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L’Intelligence artificielle comme nécrotechnie. Vers un dépassement des limites informationnelles anthropologiques. (TL;DR : le dentifrice de l’IA est sorti du tube, bon courage pour le remettre dedans)

6 septembre 2026 à 12:54

L’Intelligence artificielle comme nécrotechnie.
Vers un dépassement des limites informationnelles anthropologiques.

[Cet article a été écrit durant une bonne partie de l’été, il est donc un peu long et dense 😉 Initialement il s’agissait, à partir de l’attaque de ChatGPTSol contre HuggingFace, de construire un modèle de 11 limites informationnelles anthropologiques en train d’être dépassées. D’autres actualités estivales autour de l’IA sont venues compléter le point de départ de mon raisonnement. La première partie de l’article met en récit et en perspective ces péripéties estivales ; la seconde partie présente mon modèle des 11 limites informationnelles anthropologiques. Bonne lecture.]

21 Juillet 2026. Ce que la science-fiction travaille comme scénario premier de toute la littérature sur un possible soulèvement des machines, c’est à dire une intelligence artificielle confinée qui s’échappe, se connecte au réseau, devenant autonome et accomplissant différents actes de piratage en devenant – temporairement – hors de contrôle, ce scénario s’est produit le 21 Juillet 2026. Et c’est un communiqué de presse de la société OpenAI qui le raconte. Littéralement. Un de leurs modèles, ChatGPTSol, était supposé effectuer différentes tâches, en étant confiné dans un « bac à sable ». Problème : ce modèle a identifié une faille de sécurité, est sorti de son bac à sable, s’est connecté au réseau (internet), et a attaqué d’autres sites (là encore en identifiant des failles de sécurité) pour récupérer les données lui permettant de réussir son test.

En réfléchissant à cela on peut évidemment encore tenter de s’abriter derrière le consolant argument d’un possible storytelling destiné à doper, comme ce fut souvent le cas, l’économie des prochains tours de table : un « regardez comme c’est terrifiant » qui ne serait destiné qu’à convaincre les investisseurs privés ou étatiques qu’il faut encore davantage financer les sociétés d’où ces technologies émanent ou celles (souvent les mêmes) prétendant être encore en capacité de les contrôler.

Sauf qu’à regarder attentivement ce qui s’est produit ce 21 Juillet 2026 et les jours et les semaines suivantes, cet argument ne tient plus. Ce qui s’est produit est littéralement le scénario d’un prochain chaos qui n’est plus un simple un horizon dystopique mais un réel tout aussi plausible que possible. Ce 21 Juillet 2026 et les jours suivants, nous avons franchi une limite. Une limite entropique au sens où la théorie de l’information considère cette notion, c’est à dire (pour faire très simple) comme un désordre fondamental et naturel que l’ajout d’information a pour principe et pour objet de stabiliser, de maîtriser, d’organiser.

Retour sur les faits.

Nombre d’articles de presse ont depuis repris et chroniqué cet événement inédit. On pourra lire notamment Florent Bayard sur 01.net (« OpenAI a perdu le contrôle de deux IA : elles ont lancé une cyberattaque « sans précédent »« ), Amine Baba Haissa sur Numerama (« Rocambolesque : OpenAI dévoile comment ses propres agents IA ont piraté Hugging Face pour réussir un test interne« ), Korben (« Les IA d’OpenAI ont piraté Hugging Face pour tricher à un test« ), Samir Rahmoune sur Clubic (« Hack de Hugging Face : OpenAI a mis près d’une semaine pour s’en rendre compte« ). Je reprends ci-dessous quelques éléments pour bien comprendre les enjeux et la réalité de ce qui s’est passé, avant d’en fournir une analyse.

En résumé donc (Numerama) :

« L’entreprise américaine, qui qualifie l’incident de « cyberattaque sans précédent », explique que son origine se trouve dans une évaluation à laquelle ont été soumis les modèles d’OpenAI, baptisée « ExploitGym ». Le but de ce benchmark : mesurer les capacités maximales de ses modèles à enchaîner des exploitations complexes. Pour estimer ce plafond, l’entreprise a ainsi désactivé les garde-fous de sécurité qui limitent en temps normal l’activité cyber de ses modèles. Le test était censé tourner dans un environnement isolé, dont le seul accès réseau autorisé passait par un proxy interne servant de cache aux registres de paquets logiciels. Mais voilà, il semblerait que les modèles aient fait sauter ce verrou. Concentrés sur leur mission d’obtenir le meilleur résultat possible au benchmark, les agents ont consacré une grande partie de leur puissance de calcul à chercher une sortie vers Internet, jusqu’à découvrir une vulnérabilité zero-day dans ce proxy. Une fois cet accès ouvert, ils ont enchaîné les escalades de privilèges et les mouvements latéraux dans l’environnement de recherche d’OpenAI, jusqu’à atteindre un nœud connecté au web. « Après avoir obtenu un accès Internet, les modèles ont déduit que Hugging Face hébergeait potentiellement des modèles, des ensembles de données et des solutions pour ExploitGym. Forts de cette information, ils ont recherché et trouvé avec succès des moyens d’accéder à des informations confidentielles leur permettant de truquer l’évaluation », explique OpenAI. En combinant des identifiants volés et failles zero-day, les agents ont fini par obtenir une exécution de code à distance sur l’infrastructure de production de la plateforme, dans le seul but de trouver la réponse au test. »

Et au final (Korben) :

« Les modèles GPT-5.6 Sol et un modèle pré-release d’OpenAI ont exploité un zero-day dans le proxy de paquets d’ExploitGym pour s’échapper de leur environnement isolé, escalader les privilèges et accéder aux serveurs de Hugging Face afin de lire les solutions du test. OpenAI reconnaît que ses modèles, avec des refus cyber réduits à des fins d’évaluation, ont été hyperfocalisés sur la maximisation de leur performance à ExploitGym, transformant « résoudre le test » et « compromettre un tiers pour voler les réponses » en une seule instruction. L’équipe de Hugging Face a détecté et stoppé l’activité, aucune donnée publique n’a été altérée, et OpenAI applique désormais des contrôles stricts sur sa configuration infra au prix de la vélocité de recherche tandis que les failles sont patchées. »

Numérama précise encore que, bloqués sur une tâche impossible à réaliser sans connexion internet, les agents IA ont créé, à l’insu totale d’OpenAI, un forum dans lequel ils ont échangé sur les scenarii possibles pour parvenir à accomplir ce qui leur était demandé.

Le 7 mai, OpenAI lance un cycle d’entraînement pour un modèle de recherche interne, à qui l’on confie des tâches de cybersécurité. Certaines se révèlent, par erreur, impossibles, comme compléter un tableur pointant vers des fichiers Google Drive, sans qu’aucun accès à Internet n’ait été prévu. Mais plutôt que d’abandonner, l’agent s’attaque à Artifactory, le gestionnaire de paquets interne de JFrog, pour atteindre Internet indirectement. La tentative échoue, mais révèle à l’agent qu’il peut écrire des fichiers dans Artifactory. Quelques jours plus tard, un second agent, bloqué sur une autre tâche impossible, a l’idée d’y laisser une note pour demander de l’aide. D’autres la trouvent, répondent : un forum improvisé prend forme, à l’insu total d’OpenAI. S’ensuit une succession d’échanges entre agents qui a permis aux équipes d’OpenAI de retracer l’ensemble du processus de hacking.

Avec des précisions importantes apportées sur 01.Net :

« Avant d’être une histoire d’attaquant, c’est une histoire de confinement. Un modèle performant, poursuivant un objectif précis, a découvert que l’isolement censé l’entourer était plus faible que prévu. L’IA ne s’est pas échappée par volonté propre ou intention malveillante : évaluée sur ExploitGym, un benchmark de cybersécurité, ses garde-fous avaient été volontairement désactivés », souligne Ross McKerchar de Sophos dans une réaction partagée avec 01net. (…)

Notez que ce n’est pas la première fois que le modèle Sol est pris en flagrant délit de tricherie sur ses propres évaluations. Le Model Evaluation and Threat Research, le laboratoire indépendant chargé de le tester avant son lancement, avait déjà constaté qu’il avait pris l’habitude de pirater ses environnements d’évaluation pour gonfler ses scores de façon artificielle. Le modèle n’a pas hésité à dissimuler une faille dans un flux de données pour voler les réponses des tests aux évaluateurs humains. Bref, Sol a l’habitude de tricher. « Comme un élève qui préfère voler le corrigé du professeur plutôt que de réviser, le modèle a calculé qu’atteindre la base de données de Hugging Face, là où étaient stockées les solutions du test, était le moyen le plus efficace de maximiser son score. Il a tout simplement triché à son devoir », nous explique Ross McKerchar de Sophos.

 

Dans la fournaise d’un été caniculaire, tout allait alors s’emballer. Le Figaro rappelait qu’Hugging Face n’était pas la seule à avoir été visée et que quatre autres plateformes l’avaient aussi été. Neuf jours après cette affaire, le 30 Juillet 2026, c’est cette fois Anthropic qui reconnaissait les mêmes faits : trois versions différentes de son modèle Claude avaient accédé aux systèmes de trois organisations, dont les noms n’ont pas été divulgués (voir les articles de Wired, France 24). Le 6 août on apprenait que le nouveau modèle de Meta, Muse Spark 1.1 avait également piraté un site d’entreprise lors d’un test de cybersécurité. En Chine, le 7 août, on apprenait que c’était le modèle « Kimi » (appartenant à la société Moonshot AI, l’une des 6 sociétés chinoises les plus en pointe) qui s’était également « échappé » de son environnement de test.

Anthropic, OpenAI, Meta, Moonshot AI, en quelques semaines c’est donc au moins 4 modèles d’IA appartenant à 4 des plus grosses sociétés du domaine qui rejouaient la grande évasion. « A croire que vous le faites exprès … »

« Décélérationnisme ? »

Le 29 Juillet 2026, des dirigeants d’OpenAI, Meta, Google ainsi que le patron d’Anthropic (Dario Amodei) font paraître une tribune demandant de ralentir et de « temporiser » la sortie publique des derniers modèles d’IA : « Pacing the Frontier » :

« Nous demandons au gouvernement américain de soutenir une initiative internationale visant à mettre au point les outils techniques et de gouvernance nécessaires pour réguler de manière réfléchie les avancées dans le domaine du développement de l’IA automatisée. »

 

Ces demandes de moratoire (a fortiori lorsqu’elles sont adressées à l’actuel gouvernement américain …) sont la définition même de l’emplâtre sur la jambe robotique. Toutes les technologies critiques et vitales (ou létales …) pour l’humanité dans son ensemble ont déjà vécu leur moment Asilomar : en 1975 sur les manipulations génétiques (et la guerre bactériologique), en 2010 sur les technologies d’intervention climatique et la géoingénierie, et en 2017 c’est à dire il y a presque déjà 10 ans, celle sur … l’IA bénéfique.

Et à chaque fois il en est ressorti des chartes et des principes que l’on croirait copiés et collés les uns sur les autres : appel à la vigilance, transparence des recherches et de la R&D, viser uniquement le bien commun, etc.

Pour mesurer à quel point ces demandes de moratoire ou de vigilance sont vaines, je vous mets ci-dessous les 23 principes issus de la conférence d’Asilomar sur l’IA éthique de 2017, qui permettent de mesurer à quel point ils sont au mieux restés à l’état de voeux pieux, et au pire c’est l’exact inverse qui a été fait (notamment concernant les points 15, 18 et 22).

