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Le piège de l’authenticité

Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation. 

Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, classé, trié pour être apparié. « C’est grâce à leur capacité à observer, juger et gérer les individus dans différents contextes sociaux que les ordinateurs exercent leur influence la plus significative sur la société. Partout, la logique bureaucratique des organisations fusionne avec la logique calculatoire des machines. Partout les ordinateurs produisent des scores qui créent des différences, définissent des priorités, organisent les files d’attente et constituent une base d’action extrêmement utile et puissante. Ils instaurent l’ordre en catégorisant les personnes, les choses et les idées, puis en les associant entre elles, à des positions sociales, à des biens, des services et des prix. »

« Les schémas qui en résultent constituent ce que nous appelons structure sociale – une sorte de société ordinale où les données générées par ordinateur servent de repères pour nos choix. Dans le domaine économique, par exemple, ces méthodes contribuent à fixer les salaires et les horaires de travail. Elles calculent les loyers, le prix des assurances et déterminent l’admissibilité aux services sociaux. Elles facilitent de nouvelles formes de recherche de rente et accélèrent le développement de nouvelles classes d’actifs négociables sur les marchés financiers. Elles ont également modifié la relation entre les individus et les groupes qu’ils forment et auxquels ils appartiennent. Elles organisent la circulation de l’information, la distribution de l’influence sociale et les moyens de mobilisation politique. Notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en est trouvée profondément altérée. » L’ordonnancement algorithmique a une conséquence expliquent-ils : il transforme en retour notre perception de nous-même. Ce nouveau rapport semble libérer les personnes des affiliations sociales et les juger selon leurs qualités. « Il promet l’intégration aux exclus, la reconnaissance aux créatifs et une juste récompense aux entrepreneurs.» 

« Pourtant, cette promesse d’émancipation s’accomplit par des systèmes qui classent, trient et, surtout, hiérarchisent les individus avec une précision toujours plus grande et à une échelle auparavant inimaginable. L’ordre social qui en résulte est une sorte de paradoxe, caractérisé par des tensions constantes entre liberté individuelle et contrôle social, entre l’élan subjectif de l’authenticité intérieure et les forces objectives de la validation externe. Il donne naissance à une certaine manière d’être, à un nouveau type de soi, dont les expériences sont définies par la quête d’autonomie personnelle et l’attrait de la dépendance aux plateformes. » Derrière l’individualisation, la personnalisation du calcul, se cache en fait une catégorisation toujours plus élastique, granulaire. Comme nous le disions déjà il y a près de 10 ans, la personnalisation n’a rien de personnel : « les algorithmes ne cherchent pas à nous distinguer, mais à nous catégoriser. » Mais les effets de ces catégorisations, produites à la volée, inférées, recomposées ou profondes, sont bien réelles, tant d’un point de vue personnel que collectif. C’est ce que montrait par exemple la pertinente note de Melkom Boghossian pour la fondation Jean Jaurès quand il expliquait comment les algorithmes accentuent les clivages de genre. Mais, pour Marion Fourcade et Kieran Healy, les conséquences sont plus profondes encore, car ces catégorisations « exacerbent l’individualisme et la compétition interpersonnelle  à un point tel que notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en trouve profondément altérée ». Les sociologues parlent d’individualisme exacerbé

Polarisations identitaires

« Aux débuts d’Internet, être en ligne offrait certaines libertés. Non seulement l’anonymat ou le pseudonymat en ligne étaient courants, mais ils étaient célébrés comme une forme de libération. » Nous pouvions alors avoir plusieurs versions de nous-mêmes, plusieurs identités et naviguer dans leurs interstices, entre des profils qui ne communiquaient pas entre eux. « Vous bénéficiez d’une forme de confidentialité qui repose moins sur des protections juridiques explicites que sur les limitations techniques de systèmes connectés en théorie, mais non intégrés en pratique », votre profil de joueur ne communiquait pas avec votre profil sur tel ou tel forum. Un peu comme la séparation administrative, qui permettait aux Etats-Unis, aux immigrants sans papiers de payer leurs impôts en toute sécurité. « Cette séparation administrative délibérée permettait aux entreprises et aux gouvernements américains de tirer profit de la main-d’œuvre immigrée tout en créant un véritable sanctuaire où des millions de personnes pouvaient s’acquitter de leurs obligations fiscales (grâce à leur numéro d’identification fiscale individuel) sans craindre d’être expulsées. » 

Mais pour les sociologues, c’est là ce qui est en train de changer. Le Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) a changé la donne et les informations fiscales sont désormais utilisées pour retrouver les sans-papiers. En fait, les espaces d’expression se réduisent quand d’innombrables agences utilisent les données des courtiers en données, ou quand les agences gouvernementales acquièrent le droit d’examiner les profils sur les réseaux sociaux. A mesure que les croisements de données sont rendues possibles entre institutions étatiques et privées, la surveillance devient non seulement omniprésente, mais surtout bien plus puissante

Mais plus encore que la possibilité d’identifiabilité, l’exploitation des profilages renvoie à chacun des questions sur son identité même. Qui sommes-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas de plus en plus celle ou celui que nous renvoient l’exploitation de nos profils ? En exploitant notre soif de sociabilité et nos idéaux d’épanouissement personnel, les réseaux sociaux nous incitent à afficher nos convictions et à rallier des alliées pour les valider, dans une quête d’authenticité qui se retourne souvent contre ses auteurs. Dans un livre à paraître à l’automne sur les influenceurs (Gurus, Hucksters, Entertainers, Chicago university press, 2026), la sociologue Angèle Christin montre par exemple comment la nécessité de se distinguer peut conduire à la polarisation. « La dynamique des plateformes pousse les artistes du divertissement et les gourous à produire des contenus extrêmes et incendiaires pour maintenir l’engagement de l’audience, tandis que les marques et les spécialistes du marketing incitent les vendeurs à des prestations commerciales répétitives et convenues. Les inquiétudes concernant la manipulation algorithmique et les conflits entre créateurs engendrent par ailleurs des scandales nuisibles à la réputation, souvent marqués par le harcèlement. Angèle Christin révèle comment le travail sur ces plateformes favorise, de manière répétée et structurelle, la précarité et les inégalités, ainsi que les clashs destructeurs et la diffusion de contenus incendiaires en ligne. » 

Pour Fourcade et Healy, le piège de l’authenticité génère d’autres chausses-trappes encore. Ce que l’on y affiche devient la preuve de son identité. « Dans son ouvrage Ballad of the Bullet (Princeton university press, 2020), l’ethnographe Forrest Stuart a montré le décalage important entre les performances que les musiciens hip-hop de Chicago mettent en scène sur les réseaux sociaux et la réalité plus banale de leur vie. Les jeunes qui se donnent des airs de durs pour vendre leur musique sur YouTube risquent d’apprendre à leurs dépens que les forces de l’ordre et les juges ont tendance à interpréter ces signes au pied de la lettre, sans y voir les jeux de pouvoir et les affirmations identitaires dont ils surjouent. De même, le recours par l’administration Trump aux tatouages ​​comme preuve facilement mesurable et accessible d’appartenance à un gang transforme un marqueur souvent superficiel en un simple critère d’évaluation pour les expulsions. Dans un pays où le gouvernement s’arroge le droit d’instrumentaliser les opinions déclarées des citoyens dans les procédures d’immigration, l’effet est glaçant »

L’expressivité en ligne, renforcée par les contraintes algorithmiques, qui produisait des liens sociaux, s’apprête bien plus à générer des obstacles pour chacun d’entre nous.  

De l’authenticité à l’authentification

Les contenus génératifs viennent renforcer encore le phénomène en déstabilisant encore un peu plus l’authenticité, en floutant la distinction entre le vrai et le faux. « Tout cela a pour effet de déplacer l’accent de l’authenticité vers l’authentification, de la démonstration de la véracité de son identité vers la preuve de la véracité de son témoignage. La question n’est plus de savoir si les marqueurs d’identité sont authentiques (« Est-ce que ces données sont vraiment vous ? ») ni même sincère (« Qui êtes-vous vraiment ? »), mais si chaque élément de votre présence numérique est exempt de toute médiation artificielle (« Est-ce vraiment vous ? »). Ce nouveau régime d’authentification transforme les interactions, d’une série de performances à juger, en une succession d’actions à vérifier par des machines à chaque étape. Être légitime exige désormais d’être publiquement identifiable, authentique et, de plus en plus, pleinement authentifié. » 

« Ce qui a commencé comme une célébration de l’unicité individuelle, encourageant la production de preuves numériques, évolue vers un système de vérification complexe qui considère toute trace comme potentiellement suspecte. » Avec la circulation de fausses versions de nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver pris dans un cycle sans fin de démonstration et de défense de notre existence, nous soumettant toujours davantage à un mécanisme de scepticisme institutionnalisé, venant renforcer (s’il en était besoin) la conviction administrative que chacun est coupable, fraudeur, bonimenteur… L’image que l’on donne de soi est à la fois perçue comme la réalité et comme un mensonge, nécessitant d’être toujours interrogée pour être utilisée à son encontre.  

De l’individualisation du savoir à la construction de croyances

« Ces crises politiques et techniques de l’authentification dépassent largement le cadre de l’individu. Avec l’avènement d’internet, le savoir s’est considérablement étendu et diversifié. Mais il est aussi devenu plus personnalisé et plus étriqué, car les internautes interagissent avec le web en s’appuyant sur leurs convictions personnelles et leurs conceptions de la réalité, et en les développant. L’arrivée de l’IA générative aggrave peut-être ce défi épistémique : quand tout doit être authentifié, mais que les contrefaçons sont de plus en plus sophistiquées, comment être sûr de quoi que ce soit ? » 

Nous vivons à l’ère de la désintermédiation du savoir. En un clic, nous pouvons consulter des documents juridiques originaux, télécharger de vastes ensembles de données, bénéficier de l’aide d’un assistant IA pour écrire le code nécessaire à leur analyse et rédiger rapidement les résultats. « Il ne faut pas sous-estimer à quel point cette transformation a été stupéfiante et incroyablement enrichissante à bien des égards. Malgré ses problèmes, si l’on demandait à un chercheur s’il reviendrait à un monde entièrement pré-numérique et pré-réseau pour le partage des connaissances, la communication académique et l’accès aux données, la réponse serait massivement « non ». Mais cette transformation du quotidien professionnel s’accompagne d’autre chose. La propension à la recherche est devenue, sans qu’on s’en rende compte, une seconde nature. » Aujourd’hui, « faire ses propres recherches » est plus qu’une simple habitude chez les universitaires. C’est un impératif moral, un devoir civique et, un peu comme être un bon conducteur, une compétence que chacun s’imagine posséder. Les individus capables d’explorer le réseau et d’interroger les bases de données de modèles de langage à grande échelle (LLM), et qui ont la confiance en eux et les moyens de diffuser leurs découvertes, tendent à devenir une source d’opinion faisant autorité. Du moins, c’est ainsi qu’ils le perçoivent. On comprend dès lors pourquoi les connaissances ainsi produites sont souvent si chargées d’émotion. Plus on s’investit dans la recherche et le développement de sa propre compréhension, plus cette quête de savoir prend de l’ampleur. »

« Le savoir se transforme en une forme de révélation personnelle, où chacun est à la fois celui qui cherche et celui qui interprète sa propre vérité ». « Ce qui a commencé comme un exercice de raisonnement autonome devient une question de croyance – une croyance défendue avec d’autant plus de ferveur qu’elle semble avoir été découverte par soi-même plutôt qu’imposée de l’extérieur. » Le problème est que cette quête individualisée de sens renforce la polarisation. « L’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits semble de plus en plus hors de portée ». « En conséquence, les hiérarchies traditionnelles du savoir et les sources d’expertise sont contournées au profit de recherches algorithmiques autoguidées, qui génèrent une réponse précisément pertinente à une requête ou à une consigne, qu’il s’agisse d’une liste de liens ou d’un paragraphe de synthèse. Dans le meilleur des cas, cette pratique tend vers une forme d’idéal démocratique cher à John Dewey : elle semble revitaliser la production de savoir en tant qu’entreprise participative, animée par un esprit démocratique d’enquête ouverte et de recherche collective de la vérité. »… Tout en demeurant très individualisée et individualisante. C’est ce qu’espéraient beaucoup d’observateurs aux débuts du World Wide Web, y compris lors des premières vagues des réseaux sociaux, des blogs jusqu’à Twitter. Toutefois, dans le pire des cas, la diffusion du savoir finit par transiter par des plateformes qui personnalisent les résultats à grande échelle et favorisent l’engagement envers des contenus extrêmes ou trompeurs, car le sensationnalisme et la complaisance sont les moteurs des revenus publicitaires

Lorsque, en 2023, le gouvernement canadien a exigé des entreprises du numérique qu’elles rémunèrent les médias pour les liens renvoyant vers des actualités publiées sur leurs plateformes, Meta a tout simplement bloqué ces liens sur Facebook et Instagram. Le vide informationnel qui en a résulté a été rapidement comblé par des contenus non vérifiés et orientés à droite, ce qui a contribué à soutenir le candidat local de mouvance trumpiste. « Nous sommes désormais submergés d’exemples de plateformes technologiques usant de leur puissance de marché pour modeler les écosystèmes de l’information selon leurs impératifs commerciaux, au mépris des conséquences sociétales ». Google a révolutionné la recherche en traitant, de fait, les pages web comme un vaste réseau de réputation. L’autorité relative des sites était déterminée par une multitude de décisions indépendantes : celle de créer ou non un lien vers eux. Cependant, la volonté d’adapter les résultats aux préférences individuelles a été de plus en plus dictée par l’efficacité des titres accrocheurs (clickbait) ou du placement publicitaire. Il en a résulté une fragmentation des connaissances accessibles au public, désormais produites pour faciliter la manipulation du marché en confortant des croyances préexistantes. Si la perception de la recherche en ligne comme une forme de pensée critique et active a perduré, il peut s’avérer difficile, pour certains, de trouver des informations fiables. Cette situation rend d’autant plus ardue la construction d’une réalité partagée. Et l’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits – quelle que soit leur teneur – semble s’éloigner toujours davantage. 

L’illusion de l’individu souverain : une identité centrée sur le soi

« C’est dans ces gouffres de la connaissance que se façonne le sentiment d’une identité centrée sur le « soi » nourri par la conviction que l’individu est l’unique source véritable de sa propre illumination ». La conjonction d’un égocentrisme épistémologique et de l’hyperconnectivité rend les individus perméables à des formes diffuses de construction de « super-sens » (pour reprendre une expression de Hannah Arendt). « En quête d’une vérité porteuse de sens, ils traquent des indices significatifs disséminés sur Internet, s’appuyant sur des algorithmes commerciaux et des systèmes de recommandation pour assembler des bribes d’information disparates en une vision du monde cohérente. Ce qui commence souvent comme une quête existentielle ludique peut aisément se cristalliser en croyances déformant la réalité » ; celles-ci prospèrent en favorisant l’émergence de nouveaux types sociaux et de regroupements politiquement influents. À son apogée, le mouvement QAnon a illustré l’interaction entre cette disposition à la quête de sens, les médiations numériques et le ciblage à but lucratif. Ses membres se percevaient comme des esprits critiques, seuls capables de mettre au jour des vérités cachées et de décrypter des indices complexes. Ils rejetaient avec véhémence l’idée d’appartenir à une secte, arguant – comme l’a expliqué l’un d’eux au chercheur Peter Forberg – qu’« aucune secte ne vous incite à penser par vous-même »

Le risque est fort que les grands modèles de langages (LLM) ne puissent résoudre le problème de la fiabilité des connaissances au sein d’une sphère publique fragmentée. « Tout comme les impératifs commerciaux ont engendré des contenus fallacieux et des bulles de filtres, les LLM seront probablement soumis aux mêmes pressions dans un contexte de rendement décroissant ». Les entreprises qui les entraînent ayant un besoin impérieux de rentabilité, les logiques commerciales classiques – telles que la personnalisation et la segmentation des services – risquent fort de s’imposer à nouveau, donnant lieu à des univers épistémiques sur mesure, générés par des modèles adaptés aux goûts et aux capacités financières de publics distincts. 

« En tant qu’individu, notre plus grande crainte culturelle est d’être englouti par la société de masse, tout comme votre plus grande crainte politique est celle d’une surveillance exercée par un État autoritaire ». Ces peurs sont toujours bien présentes. Toutefois, dans un monde saturé de catégories et d’identités, de nouveaux dilemmes surgissent, estiment les chercheurs.« Sur le plan individuel, tout – comportements publics, déclarations, mesures chiffrées – peut potentiellement devenir un facteur de différenciation et, par conséquent, une source d’identité. Du côté des organisations, les données générées par les utilisateurs conduisent à les regrouper ou à les segmenter selon des modalités de plus en plus spécifiques, éphémères et souvent incompréhensibles. Plus les classifications sociales (ou pseudo-sociales) se font précises, plus les occasions de distinctions et de jugements moraux se multiplient. La principale victime de cette évolution est la possibilité de nouer des alliances politiques stables et de grande envergure. Plus les citoyens sont traités individuellement comme des cibles d’interventions commerciales, plus la vie politique se fragmente. »

« Les méthodes traditionnelles de ciblage électoral partaient d’un message politique pour rechercher les individus susceptibles d’y adhérer. L’essor du big data inverse cette logique : on part des dispositions culturelles de l’électorat pour élaborer, en partant de la base, des messages qui résonnent avec ces attentes. »

Fourcade et Healy rappellent d’ailleurs que bien avant Cambridge Analytica, le Mouvement 5 étoiles (M5S) italien a sans doute été le pionnier de cette approche politique fondée sur les données, comme le raconte Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (2019). Tout a commencé en 2005, lorsque Gianroberto Casaleggio, spécialiste du marketing numérique féru de démocratie directe, a recruté l’humoriste et satiriste populaire Beppe Grillo pour lancer un blog éponyme, destiné à partager avec le public sa désillusion et son indignation politiques. Ce blog encourageait la participation citoyenne, permettant ainsi à Casaleggio – auquel a succédé son fils Davide après son décès en 2016 – de repérer les griefs et les propositions suscitant le plus d’écho grâce aux « j’aime », aux commentaires et aux retours des utilisateurs, tout en testant, adaptant et affinant le discours politique de Grillo. Il en a résulté la naissance du premier « parti algorithmique », dont l’idéologie chaotique a été façonnée à partir des enseignements tirés des données. Très vite, le peuple du blog a été invité à descendre dans la rue, soutenu par l’infrastructure des réseaux sociaux d’un autre outil numérique : l’application Meetup. En 2018, le M5S est devenu le premier parti d’Italie, contribuant à former un gouvernement de coalition de courte durée. Un petit groupe d’hommes ultra-riches a repris le contrôle de l’État en s’adressant directement aux masses. 

Les campagnes politiques modernes ont fait évoluer cette approche vers une forme plus sophistiquée et, sans doute, plus manipulatrice encore, soulignent les chercheurs. Les données issues des réseaux sociaux – concernant les pratiques culturelles, les émotions et les dispositions d’esprit sur une vaste gamme de sujets – permettent d’élaborer de nouveaux récits et de nouvelles esthétiques, de remodeler l’environnement informationnel et les liens sociaux des individus, et de susciter leur vote à des moments stratégiques. « L’objectif politique visé est généralement atteint grâce à une « architecture de persuasion » élaborée, reposant sur des messages personnalisés et une exposition répétée. Par exemple, les algorithmes publicitaires identifient des schémas d’actions efficaces (dons, « j’aime », achats, partages) et ciblent des utilisateurs similaires susceptibles de reproduire ces comportements ». Chaque itération exploite des données de réponse en temps réel pour dresser une cartographie toujours plus fine des cibles manipulables. « La mobilisation politique est, de fait, régie de manière cybernétique par des algorithmes. Sa logique opérationnelle émerge de constellations de variables difficiles à appréhender dans leur ensemble, conférant aux formations politiques qui en résultent un caractère émergent et ad hoc, relativement indépendant des instances de médiation traditionnelles telles que les partis politiques et les mouvements sociaux. L’affaiblissement de ces structures conventionnelles et la possibilité de personnaliser les messages politiques engendrent également des formes de domination sociale hautement individualisées. Les dirigeants populistes prospèrent grâce à l’idée qu’ils entretiennent un lien direct avec le public – bien que ce lien soit souvent entretenu par tout un écosystème, une « boucle de rétroaction de propagande » soigneusement élaborée. Les propriétaires de réseaux sociaux peuvent même imposer ce lien aux utilisateurs par le biais de manipulations algorithmiques servant leurs propres intérêts, comme l’auraient fait Elon Musk et Donald Trump sur leurs plateformes respectives. Grisés par l’idéal de l’« individu souverain », affranchi des frontières nationales, des normes sociales ou de la loi, quelques hommes ultra-riches ont réussi à reconquérir le pouvoir sur l’État et les élites traditionnelles en faisant appel directement aux masses et à la liberté du marché. » 

Trump lui-même semble s’être transformé en simple token, offrant son propre statut et sa réputation comme une opportunité d’investissement à ses abonnés enthousiastes… ironisent les chercheurs. Mais en réalité, pour la plupart d’entre nous, l’économie numérique exige de nous de travailler plus dur, même pour en tirer une célébrité rapide et en tirer profit. Les règles du jeu sont biaisées puisque nul ne maîtrise les catégories qui le propulsent ou l’invisibilisent, et l’argent, le temps et le capital social jouent un rôle majeur pour propulser certains individus au-dessus des autres. L’économie numérique repose de plus en plus sur la capacité à accéder et à payer des « accélérateurs algorithmiques » (publicité, comptes certifiés, cercle relationnel de personnes déjà visibles, affaiblissement des contenus pour booster leur viralité, usage des bots). L’essor du « personal branding » (la mise en scène de soi) témoigne en partie d’un désespoir, d’un écran de fumée idéologique masquant une réalité sociale bien plus sombre sur le terrain. 

« Alors que le déploiement des technologies numériques continue de générer des concentrations de richesse toujours plus stratosphériques, les masses s’enfoncent davantage dans le vide laissé par le démantèlement de la solidarité sociale et la montée de l’automatisation. Ce que l’on oublie souvent au sujet des « individus souverains », c’est que tout le monde ne peut pas en devenir un. »

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Le piège de l’authenticité

Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation. 

Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, classé, trié pour être apparié. « C’est grâce à leur capacité à observer, juger et gérer les individus dans différents contextes sociaux que les ordinateurs exercent leur influence la plus significative sur la société. Partout, la logique bureaucratique des organisations fusionne avec la logique calculatoire des machines. Partout les ordinateurs produisent des scores qui créent des différences, définissent des priorités, organisent les files d’attente et constituent une base d’action extrêmement utile et puissante. Ils instaurent l’ordre en catégorisant les personnes, les choses et les idées, puis en les associant entre elles, à des positions sociales, à des biens, des services et des prix. »

« Les schémas qui en résultent constituent ce que nous appelons structure sociale – une sorte de société ordinale où les données générées par ordinateur servent de repères pour nos choix. Dans le domaine économique, par exemple, ces méthodes contribuent à fixer les salaires et les horaires de travail. Elles calculent les loyers, le prix des assurances et déterminent l’admissibilité aux services sociaux. Elles facilitent de nouvelles formes de recherche de rente et accélèrent le développement de nouvelles classes d’actifs négociables sur les marchés financiers. Elles ont également modifié la relation entre les individus et les groupes qu’ils forment et auxquels ils appartiennent. Elles organisent la circulation de l’information, la distribution de l’influence sociale et les moyens de mobilisation politique. Notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en est trouvée profondément altérée. » L’ordonnancement algorithmique a une conséquence expliquent-ils : il transforme en retour notre perception de nous-même. Ce nouveau rapport semble libérer les personnes des affiliations sociales et les juger selon leurs qualités. « Il promet l’intégration aux exclus, la reconnaissance aux créatifs et une juste récompense aux entrepreneurs.» 

« Pourtant, cette promesse d’émancipation s’accomplit par des systèmes qui classent, trient et, surtout, hiérarchisent les individus avec une précision toujours plus grande et à une échelle auparavant inimaginable. L’ordre social qui en résulte est une sorte de paradoxe, caractérisé par des tensions constantes entre liberté individuelle et contrôle social, entre l’élan subjectif de l’authenticité intérieure et les forces objectives de la validation externe. Il donne naissance à une certaine manière d’être, à un nouveau type de soi, dont les expériences sont définies par la quête d’autonomie personnelle et l’attrait de la dépendance aux plateformes. » Derrière l’individualisation, la personnalisation du calcul, se cache en fait une catégorisation toujours plus élastique, granulaire. Comme nous le disions déjà il y a près de 10 ans, la personnalisation n’a rien de personnel : « les algorithmes ne cherchent pas à nous distinguer, mais à nous catégoriser. » Mais les effets de ces catégorisations, produites à la volée, inférées, recomposées ou profondes, sont bien réelles, tant d’un point de vue personnel que collectif. C’est ce que montrait par exemple la pertinente note de Melkom Boghossian pour la fondation Jean Jaurès quand il expliquait comment les algorithmes accentuent les clivages de genre. Mais, pour Marion Fourcade et Kieran Healy, les conséquences sont plus profondes encore, car ces catégorisations « exacerbent l’individualisme et la compétition interpersonnelle  à un point tel que notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en trouve profondément altérée ». Les sociologues parlent d’individualisme exacerbé

Polarisations identitaires

« Aux débuts d’Internet, être en ligne offrait certaines libertés. Non seulement l’anonymat ou le pseudonymat en ligne étaient courants, mais ils étaient célébrés comme une forme de libération. » Nous pouvions alors avoir plusieurs versions de nous-mêmes, plusieurs identités et naviguer dans leurs interstices, entre des profils qui ne communiquaient pas entre eux. « Vous bénéficiez d’une forme de confidentialité qui repose moins sur des protections juridiques explicites que sur les limitations techniques de systèmes connectés en théorie, mais non intégrés en pratique », votre profil de joueur ne communiquait pas avec votre profil sur tel ou tel forum. Un peu comme la séparation administrative, qui permettait aux Etats-Unis, aux immigrants sans papiers de payer leurs impôts en toute sécurité. « Cette séparation administrative délibérée permettait aux entreprises et aux gouvernements américains de tirer profit de la main-d’œuvre immigrée tout en créant un véritable sanctuaire où des millions de personnes pouvaient s’acquitter de leurs obligations fiscales (grâce à leur numéro d’identification fiscale individuel) sans craindre d’être expulsées. » 

Mais pour les sociologues, c’est là ce qui est en train de changer. Le Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) a changé la donne et les informations fiscales sont désormais utilisées pour retrouver les sans-papiers. En fait, les espaces d’expression se réduisent quand d’innombrables agences utilisent les données des courtiers en données, ou quand les agences gouvernementales acquièrent le droit d’examiner les profils sur les réseaux sociaux. A mesure que les croisements de données sont rendues possibles entre institutions étatiques et privées, la surveillance devient non seulement omniprésente, mais surtout bien plus puissante

Mais plus encore que la possibilité d’identifiabilité, l’exploitation des profilages renvoie à chacun des questions sur son identité même. Qui sommes-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas de plus en plus celle ou celui que nous renvoient l’exploitation de nos profils ? En exploitant notre soif de sociabilité et nos idéaux d’épanouissement personnel, les réseaux sociaux nous incitent à afficher nos convictions et à rallier des alliées pour les valider, dans une quête d’authenticité qui se retourne souvent contre ses auteurs. Dans un livre à paraître à l’automne sur les influenceurs (Gurus, Hucksters, Entertainers, Chicago university press, 2026), la sociologue Angèle Christin montre par exemple comment la nécessité de se distinguer peut conduire à la polarisation. « La dynamique des plateformes pousse les artistes du divertissement et les gourous à produire des contenus extrêmes et incendiaires pour maintenir l’engagement de l’audience, tandis que les marques et les spécialistes du marketing incitent les vendeurs à des prestations commerciales répétitives et convenues. Les inquiétudes concernant la manipulation algorithmique et les conflits entre créateurs engendrent par ailleurs des scandales nuisibles à la réputation, souvent marqués par le harcèlement. Angèle Christin révèle comment le travail sur ces plateformes favorise, de manière répétée et structurelle, la précarité et les inégalités, ainsi que les clashs destructeurs et la diffusion de contenus incendiaires en ligne. » 

Pour Fourcade et Healy, le piège de l’authenticité génère d’autres chausses-trappes encore. Ce que l’on y affiche devient la preuve de son identité. « Dans son ouvrage Ballad of the Bullet (Princeton university press, 2020), l’ethnographe Forrest Stuart a montré le décalage important entre les performances que les musiciens hip-hop de Chicago mettent en scène sur les réseaux sociaux et la réalité plus banale de leur vie. Les jeunes qui se donnent des airs de durs pour vendre leur musique sur YouTube risquent d’apprendre à leurs dépens que les forces de l’ordre et les juges ont tendance à interpréter ces signes au pied de la lettre, sans y voir les jeux de pouvoir et les affirmations identitaires dont ils surjouent. De même, le recours par l’administration Trump aux tatouages ​​comme preuve facilement mesurable et accessible d’appartenance à un gang transforme un marqueur souvent superficiel en un simple critère d’évaluation pour les expulsions. Dans un pays où le gouvernement s’arroge le droit d’instrumentaliser les opinions déclarées des citoyens dans les procédures d’immigration, l’effet est glaçant »

L’expressivité en ligne, renforcée par les contraintes algorithmiques, qui produisait des liens sociaux, s’apprête bien plus à générer des obstacles pour chacun d’entre nous.  

De l’authenticité à l’authentification

Les contenus génératifs viennent renforcer encore le phénomène en déstabilisant encore un peu plus l’authenticité, en floutant la distinction entre le vrai et le faux. « Tout cela a pour effet de déplacer l’accent de l’authenticité vers l’authentification, de la démonstration de la véracité de son identité vers la preuve de la véracité de son témoignage. La question n’est plus de savoir si les marqueurs d’identité sont authentiques (« Est-ce que ces données sont vraiment vous ? ») ni même sincère (« Qui êtes-vous vraiment ? »), mais si chaque élément de votre présence numérique est exempt de toute médiation artificielle (« Est-ce vraiment vous ? »). Ce nouveau régime d’authentification transforme les interactions, d’une série de performances à juger, en une succession d’actions à vérifier par des machines à chaque étape. Être légitime exige désormais d’être publiquement identifiable, authentique et, de plus en plus, pleinement authentifié. » 

« Ce qui a commencé comme une célébration de l’unicité individuelle, encourageant la production de preuves numériques, évolue vers un système de vérification complexe qui considère toute trace comme potentiellement suspecte. » Avec la circulation de fausses versions de nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver pris dans un cycle sans fin de démonstration et de défense de notre existence, nous soumettant toujours davantage à un mécanisme de scepticisme institutionnalisé, venant renforcer (s’il en était besoin) la conviction administrative que chacun est coupable, fraudeur, bonimenteur… L’image que l’on donne de soi est à la fois perçue comme la réalité et comme un mensonge, nécessitant d’être toujours interrogée pour être utilisée à son encontre.  

De l’individualisation du savoir à la construction de croyances

« Ces crises politiques et techniques de l’authentification dépassent largement le cadre de l’individu. Avec l’avènement d’internet, le savoir s’est considérablement étendu et diversifié. Mais il est aussi devenu plus personnalisé et plus étriqué, car les internautes interagissent avec le web en s’appuyant sur leurs convictions personnelles et leurs conceptions de la réalité, et en les développant. L’arrivée de l’IA générative aggrave peut-être ce défi épistémique : quand tout doit être authentifié, mais que les contrefaçons sont de plus en plus sophistiquées, comment être sûr de quoi que ce soit ? » 

Nous vivons à l’ère de la désintermédiation du savoir. En un clic, nous pouvons consulter des documents juridiques originaux, télécharger de vastes ensembles de données, bénéficier de l’aide d’un assistant IA pour écrire le code nécessaire à leur analyse et rédiger rapidement les résultats. « Il ne faut pas sous-estimer à quel point cette transformation a été stupéfiante et incroyablement enrichissante à bien des égards. Malgré ses problèmes, si l’on demandait à un chercheur s’il reviendrait à un monde entièrement pré-numérique et pré-réseau pour le partage des connaissances, la communication académique et l’accès aux données, la réponse serait massivement « non ». Mais cette transformation du quotidien professionnel s’accompagne d’autre chose. La propension à la recherche est devenue, sans qu’on s’en rende compte, une seconde nature. » Aujourd’hui, « faire ses propres recherches » est plus qu’une simple habitude chez les universitaires. C’est un impératif moral, un devoir civique et, un peu comme être un bon conducteur, une compétence que chacun s’imagine posséder. Les individus capables d’explorer le réseau et d’interroger les bases de données de modèles de langage à grande échelle (LLM), et qui ont la confiance en eux et les moyens de diffuser leurs découvertes, tendent à devenir une source d’opinion faisant autorité. Du moins, c’est ainsi qu’ils le perçoivent. On comprend dès lors pourquoi les connaissances ainsi produites sont souvent si chargées d’émotion. Plus on s’investit dans la recherche et le développement de sa propre compréhension, plus cette quête de savoir prend de l’ampleur. »

« Le savoir se transforme en une forme de révélation personnelle, où chacun est à la fois celui qui cherche et celui qui interprète sa propre vérité ». « Ce qui a commencé comme un exercice de raisonnement autonome devient une question de croyance – une croyance défendue avec d’autant plus de ferveur qu’elle semble avoir été découverte par soi-même plutôt qu’imposée de l’extérieur. » Le problème est que cette quête individualisée de sens renforce la polarisation. « L’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits semble de plus en plus hors de portée ». « En conséquence, les hiérarchies traditionnelles du savoir et les sources d’expertise sont contournées au profit de recherches algorithmiques autoguidées, qui génèrent une réponse précisément pertinente à une requête ou à une consigne, qu’il s’agisse d’une liste de liens ou d’un paragraphe de synthèse. Dans le meilleur des cas, cette pratique tend vers une forme d’idéal démocratique cher à John Dewey : elle semble revitaliser la production de savoir en tant qu’entreprise participative, animée par un esprit démocratique d’enquête ouverte et de recherche collective de la vérité. »… Tout en demeurant très individualisée et individualisante. C’est ce qu’espéraient beaucoup d’observateurs aux débuts du World Wide Web, y compris lors des premières vagues des réseaux sociaux, des blogs jusqu’à Twitter. Toutefois, dans le pire des cas, la diffusion du savoir finit par transiter par des plateformes qui personnalisent les résultats à grande échelle et favorisent l’engagement envers des contenus extrêmes ou trompeurs, car le sensationnalisme et la complaisance sont les moteurs des revenus publicitaires

Lorsque, en 2023, le gouvernement canadien a exigé des entreprises du numérique qu’elles rémunèrent les médias pour les liens renvoyant vers des actualités publiées sur leurs plateformes, Meta a tout simplement bloqué ces liens sur Facebook et Instagram. Le vide informationnel qui en a résulté a été rapidement comblé par des contenus non vérifiés et orientés à droite, ce qui a contribué à soutenir le candidat local de mouvance trumpiste. « Nous sommes désormais submergés d’exemples de plateformes technologiques usant de leur puissance de marché pour modeler les écosystèmes de l’information selon leurs impératifs commerciaux, au mépris des conséquences sociétales ». Google a révolutionné la recherche en traitant, de fait, les pages web comme un vaste réseau de réputation. L’autorité relative des sites était déterminée par une multitude de décisions indépendantes : celle de créer ou non un lien vers eux. Cependant, la volonté d’adapter les résultats aux préférences individuelles a été de plus en plus dictée par l’efficacité des titres accrocheurs (clickbait) ou du placement publicitaire. Il en a résulté une fragmentation des connaissances accessibles au public, désormais produites pour faciliter la manipulation du marché en confortant des croyances préexistantes. Si la perception de la recherche en ligne comme une forme de pensée critique et active a perduré, il peut s’avérer difficile, pour certains, de trouver des informations fiables. Cette situation rend d’autant plus ardue la construction d’une réalité partagée. Et l’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits – quelle que soit leur teneur – semble s’éloigner toujours davantage. 

