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    Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025. Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices? Chaque 12 août, depuis mai
     

Une société de lectrices et de lecteurs ne se construit pas toute seule

18 août 2026 à 14:06
Bibliothèque René-Richard, Baie-Saint-Paul (Québec), inaugurée en 1998. Photo : Marie D. Martel, octobre 2025.

Ce texte est le deuxième d’une série consacrée aux transformations de la lecture. Après avoir discuté de l’hypothèse d’une société « postlittéraire », à partir de l’article de Rose Horowitch, The End of Reading Is Here, je m’intéresse ici à l’autre versant de la question : qu’est-ce qui fait qu’une société demeure une société de lecteurs et de lectrices?

Chaque 12 août, depuis maintenant plus d’une décennie, l’initiative J’achète un livre québécois! invite les Québécoises et les Québécois à entrer dans une librairie et à repartir avec un livre d’ici. Si on en a les moyens, le geste est simple : choisir un livre, l’acheter, peut-être le lire, le donner ou en parler. Et pourtant, cette journée dit quelque chose d’important sur la lecture : une culture du livre ne se maintient pas toute seule. Elle se construit, se transmet et s’entretient.

Cette réflexion s’est aussi nourrie des conversations que j’ai eues autour du 12 août, d’abord avec Alexandre Sirois dans La Presse, puis à ICI Côte-Nord, avec Catherine Paquette et mon collègue Mathieu Dauphinais, de la Bibliothèque de Sept-Îles. Plutôt que de rester prisonniers et prisonnières de la question spectaculaire de « la fin de la lecture », je voudrais donc déplacer le regard vers ce qui permet à la lecture de continuer à occuper une place dans nos vies : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelles conditions devons-nous collectivement préserver?

Car on ne devient pas lecteur ou lectrice par la seule force de sa volonté. On le devient parce que des livres se trouvent à portée de main. Parce que quelqu’un nous en a lu lorsque nous étions enfants. Parce que nous avons parfois grandi dans une famille où les livres étaient présents, où lire allait de soi, où certaines habitudes, dispositions et familiarités avec la culture nous ont été transmises. La lecture est aussi affaire d’héritage culturel, au sens où l’entendaient Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron — et cet héritage est inégalement distribué.

Mais ce qui n’est pas hérité peut aussi se construire ailleurs. Parce qu’une personne enseignante nous a fait découvrir un livre qui nous parlait. Parce qu’une bibliothécaire a su nous conseiller. Parce qu’une librairie existe dans notre quartier ou qu’une bibliothèque scolaire ou publique nous permet d’emprunter gratuitement. Parce que nous avons vu d’autres personnes lire, entendu parler de livres, reçu des recommandations, participé à une heure du conte ou à un club de lecture.

C’est là que les institutions et les communautés prennent toute leur importance : elles peuvent élargir, prolonger, parfois même compenser ce qui n’a pas été transmis dans la famille. Au contact de ces personnes, de ces lieux et de ces expériences se construisent progressivement les capacités, les habitudes, l’attention, le désir et la motivation nécessaires pour entrer dans un texte et y demeurer. Autrement dit, la lecture est une pratique sociale avant d’être seulement une compétence individuelle.

L’infrastructure de la lecture

On parle beaucoup de l’accès aux livres. Avec raison. Mais avoir des livres disponibles ne suffit pas à faire des lecteurs et des lectrices. Entre la présence d’un livre sur une tablette et son appropriation par une personne existe tout un monde de médiations : familles, écoles, bibliothèques, librairies, maisons d’édition, médias, organismes communautaires, auteurs et autrices, enseignants et enseignantes, bibliothécaires, événements littéraires, politiques culturelles et éducatives. C’est cette infrastructure de la lecture qui m’intéresse.

Le mot infrastructure peut sembler étrange lorsqu’il est question de lecture. Nous l’associons plus spontanément aux routes, aux réseaux électriques ou aux télécommunications. Mais les pratiques culturelles reposent elles aussi sur des infrastructures, certaines matérielles, d’autres sociales et institutionnelles. Elles sont souvent peu visibles, comme nous l’a enseigné Susan Leigh Star, précisément parce que, lorsqu’elles fonctionnent bien, nous finissons par les tenir pour acquises.

