Les petits souliers cirés des libertariens
L’idéologie libertarienne prend racine dans une théorie extrémiste de l’organisation de la société et de l’économie. Après avoir pris d’assaut des formations politiques de droite et de centre droit à l’international, voilà qu’elle chemine au sein de formations politiques conservatrices au Canada et au Québec. Comment réagir à cette radicalisation de nos formations politiques de droite?
Le paradis libertarien
Le libertarianisme est une théorie économique issue du libéralisme économique moderne qui remet en cause les fondements mêmes de la société et de la sociologie contemporaines. Il remet en question l’existence de la « société », qu’il remplace par le concept central de « marché », où la concurrence libre entre les individus et les entreprises suffirait à assurer la régulation des rapports sociaux et économiques. Selon les libertariens, tous les individus naissent égaux et auraient les mêmes chances de s’émanciper personnellement et économiquement. C’est un peu comme l’American Dream, mais sur les stéroïdes. Pour ces derniers, la quête de l’égalité est non seulement erronée, mais les réglementations qu’elle requiert sont défavorables à l’exercice de la liberté individuelle. L’État, qui joue aujourd’hui un rôle d’intervention économique et sociale, devrait ainsi limiter au minimum ses interventions pour laisser le marché innover et apporter des solutions à tous les maux de la terre.
Au paradis libertarien, le citoyen n’est ainsi plus un citoyen, mais plutôt un consommateur. Son émancipation n’est plus civique et ses fonctions ne sont plus sociales. Il ne coopère plus avec son prochain, ne participe plus à une communauté d’intérêts organisée, que ce soit autour d’une classe sociale ou d’une identité. Il trouve tout ce dont il a besoin sur le marché : statut social, biens de consommation et services privés. Ses objectifs sont exclusivement rationnels et fondés prioritairement sur la quête du rendement et du gain personnel. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des parvenus millionnaires qui proposent de moduler le droit de vote en fonction de la propriété et du capital.
Le libertarianisme s’oppose par ailleurs farouchement aux avancées économiques et sociales issues de l’après-guerre, période pendant laquelle nous sommes parvenus collectivement à assurer une meilleure redistribution des richesses, à améliorer la qualité de vie grâce à d’importants programmes sociaux et à bâtir un cadre réglementaire visant à protéger les plus vulnérables et les sans-voix, à commencer par les enfants, ainsi que la faune et la flore.
Des contraintes?
Ce courant idéologique cherche à désarticuler nos institutions, le droit et la réglementation au profit d’un capitalisme sans contraintes qui produirait par essence de meilleurs résultats, malgré le fait que cela soit contraire aux enseignements tirés des expériences historiques du capitalisme depuis deux siècles. Le libertarianisme a donc besoin d’un État de droit pour fonctionner, mais celui-ci devrait être évincé de toute reconnaissance des droits collectifs et se limiter à faciliter le bon fonctionnement du marché. C’est d’ailleurs ainsi que le parti conservateur d’Éric Duhaime a mené une farouche bataille contre la Loi encadrant le travail des enfants, au nom de la liberté de choix des parents en 2023.
Au Québec, de telles idées prennent difficilement racine. L’attachement au modèle québécois et l’héritage de la Révolution tranquille sont encore trop présents pour que ces idées puissent atteindre un statut majoritaire. C’est sans doute pourquoi les conservateurs fédéraux et provinciaux éprouvent autant de difficultés auprès des personnes de 60 ans et plus dans les intentions de vote. Et c’est précisément pour cette raison que nos libertariens sortent leurs petits souliers cirés et adoptent des airs inoffensifs.
Pire encore, ils se placent très régulièrement dans une posture victimaire. Victimes du « gouvernemaman », des monopoles publics, des wokes, des groupes de défense des droits, des syndicats, des écolos radicaux en sandales, des taxes, des communistes, des antifas et j’en passe. Tous des gens qui, selon eux, jouissent d’un trop grand pouvoir et d’une dangereuse influence. Pour la crédibilité, on repassera.
Systématiquement, cependant, ils cherchent à s’attirer la sympathie du monde ordinaire en jouant au caméléon. Ils se greffent ainsi à un enjeu irritant ou important pour la majorité et cherchent à en tirer profit. Dans la nature, nous qualifierions ces comportements de « parasitaire ». En politique, on appelle cela de l’opportunisme, c’est plus poli.
Cela se remarque particulièrement lorsque les libertariens dénoncent les taxes sur l’essence auprès de personnes qui croulent sous le poids de l’augmentation du coût du carburant, lorsqu’ils critiquent l’incidence de l’impôt sur le revenu des ménages en pleine crise du coût de la vie ou lorsqu’ils remettent en question l’impact des réglementations en habitation qui ralentissent certains projets de construction en pleine crise du logement. Les libertariens ne cherchent pourtant à régler aucune de ces trois crises. Ils ne proposent rien pour s’assurer que les solutions profiteront d’abord et avant tout à la majorité. Ils cherchent prioritairement à éliminer des taxes et des réglementations, en cohérence avec leur agenda idéologique.
Les conservateurs provinciaux et fédéraux proposent ainsi de moins en moins timidement d’incarner une solution de rupture avec le système, et non plus seulement une solution de rechange. Ce nouveau conservatisme, investi par ses éléments les plus radicaux, n’a plus grand-chose de véritablement conservateur.
En mettant l’accent sur quelques éléments qu’ils savent populaires, les libertariens projettent l’idée d’une proximité sincère avec les intérêts de la classe ouvrière. Ils ne présentent pourtant qu’un portrait partiel de leur agenda. À la lumière des exemples observés à l’international, voici quelques composantes du projet libertarien : liquidation des sociétés d’État et de programmes sociaux, abolition de milliers d’hectares d’aires protégées et de zones de conservation, déréglementation en matière d’inspection des aliments, d’hygiène, d’environnement et de santé publique, abolition de protections en santé et sécurité du travail, suppression de centaines de milliers d’emplois publics, disparition des sociétés publiques de transport collectif, marginalisation des organisations sociales, syndicales et des groupes de défense des droits par voie législative, privatisation des arts, de la culture, des loisirs et des communications, abolition des subventions aux PME tout en maintenant les avantages fiscaux des grandes entreprises, abolition des programmes scolaires publics, souvent au profit de groupes religieux organisés, abolition des normes environnementales et réduction des contrôles imposés aux entreprises polluantes, et bien plus encore.
Tout cela ne figurera probablement pas dans le programme d’un premier mandat. Cela n’en demeure pas moins l’idéal à atteindre pour les tenants de cette idéologie.
Il faudra redoubler de vigilance pour déceler ce qui se cache derrière les propositions libertariennes et conservatrices. Pour le moment, nos élites politiques et médiatiques échouent lamentablement à remettre en question cette idéologie et à en exposer les limites, les contradictions et les conséquences. Espérons que l’arrivée au pouvoir d’une poignée d’élus libertariens au Québec servira au moins à démontrer les failles et les impasses de ce projet antisocial.