L’illusion de l’individu souverain : une identité centrée sur le soi

« C’est dans ces gouffres de la connaissance que se façonne le sentiment d’une identité centrée sur le « soi » nourri par la conviction que l’individu est l’unique source véritable de sa propre illumination ». La conjonction d’un égocentrisme épistémologique et de l’hyperconnectivité rend les individus perméables à des formes diffuses de construction de « super-sens » (pour reprendre une expression de Hannah Arendt). « En quête d’une vérité porteuse de sens, ils traquent des indices significatifs disséminés sur Internet, s’appuyant sur des algorithmes commerciaux et des systèmes de recommandation pour assembler des bribes d’information disparates en une vision du monde cohérente. Ce qui commence souvent comme une quête existentielle ludique peut aisément se cristalliser en croyances déformant la réalité » ; celles-ci prospèrent en favorisant l’émergence de nouveaux types sociaux et de regroupements politiquement influents. À son apogée, le mouvement QAnon a illustré l’interaction entre cette disposition à la quête de sens, les médiations numériques et le ciblage à but lucratif. Ses membres se percevaient comme des esprits critiques, seuls capables de mettre au jour des vérités cachées et de décrypter des indices complexes. Ils rejetaient avec véhémence l’idée d’appartenir à une secte, arguant – comme l’a expliqué l’un d’eux au chercheur Peter Forberg – qu’« aucune secte ne vous incite à penser par vous-même »

Le risque est fort que les grands modèles de langages (LLM) ne puissent résoudre le problème de la fiabilité des connaissances au sein d’une sphère publique fragmentée. « Tout comme les impératifs commerciaux ont engendré des contenus fallacieux et des bulles de filtres, les LLM seront probablement soumis aux mêmes pressions dans un contexte de rendement décroissant ». Les entreprises qui les entraînent ayant un besoin impérieux de rentabilité, les logiques commerciales classiques – telles que la personnalisation et la segmentation des services – risquent fort de s’imposer à nouveau, donnant lieu à des univers épistémiques sur mesure, générés par des modèles adaptés aux goûts et aux capacités financières de publics distincts. 

« En tant qu’individu, notre plus grande crainte culturelle est d’être englouti par la société de masse, tout comme votre plus grande crainte politique est celle d’une surveillance exercée par un État autoritaire ». Ces peurs sont toujours bien présentes. Toutefois, dans un monde saturé de catégories et d’identités, de nouveaux dilemmes surgissent, estiment les chercheurs.« Sur le plan individuel, tout – comportements publics, déclarations, mesures chiffrées – peut potentiellement devenir un facteur de différenciation et, par conséquent, une source d’identité. Du côté des organisations, les données générées par les utilisateurs conduisent à les regrouper ou à les segmenter selon des modalités de plus en plus spécifiques, éphémères et souvent incompréhensibles. Plus les classifications sociales (ou pseudo-sociales) se font précises, plus les occasions de distinctions et de jugements moraux se multiplient. La principale victime de cette évolution est la possibilité de nouer des alliances politiques stables et de grande envergure. Plus les citoyens sont traités individuellement comme des cibles d’interventions commerciales, plus la vie politique se fragmente. »

« Les méthodes traditionnelles de ciblage électoral partaient d’un message politique pour rechercher les individus susceptibles d’y adhérer. L’essor du big data inverse cette logique : on part des dispositions culturelles de l’électorat pour élaborer, en partant de la base, des messages qui résonnent avec ces attentes. »

Fourcade et Healy rappellent d’ailleurs que bien avant Cambridge Analytica, le Mouvement 5 étoiles (M5S) italien a sans doute été le pionnier de cette approche politique fondée sur les données, comme le raconte Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (2019). Tout a commencé en 2005, lorsque Gianroberto Casaleggio, spécialiste du marketing numérique féru de démocratie directe, a recruté l’humoriste et satiriste populaire Beppe Grillo pour lancer un blog éponyme, destiné à partager avec le public sa désillusion et son indignation politiques. Ce blog encourageait la participation citoyenne, permettant ainsi à Casaleggio – auquel a succédé son fils Davide après son décès en 2016 – de repérer les griefs et les propositions suscitant le plus d’écho grâce aux « j’aime », aux commentaires et aux retours des utilisateurs, tout en testant, adaptant et affinant le discours politique de Grillo. Il en a résulté la naissance du premier « parti algorithmique », dont l’idéologie chaotique a été façonnée à partir des enseignements tirés des données. Très vite, le peuple du blog a été invité à descendre dans la rue, soutenu par l’infrastructure des réseaux sociaux d’un autre outil numérique : l’application Meetup. En 2018, le M5S est devenu le premier parti d’Italie, contribuant à former un gouvernement de coalition de courte durée. Un petit groupe d’hommes ultra-riches a repris le contrôle de l’État en s’adressant directement aux masses. 

Les campagnes politiques modernes ont fait évoluer cette approche vers une forme plus sophistiquée et, sans doute, plus manipulatrice encore, soulignent les chercheurs. Les données issues des réseaux sociaux – concernant les pratiques culturelles, les émotions et les dispositions d’esprit sur une vaste gamme de sujets – permettent d’élaborer de nouveaux récits et de nouvelles esthétiques, de remodeler l’environnement informationnel et les liens sociaux des individus, et de susciter leur vote à des moments stratégiques. « L’objectif politique visé est généralement atteint grâce à une « architecture de persuasion » élaborée, reposant sur des messages personnalisés et une exposition répétée. Par exemple, les algorithmes publicitaires identifient des schémas d’actions efficaces (dons, « j’aime », achats, partages) et ciblent des utilisateurs similaires susceptibles de reproduire ces comportements ». Chaque itération exploite des données de réponse en temps réel pour dresser une cartographie toujours plus fine des cibles manipulables. « La mobilisation politique est, de fait, régie de manière cybernétique par des algorithmes. Sa logique opérationnelle émerge de constellations de variables difficiles à appréhender dans leur ensemble, conférant aux formations politiques qui en résultent un caractère émergent et ad hoc, relativement indépendant des instances de médiation traditionnelles telles que les partis politiques et les mouvements sociaux. L’affaiblissement de ces structures conventionnelles et la possibilité de personnaliser les messages politiques engendrent également des formes de domination sociale hautement individualisées. Les dirigeants populistes prospèrent grâce à l’idée qu’ils entretiennent un lien direct avec le public – bien que ce lien soit souvent entretenu par tout un écosystème, une « boucle de rétroaction de propagande » soigneusement élaborée. Les propriétaires de réseaux sociaux peuvent même imposer ce lien aux utilisateurs par le biais de manipulations algorithmiques servant leurs propres intérêts, comme l’auraient fait Elon Musk et Donald Trump sur leurs plateformes respectives. Grisés par l’idéal de l’« individu souverain », affranchi des frontières nationales, des normes sociales ou de la loi, quelques hommes ultra-riches ont réussi à reconquérir le pouvoir sur l’État et les élites traditionnelles en faisant appel directement aux masses et à la liberté du marché. » 

Trump lui-même semble s’être transformé en simple token, offrant son propre statut et sa réputation comme une opportunité d’investissement à ses abonnés enthousiastes… ironisent les chercheurs. Mais en réalité, pour la plupart d’entre nous, l’économie numérique exige de nous de travailler plus dur, même pour en tirer une célébrité rapide et en tirer profit. Les règles du jeu sont biaisées puisque nul ne maîtrise les catégories qui le propulsent ou l’invisibilisent, et l’argent, le temps et le capital social jouent un rôle majeur pour propulser certains individus au-dessus des autres. L’économie numérique repose de plus en plus sur la capacité à accéder et à payer des « accélérateurs algorithmiques » (publicité, comptes certifiés, cercle relationnel de personnes déjà visibles, affaiblissement des contenus pour booster leur viralité, usage des bots). L’essor du « personal branding » (la mise en scène de soi) témoigne en partie d’un désespoir, d’un écran de fumée idéologique masquant une réalité sociale bien plus sombre sur le terrain. 

« Alors que le déploiement des technologies numériques continue de générer des concentrations de richesse toujours plus stratosphériques, les masses s’enfoncent davantage dans le vide laissé par le démantèlement de la solidarité sociale et la montée de l’automatisation. Ce que l’on oublie souvent au sujet des « individus souverains », c’est que tout le monde ne peut pas en devenir un. »

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L’IA appliquée à la science… rêve de progrès

Ce que l’IA accélère

Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA

Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pourtant, les partenariats entre entreprises pharmaceutiques et sociétés d’IA se multiplient, notamment dans l’espoir de mieux identifier des molécules, de raccourcir le temps de développement des essais cliniques et de diminuer le taux d’échec de ceux-ci (actuellement, « les médicaments candidats entrant en essais cliniques ont un taux d’échec de 90 %, ce qui porte le coût de développement d’un médicament efficace à la somme astronomique de 2,8 milliards de dollars »). « Même des gains d’efficacité marginaux représenteraient des avantages considérables. Des rapports provenant de l’ensemble du secteur suggèrent que l’IA a commencé à apporter ces gains. Elle a réduit la phase préclinique (celle qui précède les essais cliniques sur l’homme) à 12-18 mois, contre trois à cinq ans auparavant. Et elle a amélioré le taux de réussite. Une étude publiée en 2024, portant sur les performances de molécules proposées par l’IA lors des premiers essais cliniques, a révélé un taux de réussite de 80 à 90 %. À titre de comparaison, les moyennes historiques se situaient entre 40 et 65 %. »

« La conception d’un nouveau médicament commence généralement par le criblage de petites molécules organiques afin d’identifier celles présentant une activité biologique prometteuse afin de sélectionner les plus probables. L’IA peut analyser des bibliothèques de dizaines de milliards de molécules, en testant des propriétés telles que la puissance, la solubilité et la toxicité grâce à des émulations logicielles de ces molécules, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser les molécules réelles en laboratoire. Jim Weatherall, l’un des responsables de cette activité chez AstraZeneca, une autre grande entreprise pharmaceutique, affirme que cette méthode permet de trier les molécules prometteuses deux fois plus vite qu’auparavant, et que plus de 90 % du processus de découverte de petites molécules de l’entreprise est désormais assisté par l’IA. »  

L’IA sert donc d’abord à optimiser les investissements. L’IA contribue également à améliorer la conception des essais cliniques. Par exemple en formulant une hypothèse sur une maladie et en tentant de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses par une recherche bibliographique. 

L’IA se révèle également prometteuse dans la sélection des patients pour les essais cliniques. Elle peut analyser les dossiers médicaux, les biopsies et les examens d’imagerie des candidats afin d’identifier ceux qui pourraient tirer le meilleur parti d’un nouveau médicament. Une meilleure sélection des participants permet de réduire la taille des essais, et donc de les rendre plus rapides et moins coûteux. Un autre utilisation de l’IA consiste à créer des patients synthétiques permettant de comparer un patient réel et son double numérique pour comparer l’évolution prédite sans traitement par rapport au patient testé. A terme, les patients synthétiques permettrait de réduire les groupes témoins et leurs coûts (au risque tout de même que ces comparaisons aient une fiabilité relative). 

L’optimisation des essais cliniques via l’IA représente une réduction considérable des risques, avec une diminution concomitante des coûts de développement des médicaments. 

Mais si l’IA promet de produire de nouveaux médicaments, elle ne promet pas que nous ayons les capacités industrielles de le faire, comme le montrent les innombrables pénuries que nous traversons. Elle ne résout pas le risque d’abandon de la santé pour tous, qu’évoquait par exemple le philosophe Alexandre Monnin dans AOC il y a quelques mois (voire notre synthèse).

Au contraire. Dans le domaine de la médecine, comme le soulignaient l’avocate américaine des sans abris Leah Goodridge et la médecin et chercheuse, Oni Blackstock, directrice de l’association Health Justice, dans une tribune pour The Guardian, l’IA risque bien plus d’être utilisée pour refuser des soins que pour faire progresser la médecine. En Californie du Sud, où le nombre de personnes sans abris est l’un des plus élevé du pays, Akido Labs gère des cliniques pour les personnes sans domicile fixe et celles à faibles revenus. Mais ces patients sont vus par des assistants médicaux qui utilisent l’IA pour écouter les conversations, puis proposer des diagnostics et des plans de traitement potentiels, qui sont ensuite examinés par un médecin. L’objectif de l’entreprise, a déclaré son directeur technique à la Technology Review, est de « supprimer le médecin de la consultation ».

Cela s’inscrit dans une tendance plus large où l’IA générative est de plus en plus intégrée au système de santé, rappellent Goodridge et Blackstock. En 2025, une enquête de l’Association médicale américaine a révélé que deux médecins sur trois utilisaient l’IA dans leur travail quotidien, notamment pour diagnostiquer les patients. Une start-up spécialisée en IA (OpenEvidence, qui n’est pas accessible en Europe) a levé 200 millions de dollars pour fournir aux professionnels de santé un ChatGPT pour médecins. Et les législateurs américains examinent actuellement un projet de loi qui autoriserait l’IA à prescrire des médicaments. Bien que cette tendance à l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé affecte presque tous les patients, son impact est plus profond sur les personnes à faibles revenus, qui rencontrent déjà d’importants obstacles à l’accès aux soins. « Les personnes sans domicile fixe et à faibles revenus ne devraient pas servir de cobayes pour l’IA dans le domaine de la santé. Au contraire, leurs voix et leurs priorités devraient déterminer si, comment et quand l’IA sera mise en œuvre dans leurs soins »

La saturation des hôpitaux, les coûts d’accès au soin… expliquent en grande partie ces développements. D’autant que ces contraintes « sont souvent amplifiées dans les communautés économiquement défavorisées, où les établissements de santé sont souvent sous-financés et les patients non assurés, avec un fardeau plus lourd de maladies chroniques dû au racisme et à la pauvreté ». Les très documentés biais des IA de santé, « qui diagnostiquent bien moins les problèmes des patients noirs et hispaniques, des femmes et des patients bénéficiant de l’assurance Medicaid, promettent surtout d’aggraver les inégalités de santé pour les patients qui rencontrent déjà des obstacles à l’accès aux soins ». Pire, comme on le lit dans la TR, les patients ne sont même pas informés que leur professionnel de santé ou leur système de santé utilise l’IA. Un assistant médical explique ainsi que ses patients savent qu’un système d’IA les écoute, mais qu’il ne leur dit pas qu’elle formule des recommandations diagnostiques. Ces discriminations sont renforcées par la tendance croissante à l’utilisation de l’IA pour déterminer les remboursements de santé des personnes à faibles revenus (voir ce que nous disions d’United HealthCare connu pour sa politique de refus de remboursement de soins de santé). Bref, si l’IA d’un côté promet une amélioration de la production de médicaments, elle risque bien plus d’empêcher les publics d’y accéder. 

Il y a d’autres domaines que l’IA accélère, comme le pointait Cade Metz dans le New York Times. Notamment la recherche en mathématiques, en biologie et en chimie. Mais là encore, bien des annonces tonitruantes se révèlent souvent assez décevantes une fois que les spécialistes les décortiquent. C’était le cas notamment lorsqu’une startup d’IA, Harmonic a annoncé avoir résolu un problème mathématique, avant que les experts ne constatent que ses solutions ne différaient guère des travaux antérieurs de mathématiciens. L’IA parvient à identifier des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche plus qu’elle n’en invente. « On a l’impression d’être face à un élève brillant qui a tout mémorisé pour l’examen, mais qui ne comprend pas vraiment le concept », assène le mathématicien Terence Tao. L’IA permet bien plus de suggérer des hypothèses ou des expériences qui permettent de cibler les recherches, explique un spécialiste du cancer, qui constate lui aussi que cela permet d’accélérer les processus. Mais un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour guider le système. Pour Terence Tao, interviewé dans Nature, l’IA peut commettre des erreurs invérifiables dans nombre de domaines, mais en maths, elles sont vérifiables. Les inconvénients sont donc bien plus limités. « On commence à voir des exemples où l’IA – peut-être par chance – résout des problèmes importants pour les mathématiciens. C’est encore très rare et l’IA présente encore de nombreuses faiblesses ; elle ne remplace pas le travail humain. Mais il devient de plus en plus difficile de nier l’efficacité de ces outils. » Mais définir de nouveaux concepts et déterminer les problèmes à résoudre restera probablement du ressort des mathématiciens humains… au moins pendant un certain temps encore, estime le médaillé Fields. 

… au risque de réduire le champ d’investigation de la science

Si l’IA pour la recherche scientifique promet, elle pourrait aussi avoir des effets délétères, rappelle la journaliste Grace Huckins pour la Technology Review et réduire à terme le dynamisme de la science. Une étude publiée dans Nature a révélé que si certains scientifiques perçoivent des avantages professionnels à adopter l’IA, la science dans son ensemble pourrait en pâtir, car l‘IA réduit le champ d’investigation de la communauté scientifique. Cela pourrait s’expliquer par le fait que l’IA excelle particulièrement dans l’analyse de données et de publications existantes, ce qui incite les scientifiques qui l’utilisent à se concentrer sur des domaines établis où des données à grande échelle sont disponibles. Il pourrait en résulter un nombre réduit de scientifiques disponibles pour étudier des problèmes moins adaptés à l’IA. Intégrer efficacement l’IA dans la science est plus qu’un simple défi technique : préserver le dynamisme et la diversité de la science à l’ère de l’IA pourrait nécessiter un effort concerté de la part de la communauté scientifique. 

Dans un éditorial pour Science, Julio Ottino et Brian Uzzi enfoncent le clou et dénoncent le risque d’une « progression sans progrès ». « Les progrès réalisés dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour faire progresser la découverte scientifique rendent de plus en plus réaliste l’idée de systèmes automatisés de « science de bout en bout » : des chaînes de traitement intégrées capables de générer des hypothèses, de mener des expériences (in silico ou robotisées), d’analyser les résultats et de produire des résultats publiables avec une intervention humaine minimale. La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA peut « faire » de la science, mais si la science – en tant que système social et évolutif produisant des connaissances fiables – peut survivre à la manière dont l’IA la pratique. »

Or, « la science n’est pas simplement une suite de tâches optimisables. Elle progresse par un processus analogue à l’évolution darwinienne : variation à travers de nombreux efforts indépendants ; sélection par la critique, la réplication et la compétition ; et conservation des résultats robustes. Cette structure distribuée permet à la science de s’autocorriger et de générer de la nouveauté. L’indépendance n’est pas fortuite ; elle est le mécanisme qui produit à la fois la fiabilité et la découverte. »

Mais, la science n’a jamais pleinement atteint cet idéal, rappellent-ils. Elle a aussi été façonnée par les biais, les erreurs et la fraude. Les partisans de l’intelligence artificielle arguent que l’automatisation pourrait atténuer certaines de ces limitations tout en accélérant les découvertes et en élargissant la participation. Reste donc à savoir si l’IA en science réduit ces imperfections ou les amplifie à l’échelle des machines.

L’intégration de l’IA à la science risque de modifier fondamentalement la structure de la science. Notamment en favorisant des plateformes dominantes, entraînées sur des données similaires et optimisées pour certains objectifs. « Comme sur d’autres marchés de technologies numériques, la concentration est un résultat plausible. Le risque est fort qu’une poignée de systèmes façonnent la majorité de la production scientifique (…). La diversité simulée au sein d’un système ne saurait se substituer à la diversité épistémique entre des approches véritablement concurrentes.»

La conséquence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est bien épistémique, c’est-à-dire qu’elle concerne toutes les connaissances. « Le système scientifique prospère grâce à l’inefficacité : efforts redondants, tentatives infructueuses et chemins divergents. Il ne s’agit pas de coûts à éliminer, mais de sources de découverte. À l’inverse, les pressions d’optimisation favorisent la convergence. Il risque d’en résulter une production accrue, mais une exploration moindre de l’inattendu.»

« Ce rétrécissement a des implications sur la créativité. Une grande partie de la force de l’IA réside dans l’exploration combinatoire, le réarrangement des connaissances existantes en de nouvelles configurations. Or, nombre d’avancées majeures en science ne sont pas des combinaisons ; ce sont des ruptures, des changements conceptuels qui contredisent les hypothèses des cadres antérieurs. Parce que ces avancées s’écartent des schémas encodés dans les données existantes, elles sont les moins susceptibles d’émerger de systèmes entraînés sur le passé. »

« L’indépendance n’est pas seulement une garantie de fiabilité ; elle est la condition de la rupture conceptuelle. » A l’inverse, « l’optimisation de chaque composant ne garantit pas l’intégrité de l’ensemble. » Au contraire, elle peut la compromettre.

« Il ne s’agit pas de rejeter l’IA, mais de la considérer comme un simple progrès technique. Préserver les propriétés fondamentales d’un système scientifique évolutif devient désormais une contrainte de conception. Les résultats scientifiques doivent garantir une traçabilité claire – une chaîne de responsabilité identifiable qui ne se dissout pas dans des systèmes opaques. Les dispositifs institutionnels et techniques doivent assurer des approches véritablement distinctes, et non de simples variations au sein d’une architecture partagée. »

« Ces exigences ne sont pas des inefficacités à éliminer par l’ingénierie. Elles représentent les solutions accumulées au problème de la fiabilité des connaissances. Un système d’IA peut produire des résultats impressionnants. Mais s’il remplace un processus évolutif par un processus artificiel, il risque de restreindre non seulement le champ de nos découvertes, mais aussi notre capacité de découverte tout court. »

Le financement de la recherche : submergé par l’IA

Geraint Rees et James Wilsdon pour Nature tirent la sonnette d’alarme. L’IA est en train de submerger les appels à projets et demandes de financement de la recherche, améliorant le nombre, la qualité, le volume des demandes au risque de provoquer l’effondrement même du système. Les réponses générées par l’IA peuvent être entraînées sur les publications des chercheurs, sur les critères d’attribution des subventions et même sur les projets retenus pour ajuster les demandes aux résultats attendus. Et l’effet se constate déjà, pointent les chercheurs. Dans une étude qui a regardé les projets de 12 organismes de financement de la recherche de l’Union européenne, les chercheurs montrent une augmentation des candidatures depuis 2022. 

« Les décideurs politiques et les organismes de financement vont devoir repenser l’allocation des fonds de recherche avant que le système ne devienne ingérable. » Confrontés à un afflux de réponses de qualité, ils devront alors faire des choix largement arbitraires quant aux projets à financer et aux candidats. 

Jusqu’à présent, les organismes de financement de la recherche ont principalement réagi à ces évolutions en restreignant l’utilisation de l’IA par les candidats et les évaluateurs, certains déclarant les demandes inéligibles si elles sont élaborées avec de l’IA. Mais ces préconisations sont impossibles à appliquer car la probabilité de détection est faible et ne constitue pas une réponse au problème. Le risque est fort que toutes les propositions répondent aux critères de financement et que les différences entre elles soient minimes. « Lorsque les propositions et les évaluations sont toutes deux gérées par des agents entraînés sur le même corpus de travaux déjà financés, le système n’évaluera plus la qualité des idées, mais plutôt la capacité des agents à simuler les idées précédemment récompensées par les financeurs 

« Parmi les propositions visant à remédier à la surcharge des systèmes de financement figurent le recours à des tirages au sort (attribution aléatoire de fonds à des demandes de subvention correspondant à un certain niveau de qualité) et des modèles distribués d’évaluation par les pairs, où les chercheurs qui soumettent des demandes de subvention sont chargés d’évaluer celles d’autres chercheurs. Ces mesures permettent de lutter contre le volume de demandes, mais elles restent inefficaces si les indicateurs de qualité deviennent peu fiables. »

Geraint Rees et James Wilsdon proposent plutôt que les organismes de financement envisagent de recentrer l’évaluation non plus sur les propositions écrites, mais sur le chercheur principal, son équipe et ses programmes de recherche passés et en cours. « Les financeurs devraient investir dans la vérification des antécédents afin d’examiner la performance de recherche d’un individu ou d’un groupe sur une période prolongée, ainsi que dans des entretiens et des évaluations de portefeuilles de la performance d’équipe sur la durée. » Mais cette solution écarte de fait les plus petites ou plus jeunes équipes : les aides risquent alors d’aller uniquement aux projets les plus établis. 

En mars, le Conseil de la recherche médicale du Royaume-Uni a annoncé le rétablissement des entretiens pour tous les candidats présélectionnés : une approche chronophage et laborieuse et peu adaptée aux grands volumes de candidatures. Le NIH américain, regroupant l’ensemble des Instituts nationaux de la santé, lui, a limité à 6 dépôts par an le nombre de candidatures individuelles, après avoir constaté que certains chercheurs en soumettaient plus de 40. Les financeurs pourraient également envisager des approches plus radicales, suggèrent les deux chercheurs.Il pourrait s’agir d’instaurer un quota fixe de propositions par chercheur ou pour l’ensemble de sa carrière, toutes sources de financement confondues. Ils pourraient aussi répartir le budget disponible entre les chercheurs éligibles à l’échelle nationale et attribuer le même montant à tous, éliminant ainsi la concurrence. 

D’autres solutions proposent aux organismes de recherche de s’appuyer sur l’IA pour l’évaluation. « L’IA pourrait ensuite servir à prioriser et à présélectionner les candidatures, en comparant les données selon ces différents profils afin d’identifier les candidats dont le parcours est cohérent avec les informations fournies dans leur dossier. Ce processus de présélection serait transparent, auditable et conçu pour favoriser la diversité, et non la freiner, à travers les différentes étapes de carrière, disciplines et institutions. » Mieux (ou pire, c’est selon), certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs. 

Quelque soient les solutions retenues, la nécessaire transformation du financement de la recherche risque de se faire dans la douleur et la contestation, estiment les chercheurs. La mise en place d’infrastructures IA nécessite des investissements soutenus, des tests rigoureux et une gouvernance continue. Les financeurs confrontés à des contraintes budgétaires pourraient hésiter. C’est oublier pourtant que le système gaspille déjà des ressources considérables en comités d’experts et en nouvelles soumissions, sans parler du temps consacré par les chercheurs à répondre aux appels. Un système basé sur l’IA native et bien conçu pourrait constituer un investissement judicieux, défendent les chercheurs. Reste que des systèmes d’évaluation entraînés sur des données de financement historiques intégreront les inégalités passées, risquant d’amplifier, plutôt que de corriger, l’effet Matthieu, c’est-à-dire la concentration au profit des plus dotés. « Il s’agit d’un risque réel, mais nous pensons que la conception et la gouvernance peuvent contribuer à l’atténuer. Les biais dans les systèmes d’IA sont mesurables, ce qui permet de les examiner et d’y remédier », soulignent-ils, certainement trop rapidement car les biais ne sont ni  mesurables ni corrigeables facilement. Troisièmement, les chercheurs et les institutions pourraient se montrer réticents face aux décisions façonnées par des algorithmes qu’ils ne peuvent pas interroger. La transparence et les mécanismes d’appel pourraient contribuer à instaurer la confiance, défendent-ils encore.

Le système de financement par subventions conçu pour un monde pré-IA est devenu défaillant. Les financeurs doivent s’adapter, estiment les chercheurs. Il pourrait en résulter un système plus performant : un système qui exploite la puissance de l’IA et la combine à des connaissances spécialisées, et qui réduit le temps et l’énergie gaspillés dans la rédaction de demandes de subventions improductives pour les réorienter vers une recherche novatrice. Un constat plus facile à déclamer qu’à mettre au point. 

Prédire les résultats de la science… au risque de l’y enfermer

Certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs, expliquaient donc Geraint Rees et James Wilsdon. Qu’en est-il ? 

Savoir si une étude changera le monde ? C’est pourtant l’idée que propose Funding the Frontier : un tableau de bord pour prédire l’impact de la recherche. L’outil (non disponible) utilise le Big data pour retracer l’impact sociétal des projets de recherche sur les politiques, les médicaments ou les produits, explique Nature (voir également l’article de recherche qui montre des captures d’écran du tableau de bord et la vidéo promotionnelle). Le projet porté par Dashun Wang « intègre des données sur les publications de recherche, les brevets, les documents d’orientation et les essais cliniques, et présente ces informations de manière visuelle et intuitive. Ils ont également combiné cet outil à un algorithme prédictif basé sur l’apprentissage automatique pour prédire les études et les domaines susceptibles d’apporter les plus grands bénéfices sociétaux à l’avenir – par exemple, les subventions les plus susceptibles de déboucher sur un brevet ». « Même sans son aspect prédictif, disposer d’un outil permettant de rechercher l’impact des recherches sur la société » est déjà une information importante, estime un chercheur. 

Un chef de projet d’une importante agence de financement américaine l’a utilisée pour examiner les impacts sociaux généraux des subventions de l’agence, lui permettant de constater l’impact de certaines recherches ailleurs dans le monde. « Un autre utilisateur, investisseur dans le domaine de la recherche biomédicale, a constaté que dans le domaine de la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’impact clinique le plus important au cours des 20 dernières années provenait d’études visant à comprendre la maladie, mais que l’impact futur le plus important prévu se concentrait sur les études portant sur les systèmes de soutien social des personnes atteintes de la maladie, ce qui laisse entrevoir de nouvelles opportunités d’investissement »

L’aspect prédictif est pourtant préoccupant, estime le même James Wilsdon qui en évoquait les perspectives précédemment. Le spécialiste des politiques de recherche estime que ce tableau de bord pourrait créer des prophéties autoréalisatrices et des décisions d’investissements plus conservatrices, au détriment de recherches plus originales, capables d’ouvrir d’autres possibilités. 

Coincés dans l’Academic Slop ? 

En attendant, le travail académique commence à crouler sous la « prolifération métastatique de publications » truffées d’hallucinations et de distorsions de contenus, comme s’en plaint sur Facebook la philosophe du droit, Antoinette Rouvroy. L’Academic Slop est arrivé, constate également le chercheur Seva Gunitsky dans sa newsletter. Il raconte que dans la revue dont il s’occupait le nombre de soumission a doublé voire triplé depuis l’apparition de l’IA générative, et que le taux de rejet s’est envolé. Techniquement compétents, certains de ces articles respectent les normes et sont tout à fait convenables. Faciles à produire et exigeant peu de créativité, ils constituent néanmoins le type de travail incrémental légitime que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appelait la fabrique de la « science normale ». Pour Gunitsky la valeur d’une théorie originale va continuer à prendre de l’importance. « Les travaux quantitatifs de qualité deviennent bon marché et abondants ; une bonne théorie reste difficile à élaborer ».

Mais l’effet le plus important est que l’évaluation par les pairs repose désormais davantage sur le discernement. Si n’importe qui peut produire un article empirique compétent sur n’importe quel sujet, le principal obstacle devient l’identification des questions importantes à poser. « Dans ce contexte, la question pour les évaluateurs et les éditeurs n’est plus tant « est-ce juste ?» que « pourquoi est-ce important ? ». Cette question est inévitablement subjective, mais pas totalement, car elle exige une solide connaissance des débats en cours. Elle nécessite néanmoins de connaître les tensions et les lacunes productives, les énigmes intéressantes et les idées reçues apparemment établies. »

« Ce concept porte un nom : la phronesis. C’était le terme employé par Aristote pour désigner la sagesse pratique, ou la capacité à discerner la conduite à tenir dans des circonstances particulières. Contrairement à l’épistémè (la connaissance scientifique) ou à la technè (le savoir-faire technique), la phronesis ne peut se réduire à des règles ou à des algorithmes. Elle requiert de l’expérience, du jugement et ce qu’Aristote appelait la « perception ». Cela signifie non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité intellectuelle de percevoir les caractéristiques essentielles d’une situation donnée. »

La philosophe Isaiah Berlin appelait cette qualité « le sens du réel » dans le jugement politique : la capacité de percevoir ce qui est possible et ce qui compte à un moment historique donné. Or, il n’est pas certain que les IA possèdent cette capacité voire ne la possèdent jamais. « Si le discernement devient le critère ultime de qualité, nous nous dirigeons encore davantage vers un système à deux vitesses dans l’édition scientifique. Les revues les plus prestigieuses privilégieront les articles d’une originalité remarquable ou présentant des avancées théoriques ou empiriques majeures, tandis que toutes les autres publieront les articles produits par l’IA qui font progresser, de manière graduelle, notre compréhension de sujets spécifiques. Et peut-être que la théorie gagnera en prestige au détriment des méthodes sophistiquées d’analyse des données. »

Pas sûr que la théorie et l’empirisme puissent ainsi si facilement se scinder en deux. Le risque que les publications automatisées se transforment en matière noire scientifique, que personne ne lit ni ne consulte est fort. A nouveau, ici aussi, le risque est fort que s’accentue  davantage les hiérarchies de prestige comme critère d’importance. « Paradoxalement, l’effet uniformisant de l’IA pourrait rendre le monde universitaire plus élitiste encore ».

« La technologie qui nous a inondés de dissertations étudiantes façonnées avec l’IA va maintenant inonder de nos propres travaux, et nous aurons besoin de ce même discernement dont nous nous plaignons de l’absence chez nos étudiants. » Pas sûr que ce soit plus facile pour les experts. L’IA fait peut-être gagner beaucoup de temps à certains, mais la pollution des travaux de recherche qu’elle engendre en fait perdre énormément aux lectrices et lecteurs. Le goulot d’étranglement de la lecture et de la vérification s’annonce plus reserré que jamais

La seule chose dont on soit sûr, en observant toutes ces perspectives… ce n’est pas que l’IA apporte un progrès scientifique notable, c’est que l’IA en science renforce les inégalités dans toutes les couches de la science.  