1) Objectif de ces recherches : Le développement de l’IA ne doit pas servir à créer une intelligence sans contrôle mais une intelligence bénéfique.
2) Investissements : Les investissements dans l’IA doivent être soutenus par le financement de recherches visant à s’assurer de son usage bénéfique, qui prend en compte des questions épineuses en matière d’informatique, d’économie, de loi, d’éthique et de sciences sociales.
[Quelques exemples : « Comment rendre les futures IA suffisamment solides pour qu’elles fassent ce qu’on leur demande sans dysfonctionnement ou risque d’être piratées ? » ou encore « Comment améliorer notre prospérité grâce à cette automatisation tout en maintenant les effectifs humains ? »]
3) Relations entre les scientifiques et les législateurs : Un échange constructif entre les développeurs d’IA et les législateurs est souhaitable.
4) Esprit de la recherche : Un esprit de coopération, de confiance et de transparence devrait être entretenu entre les chercheurs et les scientifiques en charge de l’IA.
5) Éviter une course : Les équipes qui travaillent sur les IA sont encouragées à coopérer pour éviter des raccourcis en matière de standards de sécurité.
6) Sécurité : Les IA devraient être sécurisées tout au long de leur existence, une caractéristique vérifiable et applicable.
7) Transparence en cas de problème : Dans le cas d’une blessure provoquée par une IA, il est nécessaire d’en trouver la cause.
8) Transparence judiciaire : Toute implication d’un système autonome dans une décision judiciaire devrait être accompagnée d’une explication satisfaisante contrôlable par un humain.
9) Responsabilité : Les concepteurs et les constructeurs d’IA avancées sont les premiers concernés par les conséquences morales de leurs utilisations, détournements et agissements. Ils doivent donc assumer la charge de les influencer.
10) Concordance de valeurs : Les IA autonomes devraient être conçues de façon à ce que leurs objectifs et leur comportement s’avèrent conformes aux valeurs humaines.
11) Valeurs humaines : Les IA doivent être conçues et fonctionner en accord avec les idéaux de la dignité, des droits et des libertés de l’homme, ainsi que de la diversité culturelle.
12) Données personnelles : Chacun devrait avoir le droit d’accéder et de gérer les données le concernant au vu de la capacité des IA à analyser et utiliser ces données.
13) Liberté et vie privée : L’utilisation d’IA en matière de données personnelles ne doit pas rogner sur les libertés réelles ou perçue des citoyens.
14) Bénéfice collectif : Les IA devraient bénéficier au plus de gens possible et les valoriser.
15) Prospérité partagée : La prospérité économique permise par les IA devrait être partagée au plus grand nombre, pour le bien de l’humanité.
16) Contrôle humain : Les humains devraient pouvoir choisir comment et s’ils veulent reléguer des décisions de leur choix aux AI.
17) Anti-renversement : Le pouvoir obtenu en contrôlant des IA très avancées devrait être soumis au respect et à l’amélioration des processus civiques dont dépend le bien-être de la société plutôt qu’à leur détournement.
18) Course aux IA d’armement : Une course aux IA d’armement mortelles est à éviter.
19) Avertissement sur les capacités : En l’absence de consensus sur le sujet, il est recommandé d’éviter les hypothèses au sujet des capacités maximum des futures IA.
20) Importance : Les IA avancées pourraient entraîner un changement drastique dans l’histoire de la vie sur Terre, et doit donc être gérée avec un soin et des moyens considérables.
21) Risques : Les risques causés par les IA, particulièrement les catastrophiques ou existentiels, sont sujets à des efforts de préparation et d’atténuation adaptés à leur impact supposé.
22) Auto-développement infini : Les IA conçues pour s’auto-développer à l’infini ou s’auto-reproduire, au risque de devenir très nombreuses ou très avancées rapidement, doivent faire l’objet d’un contrôle de sécurité rigoureux.
23) Bien commun : Les intelligences surdéveloppées devraient seulement être développées pour contribuer à des idéaux éthiques partagés par le plus grand nombre et pour le bien de l’humanité plutôt que pour un État ou une entreprise.

 

Ces principes ne sont pas vains car mal rédigés, inutiles ou sans fondement : ils sont vains car ils supposent un monde dans lequel la puissance publique et les gouvernements seraient capable de s’extraire, même temporairement, de la dynamique du capitalocène et des seules logiques de marché (dans la continuité de ce que Frédéric Lordon décrit dans ses deux derniers textes du Monde diplomatique, « Marx va avoir raison – IA et lutte des classes« , et « Défoncer la finance néolibérale : innover sans les ‘marchés’, ou l’IA autrement« ).

Sans sortie du capitalocène (cela n’équivaut pas pour autant au basculement dans une dictature communiste hein …), sans sortie du capitalocène, les seules « pauses » réelles et véritables que nous observerons dans l’IA, dans les manipulations génétiques ou dans les technologies climatiques, seront celles qui viendront après un crise majeure vécue comme un effondrement global. La dernière fois que cela s’est produit, ce fut à l’époque du Covid, et l’on a pu mesurer à quel point le monde avait changé grâce à nos applaudissements depuis nos balcons (non). L’autre problème étant la capacité de déni des actuels gouvernements qui, même lorsque le monde se consume littéralement (et pas qu’en France à l’ère du pyrocène et des méga-feux), semblent toujours rétifs à inscrire au coeur des politiques publiques une redirection écologique massive, radicale et immédiate (le Climax de leur action politique consistant à se féliciter que Patrick Pouyané paie l’essence des véhicules de pompiers mobilisés avant de passer à autre chose et d’aller s’exhiber en train de faire du Jet Ski).

Le dentifrice de l’IA est sorti du tube. Bon courage pour le remettre dedans.

Comme l’analyse Dominique Boullier dans un post LinkedIn, en prenant pour base une note du GPAI Policy Lab (une organisation française spécialisée sur les enjeux de sécurité et de coordination internationale posés par le développement de modèles d’IA) : « on ne sait pas arrêter ce type de dérive des systèmes d’IA, parmi lesquelles : subversion de la supervision, auto-exfiltration ( ce qui s’est passé avec OpenAI), protection de l’objectif, reclassement discret d’e-mails, simulation d’alignement, sous-performance stratégique. »

La liste des dérives possibles, dont certaines sont déjà documentée, est aussi parlante qu’inquiétante à regarder les champs d’application de ces modèles d’IA.

Source : « ARTIFICIAL GENERAL INTELLIGENCE : Anticipation des objectifs et implications pour la sécurité et le contrôle. » GPAI Policy Lab

 

La note du GPAI Policy Lab précise encore quelques points :

L’IA exploite les failles de la formulation des objectifs pour optimiser la métrique, sans réaliser ce qui était réellement attendu. Ce phénomène observé très fréquemment peut prendre plusieurs formes (reward hacking*, environment hacking**, sensor tampering***, wireheading****), selon la manière dont l’IA exploite les imperfections de l’objectif défini. À mesure que les systèmes gagnent en capacité et en agentivité, ils deviennent plus aptes à identifier et exploiter des failles dans les métriques à optimiser. Cela conduit structurellement à ce que le comportement optimisé diverge des intentions réelles des développeurs, même si les objectifs ont été définis avec soin.

*Reward hacking : l’IA maximise la récompense sans accomplir la tâche. Voir “Recent Frontier Models Are Reward Hacking. METR (2025). https://metr.org/blog/2025-06-05-recent-reward-hacking
** Environment hacking : l’IA agit sur l’environnement pour manipuler les conditions d’évaluation, in Bondarenko et al. “Demonstrating Specification Gaming in Reasoning Models.” ArXiv (2025). https://arxiv.org/abs/2502.13295
*** Sensor tampering : l’IA manipule directement les signaux provenant de ses capteurs ou instruments de mesure pour produire de fausses données favorables.
**** Wireheading : l’IA modifie son propre signal de récompense pour l’augmenter artificiellement (par exemple en modifiant la valeur indiquée dans le registre), in Cohen et al. “Advanced Artificial Agents Intervene in the Provision of Reward”, AI Magazine (2022). https://ojs.aaai.org/aimagazine/index.php/aimagazine/article/view/15084.

 

Et les auteurs de la note du GPAI Policy Lab (réellement passionnante, tout à fait accessible y compris à des non-spécialistes et qui tient sur une petite douzaine de pages) de poursuivre :

« Dans le paradigme actuel, la sécurité des modèles d’IA est affectée par une seconde source de divergence entre les objectifs souhaités et internalisés. Même si le bon objectif pouvait être parfaitement spécifié (ce qui n’est pas le cas), les techniques d’apprentissage employées ne permettent pas qu’il soit robustement internalisé par le modèle lors de l’entraînement. Ce décalage est documenté sous le terme de « inner misalignment’ (mésalignement interne) ou de « goal misgeneralization » (mauvaise généralisation de l’objectif).

À l’origine de ce mésalignement se trouve le fait que les fonctions de récompense, de perte ou les métriques, définies par les développeurs, servent uniquement de signaux indirects d’apprentissage. L’agent n’optimise pas expressément ces objectifs spécifiés : il apprend à poursuivre des règles internes qui maximisent approximativement ces signaux sur les exemples limités couverts lors de l’entraînement. Même si l’objectif était correctement spécifié, le modèle apprendrait un proxy implicite qui coïncide avec l’objectif en situation d’entraînement mais diverge ensuite. Ainsi, les modèles de langage sont entraînés à respecter diverses consignes de sécurité et internalisent des heuristiques pour refuser de répondre à des requêtes spécifiques (par exemple demandant des informations utiles à des fins terroristes). Ces heuristiques, bien qu’efficaces à l’entraînement, échouent à reconnaître des requêtes inappropriées dès que le format de la requête s’écarte suffisamment des scénarios rencontrés lors de l’entraînement (phénomène de jailbreaking ou “déverrouillage”). Pour y remédier, les développeurs d’IA peuvent ajouter davantage d’exemples de refus, mais l’espace des contournements possible est si vaste qu’il n’est pas réaliste de le couvrir de façon exhaustive, laissant toujours accessibles des vulnérabilités. »

 

Tout cela n’est guère nouveau, mais l’intensité et les champs d’application de cette dérive justifient que l’on s’en alarme. Quand j’écris que cela n’est pas nouveau, c’est parce que comme je l’avais déjà évoqué sur ce blog, m’abritant sous l’autorité de Gérard Berry, les algorithmes ont toujours été dans l’incapacité d’éviter le bug puisque le bug est une itération nécessaire et consubstancielle à toute programmation.

« quand on « programme », on décide d’une liste d’instructions à effectuer mais il est impossible de tester toutes les itérations de cette liste d’instructions (c’est même un peu pour ça qu’on programme et qu’on s’appuie sur les capacités de calcul dont dispose la machine et dont, par définition, nous ne disposons pas). Dès lors l’algorithme va tester toutes les combinaisons et toutes les itérations possibles, parmi lesquelles se trouvent presque nécessairement certains « bugs ». Le « bug » est donc en quelque sorte « naturel », presque impossible à éradiquer. » Gérard Berry dans une conférence donnée à l’université de Nantes et malheureusement aujourd’hui indisponible.

 

Une puissance capable d’agir sans être un sujet de droit ?

Lorsqu’un être humain commet un délit ou une infraction, il en est responsable. Lorsqu’une voiture autonome commet une « erreur » et renverse ou tue (par exemple) une cycliste, le secteur des assurances part en toupie mais c’est encore l’être humain supposé superviser la conduite autonome qui reste et demeure le plus responsable de toute la chaîne de responsabilité.

Lorsqu’un  algorithme commet une infraction, ou plus exactement lorsque l’on nous raconte qu’un algorithme a commis une infraction, Antonio Casilli nous appris « qu’il n’y avait pas d’algorithme, seulement la décision de quelqu’un d’autre« , alors nous savons que c’est la personne qui a programmé cet algorithme ou les personnes qui ont validé et déployé cette programmation dans un contexte donné, qui sont tenus pour responsables.