Une société de lecteurs et de lectrices repose ainsi sur une véritable écologie de la lecture : des livres, certes, mais également des lieux où les rencontrer, des personnes qui les font circuler, des institutions qui en garantissent l’accès, des communautés dans lesquelles on peut en parler et, chose peut-être de plus en plus précieuse, du temps et de l’attention pour les lire.

Cette manière d’envisager la lecture rejoint aussi les travaux que nous avons menés autour de la littératie communautaire. Celle-ci invite précisément à ne pas considérer la littératie comme une compétence qui se développerait uniquement dans l’individu ou dans l’école, mais à regarder l’ensemble des milieux, des relations, des acteurs et actrices qui contribuent à la rendre possible. Les pratiques de littératie sont situées : elles prennent forme dans des communautés, des institutions et des contextes sociaux particuliers, traversés par la diversité et par des conditions d’accès inégales.

Cette perspective permet alors et surtout de déplacer le regard de la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée. Familles, écoles, bibliothèques, organismes communautaires, librairies, institutions culturelles et politiques publiques ne jouent évidemment pas le même rôle, mais leurs actions sont interdépendantes et peuvent se renforcer mutuellement. Soutenir la lecture revient alors moins à demander aux individus de lire davantage qu’à construire intentionnellement et collectivement les conditions dans lesquelles lire devient possible, significatif et désirable.

Les bibliothèques : créer les conditions de la rencontre

Les bibliothèques constituent un bon observatoire de cette écologie. Selon les données de l’Enquête annuelle sur les bibliothèques publiques, qui couvre les bibliothèques publiques autonomes, les bibliothèques affiliées aux Réseaux BIBLIO (CRSBP) ainsi que BAnQ, compilées par l’Institut de la statistique du Québec, les bibliothèques publiques québécoises ont enregistré en 2023 environ 52 millions de prêts de documents, dont 42 millions de livres imprimés. Le volume des prêts avait ainsi retrouvé 96 % de sa moyenne des cinq années précédant la pandémie. La même année, elles ont enregistré environ 24 millions d’entrées, soit une hausse de 21 % par rapport à 2022.

Mais un autre chiffre retient particulièrement mon attention : les activités proposées par les bibliothèques ont attiré 1,5 million de participations, soit 33 % de plus qu’en 2022. La reprise de la participation aux activités a donc été plus rapide que celle des entrées physiques — même si, dans les deux cas, les niveaux demeuraient encore inférieurs à ceux d’avant la pandémie.

Il ne faudrait pas faire dire à ces chiffres davantage qu’ils ne permettent d’établir. Ils ne prouvent pas que les Québécois et les Québécoises fréquentent désormais les bibliothèques davantage pour leurs activités que pour leurs collections. Ils nous rappellent cependant quelque chose que l’on ne peut plus ignorer : une bibliothèque ne se contente pas de mettre des livres à disposition.

Heures du conte, clubs de lecture, rencontres avec des auteurs et autrices, ateliers, conférences et autres formes de médiation littéraire sont autant d’occasions de faire découvrir des textes, d’en parler et de créer des relations entre des personnes, des œuvres et des idées. Et ces initiatives débordent souvent les murs de la bibliothèque : elles s’inscrivent dans des réseaux de littératie communautaire où bibliothèques publiques et scolaires, écoles, organismes communautaires et autres acteurs du milieu peuvent conjuguer leurs interventions dans le contexte québécois.

L’accès et la médiation sont deux choses différentes, mais complémentaires. Nous avons beaucoup travaillé, à juste titre, à démocratiser l’accès aux livres et à l’information. Le défi de notre temps pourrait être aussi de préserver — et peut-être de renforcer — les conditions sociales de leur appropriation.

Quand l’infrastructure se fragilise

Cette infrastructure n’a cependant rien d’acquis. Elle peut se fragiliser par petites ruptures, lorsque disparaissent certains des lieux, des ressources ou des médiations qui permettent aux livres de circuler et d’être lus. On vient par exemple d’annoncer la fin d’ateliers de lecture en milieu carcéral. Dans le réseau de l’éducation, les récentes décisions budgétaires en donnent une autre illustration : quelque 38 millions de dollars auparavant consacrés à l’achat de livres pourront désormais être utilisés à d’autres fins.