Hubert Guillaud

MAJ du 02/06/2026 : Une analyse de 7,3 millions d’articles de revues scientifiques publiés entre 2020 et 2025 révèle qu’en 2025, un peu plus de la moitié présentent des signes d’influence des LLM, avec des variations importantes d’utilisation selon la région du monde, le prestige de l’établissement, l’éditeur et la discipline. « Le développement économique et la proximité de l’anglais comme langue principale sont des facteurs prédictifs clés de ces variations régionales. Les établissements moins bien classés affichent des taux d’adoption plus élevés que les universités d’élite, les jeunes éditeurs à but lucratif présentent des taux supérieurs à ceux de leurs concurrents, et l’adoption varie considérablement selon les disciplines universitaires. L’adoption des LLM dans la rédaction académique est répandue, mais socialement stratifiée. »

MAJ du 21/06/2026 : Dans leur newsletter, Tim O’Reilly et Ilan Strauss, proposent de garantir un exosquelette pour appliquer l’IA à la science. Cet exosquelette est constitué d’innombrables systèmes permettant de garantir les références, comme le DOI (l’identifiant d’objets numériques qui attribue un numéro à chaque publication scientifique), RetractationWatch (la base de données des articles scientifique dépubliés et rétractés), Orcid (qui founit un identifiant unique aux chercheurs), Open Alex (un graphe de connaissances scientifiques)… ou encore le projet Vraix du MIT (cherchant à créer une toile du savoir pour distinguer les contenus possiblement génératifs des autres)… et nombres d’autres, qui n’ont pas été intégrés aux systèmes d’IA, alors qu’ils pourraient permettre de résoudre de nombreux problèmes : diminuer les citations erronées, réduire l’emprise de la littérature scientifique non valide… une infrastructure fondée sur des principes ouverts qui cherchent à garantir que les contenus scientifiques ne puissent être ni accaparés ni dégradés. Ces infrastructures sont des biens publics que les entreprises d’IA ignorent pour la plupart ou, pire, fragilisent. « À l’heure actuelle, la relation entre l’IA et l’infrastructure scientifique est presque exclusivement extractive. Les entreprises d’IA entraînent leurs modèles sur des articles scientifiques. Elles créent des produits capables de générer et de manipuler des textes scientifiques. Elles se disputent le marché de l’« IA au service de la science ». Pourtant, elles ne contribuent pratiquement pas à l’infrastructure qui, à la base, garantit la fiabilité des connaissances scientifiques. »

Les entreprises d’IA consomment du contenu scientifique sans rien apporter en retour. Strauss et O’Reilly font une analogie avec Content ID de YouTube : face à l’utilisation non autorisée de leurs œuvres, la première réaction de l’industrie musicale a été d’exiger leur retrait. La réponse de YouTube a été : « Et si nous vous aidions plutôt à les monétiser ? » Cette approche a permis d’aligner les intérêts et de créer une économie dynamique pour les créateurs. Nous devrions appliquer le même raisonnement à la science. Les entreprises d’IA ne devraient pas seulement utiliser l’infrastructure scientifique pour améliorer leurs produits (elles le devraient pourtant), mais elles devraient surtout chercher à aider la science à gagner en valeur, en pérennité et en exhaustivité.

Pour cela, les systèmes d’IA devraient améliorer la validation de leurs sources et références. L’infrastructure existe, il leur suffit de l’utiliser. Ils pourraient également réinjecter les métadonnées extraites dans OpenAlex, améliorant ainsi le graphe de données pour tous. Ils pourraient utiliser et financer RetractationWatch pour améliorer leurs modèles et réponses. Les fournisseurs d’IA pourraient également financer cette infrastructure scientifique très fragile qui constitue le socle technique de la crédibilité de la science. « Les entreprises d’IA, qui génèrent des milliards de revenus grâce à des produits reposant sur la crédibilité scientifique, devraient contribuer à l’infrastructure qui garantit cette crédibilité. Il ne s’agit pas de philanthropie, mais d’un intérêt bien compris.» Elles pourraient également contribuer a améliorer cette chaîne qui identifie la provenance du contenu scientifique. « Lorsque l’IA contribue à un article scientifique, cette contribution doit être traçable : elle ne doit pas simplement faire l’objet d’une déclaration standard, mais être liée à des affirmations, des sources et des étapes de vérification précises. »

« Les entreprises d’IA qui s’appuieront sur cette infrastructure créeront de meilleurs produits. Mais surtout, elles investiront dans l’infrastructure civilisationnelle qui rend possible, à la base, l’existence de connaissances fiables. À condition toutefois que les entreprises d’IA cessent de considérer cette question comme le problème d’autrui et commencent à la voir comme un socle sur lequel bâtir — un socle dont dépend leur propre succès dans le domaine scientifique.»

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L’IA appliquée à la science… rêve de progrès

Ce que l’IA accélère

Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA

Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pourtant, les partenariats entre entreprises pharmaceutiques et sociétés d’IA se multiplient, notamment dans l’espoir de mieux identifier des molécules, de raccourcir le temps de développement des essais cliniques et de diminuer le taux d’échec de ceux-ci (actuellement, « les médicaments candidats entrant en essais cliniques ont un taux d’échec de 90 %, ce qui porte le coût de développement d’un médicament efficace à la somme astronomique de 2,8 milliards de dollars »). « Même des gains d’efficacité marginaux représenteraient des avantages considérables. Des rapports provenant de l’ensemble du secteur suggèrent que l’IA a commencé à apporter ces gains. Elle a réduit la phase préclinique (celle qui précède les essais cliniques sur l’homme) à 12-18 mois, contre trois à cinq ans auparavant. Et elle a amélioré le taux de réussite. Une étude publiée en 2024, portant sur les performances de molécules proposées par l’IA lors des premiers essais cliniques, a révélé un taux de réussite de 80 à 90 %. À titre de comparaison, les moyennes historiques se situaient entre 40 et 65 %. »

« La conception d’un nouveau médicament commence généralement par le criblage de petites molécules organiques afin d’identifier celles présentant une activité biologique prometteuse afin de sélectionner les plus probables. L’IA peut analyser des bibliothèques de dizaines de milliards de molécules, en testant des propriétés telles que la puissance, la solubilité et la toxicité grâce à des émulations logicielles de ces molécules, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser les molécules réelles en laboratoire. Jim Weatherall, l’un des responsables de cette activité chez AstraZeneca, une autre grande entreprise pharmaceutique, affirme que cette méthode permet de trier les molécules prometteuses deux fois plus vite qu’auparavant, et que plus de 90 % du processus de découverte de petites molécules de l’entreprise est désormais assisté par l’IA. »  

L’IA sert donc d’abord à optimiser les investissements. L’IA contribue également à améliorer la conception des essais cliniques. Par exemple en formulant une hypothèse sur une maladie et en tentant de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses par une recherche bibliographique. 

L’IA se révèle également prometteuse dans la sélection des patients pour les essais cliniques. Elle peut analyser les dossiers médicaux, les biopsies et les examens d’imagerie des candidats afin d’identifier ceux qui pourraient tirer le meilleur parti d’un nouveau médicament. Une meilleure sélection des participants permet de réduire la taille des essais, et donc de les rendre plus rapides et moins coûteux. Un autre utilisation de l’IA consiste à créer des patients synthétiques permettant de comparer un patient réel et son double numérique pour comparer l’évolution prédite sans traitement par rapport au patient testé. A terme, les patients synthétiques permettrait de réduire les groupes témoins et leurs coûts (au risque tout de même que ces comparaisons aient une fiabilité relative). 

L’optimisation des essais cliniques via l’IA représente une réduction considérable des risques, avec une diminution concomitante des coûts de développement des médicaments. 

Mais si l’IA promet de produire de nouveaux médicaments, elle ne promet pas que nous ayons les capacités industrielles de le faire, comme le montrent les innombrables pénuries que nous traversons. Elle ne résout pas le risque d’abandon de la santé pour tous, qu’évoquait par exemple le philosophe Alexandre Monnin dans AOC il y a quelques mois (voire notre synthèse).

Au contraire. Dans le domaine de la médecine, comme le soulignaient l’avocate américaine des sans abris Leah Goodridge et la médecin et chercheuse, Oni Blackstock, directrice de l’association Health Justice, dans une tribune pour The Guardian, l’IA risque bien plus d’être utilisée pour refuser des soins que pour faire progresser la médecine. En Californie du Sud, où le nombre de personnes sans abris est l’un des plus élevé du pays, Akido Labs gère des cliniques pour les personnes sans domicile fixe et celles à faibles revenus. Mais ces patients sont vus par des assistants médicaux qui utilisent l’IA pour écouter les conversations, puis proposer des diagnostics et des plans de traitement potentiels, qui sont ensuite examinés par un médecin. L’objectif de l’entreprise, a déclaré son directeur technique à la Technology Review, est de « supprimer le médecin de la consultation ».

Cela s’inscrit dans une tendance plus large où l’IA générative est de plus en plus intégrée au système de santé, rappellent Goodridge et Blackstock. En 2025, une enquête de l’Association médicale américaine a révélé que deux médecins sur trois utilisaient l’IA dans leur travail quotidien, notamment pour diagnostiquer les patients. Une start-up spécialisée en IA (OpenEvidence, qui n’est pas accessible en Europe) a levé 200 millions de dollars pour fournir aux professionnels de santé un ChatGPT pour médecins. Et les législateurs américains examinent actuellement un projet de loi qui autoriserait l’IA à prescrire des médicaments. Bien que cette tendance à l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé affecte presque tous les patients, son impact est plus profond sur les personnes à faibles revenus, qui rencontrent déjà d’importants obstacles à l’accès aux soins. « Les personnes sans domicile fixe et à faibles revenus ne devraient pas servir de cobayes pour l’IA dans le domaine de la santé. Au contraire, leurs voix et leurs priorités devraient déterminer si, comment et quand l’IA sera mise en œuvre dans leurs soins »

La saturation des hôpitaux, les coûts d’accès au soin… expliquent en grande partie ces développements. D’autant que ces contraintes « sont souvent amplifiées dans les communautés économiquement défavorisées, où les établissements de santé sont souvent sous-financés et les patients non assurés, avec un fardeau plus lourd de maladies chroniques dû au racisme et à la pauvreté ». Les très documentés biais des IA de santé, « qui diagnostiquent bien moins les problèmes des patients noirs et hispaniques, des femmes et des patients bénéficiant de l’assurance Medicaid, promettent surtout d’aggraver les inégalités de santé pour les patients qui rencontrent déjà des obstacles à l’accès aux soins ». Pire, comme on le lit dans la TR, les patients ne sont même pas informés que leur professionnel de santé ou leur système de santé utilise l’IA. Un assistant médical explique ainsi que ses patients savent qu’un système d’IA les écoute, mais qu’il ne leur dit pas qu’elle formule des recommandations diagnostiques. Ces discriminations sont renforcées par la tendance croissante à l’utilisation de l’IA pour déterminer les remboursements de santé des personnes à faibles revenus (voir ce que nous disions d’United HealthCare connu pour sa politique de refus de remboursement de soins de santé). Bref, si l’IA d’un côté promet une amélioration de la production de médicaments, elle risque bien plus d’empêcher les publics d’y accéder. 

Il y a d’autres domaines que l’IA accélère, comme le pointait Cade Metz dans le New York Times. Notamment la recherche en mathématiques, en biologie et en chimie. Mais là encore, bien des annonces tonitruantes se révèlent souvent assez décevantes une fois que les spécialistes les décortiquent. C’était le cas notamment lorsqu’une startup d’IA, Harmonic a annoncé avoir résolu un problème mathématique, avant que les experts ne constatent que ses solutions ne différaient guère des travaux antérieurs de mathématiciens. L’IA parvient à identifier des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche plus qu’elle n’en invente. « On a l’impression d’être face à un élève brillant qui a tout mémorisé pour l’examen, mais qui ne comprend pas vraiment le concept », assène le mathématicien Terence Tao. L’IA permet bien plus de suggérer des hypothèses ou des expériences qui permettent de cibler les recherches, explique un spécialiste du cancer, qui constate lui aussi que cela permet d’accélérer les processus. Mais un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour guider le système. Pour Terence Tao, interviewé dans Nature, l’IA peut commettre des erreurs invérifiables dans nombre de domaines, mais en maths, elles sont vérifiables. Les inconvénients sont donc bien plus limités. « On commence à voir des exemples où l’IA – peut-être par chance – résout des problèmes importants pour les mathématiciens. C’est encore très rare et l’IA présente encore de nombreuses faiblesses ; elle ne remplace pas le travail humain. Mais il devient de plus en plus difficile de nier l’efficacité de ces outils. » Mais définir de nouveaux concepts et déterminer les problèmes à résoudre restera probablement du ressort des mathématiciens humains… au moins pendant un certain temps encore, estime le médaillé Fields. 

… au risque de réduire le champ d’investigation de la science

Si l’IA pour la recherche scientifique promet, elle pourrait aussi avoir des effets délétères, rappelle la journaliste Grace Huckins pour la Technology Review et réduire à terme le dynamisme de la science. Une étude publiée dans Nature a révélé que si certains scientifiques perçoivent des avantages professionnels à adopter l’IA, la science dans son ensemble pourrait en pâtir, car l‘IA réduit le champ d’investigation de la communauté scientifique. Cela pourrait s’expliquer par le fait que l’IA excelle particulièrement dans l’analyse de données et de publications existantes, ce qui incite les scientifiques qui l’utilisent à se concentrer sur des domaines établis où des données à grande échelle sont disponibles. Il pourrait en résulter un nombre réduit de scientifiques disponibles pour étudier des problèmes moins adaptés à l’IA. Intégrer efficacement l’IA dans la science est plus qu’un simple défi technique : préserver le dynamisme et la diversité de la science à l’ère de l’IA pourrait nécessiter un effort concerté de la part de la communauté scientifique. 

Dans un éditorial pour Science, Julio Ottino et Brian Uzzi enfoncent le clou et dénoncent le risque d’une « progression sans progrès ». « Les progrès réalisés dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour faire progresser la découverte scientifique rendent de plus en plus réaliste l’idée de systèmes automatisés de « science de bout en bout » : des chaînes de traitement intégrées capables de générer des hypothèses, de mener des expériences (in silico ou robotisées), d’analyser les résultats et de produire des résultats publiables avec une intervention humaine minimale. La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA peut « faire » de la science, mais si la science – en tant que système social et évolutif produisant des connaissances fiables – peut survivre à la manière dont l’IA la pratique. »

Or, « la science n’est pas simplement une suite de tâches optimisables. Elle progresse par un processus analogue à l’évolution darwinienne : variation à travers de nombreux efforts indépendants ; sélection par la critique, la réplication et la compétition ; et conservation des résultats robustes. Cette structure distribuée permet à la science de s’autocorriger et de générer de la nouveauté. L’indépendance n’est pas fortuite ; elle est le mécanisme qui produit à la fois la fiabilité et la découverte. »

Mais, la science n’a jamais pleinement atteint cet idéal, rappellent-ils. Elle a aussi été façonnée par les biais, les erreurs et la fraude. Les partisans de l’intelligence artificielle arguent que l’automatisation pourrait atténuer certaines de ces limitations tout en accélérant les découvertes et en élargissant la participation. Reste donc à savoir si l’IA en science réduit ces imperfections ou les amplifie à l’échelle des machines.

L’intégration de l’IA à la science risque de modifier fondamentalement la structure de la science. Notamment en favorisant des plateformes dominantes, entraînées sur des données similaires et optimisées pour certains objectifs. « Comme sur d’autres marchés de technologies numériques, la concentration est un résultat plausible. Le risque est fort qu’une poignée de systèmes façonnent la majorité de la production scientifique (…). La diversité simulée au sein d’un système ne saurait se substituer à la diversité épistémique entre des approches véritablement concurrentes.»

La conséquence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est bien épistémique, c’est-à-dire qu’elle concerne toutes les connaissances. « Le système scientifique prospère grâce à l’inefficacité : efforts redondants, tentatives infructueuses et chemins divergents. Il ne s’agit pas de coûts à éliminer, mais de sources de découverte. À l’inverse, les pressions d’optimisation favorisent la convergence. Il risque d’en résulter une production accrue, mais une exploration moindre de l’inattendu.»

« Ce rétrécissement a des implications sur la créativité. Une grande partie de la force de l’IA réside dans l’exploration combinatoire, le réarrangement des connaissances existantes en de nouvelles configurations. Or, nombre d’avancées majeures en science ne sont pas des combinaisons ; ce sont des ruptures, des changements conceptuels qui contredisent les hypothèses des cadres antérieurs. Parce que ces avancées s’écartent des schémas encodés dans les données existantes, elles sont les moins susceptibles d’émerger de systèmes entraînés sur le passé. »

« L’indépendance n’est pas seulement une garantie de fiabilité ; elle est la condition de la rupture conceptuelle. » A l’inverse, « l’optimisation de chaque composant ne garantit pas l’intégrité de l’ensemble. » Au contraire, elle peut la compromettre.

« Il ne s’agit pas de rejeter l’IA, mais de la considérer comme un simple progrès technique. Préserver les propriétés fondamentales d’un système scientifique évolutif devient désormais une contrainte de conception. Les résultats scientifiques doivent garantir une traçabilité claire – une chaîne de responsabilité identifiable qui ne se dissout pas dans des systèmes opaques. Les dispositifs institutionnels et techniques doivent assurer des approches véritablement distinctes, et non de simples variations au sein d’une architecture partagée. »

« Ces exigences ne sont pas des inefficacités à éliminer par l’ingénierie. Elles représentent les solutions accumulées au problème de la fiabilité des connaissances. Un système d’IA peut produire des résultats impressionnants. Mais s’il remplace un processus évolutif par un processus artificiel, il risque de restreindre non seulement le champ de nos découvertes, mais aussi notre capacité de découverte tout court. »

Le financement de la recherche : submergé par l’IA

Geraint Rees et James Wilsdon pour Nature tirent la sonnette d’alarme. L’IA est en train de submerger les appels à projets et demandes de financement de la recherche, améliorant le nombre, la qualité, le volume des demandes au risque de provoquer l’effondrement même du système. Les réponses générées par l’IA peuvent être entraînées sur les publications des chercheurs, sur les critères d’attribution des subventions et même sur les projets retenus pour ajuster les demandes aux résultats attendus. Et l’effet se constate déjà, pointent les chercheurs. Dans une étude qui a regardé les projets de 12 organismes de financement de la recherche de l’Union européenne, les chercheurs montrent une augmentation des candidatures depuis 2022. 

« Les décideurs politiques et les organismes de financement vont devoir repenser l’allocation des fonds de recherche avant que le système ne devienne ingérable. » Confrontés à un afflux de réponses de qualité, ils devront alors faire des choix largement arbitraires quant aux projets à financer et aux candidats. 

Jusqu’à présent, les organismes de financement de la recherche ont principalement réagi à ces évolutions en restreignant l’utilisation de l’IA par les candidats et les évaluateurs, certains déclarant les demandes inéligibles si elles sont élaborées avec de l’IA. Mais ces préconisations sont impossibles à appliquer car la probabilité de détection est faible et ne constitue pas une réponse au problème. Le risque est fort que toutes les propositions répondent aux critères de financement et que les différences entre elles soient minimes. « Lorsque les propositions et les évaluations sont toutes deux gérées par des agents entraînés sur le même corpus de travaux déjà financés, le système n’évaluera plus la qualité des idées, mais plutôt la capacité des agents à simuler les idées précédemment récompensées par les financeurs 

« Parmi les propositions visant à remédier à la surcharge des systèmes de financement figurent le recours à des tirages au sort (attribution aléatoire de fonds à des demandes de subvention correspondant à un certain niveau de qualité) et des modèles distribués d’évaluation par les pairs, où les chercheurs qui soumettent des demandes de subvention sont chargés d’évaluer celles d’autres chercheurs. Ces mesures permettent de lutter contre le volume de demandes, mais elles restent inefficaces si les indicateurs de qualité deviennent peu fiables. »

Geraint Rees et James Wilsdon proposent plutôt que les organismes de financement envisagent de recentrer l’évaluation non plus sur les propositions écrites, mais sur le chercheur principal, son équipe et ses programmes de recherche passés et en cours. « Les financeurs devraient investir dans la vérification des antécédents afin d’examiner la performance de recherche d’un individu ou d’un groupe sur une période prolongée, ainsi que dans des entretiens et des évaluations de portefeuilles de la performance d’équipe sur la durée. » Mais cette solution écarte de fait les plus petites ou plus jeunes équipes : les aides risquent alors d’aller uniquement aux projets les plus établis. 

En mars, le Conseil de la recherche médicale du Royaume-Uni a annoncé le rétablissement des entretiens pour tous les candidats présélectionnés : une approche chronophage et laborieuse et peu adaptée aux grands volumes de candidatures. Le NIH américain, regroupant l’ensemble des Instituts nationaux de la santé, lui, a limité à 6 dépôts par an le nombre de candidatures individuelles, après avoir constaté que certains chercheurs en soumettaient plus de 40. Les financeurs pourraient également envisager des approches plus radicales, suggèrent les deux chercheurs.Il pourrait s’agir d’instaurer un quota fixe de propositions par chercheur ou pour l’ensemble de sa carrière, toutes sources de financement confondues. Ils pourraient aussi répartir le budget disponible entre les chercheurs éligibles à l’échelle nationale et attribuer le même montant à tous, éliminant ainsi la concurrence. 

D’autres solutions proposent aux organismes de recherche de s’appuyer sur l’IA pour l’évaluation. « L’IA pourrait ensuite servir à prioriser et à présélectionner les candidatures, en comparant les données selon ces différents profils afin d’identifier les candidats dont le parcours est cohérent avec les informations fournies dans leur dossier. Ce processus de présélection serait transparent, auditable et conçu pour favoriser la diversité, et non la freiner, à travers les différentes étapes de carrière, disciplines et institutions. » Mieux (ou pire, c’est selon), certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs. 

Quelque soient les solutions retenues, la nécessaire transformation du financement de la recherche risque de se faire dans la douleur et la contestation, estiment les chercheurs. La mise en place d’infrastructures IA nécessite des investissements soutenus, des tests rigoureux et une gouvernance continue. Les financeurs confrontés à des contraintes budgétaires pourraient hésiter. C’est oublier pourtant que le système gaspille déjà des ressources considérables en comités d’experts et en nouvelles soumissions, sans parler du temps consacré par les chercheurs à répondre aux appels. Un système basé sur l’IA native et bien conçu pourrait constituer un investissement judicieux, défendent les chercheurs. Reste que des systèmes d’évaluation entraînés sur des données de financement historiques intégreront les inégalités passées, risquant d’amplifier, plutôt que de corriger, l’effet Matthieu, c’est-à-dire la concentration au profit des plus dotés. « Il s’agit d’un risque réel, mais nous pensons que la conception et la gouvernance peuvent contribuer à l’atténuer. Les biais dans les systèmes d’IA sont mesurables, ce qui permet de les examiner et d’y remédier », soulignent-ils, certainement trop rapidement car les biais ne sont ni  mesurables ni corrigeables facilement. Troisièmement, les chercheurs et les institutions pourraient se montrer réticents face aux décisions façonnées par des algorithmes qu’ils ne peuvent pas interroger. La transparence et les mécanismes d’appel pourraient contribuer à instaurer la confiance, défendent-ils encore.

Le système de financement par subventions conçu pour un monde pré-IA est devenu défaillant. Les financeurs doivent s’adapter, estiment les chercheurs. Il pourrait en résulter un système plus performant : un système qui exploite la puissance de l’IA et la combine à des connaissances spécialisées, et qui réduit le temps et l’énergie gaspillés dans la rédaction de demandes de subventions improductives pour les réorienter vers une recherche novatrice. Un constat plus facile à déclamer qu’à mettre au point. 

Prédire les résultats de la science… au risque de l’y enfermer

Certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs, expliquaient donc Geraint Rees et James Wilsdon. Qu’en est-il ? 

Savoir si une étude changera le monde ? C’est pourtant l’idée que propose Funding the Frontier : un tableau de bord pour prédire l’impact de la recherche. L’outil (non disponible) utilise le Big data pour retracer l’impact sociétal des projets de recherche sur les politiques, les médicaments ou les produits, explique Nature (voir également l’article de recherche qui montre des captures d’écran du tableau de bord et la vidéo promotionnelle). Le projet porté par Dashun Wang « intègre des données sur les publications de recherche, les brevets, les documents d’orientation et les essais cliniques, et présente ces informations de manière visuelle et intuitive. Ils ont également combiné cet outil à un algorithme prédictif basé sur l’apprentissage automatique pour prédire les études et les domaines susceptibles d’apporter les plus grands bénéfices sociétaux à l’avenir – par exemple, les subventions les plus susceptibles de déboucher sur un brevet ». « Même sans son aspect prédictif, disposer d’un outil permettant de rechercher l’impact des recherches sur la société » est déjà une information importante, estime un chercheur. 

Un chef de projet d’une importante agence de financement américaine l’a utilisée pour examiner les impacts sociaux généraux des subventions de l’agence, lui permettant de constater l’impact de certaines recherches ailleurs dans le monde. « Un autre utilisateur, investisseur dans le domaine de la recherche biomédicale, a constaté que dans le domaine de la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’impact clinique le plus important au cours des 20 dernières années provenait d’études visant à comprendre la maladie, mais que l’impact futur le plus important prévu se concentrait sur les études portant sur les systèmes de soutien social des personnes atteintes de la maladie, ce qui laisse entrevoir de nouvelles opportunités d’investissement »

L’aspect prédictif est pourtant préoccupant, estime le même James Wilsdon qui en évoquait les perspectives précédemment. Le spécialiste des politiques de recherche estime que ce tableau de bord pourrait créer des prophéties autoréalisatrices et des décisions d’investissements plus conservatrices, au détriment de recherches plus originales, capables d’ouvrir d’autres possibilités. 

Coincés dans l’Academic Slop ? 

En attendant, le travail académique commence à crouler sous la « prolifération métastatique de publications » truffées d’hallucinations et de distorsions de contenus, comme s’en plaint sur Facebook la philosophe du droit, Antoinette Rouvroy. L’Academic Slop est arrivé, constate également le chercheur Seva Gunitsky dans sa newsletter. Il raconte que dans la revue dont il s’occupait le nombre de soumission a doublé voire triplé depuis l’apparition de l’IA générative, et que le taux de rejet s’est envolé. Techniquement compétents, certains de ces articles respectent les normes et sont tout à fait convenables. Faciles à produire et exigeant peu de créativité, ils constituent néanmoins le type de travail incrémental légitime que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appelait la fabrique de la « science normale ». Pour Gunitsky la valeur d’une théorie originale va continuer à prendre de l’importance. « Les travaux quantitatifs de qualité deviennent bon marché et abondants ; une bonne théorie reste difficile à élaborer ».

Mais l’effet le plus important est que l’évaluation par les pairs repose désormais davantage sur le discernement. Si n’importe qui peut produire un article empirique compétent sur n’importe quel sujet, le principal obstacle devient l’identification des questions importantes à poser. « Dans ce contexte, la question pour les évaluateurs et les éditeurs n’est plus tant « est-ce juste ?» que « pourquoi est-ce important ? ». Cette question est inévitablement subjective, mais pas totalement, car elle exige une solide connaissance des débats en cours. Elle nécessite néanmoins de connaître les tensions et les lacunes productives, les énigmes intéressantes et les idées reçues apparemment établies. »

« Ce concept porte un nom : la phronesis. C’était le terme employé par Aristote pour désigner la sagesse pratique, ou la capacité à discerner la conduite à tenir dans des circonstances particulières. Contrairement à l’épistémè (la connaissance scientifique) ou à la technè (le savoir-faire technique), la phronesis ne peut se réduire à des règles ou à des algorithmes. Elle requiert de l’expérience, du jugement et ce qu’Aristote appelait la « perception ». Cela signifie non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité intellectuelle de percevoir les caractéristiques essentielles d’une situation donnée. »

La philosophe Isaiah Berlin appelait cette qualité « le sens du réel » dans le jugement politique : la capacité de percevoir ce qui est possible et ce qui compte à un moment historique donné. Or, il n’est pas certain que les IA possèdent cette capacité voire ne la possèdent jamais. « Si le discernement devient le critère ultime de qualité, nous nous dirigeons encore davantage vers un système à deux vitesses dans l’édition scientifique. Les revues les plus prestigieuses privilégieront les articles d’une originalité remarquable ou présentant des avancées théoriques ou empiriques majeures, tandis que toutes les autres publieront les articles produits par l’IA qui font progresser, de manière graduelle, notre compréhension de sujets spécifiques. Et peut-être que la théorie gagnera en prestige au détriment des méthodes sophistiquées d’analyse des données. »

Pas sûr que la théorie et l’empirisme puissent ainsi si facilement se scinder en deux. Le risque que les publications automatisées se transforment en matière noire scientifique, que personne ne lit ni ne consulte est fort. A nouveau, ici aussi, le risque est fort que s’accentue  davantage les hiérarchies de prestige comme critère d’importance. « Paradoxalement, l’effet uniformisant de l’IA pourrait rendre le monde universitaire plus élitiste encore ».

« La technologie qui nous a inondés de dissertations étudiantes façonnées avec l’IA va maintenant inonder de nos propres travaux, et nous aurons besoin de ce même discernement dont nous nous plaignons de l’absence chez nos étudiants. » Pas sûr que ce soit plus facile pour les experts. L’IA fait peut-être gagner beaucoup de temps à certains, mais la pollution des travaux de recherche qu’elle engendre en fait perdre énormément aux lectrices et lecteurs. Le goulot d’étranglement de la lecture et de la vérification s’annonce plus reserré que jamais

La seule chose dont on soit sûr, en observant toutes ces perspectives… ce n’est pas que l’IA apporte un progrès scientifique notable, c’est que l’IA en science renforce les inégalités dans toutes les couches de la science.  

Hubert Guillaud

MAJ du 02/06/2026 : Une analyse de 7,3 millions d’articles de revues scientifiques publiés entre 2020 et 2025 révèle qu’en 2025, un peu plus de la moitié présentent des signes d’influence des LLM, avec des variations importantes d’utilisation selon la région du monde, le prestige de l’établissement, l’éditeur et la discipline. « Le développement économique et la proximité de l’anglais comme langue principale sont des facteurs prédictifs clés de ces variations régionales. Les établissements moins bien classés affichent des taux d’adoption plus élevés que les universités d’élite, les jeunes éditeurs à but lucratif présentent des taux supérieurs à ceux de leurs concurrents, et l’adoption varie considérablement selon les disciplines universitaires. L’adoption des LLM dans la rédaction académique est répandue, mais socialement stratifiée. »

MAJ du 21/06/2026 : Dans leur newsletter, Tim O’Reilly et Ilan Strauss, proposent de garantir un exosquelette pour appliquer l’IA à la science. Cet exosquelette est constitué d’innombrables systèmes permettant de garantir les références, comme le DOI (l’identifiant d’objets numériques qui attribue un numéro à chaque publication scientifique), RetractationWatch (la base de données des articles scientifique dépubliés et rétractés), Orcid (qui founit un identifiant unique aux chercheurs), Open Alex (un graphe de connaissances scientifiques)… ou encore le projet Vraix du MIT (cherchant à créer une toile du savoir pour distinguer les contenus possiblement génératifs des autres)… et nombres d’autres, qui n’ont pas été intégrés aux systèmes d’IA, alors qu’ils pourraient permettre de résoudre de nombreux problèmes : diminuer les citations erronées, réduire l’emprise de la littérature scientifique non valide… une infrastructure fondée sur des principes ouverts qui cherchent à garantir que les contenus scientifiques ne puissent être ni accaparés ni dégradés. Ces infrastructures sont des biens publics que les entreprises d’IA ignorent pour la plupart ou, pire, fragilisent. « À l’heure actuelle, la relation entre l’IA et l’infrastructure scientifique est presque exclusivement extractive. Les entreprises d’IA entraînent leurs modèles sur des articles scientifiques. Elles créent des produits capables de générer et de manipuler des textes scientifiques. Elles se disputent le marché de l’« IA au service de la science ». Pourtant, elles ne contribuent pratiquement pas à l’infrastructure qui, à la base, garantit la fiabilité des connaissances scientifiques. »

Les entreprises d’IA consomment du contenu scientifique sans rien apporter en retour. Strauss et O’Reilly font une analogie avec Content ID de YouTube : face à l’utilisation non autorisée de leurs œuvres, la première réaction de l’industrie musicale a été d’exiger leur retrait. La réponse de YouTube a été : « Et si nous vous aidions plutôt à les monétiser ? » Cette approche a permis d’aligner les intérêts et de créer une économie dynamique pour les créateurs. Nous devrions appliquer le même raisonnement à la science. Les entreprises d’IA ne devraient pas seulement utiliser l’infrastructure scientifique pour améliorer leurs produits (elles le devraient pourtant), mais elles devraient surtout chercher à aider la science à gagner en valeur, en pérennité et en exhaustivité.

Pour cela, les systèmes d’IA devraient améliorer la validation de leurs sources et références. L’infrastructure existe, il leur suffit de l’utiliser. Ils pourraient également réinjecter les métadonnées extraites dans OpenAlex, améliorant ainsi le graphe de données pour tous. Ils pourraient utiliser et financer RetractationWatch pour améliorer leurs modèles et réponses. Les fournisseurs d’IA pourraient également financer cette infrastructure scientifique très fragile qui constitue le socle technique de la crédibilité de la science. « Les entreprises d’IA, qui génèrent des milliards de revenus grâce à des produits reposant sur la crédibilité scientifique, devraient contribuer à l’infrastructure qui garantit cette crédibilité. Il ne s’agit pas de philanthropie, mais d’un intérêt bien compris.» Elles pourraient également contribuer a améliorer cette chaîne qui identifie la provenance du contenu scientifique. « Lorsque l’IA contribue à un article scientifique, cette contribution doit être traçable : elle ne doit pas simplement faire l’objet d’une déclaration standard, mais être liée à des affirmations, des sources et des étapes de vérification précises. »

« Les entreprises d’IA qui s’appuieront sur cette infrastructure créeront de meilleurs produits. Mais surtout, elles investiront dans l’infrastructure civilisationnelle qui rend possible, à la base, l’existence de connaissances fiables. À condition toutefois que les entreprises d’IA cessent de considérer cette question comme le problème d’autrui et commencent à la voir comme un socle sur lequel bâtir — un socle dont dépend leur propre succès dans le domaine scientifique.»

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Les guerres des drones 

En Ukraine, l’automatisation de la guerre a franchi une nouvelle étape en 2025, rapporte un long reportage du New York Times. Jusqu’à présent, la plupart des drones de combat nécessitaient un pilote humain. Il était une violence à distance, comme le disait la philosophe Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (La Fabrique, 2013) qui dénonçait déjà la fabrique des automates politiques qui transforme la guerre en chasse à l’homme, une campagne sans fin d’exécutions extrajudiciaires qui se font en dehors du droit de guerre.

