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  • Face à l’IA : armer la vie civique
    Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accè
     

Face à l’IA : armer la vie civique

11 juin 2026 à 01:00

Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accès aux opportunités, à leurs droits et à leur dignité, et ils s’interrogent sérieusement sur l’impact de cette technologie sur tous les aspects de la vie, du travail à l’éducation en passant par l’environnement. Comment les systèmes automatisés évaluent-ils les candidatures et les candidats eux-mêmes ? Les tuteurs IA contribuent-ils à la réussite des élèves ou, au contraire, limitent-ils leurs connaissances ? Les immenses centres de données construits pour alimenter l’IA font-ils exploser les factures d’énergie des collectivités ? Une simple « connaissance » de l’IA ne suffit pas à répondre à ces questions, ni à toutes celles qu’elles soulèvent. Chacune d’elles nous oblige à appréhender clairement la technologie, à examiner de manière critique ses applications et à mobiliser les outils de la participation citoyenne pour en orienter le développement. »

Face à l’IA, renforcer la citoyenneté plutôt qu’acculturer

De même que l’éducation civique aux États-Unis permet aux citoyens de comprendre leurs droits, leurs devoirs et le fonctionnement du gouvernement, ce travail requiert un programme d’enseignement. D’où cette initiative d’éducation civique à l’IA : « une approche de l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective. En mettant en lumière les outils civiques permettant au public d’exercer un pouvoir politique sur les systèmes d’IA et les plateformes technologiques – notamment au niveau local –, l’initiative d’éducation civique à l’IA renforcera la capacité des citoyens à participer à la conception et au déploiement de ces technologies, et contribuera à asseoir un pouvoir démocratique sur les institutions qui les créent et les promeuvent.»

Pour mobiliser la négociation collective pour peser sur l’utilisation de l’IA au travail, pour demander des changements dans les procédures d’achat des systèmes d’IA dans les écoles, pour exiger la transparence des outils de tri et de sélection automatisés, les gens doivent comprendre les processus civiques disponibles pour les utiliser. Tel est l’ambition du programme AI Civics : faciliter et approfondir l’apprentissage des modalités d’action en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourraient s’appuyer. 

Partout dans le monde, les travailleurs utilisent la négociation collective pour influencer l’utilisation de l’IA sur leur lieu de travail. Des militants font pression sur les autorités locales chargées d’autoriser les permis de construire afin d’exercer un pouvoir sur la construction des centres de données. Des élèves et des parents réclament des changements dans les politiques et les procédures d’achat des écoles. C’est la participation citoyenne en action : les communautés utilisent les leviers à leur disposition pour déterminer si et comment l’IA et ses infrastructures sont déployées. Mais avant cela, elles ont dû comprendre ces processus civiques et apprendre à les utiliser à leur avantage. Le programme AI Civics facilitera et approfondira cet apprentissage, en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourront s’appuyer.   

En 2025, D&S a organisé un cycle de conférences sur le thème “Comprendre l’IA”. L’initiative que l’Institut lance est le résultat des commentaires qu’ont adressé le public aux chercheurs. Dans ces commentaires, expliquent les chercheurs et chercheuses de D&S, trois points sont ressortis  : 

– Comme nous le disions nous même, les gens sont inquiets de l’IA. « Les gens se sentent pris au dépourvu par la rapidité et l’ampleur de ce changement, et frustrés par l’impression qu’il se produit sans leur participation ». 

– « Même les utilisateurs de l’IA s’inquiètent de ses impacts. Les participants nous ont confié utiliser des outils d’IA au quotidien, mais être mal à l’aise face aux compromis et aux coûts cachés. Ils souhaitent dépasser le vernis séduisant du battage médiatique autour de l’IA et comprendre les véritables implications de l’utilisation de ces outils, leurs coûts et avantages réels, ainsi que les moyens d’en atténuer les effets néfastes. »

– « Lassés d’être des consommateurs passifs, les citoyens cherchent des moyens de s’engager davantage. Nombreux étaient ceux qui souhaitaient découvrir des pistes concrètes pour une action collective, d’autant plus que la réglementation gouvernementale et les efforts pour responsabiliser les entreprises technologiques sont insuffisants. Nous avons constaté une volonté d’appréhender la complexité et un désir de s’opposer aux discours sur l’inévitabilité technologique. »

La culture de l’IA, la littératie, c’est-à-dire la maîtrise de savoirs, de capacités et d’aptitudes liées à l’IA, telle qu’elle est actuellement conçue, ne répond pas à ces besoins, estime l’Institut. Bien souvent, cette culture se limite à offrir la possibilité d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour utiliser l’IA et en tirer profit. Mais c’est un discours qui répète souvent que l’IA est inévitable et que ceux qui ne possèdent pas de connaissances dans ce domaine seront laissés pour compte. Dans un contexte économique déjà particulièrement difficile, pour beaucoup de gens, cette approche sonne comme une menace. 

« Dans son nouveau rapport, (404) Job Not Found : What Workforce Training Can’t Fix for Black Atlantans in the Age of AI, Anuli Akanegbu, chercheuse chez Data & Society, analyse la manière dont l’IA est abordée dans les milieux universitaires, promue par l’industrie, mise en œuvre par les pouvoirs publics et perçue au sein de la société civile. Basée à Atlanta, ville qui aspire à devenir l’épicentre de la main-d’œuvre de demain préparée à l’IA, Akanegbu décrit l’incapacité des pouvoirs publics et de l’industrie à définir clairement la culture de l’IA ou à préciser les compétences nécessaires aux travailleurs sur un marché du travail de plus en plus dominé par l’IA comme une abstraction stratégique, une forme de flou intentionnel qui transforme l’avancement professionnel en un objectif en constante évolution » (voir également toutes les limites des annonces qui exigent une « maîtrise de l’IA exigée »). « Ce flou sert un dessein : il reporte la responsabilité du chômage sur une main-d’œuvre majoritairement noire plutôt que de s’attaquer aux conditions structurelles qui rendent l’accès aux emplois de qualité de plus en plus difficile. En présentant l’adoption de l’IA comme une question d’effort individuel plutôt que de limitations systémiques, le concept de littératie de l’IA a été instrumentalisé pour promouvoir une solution simpliste au problème très complexe du déplacement d’emplois. De même que l’éducation aux médias imputait la désinformation, la manipulation médiatique et l’effondrement du système d’information aux utilisateurs individuels des réseaux sociaux, l’éducation à l’IA reproche aux travailleurs de ne pas trouver d’emploi rémunérateur plutôt qu’à un contexte socio-économique plus large qui normalise la précarité. »

D&S souhaite que son initiative parte des travailleurs, des étudiants, des citoyens… et qu’elle s’appuie sur les connaissances militantes pour aider les citoyens à exercer davantage leur pouvoir collectif à l’ère de l’IA. L’enjeu n’est pas seulement de se former à l’IA ou de s’y préparer, mais d’y ajouter la participation et l’intervention citoyenne. D&S est à la recherche d’organisations souhaitant rejoindre ce programme pour construire les ressources permettant de renforcer les capacités d’actions des citoyens. Que ce soit par exemple en créant des ressources pour les usagers des bibliothèques, ou en travaillant avec les associations de parents d’élèves pour documenter leurs méthodes pour mieux inspecter les marchés publics des districts scolaires lorsqu’ils achètent des outils technologiques… (voir notre article sur la montée de la contestation de l’IA à l’école).

« Les risques et les préjudices liés à l’IA sont bien documentés, mais ils ne sont pas inévitables. Notre mission essentielle aujourd’hui est de renforcer le pouvoir démocratique sur les institutions qui conçoivent et déploient les systèmes d’IA. Il est temps que la responsabilité publique et l’intérêt général soient de nouveau au cœur de l’innovation technologique à grande échelle. Il est temps que le grand public exerce un contrôle démocratique plus important sur l’IA. Il est temps d’instaurer une éducation civique sur l’IA. » 

En tout cas, cette approche par l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective est stimulante et inspirante. Bien loin par exemple des orientations britanniques prises en janvier de formation à l’IA pour tous, contestées par les acteurs de la médiation du Royaume-Uni (voir « Royaume-Uni : l’IA pour tous ! Laquelle ? »).

Résistances organisées

Ce travail ne part pas de nulle part. En fait, il a déjà largement commencé. A l’heure où les contestations contre la tech sont en passe d’être qualifiées d’extrémistes aux Etats-Unis, plusieurs autres collectifs de recherche et d’action documentent des modalités et des méthodes pour demander des comptes. L’AI Now Institute a ainsi lancé un kit d’action pour aider les citoyens à comprendre les réglementations mobilisables pour développer des recours contre le déploiement de centres de données. 

La journaliste Karen Hao, autrice du remarqué L’empire de l’IA (qui vient d’être traduit aux éditions L’écran fantastique) a lancé la liste de résistance à l’IA avec le Laboratoire de droit des réfugiés, le Distributed AI Research Institute (DAIR, fondé par la chercheuse Timnit Gebru) et l’association de justice sociale We and AI. Remettre en question le caractère inéluctable de l’IA est l’enjeu de cette liste qui recense et documente très succinctement et très partiellement les actes de résistance et d’opposition à l’industrie de l’IA à travers le monde. Comme le raconte l’anthropologue et l’avocate du numérique Petra Molnar (auteure de The Walls have Eyes, The New Press, 2024) dans Tech Policy Press, cette liste à été initiée par le travail du collectif Migration Tech Monitor, et notamment de celui du journaliste syrien Wael Qarssifi qui à documenté l’impact de la surveillance dans son pays et de Verónica Martínez qui a travaillé sur les effets de la surveillance et de la militarisation le long de la frontière américano-mexicaine. Comme l’explique Molnar, la liste a été intentionnellement documentée avec les initiatives évoquées et en se concentrant intentionnellement sur les pays en développement où les systèmes d’IA sont fréquemment déployés avec « moins de garanties réglementaires et un potentiel de préjudice plus élevé, et où les formes de résistance sont contraintes à être plus inventives ». 

La liste est articulée autour de quatre modes de résistances, afin d’élargir sa définition : résister, refuser, se réapproprier et réinventer. Au Nouveau-Mexique, le site documente les actions en justice menées par le New Mexico Environmental Law Center contre le développement du « Projet Jupiter », un énorme centre de données. En Uruguay, le Mouvement pour un Uruguay soutenable a lancé une campagne pour exiger une plus grande transparence concernant un projet de centre de données de Google. Au Japon, le Syndicat japonais des travailleurs de la métallurgie, de la fabrication, de l’information et des télécommunications a saisi la commission du travail du gouvernement de Tokyo afin de contraindre IBM à divulguer les données d’IA utilisées pour le calcul des salaires. « Au Chili, des habitants de Quilicura, une commune ouvrière de la banlieue de Santiago, se sont transformés en chatbot humain le temps d’une journée. Quili.ai, un site web conçu pour ressembler à une interface d’IA, redirigeait les requêtes des utilisateurs vers des membres de la communauté qui répondaient en temps réel. Pendant plus de 12 heures, en collaboration avec des artistes locaux, ils ont répondu à 25 000 questions d’utilisateurs de 68 pays. L’objectif n’était pas de prouver que les humains pouvaient surpasser l’IA, mais d’amener les gens à s’interroger sur ce qu’ils abandonnaient réellement, et au profit de qui, en externalisant leurs requêtes vers un système bâti sur l’exploitation du bassin du fleuve Maipo et de communautés comme la leur. » 

Nombre de résistances sont liées aux transformations du travail, bien sûr. En Californie, les professionnels de la santé mentale de Kaiser Permanente ont mené une grève pour dénoncer le remplacement du jugement clinique par un triage algorithmique. Au Royaume-Uni, les personnels de santé se mobilisent pour refuser l’intégration de Palantir dans le système de santé publique. 