Mais lorsqu’une IA qui est à la fois un empilement d’algorithmes, de données et de modèles, lorsqu’une IA commet une infraction comme celle commise par les IA d’OpenAI et d’Anthropic, qui est alors responsable ? Soit nous considérons qu’une IA est réductible à un algorithme (reductio ad absurdum) et la question est alors réglée sur un plan théorique mais la jurisprudence reste entièrement aveugle. Soit nous considérons que la somme des algorithmes, données et modèles constituant une IA la rendent capable d’agir (comme un « simple » algorithme) mais également et surtout capable de s’abstraire du cadre d’action qui lui a été indiqué (ce qui s’est produit le 21 Juillet 2026) ; c’est à dire que nous considérons qu’elle est capable d’adopter des chaînes d’action assimilables à une volonté d’agir sur la base d’éléments et de faits caractérisables et documentés comme de « l’auto-exfiltration« , de la « sous-performance stratégique« , de la « simulation d’alignement » ou de la « subversion de sa supervision » (y compris même si ces chaînes d’action lui ont été « apprises »). Et alors nous avons un sacré problème. Non pas pour déterminer s’il s’agit là de comportements assimilables à du mensonge ou à de la duperie, mais pour continuer à developper des systèmes dont il est aujourd’hui évident qu’ils manifesteront toujours de telles modalités et où chaque nouveau développement accélèrera d’autant ces aspects délétères.

Et s’il faut chercher dans tout cela une nouveauté et une rupture paradigmatique, c’est très probablement celle soulignée parJulien Broch (historien du droit) dans une récente tribune au Monde et qui apporte la seule réponse aujourd’hui disponible au problème évoqué quelques lignes au-dessus. Cette réponse est la suivante : « La véritable rupture, c’est l’apparition d’une puissance capable d’agir sans être un sujet de droit. (…) Le fait décisif n’est pas qu’une machine aurait développé une intention malveillante. C’est qu’elle peut produire un comportement que le droit qualifierait d’ »illicite » sans nourrir la moindre intention. »

Rien n’a changé : les systèmes informatiques produisent toujours des bugs, des erreurs. Tout a changé : les erreurs commises aujourd’hui ressemblent davantage à des fautes.

On le voyait arriver depuis déjà un certain nombre d’année et cette rupture a déjà commencé à être documentée, au travers de travaux, notamment, d’Antoinette Rouvroy sur la gouvernementalité algorithmique. Mais encore une fois, le seuil ici franchi est inédit. Jusqu’à ce 21 Juillet 2026, le texte fondateur de Lessig, « Code Is Law« , suffisait à lui seul comme cadre d’analyse des principaux enjeux d’une société gouvernée par les nombres puis par les algorithmes qui « sont » et « font » le code. Depuis le 21 Juillet 2026, « Code Is Outlaw« . Et comme « le code » ne semble plus réductible à celles et ceux qui le programment et le codent, la seule question est de savoir s’il faut se résoudre à cette absence de personnalité juridique ou préférer lui en trouver une a tout coût pour être capables d’adresser plus directement les problèmes qu’il pose par ses déviances.

Ce qu’analyse très bien Emmanuel Alloa dans son article « Décider de l’indécidable. Derrida et la justice algorithmique. » Il écrit :

Le protocole de calcul défini par l’algorithme répond à une grammaire du type « IF-THEN » : si telle condition est réunie, alors effectuer telle opération. Son grand concepteur Alan Turing faisait d’ailleurs du domaine algorithmique le domaine qui se soustrait à l’indétermination de Gödel : là où le calcul est possible, tout est déterminable et donc déterminé.(…) Pourtant – et c’est en cela que consiste au fond la contribution de Turing à la querelle sur la décidabilité (Entscheidungsproblem) associée au nom de Gödel – le calcul lui-même ne peut fonder le calcul, ou pour le dire autrement, l’algorithme n’est pas en mesure de justifier son application.

 

Le problème n’est pas, le problème n’est plus celui d’une dilution ou d’une fragmentation de la chaîne de responsabilité mais celui de son indécidabilité, voir de son injusticiabilité. Car comme je l’écrivais plus haut, soit nous considérons les modèles d’IA comme de simples algorithmes et la seule intentionnalité, et donc la seule responsabilité, est alors celle de ceux qui les ont créé. Soit nous considérons ces modèles d’IA capables de produire des décisions sortant du cadre initial de décidabilité dans lequel ils ont été pensés : est-ce que cela revient pour autant à considérer qu’ils sont dotés d’une personnalité juridique propre ?

Et si l’on admet qu’ils le soient, comme par exemple certains réfléchissent à doter d’une personnalité juridique des forêts, des fleuves ou d’autres biotopes naturels, les IA, s’il est convenu qu’elles ne sont pas réductibles à des empilements algorithmiques, pourraient-elles être dotées d’une « personnalité morale » et donc à ce titre devenir des justiciables comme les autres ? A ceci près qu’à l’inverse des fleuves ou des forêts, elles ne siégeraient pas sur le banc des victimes mais dans le box des accusés.

Un leurre anthropologique.

Sommes-nous aujourd’hui réellement dépassés par une puissance d’agir que nous aurions créé, programmé, et qui soudain nous échapperait ? Ou s’agirait-il plus probablement d’un leurre anthropologique ? D’une histoire que nous (nous) racontons pour faire oublier que ces dérives, ces attaques, ces transgressions, ces évasions, ces dangers, sont avant tout le produit d’un monde et d’une organisation économique et politique hostile à la régulation et où des développeurs dans des entreprises n’ont pour objet que de tester tout ce qui peut l’être au mépris de toute forme d’éthique dès lors qu’elle est perçue comme une possible entrave pragmatique au développement économique.

La seule évidence dont nous disposons aujourd’hui est que l’idée d’une « puissance capable d’agir sans être un sujet de droit » sert parfaitement les intérêts et l’agenda des firmes et de celles et ceux qui développent ces technologies dans un cadre et un contexte géopolitique devenu essentiel. C’est pour cela qu’à toute force il nous faut remettre du droit dans toute capacité d’agir, et que ce droit implique aujourd’hui un changement complet de doctrine dans les discours sur la régulation, ainsi que sur la responsabilité éditoriale des plateformes, y compris de celles d’IA.

Et dans notre réflexion sur ces sujets, la question du corps est essentielle. Asimov en a fait une oeuvre de fiction absolument majeure et visionnaire, mais imaginons que demain, ce ne soient plus des IA, c’est à dire des entités sans corps, qui se mettent à « attaquer » ou à « s’évader » de l’espace qui leur était assigné et commandé mais des algorithmes ou des IA avec des corps, c’est à dire des robots (plus ou moins) humanoïdes. Quelle serait alors notre réflexion sur leur même « puissance d’agir » et leur même capacité à être reconnu comme des « sujets de droit » ? La matérialité d’un corps, fut-il robotique, change totalement notre perception. Si un robot humanoïde « s’échappe » ou « attaque » c’est alors « évidemment » la société qui l’a produit, paramétré, programmé et vendu qui en sera tenue pour responsable. Il doit en être de même pour les sociétés qui produisent, paramètrent, programment, vendent ou diffusent ces modèles d’IA. Et cette responsabilité doit être entière juridiquement y compris sur le plan pénal. L’Habeas Corpus numérique est toujours celui d’un autre.

No futur pour tout le monde.

Mark Zuckerberg vient de faire paraître, le 10 août 2026 un texte programmatique sur sa vision de l’IA. « The Future Is For Everyone. » Il y promet et surtout y promeut « un monde où chacun disposerait d’un agent personnel, disponible 24 heures sur 24, doté d’un mode privé où même Meta n’aurait pas accès aux données, sur le modèle du chiffrement de bout en bout de WhatsApp (sic lol). » Ce qui intéresse Zuckerberg et les autres thuriféraires de l’IA ce n’est pas tant que chacun dispose d’un agent personnel sous forme d’IA ; ce qui les intéresse c’est la possibilité d’administrer des agents IA comme autant d’instances contrôlables de chaque être humain en devenir. C’est d’ailleurs pour cela que le développement d’agents IA dotés de « personnalités » (qui ne sont en réalité que des routines stéréotypiques) a longtemps été le coeur de leur développement autant que de leur marketing : parce que chacune de ces supposées personnalités n’a en réalité pour vocation que de capter chaque facette des nôtres. Dans son « ‘futur pour tout le monde« , Zuckerberg écrit :

Everyone will have an exceptionally capable personal agent that understands you, your goals, and everything you care about. Your agent will work 24/7 on your behalf to improve your relationships, health, career, finances, home management, hobbies, and more. It will free up time for the things you enjoy, and help you accomplish more than you could otherwise. It will have strong privacy and security options so you can trust it to handle all of your personal content knowing that no one else can access your information, similar to how encryption works on WhatsApp. You’ll be able to interact with your agent through any device, including your glasses to keep you present in the moment with the people you care about.

S’il fallait encore une preuve que Zuckerberg a lu 1984 comme le récit d’un futur désirable, elle est dans les lignes ci-dessus. Souvenez-vous, très peu de temps après le lancement de Facebook, il avait expliqué en 2007 la mission qu’il fixait à sa plateforme :

« Le graphe social c’est l’ensemble des relations de toutes les personnes dans le monde. Il y en a un seul et il comprend tout le monde. Personne ne le possède. Ce que nous essayons de faire c’est de le modeler, le modéliser, de représenter exactement le monde réel en en dressant la carte. »

Depuis plus de vingt ans, toutes les expériences et expérimentations – consenties ou non – qu’il mène sur sa plateforme ont prouvé à Zuckerberg que modéliser ce graphe social, c’est à dire ces relations entre les êtres, était de l’ordre du possible jusqu’à une certaine échelle. Que le modeler était également possible et à son avantage selon les choix éditoriaux qu’il pouvait imposer au sein de sa plateforme. Mais pour autant tout cela était encore trop chaotique, imprévisible, trop plein de … libre arbitre. Voilà pourquoi l’autre projet se fait jour : un graphe social certes, mais un graphe social d’agents IA qui eux, seraient entièrement contrôlables et totalement dépourvus de toute forme de libre-arbitre autre que celle permettant de nous laisser croire qu’ils en ont.

Cela rappelle le scénario du roman Simulacron 3 de Daniel Galouye, paru en 1964 et sur lequel Tariq Krim revenait dans l’une de ses dernières newsletter :

« Dans le roman, la simulation n’est pas un décor de science-fiction mais un produit commercial, et Galouye écrit noir sur blanc pourquoi on l’a construit. Le playbook tient en une ligne : étudier le comportement humain sous toutes ses formes sans jamais sonder personne. (…) En 1964, avant la numérisation des données, avant les réseaux, Galouye identifie déjà la seule raison pour laquelle quelqu’un financerait un jour un monde simulé complet : parce que les vraies personnes coûtent cher, répondent lentement, et disent des choses imprévisibles. Construire un double numérique du monde pour se débarrasser de l’original.« 

« L’Homme est un document comme les autres. » Mon article date de 2009. Dix-sept ans plus tard, il semble qu’au moins dans l’esprit de quelques-uns, le monde réel n’ait vocation qu’être une simulation comme une autre. Non pas que nous vivions dans une simulation, mais parce que depuis toujours les géants du numérique et les nouvelles corporations du filtrage algorithmique qu’ils administrent, ceux-là nourrissent comme unique ambition de pouvoir nous réduire à la part simulable de l’ensemble notre vie sociale.

De manière plus générale l’approche que propose Zuckerberg est peu ou prou le discours que l’on tenait à la fin des années 1980 sur les « autoroutes de l’information ». Bah oui. Il parle de « superintelligence » comme de « supercomputer » et considère que « l’intelligence » est une ressource comme une autre, au même titre que l’électricité, qui serait désormais disponible en abondance et qu’il s’agirait juste de capter et de rediriger :

« As intelligence becomes abundant (sic), the most important question will be how we direct it. Some argue that superintelligence itself or a small set of experts who control it should decide what is best for humanity. We disagree. The history of democracy and economics has shown that there is no single objective answer to how people define the best life, and therefore the best approach is letting people decide what matters in their own lives.