Mais désormais, les drones se passent de pilotes. Certains nouveaux drones ukrainiens, une fois leur cible verrouillée, peuvent utiliser l’intelligence artificielle pour la poursuivre et la frapper, sans aucune intervention humaine supplémentaire. C’est notamment le cas des drones développés par la très discrète startup Project Eagle, fondée par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, après l’invasion de l’Ukraine en 2022. « Durant l’année 2025, dans la guerre russo-ukrainienne, lors d’opérations largement invisibles et passées inaperçues, l’ère des robots tueurs commença à se dessiner sur le champ de bataille. Sur un front d’environ 1 300 kilomètres et dans l’espace aérien des deux pays, des drones dotés de nouvelles fonctionnalités autonomes sont désormais utilisés quotidiennement au combat »

« L’Ukraine est devenue un terrain d’essai grandeur nature où fabricants d’armes, gouvernements, investisseurs, unités de première ligne et ingénieurs occidentaux collaborent pour produire des armes qui automatisent une partie de la chaîne de destruction militaire conventionnelle. Équipés de logiciels propriétaires embarqués, entraînés sur de vastes ensembles de données et souvent exécutés sur des micro-ordinateurs standard comme le Raspberry Pi, les drones autonomes font désormais partie intégrante du quotidien sanglant et destructeur de la guerre.» Toutes les fonctions sont désormais autonomes, du décollage à la frappe terminale, en passant par la coordination entre drones. 

« Les drones entièrement contrôlés par des humains restent bien plus nombreux que leurs homologues semi-autonomes. Ils sont responsables de la plupart des blessures sur les champs de bataille. Mais les armes sans pilote ouvrent de nouvelles perspectives.» Dans les deux camps, les drones à intelligence artificielle sont au cœur d’une nouvelle course aux armements

Peter Asaro, vice-président de la campagne « Stop aux robots tueurs », philosophe et professeur associé à la New School, a mis en garde contre les dangers croissants liés à l’exploration de territoires pratiques et éthiques inexplorés par ces armes. « Le développement d’une autonomie croissante des drones soulève de graves questions concernant les droits humains et la protection des civils dans les conflits armés », a-t-il déclaré. « La capacité de sélectionner des cibles de manière autonome constitue une limite morale à ne pas franchir. »

Pour l’instant, les armes dotées d’IA restent fragiles, limitées dans leurs fonctions et moins précises que les armes contrôlées par des humains qualifiés. Nombre d’entre elles ont une faible autonomie et une courte durée de vol. 

Du rôle du brouillage GPS

Les drones autonomes sont la réponse aux contre-mesures à l’égard des drones prisent durant la guerre en Ukraine, notamment les brouilleurs qui saturent les fréquences utilisées pour le contrôle de vol et les liaisons vidéo, faisant perdre le signal entre le pilote et le drone. En améliorant l’autonomie, l’idée était, qu’en cas de rupture de communication anticipée, les pilotes pouvaient céder le contrôle du vol à un système automatisé – une puce puissante et un logiciel hautement spécialisé – capable d’achever la mission, comme l’a proposé Underdog imaginé par la société ukrainienne Norda dynamics : un petit module se fixant à un drone de combat pour lui apporter l’autonomie finale nécessaire sur une cible verrouillée. 

Le virage radical opéré par l’armée ukrainienne vers la guerre par drones a contribué à sauver le pays, estime le journaliste du New York Times, Christopher John Chivers. Pendant près de quatre ans, tout en déployant la première armée au monde à se réorganiser autour d’armes sans pilote, elle a freiné les offensives terrestres de l’armée russe. Mais cette arme a ses limites. Presque tous les drones kamikazes à courte portée — un moyen essentiel pour stopper l’avancée des soldats russes — sont pilotés individuellement. Chaque drone est un redoutable acrobate aérien : capables d’atteindre des vitesses de 110 km/h, ces petits multicoptères peuvent s’arrêter, faire du surplace, virer et changer de direction pendant de longues minutes, des atouts qui permettent aux pilotes de localiser, poursuivre et éliminer leurs cibles humaines avec une efficacité glaçante. Pourtant, lors d’attaques russes soutenues, les conditions typiques du front contraignent les équipes de drones à combattre lentement. Le rythme est déterminé par le temps écoulé entre le décollage de chaque drone et son approche finale, qui, aux distances de sécurité habituelles, dépasse souvent 20 minutes. Lorsque les soldats russes infiltrent un grand nombre de lignes, les frappes de drones isolés peuvent paraître lentes et insuffisantes, laissant du temps à l’ennemi pour changer de position et s’échapper.

D’où l’intérêt à pouvoir développer des essaims de flotte. Une autre entreprise ukrainienne, Sine Engineering, a lancé Pasika (qui signifie « rucher » en ukrainien), des petits émetteurs-récepteurs radio qui servent de balises aux drones en vol. Avec Pasika, un seul pilote peut gérer des dizaines de drones.

Les drones de frappe en profondeur, eux, sortes de missiles de croisière à vol lent capables de parcourir des centaines de kilomètres, nécessitent une navigation précise pour se déplacer pendant des heures dans l’espace aérien étranger et suivre des trajectoires en zigzag avec des changements d’altitude fréquents afin d’échapper aux défenses aériennes. L’Ukraine fondait de grands espoirs sur son arsenal croissant de frappes en profondeur pour cibler les dépôts de carburant et d’armes russes. Mais, en coupant les signaux GPS au-dessus du front et sur son territoire occidental, la Russie a rendu ces systèmes inopérants. 

Le brouillage GPS ne se déploie pas seulement sur les conflits, rapporte Sarah Scoles pour Undark, notamment parce que ces petits brouilleurs sont facilement accessibles dans le commerce, tant et si bien que l’administration fédérale américaine des transports comme de la défense est à la recherche d’alternatives et de compléments au GPS, notamment avec l’introduction de signaux mieux cryptés pour les militaires, d’une plus grande variété de signaux pour les civils et de signaux de puissance supérieure. Le GPS est un élément de base qui irrigue la plupart des infrastructures techniques actuelles, des réseaux bancaires aux infrastructures des opérateurs de téléphonie. C’est notamment avec le lancement du jeu en réalité augmenté Pokemon Go en 2016 que les méthodes de brouillage et de corruption des signaux se sont propagées. Si les initiatives fédérales d’amélioration sont là (comme d’utiliser les autres systèmes internationaux de localisation ou de mieux détecter les interférences… ), ils manquent encore de coordination pour faire émerger des solutions pérennes. Les projets privés, eux, ne manquent pas. TrustPoint a initié le lancement de petits satellites en orbite basse émettant un signal crypté à une fréquence plus élevée que le GPS. Cela permet de réduire l’efficacité des brouilleurs et de réduire considérablement leur zone d’influence. Une autre entreprise, « Xona Space Systems, déploie également des satellites en orbite terrestre basse et a collaboré avec les gouvernements canadien et américain. Elle prévoit d’émettre des signaux 100 fois plus puissants que le GPS, offrant ainsi aux utilisateurs une précision de deux centimètres et rendant le brouillage plus difficile. Le signal inclut également un filigrane, une forme d’authentification qui, du moins pour l’instant, protège contre l’usurpation d’identité du signal ». Xona a l’avantage par rapport à son concurrent de ne nécessiter qu’une mise à jour logicielle. Le projet universitaire SuperGPS, lui, propose de déployer des émetteurs radio terrestres plutôt que spatiaux. 

D’autres solutions encore, proposent tout simplement de s’en passer, rapporte Chivers dans le New York Times. L’américain Brian Streem, créateur d’Aerobo, une société spécialisée dans les prises de vue aériennes pour des productions hollywoodiennes, a également fondé Vermeer, une entreprise qui développe des systèmes de positionnement visuel permettant aux drones de naviguer sans GPS qui intéressèrent l’US Air Force. Le logiciel de Vermeer est un système de pilotage automatique qui compare ce que voient les caméras des drones aux cartes topographiques 3D qu’ils embarquent, leur permettant de naviguer sur des terrains dépourvus de liaison satellite. 

Du rêve de l’automatisation totale… à la réalité

Chivers revient également sur les différents projets de drones eux-mêmes dotés de guidage d’attaque basés sur l’IA. C’est notamment le cas du Bumblebee, un drone intercepteur, testé en Ukraine, que les troupes américaines ont commencé à déployer, rapporte Forbes. L’entreprise de Schmidt a également fourni aux unités ukrainiennes un drone de combat de moyenne portée, d’une envergure de deux mètres, commercialisé sous le nom de Hornet. Comme le Bumblebee, il est doté d’une reconnaissance de cibles et d’un guidage d’attaque terminale basés sur l’IA, ainsi que de systèmes de communication et de navigation résistants au brouillage. Schmidt est également devenu un allié de l’Ukraine dans sa défense contre les Shahed, ces drones à longue portée de conception iranienne qui bombardent les villes ukrainiennes presque chaque nuit. En juillet 2025, il est apparu aux côtés du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour annoncer un partenariat stratégique visant à fournir à l’Ukraine des drones dotés d’intelligence artificielle, notamment un système d’interception automatisé appelé Merops. Mais pour l’instant, à l’instar de l’Underdog de Norda Dynamics, les Bumblebees ou les drones de Schmidt, ces systèmes nécessitent une intervention humaine pour désigner et activer les cibles avant l’attaque. Schmidt a indiqué à plusieurs reprises s’opposer aux armes sans supervision humaine. 

Mais le paradigme de la compétition de l’offre, qui conduit nombre d’entreprises à proposer leurs solutions en échanges de d’achats garantis, propulse l’automatisation des armes vers toujours plus d’automatisation. Le drone ukrainien X-Drone, par exemple, fusionne plusieurs technologies autonomes sur des drones à longue portée. Son logiciel guide les armes vers une zone éloignée, comme un port maritime, puis utilise la vision par ordinateur pour identifier et attaquer des cibles spécifiques : navires de guerre, réservoirs de carburant, avions stationnés. L’entreprise expérimente des capacités plus complexes, notamment l’intégration de la reconnaissance faciale dans les drones afin d’identifier et d’éliminer des cibles spécifiques, et le couplage des logiciels de contrôle de vol et de navigation avec des modèles de langage naturels, « pour que le drone devienne un agent ». Le but à terme, qu’on puisse littéralement lui parler : « Vole à droite, 100 mètres. Que vois-tu ? Vois-tu une fenêtre ? Entre par la fenêtre ». Mais surtout, l’intégration de l’IA pourrait permettre de poursuivre une cible de manière autonome. Pas seulement une destination ou un objet, mais également une cible humaine identifiée. 

Pour le fondateur de X-Drone, « les drones avec IA changent la donne ». « Toute l’infrastructure militaire existante est en passe de devenir obsolète. » 

«« Les guerres de grande ampleur libère des démons », explique un pilote, du Gaz moutarde de la première guerre mondiale aux bombes atomiques de la seconde. Les armes autonomes sont en train de changer la guerre. Pour Schmidt, les armes dotées d’intelligence artificielle, suggérait-il, pourraient mettre fin à l’invasion d’un pays par voie terrestre. C’était ce que pensait aussi Richard Gatling, l’inventeur de la mitrailleuse en 1877. La violence de la mitrailleuse devait rendre superflues les grandes armées. Gatling s’est trompé. Il est probable que Schmidt se trompe également et que les drones autonomes ne signent pas la fin de la guerre, mais son extension », conclut Chivers.  

Pour Mediapart, la journaliste Justine Brabant est allée à la rencontre d’une unité antidrone ukrainienne dont nombre de pays veulent apprendre les pratiques. Sur le terrain, on découvre surtout une coordination collaborative et distribuée, où chaque unité à accès à toutes les menaces détectées sur une application pour pouvoir déterminer leurs cibles selon les tactiques des autres unités. Selon les capacités des unités, et l’évaluation des menaces, les unités ciblent les menaces qui leurs correspondent, notamment pour les plus petites, en se chargeant des plus petits drones russes. « Si l’expérience ukrainienne est si précieuse, c’est qu’elle ne consiste pas seulement à stopper quelques engins sans pilote : son armée sait en intercepter plusieurs centaines en quelques heures, sans utiliser de munitions extrêmement sophistiquées au coût disproportionné. » 

On y découvre les cartes de suivis qui permettent aux unités de déterminer qu’elle drone abattre, depuis de simples canons à de petits drones intercepteurs. « Lors du seul mois de mars 2026, l’armée russe a lancé 7 889 drones sur l’Ukraine, un record depuis le début de la guerre. Selon les données fournies par Kyiv, les forces armées ukrainiennes sont parvenues à intercepter 92 % d’entre eux. Une progression notable : en mars 2025, ce taux était de 60 %. » 

Mais plus que les exploits techniques, un autre enjeu frappe à lire Brabant. C’est l’intensification des attaques par drones. « Ils tâchent surtout de s’adapter, avec des ressources limitées, à la cadence frénétique des attaques russes. Car le rythme auquel la guerre évolue, sous leurs yeux et entre leurs mains, donne un net sentiment de vertige. » La numérisation du front ressemble à la numérisation de l’industrie ou des services : partout, elle réduit les coûts et fait augmenter les cadences. 

Reste, comme le montre d’ailleurs le reportage de Justine Brabant, les drones ne font pas tout. « Les troupes restent la ressource la plus cruciale sur le champ de bataille », rappelle l’ancien marine Gil Barndollar dans The American Prospect. Or, les drones ne remplacent pas les troupes ; ils ne font que redistribuer les effectifs. « Si les drones sans pilotes sont désormais responsables de plus de 80 % des pertes dans les deux camps (surpassant largement le bilan des armes traditionnelles comme l’artillerie, les mitrailleuses et les armes légères) et s’ils se voient confier un nombre croissant de missions sur le front (reconnaissance, frappe, minage, ravitaillement, voire évacuation sanitaire…), la réalité est que la main-d’œuvre reste un élément crucial de la guerre ». « Les drones ukrainiens et russes ne volent pas seuls. En réalité, il faut une équipe de trois à quatre soldats, avec des mois d’entraînement et d’expérience, pour positionner efficacement chaque drone afin d’éliminer l’ennemi. Bien qu’opérant à quelques kilomètres de la ligne de front, les équipes de drones restent exposées quotidiennement au danger. Dans certains secteurs du front, leurs pertes sont supérieures à celles de l’infanterie ». La guerre des drones ne se fait pas sans hommes, rappelle l’ex militaire avant de critiquer la fin de la conscription. « La résilience ukrainienne a été extraordinaire, mais elle n’est pas inépuisable. Après quatre années de combats, le scénario le plus probable est que les armées ukrainienne et russe continuent de trouver juste assez de soldats pour se battre et poursuivre les hostilités ». 

Hubert Guillaud

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Les guerres des drones 

En Ukraine, l’automatisation de la guerre a franchi une nouvelle étape en 2025, rapporte un long reportage du New York Times. Jusqu’à présent, la plupart des drones de combat nécessitaient un pilote humain. Il était une violence à distance, comme le disait la philosophe Grégoire Chamayou dans Théorie du drone (La Fabrique, 2013) qui dénonçait déjà la fabrique des automates politiques qui transforme la guerre en chasse à l’homme, une campagne sans fin d’exécutions extrajudiciaires qui se font en dehors du droit de guerre.

Mais désormais, les drones se passent de pilotes. Certains nouveaux drones ukrainiens, une fois leur cible verrouillée, peuvent utiliser l’intelligence artificielle pour la poursuivre et la frapper, sans aucune intervention humaine supplémentaire. C’est notamment le cas des drones développés par la très discrète startup Project Eagle, fondée par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, après l’invasion de l’Ukraine en 2022. « Durant l’année 2025, dans la guerre russo-ukrainienne, lors d’opérations largement invisibles et passées inaperçues, l’ère des robots tueurs commença à se dessiner sur le champ de bataille. Sur un front d’environ 1 300 kilomètres et dans l’espace aérien des deux pays, des drones dotés de nouvelles fonctionnalités autonomes sont désormais utilisés quotidiennement au combat »

« L’Ukraine est devenue un terrain d’essai grandeur nature où fabricants d’armes, gouvernements, investisseurs, unités de première ligne et ingénieurs occidentaux collaborent pour produire des armes qui automatisent une partie de la chaîne de destruction militaire conventionnelle. Équipés de logiciels propriétaires embarqués, entraînés sur de vastes ensembles de données et souvent exécutés sur des micro-ordinateurs standard comme le Raspberry Pi, les drones autonomes font désormais partie intégrante du quotidien sanglant et destructeur de la guerre.» Toutes les fonctions sont désormais autonomes, du décollage à la frappe terminale, en passant par la coordination entre drones. 

« Les drones entièrement contrôlés par des humains restent bien plus nombreux que leurs homologues semi-autonomes. Ils sont responsables de la plupart des blessures sur les champs de bataille. Mais les armes sans pilote ouvrent de nouvelles perspectives.» Dans les deux camps, les drones à intelligence artificielle sont au cœur d’une nouvelle course aux armements

Peter Asaro, vice-président de la campagne « Stop aux robots tueurs », philosophe et professeur associé à la New School, a mis en garde contre les dangers croissants liés à l’exploration de territoires pratiques et éthiques inexplorés par ces armes. « Le développement d’une autonomie croissante des drones soulève de graves questions concernant les droits humains et la protection des civils dans les conflits armés », a-t-il déclaré. « La capacité de sélectionner des cibles de manière autonome constitue une limite morale à ne pas franchir. »

Pour l’instant, les armes dotées d’IA restent fragiles, limitées dans leurs fonctions et moins précises que les armes contrôlées par des humains qualifiés. Nombre d’entre elles ont une faible autonomie et une courte durée de vol. 

Du rôle du brouillage GPS

Les drones autonomes sont la réponse aux contre-mesures à l’égard des drones prisent durant la guerre en Ukraine, notamment les brouilleurs qui saturent les fréquences utilisées pour le contrôle de vol et les liaisons vidéo, faisant perdre le signal entre le pilote et le drone. En améliorant l’autonomie, l’idée était, qu’en cas de rupture de communication anticipée, les pilotes pouvaient céder le contrôle du vol à un système automatisé – une puce puissante et un logiciel hautement spécialisé – capable d’achever la mission, comme l’a proposé Underdog imaginé par la société ukrainienne Norda dynamics : un petit module se fixant à un drone de combat pour lui apporter l’autonomie finale nécessaire sur une cible verrouillée. 

Le virage radical opéré par l’armée ukrainienne vers la guerre par drones a contribué à sauver le pays, estime le journaliste du New York Times, Christopher John Chivers. Pendant près de quatre ans, tout en déployant la première armée au monde à se réorganiser autour d’armes sans pilote, elle a freiné les offensives terrestres de l’armée russe. Mais cette arme a ses limites. Presque tous les drones kamikazes à courte portée — un moyen essentiel pour stopper l’avancée des soldats russes — sont pilotés individuellement. Chaque drone est un redoutable acrobate aérien : capables d’atteindre des vitesses de 110 km/h, ces petits multicoptères peuvent s’arrêter, faire du surplace, virer et changer de direction pendant de longues minutes, des atouts qui permettent aux pilotes de localiser, poursuivre et éliminer leurs cibles humaines avec une efficacité glaçante. Pourtant, lors d’attaques russes soutenues, les conditions typiques du front contraignent les équipes de drones à combattre lentement. Le rythme est déterminé par le temps écoulé entre le décollage de chaque drone et son approche finale, qui, aux distances de sécurité habituelles, dépasse souvent 20 minutes. Lorsque les soldats russes infiltrent un grand nombre de lignes, les frappes de drones isolés peuvent paraître lentes et insuffisantes, laissant du temps à l’ennemi pour changer de position et s’échapper.

D’où l’intérêt à pouvoir développer des essaims de flotte. Une autre entreprise ukrainienne, Sine Engineering, a lancé Pasika (qui signifie « rucher » en ukrainien), des petits émetteurs-récepteurs radio qui servent de balises aux drones en vol. Avec Pasika, un seul pilote peut gérer des dizaines de drones.

Les drones de frappe en profondeur, eux, sortes de missiles de croisière à vol lent capables de parcourir des centaines de kilomètres, nécessitent une navigation précise pour se déplacer pendant des heures dans l’espace aérien étranger et suivre des trajectoires en zigzag avec des changements d’altitude fréquents afin d’échapper aux défenses aériennes. L’Ukraine fondait de grands espoirs sur son arsenal croissant de frappes en profondeur pour cibler les dépôts de carburant et d’armes russes. Mais, en coupant les signaux GPS au-dessus du front et sur son territoire occidental, la Russie a rendu ces systèmes inopérants. 

Le brouillage GPS ne se déploie pas seulement sur les conflits, rapporte Sarah Scoles pour Undark, notamment parce que ces petits brouilleurs sont facilement accessibles dans le commerce, tant et si bien que l’administration fédérale américaine des transports comme de la défense est à la recherche d’alternatives et de compléments au GPS, notamment avec l’introduction de signaux mieux cryptés pour les militaires, d’une plus grande variété de signaux pour les civils et de signaux de puissance supérieure. Le GPS est un élément de base qui irrigue la plupart des infrastructures techniques actuelles, des réseaux bancaires aux infrastructures des opérateurs de téléphonie. C’est notamment avec le lancement du jeu en réalité augmenté Pokemon Go en 2016 que les méthodes de brouillage et de corruption des signaux se sont propagées. Si les initiatives fédérales d’amélioration sont là (comme d’utiliser les autres systèmes internationaux de localisation ou de mieux détecter les interférences… ), ils manquent encore de coordination pour faire émerger des solutions pérennes. Les projets privés, eux, ne manquent pas. TrustPoint a initié le lancement de petits satellites en orbite basse émettant un signal crypté à une fréquence plus élevée que le GPS. Cela permet de réduire l’efficacité des brouilleurs et de réduire considérablement leur zone d’influence. Une autre entreprise, « Xona Space Systems, déploie également des satellites en orbite terrestre basse et a collaboré avec les gouvernements canadien et américain. Elle prévoit d’émettre des signaux 100 fois plus puissants que le GPS, offrant ainsi aux utilisateurs une précision de deux centimètres et rendant le brouillage plus difficile. Le signal inclut également un filigrane, une forme d’authentification qui, du moins pour l’instant, protège contre l’usurpation d’identité du signal ». Xona a l’avantage par rapport à son concurrent de ne nécessiter qu’une mise à jour logicielle. Le projet universitaire SuperGPS, lui, propose de déployer des émetteurs radio terrestres plutôt que spatiaux. 

D’autres solutions encore, proposent tout simplement de s’en passer, rapporte Chivers dans le New York Times. L’américain Brian Streem, créateur d’Aerobo, une société spécialisée dans les prises de vue aériennes pour des productions hollywoodiennes, a également fondé Vermeer, une entreprise qui développe des systèmes de positionnement visuel permettant aux drones de naviguer sans GPS qui intéressèrent l’US Air Force. Le logiciel de Vermeer est un système de pilotage automatique qui compare ce que voient les caméras des drones aux cartes topographiques 3D qu’ils embarquent, leur permettant de naviguer sur des terrains dépourvus de liaison satellite. 

Du rêve de l’automatisation totale… à la réalité

Chivers revient également sur les différents projets de drones eux-mêmes dotés de guidage d’attaque basés sur l’IA. C’est notamment le cas du Bumblebee, un drone intercepteur, testé en Ukraine, que les troupes américaines ont commencé à déployer, rapporte Forbes. L’entreprise de Schmidt a également fourni aux unités ukrainiennes un drone de combat de moyenne portée, d’une envergure de deux mètres, commercialisé sous le nom de Hornet. Comme le Bumblebee, il est doté d’une reconnaissance de cibles et d’un guidage d’attaque terminale basés sur l’IA, ainsi que de systèmes de communication et de navigation résistants au brouillage. Schmidt est également devenu un allié de l’Ukraine dans sa défense contre les Shahed, ces drones à longue portée de conception iranienne qui bombardent les villes ukrainiennes presque chaque nuit. En juillet 2025, il est apparu aux côtés du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, pour annoncer un partenariat stratégique visant à fournir à l’Ukraine des drones dotés d’intelligence artificielle, notamment un système d’interception automatisé appelé Merops. Mais pour l’instant, à l’instar de l’Underdog de Norda Dynamics, les Bumblebees ou les drones de Schmidt, ces systèmes nécessitent une intervention humaine pour désigner et activer les cibles avant l’attaque. Schmidt a indiqué à plusieurs reprises s’opposer aux armes sans supervision humaine. 

Mais le paradigme de la compétition de l’offre, qui conduit nombre d’entreprises à proposer leurs solutions en échanges de d’achats garantis, propulse l’automatisation des armes vers toujours plus d’automatisation. Le drone ukrainien X-Drone, par exemple, fusionne plusieurs technologies autonomes sur des drones à longue portée. Son logiciel guide les armes vers une zone éloignée, comme un port maritime, puis utilise la vision par ordinateur pour identifier et attaquer des cibles spécifiques : navires de guerre, réservoirs de carburant, avions stationnés. L’entreprise expérimente des capacités plus complexes, notamment l’intégration de la reconnaissance faciale dans les drones afin d’identifier et d’éliminer des cibles spécifiques, et le couplage des logiciels de contrôle de vol et de navigation avec des modèles de langage naturels, « pour que le drone devienne un agent ». Le but à terme, qu’on puisse littéralement lui parler : « Vole à droite, 100 mètres. Que vois-tu ? Vois-tu une fenêtre ? Entre par la fenêtre ». Mais surtout, l’intégration de l’IA pourrait permettre de poursuivre une cible de manière autonome. Pas seulement une destination ou un objet, mais également une cible humaine identifiée. 

Pour le fondateur de X-Drone, « les drones avec IA changent la donne ». « Toute l’infrastructure militaire existante est en passe de devenir obsolète. » 

«« Les guerres de grande ampleur libère des démons », explique un pilote, du Gaz moutarde de la première guerre mondiale aux bombes atomiques de la seconde. Les armes autonomes sont en train de changer la guerre. Pour Schmidt, les armes dotées d’intelligence artificielle, suggérait-il, pourraient mettre fin à l’invasion d’un pays par voie terrestre. C’était ce que pensait aussi Richard Gatling, l’inventeur de la mitrailleuse en 1877. La violence de la mitrailleuse devait rendre superflues les grandes armées. Gatling s’est trompé. Il est probable que Schmidt se trompe également et que les drones autonomes ne signent pas la fin de la guerre, mais son extension », conclut Chivers.  

Pour Mediapart, la journaliste Justine Brabant est allée à la rencontre d’une unité antidrone ukrainienne dont nombre de pays veulent apprendre les pratiques. Sur le terrain, on découvre surtout une coordination collaborative et distribuée, où chaque unité à accès à toutes les menaces détectées sur une application pour pouvoir déterminer leurs cibles selon les tactiques des autres unités. Selon les capacités des unités, et l’évaluation des menaces, les unités ciblent les menaces qui leurs correspondent, notamment pour les plus petites, en se chargeant des plus petits drones russes. « Si l’expérience ukrainienne est si précieuse, c’est qu’elle ne consiste pas seulement à stopper quelques engins sans pilote : son armée sait en intercepter plusieurs centaines en quelques heures, sans utiliser de munitions extrêmement sophistiquées au coût disproportionné. » 

On y découvre les cartes de suivis qui permettent aux unités de déterminer qu’elle drone abattre, depuis de simples canons à de petits drones intercepteurs. « Lors du seul mois de mars 2026, l’armée russe a lancé 7 889 drones sur l’Ukraine, un record depuis le début de la guerre. Selon les données fournies par Kyiv, les forces armées ukrainiennes sont parvenues à intercepter 92 % d’entre eux. Une progression notable : en mars 2025, ce taux était de 60 %. » 

Mais plus que les exploits techniques, un autre enjeu frappe à lire Brabant. C’est l’intensification des attaques par drones. « Ils tâchent surtout de s’adapter, avec des ressources limitées, à la cadence frénétique des attaques russes. Car le rythme auquel la guerre évolue, sous leurs yeux et entre leurs mains, donne un net sentiment de vertige. » La numérisation du front ressemble à la numérisation de l’industrie ou des services : partout, elle réduit les coûts et fait augmenter les cadences. 

Reste, comme le montre d’ailleurs le reportage de Justine Brabant, les drones ne font pas tout. « Les troupes restent la ressource la plus cruciale sur le champ de bataille », rappelle l’ancien marine Gil Barndollar dans The American Prospect. Or, les drones ne remplacent pas les troupes ; ils ne font que redistribuer les effectifs. « Si les drones sans pilotes sont désormais responsables de plus de 80 % des pertes dans les deux camps (surpassant largement le bilan des armes traditionnelles comme l’artillerie, les mitrailleuses et les armes légères) et s’ils se voient confier un nombre croissant de missions sur le front (reconnaissance, frappe, minage, ravitaillement, voire évacuation sanitaire…), la réalité est que la main-d’œuvre reste un élément crucial de la guerre ». « Les drones ukrainiens et russes ne volent pas seuls. En réalité, il faut une équipe de trois à quatre soldats, avec des mois d’entraînement et d’expérience, pour positionner efficacement chaque drone afin d’éliminer l’ennemi. Bien qu’opérant à quelques kilomètres de la ligne de front, les équipes de drones restent exposées quotidiennement au danger. Dans certains secteurs du front, leurs pertes sont supérieures à celles de l’infanterie ». La guerre des drones ne se fait pas sans hommes, rappelle l’ex militaire avant de critiquer la fin de la conscription. « La résilience ukrainienne a été extraordinaire, mais elle n’est pas inépuisable. Après quatre années de combats, le scénario le plus probable est que les armées ukrainienne et russe continuent de trouver juste assez de soldats pour se battre et poursuivre les hostilités ». 

Hubert Guillaud

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L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre (2/2)

La pantomime du contrôle humain

On le lit dans le long reportage de +972 magazine dont on rendait compte dans la première partie de cet article : le contrôle humain s’est profondément distendu dans la riposte d’Israël à l’attaque du 7 octobre. La performance (bien relative) de l’automatisation a emporté avec elle les barrières morales… et le droit international. 

Dans un article pour The Conversation, le chercheur en droit international, Louis Perez, rappelle qu’en Iran, comme à Gaza, l’IA est au cœur des frappes, pour l’armée américaine avec le programme Maven, comme pour l’armée israélienne avec Lavender. Mais qu’en est-il de la licéité de l’utilisation de l’IA pour faire la guerre ? « Il convient d’abord de préciser que l’IA n’est pas interdite en tant que telle par le droit des conflits armés (DCA, également appelé droit international humanitaire). Pour l’heure, aucune règle juridique n’envisage spécifiquement la question de sa licéité. Pour autant, la question n’évolue pas dans un vide juridique. Les règles générales du DCA s’appliquent à la conduite des hostilités, quels que soient les moyens et méthodes déployés. L’une de ces règles est le principe de distinction selon lequel seules les cibles militaires peuvent faire l’objet d’attaques, les personnes civiles et les biens civils devant être préservés. » 

Un autre principe est celui de précaution : il prescrit que les parties au conflit doivent faire tout ce qui est pratiquement possible pour vérifier que les objectifs à attaquer sont bien des objectifs militaires. La vingtaine de secondes disponible aux opérateurs pour valider une cible, la faiblesse des contrôles pointées par Abraham dans son article, montrent que ce principe n’est matériellement pas respecté. Le contrôle humain de l’IA, dont tout le monde rappelle le principe, tient en vérité d’une pantomime. Pourtant, rappelle le juriste, « ni la violation du principe de précaution ni les erreurs conduisant à des violations du DCA ne constituent des crimes de guerre au sens du droit international pénal ». « L’élément intentionnel, c’est-à-dire la volonté de commettre l’infraction, fait défaut. Le régime de responsabilité pénale internationale actuel ne reconnaît pas la responsabilité pour négligence dans ce contexte. Cette approche pragmatique pourrait néanmoins évoluer. D’une part, si les erreurs algorithmiques de ciblage se multiplient, le caractère « raisonnable » de l’erreur sera de plus en plus difficile à invoquer et l’utilisation consciente d’un système connu pour ses défaillances pourrait induire une forme d’intention indirecte de cibler des civils. D’autre part, le droit pourrait à l’avenir se développer pour sanctionner les militaires qui, par leur négligence, causent la mort de civils. »

Perez souligne encore que la responsabilité des entreprises d’IA qui fournissent ces matériels aux militaires (dans le cas américain notamment) pourraient être à terme tenues responsables de fournir du matériel défaillant. Or, comme le pointe le chercheur Javaid Iqbal Sofi dans une tribune pour Tech Policy Press, si la communauté internationale dispose de régimes de contrôle des armements, les entreprises d’IA n’y sont pas soumises. En effet, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) compte 193 États membres et un régime de vérification fondé sur le droit international. En mars 2026, elle a publié un rapport sur l’intersection entre l’IA et la Convention sur les armes chimiques, soulignant que les outils d’IA transforment déjà la recherche chimique en alertant de leur danger, notamment pour produire de nouvelles armes chimiques. Mais, si elle souhaite que les entreprises d’IA collaborent, en revanche, « elle ne peut contraindre une entreprise privée de San Francisco à soumettre ses évaluations de modèles à un examen externe ni à divulguer les résultats de ses tests d’intrusion internes ». « Le Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026, fruit d’une initiative multi-institutionnelle coordonnée par l’Institut britannique de sécurité de l’IA, a constaté que la plupart des pratiques de gestion des risques dans les laboratoires de pointe restent facultatives. » Les exigences légales actuelles (publication d’un cadre de gestion des risques, pour certains d’entre eux, notamment chimiques) sont donc encore très éloignées des risques liés à l’utilisation de l’IA pour faire la guerre.

Enfin, conclut Perez, « aux termes de l’article 1 commun aux conventions de Genève, les États ont en effet l’obligation de respecter et de faire respecter le DCA. Or, le développement de l’IA militaire tend à miner ce respect, voire à favoriser et à dissimuler les violations du droit. » Si des propositions existent pour renforcer ces obligations, « la volonté politique fait défaut, notamment chez les États à l’avant-garde du développement et de l’utilisation de l’IA militaire ». Dans un article pour Le Monde, la journaliste Claire Legros estime que le recours à l’IA divise les spécialistes d’éthique militaire. Si certains sont convaincus qu’un contrôle humain est possible, d’autres en doutent, et affirment que ces technologies repoussent les limites de la violence. Pour la politiste Laure de Roucy-Rochegonde, autrice de La Guerre à l’ère de l’intelligence artificielle (PUF, 2024), le contrôle de la force est en passe de devenir un enjeu crucial. Or, aucun traité international ne limite l’automatisation des tirs et le contrôle humain reste éminemment problématique. « Depuis 2013 et les premières campagnes contre les « robots tueurs », lancées par le collectif d’ONG et d’universitaires Stop Killer Robots (« arrêtez les robots tueurs »), les négociations entre Etats butent sur une définition commune de l’autonomie technologique. » « La très haute vitesse induite par l’intégration de l’IA sur le champ de bataille rend déjà impossible une véritable supervision humaine », constatent les experts. « Parce qu’elles donnent l’illusion qu’on peut cibler précisément l’adversaire et épargner des vies avec des armes plus maîtrisées et efficaces, ces technologies facilitent, au contraire, le recours à la force et font craindre un abaissement du seuil d’entrée en conflit », explique Laure de Roucy-Rochegonde. Face au ciblage automatisé, il n’y a ni reddition, ni prisonniers. La violence s’incarne désormais « sous la forme d’une interface : un flux de données, une performance mesurable », rappellent les auteurs d’une tribune. Le philosophe Grégoire Chamayou le disait très bien dans Théorie du drone (La Fabrique, 2023) : « Plus se répand la légende du robot éthique, plus cèdent les barrières morales au déploiement du robot tueur ».

