériser à très large échelle des livres du domaine public mais aussi des ouvrages sous droits, et où avaient émergé, pour l’ensemble des contenus culturels, les offres de streaming allant avec une forme manifeste de dépossession des anciens supports physiques (CD, DVD, etc.) qui nous privaient ce faisant de certains de nos droits de propriété (j’avais même appelé cela « l’acopie« ). Bref c’était il y a plus de 20 ans. Pour expliquer cette notion d’intégrité documentaire auprès de mes étudiants j’utilisais et j’utilise encore souvent l’exemple des éditions des grands classiques en version « digest » disponibles aux USA du type « la bible en 20 pages » ou « les misérables en 50 pages. » Je leur explique que si l’on n’est confronté qu’à la version « courte » des misérables, version dont on a expurgé non seulement différents niveaux de l’intrigue mais dont on a aussi modifié, pour les atténuer, les aspects paraissant les plus « choquants », le référent culturel que l’on construit et les comportements et les repères sociaux communs qu’il permet d’inscrire dans un horizon culturel partagé changent alors de manière radicale. En modifiant et en édulcorant « Les misérables » comme oeuvre littéraire (ou fait culturel) on influe nécessairement sur la perception que nous aurons de « la misère » comme réalité sociale. De la même manière et en prolongement, le fait de choisir, sur telle ou telle édition ou réédition, numérique ou non, d’enlever, de gommer ou de réécrire certains aspects de l’oeuvre sont une atteinte claire à son intégrité documentaire et constitue donc aussi un trouble à la diachronie et à la synchronie dans lesquelles toute oeuvre s’inscrit.

C’est d’ailleurs ce que l’historienne Laure Murat rappelle encore dans son dernier essai (que je n’ai pas encore lu) « Toutes les époques sont dégueulasses » mais dont j’ai pu entendre une interview sur France Inter dans laquelle elle expliquait ceci :

Faut-il corriger les textes pour qu’ils soient lisibles à nos yeux contemporains ? Laure Murat : « Je crois que la question pose un gros problème. Parce que si vous nettoyez les textes des sujets qui fâchent, des mots qui fâchent, vous aboutissez à une falsification et un mensonge historique, qui a pour conséquence très grave de priver les opprimés de l’histoire de leur oppression. Donc, supprimez les remarques misogynes de James Bond et ses actions – parce qu’il faut aussi toucher à l’intrigue – ça devient quand même nettement plus compliqué. Faites-en un proto-féministe, il y a beaucoup de travail, et vous ne comprendrez plus rien à la misogynie des années 1950-60. Et je crois que ce n’est pas une bonne idée. »

 

Alors on pourra certes arguer que la suppression d’un Walkman dans Caméra café n’a pas la portée symbolique de la réécriture d’une oppression, mais quid des blagues machistes ou sexistes de la série qui, à l’époque déjà, jouaient d’une ambiguïté sur la « beaufitude » de celui qui les énonçait ?  Faut-il également les réécrire au risque, en effet, de ne plus rien comprendre au sexisme et à la misogynie du début des années 2000 ?

« Celui qui oublie ou qui méprise l’histoire est condamné à la revivre » écrivait le philosophe George Santayana. La seule promesse d’une Cancel Culture qui au prétexte de l’IA, finirait par faire système à l’échelle de nombre de biens et produits culturels, c’est le retour en plus violent de ce passé effacé.

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  • Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.
    Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage. Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence. Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fiction
     

Poisson (mort) d’avril. Le réel selon la Tech.

1 avril 2025 à 12:06

Il y a les images d’un monde version studio Ghibli. Et il y a Elon Musk avec un chapeau fromage.

Le monde version studio Ghibli c’est une trace documentaire qui fait l’inverse de ce que documenter veut dire. Elle déréalise, elle euphémise, elle fictionnise. Elle enlève du relief aux êtres et aux choses. Elle les installe dans un univers d’à côté. Dans une tangence.