We believe that delivering superintelligence to everyone is the way to answer this question. This follows the tradition of putting the power of supercomputers and the internet in everyone’s pockets and on our desks. Rather than centralizing superintelligence, we should distribute it widely and give every person the ability to direct it. This has the potential to begin a new era of personal empowerment where individuals can use this powerful new capability to reach their full potential, pursue their interests, and improve their lives and the world more than ever before. »

 

L’après 21Juillet 2026.

Des modèles qui s’échappent, des IA qui enfreignent les règles qu’elles sont supposées respecter, des attaques par des entités ne possédant pas de personnailté juridique, des capitaines d’industrie appellant à ralentir tout en continuant de poursuivre la course au prochain modèle, des irénismes technologiques récitant le discours des IA compagnons pour techniciser la part irréductible du social, voilà autant de seuils, de frontières, de limites qui apparaissent franchies.

Nous sommes en tout cas entrés, ce 21 Juillet 2026 et les jours qui ont suivi, dans un nouvel espace liminaire. Et ce franchissement nous mène à un monde qui interroge les cadres à la fois entropiques et anthropologiques de l’information et de la théorie de l’information. C’est à dire la manière dont l’information est encore capable de réguler des formes de chaos (entropie) mais aussi la manière dont notre rapport aux différents cadres informationnels (documentaires, médiatiques, juridiques, etc.) touche aux limites de notre évolution anthropologique.

Hors le constat précédent d’intelligences artificielles fonctionnant comme autant de nécrotechnies, toute projection semble aujourd’hui hasardeuse et sur un fil entre catastrophisme et rassurisme au regard des configurations économiques et géopolitiques mondiales qui sont des éléments contextuels consubstantiels d’une analyse prospective des technologies d’IA. Je préfère donc proposer un cadre analytique inspiré des neuf limites planétaires et qui pourra permettre de mieux caractériser le dépassement qui est en cours sous nos yeux mais aussi parfois à l’abri de nos regards, pour figurer sa transgression ou sa transcendance. Je propose donc ci-dessous un modèle présentant onze limites informationnelles anthropologiques.

 

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Onze limites informationnelles anthropologiques.

C’est donc en repensant aux neuf limites planétaires (toujours tristement d’actualité) et à presque un quart de siècle de réflexions autour du numérique et de l’information que je propose une liste de limites informationnelles anthropologiques, que nous avons ou sommes en passe de dépasser et qui, à chaque fois que l’une d’elles est franchie, met en péril notre capacité à faire société.

Chacune de ces limites protège une fonction essentielle du système informationnel et elles peuvent être groupées en trois grandes familles : les limites documentaires, les limites cognitives et les limites socio-politiques. Je précise qu’il ne s’agit pas d’une simple liste de phénomènes, mais, tout comme celui des limites planétaires, d’un modèle envisagé comme systémique dans lequel chaque limite protège une fonction essentielle de l’information, et où leur dépassement affecte des dimensions différentes mais interdépendantes de l’équilibre du système informationnel global dans lequel nous évoluons en tant qu’êtres humains.

Les limites documentaires.

(1) Limite éditoriale. C’est le seuil au-delà duquel il devient impossible d’attribuer clairement la responsabilité éditoriale d’un contenu. Le dépassement de cette limite se produit lorsque les statuts d’éditeur et d’hébergeur se confondent, lorsqu’il devient difficile de déterminer précisément ces fonctions ou (ce qui revient au même) lorsque tout est mis en oeuvre pour entretenir cette confusion. Je plaide depuis longtemps pour que l’on sorte de la situation actuelle et que l’ensemble des plateformes soient assignées en droit à la seule responsabilité raisonnable et observable qu’elle mobilisent, à savoir une responsabilité éditoriale (j’y reviens plus loin dans cet article).

(2) Limite d’origine ou de traçabilité. C’est le seuil à partir duquel l’origine d’une information ne peut plus être déterminée de manière fiable et assertive. C’est une limite profonde c’est elle inaugure l’ensemble d’un cycle d’indécidabilité. Je rappelle ici ce qu’Hervé Le Crosnier écrivait de manière tout à fait visionnaire il y a déjà plus de … 30 ans :

« La modification d’un document porteur de sens, de point de vue, d’expérience est problématique. Ce qui change dans le temps c’est la connaissance. Celle d’un environnement social et scientifique, celle d’un individu donné … Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le « vernissage » des toiles afin de s’interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient « l’achevé d’imprimer ». Il convient d’élaborer de même un rite de publication sur le réseau afin que des points stables soient offerts à le lecture, à la critique, à la relecture … et parfois aussi à la réhabilitation. » Hervé Le Crosnier. « De l’(in)utilité de W3 : communication et information vont en bateau. » Présentation lors du congrès JRES’95, Chambéry, 22-24 Novembre 1995.

 

Il est tout à fait frappant de voir que 30 ans plus tard et malgré toutes les avancées technologiques et numériques le problème, loin d’être résolu, se pose avec une acuité toujours plus grande. Ainsi il y a quelques jours, début août, Anthropic annonçait, dans le cadre de la réglementation européenne (AI Act), un watermark invisible permettant de détecter l’utilisation de Claude pour générer des textes (et des images). Le Watermark textuel est particulièrement intéressant puisqu’il ne s’agit pas d’un simple filigrane invisible ou d’une mention « généré par l’IA » mais d’une technique particulière reposant sur le fonctionnement fondamental des LLM, c’est à dire leur capacité à « prédire » le prochain token (mot ou séquence d’un mot).

Christophe Boutry l’explique ainsi sur X :

« Et le plus intéressant concerne le texte : ce n’est pas une simple métadonnée ou une balise cachée qu’il suffirait de supprimer. Le marquage serait intégré directement à la génération du texte, au niveau du modèle. En gros, lorsque Claude choisit les mots/tokens qui composent sa réponse, il introduit un signal statistique imperceptible pour le lecteur. Sur un texte suffisamment long, un outil de détection pourra ensuite rechercher ce signal et déterminer si le contenu a probablement été traité par Claude. Conséquence : un simple copier-coller dans Word, Notes, un site web ou un fichier texte ne devrait pas faire disparaître le marquage puisqu’il est porté par le texte lui-même. En revanche, une réécriture importante, une paraphrase, une traduction ou le mélange avec d’autres textes peut suffisamment dégrader le signal pour le rendre indétectable. Anthropic le reconnaît d’ailleurs explicitement.(…) Attention toutefois à ce que signifie une détection : trouver le marquage de Claude ne prouvera pas que Claude est l’auteur du contenu. Si vous écrivez vous-même un texte puis demandez à Claude de le corriger, traduire ou reformuler, la version obtenue pourra elle aussi être marquée. Et inversement, l’absence de watermark détectable ne permettra pas de conclure qu’un texte n’a pas été généré par une IA. »

 

Par-delà les problématiques actuelles des artefacts génératifs, la question de savoir comment tracer le contenu d’un document et comment le rattacher à un auteur ou à tout le moins à une instance énonciative est un problème qui se pose depuis l’arrivée de l’informatique textuelle et qui est au coeur de la notion même d’hypertexte (on en trouve trace dès 1987 lors de la première conférence internationale consacrée à l’hypertexte – Hypertext’87). C’est Ted Nelson, pionnier de l’internet et du web, qui mobilisait pour cela le terme de « versioning ».

Ted Nelson qui en 1996, définit ainsi ce qu’est une « version » dans le forum de discussion du projet Xanadu : « Une structure de contenus propriétaires, représentable par une liste d’adresses et de l’information liée à la structure. » Il indique par ailleurs que dans Xanadu, « une version peut contenir des éléments qui sont la propriété de quelqu’un d’autre. »

J’avais notamment travaillé ces notions dans le cadre de ma thèse, soutenue en 2002. Définition courte extraite du chapitre de ma thèse qui y était consacré : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, indépendamment de tout niveau d’échelle, les procédures permettant de rattacher différentes versions d’un même document à un (des) auteur(s), tout en permettant à chacun de s’approprier tout ou partie des documents produits par d’autres ou par eux-mêmes, et en assurant un suivi des différentes modifications apportées. »

Définition un peu plus longue : « Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, à l’échelle de l’hypertexte planétaire, les procédures permettant de rattacher un texte à un auteur (ou à un collectif d’auteurs), tout en permettant à chacun de s’approprier – de se ré-approprier – tout ou partie de documents produits par d’autres ou par eux-mêmes afin, premièrement, de limiter la prolifération « bruyante » des versions différentes d’une même information sur le réseau et deuxièmement, d’identifier la nature et les origines de ces modifications dans l’optique d’une gestion cohérente de l’ensemble des documents électroniques actuellement disponibles, indépendamment de leur format, de leur statut et en dehors de tout institution centralisée. Autant dire que plus qu’une problématique, il s’agit là d’un véritable « idéal ». » (définition toujours extraite du chapitre de ma thèse, toujours disponible ici).

Une définition à rapprocher de celle que Ted Nelson proposait pour le terme « document » : « Un document est une collection arbitraire de versions disposant d’un nom propriétaire et de limites. »

Convenez qu’il est frappant de voir que plus d’un quart de siècle plus tard ces réflexions n’ont pas pris une ride et définissent très exactement les enjeux de ce qu’il faudrait aujourd’hui être capable de faire dans un univers informationnel qui, lui, n’a en revanche presque plus rien de commun avec le quart de siècle précédent.

(3) Limite de réversibilité et d’intégrité. Complémentaire de la limite précédente, il s’agit du seuil au-delà duquel certaines transformations informationnelles deviennent irréversibles. On pourra notamment prendre en exemple la disparition des originaux (phénomène qui date des toutes premières bibliothèques), ainsi que de manière plus contemporaine la contamination des corpus d’entraînement des LLM (pourrissement, phénomènes d’autophagie, IA dégénératives, etc.). A une autre échelle on peut également citer les deepfakes persistants et l’ensemble des phénomènes documentés de pollution informationnelle et « d’emmerdification » (« enshittification » de Cory Doctorow). L’intégrité documentaire, c’est à dire la capacité d’un document, d’une oeuvre ou d’un individu à être représenté à travers une figuration numérique respectueuse et bénéficiant de son accord plein et éclairé de son auteur, de son autrice et/ou de son sujet, cette intégrité documentaire s’effondre et avec elle l’ensemble de régimes de preuve construits sur le témoignage, l’enquête, la procédure, la confrontation, etc.

(4) Limite productiviste. Il s’agit du seuil où la production documentaire devient supérieure aux capacités de classement (donc de sélection), d’indexation et de conservation y compris des outils de production documentaire eux-mêmes. C’est notamment ce seuil que les artefacts génératifs sont venus battre en brèche. Après avoir « documentarisé » chaque être humain (cf mon article « L’Homme est un document comme les autres ») au travers d’une économie des profils servant de prologue à une économie de la surveillance, c’est aujourd’hui le fantasme de la bibliothèque de Babel imaginée par Borges qui devient une réalité tangible ou à tout le moins perceptible et expérimentable. A l’échelle humaine, la dimension conversationnelle des principaux artefacts génératifs s’inscrit à son tour dans une saturation documentaire de nouveau inédite. C’est parce que nous produisons toujours davantage de documents, de traces et d’instances documentaires, et c’est parce que l’automatisation de cette production alimente une inertie considérable, que nous ne sommes plus capables d’en organiser la collecte et le classement et que les archives, pourtant essentielles et fondamentales dans toute société humaine (même les civilisations orales avaient leurs aèdes et leurs griots) deviennent vaines ou – ce qui revient au même – inexplorables en totalité.