Dans une tribune pour Foreign Policy, le politiste spécialiste de relations internationales, éditeur de la newsletter Arc Digital et auteur de Drones ans Terrorism (Bloomsbury, 2018) Nicholas Grossman, estime qu’il faut garder l’humain dans la boucle de décision, d’abord et avant tout parce que ces « systèmes demeurent dangereusement imparfaits, notamment en matière de responsabilité ». Ils ne savent pas expliquer les raisons de leurs erreurs. « Lors de situations critiques pendant la Guerre froide, le jugement humain a prévalu sur les machines, sauvant ainsi le monde, comme en 1983 lorsque l’officier soviétique Stanislav Petrov a déterminé que les informations faisant état d’un lancement nucléaire américain étaient une fausse alerte. C’est pourquoi les spécialistes de l’éthique militaire et de la robotique plaident depuis longtemps pour que l’humain reste au cœur du processus décisionnel. La guerre a des conséquences trop graves pour laisser des machines tuer en toute autonomie. Externaliser ces décisions à des ordinateurs signifie que les humains portent moins de responsabilité – ou du moins qu’ils en ont le sentiment – ​​ce qui pourrait encourager des actions immorales, voire illégales. Les algorithmes peuvent être utiles sur le plan tactique, mais contre-productifs sur le plan stratégique, car les attaques contre des civils qui attirent l’attention du public, comme l’attentat contre une école en Iran, galvanisent l’opposition. »

Mais l’implication de l’humain dans le processus décisionnel ne change pas grand-chose si les humains ne se soucient pas de la question. Un officier israélien qui a utilisé Lavender à Gaza a déclaré au Guardian : « À ce stade, je consacrais 20 secondes à chaque cible, et j’en traitais des dizaines chaque jour. Mon intervention humaine n’apportait aucune valeur ajoutée, si ce n’est celle d’approuver la décision. Cela m’a fait gagner beaucoup de temps. » Les gains d’efficacité rendent l’utilisation militaire des systèmes d’IA inévitable, mais rendre ces utilisations plus éthiques et stratégiquement avantageuses exige un travail considérable, notamment une réglementation adaptée. Grossman plaide pour un contrôle humain, mais en se rendant compte, en le disant, que celui-ci risque d’être simplement processuel, ce qui ne suffit pas à remettre de l’éthique dans la boucle

Comme le dit très justement le chercheur en psychologie sociale et cognitive Nicolas Spatola dans une autre tribune pour Tech Policy Press, maintenir l’intervention humaine dans la boucle de l’IA est dans toutes les politiques publiques un garde-fou et une solution par défaut. Mais si la proposition se veut rassurante, en vérité, l’enjeu consiste bien plus à savoir si les institutions qui déploient des solutions d’IA le font en préservant les conditions pratiques du jugement humain. Or, ce n’est pas ce à quoi l’on assiste, en vérité, car l’IA modifie les comportements décisionnels. Le risque est fort que le « contrôle humain » devienne un faux rempart qui privilégie une présence humaine au jugement humain. L’assistance de l’IA « modifie les conditions cognitives dans lesquelles les décisions sont prises ». Mais surtout, les systèmes qui fournissent des réponses qu’il suffit de valider, finissent par produire une dépendance qui réduit la capacité des utilisateurs à détecter les erreurs quand le système se trompe. « Dans les environnements sous forte pression – où le temps est compté, les objectifs de productivité et les normes de standardisation prédominent – ​​le contexte encourage un passage d’un examen approfondi à une acceptation routinière. » Tout l’enjeu est bien de plus de créer les conditions d’un contrôle actif que d’une acceptation passive. « Si l’on veut que le contrôle humain ait une véritable signification et ne se limite pas à un slogan rassurant, nous devons concevoir des systèmes favorisant le jugement, et non la simple vérification. » « Cela implique d’évaluer si la structure des tâches permet un contrôle réaliste sous la pression du temps ; de vérifier si les utilisateurs sont capables de détecter les défaillances des modèles après une utilisation répétée ; d’exiger un suivi post-déploiement des risques de dépendance excessive ; d’investir dans une formation axée sur le comportement décisionnel plutôt que sur la simple familiarisation avec l’outil ; et de s’assurer que les droits de dérogation soient réellement pertinents et non seulement théoriquement disponibles. » 

Nous en sommes loin. Le risque est fort que l’éthique et l’humain dans la boucle se termine par un contrôle purement procédural et une responsabilité de façade. 

Même constat pour le spécialiste des sciences comportementales et de la volonté, Uri Maoz, dans la Technology Review qui pilote également un groupe de travail multidisciplinaire sur l’intention et l’IA. A l’heure où l’IA génère des cibles en temps réel, contrôle et coordonne les interceptions de missiles et guide des essaims de drones autonomes meurtriers, la supervision humaine est censée garantir la responsabilité, le contexte et les nuances. Mais ce débat sur l’importance à garder le rôle de l’humain dans la boucle n’est qu’une distraction rassurante. « Le danger immédiat n’est pas que les machines agissent sans supervision humaine ; il est que les superviseurs humains ignorent tout de ce que les machines « pensent » réellement. » L’opérateur ignore ce qui détermine les décisions de la machine. « Les systèmes d’IA avancés n’exécutent pas simplement des instructions ; ils les interprètent.» Ils peuvent ainsi donner un très bon score à une cible, un dépôt de munition à côté d’un hôpital… qui sera d’autant meilleur que les secours occupés par les blessés de l’hôpital assureront une meilleure destruction de l’entrepôt… prend-t-il pour exemple. Le fait que nous soyons aveugles aux raisons des décisions, génère, ce que le chercheur appelle un « fossé d’intention » entre les systèmes d’IA et les opérateurs humains, qui explique nos « hésitations à déployer des IA de pointe dans les soins de santé » par exemple. Cette course à l’échalote vers les armes autonomes et opaques risque d’être sans limite, s’inquiète Maoz. Plaidant pour sa chapelle et son domaine de recherche, le chercheur estime que nous devons améliorer la compréhension du fonctionnement de ces technologies. « Nous devons apprendre à mieux caractériser, mesurer et intervenir dans les intentions des agents d’IA avant même qu’ils ne les mettent en œuvre » (c’est-à-dire aider l’opérateur à prendre conscience de ce que le système retient et écarte et infère, comme nous le suggérions pour de simples chatbots).

La guerre de l’IA ou la guerre contre l’IA ?

Pour l’économiste Hamid Dahouei de l’université de Harvard et Arash Reisinezhad de la Fletcher School de l’université Tufts, la guerre en Iran n’est pas qu’une guerre qui mobilise l’IA, elle est aussi une guerre contre l’IA, expliquent-ils dans Foreign Policy. « Le 1er mars, des drones iraniens ont frappé deux centres de données d’Amazon Web Services aux Émirats arabes unis, et un troisième a été endommagé à Bahreïn. Les applications bancaires sont devenues inaccessibles. Les plateformes de paiement se sont figées.» Lorsque le président américain Donald Trump a conclu sa tournée au Moyen-Orient en mai 2025, l’ampleur des ambitions annoncées était sans précédent, rappellent-ils : plus de 2 000 milliards de dollars d’engagements d’investissement de la part de l’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis, dont une part importante était destinée aux infrastructures d’IA. Derrière le pari géopolitique, il y avait aussi une logique économique. « L’initiative Pax Silica a renforcé cet alignement, intégrant les Émirats arabes unis et le Qatar à un bloc technologique dirigé par les États-Unis et conçu pour limiter l’accès de la Chine aux semi-conducteurs de pointe. Humain, le programme saoudien d’IA, s’est engagé à ne pas acheter d’équipements chinois, après la rupture des relations de G42 (l’une des grandes entreprises d’IA d’Abu Dhabi) avec Huawei. Le développement de l’IA dans le Golfe n’était plus une simple infrastructure commerciale. Elle était devenue un enjeu majeur de la compétition sino-américaine pour la suprématie technologique. C’est précisément ce qui en a fait une cible.» Il existe une autre dimension que de nombreux commentateurs occidentaux n’ont pas encore pleinement saisie, estiment les deux chercheurs. « Tout porte à croire que l’Iran n’a pas agi seul pour atteindre une telle précision de ciblage. Le pays aurait eu accès au système satellitaire chinois BeiDou, dont les signaux cryptés offrent une précision de ciblage hors de portée du brouillage GPS américain. » Pékin n’a pas tiré de missile ; la Chine a simplement fourni des coordonnées, résument-ils. 

Selon eux, ce qui apparaît comme une guerre régionale est, à un niveau plus profond, une lutte indirecte pour la domination des infrastructures d’IA. Les frappes de l’Iran ont démontré qu’un campus de données valant des milliards de dollars peut être mis hors service par un drone coûtant quelques milliers d’euros. Le coût de construction d’un centre de données au Moyen-Orient vient désormais de s’envoler, tant les risques sont élevés. « En temps de guerre, les États ont toujours ciblé les infrastructures qui confèrent à leurs adversaires un avantage décisif. Ce n’est pas nouveau : de la coupure des câbles télégraphiques pendant la Première Guerre mondiale au bombardement des sites de production industrielle pendant la Seconde Guerre mondiale, en passant par le ciblage des installations pétrolières et des oléoducs à la fin du XXe siècle et, plus récemment, les cyberattaques contre les systèmes financiers et les réseaux énergétiques. Ce qui a changé en 2026, c’est que la couche d’infrastructure en question est la puissance de calcul de l’IA, et la leçon de la guerre contre l’Iran est qu’elle n’est pas plus à l’abri. » La guerre en Iran a une fois de plus démontré que la technologie seule ne peut maîtriser la géopolitique. Ce qui ne sera pas sans implications, estime Yasir Atalan dans Foreign Policy : « la protection devient indissociable de l’accès, et les futurs accords en matière d’IA seront de plus en plus souvent assortis de garanties de sécurité, d’une coopération en matière de défense et de conditions politiques plus strictes ». Pour lui, le résultat de ces attaques n’annonce pas un désinvestissement, mais une sécurisation accrue. Les futurs contrats de calcul dans le Golfe devront impérativement inclure des systèmes de défense par IA. Les Etats-Unis risquent d’y gagner deux fois.

La guerre : point de convergence violent de l’investissement

Dans un article pour Security Context, la chercheuse Shana Marshall, de l’Institut des études sur le Moyen-Orient de l’université George Washington, explique que la Silicon Valley et la finance privée redéfinissent la guerre dans une convergence violente. Nous risquons d’entrer dans une guerre sans fin soutenue par le complexe militaro-industriel qui y a intérêt, rejoint par la Silicon Valley et le secteur technologique tout comme par les capitaux privés du capital-risque et du capital investissement. « Ces trois forces convergent et se chevauchent de manière inédite pour produire des formes de violence nouvelles tant par leur ampleur que par leur intensité. Il n’est pas surprenant que l’Iran ait identifié les antennes du Golfe des entreprises technologiques et des grandes banques américaines comme des cibles militaires légitimes dans le conflit actuel ; elles fournissent la puissance de calcul et les financements privés qui permettent d’étendre la machine de guerre américaine. » Le complexe militaro-industriel est en train de coloniser le secteur technologique et financier au profit du marché, avec le soutien de l’Etat américain. La guerre est en train de soutenir l’innovation comme nulle autre, permettant d’obtenir des valorisations lucratives et des contrats qui le sont tout autant avec le Pentagone. 

Historiquement, rappelle Marshall, « les rendements du capital-risque lors de l’introduction en bourse d’entreprises de technologies numériques commerciales/grand public ont été colossaux : dix à quinze fois l’investissement initial. Les retours sur investissement pour les jeunes entreprises de technologies de défense étaient très faibles – un ou deux fois l’investissement initial – car les grands donneurs d’ordre (Lockheed et autres acteurs historiques du complexe militaro-industriel) rachetaient généralement ces petites entreprises directement et à bas prix. » 

Le secteur de la défense se caractérise par des barrières à l’entrée élevées : pour faire la guerre, il n’y a souvent qu’un seul donneur d’ordre potentiel capable d’utiliser les nouvelles technologies développées par les jeunes entreprises : les gouvernements. Le problème, c’est qu’ils n’achètent pas ces technologies très cher. Pour revaloriser le prix des produits technologiques que la Silicon Valley vend à la Défense, il a fallu « modifier la façon dont les armées conçoivent l’approvisionnement en armement en temps de guerre, la définition des armes nécessaires et l’identification des ennemis ». Tout aussi important, il leur fallait élaborer un récit convaincant et globalisant expliquant comment les investisseurs, les ingénieurs logiciels et les dirigeants du secteur technologique constituent l’alliance indispensable pour enrayer le déclin impérial américain, restaurer le secteur manufacturier du pays, sécuriser les matières premières et les terres rares nécessaires aux systèmes d’armement de haute technologie et protéger la civilisation occidentale à la fois des mouvements woke et des centres de pouvoir alternatifs émergents dans les pays du Sud. Tel a été le travail d’entreprises comme Palantir et de nombres d’acteurs des technologies américaines. Son PDG, Alex Karp, le dit d’ailleurs très clairement dans son manifeste : ce sont les conflits qui permettront à son entreprise de se développer. Au risque que le mantra influence bien d’autres acteurs de la Tech. 

« La pénurie de munitions de basse technologie et de drones bon marché dont disposent les États-Unis et leurs alliés dans les guerres en Ukraine et en Iran a parfaitement alimenté ce récit », explique Shana Marshall. Cependant, les armes à bas coût et produites en grande quantité promises par la Silicon Valley dépendent souvent, non pas des technologies émergentes des start-ups, mais de fournisseurs des pays du Sud et d’Asie. Bombes et drones ne sont pas toujours de fabrication américaine et tous utilisent des caméras, des moteurs, des puces ou des batteries de fournisseurs chinois. 

Si ce moment historique de convergence entre développement technologique, capitaux financiers mondiaux et machine de guerre américaine semble annoncer une militarisation accrue de l’économie mondiale, il annonce surtout une approche américaine plus agressive à l’échelle internationale. « Les capitaux sont si concentrés qu’ils doivent rechercher des opportunités d’investissement viables, du fait de la nécessité de les valoriser et du déclin des investissements publics dans des secteurs non militarisés comme les infrastructures et les programmes sociaux ». Dans ce contexte, le complexe militaro-industriel devient une cible privilégiée pour les gestionnaires d’actifs et autres acteurs de la finance privée (voir notre article sur les enjeux politiques du financement de l’innovation). La guerre rapporte beaucoup d’argent et est devenu un débouché très lucratif pour les acteurs technologiques, qui s’annonce bien plus lucratif encore que les débouchés traditionnels de l’IA. Au risque d’orienter encore plus les politiques guerrières. 

L’IA, l’infrastructure totale d’un monde totalitaire

On peut tirer plusieurs leçons de cette première immersion dans les outils pour faire la guerre. Elle nous montre d’abord que les préventions éthiques habituelles n’ont plus court. Le principe de vérification humaine de toutes décisions (le fameux humain dans la boucle…) est en passe de disparaître. On avait déjà vu qu’elle tenait bien souvent d’une pantomime quand on nous assurait dans les décisions automatisées plus classiques, du marketing aux systèmes sociaux automatisés, où l’on nous assure que l’humain valide toujours la décision, sans possibilité réelle pour le faire. 

La disponibilité des outils fait également sauter une autre barrière morale : la proportionnalité. Le taux d’erreur devient un paramètre parmi d’autres, bien vite relativisé. C’est même pire : les dommages collatéraux, les défaillances d’attribution du ciblage, leur élargissement à des marqueurs plus ténus (on ne cherche plus les hauts responsables, mais désormais tous ceux qui peuvent potentiellement être rattachés à l’ennemi), tendent à étendre une guerre sans plus aucune limite, où les erreurs deviennent une donnée parmi d’autres, qui s’optimise comme les autres. La proportionnalité de la surveillance a volé en éclat, comme elle vole en éclat dans bien d’autres cas d’usages, notamment le social

Partout, le scoring règne en maître. Quand toutes les données sont disponibles, il n’y a plus de limites à leur utilisation et donc aux inférences qui peuvent être faites, disions-nous dans notre livre, Les algorithmes contre la société (La Fabrique, 2025). Le risque est de produire un système sans plus aucune limite morale, comme quand les systèmes de calcul de risque déterminent que tous les bénéficiaires des services sociaux sont à risque (et que plus ils en bénéficient, plus ils sont à risque). L’abaissement des seuils à mesure que les calculs s’étendent transforment tout le monde en cible. C’est le modèle publicitaire appliqué à la guerre. Un calcul sans échappatoire, puisque dans le score de risque, tout le monde est calculé et chacun est associé à un résultat dont les déterminants fluctuent selon les nécessités du moment.  

Tout l’enjeu repose donc sur les réglages du seuil – or, sans règles, ils peuvent évoluer à tout moment. On le voit dans l’exemple de Lavender, suite aux événements du 7 octobre, le seuil de définition des cibles n’a eu de cesse de bouger. Et c’est là tout le problème d’établir les limites d’une réponse proportionnée qui passe par la définition de seuils : le contexte et les nécessités politiques les feront toujours bouger. Dans le calcul permanent, la difficulté consiste à définir des limites : des limites aux cadences qu’accélèrent les indicateurs dans le monde du travail, des limites à la surveillance et au contrôle dans le monde du social où toutes les données peuvent être mobilisées pour contrôler les revenus des plus démunis, des limites aux ajustement du calcul des prix dans une personnalisation toujours ajustable… Des limites au scoring de risque de toute la population gazaouis depuis Lavender…  

Le problème, c’est que ces limites sont spécifiques et contextuelles alors qu’elles devraient être socialement et politiquement partagées et contrôlées.

De l’IA sur les champs de bataille à l’IA dans le social, les mêmes techniques et les mêmes logiques sont à l’œuvre. Celles d’outils qui n’ont plus à rendre de compte, qui amplifient leurs biais et produisent des erreurs toujours minimisées par leur efficacité. Et partout où cette IA la se déploie, il n’y a pas d’issue à sa logique, pas de limite simple à sa conduite. Le scoring de ciblage, quelque soit sa fonction, est par nature une menace, dont il suffit d’ajuster les paramètres pour que chacun le devienne. « A l’heure du calcul permanent, il n’existe plus de droits durables : tous sont révocables », disait le philosophe Achille Achille Mbembe dans le préscient Brutalisme (La découverte, 2020). A l’heure du scoring permanent, c’est encore plus vrai. 

Hubert Guillaud

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L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre (2/2)

La pantomime du contrôle humain

On le lit dans le long reportage de +972 magazine dont on rendait compte dans la première partie de cet article : le contrôle humain s’est profondément distendu dans la riposte d’Israël à l’attaque du 7 octobre. La performance (bien relative) de l’automatisation a emporté avec elle les barrières morales… et le droit international. 

Dans un article pour The Conversation, le chercheur en droit international, Louis Perez, rappelle qu’en Iran, comme à Gaza, l’IA est au cœur des frappes, pour l’armée américaine avec le programme Maven, comme pour l’armée israélienne avec Lavender. Mais qu’en est-il de la licéité de l’utilisation de l’IA pour faire la guerre ? « Il convient d’abord de préciser que l’IA n’est pas interdite en tant que telle par le droit des conflits armés (DCA, également appelé droit international humanitaire). Pour l’heure, aucune règle juridique n’envisage spécifiquement la question de sa licéité. Pour autant, la question n’évolue pas dans un vide juridique. Les règles générales du DCA s’appliquent à la conduite des hostilités, quels que soient les moyens et méthodes déployés. L’une de ces règles est le principe de distinction selon lequel seules les cibles militaires peuvent faire l’objet d’attaques, les personnes civiles et les biens civils devant être préservés. » 

Un autre principe est celui de précaution : il prescrit que les parties au conflit doivent faire tout ce qui est pratiquement possible pour vérifier que les objectifs à attaquer sont bien des objectifs militaires. La vingtaine de secondes disponible aux opérateurs pour valider une cible, la faiblesse des contrôles pointées par Abraham dans son article, montrent que ce principe n’est matériellement pas respecté. Le contrôle humain de l’IA, dont tout le monde rappelle le principe, tient en vérité d’une pantomime. Pourtant, rappelle le juriste, « ni la violation du principe de précaution ni les erreurs conduisant à des violations du DCA ne constituent des crimes de guerre au sens du droit international pénal ». « L’élément intentionnel, c’est-à-dire la volonté de commettre l’infraction, fait défaut. Le régime de responsabilité pénale internationale actuel ne reconnaît pas la responsabilité pour négligence dans ce contexte. Cette approche pragmatique pourrait néanmoins évoluer. D’une part, si les erreurs algorithmiques de ciblage se multiplient, le caractère « raisonnable » de l’erreur sera de plus en plus difficile à invoquer et l’utilisation consciente d’un système connu pour ses défaillances pourrait induire une forme d’intention indirecte de cibler des civils. D’autre part, le droit pourrait à l’avenir se développer pour sanctionner les militaires qui, par leur négligence, causent la mort de civils. »

Perez souligne encore que la responsabilité des entreprises d’IA qui fournissent ces matériels aux militaires (dans le cas américain notamment) pourraient être à terme tenues responsables de fournir du matériel défaillant. Or, comme le pointe le chercheur Javaid Iqbal Sofi dans une tribune pour Tech Policy Press, si la communauté internationale dispose de régimes de contrôle des armements, les entreprises d’IA n’y sont pas soumises. En effet, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) compte 193 États membres et un régime de vérification fondé sur le droit international. En mars 2026, elle a publié un rapport sur l’intersection entre l’IA et la Convention sur les armes chimiques, soulignant que les outils d’IA transforment déjà la recherche chimique en alertant de leur danger, notamment pour produire de nouvelles armes chimiques. Mais, si elle souhaite que les entreprises d’IA collaborent, en revanche, « elle ne peut contraindre une entreprise privée de San Francisco à soumettre ses évaluations de modèles à un examen externe ni à divulguer les résultats de ses tests d’intrusion internes ». « Le Rapport international sur la sécurité de l’IA 2026, fruit d’une initiative multi-institutionnelle coordonnée par l’Institut britannique de sécurité de l’IA, a constaté que la plupart des pratiques de gestion des risques dans les laboratoires de pointe restent facultatives. » Les exigences légales actuelles (publication d’un cadre de gestion des risques, pour certains d’entre eux, notamment chimiques) sont donc encore très éloignées des risques liés à l’utilisation de l’IA pour faire la guerre.

Enfin, conclut Perez, « aux termes de l’article 1 commun aux conventions de Genève, les États ont en effet l’obligation de respecter et de faire respecter le DCA. Or, le développement de l’IA militaire tend à miner ce respect, voire à favoriser et à dissimuler les violations du droit. » Si des propositions existent pour renforcer ces obligations, « la volonté politique fait défaut, notamment chez les États à l’avant-garde du développement et de l’utilisation de l’IA militaire ». Dans un article pour Le Monde, la journaliste Claire Legros estime que le recours à l’IA divise les spécialistes d’éthique militaire. Si certains sont convaincus qu’un contrôle humain est possible, d’autres en doutent, et affirment que ces technologies repoussent les limites de la violence. Pour la politiste Laure de Roucy-Rochegonde, autrice de La Guerre à l’ère de l’intelligence artificielle (PUF, 2024), le contrôle de la force est en passe de devenir un enjeu crucial. Or, aucun traité international ne limite l’automatisation des tirs et le contrôle humain reste éminemment problématique. « Depuis 2013 et les premières campagnes contre les « robots tueurs », lancées par le collectif d’ONG et d’universitaires Stop Killer Robots (« arrêtez les robots tueurs »), les négociations entre Etats butent sur une définition commune de l’autonomie technologique. » « La très haute vitesse induite par l’intégration de l’IA sur le champ de bataille rend déjà impossible une véritable supervision humaine », constatent les experts. « Parce qu’elles donnent l’illusion qu’on peut cibler précisément l’adversaire et épargner des vies avec des armes plus maîtrisées et efficaces, ces technologies facilitent, au contraire, le recours à la force et font craindre un abaissement du seuil d’entrée en conflit », explique Laure de Roucy-Rochegonde. Face au ciblage automatisé, il n’y a ni reddition, ni prisonniers. La violence s’incarne désormais « sous la forme d’une interface : un flux de données, une performance mesurable », rappellent les auteurs d’une tribune. Le philosophe Grégoire Chamayou le disait très bien dans Théorie du drone (La Fabrique, 2023) : « Plus se répand la légende du robot éthique, plus cèdent les barrières morales au déploiement du robot tueur ».

Dans une tribune pour Foreign Policy, le politiste spécialiste de relations internationales, éditeur de la newsletter Arc Digital et auteur de Drones ans Terrorism (Bloomsbury, 2018) Nicholas Grossman, estime qu’il faut garder l’humain dans la boucle de décision, d’abord et avant tout parce que ces « systèmes demeurent dangereusement imparfaits, notamment en matière de responsabilité ». Ils ne savent pas expliquer les raisons de leurs erreurs. « Lors de situations critiques pendant la Guerre froide, le jugement humain a prévalu sur les machines, sauvant ainsi le monde, comme en 1983 lorsque l’officier soviétique Stanislav Petrov a déterminé que les informations faisant état d’un lancement nucléaire américain étaient une fausse alerte. C’est pourquoi les spécialistes de l’éthique militaire et de la robotique plaident depuis longtemps pour que l’humain reste au cœur du processus décisionnel. La guerre a des conséquences trop graves pour laisser des machines tuer en toute autonomie. Externaliser ces décisions à des ordinateurs signifie que les humains portent moins de responsabilité – ou du moins qu’ils en ont le sentiment – ​​ce qui pourrait encourager des actions immorales, voire illégales. Les algorithmes peuvent être utiles sur le plan tactique, mais contre-productifs sur le plan stratégique, car les attaques contre des civils qui attirent l’attention du public, comme l’attentat contre une école en Iran, galvanisent l’opposition. »

Mais l’implication de l’humain dans le processus décisionnel ne change pas grand-chose si les humains ne se soucient pas de la question. Un officier israélien qui a utilisé Lavender à Gaza a déclaré au Guardian : « À ce stade, je consacrais 20 secondes à chaque cible, et j’en traitais des dizaines chaque jour. Mon intervention humaine n’apportait aucune valeur ajoutée, si ce n’est celle d’approuver la décision. Cela m’a fait gagner beaucoup de temps. » Les gains d’efficacité rendent l’utilisation militaire des systèmes d’IA inévitable, mais rendre ces utilisations plus éthiques et stratégiquement avantageuses exige un travail considérable, notamment une réglementation adaptée. Grossman plaide pour un contrôle humain, mais en se rendant compte, en le disant, que celui-ci risque d’être simplement processuel, ce qui ne suffit pas à remettre de l’éthique dans la boucle

Comme le dit très justement le chercheur en psychologie sociale et cognitive Nicolas Spatola dans une autre tribune pour Tech Policy Press, maintenir l’intervention humaine dans la boucle de l’IA est dans toutes les politiques publiques un garde-fou et une solution par défaut. Mais si la proposition se veut rassurante, en vérité, l’enjeu consiste bien plus à savoir si les institutions qui déploient des solutions d’IA le font en préservant les conditions pratiques du jugement humain. Or, ce n’est pas ce à quoi l’on assiste, en vérité, car l’IA modifie les comportements décisionnels. Le risque est fort que le « contrôle humain » devienne un faux rempart qui privilégie une présence humaine au jugement humain. L’assistance de l’IA « modifie les conditions cognitives dans lesquelles les décisions sont prises ». Mais surtout, les systèmes qui fournissent des réponses qu’il suffit de valider, finissent par produire une dépendance qui réduit la capacité des utilisateurs à détecter les erreurs quand le système se trompe. « Dans les environnements sous forte pression – où le temps est compté, les objectifs de productivité et les normes de standardisation prédominent – ​​le contexte encourage un passage d’un examen approfondi à une acceptation routinière. » Tout l’enjeu est bien de plus de créer les conditions d’un contrôle actif que d’une acceptation passive. « Si l’on veut que le contrôle humain ait une véritable signification et ne se limite pas à un slogan rassurant, nous devons concevoir des systèmes favorisant le jugement, et non la simple vérification. » « Cela implique d’évaluer si la structure des tâches permet un contrôle réaliste sous la pression du temps ; de vérifier si les utilisateurs sont capables de détecter les défaillances des modèles après une utilisation répétée ; d’exiger un suivi post-déploiement des risques de dépendance excessive ; d’investir dans une formation axée sur le comportement décisionnel plutôt que sur la simple familiarisation avec l’outil ; et de s’assurer que les droits de dérogation soient réellement pertinents et non seulement théoriquement disponibles. » 

Nous en sommes loin. Le risque est fort que l’éthique et l’humain dans la boucle se termine par un contrôle purement procédural et une responsabilité de façade. 

Même constat pour le spécialiste des sciences comportementales et de la volonté, Uri Maoz, dans la Technology Review qui pilote également un groupe de travail multidisciplinaire sur l’intention et l’IA. A l’heure où l’IA génère des cibles en temps réel, contrôle et coordonne les interceptions de missiles et guide des essaims de drones autonomes meurtriers, la supervision humaine est censée garantir la responsabilité, le contexte et les nuances. Mais ce débat sur l’importance à garder le rôle de l’humain dans la boucle n’est qu’une distraction rassurante. « Le danger immédiat n’est pas que les machines agissent sans supervision humaine ; il est que les superviseurs humains ignorent tout de ce que les machines « pensent » réellement. » L’opérateur ignore ce qui détermine les décisions de la machine. « Les systèmes d’IA avancés n’exécutent pas simplement des instructions ; ils les interprètent.» Ils peuvent ainsi donner un très bon score à une cible, un dépôt de munition à côté d’un hôpital… qui sera d’autant meilleur que les secours occupés par les blessés de l’hôpital assureront une meilleure destruction de l’entrepôt… prend-t-il pour exemple. Le fait que nous soyons aveugles aux raisons des décisions, génère, ce que le chercheur appelle un « fossé d’intention » entre les systèmes d’IA et les opérateurs humains, qui explique nos « hésitations à déployer des IA de pointe dans les soins de santé » par exemple. Cette course à l’échalote vers les armes autonomes et opaques risque d’être sans limite, s’inquiète Maoz. Plaidant pour sa chapelle et son domaine de recherche, le chercheur estime que nous devons améliorer la compréhension du fonctionnement de ces technologies. « Nous devons apprendre à mieux caractériser, mesurer et intervenir dans les intentions des agents d’IA avant même qu’ils ne les mettent en œuvre » (c’est-à-dire aider l’opérateur à prendre conscience de ce que le système retient et écarte et infère, comme nous le suggérions pour de simples chatbots).

La guerre de l’IA ou la guerre contre l’IA ?

Pour l’économiste Hamid Dahouei de l’université de Harvard et Arash Reisinezhad de la Fletcher School de l’université Tufts, la guerre en Iran n’est pas qu’une guerre qui mobilise l’IA, elle est aussi une guerre contre l’IA, expliquent-ils dans Foreign Policy. « Le 1er mars, des drones iraniens ont frappé deux centres de données d’Amazon Web Services aux Émirats arabes unis, et un troisième a été endommagé à Bahreïn. Les applications bancaires sont devenues inaccessibles. Les plateformes de paiement se sont figées.» Lorsque le président américain Donald Trump a conclu sa tournée au Moyen-Orient en mai 2025, l’ampleur des ambitions annoncées était sans précédent, rappellent-ils : plus de 2 000 milliards de dollars d’engagements d’investissement de la part de l’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis, dont une part importante était destinée aux infrastructures d’IA. Derrière le pari géopolitique, il y avait aussi une logique économique. « L’initiative Pax Silica a renforcé cet alignement, intégrant les Émirats arabes unis et le Qatar à un bloc technologique dirigé par les États-Unis et conçu pour limiter l’accès de la Chine aux semi-conducteurs de pointe. Humain, le programme saoudien d’IA, s’est engagé à ne pas acheter d’équipements chinois, après la rupture des relations de G42 (l’une des grandes entreprises d’IA d’Abu Dhabi) avec Huawei. Le développement de l’IA dans le Golfe n’était plus une simple infrastructure commerciale. Elle était devenue un enjeu majeur de la compétition sino-américaine pour la suprématie technologique. C’est précisément ce qui en a fait une cible.» Il existe une autre dimension que de nombreux commentateurs occidentaux n’ont pas encore pleinement saisie, estiment les deux chercheurs. « Tout porte à croire que l’Iran n’a pas agi seul pour atteindre une telle précision de ciblage. Le pays aurait eu accès au système satellitaire chinois BeiDou, dont les signaux cryptés offrent une précision de ciblage hors de portée du brouillage GPS américain. » Pékin n’a pas tiré de missile ; la Chine a simplement fourni des coordonnées, résument-ils. 

Selon eux, ce qui apparaît comme une guerre régionale est, à un niveau plus profond, une lutte indirecte pour la domination des infrastructures d’IA. Les frappes de l’Iran ont démontré qu’un campus de données valant des milliards de dollars peut être mis hors service par un drone coûtant quelques milliers d’euros. Le coût de construction d’un centre de données au Moyen-Orient vient désormais de s’envoler, tant les risques sont élevés. « En temps de guerre, les États ont toujours ciblé les infrastructures qui confèrent à leurs adversaires un avantage décisif. Ce n’est pas nouveau : de la coupure des câbles télégraphiques pendant la Première Guerre mondiale au bombardement des sites de production industrielle pendant la Seconde Guerre mondiale, en passant par le ciblage des installations pétrolières et des oléoducs à la fin du XXe siècle et, plus récemment, les cyberattaques contre les systèmes financiers et les réseaux énergétiques. Ce qui a changé en 2026, c’est que la couche d’infrastructure en question est la puissance de calcul de l’IA, et la leçon de la guerre contre l’Iran est qu’elle n’est pas plus à l’abri. » La guerre en Iran a une fois de plus démontré que la technologie seule ne peut maîtriser la géopolitique. Ce qui ne sera pas sans implications, estime Yasir Atalan dans Foreign Policy : « la protection devient indissociable de l’accès, et les futurs accords en matière d’IA seront de plus en plus souvent assortis de garanties de sécurité, d’une coopération en matière de défense et de conditions politiques plus strictes ». Pour lui, le résultat de ces attaques n’annonce pas un désinvestissement, mais une sécurisation accrue. Les futurs contrats de calcul dans le Golfe devront impérativement inclure des systèmes de défense par IA. Les Etats-Unis risquent d’y gagner deux fois.

