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Reçu — 14 avril 2026 Journal le Mouton Noir
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  • Transformations en cours : on ne peut plus enseigner comme si de rien n’était
    Du 7 au 10 janvier 2026, une délégation du Cégep de Rimouski et de l’UQAR participait aux États généraux « Transformations en cours – l’enseignement pour la transition écologique et sociale » au Collège Montmorency à Laval. Plus de 250 personnes étudiantes, enseignantes et conseillères en environnement y ont réfléchi au rôle de l’enseignement supérieur face à la crise socioécologique. Nous avons mesuré l’ampleur d’un décalage : nos institutions parlent de transition, mais nos structures d’ens
     

Transformations en cours : on ne peut plus enseigner comme si de rien n’était

14 avril 2026 à 10:35

Du 7 au 10 janvier 2026, une délégation du Cégep de Rimouski et de l’UQAR participait aux États généraux « Transformations en cours – l’enseignement pour la transition écologique et sociale » au Collège Montmorency à Laval. Plus de 250 personnes étudiantes, enseignantes et conseillères en environnement y ont réfléchi au rôle de l’enseignement supérieur face à la crise socioécologique.

Nous avons mesuré l’ampleur d’un décalage : nos institutions parlent de transition, mais nos structures d’enseignement continuent trop souvent de fonctionner comme si la crise n’existait pas. En traitant l’urgence socioécologique comme un thème parmi d’autres, on produit de l’impuissance, de l’indifférence et du cynisme. Julia Posca, chercheuse à l’IRIS, a rappelé que toutes les transitions ne se valent pas : il y a la transition « verte » souvent cosmétique, la managériale pilotée d’en haut et la transition réellement transformative, qui accepte de toucher au pouvoir, aux inégalités et aux limites planétaires. Si la transition reste un projet de gestion, elle échouera. Si elle devient un projet démocratique, elle peut ouvrir des possibles.

Le modèle éducatif dominant, individualiste et compétitif, est incompatible avec la coopération, la sobriété et le partage que la transition exige. On demande aux personnes étudiantes de performer dans un système fondé sur l’accumulation tout en espérant qu’elles puissent penser la rareté et les limites planétaires. C’est une contradiction structurelle. C’est dans cette incohérence que se trouve la radicalité dont on taxe les mouvements pour la justice climatique. Nous la vivons au travail : programmes chargés, manque de temps reconnu, injonctions administratives, attentes en matière d’« innovation » technique.

Angela Barthes, professeure en sciences de l’éducation et de la formation à l’Université d’Aix-Marseille, a mis des mots sur ce malaise : l’enjeu n’est pas seulement d’ajouter des contenus environnementaux, mais de repenser les curricula, la didactique, l’évaluation. Le problème contemporain n’est pas tant la passivité que l’impolitisme, l’incapacité de « se positionner, voire de se défendre face à des situations d’injustice1 ». C’est traiter des enjeux politiques comme des questions techniques, individuelles ou neutres en évacuant rapports de pouvoir, intérêts économiques et responsabilités collectives. Former sans politiser les enjeux produit de la résignation et désarme intellectuellement celles et ceux qui devront transformer ce monde.

Le collectif étudiant Hautes études post-croissance (HEPC) à HEC Montréal a montré qu’il est possible de politiser un milieu ultra-performant sans tomber dans la marginalité ou le repli militant. Par l’autogestion, la prise de décision par consensus et l’intelligence collective, ces étudiantes et étudiants ont bâti un espace de réflexion critique sur la croissance économique. Ils et elles ont créé des alliances avec des profs, investi les instances institutionnelles, occupé l’espace du campus et forcé l’ouverture de débats que la direction aurait préféré éviter. Les personnes étudiantes ne sont pas citoyennes « en devenir », mais des citoyennes et des citoyens dont la voix doit compter dans les choix qui orientent nos établissements.

Il n’y aura pas de transition sans justice. Le système éducatif actuel contribue à reproduire une vision qui sépare l’humain de son milieu, hiérarchise les savoirs et invisibilise les expériences des peuples autochtones et des communautés les plus touchées par la crise. Selon Émilie Deschênes, professeure en éducation et en gestion de l’éducation en contextes des Premières Nations et Inuit à l’UQAT, décoloniser n’est pas ajouter quelques contenus « culturels », mais redistribuer le pouvoir, recomposer nos façons d’enseigner, de gouverner et de produire les connaissances et accepter que nos institutions deviennent aussi des espaces d’écoute, de réparation, d’apprentissage collectif. On ne répondra pas à une crise issue de l’extraction, de la dépossession et des inégalités environnementales avec les mêmes logiques qui l’ont produite.

Il faut s’assurer que chaque personne diplômée comprenne les causes, les impacts et les dynamiques sociales de la crise; on doit obtenir un soutien institutionnel réel plutôt que de nous reposer uniquement sur le « bénévolat » de profs motivées et motivés; on doit briser les silos disciplinaires; développer des projets ancrés dans le territoire… Selon Isabelle Arseneau, titulaire de la Chaire de recherche en éducation transformatrice pour l’engagement climatique (UQAR), « il ne suffit plus de transmettre des connaissances : il faut apprendre aux personnes étudiantes à problématiser des situations complexes, […] à développer un rapport émancipé aux savoirs et à s’engager dans des projets concrets qui transforment réellement leur milieu ». Patricia Nourry, enseignante de philosophie au Cégep de Trois-Rivières et chargée de projet en écologisation, a montré, avec sa pédagogie des communs2, que la transition se joue aussi dans les liens, avec le cœur. Créer des projets interdisciplinaires utiles à la communauté, apprendre à décider ensemble, faire place aux émotions (indignation, joie, sentiment de puissance collective) redonnent du sens à l’apprentissage.

Nous voulons que cela se traduise concrètement dans notre milieu. Ouvrons des espaces de discussion syndicale et portons des revendications claires : du temps reconnu pour l’écologisation, des communautés de pratique soutenues, des projets-pilotes structurants et une place réelle pour les personnes étudiantes dans les décisions. Comme le mentionnait Isabelle Arseneau, nous revenons chargées et chargés d’un « espoir pratique : nous décidons de nous confronter non pas à la fin du monde, mais à la fin du monde tel que nous le connaissons », en commençant par notre travail. Et nous n’avons aucune intention de mener cette bataille chacun de notre côté.  

La version longue de ce texte a été publiée dans La Riposte, journal du Syndical des enseignantes et enseignants du Cégep de Rimouski (https://www.seecr.quebec/journal-la-riposte).  

1. Angela Barthes, « Quels curricula d’éducation au politique dans les questions environnementales et de développement? » Éducation et socialisation, no 63, 2022, https://doi.org/10.4000/edso.18744

2. « […] “les communs” désignent des groupes de citoyennes et de citoyens qui, sur une base autonome, cherchent à produire, à partager et à gérer collectivement des biens, des ressources et des services nécessaires à leur épanouissement, et ce, dans divers domaines […] », explique Marie-Soleil L’Allier dans « Les “communs”, un autre mode d’organisation sociale », 2023, https://actualites.uqam.ca/2023/les-communs-un-autre-mode-dorganisation-sociale/

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