Aux Philippines, plusieurs organisations de travailleurs du numérique ont formé une coalition pour promouvoir la représentation des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA et documenter les préjudices causés par l’adoption de l’IA. A Nairobi, l’Association des étiqueteurs de données (comptant aujourd’hui près de 900 membres), milite pour des conditions de travail équitables, des contrats transparents et la reconnaissance du travail cognitif et émotionnel lié à l’entraînement des systèmes d’IA. Lorsque Microsoft a commencé à intégrer massivement des fonctionnalités d’IA dans ses produits, des utilisateurs ont lancé un site web dédié, Microslop, pour recenser la dégradation de l’expérience utilisateur. L’artiste Sam Lavigne, lui, a proposé un plug-in pour navigateur, qui manipule les chatbots afin de ralentir leur temps de réponse pour inviter les utilisateurs à s’interroger sur ce qu’ils attendent exactement et pourquoi. Decolonize Digital est une collection de ressources, une « boîte à outils de libération » qui propose des alternatives, comme par exemple des solutions pour Dé-Googliser nos existences. Ou encore O Panóptico, un projet qui recense les initiatives de reconnaissance faciale au sein du système de sécurité publique brésilien. 

Transparence, participation, élargissement et contrôle distribué

« Les initiatives recensées sur la liste AI Resist mettent également en lumière un ensemble de revendications auxquelles aucun cadre réglementaire existant ne répond pleinement, et auxquelles toute politique sérieuse de gouvernance de l’IA devrait s’attaquer », souligne  Petra Molnar. 

La première revendication transversale est bien sûr la transparence. Nombre de mouvements de résistance réclament bien souvent seulement de savoir ce qui est construit, par qui, avec quelles ressources et à quel prix. « Même des exigences de divulgation minimales, si elles étaient appliquées de manière cohérente, bouleverseraient fondamentalement le modèle opérationnel actuel du secteur, qui repose sur l’opacité à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement », rappelle Molnar. 

La deuxième revendication est la participation. Des employés d’Amazon qui ont exigé d’être consultés avant le déploiement de l’IA au sein de leur entreprise, à la coalition philippine qui milite pour la prise en compte des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA… « nombres d’exemples pointent vers le même constat : les décisions concernant l’IA sont prises trop rapidement, en secret, par un petit nombre d’acteurs puissants cherchant à s’enrichir davantage, sans aucun mécanisme efficace permettant aux personnes les plus touchées d’intervenir ». Améliorer les contraintes de participation des publics serait seule à même d’entraver les décisions. 

La troisième implication transversale vise à étendre la perception de la chaîne d’approvisionnement de l’IA. Des exactions sur les ressources minières au Congo en passant par celles des étiqueteurs du Kenya, « les coûts de l’IA sont systématiquement répercutés sur les communautés les moins à même de les supporter et les moins représentées dans les instances décisionnelles. Tout cadre de gouvernance qui n’étend pas son champ d’application aux communautés minières de la République démocratique du Congo, aux modérateurs de contenu d’Afrique de l’Est et aux annotateurs d’Asie du Sud-Est ne gouverne pas l’IA. Il gouverne un complexe industriel lucratif et soigneusement orchestré. » 

Le quatrième point, et peut-être le plus important sur le plan structurel, qui unifie divers exemples, concerne la question du contrôle de l’infrastructure de l’IA. « Les campagnes contre les centres de données au Nouveau-Mexique et en Uruguay ne sont pas de simples conflits environnementaux locaux. Elles constituent les prémices d’une lutte plus vaste : l’infrastructure physique de l’IA, incluant les terres, l’eau et l’énergie nécessaires à son fonctionnement, sera-t-elle considérée comme une ressource publique ou un actif privé ? Les communautés qui s’y opposent soulèvent des questions auxquelles aucune stratégie nationale en matière d’IA n’a encore apporté de réponse satisfaisante : qui autorise cette infrastructure ? Dans quelles conditions environnementales et démocratiques ? Et quels recours disposent les communautés affectées lorsque ces conditions ne sont pas remplies ? »

La liste des résistances à l’IA ne dit pas que la résistance triomphe toujours, bien au contraire, ni qu’elle suffira à corriger les inégalités de pouvoir que le développement de l’IA renforce. Elle recense seulement des actions juridiques, l’organisation des travailleurs, les campagnes citoyennes, les provocations artistiques, les outils techniques, la création de coalitions et le travail de documentation patient que ceux qui subissent ces préjudices mettent place. Ses exemples proviennent d’Allemagne, du Japon, du Kenya, du Chili, des Philippines, du Royaume-Uni, d’Uruguay, de la République démocratique du Congo et des États-Unis. Mis bout à bout, « ces éléments constituent une réalité que l’industrie de l’IA préférerait ne pas reconnaître : l’IA n’est ni une force irrésistible ni au-dessus de toute contestation démocratique, et des personnes sur tous les continents sont prêtes à remettre en question son caractère prétendument inévitable. »

Mais la liste ne se contente pas de suggestions critiques. Elle recense également des projets plus stimulants et constructifs. Par exemple : Hire a coop, une plateforme argentine et brésilienne doublée d’une campagne de communication pour encourager le recours à des entreprises coopératives, détenues par leurs travailleurs (voir également notre article sur le sujet). Ou encore, le réseau Huniki, un réseau d’entreprises technologiques spécialisées dans les langues africaines pour construire des systèmes sur mesures développées par et pour leurs locuteurs. De même, Lesan AI est un outil de traduction automatique pour deux langues éthiopiennes développés avec les traducteurs et les communautés qu’ils servent. Slow AI, de l’association AIxDesign met en lumière des approches à petites échelles… Enfin, le wiki du réseau Permacomputing défend des initiatives inspirées de la permaculture appliquées à l’informatique. 

L’initiative AI Civics de Data & Society ou la liste des résistances à l’IA lancée par Karen Hao nous invitent à amplifier les mobilisations en rendant visibles celles qui se déploient déjà, en documentant leurs réussites et leurs échecs pour permettre à chacun de s’en inspirer… de les prolonger, de les reproduire. 

Hubert Guillaud

Reçu — 10 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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  • Marketing : le boom de l’automatisation
    « Pendant des années, DribbleUp, une entreprise d’équipements sportifs américaine, a consacré son temps et ses ressources à identifier les cibles publicitaires pour ses ballons de basket et de football sur Facebook. Mais depuis deux ans, elle diffuse ses publicités exclusivement via les outils d’intelligence artificielle de Facebook. Depuis, les ventes de DribbleUp ont dépassé ses dépenses marketing. L’entreprise a également augmenté son budget publicitaire sur Facebook. L’expérience de DribbleU
     

Marketing : le boom de l’automatisation

10 juin 2026 à 01:00

« Pendant des années, DribbleUp, une entreprise d’équipements sportifs américaine, a consacré son temps et ses ressources à identifier les cibles publicitaires pour ses ballons de basket et de football sur Facebook. Mais depuis deux ans, elle diffuse ses publicités exclusivement via les outils d’intelligence artificielle de Facebook. Depuis, les ventes de DribbleUp ont dépassé ses dépenses marketing. L’entreprise a également augmenté son budget publicitaire sur Facebook. L’expérience de DribbleUp illustre comment l’IA remodèle le secteur de la publicité numérique.» 

Les systèmes d’IA aident les entreprises à automatiser leur marketing. « Petites et grandes entreprises peuvent désormais créer des publicités, cibler des audiences, enchérir sur des espaces publicitaires et mesurer leurs résultats. Ce processus a simplifié la tâche des entreprises locales, qui peuvent ainsi développer des campagnes aussi sophistiquées que celles des géants du secteur. Selon les entreprises technologiques et les marques, cette technologie rend également les publicités plus efficaces. Par conséquent, les investissements publicitaires affluent vers les géants de la tech », notamment Meta et Google. En 2022, année de lancement de ChatGPT, les ventes liées à l’IA totalisaient 1 milliard de dollars, un chiffre qui a atteint 35 milliards de dollars l’année dernière, selon Madison & Wall, un cabinet de conseil spécialisé dans le suivi du secteur. Cette année, les ventes devraient exploser de 60 %, pour atteindre 56 milliards de dollars. « Google et Meta étaient déjà en tête, et maintenant, grâce à ces outils d’IA, ils creusent l’écart », a déclaré Luke Stillman, directeur général chez Madison & Wall. A l’ère de l’IA, « être plus grand n’est pas seulement un avantage proportionnel pour Google et Meta », a-t-il déclaré. « C’est un avantage exponentiel. » 

« L’IA a alimenté un boom de la publicité numérique car cette technologie peut analyser instantanément d’énormes quantités d’informations. Elle aide Google et Meta à proposer aux utilisateurs un contenu plus pertinent, ce qui augmente le nombre de publicités que ces entreprises peuvent diffuser. Elle permet de mieux comprendre les centres d’intérêt des utilisateurs, ce qui améliore la capacité des entreprises à cibler les publicités. Enfin, elle réduit les coûts publicitaires, libérant ainsi des fonds pour des campagnes plus ambitieuses. » 

« La technologie est prête à remplacer significativement le travail manuel dans notre secteur », conclut un directeur marketing. Avec l’IA, le système est plus facile à utiliser pour les entreprises, même si la technologie sous-jacente est devenue plus complexe et que les annonceurs ont moins de contrôle sur l’apparence, l’emplacement et les performances de leurs publicités. « Les véritables avancées commerciales proviennent du ciblage. Auparavant, un annonceur disait par exemple : « Je souhaite cibler les femmes new-yorkaises âgées de 24 à 35 ans.» Désormais, c’est l’inverse : Meta et Google utilisent l’IA pour recommander aux marques les clients qu’elles devraient cibler. »  « Les publicités non pertinentes ont diminué de 40 %, ce qui représente une amélioration significative pour une entreprise rémunérée uniquement lorsqu’un internaute clique sur une annonce. » 

« Les outils d’intelligence artificielle (IA) prennent également en charge certains aspects du processus créatif et marketing. Google permet désormais de modifier le message des publicités en temps réel afin de mieux répondre aux attentes des internautes. Ce système, que Google appelle « Recherche réactive », crée et teste les textes publicitaires avant de diffuser automatiquement une campagne correspondant au mieux aux centres d’intérêt de l’utilisateur », et permet de réaliser des économies sur la conception de leurs publicités. «  Chris Wilhelmi, responsable mondial des données et des médias chez Monks, agence de marketing, a déclaré que les clients économisaient 30 % sur le coût de leurs campagnes. Sur le contenu, les économies peuvent atteindre 65 %. Nombre d’entre eux réinvestissent ces économies dans le test et l’expérimentation de nouvelles stratégies publicitaires. »

« Aujourd’hui, tout le monde aborde le marketing comme un problème technologique ». 

Tripp Mickle et Eli Tan

Reçu — 9 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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  • La participation ou l’IA ?
    On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous.  De l’IA pour générer des publics La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre
     

La participation ou l’IA ?

9 juin 2026 à 01:00

On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous. 

De l’IA pour générer des publics

La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre de travaux proposent d’utiliser l’IA comme substituts ou compléments à la participation humaine dans nombre de processus démocratiques, comme les sondages ou les consultations. Et cette perspective est problématique. 

Pour elle, ces propositions ne sont pas de simples interventions techniques qui visent à réduire les coûts de la participation, mais s’appuient sur un imaginaire civique qui rend ces substitutions plausibles voire souhaitables. Si ces propositions s’entendent, estime-t-elle, c’est d’abord parce que nous avons assimilé une forme d’équivalence entre humains et données, parce que nous pensons que les systèmes génératifs nous permettent de révéler des vérités et parce que nous avons intégré également le caractère procédural de la démocratie, tant et si bien qu’elle nous semble pouvoir fonctionner en l’absence même des gouvernés. Les données synthétiques qui seraient capables de refléter l’opinion de tout un chacun s’alignent sur les croyances du développement de l’IA qui nous fait croire en leur capacité de représentativité, tout en sapant l’éthique démocratique de la participation. Or, rappelle la chercheuse, « ces systèmes, par nature, entravent la capacité d’interpellation des citoyens et transforment la participation en la rendant symbolique plutôt que relationnelle ». L’imaginaire de l’IA civique ne comble pas les déficits démocratiques, mais les aggrave. Elle offre surtout une couverture idéologique présentant l’efficacité, la substitution des citoyens par des machines statistiques et l’abstraction comme s’ils pouvaient être des progrès démocratiques. 