Les effets se font sentir au-delà des murs de l’école. Lors du récent Congrès mondial d’IBBY à Ottawa, j’ai entendu des maisons d’édition jeunesse québécoises témoigner directement des répercussions de ces mesures sur leurs ventes. J’y étais moi-même pour présenter une étude sur les contestations et la censure des livres jeunesse en matière de sexualité ainsi que de diversité sexuelle et de genre au Canada, ce qui rappelle une autre manière dont cette infrastructure peut être compromise : non seulement lorsque les ressources diminuent, mais lorsque certains livres sont retirés, déplacés, restreints ou rendus plus difficiles d’accès.

On pourrait encore allonger la liste. Un bilan critique récent fait ainsi état d’une « érosion silencieuse » de la mission de BAnQ. Il faudrait aussi parler du financement longtemps jugé insuffisant dans le milieu des CRSBP (Réseaux BIBLIO), malgré les bonifications récentes, alors que ceux-ci jouent un rôle déterminant dans l’accès aux bibliothèques sur une grande partie du territoire québécois. Ces institutions ont ceci de particulier qu’elles relèvent, à des degrés divers, d’une responsabilité nationale plutôt que strictement municipale — comme les bibliothèques scolaires — et qu’elles semblent pourtant demeurer dans l’angle mort des politiques publiques. À filer la métaphore de l’infrastructure, les nids-de-poule ne manquent pas sur la route historique de la littératie au Québec.

Ces phénomènes sont évidemment différents, mais ils invitent à regarder l’ensemble du réseau du livre et de la lecture, plutôt qu’une simple chaîne linéaire. Lorsqu’un de ses nœuds s’affaiblit, ce sont les possibilités de rencontre entre une diversité d’œuvres et leurs publics, jeunes ou moins jeunes, qui se réduisent. Le paradoxe est alors frappant. D’un côté, nous nous inquiétons du recul de la lecture chez les jeunes et cherchons des moyens de leur donner le goût des livres. De l’autre, nous fragilisons parfois les conditions mêmes qui leur permettent de les rencontrer.

Lorsque nous constatons que certains jeunes lisent moins, la question ne peut donc pas être uniquement : Pourquoi ne lisent-ils pas davantage? Elle doit également être, encore une fois : quelles conditions leur donnons-nous pour devenir lecteurs et lectrices?

Le 12 août : rendre visible une écologie du livre et de la lecture

C’est ce qui donne au 12 août une portée qui dépasse l’achat individuel d’un livre. J’achète un livre québécois! met en lumière, pendant une journée, tout un réseau : des auteurs et autrices écrivent, des maisons d’édition publient, des librairies font circuler les œuvres, des bibliothèques et des écoles les rendent accessibles, des médiateurs et médiatrices les font découvrir, des lecteurs et lectrices les lisent, les recommandent et les transmettent.

Acheter un livre québécois ne « sauvera » évidemment ni la lecture ni « la civilisation » 🙂 — ce n’est d’ailleurs pas l’ambition de l’initiative. Mais l’événement accomplit quelque chose de moins sensationnel mais peut-être de plus intéressant : il rend le livre visible et socialement désirable.

Car les pratiques culturelles ne se développent pas sur le seul mode de l’injonction : il faut lire davantage. Elles se nourrissent de désir, de curiosité, de rencontres et d’une communauté qui leur accorde de la valeur. À sa manière, le 12 août contribue à entretenir une culture dans laquelle les livres et la lecture comptent.

Et les jeunes?

La question devient particulièrement pressante lorsqu’on observe le recul de certaines pratiques de lecture chez les jeunes. Il est tentant d’en chercher la cause du côté des écrans, de TikTok, des téléphones ou du manque d’attention. L’intelligence artificielle ajoute toutefois une dimension nouvelle. La technologie peut désormais non seulement concurrencer la lecture, mais accomplir une partie de son travail à notre place.

Les outils d’intelligence artificielle générative peuvent résumer un livre, expliquer un texte difficile, répondre à des questions sur son contenu et même produire une analyse qui donne toutes les apparences de la compréhension. Ils peuvent certes soutenir l’apprentissage, mais ils rendent aussi possible quelque chose d’assez radical : obtenir certains des produits de la lecture sans avoir accompli soi-même le travail de lecture.