La guerre : point de convergence violent de l’investissement

Dans un article pour Security Context, la chercheuse Shana Marshall, de l’Institut des études sur le Moyen-Orient de l’université George Washington, explique que la Silicon Valley et la finance privée redéfinissent la guerre dans une convergence violente. Nous risquons d’entrer dans une guerre sans fin soutenue par le complexe militaro-industriel qui y a intérêt, rejoint par la Silicon Valley et le secteur technologique tout comme par les capitaux privés du capital-risque et du capital investissement. « Ces trois forces convergent et se chevauchent de manière inédite pour produire des formes de violence nouvelles tant par leur ampleur que par leur intensité. Il n’est pas surprenant que l’Iran ait identifié les antennes du Golfe des entreprises technologiques et des grandes banques américaines comme des cibles militaires légitimes dans le conflit actuel ; elles fournissent la puissance de calcul et les financements privés qui permettent d’étendre la machine de guerre américaine. » Le complexe militaro-industriel est en train de coloniser le secteur technologique et financier au profit du marché, avec le soutien de l’Etat américain. La guerre est en train de soutenir l’innovation comme nulle autre, permettant d’obtenir des valorisations lucratives et des contrats qui le sont tout autant avec le Pentagone. 

Historiquement, rappelle Marshall, « les rendements du capital-risque lors de l’introduction en bourse d’entreprises de technologies numériques commerciales/grand public ont été colossaux : dix à quinze fois l’investissement initial. Les retours sur investissement pour les jeunes entreprises de technologies de défense étaient très faibles – un ou deux fois l’investissement initial – car les grands donneurs d’ordre (Lockheed et autres acteurs historiques du complexe militaro-industriel) rachetaient généralement ces petites entreprises directement et à bas prix. » 

Le secteur de la défense se caractérise par des barrières à l’entrée élevées : pour faire la guerre, il n’y a souvent qu’un seul donneur d’ordre potentiel capable d’utiliser les nouvelles technologies développées par les jeunes entreprises : les gouvernements. Le problème, c’est qu’ils n’achètent pas ces technologies très cher. Pour revaloriser le prix des produits technologiques que la Silicon Valley vend à la Défense, il a fallu « modifier la façon dont les armées conçoivent l’approvisionnement en armement en temps de guerre, la définition des armes nécessaires et l’identification des ennemis ». Tout aussi important, il leur fallait élaborer un récit convaincant et globalisant expliquant comment les investisseurs, les ingénieurs logiciels et les dirigeants du secteur technologique constituent l’alliance indispensable pour enrayer le déclin impérial américain, restaurer le secteur manufacturier du pays, sécuriser les matières premières et les terres rares nécessaires aux systèmes d’armement de haute technologie et protéger la civilisation occidentale à la fois des mouvements woke et des centres de pouvoir alternatifs émergents dans les pays du Sud. Tel a été le travail d’entreprises comme Palantir et de nombres d’acteurs des technologies américaines. Son PDG, Alex Karp, le dit d’ailleurs très clairement dans son manifeste : ce sont les conflits qui permettront à son entreprise de se développer. Au risque que le mantra influence bien d’autres acteurs de la Tech. 

« La pénurie de munitions de basse technologie et de drones bon marché dont disposent les États-Unis et leurs alliés dans les guerres en Ukraine et en Iran a parfaitement alimenté ce récit », explique Shana Marshall. Cependant, les armes à bas coût et produites en grande quantité promises par la Silicon Valley dépendent souvent, non pas des technologies émergentes des start-ups, mais de fournisseurs des pays du Sud et d’Asie. Bombes et drones ne sont pas toujours de fabrication américaine et tous utilisent des caméras, des moteurs, des puces ou des batteries de fournisseurs chinois. 

Si ce moment historique de convergence entre développement technologique, capitaux financiers mondiaux et machine de guerre américaine semble annoncer une militarisation accrue de l’économie mondiale, il annonce surtout une approche américaine plus agressive à l’échelle internationale. « Les capitaux sont si concentrés qu’ils doivent rechercher des opportunités d’investissement viables, du fait de la nécessité de les valoriser et du déclin des investissements publics dans des secteurs non militarisés comme les infrastructures et les programmes sociaux ». Dans ce contexte, le complexe militaro-industriel devient une cible privilégiée pour les gestionnaires d’actifs et autres acteurs de la finance privée (voir notre article sur les enjeux politiques du financement de l’innovation). La guerre rapporte beaucoup d’argent et est devenu un débouché très lucratif pour les acteurs technologiques, qui s’annonce bien plus lucratif encore que les débouchés traditionnels de l’IA. Au risque d’orienter encore plus les politiques guerrières. 

L’IA, l’infrastructure totale d’un monde totalitaire

On peut tirer plusieurs leçons de cette première immersion dans les outils pour faire la guerre. Elle nous montre d’abord que les préventions éthiques habituelles n’ont plus court. Le principe de vérification humaine de toutes décisions (le fameux humain dans la boucle…) est en passe de disparaître. On avait déjà vu qu’elle tenait bien souvent d’une pantomime quand on nous assurait dans les décisions automatisées plus classiques, du marketing aux systèmes sociaux automatisés, où l’on nous assure que l’humain valide toujours la décision, sans possibilité réelle pour le faire. 

La disponibilité des outils fait également sauter une autre barrière morale : la proportionnalité. Le taux d’erreur devient un paramètre parmi d’autres, bien vite relativisé. C’est même pire : les dommages collatéraux, les défaillances d’attribution du ciblage, leur élargissement à des marqueurs plus ténus (on ne cherche plus les hauts responsables, mais désormais tous ceux qui peuvent potentiellement être rattachés à l’ennemi), tendent à étendre une guerre sans plus aucune limite, où les erreurs deviennent une donnée parmi d’autres, qui s’optimise comme les autres. La proportionnalité de la surveillance a volé en éclat, comme elle vole en éclat dans bien d’autres cas d’usages, notamment le social

Partout, le scoring règne en maître. Quand toutes les données sont disponibles, il n’y a plus de limites à leur utilisation et donc aux inférences qui peuvent être faites, disions-nous dans notre livre, Les algorithmes contre la société (La Fabrique, 2025). Le risque est de produire un système sans plus aucune limite morale, comme quand les systèmes de calcul de risque déterminent que tous les bénéficiaires des services sociaux sont à risque (et que plus ils en bénéficient, plus ils sont à risque). L’abaissement des seuils à mesure que les calculs s’étendent transforment tout le monde en cible. C’est le modèle publicitaire appliqué à la guerre. Un calcul sans échappatoire, puisque dans le score de risque, tout le monde est calculé et chacun est associé à un résultat dont les déterminants fluctuent selon les nécessités du moment.  

Tout l’enjeu repose donc sur les réglages du seuil – or, sans règles, ils peuvent évoluer à tout moment. On le voit dans l’exemple de Lavender, suite aux événements du 7 octobre, le seuil de définition des cibles n’a eu de cesse de bouger. Et c’est là tout le problème d’établir les limites d’une réponse proportionnée qui passe par la définition de seuils : le contexte et les nécessités politiques les feront toujours bouger. Dans le calcul permanent, la difficulté consiste à définir des limites : des limites aux cadences qu’accélèrent les indicateurs dans le monde du travail, des limites à la surveillance et au contrôle dans le monde du social où toutes les données peuvent être mobilisées pour contrôler les revenus des plus démunis, des limites aux ajustement du calcul des prix dans une personnalisation toujours ajustable… Des limites au scoring de risque de toute la population gazaouis depuis Lavender…  

Le problème, c’est que ces limites sont spécifiques et contextuelles alors qu’elles devraient être socialement et politiquement partagées et contrôlées.

De l’IA sur les champs de bataille à l’IA dans le social, les mêmes techniques et les mêmes logiques sont à l’œuvre. Celles d’outils qui n’ont plus à rendre de compte, qui amplifient leurs biais et produisent des erreurs toujours minimisées par leur efficacité. Et partout où cette IA la se déploie, il n’y a pas d’issue à sa logique, pas de limite simple à sa conduite. Le scoring de ciblage, quelque soit sa fonction, est par nature une menace, dont il suffit d’ajuster les paramètres pour que chacun le devienne. « A l’heure du calcul permanent, il n’existe plus de droits durables : tous sont révocables », disait le philosophe Achille Achille Mbembe dans le préscient Brutalisme (La découverte, 2020). A l’heure du scoring permanent, c’est encore plus vrai. 

Hubert Guillaud

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De la montée de la contestation de l’IA à l’école

Dans le New Yorker, l’écrivaine Jessica Winter revient sur l’invasion de l’IA à l’école. Elle pensait être tranquille jusqu’à ce que ses enfants entrent au lycée au moins. Il n’en a rien été. Sa fille de 11 ans qui vient d’entrer au collège a reçu un Chromebook sur lequel Gemini était préinstallé. Quelque soit les travaux qu’elle doit y accomplir, d’innombrables messages lui proposent de l’aider à écrire, à modifier ses présentations, à générer des images… Désormais l’IA est là. « Elle lit ses poèmes et connaît ses mots de passe. Elle l’observe constamment à travers l’écran. » 

Aux Etats-Unis, aucune entreprise d’IA ne détient de monopole sur l’école. Mais elles sont présentes partout. Dans les écoles publiques de Boston, les élèves de sixième utilisent les chatbots d’OpenAI et d’Anthropic pour se préparer aux tests standardisés. Dans les districts scolaires de New York et de Los Angeles, entre autres, des élèves de maternelle interagissent avec Amira, un robot de lecture ludique qui enregistre leur voix afin de leur fournir des commentaires personnalisés grâce à l’IA. Un parent d’élève d’école publique de Brooklyn a raconté qu’en cours d’arts plastiques, les élèves de CE1 pouvaient créer des œuvres avec l’IA grâce à Adobe Express for Education… « Le soutien à l’IA générative dans les écoles primaires et les collèges repose sur la conviction qu’une initiation précoce à cette technologie favorisera la culture numérique, donnera aux élèves des bases en ingénierie et les préparera à un avenir où la plupart des professions seront fortement influencées par l’IA. » 

Des outils… pour fidéliser les enfants

Dans le cadre d’un des procès contre les géants du numérique aux Etats-Unis, des documents internes de Google ont montré que la motivation de Google à fournir des outils aux écoles visait à « fidéliser les enfants à vie », rappelait le journaliste Tyler Kingkade pour NBC News en janvier. Pour Sarah Gardner, la responsable de Heat Initiative, une association de parents militants critique des plateformes de médias sociaux, nous devrions surtout nous interroger pour savoir pourquoi nous laissons les géants du numérique s’accaparer le marché scolaire. Et notamment Google, qui domine largement ce marché. « Selon les cabinets d’études de marché, les écoles représentent aujourd’hui 80 % des achats de Chromebooks. En 2017, Google annonçait que plus de la moitié des élèves des écoles publiques américaines utilisaient ses applications et produits pour leurs travaux scolaires. En 2021, ce chiffre dépassait les 170 millions d’élèves et d’enseignants à travers le monde. » 

Jessica Winter pointe de nombreuses études qui montrent les limites de l’usage de l’IA dans le cadre scolaire. La Brookings Institution a publié une analyse préliminaire sur l’IA et l’éducation des enfants, combinant l’analyse d’environ quatre cents études et des centaines d’entretiens avec des élèves, des parents, des enseignants et des spécialistes des technologies. Cette analyse conclut que les outils d’IA « compromettent le développement fondamental des enfants »

Même certains défenseurs de l’IA dans l’éducation reconnaissent que l’IA présente des risques cognitifs et socio-émotionnels importants pour les jeunes. Amanda Bickerstaff est la cofondatrice et présidente de l’organisation AI for Education, qui propose des formations aux enseignants et aux élèves sur l’intelligence artificielle générative. « Les enfants de moins de dix ans ne devraient pas utiliser de chatbots », explique-t-elle. « Ces outils requièrent une expertise et des compétences d’évaluation que même de nombreux adultes ne possèdent pas. » La décision de Google de rendre Gemini accessible à tous les âges, a-t-elle ajouté, est l’une des rares fois de sa carrière où elle a perdu le sommeil à cause d’une question professionnelle. Elle se souvient avoir pensé : « ils savent pertinemment que cela va être néfaste pour les enfants, et pourtant, ils persistent. » Bickerstaff poursuit : « Je ne pense pas qu’ils se posent des questions fondamentales comme : “Si un enfant peut immédiatement créer une image au lieu de la dessiner, qu’adviendra-t-il de sa capacité à réfléchir et à dessiner par lui-même ?” » Drew Bent, responsable de la recherche en éducation chez Anthropic, répond : « Ce n’est pas à nous, en tant qu’entreprise, de dire : “Utilisez l’IA à tel âge, pas à tel autre.” » 

La fille de Winter a réalisé une présentation qui comportait nombre de défauts. L’IA lui a proposé de les corriger. Mais elle est restée imperturbable face à la proposition : « Je préfère la mienne, parce qu’elle est originale et que j’y ai mis tout mon cœur. Je préfère la mienne parce qu’elle ne m’a pas pris trente secondes. » 

Les outils d’IA proposent de supprimer l’expérience, explique clairement Jessica Winter. Leurs interventions finalement « bloquent et détournent la progression naturelle et graduelle des jeunes vers la maturité cognitive ». « Les enfants n’ont pas ce filtre adulte qui consiste à extraire stratégiquement des informations de leurs expériences, et retiennent donc une multitude de détails inattendus que les adultes jugeraient sans intérêt. Cela leur permet d’être créatifs d’une manière qui nous est inaccessible », explique un psychologue. Dans son livre, Teaching Machines (MIT Press, 2020), la journaliste spécialiste des questions d’éducation technologiques, Audrey Watters (voir aussi sa newsletter), rappellait que l’apprentissage personnalisé a toujours été le rêve de ceux qui automatisent l’éducation. 

C’est ce que proposent les promoteurs d’IA dans l’éducation à l’image du programme de formation pour les enseignants, de l’Académie nationale pour l’enseignement de l’IA. L’académie, dont le siège se trouve dans les locaux de la Fédération unie des enseignants (UFT) à Manhattan, est un projet conjoint de l’UFT et de la Fédération américaine des enseignants (AFT), financé par un partenariat de vingt-trois millions de dollars avec Microsoft, OpenAI et Anthropic. Les cours en présentiel et en ligne proposés par l’académie visent à aider les enseignants « non pas à accepter l’inévitable, mais à le maîtriser », explique Randi Weingarten, présidente de l’AFT.  Celle-ci n’est pourtant pas une prosélyte. Si les membres du syndicat sont en désaccord avec la politique pro-IA de leur district scolaire, ou s’ils ne veulent pas que Gemini s’immisce dans les espaces de travail de leurs élèves, « nous les défendrons », raconte-t-elle à Winter. Nombre de syndicats d’enseignants américains ont refusé de collaborer avec Google car l’entreprise « n’a pas fait les promesses que nous attendions concernant la protection de la sécurité et de la vie privée des élèves et du personnel. »   

D’autres organisations, dirigées par des enseignants et des parents, tentent également de mettre en place des systèmes d’autorisation pour limiter l’utilisation de l’IA dans les écoles. Craig Garrett, dont l’enfant fréquente une école publique de Brooklyn, a créé un groupe WhatsApp de parents inquiets après avoir découvert que son enfant, alors en maternelle, lisait devant l’assistant vocal Amira en classe depuis le début de l’année pour que celui-ci le corrige. Des militants se demandent si l’utilisation d’Amira en classe, par l’enregistrement des voix des élèves, enfreint une loi de l’État de New York interdisant la « divulgation non autorisée d’informations personnelles identifiables ». Garrett fait également partie de la Coalition pour un moratoire sur l’IA, un groupe d’enseignants, de parents et d’élèves de toute la ville qui demande au maire de New York, Zohran Mamdani, et à Kamar Samuels, le chancelier des écoles, un moratoire de deux ans sur l’utilisation de l’IA dans les écoles primaires et secondaires. Un groupe similaire, Schools Beyond Screens, a été créé l’année dernière parmi les parents du district scolaire unifié de Los Angeles. Parmi les objectifs de Schools Beyond Screens figure un contrôle plus strict des contrats lucratifs que les districts scolaires urbains concluent avec les entreprises technologiques. L’association souhaite également que les districts établissent des directives de consentement plus claires concernant l’utilisation des plateformes numériques et adoptent une Charte des droits des élèves en matière de technologie, incluant le droit de « lire des livres entiers », de « lire et d’écrire régulièrement sur papier » et de bénéficier d’un « environnement d’apprentissage peu stimulant »

La présence de Chromebooks dans les salles de classe n’est pas inévitable, espère Winter. Comme le montrait la journaliste Natasha Singer dans le New York Times, la polémique autour de la technologie à l’école ne se limite pas aux téléphones. Le collège McPherson, au Kansas, qui a interdit les téléphones portables des élèves pendant les heures de cours, depuis 2022, les laissait regarder des vidéos ou jouer aux jeux vidéos sur les Chromebooks qu’elle leur fournit et qu’ils utilisent en classe. Face à cette contradiction de plus en plus flagrante, le collège a fait machine arrière. En décembre 2025, il a demandé aux élèves de rendre les ordinateurs portables. 

« Depuis des années, des géants comme Apple, Google et Microsoft se livrent une concurrence féroce pour s’implanter dans les salles de classe et former les écoliers à leurs produits technologiques, dans l’espoir de fidéliser les élèves à vie. Pendant plus d’une décennie, les entreprises technologiques ont incité les écoles à acheter un ordinateur portable par enfant, arguant que ces appareils démocratiseraient l’éducation et renforceraient l’apprentissage. Aujourd’hui, Google et Microsoft, ainsi que de nouveaux venus comme OpenAI, rivalisent pour diffuser leurs chatbots d’intelligence artificielle dans les écoles. Mais après des dizaines de milliards de dollars dépensés par les écoles en Chromebooks, iPads et applications éducatives, des études ont montré que les outils numériques n’ont généralement pas amélioré les résultats scolaires ni les taux de réussite des élèves. Certains chercheurs et organisations, comme l’UNESCO, mettent même en garde contre une dépendance excessive à la technologie, qui peut distraire les élèves et nuire à leur apprentissage. Des écoles de Caroline du Nord, de Virginie, du Maryland et du Michigan, qui achetaient autrefois un appareil pour chaque élève, réévaluent désormais l’utilisation intensive des technologies en classe. Et les Chromebooks, les ordinateurs portables les plus populaires dans les écoles américaines, sont devenus un point central de ces discussions. Les responsables scolaires, les enseignants et les parents ont décrit la limitation de l’utilisation des ordinateurs portables comme une tentative de recentrer l’enseignement sur des compétences telles que la collaboration et la communication entre élèves. » Avec le fait que plus de 30 États américains ont limité ou interdit l’utilisation des téléphones portables par les élèves à l’école, le retrait des Chromebooks est le signe d’une prise de conscience, estime Singer. De plus en plus de parents soutiennent des initiatives comme Schools Beyond Screens et le Distraction-Free Schools Policy Project, visant à contrôler et limiter l’utilisation des technologies à l’école. Dix États, dont le Kansas, le Vermont et la Virginie, ont récemment déposé des projets de loi pour limiter le temps d’écran des élèves, exiger des preuves de sécurité et d’efficacité pour les outils numériques scolaires ou permettre aux parents de refuser que leur enfant utilise des appareils numériques pour apprendre. 

Face aux accusations de tout acabit, Google a déclaré avoir fourni aux établissements scolaires des outils pour verrouiller les écrans des Chromebooks des élèves, limiter le contenu qu’ils consultent, gérer leur accès à YouTube et désactiver les Chromebooks après les cours. L’entreprise a également indiqué avoir désactivé YouTube par défaut pour les élèves du primaire et du secondaire disposant d’un compte Google scolaire. 

A McPherson, au Kansas, profs et élèves semblent redécouvrir qu’il y a un monde hors du numérique. 

Dans au autre article, Singer (qui publiera en août un livre sur l’invasion des technologies à l’école, Coding Kids, Norton, 2026) prolonge le sujet d’autres exemples encore. Suite à des réclamations de parents, « le conseil scolaire de Los Angeles a adopté une résolution exigeant du district qu’il limite l’accès des élèves à YouTube, supprime totalement les appareils numériques jusqu’en CP et instaure des limites de temps d’écran pour les classes supérieures, faisant de Los Angeles le premier grand système scolaire américain à prendre une telle mesure. » Le mois dernier, le gouverneur de l’Utah a promulgué une loi permettant aux parents de consulter le temps passé par leur enfant sur un appareil scolaire et de vérifier les sites web visités. A Los Angeles, des parents s’en sont pris à i-Ready, une application de mathématiques et de lecture aux fonctionnalités ludiques, dénonçant justement les compétitions que l’application favorise. « Nos enfants servent de cobayes », dénonce l’association Schools Beyond Screens. Les districts scolaires sommés d’évaluer les outils qu’ils utilisent sont souvent à la peine par manque de moyens. A Los Angeles, Nick Melvoin avec l’association Schools Beyond Screens, a présenté une nouvelle résolution visant à limiter l’accès aux technologies à l’école. Outre la mise en place de nouvelles limites de temps d’écran pour chaque niveau scolaire, cette politique imposera aux écoles primaires et collèges d’interdire l’utilisation des appareils électroniques par les élèves pendant la pause déjeuner et la récréation. Le district devra également établir un rapport sur tous les contrats technologiques scolaires en vigueur. 

L’université est également colonisée

Mais il n’y a pas qu’à l’école, au collège ou au lycée que le déploiement de l’IA pose problème. L’université d’État de Californie (Cal State), fort de 460 000 étudiants et de 22 campus, ambitionne de devenir la plus grande université américaine spécialisée dans l’IA, rapportait en octobre 2025 la journaliste Natasha Singer pour le New York Times. Amazon et OpenAI y déploient des programmes de formation sur leurs produits d’IA. L’université a signé un contrat de 16,9 millions de dollars à OpenAI pour fournir ChatGPT Edu, l’outil de l’entreprise destiné aux établissements scolaires, à plus d’un demi-million d’étudiants et de membres du personnel – un déploiement qu’OpenAI a qualifié de plus important déploiement mondial de ChatGPT à ce jour. « Le renforcement des liens entre Cal State et l’industrie témoigne d’une transformation profonde des rapports de force sur les campus américains ». Il ne s’agit plus seulement de fournir un peu de matériel ou des outils, mais ici, de fournir un partenariat pédagogique impliquant une transformation des modalités pédagogiques mêmes. 

L’université ambitionne de construire « un système d’enseignement supérieur basé sur l’IA qui surpasse tous les modèles existants, tant par son ampleur que par son impact ». Là encore, pourtant, certains professeurs se sont opposés à ce projet d’IA, alors que l’université est confrontée à d’importantes coupes budgétaires. Pour eux, le contrat de plusieurs millions de dollars avec OpenAI – pour lequel l’université n’a pas ouvert d’appel d’offres à des concurrents comme Google – tient du gaspillage (alors que le réseau des community colleges de Californie a obtenu gratuitement les services de chatbot IA de Google pour plus de deux millions d’étudiants et de professeurs).

Les conseils de faculté de plusieurs campus de Cal State ont adopté cette année des résolutions critiquant l’initiative en matière d’IA, affirmant que l’université n’avait pas suffisamment pris en compte le problème de la tricherie via les chatbots. Les professeurs ont également déclaré que les plans de l’administration minimisaient les risques que l’IA fait peser sur l’esprit critique des étudiants et ignoraient les pratiques de travail problématiques du secteur ainsi que les coûts environnementaux. Martha Kenney, professeure d’études féminines et de genre à l’Université d’État de San Francisco, a décrit le programme d’IA de Cal State comme un outil marketing permettant aux entreprises technologiques de promouvoir des chatbots non éprouvés comme de véritables outils pédagogiques. Alors qu’ils en sont loin. 

Une étude récente de chercheurs de Stanford rapportée par le Hechinger Report, montrait par exemple que les outils d’IA ne faisaient pas les mêmes corrections de copies aux élèves selon leurs origines ethniques. « Les dissertations attribuées à des étudiants noirs ont reçu davantage d’éloges et d’encouragements, quand celles attribuées à des étudiants hispaniques étaient plus susceptibles de susciter des corrections grammaticales et orthographiques. Lorsque l’étudiant était identifié comme blanc, les commentaires portaient plus souvent sur la structure de l’argumentation, les preuves et la clarté – des remarques qui peuvent inciter les étudiants à approfondir leurs idées. » 

De nombreux enseignants affirment qu’un enseignement adapté aux réalités culturelles – qui prend en compte l’identité et le vécu des élèves – peut accroître leur engagement scolaire. Mais, si certains élèves sont systématiquement protégés des critiques et ne sont pas incités à progresser en leurs montrant leurs lacunes, le risque est fort d’aggraver encore les différences ethno-sociales. « Le risque est que, sans une vigilance accrue, cette personnalisation puisse abaisser le niveau d’exigence pour certains élèves tout en le relevant pour d’autres. »

Même constat pour Audrey Waters dans un article de sa newsletter. « Google, Anthropic et OpenAI signent des contrats avec des universités. Ces entreprises sont manifestement avides de données à extraire et de nouveaux marchés à exploiter. Et ils cherchent à fidéliser à vie la seule partie de la population qui semble utiliser régulièrement leurs produits. Mais ils se moquent éperdument des valeurs et des objectifs des institutions auxquelles ils vendent leurs services. En effet, « l’intégrité académique » – la pratique de la citation – est une véritable farce pour ceux qui ont construit leurs modèles d’IA, littéralement, en plagiant le travail d’autrui. Ces entreprises l’ont clairement affirmé : la tricherie des étudiants ne les concerne pas. » Quand Google déploie son chatbot auprès des moins de 13 ans, « Google affirme clairement que ces problèmes ne le concernent pas, puisqu’il rejette explicitement la responsabilité sur les parents dans l’annonce du lancement imminent de son produit. Les parents, selon Google, doivent rappeler à leurs enfants de ne pas partager d’informations sensibles avec le chatbot. Les parents, dit l’entreprise, doivent « aider leurs enfants à développer leur esprit critique ». Les parents, dit Google, doivent rappeler à leurs enfants que « Gemini n’est pas humain ». 

Pour Waters, « il ne s’agit pas simplement d’automatiser l’enseignement et l’apprentissage formels (comme si ce n’était pas déjà assez grave) ; il s’agit de saper le savoir ».

Pourquoi l’IA semble-t-elle la solution à l’enseignement ? 

Le chercheur américain Daniel Greene livre pour le magazine de l’association américaine des professeurs d’université (Aaup) une stimulante synthèse des enjeux du développement de l’IA à l’université. L’université est traversée par d’innombrables crises et la dernière en date est liée au développement d’une technologie perçue à la fois « comme une atteinte fondamentale à notre mission éducative et comme une solution potentielle : l’IA générative ». Lorsque nous abordons la question du rôle de l’IA sur les campus, « nous devons à la fois être attentifs non seulement aux codes écrits avec Claude ou aux feuilles de calcul nettoyées avec Gemini, mais aussi aux fonctions politiques et économiques que cette technologie remplit au sein de nos institutions – et pour qui ». Une récente enquête de l’Aaup soulignait pourtant que les professeurs se sentent exclus des décisions importantes concernant l’IA sur le campus. En fait, ils ont peu de place pour décider des achats auxquels procèdent les établissements et encore moins sur la conception, l’utilisation et la réglementation des déploiements de l’IA à grande échelle sur les campus. Cela ne les empêche d’avoir très concrètement à combattre et négocier l’IA dans leur enseignement, leur recherche et leurs services. 

Reste que si les responsables des universités, les élus et les administrations sont si enthousiastes à propos du développement de l’IA sur les campus, c’est d’abord parce que le travail dans l’enseignement supérieur (comme dans l’administration ou les hôpitaux) est à forte intensité de main d’oeuvre et qu’il est difficile à automatiser. Pire, la croissance de la productivité y reste faible. « Nous enseignons à peu près de la même manière qu’il y a soixante ans, mais tout (y compris la main-d’œuvre) coûte plus cher. » Le succès de l’IA n’est pas tant à chercher dans ses performances pour aider les élèves à apprendre, mais reste d’abord et avant tout une promesse d’optimisation des coûts. Une optimisation théorisée dans les années 60 par l’économiste William Baumol sous le nom de maladie des coûts

Comme l’explique Nicholas Beuret dans Jacobin, la productivité du travail n’est pas la même dans tous les secteurs. Dans certains secteurs, la productivité n’évolue pas. Jouer une pièce de Shakespeare prend le même temps aujourd’hui qu’il y a 5 siècles. Dans les services à forte intensité de main-d’œuvre, comme la santé ou l’éducation, les salaires augmentent malgré une productivité stable, ce qui entraîne une hausse du coût relatif de ces services. « La maladie des coûts de Baumol engendre une faible croissance économique où les services essentiels, tels que les soins de santé ou d’éducation, deviennent inabordables, tandis que le prix des téléviseurs baisse d’année en année. » Avec la concurrence de l’IA, c’est tout le secteur des services qui est menacé par la maladie des coûts. A terme, estime Beuret, le risque est que des pans entiers de l’économie contemporaine deviennent non viables. Il en résulterait une stagnation profonde et persistante, et non une résolution. Et les timides projets de revenu universel défendus par les technophiles de la Silicon Valley seraient ridiculement insuffisants face à un tel événement. A terme, le succès de l’IA serait la plus grande menace économique que nous ayons à affronter. 

Pour Greene, la maladie des coûts est encore plus vive dans le contexte de la réduction des financements publics. Les frais de scolarité remplacent les investissements publics. Les étudiants veulent donc obtenir leur diplôme le plus rapidement possible pour s’endetter le moins possible, poussant l’enseignement supérieur à fonctionner comme des usines à diplômes. Et ChatGPT et les autres outils d’IA permettent d’accélérer la délivrance de diplômes. Pourtant, la maladie des coûts, n’explique par pourquoi en à peine un an, tant d’établissements d’enseignements supérieurs ont trouvé les fonds nécessaires pour créer des instituts et des diplômes d’IA. « Il s’agit manifestement d’un phénomène politique ». A l’heure où l’éducation supérieure est attaquée au niveau fédéral et où l’image de l’éducation supérieure accusée de toutes parts par l’administration Trump, l’adoption de l’IA est là pour réhausser le prestige et apaiser les détracteurs. 

« Ni les professeurs ni les administrateurs n’ont de contrôle sur les fonctionnalités d’IA intégrées aux logiciels d’entreprise », qui se déploient via de simples abonnements, explique Greene. Dans les universités, l’IA ne se déploie pas seulement dans les outils mis à disposition des professeurs et des élèves, mais également dans des logiciels de paye, de recrutement, et via des systèmes de surveillance. Elle est aussi une aubaine pour contrôler les contenus et les personnes, que ce soit pour fouiller dans les programmes de cours à la recherche de mentions de l’esclavage ou pour trouver les adresses d’étudiants manifestants. Elle est là pour faciliter « une analyse rapide, grossière et à grande échelle » et peu coûteuse. Comme l’a souligné la juriste Salome Viljoen, la droite comprend parfaitement que toute gouvernance est une gouvernance des données. « L’analyse automatisée de texte devient un moyen de contourner toute déférence, même de façade, envers la délibération institutionnelle et la consultation d’experts ». « C’est ce que montrait d’ailleurs très bien la révolution technoculturelle d’Elon Musk au sein du Département de l’efficacité gouvernementale (Doge), où de jeunes hommes fraîchement ou à peine diplômés utilisaient ChatGPT pour réécrire la réglementation fédérale, examiner les demandes de subvention à la recherche de délits d’opinion et scruter les profils des réseaux sociaux et les antécédents judiciaires d’étudiants en situation irrégulière dans l’espoir de trouver des prétextes pour les expulser. Au Fonds national pour les sciences humaines, Justin Fox, ancien associé en capital-investissement devenu fervent défenseur du DOGE, annulait des subventions en demandant à ChatGPT d’indiquer, en 120 caractères maximum, si un projet impliquait la diversité, l’équité et l’inclusion. »

A l’université, la charge de travail administrative ne cesse de croître, alors que les budgets fondent. Dans ce contexte, la direction perçoit l’IA comme un moyen de résoudre le problème de l’intérieur. L’IA promet de remplacer nombre de ces tâches par des machines à un coût bien moindre que l’expertise. La charge de travail et la précarité des professionnels augmentant, la pression sur les coûts contraint les intérêts des employés et de la direction à converger pour réduire le temps consacré aux tâches administratives.

« En fin de compte, l’adoption de l’IA sur les campus universitaires est une question de coût, tant financier que politique. » La solvabilité de l’université est une préoccupation majeure pour tous les administrateurs et conseils d’administration. L’investissement dans l’IA est vue comme une solution. Elle relève à la fois du mimétisme, où les universités sont invités à suivre les pratiques des leaders du secteur. L’IA est à la fois perçue comme une source d’économie et une source de revenus et de légitimité, en proposant des instituts et des diplômes dédiés. 

« Une dynamique inquiétante se dessine, largement indépendante de ce que l’IA, en tant qu’outil, fait réellement pour nous ou pour qui que ce soit d’autre. Les personnes les plus riches du monde se sont enrichies encore davantage grâce à leurs investissements dans l’IA. Elles ont utilisé cette richesse pour installer une administration présidentielle hostile à l’éducation, qui utilise l’IA pour traquer les « criminels de la pensée » et les immigrés. Pour survivre à cette offensive, les directions universitaires se tournent vers les investissements dans l’IA, et vers ces mêmes personnes qui nous attaquent, dans l’espoir d’obtenir ainsi des fonds et une légitimité.»

« Pour les administrations, l’IA représente donc une nouvelle méthode de privatisation du bien public qu’est l’éducation, non seulement en termes de propriété de l’institution, mais aussi par l’atomisation sociale de l’entreprise éducative collective. L’IA est accueillie comme une solution miracle précisément parce qu’il n’existe pas de solution miracle pour une éducation de qualité et accessible, seulement les solutions habituelles et peu attrayantes : classes à effectifs réduits, scolarité gratuite ou peu coûteuse. La hausse constante des coûts rend les études supérieures plus onéreuses d’année en année, et notre refus collectif de taxer la richesse perpétue cette dynamique, nous obligeant à faire toujours plus avec toujours moins. L’IA séduit les employeurs de tous les secteurs car elle semble offrir un moyen de produire de l’expertise à grande échelle sans dépendre de coûteux experts. »

Pour Greene, un véritable investissement fédéral dans l’enseignement supérieur impliquerait nécessairement de taxer les recettes fiscales issues de la richesse privée finançant la bulle de l’IA et de les réorienter vers les services publics essentiels qui rendent possible une société instruite afin de servir au mieux les intérêts des étudiants, des États et de la science.

Nous n’en prenons pas le chemin.  

Est-ce que ces outils améliorent quelque chose ?

Dans le quotidien britannique The Guardian, la chercheuse Velislava Hillman, autrice de Taming EdTech (qu’on pourrait traduire par Dompter les technologies éducatives, Bloomsbury, 2024 – un livre où elle montre que la surveillance par les technologies numériques est désormais normalisées dans le milieu scolaire et que les produits numériques éducatifs n’améliorent pas l’éducation de manière égale pour tous les enfants), rappelle à son tour que les géants de la tech ont profondément transformé les salles de classe et que les parents ont raison de s’inquiéter.