« Les institutions démocratiques contemporaines sont marquées par une érosion persistante de la participation. Dans ce contexte, les propositions de déploiement de systèmes d’IA dans la gouvernance participative et représentative se présentent souvent comme des interventions correctives, promettant efficacité, inclusion ou légitimité renouvelée. (…)  L’imaginaire de l’IA civique permet, encourage et excuse l’utilisation de systèmes informatiques comme substituts aux personnes dans les structures de gouvernance participative et représentative. » Mais pour la chercheuse, ces solutions risquent surtout d’éroder plus avant la participation. 

Reste que cet imaginaire d’une IA pour nous représenter tous repose sur le fait que l’efficacité, la quantification et l’optimisation sont déjà des enjeux très présents dans les structures de gouvernance, où l’importance consiste bien plus à mesurer ce que la participation produit. Plus encore, comme nous le disaient Nicolas Rio et Manon Loisel dans leur petit livre, Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024, voir notre critique) la participation trop souvent ne permet pas d’élargir l’écoute, c’est-à-dire d’écouter ceux qui ne participent pas, quand cela devrait être sa fonction première. L’IA, malgré toutes les données qui sont les siennes, risque de rendre encore plus silencieux ceux qui n’y sont pas représentés. « La crise démocratique est une crise de l’écoute », disaient-ils. Mais écouter les données analysées par l’IA et ses biais, plutôt que les citoyens, ne la résoudra pas. 

Activer l’IA pour améliorer la démocratie répond parfaitement aux enjeux et valeurs des acteurs qui se proposent de produire les interfaces des consultations sous IA, plus qu’à ceux de la démocratie elle-même, conclut M.R. Sauter. 

Les simulations ne sont pas des opinons

Sur son blog, le professeur de mathématiques appliquées, Arthur Charpentier, résume parfaitement le problème en prenant un cas concret et en montrant comment l’IA est utilisée pour améliorer la représentation statistique. L’idée consiste à “inventer” des répondants supplémentaires pour mieux décrire de petits groupes, explique également le statisticien Thomas Delclite sur son blog sur Mediapart. Ces enjeux de calibration ne sont pas nouveaux, rappelle le professeur. « On modifie les poids de sondage pour respecter des contraintes connues sur la population, par exemple des totaux par sexe, âge ou région. » Mais ses corrections viennent avec un prix à payer : les données synthétiques ne produiront jamais la précision de personnes réelles et ont tendance à amplifier les biais d’échantillonnages non représentatifs. « La génération synthétique peut prolonger le biais, le lisser, le rendre plus cohérent, et surtout créer une fausse illusion », rendant l’incertitude plus invisible qu’elle n’est. Mais surtout, rappelle Charpentier, ces cas d’utilisations aggravent les risques de mauvaises interprétations et les pratiques manquent souvent de transparence sur leurs méthodes. « Ce n’est pas une querelle entre anciens statisticiens attachés aux preuves mathématiques, et nouvelles méthodes d’IA. Le cœur du problème est un problème très classique d’inférence. Qu’est-ce qui est aléatoire ? Qu’est-ce qui est observé ? Qu’est-ce qui est imputé ? Quel est le modèle ? Quelle incertitude est propagée ? Et que signifie exactement l’intervalle annoncé ? » « Le risque est fort de “corriger” ce qui ressemble à une anomalie statistique, alors que cette anomalie est peut-être précisément le signal politique ou sociologique que l’on cherchait à mesurer. »

On le comprend bien mieux quand on cherche à extrapoler les résultats. On pourrait ainsi générer des réponses de toute la population… mais dans ce cas là, ce que l’on génère, ce n’est pas la population, « c’est une image de la population selon un modèle, appris à partir de données limitées ». Si les données synthétiques peuvent être utiles, elles demandent une discipline méthodologique stricte. Or, les distinctions subtiles que ces techniques produisent  ne sont pas seulement techniques : elles deviennent rapidement démocratiques. 

Dans un second billet, Arthur Charpentier pointe une étude qui propose justement de demander à un modèle de langage de répondre à la place des personnes : la méthode s’appelle le silicon sampling, l’échantillonnage synthétique. L’attrait pour ces techniques est fort, on le comprend, notamment parce qu’elles permettent de réduire considérablement les coûts des sondages, enquêtes et pannels. Pour le statisticien Eli McKown-Dawson qui édite avec le statisticien Nate Silver le Silver Bulletin, ces modèles ne sont pas forcément inutiles, mais ils doivent rester ce qu’ils sont, des résultats de modèles et non pas des sondages :  les sondages IA sont d’abord de faux sondages. Le silicon sampling vise à produire une prédiction de ce qu’un sondage pourrait dire. « Les sondages eux-mêmes sont à traiter avec précaution. Ils reposent sur des pondérations, des corrections de non-réponse, parfois des modèles de vraisemblance de vote ou de post-stratification. Si un échantillon contient trop de diplômés ou trop peu de jeunes, on corrige. Si un groupe est difficile à atteindre, on pondère ou on modélise. Mais il repose sur un socle “empirique”, avec des personnes qui ont été contactées, certaines qui ont répondu, et l’incertitude statistique porte sur ce passage fragile d’un échantillon observé à une population.

Dans un sondage synthétique, le modèle ne corrige pas une enquête, il se substitue à l’enquête. » Dans l’étude originale sur le silicon sampling, l’idée est de chercher à produire une « fidélité algorithmique », où  le modèle est conditionné par des descriptions sociodémographiques issues de vrais répondants. Mais les auteurs formulent des conditions très exigeantes à leur usage. Dans une autre étude qui met en pratique l’échantillonnage synthétique, les chercheurs ont fait l’essai sur des données de l’élection présidentielle américaine de 2020… Dans un premier temps, les distributions simulées semblent être très proches des données. « Mais dès que l’on regarde par sous-groupes ou par thèmes, on commence à voir des soucis apparaître. Le modèle devient trop extrême pour certains groupes partisans. Les auteurs notent par exemple que les démocrates et républicains synthétiques votent presque unanimement pour leur camp, davantage que les répondants humains. Plus intéressant encore, le modèle se met à produire des réponses “inoffensives” (“harmless”) ou socialement attendues sur des sujets sensibles. Sur certaines questions de race, de genre, d’homosexualité, de santé ou d’immigration, les réponses générées semblent moins refléter la diversité des opinions humaines qu’une norme de prudence inscrite dans le modèle. Les auteurs parlent d’un biais vers des réponses “harmless”, qui peut varier selon les groupes simulés. Et c’est un point important ! Les modèles ne sont pas seulement des machines à reproduire ce qui se trouve dans les données d’entraînement. Ils sont aussi des machines alignées, filtrées, modérées, ajustées pour produire certains types de réponses. » Bref, « les simulations ne sont pas des opinions ». « Dans un sondage politique ou social, l’unité statistique n’est pas seulement une ligne dans un fichier. C’est une personne atteinte par un dispositif d’enquête, avec une probabilité d’inclusion, une réponse observée, une non-réponse possible, un poids, et une contribution à l’incertitude. Une ligne produite par un modèle n’a pas cette histoire. Elle dit quelque chose du modèle, pas forcément de la population. »

Pour Jamie Cummings, chercheur au LipLab de l’université de Gent, avoir recours à des participants artificiels peut « engendrer des résultats très variés, voire contradictoires, et aucune combinaison spécifique de choix ne permet d’obtenir des données correspondant parfaitement aux réponses humaines », explique-t-il dans un article de recherche discuté dans Science. En testant ces outils, lui aussi constate une grande variété de résultats selon les indicateurs et les critères retenus pour constituer ces publics synthétiques. « Si deux chercheurs différents menaient la même étude sur des échantillons synthétiques, en faisant des choix justifiés différents, ils pourraient aboutir à des conclusions opposées, explique-t-il. » Bref, il va falloir mieux documenter les situations où cet usage pourrait être approprié, comme par exemple pour des expériences pilotes ou pour tester des enquêtes. Le risque pourtant, c’est que la pratique se diffuse, notamment auprès d’acteurs bien peu académiques et bien peu regardant des limites de ces outils. 

… à l’IA pour traiter des sondages et consultations

Mais l’IA n’est pas seulement utilisée pour générer des publics synthétiques, elle est aussi de plus en plus utilisée pour traiter les enquêtes, sondages et autres consultations… notamment les plus massives, comme l’explique le journaliste Chris Stokel-Walker pour Tech Policy Press. 

En 2025, lors d’une réforme sur le secteur de l’eau, les agences britanniques ont reçu des milliers de contributions du public. Pour les examiner, ils ont eu recours à Consult, l’un des outils d’IA de la suite Humphrey* (qu’on pourrait qualifier d’Albert britannique ou de Mistral britannique puisque désormais il semble que ce soit plutôt Mistral qui soit l’IA envisagée pour équiper les fonctionnaires Français). L’outil a permis de classer les 50 000 réponses par thèmes évitant une fastueuse classification manuelle des réponses et de produire une analyse dédiée.  

Pour Chris Schmitz, chercheur à la Hertie School de Berlin, l’enjeu ne consiste pas seulement à analyser les documents de consultation, mais aussi à empêcher toute manipulation du processus lui-même (même si Schmitz n’explique pas du tout comment : l’analyse établie par l’IA n’assurant pas pour autant de la synthèse équitable et valide des réponses). Le risque pourtant est bien que ces processus qui font appel à la contribution publique soient submergés par l’analyse automatisée… Et en retour, que les espaces de participation des publics soient eux-mêmes augmentés et démultipliés par l’IA, par exemple via des outils IA qui permettent aux citoyens britanniques de contester les demandes de permis de construire, leur permettant de démultiplier les contestations et de produire des contestations plus argumentées et volumineuses (mais pas toujours plus solides juridiquement). 

Les analyses par IA de grands sondages ou de grandes cohortes sont souvent particulièrement problématiques. Bien souvent la méthodologie n’est pas transparente et les biais qui visent à qualifier automatiquement les réponses (par exemple en leur attribuant des notes selon des analyses sémantiques qui synthétisent les réponses en valeurs (positif ou négatif) ou en mots clés et réduisent les nuances et les expressions, souffrent de biais majeurs que beaucoup de cabinets de conseils qui mobilisent ces études pensent qu’ils se dissolvent dans le nombre… A l’image des études sur les réponses des cahiers de doléances des Français ou plus récemment l’étude du pluralisme des antennes de Radio France et de France Télévision produit par le très libéral et conservateur Institut Thomas Moore : une étude orientée pour démontrer que les programmes des émissions du service public seraient très orientés à gauche et qui a été largement dénoncé en se moquant du fait que l’étude par exemple classe les bulletins météo à gauche. 

Dans le secteur public, l’IA commence à être utilisée à d’autres endroits encore, explique Stokel-Walker. Le Sénat italien utilise l’IA pour gérer la surcharge d’amendements en regroupant les propositions similaires. La Commission européenne, elle, a publié un appel d’offre pour la fourniture de chatbots multilingues capables d’aider les citoyens à s’orienter parmi les obligations légales et notamment la réglementation européenne sur l’IA et le DSA. La Chambre des députés italienne soutient le projet GENAI4LEX-B, qui facilite la recherche et la rédaction législatives en synthétisant les amendements des commissions et en vérifiant la conformité des projets de loi aux normes de rédaction. D’autres pays utilisent également l’IA pour optimiser le processus d’élaboration des lois. 