C’est pourquoi la lecture profonde (Deep Reading) me paraît devenir, paradoxalement, plus importante à l’ère de l’IA — cette forme de lecture attentive, réflexive et exigeante à laquelle se sont notamment intéressées Maryanne Wolf et Naomi Baron, et sur laquelle je reviendrai dans un prochain billet. Ce qui est en jeu n’est pas tant la survie du livre comme objet que l’expérience de la lecture elle-même : entrer dans un texte complexe, y consacrer du temps et de l’attention, l’interpréter, le confronter à d’autres idées et construire son propre jugement.

L’enjeu pour les bibliothèques comme pour les différentes instances des réseaux de littératie, sera donc moins d’empêcher l’usage de ces outils que de faire en sorte qu’ils soutiennent l’apprentissage et la pensée plutôt qu’ils ne nous dispensent de penser.

Entretenir une culture de la lecture

C’est peut-être là que le diagnostic d’une société « postlittéraire » devient utile, à condition de ne pas en faire une prophétie. La lecture n’est peut-être pas en train de disparaître. Elle devient une pratique qu’il faut activement soutenir. Non pas en idéalisant un âge d’or où tout le monde aurait lu de longs romans — il n’a probablement jamais existé — ni en opposant systématiquement le livre aux écrans. Mais en nous demandant quelles expériences de lecture nous jugeons suffisamment précieuses pour vouloir les transmettre et les préserver.

Cela suppose bien sûr des livres, des lieux et des personnes qui les font circuler. Mais aussi quelque chose de plus difficile à protéger : du temps et des espaces pour lire, réfléchir et discuter sans être constamment sollicités ailleurs. Acheter un livre québécois le 12 août est un geste culturel. Faire en sorte que nous ayons encore le désir, le temps et la capacité de le lire est un projet social.

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  •  Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch
    Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins? Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a
     

 Vers une société postlittéraire? Retour sur « la fin de la lecture » annoncée par Rose Horowitch

14 août 2026 à 09:50

Les discussions récentes autour du déclin de la lecture et l’échange que j’ai eu avec Alexandre Sirois m’ont donné envie de revenir sur une question qui me préoccupe depuis un certain temps déjà : sommes-nous réellement en train de devenir une société qui lit moins?

Un article récent de The Atlantic, « The End of Reading Is Here » établit le diagnostic de manière particulièrement saisissante en évoquant l’entrée dans une possible « ère postlittéraire ». L’article qu’Alexandre Sirois lui a consacré dans La Presse, à l’occasion du 12 août, contribue malgré tout à déplacer la réflexion vers une autre question : quelles conditions devons-nous préserver ou créer pour demeurer une société de lecteurs et de lectrices?

Je propose donc d’explorer ces enjeux en trois billets avant que la rentrée nous happe. Le premier reviendra sur le diagnostic de Rose Horowitch et sur cette idée forte d’une société « post-littéraire » ou « post-lettrée ». C’est l’article d’Alexandre Sirois qui servira de déclencheur pour le deuxième, notamment pour s’intéresser aux conditions collectives de la lecture — bibliothèques, écoles, librairies, familles, organismes et politiques publiques. Enfin, le troisième s’appuiera notamment sur les travaux de Maryanne Wolf et Naomi Baron, deux autrices que je présente régulièrement dans mes cours, pour examiner ce que le numérique, les écrans et, désormais, l’intelligence artificielle changent à nos façons de lire, à notre attention et à notre capacité à entrer dans une lecture profonde.

L’objectif n’est donc pas d’annoncer, encore une fois!, la fin de la lecture ou la mort du livre, pas plus que de céder à la nostalgie du papier. Je voudrais simplement contribuer à cette conversation pour mieux comprendre les transformations en cours et réfléchir aux conditions qui pourraient permettre à la lecture et à la pensée de conserver une fonction importante dans nos vies individuelles et collectives.


Il n’est pas nécessaire de brûler les livres pour qu’ils disparaissent de nos vies. Il suffit, suggérait Ray Bradbury en 1993 dans le Seattle Times, que nous cessions de les lire (« You don’t have to burn books to destroy a culture. Just get people to stop reading them. »). Cette formule prend une résonance particulière à la lecture du long article que Rose Horowitch vient de consacrer, dans The Atlantic, et à ce qu’elle présente comme une transformation historique : l’entrée possible dans une société « postlittéraire ». Le titre donne le ton : The End of Reading Is Here. La fin de la lecture serait arrivée. (Étonnamment, cette célèbre formule de Bradbury ne traverse pas l’article de Horowitch, alors qu’elle semble planer sur tout le diagnostic qu’elle prononce).

