Ruines et mirages de la troisième voie
Plusieurs vulgarisateurs aiment comparer le Québec à un adolescent devenu assez grand pour voler de ses propres ailes. Mais une analogie plus fidèle et moins infantilisante serait plutôt celle de Robert Charlebois dans L’Indépendantriste : le Québec et le Canada sont un couple dysfonctionnel, un mariage arrangé devenu mariage de raison, mais dont l’un des partenaires n’a jamais vraiment accepté les conditions et se verrait systématiquement minorisé, aliéné, incapable d’une émancipation complète. Dans cette optique, les promesses de la troisième voie pourraient être comparées à celles d’un conjoint qui clame « je vais changer! » pour éviter que sa femme ne fasse ses valises.
On a beau rire de la blague de Deschamps sur le Québec indépendant dans un Canada uni, mais force est d’admettre que ce genre de proposition est toujours très populaire. Le grand défi du mouvement souverainiste est là : faire comprendre aux indécis que la troisième voie ne fonctionnera jamais, que le régime fédéral est fait pour concentrer toujours plus le pouvoir, qu’il n’y a pas de différence réelle entre le fédéralisme que nous subissons depuis trop longtemps et l’autonomie qu’on nous promet depuis à peu près aussi longtemps. Le mouvement souverainiste doit jouer le rôle de l’amie qui aide une conjointe malheureuse à comprendre que son partenaire ne changera pas.
Les appuis au projet souverainiste sont étonnamment stables depuis les dernières décennies : un peu plus du tiers de la population y est favorable. Plusieurs opposants en concluent abusivement que les deux tiers des Québécois désirent rester dans le Canada tel qu’il est actuellement. Mais en réalité, les véritables fédéralistes, au Québec, sont plutôt rares. Personne ne serait assez fantasque pour proposer de signer la Constitution qui nous a été imposée, et la plupart des gens semblent vouloir oublier l’anormalité de cette situation. Même au PLQ, l’attachement au régime actuel ne peut se justifier que par l’affirmation du caractère distinct de notre nation et la défense d’une certaine autonomie, ce qui s’éloigne beaucoup du modèle centralisateur de son grand-frère fédéral, du moins en théorie.
Si tant de gens sont frileux face à l’indépendance, c’est qu’ils croient encore qu’il doit exister une possibilité de compromis entre cette option trop radicale et celle du statu quo. On voit là une tendance typiquement québécoise à chercher un moyen de moyenner. Or l’idée d’un « beau risque », d’un fédéralisme « renouvelé », « d’ouverture » ou « asymétrique » a déjà été tentée. L’autonomisme qui nous avait été promis par Legault, et qui est aujourd’hui repris par Fréchette et Duhaime, n’est pas bien différent de ce qu’ont pu proposer Bourassa, Layton, Mulroney, Dumont, Duplessis ou Harper. Même des Charest et des Couillard ont prétendu vouloir assurer au gouvernement québécois une certaine autonomie dans certains champs de compétence. Toutes ces tentatives ont été des échecs, et une province dont la devise est Je me souviens gagnerait à en tirer des leçons.
Ce sera probablement le principal obstacle du camp du Oui lors d’un prochain référendum : des députés promettront de « mettre leurs sièges en jeu » pour que le Québec puisse s’épanouir au sein de la fédération. Des citoyens de bonne foi voudront « donner une dernière chance au Canada », en oubliant toutes les fois où ces dernières chances ont été gâchées. Des militants souverainistes tenteront de combattre les arguments fédéralistes en oubliant que leur principal adversaire n’est pas le régime canadien actuel, mais le fantasme qu’un trop grand nombre d’entre nous entretiennent de voir le Canada nous accorder l’autonomie à laquelle nous aspirons sans que nous ayons à assumer pleinement toutes nos responsabilités.
Plusieurs militants aiment perdre leur temps en querelles intestines et en procès de pureté, remettant en question la réelle ferveur souverainiste de tel parti, de telle organisation ou de telle personne. Une approche plus constructive serait plutôt d’aller voir les deux tiers de nos concitoyens pour questionner leur ardeur fédéraliste : es-tu vraiment attaché au Canada tel qu’il est? Ou au Canada tel que tu crois qu’il pourrait être? Ou tel que tu voudrais qu’il soit?
On reproche souvent aux indépendantistes de vendre du rêve. Il est temps de renverser ce reproche en faisant la démonstration que la véritable illusion est celle d’un Canada respectueux des aspirations du Québec.