Pour Schmitz, le problème est que les gouvernements considèrent l’intégration de l’IA comme une série de petites corrections techniques plutôt que comme une transformation structurelle de la manière dont les citoyens peuvent influencer l’État (et dont l’État peut influencer les consultations). Les outils de tri, de synthèse et de rédaction peuvent sembler être des améliorations logiques (on a déjà pointé certains biais des synthèses automatisées et les problèmes de dégradation des données quand l’IA les modifie comme les formes de sur-interprétations liées aux outils d’inférences) , mais « ce sont des solutions de fortune », soulignant qu’il ne constate « aucune réflexion systématique sur les conséquences à long terme pour la légitimité des processus de participation citoyenne ». Mais si les gouvernements l’utilisent principalement pour gérer les données générées par les machines ou pour gagner du temps dans les traitements, ils risquent d’aggraver la méfiance qu’ils cherchent justement à endiguer… c’est-à-dire à rendre la participation encore plus éloignée car de moins en moins représentée.

Hubert Guillaud

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* Non sans une certaine ironie, Humphrey tire son nom de la série télévisée satirique des années 80, Yes Minister, dans laquelle un nouveau ministre des affaires publiques est confronté à Humphrey Appleby, responsable de cette administration, qui use de tous les moyens à sa disposition pour décourager la moindre proposition du ministre… afin que rien ne bouge (merci à Aron West pour cette précision).

Reçu — 8 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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  • La Silicon Valley a oublié ce que veulent les gens ordinaires 
    « Les concepteurs de logiciels et de matériel informatique savaient que leur rôle était de servir leurs clients. Il s’agissait d’identifier un besoin, puis d’y répondre. Mais à un moment donné après la crise financière, les aspirants entrepreneurs ont transformé cela : ils étaient persuadés que leur rôle était d’inventer l’avenir et que celui des consommateurs était de se conformer à cet avenir inventé. (…) Au lieu de technologies capables de résoudre des problèmes concrets, les entreprises ont
     

La Silicon Valley a oublié ce que veulent les gens ordinaires 

8 juin 2026 à 01:00

« Les concepteurs de logiciels et de matériel informatique savaient que leur rôle était de servir leurs clients. Il s’agissait d’identifier un besoin, puis d’y répondre. Mais à un moment donné après la crise financière, les aspirants entrepreneurs ont transformé cela : ils étaient persuadés que leur rôle était d’inventer l’avenir et que celui des consommateurs était de se conformer à cet avenir inventé. (…) Au lieu de technologies capables de résoudre des problèmes concrets, les entreprises ont enchaîné les modes passagères comme les NFT, le métavers et les grands modèles de langage. Leur point commun ? Elles ne sont pas conçues pour résoudre un véritable problème de marché. Elles sont conçues pour enrichir les investisseurs et les entreprises. »

Les géants de la tech nous promettent que demain l’IA générative dominera notre avenir. « Je parierais sans hésiter qu’un vaccin contre la rougeole obligatoire serait plus bénéfique à la survie des enfants américains que tout ce qu’OpenAI a accompli avec ses milliards de dollars à ce jour ». 

Les géants de la tech nous promettent la robotisation de nos existences. Mais ils oublient que nous avons déjà des robots domestiques. « Plusieurs, en fait : un lave-vaisselle, un lave-linge et un sèche-linge. Ils ne sont pas très mobiles, et pourtant, ils m’ont épargné un travail considérable. Mon réfrigérateur date des années 90 et mon micro-ondes n’est guère plus récent, et ces deux appareils m’ont été d’une aide précieuse : ils ont simplifié la conservation et la préparation des aliments, sans aucune intervention de l’IA. Il ne semble pas que l’IA puisse faire grand-chose pour améliorer les choses par rapport au niveau de base déjà atteint par ces machines, d’autant plus que ma technologie « basique » n’a pas nécessité de mise à jour depuis plus de 20 ans. » « Si vous voulez me fournir un robot domestique, j’ai une exigence très claire : il doit être au moins aussi performant que mon lave-vaisselle. »

« Les LLM sont, au mieux, une technologie d’entreprise qui peut faciliter certains types d’organisation de données ou accélérer la programmation. Cela n’a quasiment rien à voir avec la vie de la plupart des gens. Faciliter l’écriture de code ne change rien au fait que je n’ai pas envie d’écrire de code. »

« Les NFT, le métavers et ces casques de réalité virtuelle… n’ont séduit qu’un public très restreint, surreprésenté dans le capital-risque et chez les aspirants entrepreneurs du secteur technologique. Le cycle de hype de la Silicon Valley a fait des merveilles pour ces produits, et notamment pour ceux qui ont fondé des entreprises dans ces secteurs. Mais la plupart d’entre nous n’aspire pas à fonder une entreprise qui domine le monde. »

Elizabeth Lopatto

Reçu — 4 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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  • Le piège de l’interopérabilité européenne
    « L’Etat providence numérique » européen promet surtout surveillance, contrôle et exclusion alerte l’EDRi, la grande association européenne de défense des droits numériques. En instaurant une interface numérique entre les demandeurs de protection sociale et les prestataires, les États européens peuvent se soustraire à leurs obligations de services publics, « transformant le filet de sécurité social en un filet de pêche numérique, c’est-à-dire en un système de collecte et d’analyse des données pe
     

Le piège de l’interopérabilité européenne

4 juin 2026 à 01:00

« L’Etat providence numérique » européen promet surtout surveillance, contrôle et exclusion alerte l’EDRi, la grande association européenne de défense des droits numériques. En instaurant une interface numérique entre les demandeurs de protection sociale et les prestataires, les États européens peuvent se soustraire à leurs obligations de services publics, « transformant le filet de sécurité social en un filet de pêche numérique, c’est-à-dire en un système de collecte et d’analyse des données personnelles » sans précédent. Cela se fait par le biais d’une architecture de gouvernance qui réoriente l’établissement de l’identité et de la confiance en une démarche descendante visant à considérer partout les bénéficiaires avec suspicion. 

En Europe, la fourniture de services publics essentiels – santé, sécurité sociale, éducation – relève principalement de la compétence des États membres, rappelle l’Edri. L’UE n’a aucun mandat direct pour dicter, par exemple, comment un habitant d’une zone rurale de Roumanie accède à un médecin ou comment un travailleur à Lisbonne perçoit des allocations chômage. Or, dénonce l’association, l’Union européenne, en présentant la numérisation comme un enjeu de marché intérieur et d’interopérabilité, déploie un ensemble de projets et de réglementations touchant des secteurs tels que la justice, la fonction publique et l’administration, et visant à faciliter et accélérer la communication et l’échange de données entre les systèmes des différents pays grâce à une numérisation uniforme. Elle est ainsi parvenue à s’immiscer au cœur des politiques sociales nationales. En facilitant les procédures administratives intra européennes ou le principe de la transmission unique (qui garantit que les citoyens et les entreprises ne fournissent leurs données à l’administration publique qu’une seule fois), présentées comme de simples commodités techniques, l’Europe déploie des « cadres coercitifs contraignant les administrations nationales à aligner leurs infrastructures sur les normes définies par Bruxelles ». Par le biais de mécanismes de financement, l’UE a de facto fait de la transformation numérique une condition à l’octroi de son soutien financier, court-circuitant ainsi le débat démocratique qui accompagne habituellement les grandes évolutions des politiques sociales. « Cette situation rappelle les tendances observées dans les pays en développement au cours de la dernière décennie, où des acteurs transnationaux ont financé des projets de développement conditionnés à des engagements en matière de numérisation, comme l’intégration de l’identification biométrique numérique dans les programmes du secteur public.»

« Cette extension du pouvoir s’est amplifiée pendant la pandémie de COVID-19. Le déploiement rapide du certificat numérique COVID de l’UE a été salué comme une réussite de la coordination européenne. Cependant, du point de vue des droits humains, il s’agissait d’un précédent dangereux. Il a instauré une infrastructure à l’échelle du continent pour la surveillance sanitaire et le contrôle des déplacements, mise en place dans un contexte d’état d’exception et sous un contrôle parlementaire limité. Au lendemain de la pandémie, cette gouvernance en mode d’urgence est devenue la nouvelle norme. L’infrastructure du certificat COVID n’a pas disparu ; elle a évolué. Elle a fourni le modèle technique et politique du portefeuille d’identité numérique de l’UE. Ce qui était justifié comme une mesure d’urgence pour prouver le statut vaccinal s’est transformé en un outil permanent que l’UE entend lier à tout, des permis de conduire aux ordonnances en passant par l’interopérabilité des comptes bancaires. La crise a donné l’impulsion nécessaire pour imposer des infrastructures d’identité intrusives qui auraient rencontré des années de résistance » dans les débats législatifs nationaux.

Pour l’Edri, la stratégie de numérisation de l’UE n’est pas une politique monolithique, mais repose sur un ensemble de projets sectoriels qui se chevauchent, comme :

  • « L’Espace européen des données de santé (EHDS) : Cette initiative vise à créer une infrastructure transfrontalière massive pour le partage des dossiers médicaux. Si la promesse est d’améliorer les soins pour les touristes, les dispositions relatives à « l’utilisation secondaire » permettent le partage de données de santé pseudonymisées avec les chercheurs et l’industrie. Cela pourrait permettre de traiter les détails les plus intimes de nos vies comme une ressource pour l’économie des données, de plus en plus considérée comme essentielle à la compétitivité européenne, souvent avec des mécanismes de retrait opaques qui privilégient l’innovation à l’autonomie.
  • ESSPASS (Carte européenne de sécurité sociale) : En numérisant la vérification des droits à la sécurité sociale pour les travailleurs mobiles, l’UE s’oriente vers une identité sociale numérique portable. Bien que cela puisse paraître pratique pour les travailleurs expatriés, ce système crée un registre centralisé des droits sociaux facilement contrôlable par les inspecteurs du travail et les autorités frontalières, transformant ainsi l’aide sociale en un outil de contrôle migratoire.
  • eIDAS 2.0 et le Portefeuille EUDI : le Portefeuille EUDI est au cœur de cette architecture numérique. Il vise à regrouper toutes les informations d’identification numériques dans une seule application mobile. En imposant aux « intermédiaires » privés (comme Google et Apple) et aux services publics essentiels d’accepter ce portefeuille, l’UE impose de fait une existence numérique par défaut.»

Les atteintes à la vie privée liées à ces programmes sont profondes, souligne l’Edri. « Nous passons d’un monde d’interactions locales et analogiques – où votre médecin connaît votre état de santé et votre mairie vos besoins en logement – ​​à un monde de visibilité centralisée et numérique » total.

Lorsque les services essentiels sont numérisés par défaut, chaque interaction génère une donnée. L’agrégation de ces données dresse un portrait complet de la vie d’un individu. Les risques ne se limitent pas aux violations de données, mais s’étendent au profilage intime. Une identité numérique utilisée aujourd’hui pour accéder à une pharmacie peut être liée demain à un titre de transport, permettant à l’État de reconstituer les déplacements et les relations d’un individu avec une précision extrême.

De plus, ces systèmes s’appuient souvent sur le principe de « protection des données dès la conception » comme un simple argument de façade. On nous assure que des protocoles permettant l’authentification de l’utilisateur sans partage d’informations supplémentaires le concernant, nous protégeront, dénonce l’association. « Or, la protection de la vie privée ne se résume pas à la confidentialité des informations : elle concerne aussi l’utilisation des infrastructures pour exercer un pouvoir. Même si les données sont chiffrées, l’obligation d’utiliser un outil numérique autorisé par l’État pour exercer un droit fondamental constitue, en soi, une forme de surveillance. Elle crée un point de blocage où l’État peut couper l’accès à un service essentiel d’un seul coup ».

Le risque, à terme, s’alarme l’Edri, c’est bien plus l’exclusion by design que la protection by design. Les objectifs du programme de la « Décennie numérique » visent à ce que 100% des services publics soient numériques d’ici 2030. Mais qu’adviendra-t-il des milliers de personnes confrontées à des obstacles technologiques ?