L’affirmation est spectaculaire. Elle mérite qu’on s’y arrête, mais aussi qu’on la nuance. Car Horowitch ne soutient pas que nous serions soudainement devenus incapables de lire. Nous n’avons probablement jamais été exposés à autant de mots : textos, courriels, publications sur les réseaux sociaux, notifications, fils de discussion, nouvelles en ligne et tutti quanti. Nous passons une bonne partie de nos journées à lire quelque chose.

Son inquiétude porte sur une autre forme de lecture, la lecture profonde : celle qui demande de rester longtemps avec un texte, de suivre un raisonnement, de tolérer momentanément de ne pas comprendre puis de revenir en arrière, d’interpréter, de faire des inférences et de construire progressivement du sens. Autrement dit, la question n’est peut-être pas simplement : lisons-nous moins? Elle pourrait plutôt être : Avons-nous encore la disposition et la capacité nécessaires pour lire de manière profonde?

Une société qui sait lire, mais qui lit autrement

Horowitch rassemble une série de données américaines inquiétantes : recul de la lecture de livres et de la lecture pour le plaisir, diminution de certaines compétences en compréhension, difficultés croissantes devant des textes complexes, chez les jeunes comme chez les adultes. Mais son argument devient beaucoup plus intéressant lorsqu’elle distingue l’alphabétisation, la littératie et la culture de l’écrit.

Une société « postlittéraire » n’est pas nécessairement une société peu alphabétisée. C’est une société dans laquelle les individus savent toujours lire, mais où la lecture longue et soutenue cesse progressivement d’occuper un rôle central dans la vie culturelle et intellectuelle. La thèse de Horowitch va cependant plus loin : la lecture longue tendrait à devenir une pratique encore plus minoritaire et, ce faisant, à perdre la fonction structurante qu’elle aurait longtemps exercée dans la culture commune. Le problème ne serait donc pas seulement que certains individus lisent moins, mais que cette forme de lecture soit de moins en moins largement partagée.

C’est une distinction importante. Décoder un texte, le comprendre, l’interpréter et penser avec lui ne sont pas exactement la même chose.

Horowitch s’appuie ici sur une archéologie de la lecture. L’être humain n’est pas né lecteur. L’écriture et la lecture sont des technologies culturelles que nous avons apprises et qui, en retour, ont contribué à transformer nos manières de penser. La culture écrite a notamment favorisé certaines pratiques intellectuelles : suivre un raisonnement sur plusieurs pages, confronter des propositions, revenir sur une idée, comparer des passages, construire une argumentation, maintenir son attention malgré la difficulté. D’où une des hypothèses centrales de l’article, qui vaut la peine d’être prise au sérieux : si l’apprentissage de la lecture a transformé nos manières de penser, que pourrait produire son recul?

Du livre à TikTok : une nouvelle économie de l’attention

Horowitch poursuit son argumentaire en soulignant que cette inquiétude n’est évidemment pas nouvelle. Elle réfère à Marshall McLuhan qui annonçait déjà dans La galaxie Gutenberg (The Gutenberg Galaxy), en 1962, que les médias électroniques allaient ébranler la domination culturelle de l’imprimé. Neil Postman poursuivait cette réflexion dans Se distraire à en mourir (Amusing Ourselves to Death) en 1985. Mais quelque chose a changé d’échelle.

La télévision devait encore être allumée; ses programmes avaient un début et une fin. Le téléphone intelligent, lui, nous accompagne partout et donne accès à une offre de divertissement pratiquement illimitée. Et Internet lui-même se reconfigure. L’univers numérique des débuts était largement textuel. Une part croissante de l’attention est désormais captée par TikTok, les Reels, YouTube Shorts et d’autres formats audiovisuels courts. Le changement ne consiste donc plus seulement à dire que les écrans concurrencent les livres. C’est le statut du texte lui-même dans notre environnement informationnel qui est toujours un peu plus en décalage.