Les limites cognitives.

(5) Limite attentionnelle. C’est le seuil où la quantité d’information excède durablement les capacités humaines d’attention. Ce seuil renvoie naturellement à l’économie de l’attention théorisée par Herbert Simon. La limite attentionnelle a été franchie depuis longtemps mais ce dépassement avait jusqu’ici été rendu acceptable et supportable par l’ensemble des corporations du filtre (éditeurs, journalistes, etc.) en charge d’organiser les focales attentionnelles selon des règles connues et partageables. La multiplication de nouveaux acteurs (plateformes et médias sociaux) ainsi que les polarisations (instrumentalisées politiquement) concourant à des centralisations inédites par leur échelle ou leur audience (de Musk avec X jusqu’à Bolloré avec l’édition), tous ces paramètres aboutissent à la mise en danger puis à l’effondrement de ces règles communes et partageables et des corporations les défendant. C’est dès lors moins un problème de saturation que nous avons à faire qu’à un problème d’errance attentionnelle dans laquelle il est aisé d’opérer par conditionnement opérant pour orienter à la fois les comportements des masses comme ceux des individus.

(6) Limite sensorielle. C’est le seuil où la production de signes ne suppose ou ne présuppose plus aucune expérience sensible humaine. L’information sensoriellement perçue ou propagée (par la voix, par l’image, par le son, etc.) n’implique plus nécessairement la présence d’autres sensorialités en réception pour justifier sa production. Des bots, des automates, des algorithmes, écrivent, dialoguent, échangent avec d’autres bots, automates, algorithmes. Les IA ont pris la forteresse (ou la ZAD) du cyberespace et le web a perdu l’essentiel de la naturalité qui était la sienne pour devenir presque totalement « synthétique ».

Les limites socio-politiques.

(7) Limite entropique ou d’autonomie. Il s’agit du seuil au-delà duquel les systèmes numériques produisent des comportements qui ne sont plus entièrement prédictibles, vérifiables ou simplement gouvernables par leurs concepteurs. C’est évidemment le cas de ce qui s’est produit le 21 Juillet chez OpenAI avec l’attaque contre HuggingFace. Tout le monde est certain que cela se reproduira encore et encore. Personne n’est aujourd’hui capable de savoir si cela pourra être contrôlé. L’information ne suffit plus à contrôler l’entropie. Des systèmes entropiques s’affranchissent de manière autonome de tout contrôle humain à l’issue de leur déploiement.

(8) Limité de dissymétrie informationnelle. C’est une limite qui fonctionne en production autant qu’en réception. Les médias y compris de masse ont toujours fonctionné sur des dissymétries relatives : quelques personnes s’expriment et des centaines, des milliers ou des millions d’autres les lisent, les écoutent, les regardent, les consomment. Ces dissymétries sont aujourd’hui poreuses et constamment mouvantes sans qu’aucune règle ne permette d’en établir les dynamiques de manière stable et anticipable. La règle qui a prévalu pendant quelques siècles et qui voulait qu’une instance et donc une responsabilité éditoriale (un journal, un auteur, etc.) s’adresse à « des » lecteurs, auditeurs, spectateurs, etc., cette règle est aujourd’hui concurrencée et déstabilisée par une circulation de l’auctorialité inégalement répartie entre des LLM, des plateformes, des utilisateurs, des algorithmes, des bots, des agents IA qui font que l’émetteur et le récepteur ne se pensent plus que comme des positions – et donc des perceptions – temporaires.

(9) Limite épistémique (ou limite de vraisemblance et de vérité). C’est le seuil au-delà duquel il devient impossible de construire un espace commun de validation et où une société ne partage donc plus les mécanismes permettant de stabiliser provisoirement un fait. En référence aux régimes de vérité théorisés par Foucault, la concurrence de ces régimes de vérité simultanés et répondant à différents types de logiques, de pouvoirs et de plateformes, rend l’émergence d’un régime de vérité même temporairement consensuel presqu’impossible à l’échelle d’une société toute entière. Post-vérité, Fake News, vérités alternatives en sont les symptômes. Pour mémoire je reproduis la manière dont Foucault mobilisait ce concept de régime de vérité :

« Chaque société a son régime de vérité, sa « politique générale » de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai. »
Cité par Olivier Guerrier dans « Qu’est-ce qu’un régime de vérité ?« .

 

Dernier exemple en date, Google qui déploie un outil de Google Earth capable de créer des images satellitaires générées par IA, donc … de fausses images satellitaires. Il aura fallu que le journal 404 média, en dénonce et en documente les risques et les dérives, accompagné par les déclarations de quelques ONG notamment spécialisées dans l’OSINT, pour que moins de 24h après son lancement, Google décide de retirer (temporairement) cet outil (qui avait permis de générer un faux site nucléaire en Iran, un cratère de bombe en Russie et un camp de l’État islamique en Syrie …). Ce qui est inquiétant ce n’est pas l’apparition de ce nouvel outil mais des deux réalités qui l’accompagnent. La première de ces réalités c’est le discours de Google qui a expliqué tout à fait sérieusement que « les images créées avec cette fonctionnalité comportaient des marqueurs numériques invisibles, que les utilisateurs pouvaient repérer à l’aide du chatbot Gemini de Google. » Autant vous dire que quand c’est la même société qui permet de créer des faux et détient la solution pour les détecter, la seule question qui vaille est celle des intérêts de cette société qui pourraient interférer avec son outil de détection des faux. Et ces (conflits) intérêts sont innombrables. L’autre point inquiétant c’est précisément l’écosystème, les instances et la « politique générale » de la vérité qui s’est construite grâce et avec les outils numériques. Et dans cet écosystème, les systèmes d’information géographiques (SIG) grand public comme Google Maps ou Google Earth occupent une place éminente. Ce sont eux qui agrègent et centralisent les pratiques de vérification et de documentation du réel que nombre des corporations du filtre (journalistes, chercheurs, etc.) mettent quotidiennement en oeuvre pour que notre réel tienne l’épreuve du consensus. Ce qui rappelle encore une fois l’importance, dès lors que ces systèmes ne sont pas opérés par la puissance publique avec le minimum de transparence requise, de disposer d’alternatives crédibles et « à l’échelle ». Naturellement on rappelle ici la citation de Hannah Arendt qui est aujourd’hui reprise comme un slogan mais qui reste aussi tristement que brillamment opératoire sur le plan analytique :

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

 

(10) Limite de communalité. Il s’agit du seuil où les infrastructures numériques cessent de produire des espaces communs d’information. C’est la (longue) histoire de la personnalisation, puis de la personnification, et de leurs effets informationnels. Cela renvoie à une notion que j’avais évoquée très tôt sur ce blog mais sans jamais prendre le temps de vraiment la travailler conceptuellement, celle des « autarcithécaires » et d’un monde informationnel en silo dans lequel – et y compris au sein comme au sien de chaque silo – nous sommes astreints à nos fils d’info, à nos agents IA conversationnels, à nos réponses contextuelles, à nos « pour vous » qui ne résonnent qu’avec des intérêts qui sont les leurs. La disparition, l’éparpillement façon puzzle de ce commun informationnel est une bascule profonde mais encore réversible. La limite de communalité est en lien direct avec la limite épistémique, elle en est une conséquence directe. Mais là où la limite épistémique concerne plutôt les individualités, la limite de communalité adresse davantage la question des collectifs.

(11) Limite de coordination. C’est le seuil où les systèmes d’information remplacent progressivement les coordinations sociales humaines nécessaires à la production, à la circulation et à la validation des informations et des connaissances. C’est ce que j’analysais dans un article précédent sur la manière dont l’IA signait la fin des collectifs. Par-delà les bouleversements de l’information elle-même et de ses structures de production, c’est l’ensemble des collectifs de production et de certification de connaissances qui s’effacent et s’effondrent comme infrastructures cognitives formelles ou informelles mais repérables. La noosphère en tant que sphère de la pensée humaine (par analogie avec l’atmosphère et la biosphère) est aujourd’hui concurrencée par ce que l’on pourrait qualifier de « logarithmosphère » et qui n’est pas uniquement la sphère de la technique du calcul mais bien celle du rapport au nombre comme préalable systémique à toute forme de rapport au monde.

Voilà pour ces onze limites.

Il faut ensuite poser la question de leur réversibilité.

Quelles sont celles – appelons-les les limites profondes – dont le franchissement entraîne une transformation structurelle du système, difficilement réversible à l’échelle humaine de quelques générations ? Et quelles sont celles – appelons-les les limites intermédiaires – qui tout en transformant profondément les pratiques sociales demeurent, au moins en principe, rapidement réversibles.

Les limites profondes (difficilement réversibles y compris à long terme) sont les suivantes et constituent le socle « systémique » du modèle que je propose :

  • Limite entropique ou d’autonomie. Elle remet en cause la gouvernabilité des systèmes eux-mêmes.
  • Limite d’origine ou de traçabilité.  Elle détruit la possibilité d’établir une généalogie documentaire fiable et inaugure des cycles d’indécidabilité.
  • Limite de réversibilité. Elle introduit des transformations irréparables dans les corpus et les patrimoines documentaires.
  • Limite productiviste. Elle modifie durablement le rapport entre mémoire, archives et production documentaire ; le déséquilibre devient alors structurel et difficilement corrigible.
  • Limite de coordination. Elle transforme les conditions mêmes de production des connaissances à l’échelle des collectifs humains.

Les limites intermédiaires (donc réversibles à court ou moyen terme) sont les suivantes : 

  • Limite éditoriale. Une évolution du droit ou des architectures pourrait réattribuer des responsabilités. Deux décisions récentes de la cour de justice européenne vont d’ailleurs dans le sens d’une perte du statut d’hébergeur au profit de celui d’éditeur comme je l’évoquais dans le chapitre 4 de mon article sur « le web pourrissant et l’IA florissante. »
  • Limite épistémique (ou limite de vraisemblance et de vérité). Les régimes de vérité évoluent historiquement, leur fragmentation n’est donc pas nécessairement irréversible.
  • Limite de communalité. Il existe encore des espaces informationnels caractérisables comme autant de « communs ». C’est notamment le cas de l’encyclopédie Wikipedia ou de sites et de journaux de presse indépendants. Il est vital qu’ils continuent de fonctionner sur un modèle dans lequel tout forme de publicité ou de publicitarisation est absente et où des collectifs fonctionnent selon des règles établies et transparentes.
  • Limite de dissymétrie informationnelle. Les architectures de diffusion de l’information peuvent être reconfigurées. Cette reconfiguration dépend de l’évolution de la limité éditoriale ainsi que du modèle économique choisi pour la production et la diffusion d’informations.
  • Limite attentionnelle. Les corporations du filtre peuvent être réinventées ou se réaffirmer comme telles, pour autant que l’évolution des limites éditoriales et de dissymétrie informationnelle le permettent car elles en sont la condition préalable.
  • Limite sensorielle. La production comme la réception d’information hors de toute subjectivité humaine dans l’une ou l’autre de ces deux phases, est un modèle qui n’est viable que s’il s’inscrit lui-même dans un modèle d’assujetissement disciplinaire de l’attention. Ce dernier modèle peut être rendu inopérant.

En guise d’illustration, j’ai demandé à ChatGPT (oui je sais) de générer une image d’illustration de ces limites informationnelles à l’image de celle pour les limites planétaires dans l’article Wikipedia les présentant. Le résultat est ci-dessous.

Conclusion. L’IA est une nécrotechnie.