« La numérisation constitue souvent un frein pour les plus marginalisés : les personnes âgées, les sans-abri, les migrants et les personnes vivant dans la pauvreté. Lorsqu’un bureau physique ferme et est remplacé par un portail web ou un code QR, le service n’est pas nécessairement modernisé, mais de fait supprimé pour une partie de la population. On assiste à l’émergence d’une « sous-classe technologique » qui doit s’appuyer sur des intermédiaires (famille, ONG) pour accéder à ses droits, ce qui la prive de sa dignité et de sa vie privée. »

Sans compter que l’information unique et l’interopérabilité sont encore plus vulnérables aux erreurs : « un statut d’immigration mal classé ou une alerte à la fraude signalée à tort – peut se propager instantanément à l’ensemble du système administratif européen, sans possibilité de recours ».

« La volonté de l’UE de numériser les services essentiels est souvent présentée comme une fatalité technique. Or, il n’en est rien : c’est un choix politique qui privilégie l’intégration au marché et le contrôle administratif au détriment des droits fondamentaux et de l’inclusion sociale. »

À l’approche de 2030, il est nécessaire de remettre en question le consensus du tout numérique. Nous devons revendiquer un « droit à l’analogique », défend l’Edri : une garantie juridiquement contraignante que chaque service public essentiel reste accessible par des canaux non numériques et centrés sur l’humain, sans pénalité. Pour que ce droit soit effectif, il est indispensable que les options analogiques soient conçues de manière à ne pas être inférieures aux options numériques et qu’elles constituent un véritable choix pour tous, en particulier pour les communautés qui risquent d’être systématiquement exclues.

« Nous devons veiller à ce que l’interopérabilité ne devienne pas synonyme de visibilité totale.»

« Le contrat social européen repose sur les valeurs de solidarité et de droits humains. Si nous laissons ce contrat être réécrit par le code, sans transparence ni mandat clair, nous risquons de nous réveiller dans une Europe où l’État n’est plus un fournisseur de services, mais un gestionnaire d’identifiants numériques, et où le citoyen n’est plus titulaire de droits, mais un utilisateur dont l’accès » est révocable.

Reçu — 3 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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  • IA : la revanche des imbéciles
    « L’IA est un concentré de concepts d’organisations ratés, et l’apogée de l’ère des incompétents, une époque où nous sommes dirigés par des gens tellement déconnectés de la réalité du terrain qu’il était inévitable qu’une technologie soit créée spécifiquement pour exploiter leur incompétence », cingle Ed Zitron, dans un billet savoureux d’être si rageux.  « Si les PDG sont particulièrement vulnérables à la psychose de l’IA c’est parce qu’ils sont suffisamment éloignés du travail de terrain né
     

IA : la revanche des imbéciles

3 juin 2026 à 01:00

« L’IA est un concentré de concepts d’organisations ratés, et l’apogée de l’ère des incompétents, une époque où nous sommes dirigés par des gens tellement déconnectés de la réalité du terrain qu’il était inévitable qu’une technologie soit créée spécifiquement pour exploiter leur incompétence », cingle Ed Zitron, dans un billet savoureux d’être si rageux. 

« Si les PDG sont particulièrement vulnérables à la psychose de l’IA c’est parce qu’ils sont suffisamment éloignés du travail de terrain nécessaire pour générer de la valeur avec l’IA. Les LLM sont dangereux pour de nombreuses raisons, mais l’une des moins évoquées est leur capacité à manipuler les dirigeants les plus incompétents. L’IA générative est très douée pour imiter le travail, tout comme la plupart des managers et des dirigeants. Comme eux, même si elle est totalement incapable de faire quelque chose, elle prétendra le contraire et vous complimentera pour vos suggestions. Et c’est pour ça que les crétins du business l’adorent. » « Là où un humain dirait des choses agaçantes comme « c’est impossible dans ces délais » ou « on n’a pas les ressources nécessaires », l’IA répondra « bien sûr, tout de suite ! » et dépensera un maximum de ressources. »  

« Les entreprises ne dépensent pas des millions, voire des centaines de millions de dollars par an en IA parce que c’est une bonne chose, mais parce qu’elles sont dirigées par des personnes totalement incompétentes. L’IA générative est un véritable aimant pour les surveillants, les mouchards, les incapables, les flagorneurs et tous ceux qui détestent travailler et aiment rabaisser les autres. Autrement dit, elle flatte les ratés qui pensent qu’apprendre ou exceller dans un domaine est une perte de temps, car ils méritent de faire ce qu’ils veulent sans le moindre effort. » Les imbéciles de l’IA du monde des affaires sont des sortes d’escrocs, à l’heure où l’escroquerie est devenue la norme pour une part alarmante de la société. 

Si nous en sommes arrivés là, pour Zitron, c’est parce que la définition d’une bonne entreprise a évolué : nous sommes passés d’une entreprise fabriquant de bons produits à un prix juste, fidélisant sa clientèle et s’appuyant sur un marché durable, à une entreprise capable d’afficher la plus forte croissance boursière d’un trimestre à l’autre. C’est ce qu’il appelle, l’économie de la dégradation, une expression qui décrit bien comment les entreprises technologiques ont volontairement dénaturé leurs produits phares pour satisfaire leurs actionnaires, transformant des services utiles – et parfois appréciés – en une coquille vide, au nom de la croissance. Il est important de noter que cette transformation ne se limite pas au secteur technologique et n’est pas apparue uniquement lorsque ce secteur a pris sa forme actuelle, alimentée par le capital-risque et cotée en bourse. « Le management, en tant que concept, ne signifie plus « faire le travail », mais instaurer une culture de domination et d’extraction de valeur. » Un manager, à l’instar d’un PDG, n’occupe plus une fonction à responsabilités réelles : son rôle est de s’assurer que vous travaillez, de connaître suffisamment votre travail pour pouvoir vous donner des instructions, « mais ce rôle de « donner des ordres » ne s’accompagne d’aucun travail concret, et ces instructions n’ont pas besoin d’être utiles, ni même pertinentes.» « Les problèmes que Microsoft, Google, Meta et Amazon résolvent quotidiennement sont ceux liés à leurs actionnaires. Comment assurer notre croissance ? Comment maintenir l’engagement des utilisateurs avec nos produits ? Comment convaincre nos clients de payer plus cher pour nos services ? »

« Les machines à fabriquer du consentement promues par les imbéciles du monde des affaires servent à nous couper de la réalité, comme eux-mêmes le sont », explique Zitron avec sa verve habituelle. Comme si se déconnecter de la réalité était le principal moyen pour espérer devenir riche et occuper un poste de direction. 

« C’est pourquoi tant de patrons ont une réaction si anormale face à l’IA, la promouvant et la défendant comme s’il s’agissait de leur religion ou de leur patrie. Si beaucoup utilisent les LLM et les perçoivent comme une sorte de calculatrice ou de moteur de recherche, beaucoup d’autres y voient l’opportunité de s’élever au-dessus du peuple qui travaille ou qui crée, car ils trouvent le processus de travail ou d’effort absolument répugnant. Quand quelqu’un dénigre l’IA, l’idiot du Business se sent obligé de la défendre bec et ongles, car attaquer les LLM revient à attaquer leur production, ce qui revient à juger ceux qui tolèrent sa médiocrité et ses hallucinations inévitables. » « Les LLM impressionnent les écrivains qui rechignent à écrire, les développeurs qui rechignent à coder, les chercheurs qui rechignent à faire de la recherche et les juristes qui se désintéressent de la jurisprudence. Ceux qui vous vantent les mérites de l’IA et vous persuadent qu’il est indispensable de l’utiliser cherchent en réalité à justifier leur propre paresse ou leur aversion pour l’effort. Quant à ceux qui sont impressionnés par les travaux des LLM, ils ont généralement des exigences crasses ». 

« L’agressivité dont font preuve les promoteurs et les dirigeants de l’IA envers ceux qui ne sont pas convaincus révèle une véritable faiblesse intellectuelle et morale. Personne n’a jamais eu raison, avec une telle insistance, une telle agressivité et un tel discours péremptoire du type « c’est là, et si vous ne l’adoptez pas, vous êtes stupide et condamné ». Personne d’aussi désespéré, insistant et autoritaire n’a jamais eu de bonnes intentions ». 

Les zélotes de l’IA « ne défendent pas tant les LLM que la forme la plus aboutie du capitalisme », celle d’un capitalisme de corruption, de prédation, mafieux. « L’industrie de l’IA est fondamentalement une machine à escroquer », balance Zitron. « Quelqu’un qui n’aime rien d’autre que recevoir des éloges pour le travail des autres peut désormais exécuter plusieurs agents simultanément, modifier sans cesse les instructions et se faire passer pour un spécialiste en IA, ses IA lui donnant l’air occupé d’une manière difficile à contester tant il n’y a que mensonges ». 

« Quand toute votre économie est organisée autour de cadres intermédiaires, de vice-présidents et de dirigeants qui ne font aucun travail concret, l’IA paraît donc magique ». 

« Comme les modèles d’IA peuvent être intégrés à n’importe quel système, par extension, n’importe quel fondateur d’entreprise spécialisée en IA peut prétendre que n’importe quel secteur peut être automatisé grâce à l’IA. Et comme les investisseurs en capital-risque ne n’y connaissent rien, ils sont naturellement impressionnés par n’importe quelle démo ou promesse qui semble plausible, surtout lorsqu’un LLM peut créer quelque chose qui ressemble à un logiciel.»

Nous sommes confrontés au plus grand gaspillage de capital de l’histoire de l’humanité. Et l’industrie de l’IA est en train de perdre. Personne ne sait vraiment comment mesurer le retour sur investissement de l’IA, rappelle Zitron. « Les entreprises ignorent la valeur réelle de l’IA et le budget qu’elles devraient y consacrer. C’est pourquoi Uber et d’autres épuisent leurs budgets de jetons sans, semble-t-il, réduire leurs dépenses.» « Tout ce baratin sur l’IA, soi-disant inévitable, réelle et surpuissante, ne semble jamais se traduire par des profits. » L’expérience d’Uber – qui brûle beaucoup d’argent dans l’IA – est représentative de l’expérience de pratiquement toutes les entreprises avec l’IA. Des dirigeants incompétents, totalement déconnectés de la production, exigent que leurs employés consomment un maximum de ressources, les incitant à le faire pour des raisons qui n’ont de sens que pour quelqu’un qui ne travaille pas. « L’IA est censée être un outil de rationalisation ultra-puissant qui transformera le monde du travail à jamais. Or, le résultat concret semble être : nous avons dépensé des sommes considérables pour quelque chose qui enthousiasme nos managers les moins compétents », explique Zitron avant d’analyser la profondeur de la bulle économique de l’IA, son grand cheval de bataille, depuis longtemps. Le modèle économique de l’industrie de l’IA est totalement irrationnel, répète celui qui n’a cessé d’en documenter les terribles excès. Il n’y aura pas de méthodes miracles pour rendre profitables des services facturés 100 ou 200 dollars par an quand ils en coûtent des milliers. « L’une des plus grandes erreurs que nous puissions commettre est de croire que les riches et les puissants ont la moindre idée de ce que l’avenir leur réserve, ou qu’ils ont une quelconque stratégie. »

« L’intrusion brutale, voire harcelante, des services d’IA dans notre quotidien n’est pas un signe de leur puissance, mais plutôt le reflet du manque de confiance et de la peur de leurs créateurs. Les bons produits se vendent en expliquant leurs atouts ; les produits douteux se vendent en trompant et en effrayant, et en profitant de la naïveté des personnes qui pensent qu’utiliser un LLM pour rédiger des e-mails et passer 12 heures par jour sur Twitter constitue un véritable travail. »