Horowitch décrit alors une sorte de cercle vicieux : moins de lecture longue et profonde → moins d’endurance attentionnelle → davantage de difficulté à lire des textes complexes → moins de plaisir à les lire → encore moins de lecture longue.

L’hypothèse est préoccupante, notamment pour l’école. Si l’on rencontre de moins en moins souvent des œuvres intégrales et des textes exigeants, comment développe-t-on les capacités — voire les circuits neuronaux — qui permettent de les lire en profondeur et de penser de manière critique?

Et maintenant, l’IA

L’arrivée de l’intelligence artificielle générative ajoute une dimension nouvelle au problème. Jusqu’ici, les technologies numériques permettaient surtout de contourner l’effort de la lecture longue. L’IA permet maintenant de déléguer une partie de l’écriture elle-même : résumer un texte, produire une argumentation, reformuler une idée, voire lire une œuvre à notre place pour nous en restituer « l’essentiel ». Or, écrire n’est pas seulement transcrire une pensée déjà constituée.

Nous écrivons aussi pour découvrir ce que nous pensons. Ce carnet, pour moi, a souvent joué ce rôle, comme d’autres avant lui : c’était le « vide-grenier », mais aussi l’atelier, le lieu où les concepts se déposent, se cherchent, se frottent les uns aux autres et, parfois, émergent. Chercher un mot, organiser un argumentaire, supprimer une phrase, critiquer : tout cela participe au travail de la pensée. La question posée par l’IA devient alors particulièrement intéressante : que se passe-t-il lorsque nous pouvons externaliser non seulement une partie de la lecture, mais aussi une partie de l’effort nécessaire pour étayer notre pensée? C’est probablement l’une des questions les plus fécondes soulevées par l’article.

De la lecture à la démocratie : attention aux raccourcis

Horowitch va cependant encore plus loin. Elle suggère la présence d’un lien entre le recul de la culture écrite et des évolutions récentes du discours politique. Dans un environnement dominé par l’immédiateté, les algorithmes et les contenus courts, les messages simples, polarisants, personnalisés et émotionnellement chargés disposeraient d’un avantage considérable. Donald Trump devient, dans son analyse, une figure emblématique de cette politique « postlittéraire ». Cette hypothèse est intéressante et appelle une discussion; c’est aussi à cet endroit que l’article appelle peut-être davantage de distance critique.

Car il y a une différence entre constater des changements bien documentés de nos pratiques médiatiques et attentionnelles et leur attribuer directement des basculements aussi complexes que celles de la démocratie et de la vie politique. Plus généralement, le passage de « nos pratiques de lecture se transforment » à « nous entrons dans une société postlittéraire » constitue un saut et une interprétation beaucoup plus ambitieuse que ce que les données qu’elle présente le démontrent à elles seules.

Et au Québec?

C’est également ici qu’il faut résister à la tentation de transposer directement au Québec le diagnostic très américain que dresse l’autrice. Les données québécoises récentes offrent un portrait relativement nuancé par rapport à celles des États-Unis. Selon l’Enquête québécoise sur les loisirs culturels et le divertissement de 2024, que j’ai consultée et partagée avec un grand intérêt, 82 % des Québécois et Québécoises de 15 ans et plus déclarent avoir lu au moins un livre, papier ou numérique, dans leurs temps libres au cours des douze mois précédents. Dans l’ensemble de la population, 23 % lisent tous les jours ou presque et 19 % au moins une fois par semaine.

Une comparaison avec les États-Unis donne néanmoins un point de repère, à condition de rester prudents : les deux enquêtes ne portent pas exactement sur les mêmes populations et ne mesurent pas la lecture de la même manière. Le National Endowment for the Arts rapporte, à partir de sa Survey of Public Participation in the Arts, qu’en 2022, 48,5 % des adultes américains avaient lu au moins un livre au cours de l’année, contre 52,7 % en 2017 et 54,6 % en 2012. La lecture de fiction, soit de romans ou de nouvelles (novels or short stories) est, elle aussi, passée de 45,2 % en 2012 à 37,6 % en 2022. Il serait donc trompeur d’opposer directement le 82 % québécois au 48,5 % américain. Ces données permettent néanmoins de constater que le portrait québécois ne correspond pas, du moins pour l’instant, au même scénario de recul généralisé.