« De la quasi-omniprésence de Google et Microsoft aux produits d’IA spéculatifs tels que CenturyTech, les géants et les entreprises de technologies éducatives promettent un « apprentissage personnalisé » tout en collectant d’énormes quantités de données et en transformant l’éducation en gadgets monétisables et en badges numériques.»

Pourtant, la numérisation de l’éducation est bien peu révolutionnaire, rappelle Hillman. «  Les enfants passent leur temps devant des écrans à créer des diapositives PowerPoint ou à naviguer sur des applications comme Dr Frost ou Quizlet. Leurs cours sont souvent ponctués de publicités intempestives… D’autres s’adonnent à la course aux séries sur Duolingo, soi-disant pour apprendre le français, accumulent des pièces ou se disputent les premières places du classement sur Blooket. Pendant ce temps, les enseignants reçoivent des tableaux de bord de plateformes telles qu’Arbor ou NetSupport, où les élèves apparaissent sous forme de notes et de graphiques allant du vert au rouge. Et tous ces systèmes sont pris dans l’engrenage des guerres de territoire et de la recherche du profit. »

Pour Hillman, l’industrie de l’EdTech mobilise les mêmes tactiques que celle du tabac. Elle sème le doute sur ses effets pour retarder la réglementation et transforme l’inquiétude du public en culpabilité individuelle. Mais pour la chercheuse, « à mesure que ces systèmes se développent et se démocratisent, une fracture inquiétante se dessine : l’enseignement de masse via des applications pour le plus grand nombre, et le tutorat humain et les échanges intellectuels réservés à une élite. Ce qui est présenté comme la « démocratisation » de l’éducation risque d’aggraver les inégalités. » 

Face à cette accélération numérique, l’inquiétude des parents est justifiée. Dans The Atlantic, le journaliste Will Oremus fait le même constat. Le prof de math de son fils de 11 ans lui fait passer du temps sur Prodigy, un site de jeux, qui semble bien plus apprendre à jouer que les maths. « Les écoles conseillent des logiciels éducatifs qui sont devenus difficiles à distinguer de Candy Crush ». Ces jeux proposent entre des parties des questions à résoudre, mais il existe des extensions pour répondre aux questions automatiquement. Le logiciel a dévoré l’école, constate-t-il. Les logiciels éducatifs ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils sont peu chers et accessibles, paresseux

Pour Hillman : « L’industrie vend ces outils comme un progrès – personnalisés, attrayants, efficaces – mais la réalité est bien plus préoccupante. Ces applications sont conçues pour extraire des données à chaque clic et inciter les élèves à passer un maximum de temps devant les écrans : Times Tables Rockstars distribue des pièces pour les bonnes réponses ; ClassDojo récompense les élèves pour leur bonne conduite ; Kahoot! captive les élèves grâce à des comptes à rebours et des classements. Ce ne sont que différentes facettes d’un même levier psychologique qui pousse les enfants à consulter les réseaux sociaux tard le soir. Même si ces outils améliorent les résultats scolaires (ce qui reste à prouver), la question demeure : à quel prix pour les relations en classe, le développement et le bien-être des enfants ? »

« Et c’est là que le fossé entre les promesses et la réalité apparaît clairement : malgré tous les discours sur l’équité et la personnalisation, les données probantes concernant l’efficacité des technologies éducatives sont limitées, orientées par l’industrie et, au mieux, fragiles. On dispose de peu d’informations sur le temps que les enfants passent sur les appareils scolaires, sur les plateformes qu’ils utilisent, ou sur l’impact de ces dernières sur l’apprentissage – sans parler de leur bien-être et de leur développement. Une étude a révélé que pour obtenir l’équivalent d’une amélioration d’une seule note au GCSE (General Certificate of Secondary Education), les élèves devraient passer des centaines d’heures par an sur une seule application de mathématiques – sans aucune preuve que cela réduise les écarts de réussite pour les élèves les plus défavorisés. L’absence de preuves définitives est présentée comme une garantie de sécurité, tandis que les promesses numériques reposent sur une apparence de certitude qui n’existe pas. »

« Au Royaume-Uni, les financements publics continuent de soutenir la numérisation des salles de classe, avec des appels à l’intégration de l’IA même dans les structures d’accueil de la petite enfance, comme l’a proposé l’ex-ministre de l’éducation britannique dans une tribune. Une étude publiée cette année par le Syndicat national de l’éducation a révélé que les programmes scolaires standardisés, souvent dispensés via des plateformes commerciales, sont désormais largement répandus. Pourtant, de nombreux enseignants affirment que ces systèmes réduisent leur autonomie professionnelle, n’allégent pas leur charge de travail et les excluent des décisions relatives aux programmes. » 

Enfin, pointe la chercheuse, les entreprises de technologies éducatives sont soumises à peu d’obligations. Alors que des audits réguliers, des rapports publics et des possibilité de contrôle indépendants sont nécessaires pour garantir que leurs outils soutiennent l’apprentissage des enfants. 

Il serait temps de poser des questions plus difficiles encore, suggère encore Velislava Hillman. « Pourquoi les applications basées sur la gamification et la manipulation comportementale – des techniques conçues pour maximiser le temps passé devant les écrans – sont-elles désormais la norme dans les salles de classe ? Pourquoi considère-t-on désormais que l’avenir d’un enfant est numérique par défaut ? Ce ne sont pas des préoccupations marginales. Elles touchent au cœur même de la raison d’être de l’éducation. L’apprentissage n’est pas une transaction commerciale. L’enfance n’est pas une opportunité de marché. Comme le rappelle le théoricien de l’éducation Gert Biesta, l’éducation ne sert pas seulement à l’obtention de diplômes et à la socialisation, mais aussi à aider les enfants à devenir des sujets autonomes et responsables. Ce dernier objectif – la subjectivation – est précisément ce qui se perd lorsque l’apprentissage est réduit à des clics ludiques et à des incitations algorithmiques.

Nous ne pouvons empêcher la technologie d’entrer dans la vie des enfants, mais nous pouvons exiger qu’elle soit au service de l’éducation, et non de l’industrie. Voici mon message aux parents : aux côtés des enseignants, votre voix est essentielle pour que les entreprises technologiques rendent des comptes sur ce qu’elles conçoivent, comment elles le commercialisent et les valeurs qu’elles véhiculent dans les salles de classe

Récemment Audrey Watters revenait par exemple sur l’insuccès continue de la Khan Academy. Pour nombre de promoteurs de l’EdTech, la Khan Academy reste la référence. Depuis 2009, cet outil de perfectionnement scolaire lancé par Salman Khan, est la coqueluche des cours en ligne, avec ses vidéos Youtube explicatives et ses exercices qui évoluent selon la progression des élèves. La promesse de Khan à produire une révolution de l’apprentissage personnalisé (promue dans un bestseller mondial, L’éducation réinventée, JC Lattès, 2013) n’a cessé d’être renouvelée, notamment par son passage à l’IA avec Khanmigo, l’outil maison (« Nous sommes à l’aube d’une transformation positive majeure de l’histoire de l’éducation grâce à l’IA. »), à grand renfort de tambours et trompettes (promue d’ailleurs par de puissantes conférences TED et par un autre bestseller, Un monde nouveau, L’arbre qui marche, 2025). Khan n’a cessé de promouvoir les technologies éducatives sans jamais s’interroger sur ses échecs. Cela n’empêche pas le sémillant Khan de continuer à dérouler ses promesses. Après avoir reproché aux enseignants de mal s’y prendre, c’est au tour des élèves à qui l’on reproche de ne pas poser les bonnes questions au chatbot, « même si aucune étude n’a démontré que « poser les bonnes questions », pour tous les adeptes de l’ingénierie des invites, permet d’obtenir de meilleures réponses de l’IA », et encore moins un meilleur apprentissage », rappelle avec pertinence Watters. Pour résoudre le peu d’intérêt de son IA maison, Khan l’impose donc, en l’intégrant directement aux programmes. « Loin des promesses d’amélioration de l’éducation, les technologies éducatives ont créé des dépendances éducatives : des dépendances bureaucratiques et, désormais, avec l’« IA », des dépendances cognitives. Il ne s’agit pas d’un simple hasard ; c’est intentionnel », explique Watters. 

Dépendances cognitives, c’est précisément ce qu’évoquait Sam Altman en affirmant « nous envisageons un avenir où l’intelligence sera un service public, comme l’électricité ou l’eau, et où les gens l’achèteront grâce à un compteur ». Comme le souligne Paris Marx : « les milliardaires de la tech veulent faire croire au public qu’ils améliorent le monde et renforcent nos capacités individuelles et collectives. Mais en réalité, ils nuisent à la capacité des gens d’apprendre et de penser par eux-mêmes, voire bouleversent le cours même de leur existence », explique-t-il avant d’en dénoncer le projet. 

Il n’y a pas que les parents, les jeunes aussi détestent l’IA

Depuis la sortie de ChatGPT, nul n’a subi autant la pression de l’IA que les jeunes, explique la journaliste Janus Rose pour The Verge. S’ils sont les plus grands adeptes des chatbots, « les étudiants et les actifs de la génération Z contribuent largement au rejet culturel plus large de l’IA. Et même s’ils utilisent ces outils, une grande partie des jeunes nourrit une profonde amertume, voire du ressentiment, face à un avenir centré sur l’IA qui, pour beaucoup, leur est imposé. » 

« Sortant du monde universitaire et confrontés à un marché du travail de plus en plus impitoyable, les jeunes sont face à une contradiction insoluble. On leur dit, d’un côté, que ces outils vont supprimer des millions d’emplois, et de l’autre, qu’ils doivent les utiliser s’ils ne veulent pas être laissés pour compte.» 

« La crainte que les chatbots nuisent à l’esprit critique et aux compétences sociales est répandue chez de nombreux jeunes adultes, même si une large majorité d’entre eux admettent utiliser régulièrement ces outils. Selon une récente étude Harvard-Gallup, 74 % des jeunes adultes interrogés aux États-Unis déclarent utiliser un chatbot au moins une fois par mois (une autre étude a révélé que plus de la moitié des étudiants américains admettent utiliser ces outils chaque semaine pour leurs travaux universitaires). Parallèlement, 79 % des personnes interrogées par Gallup « craignent que l’IA ne rende les gens plus paresseux », et 65 % estiment que l’utilisation des chatbots « favorise la gratification instantanée, et non une véritable compréhension », et empêche d’aborder les idées de manière critique et constructive.» 

« Dans un sondage Gallup plus récent, l’opinion de la génération Z sur les outils d’IA a atteint un nouveau point bas : seulement 18 % se disent optimistes quant à cette technologie, contre 27 % l’an dernier, et seulement 22 % se disent enthousiastes, contre 36 % auparavant. Le nombre de jeunes actifs de la génération Z qui estiment que les risques liés à l’IA l’emportent sur ses avantages a également augmenté de 11 points au cours de l’année écoulée, pour atteindre près de 50 %. Et même si 56 % affirment que ces outils les aident à terminer leur travail plus rapidement, huit sur dix admettent désormais que l’utilisation de l’IA compliquera l’apprentissage à l’avenir. »

« Les employeurs demandent aux universités de recruter des étudiants capables d’utiliser ces outils », explique Alex Hanna, directrice de la recherche du DAIR. « Ce n’est pas parce que ces outils ont réellement démontré leur valeur ajoutée ; on attend de la génération Z qu’elle nous la révèle. » D’où le fait que l’université ait tendance à intégrer l’IA… souvent un peu n’importe comment, comme ASU Atomic, un outil mis en place à l’université d’État de l’Arizona, qui synthétise automatiquement les cours magistraux en supports d’apprentissage concis, plus proche du slop qu’autre chose, déplorait 404 média. Le journal étudiant de l’université de Pennsylvanie a publié un édito cinglant à l’égard du déploiement de l’IA à l’université : « L’IA ne peut coexister avec l’éducation ; elle ne peut que la dégrader. » 

« Le fait que tant de jeunes soient parfaitement conscients de ces dangers, même lorsqu’ils utilisent ces outils, montre qu’ils ne se laissent pas berner par le discours enflammé des promoteurs de l’IA », estime Rose. La génération Z est extrêmement consciente des limites de ces outils, même pour ceux qui les trouvent utiles

Enfin, avance Rose, une autre explication nourrit l’ambiguïté du positionnement des plus jeunes : l’utilisation de l’IA est souvent moquée par les jeunes entre eux. La plupart trouvent les textes et les images générés artificielles et profondément ringards et s’en moquent ouvertement sur les réseaux sociaux, tout comme elle est dévalorisée par les étudiants et les professeurs. Selon une étude de l’Université de Pittsburgh, les étudiants perçoivent l’utilisation d’outils d’IA comme un signal d’alarme les incitant à avoir une moins haute opinion de leurs camarades. 

A croire que le refus de l’IA chez les plus jeunes (voir notre article, « nous sommes le slop »), s’il n’est pas un mouvement techno-critique, invite néanmoins à questionner notre rapport à la technologie en profondeur et montre que la colère contre l’IA prend des formes multiples. 

Hubert Guillaud

PS : Dans les écoles américaines, d’innombrables applications sont utilisées par les élèves sous la recommandation des professeurs voire des districts scolaires, explique The Markup, mais souvent en contradiction avec la loi, notamment en Californie où les protections à l’égard des données personnelles des enfants sont plus fortes qu’ailleurs. Mais il n’y a pas que les applications scolaires qui posent problèmes, les applications extrascolaires peuvent l’être tout autant. Le statut de ces applications extrascolaires, comme des applications sportives telles que TeamSnap, fait qu’elles ne semblent pas soumises aux mêmes contraintes réglementaires et peuvent revendre leurs informations à des courtiers ou à des annonceurs. Afin de renforcer l’application effective de la loi, un projet de loi californien comprend une nouvelle disposition : le droit pour les élèves et leurs parents de poursuivre les entreprises technologiques dans certains cas de violation de la vie privée. Une proposition contestée par les entreprises de la tech. Pour Jen King, chercheuse en protection de la vie privée et politiques des données à l’Institut d’intelligence artificielle de Stanford, donner aux consommateurs le droit de poursuivre est pourtant et souvent le seul moyen de renforcer l’application de la loi.

MAJ du 24/05/2026 : Sur les campus américains, les thuriféraires de l’IA de l’IA se font huer, rapporte Next… Et les refus d’usages lors des formations IA dans certaines écoles (en France également) se multiplient.

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De la montée de la contestation de l’IA à l’école

Dans le New Yorker, l’écrivaine Jessica Winter revient sur l’invasion de l’IA à l’école. Elle pensait être tranquille jusqu’à ce que ses enfants entrent au lycée au moins. Il n’en a rien été. Sa fille de 11 ans qui vient d’entrer au collège a reçu un Chromebook sur lequel Gemini était préinstallé. Quelque soit les travaux qu’elle doit y accomplir, d’innombrables messages lui proposent de l’aider à écrire, à modifier ses présentations, à générer des images… Désormais l’IA est là. « Elle lit ses poèmes et connaît ses mots de passe. Elle l’observe constamment à travers l’écran. » 

Aux Etats-Unis, aucune entreprise d’IA ne détient de monopole sur l’école. Mais elles sont présentes partout. Dans les écoles publiques de Boston, les élèves de sixième utilisent les chatbots d’OpenAI et d’Anthropic pour se préparer aux tests standardisés. Dans les districts scolaires de New York et de Los Angeles, entre autres, des élèves de maternelle interagissent avec Amira, un robot de lecture ludique qui enregistre leur voix afin de leur fournir des commentaires personnalisés grâce à l’IA. Un parent d’élève d’école publique de Brooklyn a raconté qu’en cours d’arts plastiques, les élèves de CE1 pouvaient créer des œuvres avec l’IA grâce à Adobe Express for Education… « Le soutien à l’IA générative dans les écoles primaires et les collèges repose sur la conviction qu’une initiation précoce à cette technologie favorisera la culture numérique, donnera aux élèves des bases en ingénierie et les préparera à un avenir où la plupart des professions seront fortement influencées par l’IA. » 

Des outils… pour fidéliser les enfants

Dans le cadre d’un des procès contre les géants du numérique aux Etats-Unis, des documents internes de Google ont montré que la motivation de Google à fournir des outils aux écoles visait à « fidéliser les enfants à vie », rappelait le journaliste Tyler Kingkade pour NBC News en janvier. Pour Sarah Gardner, la responsable de Heat Initiative, une association de parents militants critique des plateformes de médias sociaux, nous devrions surtout nous interroger pour savoir pourquoi nous laissons les géants du numérique s’accaparer le marché scolaire. Et notamment Google, qui domine largement ce marché. « Selon les cabinets d’études de marché, les écoles représentent aujourd’hui 80 % des achats de Chromebooks. En 2017, Google annonçait que plus de la moitié des élèves des écoles publiques américaines utilisaient ses applications et produits pour leurs travaux scolaires. En 2021, ce chiffre dépassait les 170 millions d’élèves et d’enseignants à travers le monde. » 

Jessica Winter pointe de nombreuses études qui montrent les limites de l’usage de l’IA dans le cadre scolaire. La Brookings Institution a publié une analyse préliminaire sur l’IA et l’éducation des enfants, combinant l’analyse d’environ quatre cents études et des centaines d’entretiens avec des élèves, des parents, des enseignants et des spécialistes des technologies. Cette analyse conclut que les outils d’IA « compromettent le développement fondamental des enfants »

Même certains défenseurs de l’IA dans l’éducation reconnaissent que l’IA présente des risques cognitifs et socio-émotionnels importants pour les jeunes. Amanda Bickerstaff est la cofondatrice et présidente de l’organisation AI for Education, qui propose des formations aux enseignants et aux élèves sur l’intelligence artificielle générative. « Les enfants de moins de dix ans ne devraient pas utiliser de chatbots », explique-t-elle. « Ces outils requièrent une expertise et des compétences d’évaluation que même de nombreux adultes ne possèdent pas. » La décision de Google de rendre Gemini accessible à tous les âges, a-t-elle ajouté, est l’une des rares fois de sa carrière où elle a perdu le sommeil à cause d’une question professionnelle. Elle se souvient avoir pensé : « ils savent pertinemment que cela va être néfaste pour les enfants, et pourtant, ils persistent. » Bickerstaff poursuit : « Je ne pense pas qu’ils se posent des questions fondamentales comme : “Si un enfant peut immédiatement créer une image au lieu de la dessiner, qu’adviendra-t-il de sa capacité à réfléchir et à dessiner par lui-même ?” » Drew Bent, responsable de la recherche en éducation chez Anthropic, répond : « Ce n’est pas à nous, en tant qu’entreprise, de dire : “Utilisez l’IA à tel âge, pas à tel autre.” » 

La fille de Winter a réalisé une présentation qui comportait nombre de défauts. L’IA lui a proposé de les corriger. Mais elle est restée imperturbable face à la proposition : « Je préfère la mienne, parce qu’elle est originale et que j’y ai mis tout mon cœur. Je préfère la mienne parce qu’elle ne m’a pas pris trente secondes. » 

Les outils d’IA proposent de supprimer l’expérience, explique clairement Jessica Winter. Leurs interventions finalement « bloquent et détournent la progression naturelle et graduelle des jeunes vers la maturité cognitive ». « Les enfants n’ont pas ce filtre adulte qui consiste à extraire stratégiquement des informations de leurs expériences, et retiennent donc une multitude de détails inattendus que les adultes jugeraient sans intérêt. Cela leur permet d’être créatifs d’une manière qui nous est inaccessible », explique un psychologue. Dans son livre, Teaching Machines (MIT Press, 2020), la journaliste spécialiste des questions d’éducation technologiques, Audrey Watters (voir aussi sa newsletter), rappellait que l’apprentissage personnalisé a toujours été le rêve de ceux qui automatisent l’éducation. 

C’est ce que proposent les promoteurs d’IA dans l’éducation à l’image du programme de formation pour les enseignants, de l’Académie nationale pour l’enseignement de l’IA. L’académie, dont le siège se trouve dans les locaux de la Fédération unie des enseignants (UFT) à Manhattan, est un projet conjoint de l’UFT et de la Fédération américaine des enseignants (AFT), financé par un partenariat de vingt-trois millions de dollars avec Microsoft, OpenAI et Anthropic. Les cours en présentiel et en ligne proposés par l’académie visent à aider les enseignants « non pas à accepter l’inévitable, mais à le maîtriser », explique Randi Weingarten, présidente de l’AFT.  Celle-ci n’est pourtant pas une prosélyte. Si les membres du syndicat sont en désaccord avec la politique pro-IA de leur district scolaire, ou s’ils ne veulent pas que Gemini s’immisce dans les espaces de travail de leurs élèves, « nous les défendrons », raconte-t-elle à Winter. Nombre de syndicats d’enseignants américains ont refusé de collaborer avec Google car l’entreprise « n’a pas fait les promesses que nous attendions concernant la protection de la sécurité et de la vie privée des élèves et du personnel. »   

D’autres organisations, dirigées par des enseignants et des parents, tentent également de mettre en place des systèmes d’autorisation pour limiter l’utilisation de l’IA dans les écoles. Craig Garrett, dont l’enfant fréquente une école publique de Brooklyn, a créé un groupe WhatsApp de parents inquiets après avoir découvert que son enfant, alors en maternelle, lisait devant l’assistant vocal Amira en classe depuis le début de l’année pour que celui-ci le corrige. Des militants se demandent si l’utilisation d’Amira en classe, par l’enregistrement des voix des élèves, enfreint une loi de l’État de New York interdisant la « divulgation non autorisée d’informations personnelles identifiables ». Garrett fait également partie de la Coalition pour un moratoire sur l’IA, un groupe d’enseignants, de parents et d’élèves de toute la ville qui demande au maire de New York, Zohran Mamdani, et à Kamar Samuels, le chancelier des écoles, un moratoire de deux ans sur l’utilisation de l’IA dans les écoles primaires et secondaires. Un groupe similaire, Schools Beyond Screens, a été créé l’année dernière parmi les parents du district scolaire unifié de Los Angeles. Parmi les objectifs de Schools Beyond Screens figure un contrôle plus strict des contrats lucratifs que les districts scolaires urbains concluent avec les entreprises technologiques. L’association souhaite également que les districts établissent des directives de consentement plus claires concernant l’utilisation des plateformes numériques et adoptent une Charte des droits des élèves en matière de technologie, incluant le droit de « lire des livres entiers », de « lire et d’écrire régulièrement sur papier » et de bénéficier d’un « environnement d’apprentissage peu stimulant »

La présence de Chromebooks dans les salles de classe n’est pas inévitable, espère Winter. Comme le montrait la journaliste Natasha Singer dans le New York Times, la polémique autour de la technologie à l’école ne se limite pas aux téléphones. Le collège McPherson, au Kansas, qui a interdit les téléphones portables des élèves pendant les heures de cours, depuis 2022, les laissait regarder des vidéos ou jouer aux jeux vidéos sur les Chromebooks qu’elle leur fournit et qu’ils utilisent en classe. Face à cette contradiction de plus en plus flagrante, le collège a fait machine arrière. En décembre 2025, il a demandé aux élèves de rendre les ordinateurs portables. 

« Depuis des années, des géants comme Apple, Google et Microsoft se livrent une concurrence féroce pour s’implanter dans les salles de classe et former les écoliers à leurs produits technologiques, dans l’espoir de fidéliser les élèves à vie. Pendant plus d’une décennie, les entreprises technologiques ont incité les écoles à acheter un ordinateur portable par enfant, arguant que ces appareils démocratiseraient l’éducation et renforceraient l’apprentissage. Aujourd’hui, Google et Microsoft, ainsi que de nouveaux venus comme OpenAI, rivalisent pour diffuser leurs chatbots d’intelligence artificielle dans les écoles. Mais après des dizaines de milliards de dollars dépensés par les écoles en Chromebooks, iPads et applications éducatives, des études ont montré que les outils numériques n’ont généralement pas amélioré les résultats scolaires ni les taux de réussite des élèves. Certains chercheurs et organisations, comme l’UNESCO, mettent même en garde contre une dépendance excessive à la technologie, qui peut distraire les élèves et nuire à leur apprentissage. Des écoles de Caroline du Nord, de Virginie, du Maryland et du Michigan, qui achetaient autrefois un appareil pour chaque élève, réévaluent désormais l’utilisation intensive des technologies en classe. Et les Chromebooks, les ordinateurs portables les plus populaires dans les écoles américaines, sont devenus un point central de ces discussions. Les responsables scolaires, les enseignants et les parents ont décrit la limitation de l’utilisation des ordinateurs portables comme une tentative de recentrer l’enseignement sur des compétences telles que la collaboration et la communication entre élèves. » Avec le fait que plus de 30 États américains ont limité ou interdit l’utilisation des téléphones portables par les élèves à l’école, le retrait des Chromebooks est le signe d’une prise de conscience, estime Singer. De plus en plus de parents soutiennent des initiatives comme Schools Beyond Screens et le Distraction-Free Schools Policy Project, visant à contrôler et limiter l’utilisation des technologies à l’école. Dix États, dont le Kansas, le Vermont et la Virginie, ont récemment déposé des projets de loi pour limiter le temps d’écran des élèves, exiger des preuves de sécurité et d’efficacité pour les outils numériques scolaires ou permettre aux parents de refuser que leur enfant utilise des appareils numériques pour apprendre. 

Face aux accusations de tout acabit, Google a déclaré avoir fourni aux établissements scolaires des outils pour verrouiller les écrans des Chromebooks des élèves, limiter le contenu qu’ils consultent, gérer leur accès à YouTube et désactiver les Chromebooks après les cours. L’entreprise a également indiqué avoir désactivé YouTube par défaut pour les élèves du primaire et du secondaire disposant d’un compte Google scolaire. 

A McPherson, au Kansas, profs et élèves semblent redécouvrir qu’il y a un monde hors du numérique. 

Dans au autre article, Singer (qui publiera en août un livre sur l’invasion des technologies à l’école, Coding Kids, Norton, 2026) prolonge le sujet d’autres exemples encore. Suite à des réclamations de parents, « le conseil scolaire de Los Angeles a adopté une résolution exigeant du district qu’il limite l’accès des élèves à YouTube, supprime totalement les appareils numériques jusqu’en CP et instaure des limites de temps d’écran pour les classes supérieures, faisant de Los Angeles le premier grand système scolaire américain à prendre une telle mesure. » Le mois dernier, le gouverneur de l’Utah a promulgué une loi permettant aux parents de consulter le temps passé par leur enfant sur un appareil scolaire et de vérifier les sites web visités. A Los Angeles, des parents s’en sont pris à i-Ready, une application de mathématiques et de lecture aux fonctionnalités ludiques, dénonçant justement les compétitions que l’application favorise. « Nos enfants servent de cobayes », dénonce l’association Schools Beyond Screens. Les districts scolaires sommés d’évaluer les outils qu’ils utilisent sont souvent à la peine par manque de moyens. A Los Angeles, Nick Melvoin avec l’association Schools Beyond Screens, a présenté une nouvelle résolution visant à limiter l’accès aux technologies à l’école. Outre la mise en place de nouvelles limites de temps d’écran pour chaque niveau scolaire, cette politique imposera aux écoles primaires et collèges d’interdire l’utilisation des appareils électroniques par les élèves pendant la pause déjeuner et la récréation. Le district devra également établir un rapport sur tous les contrats technologiques scolaires en vigueur. 

L’université est également colonisée

Mais il n’y a pas qu’à l’école, au collège ou au lycée que le déploiement de l’IA pose problème. L’université d’État de Californie (Cal State), fort de 460 000 étudiants et de 22 campus, ambitionne de devenir la plus grande université américaine spécialisée dans l’IA, rapportait en octobre 2025 la journaliste Natasha Singer pour le New York Times. Amazon et OpenAI y déploient des programmes de formation sur leurs produits d’IA. L’université a signé un contrat de 16,9 millions de dollars à OpenAI pour fournir ChatGPT Edu, l’outil de l’entreprise destiné aux établissements scolaires, à plus d’un demi-million d’étudiants et de membres du personnel – un déploiement qu’OpenAI a qualifié de plus important déploiement mondial de ChatGPT à ce jour. « Le renforcement des liens entre Cal State et l’industrie témoigne d’une transformation profonde des rapports de force sur les campus américains ». Il ne s’agit plus seulement de fournir un peu de matériel ou des outils, mais ici, de fournir un partenariat pédagogique impliquant une transformation des modalités pédagogiques mêmes. 

L’université ambitionne de construire « un système d’enseignement supérieur basé sur l’IA qui surpasse tous les modèles existants, tant par son ampleur que par son impact ». Là encore, pourtant, certains professeurs se sont opposés à ce projet d’IA, alors que l’université est confrontée à d’importantes coupes budgétaires. Pour eux, le contrat de plusieurs millions de dollars avec OpenAI – pour lequel l’université n’a pas ouvert d’appel d’offres à des concurrents comme Google – tient du gaspillage (alors que le réseau des community colleges de Californie a obtenu gratuitement les services de chatbot IA de Google pour plus de deux millions d’étudiants et de professeurs).

Les conseils de faculté de plusieurs campus de Cal State ont adopté cette année des résolutions critiquant l’initiative en matière d’IA, affirmant que l’université n’avait pas suffisamment pris en compte le problème de la tricherie via les chatbots. Les professeurs ont également déclaré que les plans de l’administration minimisaient les risques que l’IA fait peser sur l’esprit critique des étudiants et ignoraient les pratiques de travail problématiques du secteur ainsi que les coûts environnementaux. Martha Kenney, professeure d’études féminines et de genre à l’Université d’État de San Francisco, a décrit le programme d’IA de Cal State comme un outil marketing permettant aux entreprises technologiques de promouvoir des chatbots non éprouvés comme de véritables outils pédagogiques. Alors qu’ils en sont loin. 

Une étude récente de chercheurs de Stanford rapportée par le Hechinger Report, montrait par exemple que les outils d’IA ne faisaient pas les mêmes corrections de copies aux élèves selon leurs origines ethniques. « Les dissertations attribuées à des étudiants noirs ont reçu davantage d’éloges et d’encouragements, quand celles attribuées à des étudiants hispaniques étaient plus susceptibles de susciter des corrections grammaticales et orthographiques. Lorsque l’étudiant était identifié comme blanc, les commentaires portaient plus souvent sur la structure de l’argumentation, les preuves et la clarté – des remarques qui peuvent inciter les étudiants à approfondir leurs idées. » 

De nombreux enseignants affirment qu’un enseignement adapté aux réalités culturelles – qui prend en compte l’identité et le vécu des élèves – peut accroître leur engagement scolaire. Mais, si certains élèves sont systématiquement protégés des critiques et ne sont pas incités à progresser en leurs montrant leurs lacunes, le risque est fort d’aggraver encore les différences ethno-sociales. « Le risque est que, sans une vigilance accrue, cette personnalisation puisse abaisser le niveau d’exigence pour certains élèves tout en le relevant pour d’autres. »

Même constat pour Audrey Waters dans un article de sa newsletter. « Google, Anthropic et OpenAI signent des contrats avec des universités. Ces entreprises sont manifestement avides de données à extraire et de nouveaux marchés à exploiter. Et ils cherchent à fidéliser à vie la seule partie de la population qui semble utiliser régulièrement leurs produits. Mais ils se moquent éperdument des valeurs et des objectifs des institutions auxquelles ils vendent leurs services. En effet, « l’intégrité académique » – la pratique de la citation – est une véritable farce pour ceux qui ont construit leurs modèles d’IA, littéralement, en plagiant le travail d’autrui. Ces entreprises l’ont clairement affirmé : la tricherie des étudiants ne les concerne pas. » Quand Google déploie son chatbot auprès des moins de 13 ans, « Google affirme clairement que ces problèmes ne le concernent pas, puisqu’il rejette explicitement la responsabilité sur les parents dans l’annonce du lancement imminent de son produit. Les parents, selon Google, doivent rappeler à leurs enfants de ne pas partager d’informations sensibles avec le chatbot. Les parents, dit l’entreprise, doivent « aider leurs enfants à développer leur esprit critique ». Les parents, dit Google, doivent rappeler à leurs enfants que « Gemini n’est pas humain ». 

Pour Waters, « il ne s’agit pas simplement d’automatiser l’enseignement et l’apprentissage formels (comme si ce n’était pas déjà assez grave) ; il s’agit de saper le savoir ».

Pourquoi l’IA semble-t-elle la solution à l’enseignement ? 

Le chercheur américain Daniel Greene livre pour le magazine de l’association américaine des professeurs d’université (Aaup) une stimulante synthèse des enjeux du développement de l’IA à l’université. L’université est traversée par d’innombrables crises et la dernière en date est liée au développement d’une technologie perçue à la fois « comme une atteinte fondamentale à notre mission éducative et comme une solution potentielle : l’IA générative ». Lorsque nous abordons la question du rôle de l’IA sur les campus, « nous devons à la fois être attentifs non seulement aux codes écrits avec Claude ou aux feuilles de calcul nettoyées avec Gemini, mais aussi aux fonctions politiques et économiques que cette technologie remplit au sein de nos institutions – et pour qui ». Une récente enquête de l’Aaup soulignait pourtant que les professeurs se sentent exclus des décisions importantes concernant l’IA sur le campus. En fait, ils ont peu de place pour décider des achats auxquels procèdent les établissements et encore moins sur la conception, l’utilisation et la réglementation des déploiements de l’IA à grande échelle sur les campus. Cela ne les empêche d’avoir très concrètement à combattre et négocier l’IA dans leur enseignement, leur recherche et leurs services. 

Reste que si les responsables des universités, les élus et les administrations sont si enthousiastes à propos du développement de l’IA sur les campus, c’est d’abord parce que le travail dans l’enseignement supérieur (comme dans l’administration ou les hôpitaux) est à forte intensité de main d’oeuvre et qu’il est difficile à automatiser. Pire, la croissance de la productivité y reste faible. « Nous enseignons à peu près de la même manière qu’il y a soixante ans, mais tout (y compris la main-d’œuvre) coûte plus cher. » Le succès de l’IA n’est pas tant à chercher dans ses performances pour aider les élèves à apprendre, mais reste d’abord et avant tout une promesse d’optimisation des coûts. Une optimisation théorisée dans les années 60 par l’économiste William Baumol sous le nom de maladie des coûts

Comme l’explique Nicholas Beuret dans Jacobin, la productivité du travail n’est pas la même dans tous les secteurs. Dans certains secteurs, la productivité n’évolue pas. Jouer une pièce de Shakespeare prend le même temps aujourd’hui qu’il y a 5 siècles. Dans les services à forte intensité de main-d’œuvre, comme la santé ou l’éducation, les salaires augmentent malgré une productivité stable, ce qui entraîne une hausse du coût relatif de ces services. « La maladie des coûts de Baumol engendre une faible croissance économique où les services essentiels, tels que les soins de santé ou d’éducation, deviennent inabordables, tandis que le prix des téléviseurs baisse d’année en année. » Avec la concurrence de l’IA, c’est tout le secteur des services qui est menacé par la maladie des coûts. A terme, estime Beuret, le risque est que des pans entiers de l’économie contemporaine deviennent non viables. Il en résulterait une stagnation profonde et persistante, et non une résolution. Et les timides projets de revenu universel défendus par les technophiles de la Silicon Valley seraient ridiculement insuffisants face à un tel événement. A terme, le succès de l’IA serait la plus grande menace économique que nous ayons à affronter. 