La demande en IA demeure le fruit d’une psychose collective. Son effondrement sera présenté comme imprévisible, car personne au pouvoir n’aura pris la peine de s’y intéresser. Pour Zitron, « nous sommes arrivés à un point où le masque commence à tomber, et la classe dirigeante, composée d’imbéciles, affiche sans vergogne son mépris pour l’humain », en annonçant notamment des licenciements sans fin. « Les dirigeants du secteur croient pouvoir bourrer le système de promesses de gains si mirobolants que la tech préférera s’autodétruire plutôt que d’admettre son erreur. Sundar Pichai, Andy Jassy, ​​Larry Ellison, Elon Musk, Mark Zuckerberg et Satya Nadella n’hésiteront pas à dilapider des centaines de milliards de dollars pour éviter l’inévitable, mais une fois que ce sera le cas, le résultat sera catastrophique.» Ceux qui adorent l’IA parlent sans cesse de son incroyable puissance sans jamais montrer ce qu’elle a accompli ni, peut-être, à quoi leur a servi tout ce temps soi-disant gagné… 

Zitron veut croire que nous nous dirigeons vers un krach véritablement catastrophique, susceptible de bouleverser le secteur du capital-risque et de porter un coup fatal à un ou plusieurs géants du cloud, tout en divisant profondément la société à de nombreux niveaux entre ceux qui se sont laissés prendre au piège et ceux qui ne l’ont pas été. À court terme, les conséquences seront absolument désastreuses pour nos marchés et notre économie en général. C’est la conséquence de la bombe à retardement que représentent le crédit privé et le capital-investissement. « Ces gens ne savent plus construire des choses qui fonctionnent, et la seule chose qu’ils savent faire, c’est dépenser de l’argent et licencier. Ils ne croient qu’à la croissance, et on ne peut pas survivre uniquement ni indéfiniment grâce à des croyances et à des promesses illusoires. »

« Aucune industrie digne de ce nom n’a besoin de vous induire en erreur ni de vous culpabiliser de ne pas adopter sa technologie. Personne de confiance ne jugera nécessaire d’humilier ou d’attaquer quelqu’un qui n’est pas suffisamment enthousiaste à propos d’un produit. Aucun PDG qui parle d’un avenir hypothétique pour vous vendre un logiciel aujourd’hui ne mérite votre confiance. Aucune technologie qui commet des erreurs régulièrement ne devrait être défendue. Et une industrie qui exige tout de nous — notre terre, notre énergie, notre eau, nos emplois, notre art, notre écriture, notre attention et chaque dollar que nous possédons — ne devrait susciter que du dégoût. »

Reçu — 2 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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    Ce que l’IA accélère Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA.  Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pou
     

L’IA appliquée à la science… rêve de progrès

2 juin 2026 à 01:00

Ce que l’IA accélère

Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA. 

Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pourtant, les partenariats entre entreprises pharmaceutiques et sociétés d’IA se multiplient, notamment dans l’espoir de mieux identifier des molécules, de raccourcir le temps de développement des essais cliniques et de diminuer le taux d’échec de ceux-ci (actuellement, « les médicaments candidats entrant en essais cliniques ont un taux d’échec de 90 %, ce qui porte le coût de développement d’un médicament efficace à la somme astronomique de 2,8 milliards de dollars »). « Même des gains d’efficacité marginaux représenteraient des avantages considérables. Des rapports provenant de l’ensemble du secteur suggèrent que l’IA a commencé à apporter ces gains. Elle a réduit la phase préclinique (celle qui précède les essais cliniques sur l’homme) à 12-18 mois, contre trois à cinq ans auparavant. Et elle a amélioré le taux de réussite. Une étude publiée en 2024, portant sur les performances de molécules proposées par l’IA lors des premiers essais cliniques, a révélé un taux de réussite de 80 à 90 %. À titre de comparaison, les moyennes historiques se situaient entre 40 et 65 %. »

« La conception d’un nouveau médicament commence généralement par le criblage de petites molécules organiques afin d’identifier celles présentant une activité biologique prometteuse afin de sélectionner les plus probables. L’IA peut analyser des bibliothèques de dizaines de milliards de molécules, en testant des propriétés telles que la puissance, la solubilité et la toxicité grâce à des émulations logicielles de ces molécules, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser les molécules réelles en laboratoire. Jim Weatherall, l’un des responsables de cette activité chez AstraZeneca, une autre grande entreprise pharmaceutique, affirme que cette méthode permet de trier les molécules prometteuses deux fois plus vite qu’auparavant, et que plus de 90 % du processus de découverte de petites molécules de l’entreprise est désormais assisté par l’IA. »  

L’IA sert donc d’abord à optimiser les investissements. L’IA contribue également à améliorer la conception des essais cliniques. Par exemple en formulant une hypothèse sur une maladie et en tentant de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses par une recherche bibliographique. 

L’IA se révèle également prometteuse dans la sélection des patients pour les essais cliniques. Elle peut analyser les dossiers médicaux, les biopsies et les examens d’imagerie des candidats afin d’identifier ceux qui pourraient tirer le meilleur parti d’un nouveau médicament. Une meilleure sélection des participants permet de réduire la taille des essais, et donc de les rendre plus rapides et moins coûteux. Un autre utilisation de l’IA consiste à créer des patients synthétiques permettant de comparer un patient réel et son double numérique pour comparer l’évolution prédite sans traitement par rapport au patient testé. A terme, les patients synthétiques permettrait de réduire les groupes témoins et leurs coûts (au risque tout de même que ces comparaisons aient une fiabilité relative). 

L’optimisation des essais cliniques via l’IA représente une réduction considérable des risques, avec une diminution concomitante des coûts de développement des médicaments. 

Mais si l’IA promet de produire de nouveaux médicaments, elle ne promet pas que nous ayons les capacités industrielles de le faire, comme le montrent les innombrables pénuries que nous traversons. Elle ne résout pas le risque d’abandon de la santé pour tous, qu’évoquait par exemple le philosophe Alexandre Monnin dans AOC il y a quelques mois (voire notre synthèse).

Au contraire. Dans le domaine de la médecine, comme le soulignaient l’avocate américaine des sans abris Leah Goodridge et la médecin et chercheuse, Oni Blackstock, directrice de l’association Health Justice, dans une tribune pour The Guardian, l’IA risque bien plus d’être utilisée pour refuser des soins que pour faire progresser la médecine. En Californie du Sud, où le nombre de personnes sans abris est l’un des plus élevé du pays, Akido Labs gère des cliniques pour les personnes sans domicile fixe et celles à faibles revenus. Mais ces patients sont vus par des assistants médicaux qui utilisent l’IA pour écouter les conversations, puis proposer des diagnostics et des plans de traitement potentiels, qui sont ensuite examinés par un médecin. L’objectif de l’entreprise, a déclaré son directeur technique à la Technology Review, est de « supprimer le médecin de la consultation ».

Cela s’inscrit dans une tendance plus large où l’IA générative est de plus en plus intégrée au système de santé, rappellent Goodridge et Blackstock. En 2025, une enquête de l’Association médicale américaine a révélé que deux médecins sur trois utilisaient l’IA dans leur travail quotidien, notamment pour diagnostiquer les patients. Une start-up spécialisée en IA (OpenEvidence, qui n’est pas accessible en Europe) a levé 200 millions de dollars pour fournir aux professionnels de santé un ChatGPT pour médecins. Et les législateurs américains examinent actuellement un projet de loi qui autoriserait l’IA à prescrire des médicaments. Bien que cette tendance à l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé affecte presque tous les patients, son impact est plus profond sur les personnes à faibles revenus, qui rencontrent déjà d’importants obstacles à l’accès aux soins. « Les personnes sans domicile fixe et à faibles revenus ne devraient pas servir de cobayes pour l’IA dans le domaine de la santé. Au contraire, leurs voix et leurs priorités devraient déterminer si, comment et quand l’IA sera mise en œuvre dans leurs soins ». 

La saturation des hôpitaux, les coûts d’accès au soin… expliquent en grande partie ces développements. D’autant que ces contraintes « sont souvent amplifiées dans les communautés économiquement défavorisées, où les établissements de santé sont souvent sous-financés et les patients non assurés, avec un fardeau plus lourd de maladies chroniques dû au racisme et à la pauvreté ». Les très documentés biais des IA de santé, « qui diagnostiquent bien moins les problèmes des patients noirs et hispaniques, des femmes et des patients bénéficiant de l’assurance Medicaid, promettent surtout d’aggraver les inégalités de santé pour les patients qui rencontrent déjà des obstacles à l’accès aux soins ». Pire, comme on le lit dans la TR, les patients ne sont même pas informés que leur professionnel de santé ou leur système de santé utilise l’IA. Un assistant médical explique ainsi que ses patients savent qu’un système d’IA les écoute, mais qu’il ne leur dit pas qu’elle formule des recommandations diagnostiques. Ces discriminations sont renforcées par la tendance croissante à l’utilisation de l’IA pour déterminer les remboursements de santé des personnes à faibles revenus (voir ce que nous disions d’United HealthCare connu pour sa politique de refus de remboursement de soins de santé). Bref, si l’IA d’un côté promet une amélioration de la production de médicaments, elle risque bien plus d’empêcher les publics d’y accéder. 

Il y a d’autres domaines que l’IA accélère, comme le pointait Cade Metz dans le New York Times. Notamment la recherche en mathématiques, en biologie et en chimie. Mais là encore, bien des annonces tonitruantes se révèlent souvent assez décevantes une fois que les spécialistes les décortiquent. C’était le cas notamment lorsqu’une startup d’IA, Harmonic a annoncé avoir résolu un problème mathématique, avant que les experts ne constatent que ses solutions ne différaient guère des travaux antérieurs de mathématiciens. L’IA parvient à identifier des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche plus qu’elle n’en invente. « On a l’impression d’être face à un élève brillant qui a tout mémorisé pour l’examen, mais qui ne comprend pas vraiment le concept », assène le mathématicien Terence Tao. L’IA permet bien plus de suggérer des hypothèses ou des expériences qui permettent de cibler les recherches, explique un spécialiste du cancer, qui constate lui aussi que cela permet d’accélérer les processus. Mais un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour guider le système. Pour Terence Tao, interviewé dans Nature, l’IA peut commettre des erreurs invérifiables dans nombre de domaines, mais en maths, elles sont vérifiables. Les inconvénients sont donc bien plus limités. « On commence à voir des exemples où l’IA – peut-être par chance – résout des problèmes importants pour les mathématiciens. C’est encore très rare et l’IA présente encore de nombreuses faiblesses ; elle ne remplace pas le travail humain. Mais il devient de plus en plus difficile de nier l’efficacité de ces outils. » Mais définir de nouveaux concepts et déterminer les problèmes à résoudre restera probablement du ressort des mathématiciens humains… au moins pendant un certain temps encore, estime le médaillé Fields. 

… au risque de réduire le champ d’investigation de la science

Si l’IA pour la recherche scientifique promet, elle pourrait aussi avoir des effets délétères, rappelle la journaliste Grace Huckins pour la Technology Review et réduire à terme le dynamisme de la science. Une étude publiée dans Nature a révélé que si certains scientifiques perçoivent des avantages professionnels à adopter l’IA, la science dans son ensemble pourrait en pâtir, car l‘IA réduit le champ d’investigation de la communauté scientifique. Cela pourrait s’expliquer par le fait que l’IA excelle particulièrement dans l’analyse de données et de publications existantes, ce qui incite les scientifiques qui l’utilisent à se concentrer sur des domaines établis où des données à grande échelle sont disponibles. Il pourrait en résulter un nombre réduit de scientifiques disponibles pour étudier des problèmes moins adaptés à l’IA. Intégrer efficacement l’IA dans la science est plus qu’un simple défi technique : préserver le dynamisme et la diversité de la science à l’ère de l’IA pourrait nécessiter un effort concerté de la part de la communauté scientifique. 