Le portrait devient encore plus intéressant lorsqu’on regarde du côté des jeunes. Au Québec, les 15-29 ans ne sont pas ceux qui lisent le moins : 86 % disent avoir lu au moins un livre au cours des douze mois précédents, soit la même proportion que chez les 30-44 ans. Mais la situation change lorsqu’on s’intéresse à la fréquence : seulement 17 % des 15-29 ans lisent tous les jours ou presque, comparativement à 30 % chez les 60-74 ans.

Dans le contexte de la journée « Le 12 août, j’achète un livre québécois », ce constat prend toutefois une autre dimension. Car si les jeunes du Québec lisent bel et bien, la question est aussi de savoir ce qu’ils et elles lisent et quelle importance ils et elles accordent aux livres québécois. Les données disponibles suggèrent en effet que les jeunes générations sont moins portées à privilégier les œuvres d’ici que les générations précédentes. L’enjeu n’est donc pas seulement de maintenir la lecture chez les jeunes, mais aussi de faire en sorte que la littérature québécoise s’inscrive dans leurs pratiques et leurs univers culturels.

Les supports, eux aussi, évoluent. Au Québec, 26 % de la population lit des livres numériques et 15 % écoute des livres audio. Ces pratiques sont nettement plus répandues chez les 15-29 ans : 36 % lisent des livres numériques et 21 % écoutent des livres audio. Là encore, ces données invitent à se méfier du récit trop simple de « la fin de la lecture ».

Voilà qui nous ramène plus précisément au troublant problème soulevé par The Atlantic. Les jeunes, comme les moins jeunes, n’ont pas cessé de lire. La question est plutôt celle de l’intensité, de la régularité et, peut-être, de l’endurance de cette pratique. Autrement dit, ce qui pourrait se fragiliser n’est pas nécessairement le contact avec le livre, encore moins la capacité de lire, mais la présence de la lecture profonde dans la vie quotidienne.

Nous sommes donc vraisemblablement moins devant une « fin de la lecture » que devant une recomposition des pratiques de lecture : ce que nous lisons, sur quels supports, à quelle fréquence, pendant combien de temps, avec quel degré d’attention et au milieu de quelles autres sollicitations. C’est peut-être là que se situe le véritable déplacement : non pas dans la disparition de la lecture, mais dans la fragilisation de la lecture soutenue ou profonde.

Alexandrie à l’envers

L’image la plus puissante, selon moi, de l’article de Horowitch est peut-être celle par laquelle il commence et se termine : la bibliothèque d’Alexandrie. Pendant des siècles, l’un des grands problèmes des sociétés lettrées a été de préserver les textes. Des manuscrits disparaissaient, des bibliothèques brûlaient, des œuvres devenaient inaccessibles. Or, nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation presque inverse. Jamais autant de textes n’ont été aussi facilement accessibles. Des « bibliothèques » entières tiennent dans un téléphone. La question n’est donc plus seulement : Comment préserver les livres? Elle devient : Comment préserver les conditions qui donnent envie de les lire et permettent de le faire?

C’est là que je m’éloignerais le plus catégoriquement du diagnostic de « la fin de la lecture ». La lecture n’a pas disparu. Pas encore, en tout cas. Mais il devient nécessaire et urgent de soutenir plus activement les conditions de la lecture longue, attentive et exigeante, dans un environnement qui offre en permanence des solutions plus rapides et plus immédiatement gratifiantes.

Et cette responsabilité ne dépend pas seulement de la volonté individuelle des personnes lectrices, dimension sur laquelle insiste davantage, sinon trop, Horowitch. Une société de lecteurs et de lectrices ne se maintient pas toute seule. Elle repose sur des familles, des écoles, des bibliothèques, des librairies, des maisons d’édition, des médiateurs, des médiatrices et des communautés qui rendent les livres accessibles, mais surtout visibles, désirables, partageables et aptes à nourrir la conversation. C’est d’ailleurs l’une des nuances importantes à apporter au récit de « la fin de la lecture » : la lecture est une pratique sociale, et non seulement une compétence ou une disposition individuelle.

Ce serait l’objet d’un prochain billet : si nous voulons demeurer une société de lecteurs et de lectrices, quelle écologie de la lecture devons-nous entretenir?

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