Bad Bunny ou l’amour souverain comme acte de résistance
C’est le 8 février dernier qu’avait lieu la 60e édition du Super Bowl de la NFL. Cette année, ce sont plus de 128 millions de téléspectateurs qui étaient réunis devant leur écran pour ce rituel collectif alliant football, ailes de poulet et spectacle de la mi-temps, faisant du Super Bowl l’événement médiatique le plus suivi des États-Unis. Bien plus qu’un simple match de football, l’événement sportif incarne une véritable fenêtre sur la culture, l’économie et la politique américaine.
Alors que le pays est, sous la seconde administration de Trump, au cœur d’une véritable fracture sociopolitique, avec un climat de haine alimenté par le conservatisme à la « Make America Great Again », la polarisation et l’application massive des opérations de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) à l’encontre des communautés immigrantes, c’est la méga-star latine Bad Bunny qui a assuré le spectacle de la mi-temps. Et pour la première fois de l’histoire de la NFL, la performance était entièrement en espagnol. Dans ce contexte politique hautement chargé, la présence de l’artiste portoricain revêt une dimension symbolique forte : il était attendu avec fébrilité, et ses gestes, anticipés.
Bienvenue à Puerto Rico : 13 minutes pour résister autrement
Cette plateforme était l’occasion rêvée pour l’artiste de dénoncer haut et fort la haine dirigée envers les personnes migrantes, l’autoritarisme décomplexé et les injustices que subissent des individus toujours plus stigmatisés. Or Bad Bunny a fait encore mieux : il a troqué la confrontation pour l’affirmation, celle de son identité, des siens et de la place de l’amour comme force de résistance face à la haine.
Tout au long de sa performance, il y avait bien évidemment la danse, sa présence magnétique et les rythmes de ses plus grands succès. Mais surtout, Bad Bunny a transformé ses précieuses minutes de présence médiatique en une véritable célébration de son archipel natal et de toute la diaspora latine. Le terrain de football s’est alors mué en un village portoricain festif et dansant : ruelles animées, maisons colorées, commerces typiques, le tout entouré d’un champ de canne à sucre. C’était là le tour de force qu’a réussi Bad Bunny : non pas tenter de convaincre de la légitimité d’un peuple et de ses droits, mais plutôt d’en présenter le fait accompli dans la force, la joie et la conviction. C’est donc dans cette posture – celle de l’amour comme forme de résistance – que Bad Bunny, Benito Antonio Martínez Ocasio de son vrai nom, a clôturé son spectacle en scandant « Que Dieu bénisse l’Amérique », suivi des noms de tous les pays du continent, dont ses danseurs portaient les drapeaux bien haut. Au même moment, on pouvait apercevoir l’inscription « The only thing more powerful than hate is love » illuminant un panneau géant, question de bien graver cette conviction dans les esprits.
Je déteste donc je suis
Bien que le plaidoyer sincère et enivrant de Bad Bunny pour l’unité et l’amour de son prochain ait eu l’effet d’un vent d’espoir pour nombre d’entre nous, reste à savoir si cela peut réellement faire le poids face aux divisions qui se creusent dans les communautés de nos voisins du Sud. Plus fondamentalement, on peut s’interroger : l’amour peut-il réellement rivaliser avec la haine en tant que force mobilisatrice de changement social? Si on a voulu y croire le temps d’une soirée, les actualités sociopolitiques des derniers mois suggèrent plutôt – et c’est ce qui est le plus effrayant – que la haine, alimentée par la peur de l’autre, l’ignorance et conséquemment le besoin de sécurité, détient une redoutable capacité de fédérer. Mais qu’en est-il vraiment?
C’est là-dessus que s’est penché le sociologue Lewis Coser dans l’ouvrage classique The Functions of Social Conflict, dans lequel le conflit avec « l’autre » est décrit comme un déterminant social puissant pour la cohésion d’un groupe, dont l’identité s’articule et se consolide en opposition avec cet antagoniste. L’article Hate as Poison and Cure?1 suggère également qu’il n’y a rien comme la désignation d’un ennemi commun pour souder efficacement et rapidement des individus, en ce que la haine nous informe sur qui « nous » sommes en regard de ce que « eux » sont. Un bel exemple de ce type de structure identitaire? Le mouvement MAGA – lire ici : Make America Great Again – qui fonde littéralement sa raison d’être dans la négation de l’existence de l’autre. Or, si la haine peut mobiliser à court terme, les groupes qu’elle fédère sont fragiles, car dès que l’objet de leur haine commune disparaît, leur identité collective s’en trouve automatiquement fragilisée, et potentiellement défaite. Si la poudre de leurs canons effraie, elle se limite fondamentalement à de la poudre aux yeux.
« The only thing more powerful than hate is love »
L’amour – celui qu’on construit dans la solidarité et le soin de sa communauté –a quant à lui besoin de temps pour se forger, mais détient cette force : une fois établi, ses racines sont profondes, durables. La psychologue sociale Marilynn Brewer2 le démontre habilement : lorsque l’appartenance à un groupe se bâtit sur des valeurs et des expériences partagées, plutôt que sur une menace commune, la solidarité n’en est que plus forte et durable. Autrement dit, nul besoin d’un ennemi pour s’aimer. Et c’est exactement cela que Bad Bunny a réussi à démontrer de façon irrévocable lors de cette mi-temps historique.
Ce que l’artiste a réussi à créer, c’est ce que la politologue Elisabeth Wood appelle le pleasure of agency3, soit la joie souveraine d’exister. Ce concept, Wood l’a élaboré lors de recherches ethnographiques menées en pleine guerre civile au Salvador, en observant des paysans qui ont soutenu un combat mené au péril de leur vie, au nom de leur communauté, de leur morale et de leurs valeurs. La chercheuse a conclu que c’est l’engagement moral et l’implication émotionnelle – et non la haine – qui ont ultimement permis aux paysans de mener et de remporter leur lutte.
Ainsi, invoquer l’amour plutôt que la haine comme force mobilisatrice du changement social, c’est se donner les vrais moyens de résister et d’avancer. Et les données confirment la posture rassembleuse et pacifique de Benito Ocasio ce 8 février dernier. Les chercheuses Erica Chenoweth et Maria Stephan4 démontrent, sur la base de l’analyse de centaines de mouvements de résistance à travers le monde, que ce sont ceux qui sont fondés sur des valeurs de non-violence et de collaboration qui réussissent mieux dans l’atteinte de changements sociaux durables – deux fois plus que leurs homologues violents.
C’est là, peut-être, la leçon politique que nous devons retenir de la performance livrée par Bad Bunny lors de ce Super Bowl : dans une société menacée par la haine, choisir l’amour comme acte de résistance c’est non seulement bienfaiteur, c’est stratégique.
1. McCarthy-Jones et al. 2026.
2. « The Psychology of Prejudice: Ingroup Love or Outgroup Hate? », Journal of Social Issues, vol. 55, no 3, 1999.
3. Elisabeth J. Wood, Insurgent Collective Action and Civil War in El Salvador, Cambridge University Press, 2003.
4. Why Civil Resistance Works : The Strategic Logic of Nonviolent Conflict, Columbia University Press, 2011.