Dans un éditorial pour Science, Julio Ottino et Brian Uzzi enfoncent le clou et dénoncent le risque d’une « progression sans progrès ». « Les progrès réalisés dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour faire progresser la découverte scientifique rendent de plus en plus réaliste l’idée de systèmes automatisés de « science de bout en bout » : des chaînes de traitement intégrées capables de générer des hypothèses, de mener des expériences (in silico ou robotisées), d’analyser les résultats et de produire des résultats publiables avec une intervention humaine minimale. La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA peut « faire » de la science, mais si la science – en tant que système social et évolutif produisant des connaissances fiables – peut survivre à la manière dont l’IA la pratique. »

Or, « la science n’est pas simplement une suite de tâches optimisables. Elle progresse par un processus analogue à l’évolution darwinienne : variation à travers de nombreux efforts indépendants ; sélection par la critique, la réplication et la compétition ; et conservation des résultats robustes. Cette structure distribuée permet à la science de s’autocorriger et de générer de la nouveauté. L’indépendance n’est pas fortuite ; elle est le mécanisme qui produit à la fois la fiabilité et la découverte. »

Mais, la science n’a jamais pleinement atteint cet idéal, rappellent-ils. Elle a aussi été façonnée par les biais, les erreurs et la fraude. Les partisans de l’intelligence artificielle arguent que l’automatisation pourrait atténuer certaines de ces limitations tout en accélérant les découvertes et en élargissant la participation. Reste donc à savoir si l’IA en science réduit ces imperfections ou les amplifie à l’échelle des machines.

L’intégration de l’IA à la science risque de modifier fondamentalement la structure de la science. Notamment en favorisant des plateformes dominantes, entraînées sur des données similaires et optimisées pour certains objectifs. « Comme sur d’autres marchés de technologies numériques, la concentration est un résultat plausible. Le risque est fort qu’une poignée de systèmes façonnent la majorité de la production scientifique (…). La diversité simulée au sein d’un système ne saurait se substituer à la diversité épistémique entre des approches véritablement concurrentes.»

La conséquence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est bien épistémique, c’est-à-dire qu’elle concerne toutes les connaissances. « Le système scientifique prospère grâce à l’inefficacité : efforts redondants, tentatives infructueuses et chemins divergents. Il ne s’agit pas de coûts à éliminer, mais de sources de découverte. À l’inverse, les pressions d’optimisation favorisent la convergence. Il risque d’en résulter une production accrue, mais une exploration moindre de l’inattendu.»

« Ce rétrécissement a des implications sur la créativité. Une grande partie de la force de l’IA réside dans l’exploration combinatoire, le réarrangement des connaissances existantes en de nouvelles configurations. Or, nombre d’avancées majeures en science ne sont pas des combinaisons ; ce sont des ruptures, des changements conceptuels qui contredisent les hypothèses des cadres antérieurs. Parce que ces avancées s’écartent des schémas encodés dans les données existantes, elles sont les moins susceptibles d’émerger de systèmes entraînés sur le passé. »

« L’indépendance n’est pas seulement une garantie de fiabilité ; elle est la condition de la rupture conceptuelle. » A l’inverse, « l’optimisation de chaque composant ne garantit pas l’intégrité de l’ensemble. » Au contraire, elle peut la compromettre.

« Il ne s’agit pas de rejeter l’IA, mais de la considérer comme un simple progrès technique. Préserver les propriétés fondamentales d’un système scientifique évolutif devient désormais une contrainte de conception. Les résultats scientifiques doivent garantir une traçabilité claire – une chaîne de responsabilité identifiable qui ne se dissout pas dans des systèmes opaques. Les dispositifs institutionnels et techniques doivent assurer des approches véritablement distinctes, et non de simples variations au sein d’une architecture partagée. »

« Ces exigences ne sont pas des inefficacités à éliminer par l’ingénierie. Elles représentent les solutions accumulées au problème de la fiabilité des connaissances. Un système d’IA peut produire des résultats impressionnants. Mais s’il remplace un processus évolutif par un processus artificiel, il risque de restreindre non seulement le champ de nos découvertes, mais aussi notre capacité de découverte tout court. »

Le financement de la recherche : submergé par l’IA

Geraint Rees et James Wilsdon pour Nature tirent la sonnette d’alarme. L’IA est en train de submerger les appels à projets et demandes de financement de la recherche, améliorant le nombre, la qualité, le volume des demandes au risque de provoquer l’effondrement même du système. Les réponses générées par l’IA peuvent être entraînées sur les publications des chercheurs, sur les critères d’attribution des subventions et même sur les projets retenus pour ajuster les demandes aux résultats attendus. Et l’effet se constate déjà, pointent les chercheurs. Dans une étude qui a regardé les projets de 12 organismes de financement de la recherche de l’Union européenne, les chercheurs montrent une augmentation des candidatures depuis 2022. 

« Les décideurs politiques et les organismes de financement vont devoir repenser l’allocation des fonds de recherche avant que le système ne devienne ingérable. » Confrontés à un afflux de réponses de qualité, ils devront alors faire des choix largement arbitraires quant aux projets à financer et aux candidats. 

Jusqu’à présent, les organismes de financement de la recherche ont principalement réagi à ces évolutions en restreignant l’utilisation de l’IA par les candidats et les évaluateurs, certains déclarant les demandes inéligibles si elles sont élaborées avec de l’IA. Mais ces préconisations sont impossibles à appliquer car la probabilité de détection est faible et ne constitue pas une réponse au problème. Le risque est fort que toutes les propositions répondent aux critères de financement et que les différences entre elles soient minimes. « Lorsque les propositions et les évaluations sont toutes deux gérées par des agents entraînés sur le même corpus de travaux déjà financés, le système n’évaluera plus la qualité des idées, mais plutôt la capacité des agents à simuler les idées précédemment récompensées par les financeurs.» 

« Parmi les propositions visant à remédier à la surcharge des systèmes de financement figurent le recours à des tirages au sort (attribution aléatoire de fonds à des demandes de subvention correspondant à un certain niveau de qualité) et des modèles distribués d’évaluation par les pairs, où les chercheurs qui soumettent des demandes de subvention sont chargés d’évaluer celles d’autres chercheurs. Ces mesures permettent de lutter contre le volume de demandes, mais elles restent inefficaces si les indicateurs de qualité deviennent peu fiables. »

Geraint Rees et James Wilsdon proposent plutôt que les organismes de financement envisagent de recentrer l’évaluation non plus sur les propositions écrites, mais sur le chercheur principal, son équipe et ses programmes de recherche passés et en cours. « Les financeurs devraient investir dans la vérification des antécédents afin d’examiner la performance de recherche d’un individu ou d’un groupe sur une période prolongée, ainsi que dans des entretiens et des évaluations de portefeuilles de la performance d’équipe sur la durée. » Mais cette solution écarte de fait les plus petites ou plus jeunes équipes : les aides risquent alors d’aller uniquement aux projets les plus établis. 

En mars, le Conseil de la recherche médicale du Royaume-Uni a annoncé le rétablissement des entretiens pour tous les candidats présélectionnés : une approche chronophage et laborieuse et peu adaptée aux grands volumes de candidatures. Le NIH américain, regroupant l’ensemble des Instituts nationaux de la santé, lui, a limité à 6 dépôts par an le nombre de candidatures individuelles, après avoir constaté que certains chercheurs en soumettaient plus de 40. Les financeurs pourraient également envisager des approches plus radicales, suggèrent les deux chercheurs.Il pourrait s’agir d’instaurer un quota fixe de propositions par chercheur ou pour l’ensemble de sa carrière, toutes sources de financement confondues. Ils pourraient aussi répartir le budget disponible entre les chercheurs éligibles à l’échelle nationale et attribuer le même montant à tous, éliminant ainsi la concurrence. 

D’autres solutions proposent aux organismes de recherche de s’appuyer sur l’IA pour l’évaluation. « L’IA pourrait ensuite servir à prioriser et à présélectionner les candidatures, en comparant les données selon ces différents profils afin d’identifier les candidats dont le parcours est cohérent avec les informations fournies dans leur dossier. Ce processus de présélection serait transparent, auditable et conçu pour favoriser la diversité, et non la freiner, à travers les différentes étapes de carrière, disciplines et institutions. » Mieux (ou pire, c’est selon), certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs. 

Quelque soient les solutions retenues, la nécessaire transformation du financement de la recherche risque de se faire dans la douleur et la contestation, estiment les chercheurs. La mise en place d’infrastructures IA nécessite des investissements soutenus, des tests rigoureux et une gouvernance continue. Les financeurs confrontés à des contraintes budgétaires pourraient hésiter. C’est oublier pourtant que le système gaspille déjà des ressources considérables en comités d’experts et en nouvelles soumissions, sans parler du temps consacré par les chercheurs à répondre aux appels. Un système basé sur l’IA native et bien conçu pourrait constituer un investissement judicieux, défendent les chercheurs. Reste que des systèmes d’évaluation entraînés sur des données de financement historiques intégreront les inégalités passées, risquant d’amplifier, plutôt que de corriger, l’effet Matthieu, c’est-à-dire la concentration au profit des plus dotés. « Il s’agit d’un risque réel, mais nous pensons que la conception et la gouvernance peuvent contribuer à l’atténuer. Les biais dans les systèmes d’IA sont mesurables, ce qui permet de les examiner et d’y remédier », soulignent-ils, certainement trop rapidement car les biais ne sont ni  mesurables ni corrigeables facilement. Troisièmement, les chercheurs et les institutions pourraient se montrer réticents face aux décisions façonnées par des algorithmes qu’ils ne peuvent pas interroger. La transparence et les mécanismes d’appel pourraient contribuer à instaurer la confiance, défendent-ils encore.

Le système de financement par subventions conçu pour un monde pré-IA est devenu défaillant. Les financeurs doivent s’adapter, estiment les chercheurs. Il pourrait en résulter un système plus performant : un système qui exploite la puissance de l’IA et la combine à des connaissances spécialisées, et qui réduit le temps et l’énergie gaspillés dans la rédaction de demandes de subventions improductives pour les réorienter vers une recherche novatrice. Un constat plus facile à déclamer qu’à mettre au point. 

Prédire les résultats de la science… au risque de l’y enfermer

Certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs, expliquaient donc Geraint Rees et James Wilsdon. Qu’en est-il ? 

Savoir si une étude changera le monde ? C’est pourtant l’idée que propose Funding the Frontier : un tableau de bord pour prédire l’impact de la recherche. L’outil (non disponible) utilise le Big data pour retracer l’impact sociétal des projets de recherche sur les politiques, les médicaments ou les produits, explique Nature (voir également l’article de recherche qui montre des captures d’écran du tableau de bord et la vidéo promotionnelle). Le projet porté par Dashun Wang « intègre des données sur les publications de recherche, les brevets, les documents d’orientation et les essais cliniques, et présente ces informations de manière visuelle et intuitive. Ils ont également combiné cet outil à un algorithme prédictif basé sur l’apprentissage automatique pour prédire les études et les domaines susceptibles d’apporter les plus grands bénéfices sociétaux à l’avenir – par exemple, les subventions les plus susceptibles de déboucher sur un brevet ». « Même sans son aspect prédictif, disposer d’un outil permettant de rechercher l’impact des recherches sur la société » est déjà une information importante, estime un chercheur. 

Un chef de projet d’une importante agence de financement américaine l’a utilisée pour examiner les impacts sociaux généraux des subventions de l’agence, lui permettant de constater l’impact de certaines recherches ailleurs dans le monde. « Un autre utilisateur, investisseur dans le domaine de la recherche biomédicale, a constaté que dans le domaine de la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’impact clinique le plus important au cours des 20 dernières années provenait d’études visant à comprendre la maladie, mais que l’impact futur le plus important prévu se concentrait sur les études portant sur les systèmes de soutien social des personnes atteintes de la maladie, ce qui laisse entrevoir de nouvelles opportunités d’investissement ». 

L’aspect prédictif est pourtant préoccupant, estime le même James Wilsdon qui en évoquait les perspectives précédemment. Le spécialiste des politiques de recherche estime que ce tableau de bord pourrait créer des prophéties autoréalisatrices et des décisions d’investissements plus conservatrices, au détriment de recherches plus originales, capables d’ouvrir d’autres possibilités. 

Coincés dans l’Academic Slop ? 