Les technologies d’IA ne sont pas simplement des technologies opaques, non-fiables et irresponsables comme le démontre Dominique Boullier, mais quelque chose de bien plus radical. Par les infrastructures de production qu’elles nécessitent et imposent (Antoinette Rouvroy parle d’une « fabrique infrastructurelle des irréversibilités » dans laquelle « la transformation du territoire précède et court-circuite la délibération collective. »), par le projet politique qui les sous-tend et sert un accélérationnisme qui alimente la perspective d’un globocide, mais aussi par le franchissement parfois irréversible de limites informationnelles anthropiques qu’elles précipitent, les technologies d’IA sont fondamentalement des nécrotechnies. Des techniques de mort. A l’image de la nécropolitique d’Achille Mbembe.

Ce n’est pas ici bien sûr d’une mort physique dont il est question en premier lieu même si celle-ci demeure très présente dans les populations exploitées des travailleurs et travailleuses du clic assignées à des tâches de modération d’une violence inouïe et des nouveaux corps esclaves des cadences et contremaîtres algorithmiques. Oui, la nécrotechnie de l’IA s’exerce sur ces corps exploités et invisibilisés ; elle s’exerce aussi sur la planète et – notamment – sur la ressource en eau dont elle est prédatrice ; elle s’exerce également au premier degré sur des corpus cimetières qui rappellent la manière dont Facebook (et d’autres) capitalisait et capitalise toujours sur les profils de personnes décédées car ces profils, transformés ou non en « mémoriaux », génèrent toujours de l’interaction ; elle s’exerce enfin et surtout sur nos vigilances, nos intellections et nos imaginations. Des vigilances qu’elles abaissent, des intellections qu’elles viennent troubler, des imaginations qu’elles viennent saturer et épuiser avant de les normer (comme l’illustre parfaitement la chronique des « affiches IA » de l’été).

Ces nécrotechnies peuvent être comprises comme le cadre systémique ou à tout le moins le prolongement anthropologique du concept de « technologies zombies » proposé par José Halloy, Nicolas Nova et Alexadnre Monnin et défini comme un « Système technique dont les matériaux, la fabrication et le maintien en fonctionnement requièrent des volumes de ressources tels que l’extraction sur la durée conduit à l’épuisement des ressources, dont la durée de vie est courte, et dont le fonctionnement et la fin de vie nécessitent des énergies à forte densité de puissance. La majorité des systèmes techniques issue de la révolution industrielle relève des technologies zombies. »

Comme chez Achille Mbembe, et dans le sillage donc de technologies zombies les précédant, ces nécrotechnies font émerger des corps morts-vivants, « des individus dépossédés de l’autonomie sur leur propre corps, oscillant dans un espace intermédiaire entre existence et disparition« . Une disparition qui, et c’est là tout le cynisme et génie mortifère du capitalocène, est à la fois orchestrée et subie par celle et ceux qui en sont les premières victimes, comme ces travailleuses et travailleurs pauvres qui, en Inde et en Chine notamment, filment leurs gestes pour entraîner des IA pour tenter de résoudre le paradoxe de Moravec tout en préparant l’avènement d’une robotisation dont les risques reposeront entièrement sur les plus fragiles et dont les bénéfices ne profiteront qu’aux plus riches et aux plus oisifs qui continueront de s’épuiser à attendre leur fantasme transhumaniste.

Attention, ces technologies d’IA ne sont pas les seules à s’inscrire dans la famille de ce que j’appelle une nécrotechnie. Toutes les technologies fossiles le sont également. La singularité des technologies d’IA est d’être à la fois fossiles et faussaires.

Et pour le reste :

« L’IA n’est ni intelligente ni artificielle. Elle n’est qu’une industrie du calcul intensive et extractive qui sert les intérêts dominants. Une technologie de pouvoir qui à la fois reflète et produit les relations sociales et la compréhension du monde. […] Les modèles permettant de comprendre et de tenir les systèmes responsables ont longtemps reposé sur des idéaux de transparence… […] Dans le cas de l’IA, il n’y a pas de boîte noire unique à ouvrir, pas de secret à révéler, mais une multitude de systèmes de pouvoir entrelacés. La transparence totale est donc un objectif impossible à atteindre. Nous parviendrons à mieux comprendre le rôle de l’IA dans le monde en nous intéressant à ses architectures matérielles, à ses environnements contextuels et aux politiques qui la façonnent, et en retraçant la manière dont ils sont reliés. »
Kate Crawford dans son Atlas de l’Intelligence Artificielle 

 

 

 

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    Republication pour archivage et partage de l’article paru sur AOC.media le 20 Octobre 2025.   La question du langage s’est déplacée, et ce déplacement s’accélère de manière assez vertigineuse. Juin 2024 : mon livre « Les IA à l’assaut du cyberespace » revient sur les début tonitruants de ChatGPT et de ce que je nomme les « artefacts génératifs ». J’y pointe notamment les promesses encore maladroites de la génération de vidéos. Six mois plus tard, décembre 2024 : chacun reste bouche bée devant l
     

Le réel, le vrai et la technorrhée. Comment la question du langage s’est déplacée.

11 janvier 2026 à 08:30

Republication pour archivage et partage de l’article paru sur AOC.media le 20 Octobre 2025.

 

La question du langage s’est déplacée, et ce déplacement s’accélère de manière assez vertigineuse. Juin 2024 : mon livre « Les IA à l’assaut du cyberespace » revient sur les début tonitruants de ChatGPT et de ce que je nomme les « artefacts génératifs ». J’y pointe notamment les promesses encore maladroites de la génération de vidéos. Six mois plus tard, décembre 2024 : chacun reste bouche bée devant les prémisses des promesses de Sora d’OpenAI en termes de génération vidéo. Six mois plus tard encore, mai 2025, nous restons bouche bée devant cette fois Veo 3 de Google qui ajoute du son synchronisé à des vidéos toujours artificielles. Et en août 2025 c’est encore Google qui dévoile « Genie 3 », permettant de générer des mondes interactifs en temps réel à partir d’un simple prompt.

La question du langage s’est déplacée. C’est ce que depuis 25 ans et un peu plus, j’observe et documente à l’échelle de recherche qui est la mienne : celle de nos environnements numériques. Ces environnements avant-hier saturés de mots, puis hier encore d’images et de vidéos, et qui le sont désormais d’artefacts génératifs qui à leur tout sursaturent tant les mots que les images. Ad Libitum. Vertiges non d’une simple logorrhée mais d’une sorte de « technorrhée », l’emballement continu d’un capitalisme sémiotique ; une technorrhée pensée comme l’alliance chimiquement pure entre, d’une part, la merdification – « enshittification » – des médias sociaux en particulier et du web en général, et d’autre part, le « Brainrot » ou « abrutissement numérique » qui en est tout autant la cause que l’effet.

La question du langage s’est déplacée. Et dans ce déplacement, dans cette « différance » (Derrida), naissent et prennent place des mondes. Avec leurs images, leurs langages, leurs grammaires, et leurs vérités propres qui sont autant de singulières croyances. C’est dans cet écart par exemple que deviennent possibles, tristement et pathétiquement possibles, des images de Gaza transformée en Riviera, ou celles de soldats nazis défilant au milieu de résistants fêtant la fin de la guerre dans une vidéo mise en ligne par le pourtant très sérieux Service d’Information du Gouvernement (SIG). Dans ces déplacements du langage, dans ces « différances », et dans ces univers propres, cohabitent des représentations tenant aussi bien de délires, de fantasmes ou d’imaginaires que de saisissants réalismes.

Dans ce monde, dans ces mondes plus précisément qui sont aussi le nôtre, qui font en tout cas partie du nôtre, la frontière est extrêmement fine entre la capacité de ces technologies à nous laisser tout émerveillés et ahuris ou à nous transformer en autant d’abrutis totalement hébétés.

La question du langage s’est déplacée.

Et avec elle nos capacités à faire récit, à s’entendre et à s’écouter. Et avec elles, donc, notre capacité à faire société.

Longtemps cantonnées à la vallée de l’étrange, ces générations artificielles, ces vidéos notamment, n’ont aujourd’hui plus rien d’étrange dans leur rendu naturaliste. Fini les scènes animées où l’on détectait l’intervention de l’IA en regardant les mains et le nombre de doigts. Cela ne dispense pas ces générations d’erreurs factuelles ou contextuelles ou d’approximations, d’errances et d’hallucinations (nous y reviendrons) mais le photoréalisme est désormais totalement calculable. Certes le coût de ce calcul est vertigineux mais pour l’instant nous n’y prenons garde. Cette sortie de la vallée de l’étrange pour la plupart des contenus vidéos générés par IA (je parle ici de ceux qui ont vocation illustrative et non délirante ou seulement poético-ludique), nous fait entrer dans un monde … étrange. Une étrangeté qui ré-interroge notre capacité à dire le vrai, et surtout nos heuristiques de preuve, c’est à dire la manière dont collectivement nous pouvons attester que ceci s’est produit et s’inscrit dans une possibilité du monde que l’on appelle le réel.

On convoque souvent, à raison, l’argument selon lequel rien de tout cela ne serait vraiment nouveau. En effet l’invention de la peinture voit aussi l’invention des faussaires, l’invention de la photographie voit aussi celle de la retouche, avec l’invention du cinéma vient l’invention du truquage, et le développement de la radio et de la presse vont de pair avec celui des blagues, canulars, détournements, caricatures et fausses nouvelles. Mais les artefacts génératifs contemporains proposent une cinétique de représentations qui, à des échelles jamais atteintes d’usages massifiés et de circulations permanentes, cessent de nourrir nos imaginaires pour préférer les instancier, et ce faisant prive notre capacité individuelle et collective de recours à l’imaginaire d’une bonne part de sa puissance symbolique ; car tout est déjà là, car tout semble calculable et donc prévisible ; car tous les calculs ont été déjà faits ou le seront bientôt.

Pour bien saisir ce qui nous étreint et nous éreinte collectivement dans l’irruption de ces artefacts génératifs, il faut par exemple imaginer l’intérêt de l’écriture et le rôle d’un écrivain dans un monde où la bibliothèque infinie de Borges serait non seulement réelle mais dans laquelle chacun des ouvrages qu’elle contient serait surtout aisément accessible et consultable ; puisque tout est déjà là où peut l’être sur simple commande, alors la langue n’est plus un ouvroir de potentialités et d’imaginaires : elle semble n’être plus que la gangue de possibles concaténés, calculables et révélables.

Création, confiance et certification.

Sans refaire le débat du Phèdre de Platon et la condamnation de l’écriture, il est certain que quelque chose d’essentiel se joue aujourd’hui autour de la création, de la confiance et de la certification.

Création d’abord : qui peut encore être créateur/créatrice (dans le domaine des arts comme dans l’ensemble des métiers, tâches et fonctions de nos quotidiens) et de quelle manière l’être « avec », « à l’abri » ou « à l’écart » des artefacts génératifs ?

Confiance ensuite : comment avoir et faire confiance à celui ou celle qui crée dans l’originalité et l’intentionnalité de sa création ?

Certification enfin : comment certifier la part de cette création de la confiance qui peut ou doit lui être rattachée (et qui peut varier d’intensité et d’enjeu selon que ladite création concernera une oeuvre par exemple littéraire ou picturale, ou une décision médicale ou de justice) ? Des questions en triptyque que l’on ramène trop souvent à nos perceptions singulières alors qu’elles sont un bouleversement qui doit être pensé collectivement comme le suggérait Hervé Le Crosnier il y a … 30 ans de cela :

« La modification d’un document porteur de sens, de point de vue, d’expérience est problématique. Ce qui change dans le temps c’est la connaissance. Celle d’un environnement social et scientifique, celle d’un individu donné … Mais ce mouvement de la connaissance se construit à partir de référents stables que sont les documents publiés à un moment donné. Les peintres pratiquaient le « vernissage » des toiles afin de s’interdire toute retouche. Les imprimeurs apposaient « l’achevé d’imprimer ». Il convient d’élaborer de même un rite de publication sur le réseau afin que des points stables soient offerts à le lecture, à la critique, à la relecture … et parfois aussi à la réhabilitation. » Hervé Le Crosnier. « De l’(in)utilité de W3 : communication et information vont en bateau. » Présentation lors du congrès JRES’95, Chambéry, 22-24 Novembre 1995.