Le monde version Elon Musk c’est à lui seul une exponentielle du grand n’importe quoi et l’asymptote d’un réel entièrement fictionné pour servir ses seuls intérêts pour autant qu’il soit lui-même en capacité de les identifier comme tels. Salut Nazi hier, chapeau fromage aujourd’hui, et demain quoi d’autre ?

On a beaucoup parlé de l’ère des Fake News et de celle des faits alternatifs. En 2018 dans l’article « Fifty Shades of Fake » publié un 1er Avril, je vous parlais de la manière dont les architectures techniques toxiques des grandes plateformes numériques se mettaient au service presque « mécanique » de cette amplification du faux et de son écho dans nos sociétés. Je martelais que « la propagation de Fake News est davantage affaire de topologie que de sociologie » ; en d’autres termes que la capacité de circulation des contenus relevant des Fake News ou des faits alternatifs, leur capacité également de percoler dans tous les espaces sociaux conversationnels, massifs ou intersticiels, médiatiques ou dialogiques, cette capacité s’explique d’abord et avant tout par la topologie et l’organisation (le « dispositif ») des espaces numériques. Et que ce n’est qu’à la marge ou en tout cas dans un second temps que l’on peut caractériser de manière causale ces circulations en les rattachant à des catégories sociologiques liées à l’âge, au niveau d’éducation ou à tout autre variable.

Sept ans plus tard, ce 1er Avril 2025, ce qui se joue est de l’ordre de la tension désormais explosive entre un écosystème numérique bâti sur la question documentaire de la trace (traces de nos données, de nos comportements, de nos navigations, de nos opinions, etc.), et un saisissement technologique et politique qui ajoute un déterminisme de l’emballement à un extractivisme souche. Et ce que l’on nomme IA  – et qui est plus précisément un ensemble d’artefacts génératifs nourris d’une incommensurable quantité de données sans considération aucune pour leur origine, leur appartenance ou leur(s) propriété(s) – ce que l’on nomme IA n’est que le dernier (et peut-être ultime) avatar à la fois de cet extractivisme et de cet emballement. Avec un point nouveau qui est celui de l’alignement total de ces technologies avec les agendas politiques de régimes tous au mieux illibéraux.

« It is a tale
Told by an idiot, full of sound and fury,
Signifying nothing. »
(Macbeth. Shakespeare.)

Poisson (mort) d’Avril. Il y a de cela quelques années, la plupart des grands groupes technologiques de la trace (de Google à Facebook) se livraient à quelques « poissons » en ce jour particulier du 1er Avril. Aujourd’hui cette pratique s’est pour l’essentiel perdue et lorsqu’elle subsiste, elle ne suscite que peu ou pas d’écho médiatique tant le rapport que nous entretenons au quotidien avec la tromperie, la duperie, le décalage, de faux et l’irréel s’est totalement transformé. Ce qui était hier une stratégie éditoriale d’exception (dire le faux) est devenu aujourd’hui un régime éditorial courant, une routine.

Le monde façon studio Ghibli. Que chacun se soit emparé de la possibilité de faire « mème » dès lors que quelques-uns se sont saisis de la nouvelle opportunité offerte de créer des images, de soi ou du monde, à la manière du studio Ghibli dans ChatGPT, n’a rien d’inédit ou d’étonnant. Chaque époque numérique a pu documenter la manière dont ces productions documentaires particulièrement fécondes étaient massivement reprises lorsqu’elles présentaient la double capacité de se mettre en scène soi-même et/ou de s’attacher à des représentations culturelles déjà prégnantes. Ainsi certains et certaines se souviendront avec moi de ces générateurs permettant de « vieillir » une photo de nous, ou de chez nous, comme à l’argentique des premiers temps photographiques ; se souviendront aussi de la reprise du portrait « Hope » d’Obama par l’artiste Shepard Fairey et de la manière dont on vit presque partout se multiplier les copies de ce portrait avec nous à la place d’Obama. Et de tant d’autres choses encore.