En attendant, le travail académique commence à crouler sous la « prolifération métastatique de publications » truffées d’hallucinations et de distorsions de contenus, comme s’en plaint sur Facebook la philosophe du droit, Antoinette Rouvroy. L’Academic Slop est arrivé, constate également le chercheur Seva Gunitsky dans sa newsletter. Il raconte que dans la revue dont il s’occupait le nombre de soumission a doublé voire triplé depuis l’apparition de l’IA générative, et que le taux de rejet s’est envolé. Techniquement compétents, certains de ces articles respectent les normes et sont tout à fait convenables. Faciles à produire et exigeant peu de créativité, ils constituent néanmoins le type de travail incrémental légitime que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appelait la fabrique de la « science normale ». Pour Gunitsky la valeur d’une théorie originale va continuer à prendre de l’importance. « Les travaux quantitatifs de qualité deviennent bon marché et abondants ; une bonne théorie reste difficile à élaborer ».

Mais l’effet le plus important est que l’évaluation par les pairs repose désormais davantage sur le discernement. Si n’importe qui peut produire un article empirique compétent sur n’importe quel sujet, le principal obstacle devient l’identification des questions importantes à poser. « Dans ce contexte, la question pour les évaluateurs et les éditeurs n’est plus tant « est-ce juste ?» que « pourquoi est-ce important ? ». Cette question est inévitablement subjective, mais pas totalement, car elle exige une solide connaissance des débats en cours. Elle nécessite néanmoins de connaître les tensions et les lacunes productives, les énigmes intéressantes et les idées reçues apparemment établies. »

« Ce concept porte un nom : la phronesis. C’était le terme employé par Aristote pour désigner la sagesse pratique, ou la capacité à discerner la conduite à tenir dans des circonstances particulières. Contrairement à l’épistémè (la connaissance scientifique) ou à la technè (le savoir-faire technique), la phronesis ne peut se réduire à des règles ou à des algorithmes. Elle requiert de l’expérience, du jugement et ce qu’Aristote appelait la « perception ». Cela signifie non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité intellectuelle de percevoir les caractéristiques essentielles d’une situation donnée. »

La philosophe Isaiah Berlin appelait cette qualité « le sens du réel » dans le jugement politique : la capacité de percevoir ce qui est possible et ce qui compte à un moment historique donné. Or, il n’est pas certain que les IA possèdent cette capacité voire ne la possèdent jamais. « Si le discernement devient le critère ultime de qualité, nous nous dirigeons encore davantage vers un système à deux vitesses dans l’édition scientifique. Les revues les plus prestigieuses privilégieront les articles d’une originalité remarquable ou présentant des avancées théoriques ou empiriques majeures, tandis que toutes les autres publieront les articles produits par l’IA qui font progresser, de manière graduelle, notre compréhension de sujets spécifiques. Et peut-être que la théorie gagnera en prestige au détriment des méthodes sophistiquées d’analyse des données. »

Pas sûr que la théorie et l’empirisme puissent ainsi si facilement se scinder en deux. Le risque que les publications automatisées se transforment en matière noire scientifique, que personne ne lit ni ne consulte est fort. A nouveau, ici aussi, le risque est fort que s’accentue  davantage les hiérarchies de prestige comme critère d’importance. « Paradoxalement, l’effet uniformisant de l’IA pourrait rendre le monde universitaire plus élitiste encore ».

« La technologie qui nous a inondés de dissertations étudiantes façonnées avec l’IA va maintenant inonder de nos propres travaux, et nous aurons besoin de ce même discernement dont nous nous plaignons de l’absence chez nos étudiants. » Pas sûr que ce soit plus facile pour les experts. L’IA fait peut-être gagner beaucoup de temps à certains, mais la pollution des travaux de recherche qu’elle engendre en fait perdre énormément aux lectrices et lecteurs. Le goulot d’étranglement de la lecture et de la vérification s’annonce plus reserré que jamais. 

La seule chose dont on soit sûr, en observant toutes ces perspectives… ce n’est pas que l’IA apporte un progrès scientifique notable, c’est que l’IA en science renforce les inégalités dans toutes les couches de la science.  

Hubert Guillaud

MAJ du 02/06/2026 : Une analyse de 7,3 millions d’articles de revues scientifiques publiés entre 2020 et 2025 révèle qu’en 2025, un peu plus de la moitié présentent des signes d’influence des LLM, avec des variations importantes d’utilisation selon la région du monde, le prestige de l’établissement, l’éditeur et la discipline. « Le développement économique et la proximité de l’anglais comme langue principale sont des facteurs prédictifs clés de ces variations régionales. Les établissements moins bien classés affichent des taux d’adoption plus élevés que les universités d’élite, les jeunes éditeurs à but lucratif présentent des taux supérieurs à ceux de leurs concurrents, et l’adoption varie considérablement selon les disciplines universitaires. L’adoption des LLM dans la rédaction académique est répandue, mais socialement stratifiée. »

MAJ du 21/06/2026 : Dans leur newsletter, Tim O’Reilly et Ilan Strauss, proposent de garantir un exosquelette pour appliquer l’IA à la science. Cet exosquelette est constitué d’innombrables systèmes permettant de garantir les références, comme le DOI (l’identifiant d’objets numériques qui attribue un numéro à chaque publication scientifique), RetractationWatch (la base de données des articles scientifique dépubliés et rétractés), Orcid (qui founit un identifiant unique aux chercheurs), Open Alex (un graphe de connaissances scientifiques)… ou encore le projet Vraix du MIT (cherchant à créer une toile du savoir pour distinguer les contenus possiblement génératifs des autres)… et nombres d’autres, qui n’ont pas été intégrés aux systèmes d’IA, alors qu’ils pourraient permettre de résoudre de nombreux problèmes : diminuer les citations erronées, réduire l’emprise de la littérature scientifique non valide… une infrastructure fondée sur des principes ouverts qui cherchent à garantir que les contenus scientifiques ne puissent être ni accaparés ni dégradés. Ces infrastructures sont des biens publics que les entreprises d’IA ignorent pour la plupart ou, pire, fragilisent. « À l’heure actuelle, la relation entre l’IA et l’infrastructure scientifique est presque exclusivement extractive. Les entreprises d’IA entraînent leurs modèles sur des articles scientifiques. Elles créent des produits capables de générer et de manipuler des textes scientifiques. Elles se disputent le marché de l’« IA au service de la science ». Pourtant, elles ne contribuent pratiquement pas à l’infrastructure qui, à la base, garantit la fiabilité des connaissances scientifiques. »

Les entreprises d’IA consomment du contenu scientifique sans rien apporter en retour. Strauss et O’Reilly font une analogie avec Content ID de YouTube : face à l’utilisation non autorisée de leurs œuvres, la première réaction de l’industrie musicale a été d’exiger leur retrait. La réponse de YouTube a été : « Et si nous vous aidions plutôt à les monétiser ? » Cette approche a permis d’aligner les intérêts et de créer une économie dynamique pour les créateurs. Nous devrions appliquer le même raisonnement à la science. Les entreprises d’IA ne devraient pas seulement utiliser l’infrastructure scientifique pour améliorer leurs produits (elles le devraient pourtant), mais elles devraient surtout chercher à aider la science à gagner en valeur, en pérennité et en exhaustivité.

Pour cela, les systèmes d’IA devraient améliorer la validation de leurs sources et références. L’infrastructure existe, il leur suffit de l’utiliser. Ils pourraient également réinjecter les métadonnées extraites dans OpenAlex, améliorant ainsi le graphe de données pour tous. Ils pourraient utiliser et financer RetractationWatch pour améliorer leurs modèles et réponses. Les fournisseurs d’IA pourraient également financer cette infrastructure scientifique très fragile qui constitue le socle technique de la crédibilité de la science. « Les entreprises d’IA, qui génèrent des milliards de revenus grâce à des produits reposant sur la crédibilité scientifique, devraient contribuer à l’infrastructure qui garantit cette crédibilité. Il ne s’agit pas de philanthropie, mais d’un intérêt bien compris.» Elles pourraient également contribuer a améliorer cette chaîne qui identifie la provenance du contenu scientifique. « Lorsque l’IA contribue à un article scientifique, cette contribution doit être traçable : elle ne doit pas simplement faire l’objet d’une déclaration standard, mais être liée à des affirmations, des sources et des étapes de vérification précises. »

« Les entreprises d’IA qui s’appuieront sur cette infrastructure créeront de meilleurs produits. Mais surtout, elles investiront dans l’infrastructure civilisationnelle qui rend possible, à la base, l’existence de connaissances fiables. À condition toutefois que les entreprises d’IA cessent de considérer cette question comme le problème d’autrui et commencent à la voir comme un socle sur lequel bâtir — un socle dont dépend leur propre succès dans le domaine scientifique.»

Reçu — 1 juin 2026 ⏭ Dans les algorithmes
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  • La colère à venir de la Wired Belt
    Dans le Financial Times, l’économiste Bhaskar Chakravorti, estime également que la colère monte contre l’IA. La colère dans la Rust Belt (la ceinture de la rouille qui désigne les anciens bastions de l’industrie américaine du Nord-Est des Etats-Unis) a propulsé Trump à la victoire ; la rage des travailleurs du savoir des banlieues de la Wired Belt (la ceinture connectée) alimentera la réaction contre l’IA.  Mais qu’est-ce que la Wired Belt ? Cette idée s’appuie sur une étude produite par Chak
     

La colère à venir de la Wired Belt

1 juin 2026 à 01:00

Dans le Financial Times, l’économiste Bhaskar Chakravorti, estime également que la colère monte contre l’IA. La colère dans la Rust Belt (la ceinture de la rouille qui désigne les anciens bastions de l’industrie américaine du Nord-Est des Etats-Unis) a propulsé Trump à la victoire ; la rage des travailleurs du savoir des banlieues de la Wired Belt (la ceinture connectée) alimentera la réaction contre l’IA. 

Mais qu’est-ce que la Wired Belt ? Cette idée s’appuie sur une étude produite par Chakravorti et ses équipes à la Tufts University qui s’intéresse aux risques que l’IA fait peser sur l’emploi aux Etats-Unis, par secteurs et également par régions. Pour ses auteurs, outre le fait que l’IA fait peser des risques sur certaines catégories d’emploi (à savoir les métiers de l’information, de la finance et de l’assurance, la programmation et les concepteurs d’interfaces), l’étude est plus originale pour son aspect géographique. Ils mettent en avant que ce sont les grands pôles d’innovations urbains comme New York, Los Angeles, Washington D.C., San Francisco, Chicago, Dallas et Boston qui figurent parmi les plus exposés, ainsi que la Californie, le Texas, New York, la Floride et l’Illinois. Les auteurs soulignent d’ailleurs que ces États figurent également parmi les plus actifs en matière de réglementation de l’IA, ce qui souligne les dimensions politiques et d’économie politique des perturbations du marché du travail induites par l’IA et met en évidence d’importantes implications réglementaires et politiques au niveau des États.  

Pour les auteurs, les zones connectées seront les prochaines zones désaffectées. L’IA va s’en prendre aux régions abritant les emplois les mieux rémunérés des Etats-Unis. 

Pour Chakravorti, les cadres qui s’apprêtent à perdre leur emploi à cause de l’IA pourraient bien être à l’origine du prochain choc politique que connaîtra les États-Unis. « Les professions les plus menacées sont concentrées dans les « ceintures connectées » : des régions qui ont prospéré grâce aux données, au contenu et aux activités cognitives. Ces régions pourraient bien devenir les nouvelles « ceintures de rouille », s’étendant des pôles technologiques bien connus de la Silicon Valley, de Boston et de New York jusqu’à Philadelphie, Atlanta et Phoenix. Les corridors de connaissances périurbains entourant les grandes villes des États indécis (swing states) américains figurent parmi les plus vulnérables du pays.» 

L’IA pourrait donc avoir des conséquences très politiques, estime Chakravorti. « Lorsque les perturbations économiques frappent les communautés américaines et que la classe politique réagit avec indifférence, il en résulte un réalignement politique radical, mais cette fois-ci, il viendra des cols blancs des régions technologiques, et non des cols bleus des régions industrielles en déclin. »

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