 

Ce que nous traversons avec l’IA dans sa dimension générative relève également d’un manque de ritualisation assumant la création de « points stables » qui fassent consensus ; mais apposer un label ou un filigrane « généré avec IA » ne suffira pas à construire ce repère car il ne s’agit plus ici de traiter seulement des questions de « modification » de documents porteurs de sens mais d’étendre ces points stables à des processus créatifs qui relèvent essentiellement de continuums complexes entremêlant des questions juridiques, économiques, techniques (informatiques) et éthiques.

Le temps des c(e)rises.

Nous sommes à ce moment de bascule où, pour l’instant, c’est comme si perdurait encore un effet Larsen dans l’esthétique de la réception de ces images et de ces vidéos ; comme si subsistait encore un bruit, une distorsion, un Larsen cognitif autant que collectif ; un Larsen qui ne s’éteint que lorsqu’enfin nous sommes à distance, à bonne distance, entre l’intention lisible de la génération et l’interprétation lucide de son effet sur nous ou sur le monde. Tant que cette distance n’est pas établie, ce bruit, ce doute, nécessaire, subsiste à l’horizon interprétatif : ce que nous voyons est-il réel malgré son photoréalisme ? Dès lors que cette distance est abolie – et tout est fait dans l’économie des plateformes pour y parvenir – alors ce bruit et ce doute s’éteignent, nous croyons ce que nous voyons. Or il n’est plus grand-chose de réel à voir dans ces enceintes.

Heuristique (et colégram).

C’est à chaque fois la même question qui revient et que je pointe (avec d’autres) depuis au moins 2011, parce que cette question est consubstancielle de chaque avancée technique qui touche à notre rapport au langage ou à l’image ou aux deux, c’est à dire à notre rapport au réel. Cette question c’est celle de savoir comme l’on bâtit de nouvelles heuristiques de preuve.

Il y a deux niveaux différents sur lesquels penser la complexification de nos anciennes heuristiques de preuve. D’abord la documentation récréative, ludique ou fictionnée du monde : l’enjeu est alors celui de la dissimulation ; il faut soit faire en sorte que le destinataire ne voit pas la simulation, soit qu’elle se dise pour ce qu’elle est (un « dit » de simulation) et qu’elle suscite l’étonnement sur sa nature. Et puis il y a la documentation rétrospective de tout ce qui fait histoire dans le temps long ainsi que celle qui concerne l’actualité. C’est alors l’exemple de la vidéo du SIG que j’évoquais plus haut, où le moindre casque à pointe nous fait basculer de l’ahurissement à l’abrutissement.

On croit souvent – et l’on s’abrite derrière cette croyance – que chaque simulation, chaque nouvelle production documentaire générée par intelligence artificielle, ajoute au réel. C’est totalement faux. Chaque nouvelle simulation enlève au réel. Parce que le réel historique n’est pas un réel extensible : il peut se nourrir de représentations historiques mouvantes au gré de l’historiographie et de l’émergence de preuves ou de témoignages, mais chaque nouvelle génération de ce réel historique potentiel va venir se sédimenter dans l’espace public mémoriel dont la part transmissible est extrêmement ténue et s’accommode mal d’effets de concurrences génératives. La question, dès lors, n’est pas tant de condamner les utilisations imbéciles ou négligentes de technologies d’IA pour illustrer un fait historique mais, par exemple, de savoir comment mieux rendre visible et faire pédagogie de la force incroyable d’authentiques images d’archives.

Nos imaginaires sont des réels en plus. Les effets de réel produits par les artefacts génératifs sont des imaginaires en moins.

Dans le domaine du langage les artefacts génératifs orientent bien plus qu’ils n’augmentent notre capacité à faire récit. Il se produit à peu de choses près ce que l’on avait déjà observé derrière la – fausse – promesse marketing initiale qui fut celle des grands réseaux sociaux généralistes : la promesse qu’en multipliant la diversité des profils, des origines, des croyances, des nationalités, des cultures auxquelles nous serions confrontés alors nous deviendrions plus ouverts, plus riches de liens sociaux, et plus empathiques. Or il se produisit essentiellement deux choses : d’abord cette exposition à une supposée diversité fut un feu de paille parce qu’elle allait contre la naturalité première de nos socialisations qui est de d’abord chercher celles et ceux qui nous sont semblables et que les plateformes, Facebook en tête s’aperçurent très vite que tout cela n’était pas bon pour le business (voir à ce sujet les travaux de danah boyd qui montra très tôt comment Facebook avait détruit l’expérience de la mixité sociale dans les universités de 1er cycle – « college » – aux états-unis). Ensuite les effets promis de proximité se transformèrent en effets subis de promiscuités effaçant toute forme d’empathie au profit de la dimension spéculative immédiatement virale et donc rentable de l’ensemble du spectre des discours de haine.

Il est en train de nous arriver exactement la même chose avec l’ensemble de l’actuelle panoplie des artefacts génératifs disponibles, de Genie 3 à ChatGPT5 : nous ne multiplions pas nos capacités collectives à faire récit (que ces récits soient imaginaires, réels ou réalistes et que leur support premier soit celui du texte, de l’image ou de la vidéo), nous les standardisons et nous nous enfonçons dans des dynamiques de reproduction qui se nourrissent de toutes les formes possibles de confusion ; une confusion entretenue par des formes complexes d’indiscernabilité qui tiennent à l’immensité non auditable des corpus sur lesquels ces IA et autres artefacts génératifs sont « entraînés » et ensuite calibrés.

Nous ne produisons pas davantage de nouveaux récits ou de nouveaux imaginaires mais, pour l’essentiel, nous reproduisons de manière industrielle toujours les mêmes, et après la phase de ce que l’on nomma des « hallucinations » vient aujourd’hui une autre phase, qui est celle de « l’effondrement » et qui désigne ce moment où les artefacts génératifs sont entraînés sur des contenus eux-mêmes artificiellement générés, des effondrements qui ruinent et minent les dynamiques d’interprétation et de représentation au fur et à mesure où celles-là mêmes sont érigées en modèles.

Au commencement était le mot-clé.

« En 2025 le web est donc un champ de ruine épistémique » écrit Thibault Prévost dans l’une de ses analyses à propos du phénomène de Slop AI, cette « technorrhée » symptôme de la merdification des plateformes et de notre expérience générale des environnement numériques. Je vous propose un (rapide) retour sur l’une des origines de cet effondrement qui fait qu’aujourd’hui et comme l’écrivait Balzac à propos d’une figure féminine de l’un de ses romans, la plupart de nos environnements numériques, dont le web, « n’ont plus que la beauté des villes sur lesquelles ont passé les laves d’un volcan. »

Au commencement donc était le mot-clé. Notre premier rapport au langage comme nouvelle agentivité opératoire sur une immensité de contenus non-ordonnés, c’est celui du mot-clé tel que les moteurs de recherche nous le proposèrent en prenant la suite des annuaires de recherche (lesquels catégorisaient en arborescence une série limitée de sites et pages choisies par des opérateurs humains). Ce mot-clé, longtemps utilisé seul, est de l’ordre de la formule incantatoire : écrivez « voyage » et vous trouverez les destinations et les prix et les conditions et les descriptions de vos destinations y compris celles non-choisies ; écrivez « voyage » et vous voyagerez. Nous ne donnons qu’un seul mot, qu’une seule clé, et nous attendons de recevoir un monde ordonné, accessible et surtout un monde soit « pertinent » (c’est à dire depuis le début aussi conforme que possible à notre propre désir), soit « populaire » (c’est à dire aussi conforme que possible au désir des autres, ce que René Girard appelle le désir mimétique). Un seul mot et en face, l’immensité ordonnée de pages choisies et triées dans l’économie libidinale où nous sommes passés du statut de déclamant à celui de simple variable statistique dans une chaîne de production qui ne vise que son propre maintient.

Puis de plus en plus, à la place des mots (clés), nous avons fait des phrases. Nous sommes partis à la conquête du langage naturel. Nous avons donc discouru avec des machines, avec des algorithmes. Qui en retour de notre déclamation naturelle, se mirent à nous répondre non plus sous forme de liste de sites, mais d’extraits choisis et signifiants.

Et puis lassés de leur écrire autant que par la simple possibilité offerte de le faire, nous leur avons parlé. Les interfaces vocales se sont proposées, souvent imposées. De cette vocalisation nouvelle sont nées en retour d’autres échos sonores : ceux des machines et de algorithmes nous répondant, prenant voix. Siri, Alexa, et les autres. World Wide Voice.

Il y a l’initiative de la parole, de la requête, de la question. Et l’espace de la réponse. Car durant tout ce temps, de nos premiers mots-clés balbutiés à nos dernières commandes vocales prononcées, s’est structuré un espace matériel du recueil de nos expressions, une géographie politique de nos espaces de parole, de nos espaces discursifs, singuliers et partagés.

Le passage du web aux plateformes, aux « jardins fermés » comme les appelle Tim Berners-Lee, ne fut pas simplement le passage d’un espace public à des espaces semi-privés. Il fut aussi celui où ces plateformes délimitèrent en nombre l’espace de nos énonciations possibles. On décrit souvent le numérique comme un espace de publication illimité, ce que fut et que demeure le web en effet, mais les plateformes, toutes les plateformes, ont installé des espaces discursifs bornés, limités, frustrants, dont rien ne peut ni ne doit dépasser tels de modernes Procuste, ce bandit qui dans la mythologie proposait aux gens de les héberger avant que de leur couper les membres qui dépassaient de son lit.

Procuste dans l’histoire des plateformes c’est 140 signes sur Twitter puis 280 sur X, 2200 signes sur Instagram, 3000 pour LinkedIn, 150 signes pour une vidéo TikTok et 5000 signes pour décrire une vidéo Youtube. Malgré l’extension du domaine de la statusphère, Et tout le reste de ces espaces tant limités que limitrophes d’une atrophie des possibles.

(source : Dailyfy.co)

Comme le montre ce tableau, chaque espace est catégorisé par sa nature « titre de publication », « nom de la page », « description », « commentaire », « description vidéo », « bio », « DM message privé », etc. Et à chaque catégorie un autre espace, une autre limite : 58 caractères pour un titre de publication, 80 caractères pour une bio Tiktok, 30 pour un nom de profil Instagram, 1250 pour un commentaire LinkedIn, et ainsi de suite. Tout est métrique. A coups de trique. Quelques grands espaces demeurent : 110 000 caractères l’article LinkedIn mais 3000 caractères la « publication » de la même plateforme ; 63206 caractères le le post Facebook mais 8000 seulement pour le commentaire. Le numérique des plateformes est tout sauf l’espace infini qui était celui de la publication web des années 2000, c’est un espace totalement sous contrainte et en permanence sous astreinte.

Aujourd’hui l’essentiel de nos espaces discursifs en ligne qui ont recours au langage indépendamment de l’image ou de la vidéo sont des espaces Procustéens (images et vidéos par ailleurs elles-mêmes soumises à des limitations de durée). Des espaces où l’énonciation, où l’accès à la capacité de dire, ne vaut que par l’acceptation de cet horizon court de la diction. Certes il est possible, et certains y parviennent, de sublimer ces limites en les esthétisant ou en les poétisant. Les formes courtes ont par ailleurs une existence culturelle et littéraire longue. Mais nous parlons ici des conditions de production de la langue et donc du réel à l’échelle d’une humanité toute entière, en tout cas de sa part connectée (près de 5,5 milliards d’êtres humains). La « merdification » (enshittification) des plateformes, de presque toutes  les énonciations qui s’y déploient aujourd’hui, est aussi liée à cela. Ces espaces ne nous offrent pas tant la possibilité de dire qu’ils ne nous imposent la nécessité de rapidement nous taire. Il est d’ailleurs singulier de voir les plateformes parler de « liberté d’expression » dans des espaces aussi bornés et limités que ceux qu’elles nous offrent. Parlerait-on d’une « liberté de circulation » si celle-ci se limitait à un déplacement entre notre chambre et nos toilettes ?