Pour Greene, la maladie des coûts est encore plus vive dans le contexte de la réduction des financements publics. Les frais de scolarité remplacent les investissements publics. Les étudiants veulent donc obtenir leur diplôme le plus rapidement possible pour s’endetter le moins possible, poussant l’enseignement supérieur à fonctionner comme des usines à diplômes. Et ChatGPT et les autres outils d’IA permettent d’accélérer la délivrance de diplômes. Pourtant, la maladie des coûts, n’explique par pourquoi en à peine un an, tant d’établissements d’enseignements supérieurs ont trouvé les fonds nécessaires pour créer des instituts et des diplômes d’IA. « Il s’agit manifestement d’un phénomène politique ». A l’heure où l’éducation supérieure est attaquée au niveau fédéral et où l’image de l’éducation supérieure accusée de toutes parts par l’administration Trump, l’adoption de l’IA est là pour réhausser le prestige et apaiser les détracteurs. 

« Ni les professeurs ni les administrateurs n’ont de contrôle sur les fonctionnalités d’IA intégrées aux logiciels d’entreprise », qui se déploient via de simples abonnements, explique Greene. Dans les universités, l’IA ne se déploie pas seulement dans les outils mis à disposition des professeurs et des élèves, mais également dans des logiciels de paye, de recrutement, et via des systèmes de surveillance. Elle est aussi une aubaine pour contrôler les contenus et les personnes, que ce soit pour fouiller dans les programmes de cours à la recherche de mentions de l’esclavage ou pour trouver les adresses d’étudiants manifestants. Elle est là pour faciliter « une analyse rapide, grossière et à grande échelle » et peu coûteuse. Comme l’a souligné la juriste Salome Viljoen, la droite comprend parfaitement que toute gouvernance est une gouvernance des données. « L’analyse automatisée de texte devient un moyen de contourner toute déférence, même de façade, envers la délibération institutionnelle et la consultation d’experts ». « C’est ce que montrait d’ailleurs très bien la révolution technoculturelle d’Elon Musk au sein du Département de l’efficacité gouvernementale (Doge), où de jeunes hommes fraîchement ou à peine diplômés utilisaient ChatGPT pour réécrire la réglementation fédérale, examiner les demandes de subvention à la recherche de délits d’opinion et scruter les profils des réseaux sociaux et les antécédents judiciaires d’étudiants en situation irrégulière dans l’espoir de trouver des prétextes pour les expulser. Au Fonds national pour les sciences humaines, Justin Fox, ancien associé en capital-investissement devenu fervent défenseur du DOGE, annulait des subventions en demandant à ChatGPT d’indiquer, en 120 caractères maximum, si un projet impliquait la diversité, l’équité et l’inclusion. »

A l’université, la charge de travail administrative ne cesse de croître, alors que les budgets fondent. Dans ce contexte, la direction perçoit l’IA comme un moyen de résoudre le problème de l’intérieur. L’IA promet de remplacer nombre de ces tâches par des machines à un coût bien moindre que l’expertise. La charge de travail et la précarité des professionnels augmentant, la pression sur les coûts contraint les intérêts des employés et de la direction à converger pour réduire le temps consacré aux tâches administratives.

« En fin de compte, l’adoption de l’IA sur les campus universitaires est une question de coût, tant financier que politique. » La solvabilité de l’université est une préoccupation majeure pour tous les administrateurs et conseils d’administration. L’investissement dans l’IA est vue comme une solution. Elle relève à la fois du mimétisme, où les universités sont invités à suivre les pratiques des leaders du secteur. L’IA est à la fois perçue comme une source d’économie et une source de revenus et de légitimité, en proposant des instituts et des diplômes dédiés. 

« Une dynamique inquiétante se dessine, largement indépendante de ce que l’IA, en tant qu’outil, fait réellement pour nous ou pour qui que ce soit d’autre. Les personnes les plus riches du monde se sont enrichies encore davantage grâce à leurs investissements dans l’IA. Elles ont utilisé cette richesse pour installer une administration présidentielle hostile à l’éducation, qui utilise l’IA pour traquer les « criminels de la pensée » et les immigrés. Pour survivre à cette offensive, les directions universitaires se tournent vers les investissements dans l’IA, et vers ces mêmes personnes qui nous attaquent, dans l’espoir d’obtenir ainsi des fonds et une légitimité.»

« Pour les administrations, l’IA représente donc une nouvelle méthode de privatisation du bien public qu’est l’éducation, non seulement en termes de propriété de l’institution, mais aussi par l’atomisation sociale de l’entreprise éducative collective. L’IA est accueillie comme une solution miracle précisément parce qu’il n’existe pas de solution miracle pour une éducation de qualité et accessible, seulement les solutions habituelles et peu attrayantes : classes à effectifs réduits, scolarité gratuite ou peu coûteuse. La hausse constante des coûts rend les études supérieures plus onéreuses d’année en année, et notre refus collectif de taxer la richesse perpétue cette dynamique, nous obligeant à faire toujours plus avec toujours moins. L’IA séduit les employeurs de tous les secteurs car elle semble offrir un moyen de produire de l’expertise à grande échelle sans dépendre de coûteux experts. »

Pour Greene, un véritable investissement fédéral dans l’enseignement supérieur impliquerait nécessairement de taxer les recettes fiscales issues de la richesse privée finançant la bulle de l’IA et de les réorienter vers les services publics essentiels qui rendent possible une société instruite afin de servir au mieux les intérêts des étudiants, des États et de la science.

Nous n’en prenons pas le chemin.  

Est-ce que ces outils améliorent quelque chose ?

Dans le quotidien britannique The Guardian, la chercheuse Velislava Hillman, autrice de Taming EdTech (qu’on pourrait traduire par Dompter les technologies éducatives, Bloomsbury, 2024 – un livre où elle montre que la surveillance par les technologies numériques est désormais normalisées dans le milieu scolaire et que les produits numériques éducatifs n’améliorent pas l’éducation de manière égale pour tous les enfants), rappelle à son tour que les géants de la tech ont profondément transformé les salles de classe et que les parents ont raison de s’inquiéter.

« De la quasi-omniprésence de Google et Microsoft aux produits d’IA spéculatifs tels que CenturyTech, les géants et les entreprises de technologies éducatives promettent un « apprentissage personnalisé » tout en collectant d’énormes quantités de données et en transformant l’éducation en gadgets monétisables et en badges numériques.»

Pourtant, la numérisation de l’éducation est bien peu révolutionnaire, rappelle Hillman. «  Les enfants passent leur temps devant des écrans à créer des diapositives PowerPoint ou à naviguer sur des applications comme Dr Frost ou Quizlet. Leurs cours sont souvent ponctués de publicités intempestives… D’autres s’adonnent à la course aux séries sur Duolingo, soi-disant pour apprendre le français, accumulent des pièces ou se disputent les premières places du classement sur Blooket. Pendant ce temps, les enseignants reçoivent des tableaux de bord de plateformes telles qu’Arbor ou NetSupport, où les élèves apparaissent sous forme de notes et de graphiques allant du vert au rouge. Et tous ces systèmes sont pris dans l’engrenage des guerres de territoire et de la recherche du profit. »

Pour Hillman, l’industrie de l’EdTech mobilise les mêmes tactiques que celle du tabac. Elle sème le doute sur ses effets pour retarder la réglementation et transforme l’inquiétude du public en culpabilité individuelle. Mais pour la chercheuse, « à mesure que ces systèmes se développent et se démocratisent, une fracture inquiétante se dessine : l’enseignement de masse via des applications pour le plus grand nombre, et le tutorat humain et les échanges intellectuels réservés à une élite. Ce qui est présenté comme la « démocratisation » de l’éducation risque d’aggraver les inégalités. » 

Face à cette accélération numérique, l’inquiétude des parents est justifiée. Dans The Atlantic, le journaliste Will Oremus fait le même constat. Le prof de math de son fils de 11 ans lui fait passer du temps sur Prodigy, un site de jeux, qui semble bien plus apprendre à jouer que les maths. « Les écoles conseillent des logiciels éducatifs qui sont devenus difficiles à distinguer de Candy Crush ». Ces jeux proposent entre des parties des questions à résoudre, mais il existe des extensions pour répondre aux questions automatiquement. Le logiciel a dévoré l’école, constate-t-il. Les logiciels éducatifs ne sont plus ce qu’ils étaient. Ils sont peu chers et accessibles, paresseux

Pour Hillman : « L’industrie vend ces outils comme un progrès – personnalisés, attrayants, efficaces – mais la réalité est bien plus préoccupante. Ces applications sont conçues pour extraire des données à chaque clic et inciter les élèves à passer un maximum de temps devant les écrans : Times Tables Rockstars distribue des pièces pour les bonnes réponses ; ClassDojo récompense les élèves pour leur bonne conduite ; Kahoot! captive les élèves grâce à des comptes à rebours et des classements. Ce ne sont que différentes facettes d’un même levier psychologique qui pousse les enfants à consulter les réseaux sociaux tard le soir. Même si ces outils améliorent les résultats scolaires (ce qui reste à prouver), la question demeure : à quel prix pour les relations en classe, le développement et le bien-être des enfants ? »

« Et c’est là que le fossé entre les promesses et la réalité apparaît clairement : malgré tous les discours sur l’équité et la personnalisation, les données probantes concernant l’efficacité des technologies éducatives sont limitées, orientées par l’industrie et, au mieux, fragiles. On dispose de peu d’informations sur le temps que les enfants passent sur les appareils scolaires, sur les plateformes qu’ils utilisent, ou sur l’impact de ces dernières sur l’apprentissage – sans parler de leur bien-être et de leur développement. Une étude a révélé que pour obtenir l’équivalent d’une amélioration d’une seule note au GCSE (General Certificate of Secondary Education), les élèves devraient passer des centaines d’heures par an sur une seule application de mathématiques – sans aucune preuve que cela réduise les écarts de réussite pour les élèves les plus défavorisés. L’absence de preuves définitives est présentée comme une garantie de sécurité, tandis que les promesses numériques reposent sur une apparence de certitude qui n’existe pas. »

« Au Royaume-Uni, les financements publics continuent de soutenir la numérisation des salles de classe, avec des appels à l’intégration de l’IA même dans les structures d’accueil de la petite enfance, comme l’a proposé l’ex-ministre de l’éducation britannique dans une tribune. Une étude publiée cette année par le Syndicat national de l’éducation a révélé que les programmes scolaires standardisés, souvent dispensés via des plateformes commerciales, sont désormais largement répandus. Pourtant, de nombreux enseignants affirment que ces systèmes réduisent leur autonomie professionnelle, n’allégent pas leur charge de travail et les excluent des décisions relatives aux programmes. » 

Enfin, pointe la chercheuse, les entreprises de technologies éducatives sont soumises à peu d’obligations. Alors que des audits réguliers, des rapports publics et des possibilité de contrôle indépendants sont nécessaires pour garantir que leurs outils soutiennent l’apprentissage des enfants. 

Il serait temps de poser des questions plus difficiles encore, suggère encore Velislava Hillman. « Pourquoi les applications basées sur la gamification et la manipulation comportementale – des techniques conçues pour maximiser le temps passé devant les écrans – sont-elles désormais la norme dans les salles de classe ? Pourquoi considère-t-on désormais que l’avenir d’un enfant est numérique par défaut ? Ce ne sont pas des préoccupations marginales. Elles touchent au cœur même de la raison d’être de l’éducation. L’apprentissage n’est pas une transaction commerciale. L’enfance n’est pas une opportunité de marché. Comme le rappelle le théoricien de l’éducation Gert Biesta, l’éducation ne sert pas seulement à l’obtention de diplômes et à la socialisation, mais aussi à aider les enfants à devenir des sujets autonomes et responsables. Ce dernier objectif – la subjectivation – est précisément ce qui se perd lorsque l’apprentissage est réduit à des clics ludiques et à des incitations algorithmiques.

Nous ne pouvons empêcher la technologie d’entrer dans la vie des enfants, mais nous pouvons exiger qu’elle soit au service de l’éducation, et non de l’industrie. Voici mon message aux parents : aux côtés des enseignants, votre voix est essentielle pour que les entreprises technologiques rendent des comptes sur ce qu’elles conçoivent, comment elles le commercialisent et les valeurs qu’elles véhiculent dans les salles de classe

Récemment Audrey Watters revenait par exemple sur l’insuccès continue de la Khan Academy. Pour nombre de promoteurs de l’EdTech, la Khan Academy reste la référence. Depuis 2009, cet outil de perfectionnement scolaire lancé par Salman Khan, est la coqueluche des cours en ligne, avec ses vidéos Youtube explicatives et ses exercices qui évoluent selon la progression des élèves. La promesse de Khan à produire une révolution de l’apprentissage personnalisé (promue dans un bestseller mondial, L’éducation réinventée, JC Lattès, 2013) n’a cessé d’être renouvelée, notamment par son passage à l’IA avec Khanmigo, l’outil maison (« Nous sommes à l’aube d’une transformation positive majeure de l’histoire de l’éducation grâce à l’IA. »), à grand renfort de tambours et trompettes (promue d’ailleurs par de puissantes conférences TED et par un autre bestseller, Un monde nouveau, L’arbre qui marche, 2025). Khan n’a cessé de promouvoir les technologies éducatives sans jamais s’interroger sur ses échecs. Cela n’empêche pas le sémillant Khan de continuer à dérouler ses promesses. Après avoir reproché aux enseignants de mal s’y prendre, c’est au tour des élèves à qui l’on reproche de ne pas poser les bonnes questions au chatbot, « même si aucune étude n’a démontré que « poser les bonnes questions », pour tous les adeptes de l’ingénierie des invites, permet d’obtenir de meilleures réponses de l’IA », et encore moins un meilleur apprentissage », rappelle avec pertinence Watters. Pour résoudre le peu d’intérêt de son IA maison, Khan l’impose donc, en l’intégrant directement aux programmes. « Loin des promesses d’amélioration de l’éducation, les technologies éducatives ont créé des dépendances éducatives : des dépendances bureaucratiques et, désormais, avec l’« IA », des dépendances cognitives. Il ne s’agit pas d’un simple hasard ; c’est intentionnel », explique Watters. 

Dépendances cognitives, c’est précisément ce qu’évoquait Sam Altman en affirmant « nous envisageons un avenir où l’intelligence sera un service public, comme l’électricité ou l’eau, et où les gens l’achèteront grâce à un compteur ». Comme le souligne Paris Marx : « les milliardaires de la tech veulent faire croire au public qu’ils améliorent le monde et renforcent nos capacités individuelles et collectives. Mais en réalité, ils nuisent à la capacité des gens d’apprendre et de penser par eux-mêmes, voire bouleversent le cours même de leur existence », explique-t-il avant d’en dénoncer le projet. 

Il n’y a pas que les parents, les jeunes aussi détestent l’IA

Depuis la sortie de ChatGPT, nul n’a subi autant la pression de l’IA que les jeunes, explique la journaliste Janus Rose pour The Verge. S’ils sont les plus grands adeptes des chatbots, « les étudiants et les actifs de la génération Z contribuent largement au rejet culturel plus large de l’IA. Et même s’ils utilisent ces outils, une grande partie des jeunes nourrit une profonde amertume, voire du ressentiment, face à un avenir centré sur l’IA qui, pour beaucoup, leur est imposé. » 

« Sortant du monde universitaire et confrontés à un marché du travail de plus en plus impitoyable, les jeunes sont face à une contradiction insoluble. On leur dit, d’un côté, que ces outils vont supprimer des millions d’emplois, et de l’autre, qu’ils doivent les utiliser s’ils ne veulent pas être laissés pour compte.» 

« La crainte que les chatbots nuisent à l’esprit critique et aux compétences sociales est répandue chez de nombreux jeunes adultes, même si une large majorité d’entre eux admettent utiliser régulièrement ces outils. Selon une récente étude Harvard-Gallup, 74 % des jeunes adultes interrogés aux États-Unis déclarent utiliser un chatbot au moins une fois par mois (une autre étude a révélé que plus de la moitié des étudiants américains admettent utiliser ces outils chaque semaine pour leurs travaux universitaires). Parallèlement, 79 % des personnes interrogées par Gallup « craignent que l’IA ne rende les gens plus paresseux », et 65 % estiment que l’utilisation des chatbots « favorise la gratification instantanée, et non une véritable compréhension », et empêche d’aborder les idées de manière critique et constructive.» 

« Dans un sondage Gallup plus récent, l’opinion de la génération Z sur les outils d’IA a atteint un nouveau point bas : seulement 18 % se disent optimistes quant à cette technologie, contre 27 % l’an dernier, et seulement 22 % se disent enthousiastes, contre 36 % auparavant. Le nombre de jeunes actifs de la génération Z qui estiment que les risques liés à l’IA l’emportent sur ses avantages a également augmenté de 11 points au cours de l’année écoulée, pour atteindre près de 50 %. Et même si 56 % affirment que ces outils les aident à terminer leur travail plus rapidement, huit sur dix admettent désormais que l’utilisation de l’IA compliquera l’apprentissage à l’avenir. »

« Les employeurs demandent aux universités de recruter des étudiants capables d’utiliser ces outils », explique Alex Hanna, directrice de la recherche du DAIR. « Ce n’est pas parce que ces outils ont réellement démontré leur valeur ajoutée ; on attend de la génération Z qu’elle nous la révèle. » D’où le fait que l’université ait tendance à intégrer l’IA… souvent un peu n’importe comment, comme ASU Atomic, un outil mis en place à l’université d’État de l’Arizona, qui synthétise automatiquement les cours magistraux en supports d’apprentissage concis, plus proche du slop qu’autre chose, déplorait 404 média. Le journal étudiant de l’université de Pennsylvanie a publié un édito cinglant à l’égard du déploiement de l’IA à l’université : « L’IA ne peut coexister avec l’éducation ; elle ne peut que la dégrader. » 

« Le fait que tant de jeunes soient parfaitement conscients de ces dangers, même lorsqu’ils utilisent ces outils, montre qu’ils ne se laissent pas berner par le discours enflammé des promoteurs de l’IA », estime Rose. La génération Z est extrêmement consciente des limites de ces outils, même pour ceux qui les trouvent utiles

Enfin, avance Rose, une autre explication nourrit l’ambiguïté du positionnement des plus jeunes : l’utilisation de l’IA est souvent moquée par les jeunes entre eux. La plupart trouvent les textes et les images générés artificielles et profondément ringards et s’en moquent ouvertement sur les réseaux sociaux, tout comme elle est dévalorisée par les étudiants et les professeurs. Selon une étude de l’Université de Pittsburgh, les étudiants perçoivent l’utilisation d’outils d’IA comme un signal d’alarme les incitant à avoir une moins haute opinion de leurs camarades. 

A croire que le refus de l’IA chez les plus jeunes (voir notre article, « nous sommes le slop »), s’il n’est pas un mouvement techno-critique, invite néanmoins à questionner notre rapport à la technologie en profondeur et montre que la colère contre l’IA prend des formes multiples. 

Hubert Guillaud

PS : Dans les écoles américaines, d’innombrables applications sont utilisées par les élèves sous la recommandation des professeurs voire des districts scolaires, explique The Markup, mais souvent en contradiction avec la loi, notamment en Californie où les protections à l’égard des données personnelles des enfants sont plus fortes qu’ailleurs. Mais il n’y a pas que les applications scolaires qui posent problèmes, les applications extrascolaires peuvent l’être tout autant. Le statut de ces applications extrascolaires, comme des applications sportives telles que TeamSnap, fait qu’elles ne semblent pas soumises aux mêmes contraintes réglementaires et peuvent revendre leurs informations à des courtiers ou à des annonceurs. Afin de renforcer l’application effective de la loi, un projet de loi californien comprend une nouvelle disposition : le droit pour les élèves et leurs parents de poursuivre les entreprises technologiques dans certains cas de violation de la vie privée. Une proposition contestée par les entreprises de la tech. Pour Jen King, chercheuse en protection de la vie privée et politiques des données à l’Institut d’intelligence artificielle de Stanford, donner aux consommateurs le droit de poursuivre est pourtant et souvent le seul moyen de renforcer l’application de la loi.

MAJ du 24/05/2026 : Sur les campus américains, les thuriféraires de l’IA de l’IA se font huer, rapporte Next… Et les refus d’usages lors des formations IA dans certaines écoles (en France également) se multiplient.

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Le tournant agentique… des machines à défaillances 

L’ère post-chatbots s’annonce, explique la journaliste Lila Shroff pour The Atlantic. L’IA ne fait plus que répondre aux questions. Elle programme, elle agit. Et le « tournant agentique » formalise ces progrès, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press. Le tournant agentique désigne des systèmes qui génèrent du code et s’adaptent de manière autonome. Les systèmes d’IA produisent désormais du code et vérifient l’efficacité de cette production en la corrigeant jusqu’à ce qu’elle fonctionne. Mais si ces évolutions améliorent l’expérience utilisateur des LLM, est-ce que cela suffit pour « justifier » du déploiement de l’IA, interroge pertinemment Salvaggio. Est-ce que le fait que leurs productions s’améliorent suffit pour justifier de l’utilité de cette technologie ? 

Nous ne sommes plus exactement dans le cadre des perroquets stochastiques définis par l’article fondateur de 2021, d’Emily M. Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, même si ce cadre reste pertinent – voir notre article, « la gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ? ». « Les systèmes agentiques empilent ces perroquets » pour produire des formes « d’essaims stochastiques ». Des systèmes qui s’auto-alignent sur ce qu’ils doivent produire, tout en demeurant fondamentalement incapables de rendre des comptes. La question centrale de l’article de Bender et alii demeure toujours pertinente, estime Salvaggio : « Les modèles de langage peuvent-ils être trop volumineux ? » 

La prolifération des modèles ne fait qu’amplifier les problèmes de biais, d’attribution erronée de la pensée et d’inefficacité. Distinguer la critique systémique de l’évaluation des modèles n’est pas céder à la surenchère : cela signifie se concentrer sur les avantages et les inconvénients collectifs plutôt que sur les usages individuels. On peut parler de ce que les modèles ne peuvent ou ne devraient pas faire sans pour autant nier leurs capacités, estime Salvaggio. 

L’IA agentique s’apprête à débarquer et ses effets vont être nombreux, estime l’artiste-chercheur. D’abord, il promet la production de logiciels bâclés (slopware, contraction de slop qu’on peut traduire par soupe ou de bouillie et de ware qui désigne les composants – voir notre article sur le slop), produits plus rapidement, mais qu’il va être difficile à évaluer. Distribution accélérée qui risque de créer des situations comparables à un espace aérien non réglementé, où une multitude de décisions individuelles et déconnectées engendrent le chaos. Le code peut sembler fonctionner dans des circonstances particulières grâce à toutes sortes de bidouillages qui masquent des erreurs sous-jacentes. « Contrairement aux logiciels malveillants, le logiciel bâclé n’est pas intentionnellement perturbateur ; il perturbe par négligence : c’est la variable codée en dur qui permet à un homme célibataire de gérer correctement son budget, mais qui entraîne des frais de découvert lorsqu’il est utilisé par une mère célibataire. La conception de logiciels exige une grande finesse dans le choix des valeurs et priorités qu’ils intègrent, ainsi que dans la manière dont ils déforment, ignorent ou présentent de façon erronée les données qu’ils traitent. Le suivi de ce processus requiert des connaissances techniques. » C’est cela qui pourrait disparaître dans les logiciels de demain

Ensuite, l’IA agentique promet l’accumulation des défaillances techniques. Malgré une perception accrue de fiabilité, les modèles de langage ne peuvent jamais être des machines à dire la vérité. Les soi-disant hallucinations sont mathématiquement impossibles à éliminer, et par conséquent, la perception d’une fiabilité accrue augmente le risque de surestimer la pertinence d’un modèle de langage pour une tâche donnée. Alors qu’un modèle de langage produit des textes ou autres médias persuasifs et potentiellement faux, un système agentiel produit un « code convaincant ». Ce code est produit de manière plus difficile à interrompre, à tracer ou à auditer qu’une simple sortie de modèle. « Il est impossible de documenter de manière fiable le processus de pensée d’un code créé sans réflexion » ; par conséquent, le code doit être considéré comme non fiable jusqu’à ce qu’il soit vérifié. On pourrait ajouter ici, le risque d’une sécurité infrastructurelle, comme l’évoquait Bruce Schneier.  

Conséquence du risque précédent, un autre risque repose sur l’accumulation des défaillances de responsabilité. Les erreurs dans un système agentiel s’accumulent de manière invisible jusqu’à ce qu’un élément vienne briser la façade. Dans les systèmes sensibles, ce dysfonctionnement peut nuire aux personnes. On encourage le gouvernement à utiliser ces systèmes pour des tâches telles que l’automatisation des décisions relatives aux prestations sociales, l’analyse des contrats et le contrôle réglementaire – des domaines où des défaillances en cascade peuvent avoir de graves conséquences humaines. « L’objectif du gouvernement ne devrait pourtant pas être de gagner du temps en reportant la charge de travail sur un retraité qui se voit refuser indûment ses prestations »

Enfin, l’empilement des systèmes agentiques pousse à la montée en puissance du solutionnisme. Salvaggio rappelle pourtant que tous les problèmes ne se résument pas à des problèmes de programmation. L’accès à la génération de code nous pousse à résoudre les défis politiques par de nouvelles lignes de code et à nous concentrer sur les problèmes compréhensibles par les machines, au risque d’exacerber des formes de déshumanisation. Les cas particuliers, parfois flous, ne sont plus les subtilités du tissu social, mais une nuisance technique. Aucune simulation d’une communauté capable de résoudre ses problèmes n’est possible : le désordre est une étape nécessaire à la construction du sens et au fonctionnement de la démocratie. 

Enfin, ces systèmes risquent d’accroître l’extraction et le gaspillage des ressources à grande échelle. Les systèmes multi-agents fonctionnent en boucle, consommant bien plus de ressources que les logiciels conçus de manière plus ciblée. Lorsqu’un débutant réécrit une seule ligne de code avec un système multi-agents, « il n’utilise pas un seul modèle : il active l’ensemble du système ». Cette mise à l’échelle optimise la production individuelle : plus, plus vite, sans tenir compte de l’efficacité du code ni de ses effets. Il ne s’agit pas seulement d’un coût environnemental. « Cela dégrade le patrimoine informationnel commun et crée des problèmes pour tous ceux qui, en aval, dépendent de ce code. Les essaims multi-agents augmentent la puissance de calcul individuelle tout en comprimant de vastes réseaux de travail et d’extraction de ressources dans une seule fenêtre d’exécution. »

Pour Salvaggio, d’autres problèmes encore posent questions avec le passage à l’IA agentique, notamment le pouvoir politique que ces outils vont donner à l’industrie de l’IA, l’extension de la surveillance, le renforcement et l’invisibilisation des biaisReste qu’énumérer les défaillances à venir ne suffit pas à contrer l’expansion des machines. Se moquer des piètres résultats de ces systèmes semble n’avoir aucun impact sur leur déploiement estime Salvaggio. Pour lui, il nous faut ouvrir un débat sur l’utilité et ses limites. « Que signifie l’utilité ? Pour qui et dans quelles conditions ? » Qui bénéficie des systèmes et qui en pâtit ? « Quelles décisions sont discrètement soustraites au débat public et confiées à des systèmes automatisés contrôlés par des entreprises, des gouvernements et d’autres institutions ? Le fait que l’on utilise des modèles de langage ne rend pas les critiques à leur égard superflues ; au contraire, elles les rendent urgentes. »

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Le tournant agentique… des machines à défaillances 

L’ère post-chatbots s’annonce, explique la journaliste Lila Shroff pour The Atlantic. L’IA ne fait plus que répondre aux questions. Elle programme, elle agit. Et le « tournant agentique » formalise ces progrès, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press. Le tournant agentique désigne des systèmes qui génèrent du code et s’adaptent de manière autonome. Les systèmes d’IA produisent désormais du code et vérifient l’efficacité de cette production en la corrigeant jusqu’à ce qu’elle fonctionne. Mais si ces évolutions améliorent l’expérience utilisateur des LLM, est-ce que cela suffit pour « justifier » du déploiement de l’IA, interroge pertinemment Salvaggio. Est-ce que le fait que leurs productions s’améliorent suffit pour justifier de l’utilité de cette technologie ? 

Nous ne sommes plus exactement dans le cadre des perroquets stochastiques définis par l’article fondateur de 2021, d’Emily M. Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, même si ce cadre reste pertinent – voir notre article, « la gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ? ». « Les systèmes agentiques empilent ces perroquets » pour produire des formes « d’essaims stochastiques ». Des systèmes qui s’auto-alignent sur ce qu’ils doivent produire, tout en demeurant fondamentalement incapables de rendre des comptes. La question centrale de l’article de Bender et alii demeure toujours pertinente, estime Salvaggio : « Les modèles de langage peuvent-ils être trop volumineux ? » 

La prolifération des modèles ne fait qu’amplifier les problèmes de biais, d’attribution erronée de la pensée et d’inefficacité. Distinguer la critique systémique de l’évaluation des modèles n’est pas céder à la surenchère : cela signifie se concentrer sur les avantages et les inconvénients collectifs plutôt que sur les usages individuels. On peut parler de ce que les modèles ne peuvent ou ne devraient pas faire sans pour autant nier leurs capacités, estime Salvaggio. 

L’IA agentique s’apprête à débarquer et ses effets vont être nombreux, estime l’artiste-chercheur. D’abord, il promet la production de logiciels bâclés (slopware, contraction de slop qu’on peut traduire par soupe ou de bouillie et de ware qui désigne les composants – voir notre article sur le slop), produits plus rapidement, mais qu’il va être difficile à évaluer. Distribution accélérée qui risque de créer des situations comparables à un espace aérien non réglementé, où une multitude de décisions individuelles et déconnectées engendrent le chaos. Le code peut sembler fonctionner dans des circonstances particulières grâce à toutes sortes de bidouillages qui masquent des erreurs sous-jacentes. « Contrairement aux logiciels malveillants, le logiciel bâclé n’est pas intentionnellement perturbateur ; il perturbe par négligence : c’est la variable codée en dur qui permet à un homme célibataire de gérer correctement son budget, mais qui entraîne des frais de découvert lorsqu’il est utilisé par une mère célibataire. La conception de logiciels exige une grande finesse dans le choix des valeurs et priorités qu’ils intègrent, ainsi que dans la manière dont ils déforment, ignorent ou présentent de façon erronée les données qu’ils traitent. Le suivi de ce processus requiert des connaissances techniques. » C’est cela qui pourrait disparaître dans les logiciels de demain

Ensuite, l’IA agentique promet l’accumulation des défaillances techniques. Malgré une perception accrue de fiabilité, les modèles de langage ne peuvent jamais être des machines à dire la vérité. Les soi-disant hallucinations sont mathématiquement impossibles à éliminer, et par conséquent, la perception d’une fiabilité accrue augmente le risque de surestimer la pertinence d’un modèle de langage pour une tâche donnée. Alors qu’un modèle de langage produit des textes ou autres médias persuasifs et potentiellement faux, un système agentiel produit un « code convaincant ». Ce code est produit de manière plus difficile à interrompre, à tracer ou à auditer qu’une simple sortie de modèle. « Il est impossible de documenter de manière fiable le processus de pensée d’un code créé sans réflexion » ; par conséquent, le code doit être considéré comme non fiable jusqu’à ce qu’il soit vérifié. On pourrait ajouter ici, le risque d’une sécurité infrastructurelle, comme l’évoquait Bruce Schneier.  

Conséquence du risque précédent, un autre risque repose sur l’accumulation des défaillances de responsabilité. Les erreurs dans un système agentiel s’accumulent de manière invisible jusqu’à ce qu’un élément vienne briser la façade. Dans les systèmes sensibles, ce dysfonctionnement peut nuire aux personnes. On encourage le gouvernement à utiliser ces systèmes pour des tâches telles que l’automatisation des décisions relatives aux prestations sociales, l’analyse des contrats et le contrôle réglementaire – des domaines où des défaillances en cascade peuvent avoir de graves conséquences humaines. « L’objectif du gouvernement ne devrait pourtant pas être de gagner du temps en reportant la charge de travail sur un retraité qui se voit refuser indûment ses prestations »

Enfin, l’empilement des systèmes agentiques pousse à la montée en puissance du solutionnisme. Salvaggio rappelle pourtant que tous les problèmes ne se résument pas à des problèmes de programmation. L’accès à la génération de code nous pousse à résoudre les défis politiques par de nouvelles lignes de code et à nous concentrer sur les problèmes compréhensibles par les machines, au risque d’exacerber des formes de déshumanisation. Les cas particuliers, parfois flous, ne sont plus les subtilités du tissu social, mais une nuisance technique. Aucune simulation d’une communauté capable de résoudre ses problèmes n’est possible : le désordre est une étape nécessaire à la construction du sens et au fonctionnement de la démocratie. 

Enfin, ces systèmes risquent d’accroître l’extraction et le gaspillage des ressources à grande échelle. Les systèmes multi-agents fonctionnent en boucle, consommant bien plus de ressources que les logiciels conçus de manière plus ciblée. Lorsqu’un débutant réécrit une seule ligne de code avec un système multi-agents, « il n’utilise pas un seul modèle : il active l’ensemble du système ». Cette mise à l’échelle optimise la production individuelle : plus, plus vite, sans tenir compte de l’efficacité du code ni de ses effets. Il ne s’agit pas seulement d’un coût environnemental. « Cela dégrade le patrimoine informationnel commun et crée des problèmes pour tous ceux qui, en aval, dépendent de ce code. Les essaims multi-agents augmentent la puissance de calcul individuelle tout en comprimant de vastes réseaux de travail et d’extraction de ressources dans une seule fenêtre d’exécution. »

Pour Salvaggio, d’autres problèmes encore posent questions avec le passage à l’IA agentique, notamment le pouvoir politique que ces outils vont donner à l’industrie de l’IA, l’extension de la surveillance, le renforcement et l’invisibilisation des biaisReste qu’énumérer les défaillances à venir ne suffit pas à contrer l’expansion des machines. Se moquer des piètres résultats de ces systèmes semble n’avoir aucun impact sur leur déploiement estime Salvaggio. Pour lui, il nous faut ouvrir un débat sur l’utilité et ses limites. « Que signifie l’utilité ? Pour qui et dans quelles conditions ? » Qui bénéficie des systèmes et qui en pâtit ? « Quelles décisions sont discrètement soustraites au débat public et confiées à des systèmes automatisés contrôlés par des entreprises, des gouvernements et d’autres institutions ? Le fait que l’on utilise des modèles de langage ne rend pas les critiques à leur égard superflues ; au contraire, elles les rendent urgentes. »

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