Aujourd’hui des biotopes numériques tout entiers sont exclusivement bâtis sur leur capacité à faire « mème », à conditionner la production de contenus à leur alignement avec des ritournelles préenregistrées, des « trends ». « Trends » ou « tendances » : des formes de facilitations virales qui devraient nous interroger non pas par leur capacité à être suivies en tant que telles dès lors qu’elles ont été « amorcées », mais par l’assignation à l’identique qu’elles produisent et qui est une forme de prophylaxie paradoxalement mortifère de diversités, d’altérités et de dissemblances. En un mot : TikTok.

Que dire d’un monde dans lequel l’esthétisation de soi (et du monde) fait aussi fonction de bascule dans d’autres régimes de vérité ? Comment « être au monde » quand la plupart des « corporations du filtre » (pour reprendre une expression d’Umberto Eco désignant les journalistes, éditeurs, bibliothécaires, etc.) qui jusqu’ici faisaient fonction d’assignation, de rappel et de construction du réel sont en train de s’effondrer pendant qu’à l’autre bout de la chaîne documentaire de l’énonciation prospère une vision du réel qui n’est plus qu’essentiellement filtrée, et ce, des filtres de déguisement que chaque application ou biotope numérique propose ou superpose à chaque dialogue ou interaction jusqu’aux filtres de travestissement qui s’accolent aux paroles politiques publiques quand elles sont portées « sous couvert » de décalage, d’humour, de cynisme ou plus simplement de … programme.

Je fais ici une différence entre la question du filtre comme « déguisement » et dans lequel l’enjeu est précisément que le destinataire puisse repérer et identifier l’effet de décalage soit par l’exagération soit par le grotesque soit par l’irréalisme produit (par exemple les filtres « oreilles de chien » dans Snapchat), et la question des filtres comme « travestissements » dans lesquels l’enjeu est cette fois de produire un effet de réel authentifiable sinon authentique, travestissements qui « agissent » de manière performative autant chez l’émetteur (avec des troubles pouvant aller jusqu’à la dysmorphophobie) que chez le récepteur devenu incapable de discernement ou propulsé dans une vallée de l’étrange dont il ne sait à quelle part de son réel rattacher l’expérience ressentie.

Se confronter à l’information sur et dans les médias sociaux numériques (mais pas uniquement) c’est donc pour beaucoup se confronter à des surimpressions permanentes et rémanentes qui oscillent entre l’esthétique Ghibli, les chapeaux fromage d’Elon Musk, ou les pulsions d’un président élu pour envahir le Groenland. Non seulement plus grand-chose ne prête à sourire mais la tentation de faire des blagues se trouve totalement distancée par le réel lui-même. Par-delà la réalité sourde de l’état réel de notre monde, de ces effondrements climatiques et de ses guerres en cours en Ukraine, à Gaza, au Yémen et ailleurs, l’actualité géopolitique internationale est une oscillation permanente entre une version documentaire d’Idiocracy et des faits totalement en phase avec la ligne éditoriale du Gorafi.

Tout cela est irréel par intention ; tout cela contribue à déréaliser pour partie notre rapport au monde et aux autres ; tout cela nous installe dans une sorte d’a-réalité, une privation de réel, une douce torpeur ; tout cela produit des formes instrumentales et instrumentalisées de tech-réalité, c’est à dire d’une réalité qui ne serait sensible qu’au travers des politiques éditoriales ou des interfaces des grandes sociétés technologiques et de leurs filtres.

Le rêve avorté du Métavers imaginé par Zuckerberg n’est pas l’essentiel. L’essentiel est de rester en capacité de discernement sur des formes avérées d’univers sociaux et informationnels qui déjà peuplent, filtrent, habitent nos univers quotidiens et qui s’y superposent en évidence.

Le monde version studio Ghibli. Et le chapeau fromage d’Elon Musk. Irréel. Déréaliser. A-réalité. Tech-réel. Et la suite. Déjà là. Tescreal.

[Mise à jour du 6 Avril] I’ve got my Ghibli. And the World is filtered-reality.

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