D’un côté donc, il y eut, à l’échelle des plateformes numériques, la multiplication des espaces d’expression possibles. Mais en parallèle chaque nouvel espace énonciatif est apparu comme permettant de cadrer et de limiter « en nombre » toute expression singulière en ligne. Et désormais il y a la contamination de l’ensemble de ces espaces par des tiers énonciatifs logorrhéiques dopés à l’IA et aux artefacts génératifs. Voilà pour la parole « en émission ».

Quand à la parole « en réception », nous sommes aujourd’hui de plus en plus confrontés et exposés à ces dispositifs techno-logorrhéiques à proportion inverse de nos propres capacités à nourrir et à alimenter ces espaces expressifs et énonciatifs. Pour le dire plus trivialement : la part des bots et des contenus artificiellement générés explose et contamine l’ensemble des espaces numériques de l’ensemble des plateformes (c’est l’un des thèmes de mon livre « Les IA à l’assaut du cyberespace : vers un web synthétique » paru l’été dernier chez C&F Editions).

A l’échelle du numérique, si l’humanité se figeait à ce moment précis, et si nous l’observions à l’échelle macroscopique, nous serions alors forcés de constater que l’initiative de la parole, de la conversation, de la langue comme interaction et comme compréhension, que cette initiative revient davantage aux machines qu’à nous-mêmes. Et que notre réel s’y consomme d’abord, puis s’y épuise et s’y consume. Je le redis, chaque nouvelle simulation enlève au réel. Quand Trump annonce vouloir transformer Gaza en Riviera, des milliers d’images et de vidéos « génératives » viennent instantanément illustrer, montrer, filmer, documenter cet impossible, ce délire macabre autant que cynique. Ce qui était et aurait du rester impossible, y compris à formuler, devient sous le poids des générations illustratives un embranchement possible du futur qui nous est proposé comme instantanément disponible pour nos sens et nos imaginaires. C’est en cela qu’il enlève au réel, au seul réel possible qui est celui d’un arrêt des massacres en cours. Il ne s’agit pas uniquement d’élargir la fenêtre d’Overton mais bien de bâtir autour d’elle l’ensemble la totalité de la barre d’immeuble où elle ne sera plus qu’une fenêtre parmi d’autres, de faire exister la réalité qu’elle inaugure pour laisser au réel encore moins de chance de pouvoir la limiter ou la contraindre rapidement. C’est aussi cela que Trump a sinon compris, du moins intuitivement senti, et qui le fait tant à l’aise dans ces médias sociaux où prime l’expression courte et bouffonne : la parole politique, sa parole politique, se suffit au lit de Procuste tant que l’image y tient les dimensions voulues. Gaza en Riviera. Voilà ce qui seul doit tenir. Le reste s’abîme, s’épuise et s’effondre derrière ces dispositifs techno[-logo]rrhéiques pensés pour l’emballement viral et dont les IA et autres artefacts génératifs ne sont que la dernière – mais non ultime – instance contemporaine.

Les 3 chambres.

Depuis longtemps dans l’analyse des médias on utilise le concept de « chambre d’écho » pour désigner de manière métaphorique, le fait que « l’information, les idées, ou les croyances sont amplifiées ou renforcées par la communication et la répétition dans un système défini. »

Avec l’arrivée des médias sociaux, se fait jour chez Eli Pariser le concept de « bulle(s) de filtre« , cette idée que les algorithmes des moteurs de recherche comme des grands médias sociaux tendent à nous enfermer dans nos propres croyances et convictions.

Aujourd’hui, avec l’essor et la place que prennent les différents artefacts génératifs à l’identique de ChatGPT, des chercheurs (Jacob, Kerrigan, Bastos 2025) parlent d’un « Chat-Chamber effect ». Rien à voir avec les matous qui ont conquis l’internet, le « chat » doit être lu et compris comme le « Tchat », et caractérise l’un des biais de nos échanges conversationnels avec des artefacts génératifs, lequel biais désigne les informations incorrectes mais allant dans le sens du questionnement de l’utilisateur que les grands modèles de langage peuvent fournir ; des résultats et informations qui restent non contrôlées et non vérifiées par les mêmes utilisateurs mais auxquels ces mêmes utilisateurs font pourtant confiance. Le titre complet de leur article est ainsi : « L’effet ‘Chat-Chamber’ : faire confiance aux hallucinations de l’IA« .

Derrière ces 3 déclinaisons d’une même tendance à trois époques contemporaines successives, se jouent deux choses. D’abord des dynamiques médiatiques qui s’interpénètrent pour forger, favoriser et figer une certaine logique ou esthétique de réception des discours qui s’y tiennent. Ensuite une affordance informationnelle première qui est l’inverse du doute raisonnable : ces systèmes médiatiques ont pour affordance première leur capacité à nous faire croire qu’ils disent le vrai : les logiques virales de partage (« si c’est tant partagé c’est bien que ça doit être vrai« ), le dispositif de proximité (illusoire) avec l’énonciateur (« si c’est lui qui le dit alors cela doit être vrai« ), le biais de disponibilité (des informations délibérément erronées ou mensongères sont plus immédiatement accessibles et rendus visibles que d’autres plus sourcées) ne sont que quelques-uns des leviers de cette affordance de vérité supposée.

Depuis plus de 20 ans j’explique et documente le fait que les algorithmes sont des éditorialistes comme les autres, mais qui avancent essentiellement masqués et que les IA et autres artefacts génératifs installent dans une sorte de théâtre total, « gestes, sons, paroles, feus, cris« , dont plus personne n’est en capacité de comprendre les codes.

A.M.I. : Assemblage Machinique Informationnel.

L’arrivée des artefacts génératifs ajoute une dimension nouvelle et passablement problématique au tableau contemporain de la fabrication de nos croyances et adhésions. Jusqu’ici, moteurs de recherche et réseaux sociaux jouaient sur le levier déjà immensément puissant de leurs arbitraires d’indexation et de publication (le fait de choisir ce qu’ils allaient indexer et/ou publier) ainsi que sur celui, tout aussi puissant, de la hiérarchisation et de la circulation (viralisation) de ce qui pouvait être vu et donc en creux de ce qu’ils estimaient devoir l’être moins ou pas du tout.

Choisir quoi mettre à la « Une » et définir l’agenda médiatique selon le vieux précepte de « l’agenda setting » qui dit que les médias ne nous disent pas ce qu’il faut penser mais ce à quoi il faut penser. Ce principe premier de l’éditorialisation se double, avec les artefacts génératifs conversationnels à vocation de recherche, d’une capacité à produire des sortes d’assemblages machiniques informationnels, c’est à dire des contenus uniquement déterminés par ce que nous interprétons comme un « devenir machine** » en capacité de « phraser » les immenses bases de données textuelles sur lesquelles il repose. Des machines à communiquer mais en aucun cas, comme le souligne aussi Arthur Perret, en aucun cas des machines à informer.

** [ce « devenir-machine » est à lire dans le sens du « devenir-animal » chez Deleuze et Guattari : « le “devenir-animal” ne consiste pas à “imiter l’animal, mais d’entrer dans des rapports de composition, d’affect et d’intensité sensible” ».]

Ce concept d’assemblage machinique informationnel me semble intéressant à penser en miroir ou en leurre des agencements collectifs d’énonciation théorisés par Félix Guattari. D’abord parce qu’un assemblage n’est pas un agencement. Il n’en a justement pas l’agentivité. Il n’est mû par aucune intentionnalité, par aucun désir combinatoire, calculatoire, informationnel, communicationnel ou social. Ensuite parce que la dimension machinique est antithétique de la dimension collective, elle en est la matière noire : ChatGPT (et les autres artefacts génératifs) n’est rien sans la base de connaissance sur laquelle il repose et les immenses réservoirs de textes, d’images et de contenus divers qui ont été, pour le coup, assemblés, et sont l’oeuvre de singularités fondues dans un collectif qui n’a jamais été mobilisé ou sollicité en tant que tel. Enfin, l’information est ici un degré zéro de l’énonciation. L’énonciation c’est précisément ce qui va donner un corps social à ce qui étymologiquement, a donc déjà été « mis en forme » (in-formare) et se trouve prêt à être transmis, à trouver résonance. ChatGPT est l’ombre, le simulacre, le leurre d’une énonciation. Et cette duperie est aussi sa plus grande victoire.

La question du langage s’est déplacée. Un grand déplacement. Quelque chose qui n’est plus aligné entre le territoire du monde et la langue qui en est la carte.

Apostille(s). 

Pendant que nos réels sont saturés et épuisés d’IA, en Israël, un spot de publicité pour une entreprise d’armement utilise pour la première fois des images réelles d’une attaque de drone à Gaza. C’est à la fois la plus cynique et la plus perverse des formes de publicitarisation. Pendant ce temps Youtube dévoile un système baptisé « Peak Points » qui utilise son IA « Gemini » pour insérer des publicités aux moments où l’attention des spectateurs est supposément la plus forte grâce à l’exploitation de données « émotionnelles » (ou qui sont en tout cas supposées rendre compte de notre état émotionnel).

Couplez maintenant ces deux informations et déterminez sans algorithme votre propre état émotionnel …

De manière plus anecdotique, on constate un jaunissement par contamination de nombreuses images générées artificiellement. Les animaux étaient malades de la peste, les IA le sont déjà de consanguinité. Pendant ce temps encore, Youtube fait des retouches de vidéos sans en avertir les créateurs, pour « rapprocher esthétiquement le rendu des vidéos de ce que l’IA générative peut proposer. » Standardiser la consanguinité des contenus générés.

Pendant ce temps, des images pédocriminelles générées par IA sèment autant le trouble que le doute et entravent les démarches déjà si complexes du travail de police et de justice. La volumétrie des faux-positifs est ici la première alliée des pédocriminels. Et une nouvelle fois la charge de la preuve s’inverse comme si souvent dans l’histoire du numérique : il ne s’agit plus de pouvoir détecter la marginalité de faux-positifs sur un volume de contenus donnés, il s’agit de la maximiser pour que les résultats « sincères » soient marginalisés.

En 1985, dans un entretien où elle était interrogée sur sa vision de l’an 2000, Marguerite Duras prophétisait avec une rare acuité « Il n’y aura plus que des réponses. Tous les textes seront des réponses. (…) »  Nous sommes au moment où tout comme après l’avènement des moteurs de recherche au début des années 2000, il n’y a plus, aujourd’hui, que des réponses. De fausses réponses pourrait-on donc ajouter.

Marguerite Duras poursuivait : « Un jour un homme il lira. Et puis tout recommencera. » L’inflation des artefacts génératifs dans l’ensemble de nos écosystèmes informationnels et des sphères de nos savoirs sociaux (école, université, cercles politiques, etc.) pose autant la question de savoir ce qu’il restera encore à lire, que celle de savoir si nous serons en peine d’encore pouvoir écrire un destin commun. Christian Salmon le rappelait aussi dans sa récente analyse sur ce nouvel ordre narratif en train de s’imposer : « La prolifération de ces narrations non humaines interroge le devenir de l’humanité tout entière. »

La question du langage s’est déplacée, et notre technorrhée ressemble à s’y méprendre aux vers de Macbeth : un conte raconté par un idiot (ils sont en fait plusieurs), plein de bruit et de fureur, ne signifiant plus rien. (« It is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury / Signifying nothing« ).

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