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  • Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté
    L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont
     

Pourquoi il est impossible de gagner contre Mathieu Bock-Côté

4 mars 2026 à 14:44

L’automne dernier, j’ai déploré que Mathieu Bock-Côté soit reçu sur le plateau de Tout le monde en parle en n’ayant personne face à lui pour lui donner la réplique. Les admirateurs du polémiste, qui se sont délectés de voir leur idole clouer le bec à l’animateur humoriste Jean-Sébastien Girard, ont cru y voir le triomphe d’un grand intellectuel. Mon mur a été pris d’assaut par une horde de MBCiles venus me dire que je suis jaloux et que je n’aurais jamais tenu le coup face à leur gourou. Ils ont probablement raison. En lisant le dernier livre de Bock-Côté, « Les Deux Occidents », j’ai compris pourquoi il était impossible de gagner un débat contre celui que la droite québécoise persiste à considérer comme un grand intellectuel.

Lorsqu’il est temps d’abandonner un débat stérile avec un interlocuteur de mauvaise foi, on dit souvent qu’il est inutile de jouer aux échecs avec un pigeon. L’oiseau se contenterait de renverser les pièces, de couvrir le plateau de ses fientes, puis de se pavaner comme s’il avait gagné. MBC a une stratégie plus subtile. Il déplace cinq de ses pièces avant que son adversaire ait eu le temps d’en déplacer une seule. Il joue si vite qu’on ne se rend même pas compte que quatre de ses cinq coups ne respectent pas les règles. Il déclare « Échec et mat » à un moment complètement aléatoire de la partie. Malgré tout, son public s’extasie. « Wow, quel excellent joueur! »

Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents: de la contre-révolution trumpiste à la dérive néosoviétique de l’Europe occidentale, Presses de la Cité, 2025.

Je résumerais ainsi la stratégie de l’essayiste:
1. Ne jamais fournir un détail qui n’appuie pas la thèse qu’il veut transmettre et se fier sur l’imaginaire du lecteur pour remplir les cases vides.
Exemple : « Inversement, on l’a vu à l’été 2025, une campagne publicitaire mettant en avant une belle jeune femme blanche, Sydney Sweeney, sera assimilée par la gauche woke à une campagne de propagande au service de la suprématie blanche. » (p. 21)
Bock-Côté n’élabore pas du tout sur cette controverse. Il se garde bien de rappeler qu’au centre de la critique se trouvait le jeu de mots entre « jeans » et « genes ». Pour le lecteur qui n’a pas été témoin de la polémique ou l’a oubliée, la phrase donne l’impression que la « gauche woke » était en colère simplement parce que la vedette de la publicité était une « belle jeune femme blanche ».

Autre exemple : « Dans le même esprit, en Italie, Matteo Salvini s’est retrouvé devant les tribunaux en 2019 pour avoir appliqué son programme de refoulement des migrants – on l’a accusé alors de « séquestration » de personnes, cette accusation permettant de comprendre comment le régime interprétait ceux qui s’éloignaient de ses diktats idéologiques. » (p. 46-47) Séquestration? Une curieuse expression pour décrire le fait de refouler des immigrants à la frontière. La formulation donne l’impression que les tribunaux ont simplement invalidé une diminution des seuils migratoires et présenté le tout d’une manière dramatique.

Dans les faits, le procès de Salvini concernait sa décision d’empêcher 147 personnes, incluant des enfants, de débarquer à Malte après avoir été sauvés d’un naufrage dans les eaux territoriales libyennes. Les migrants en question sont restés coincés 19 jours sur le bateau de sauvetage. Au moment où la cour a ordonné au gouvernement d’accueillir les migrants, certains naufragés étaient désespérés au point de sauter à l’eau pour tenter de rejoindre la côte à la nage. Évidemment, blâmer les tribunaux pour avoir forcé un pays à accueillir des migrants est plus facile que de les blâmer pour avoir forcé un gouvernement à sauver de la faim et de la maladie des enfants qui n’avaient aucun moyen de repartir. Voilà comment on transforme une décision humanitaire en abus de pouvoir de la tyrannie woke.

2. Présenter des affirmations vagues afin d’empêcher toute contre-vérification
Quels sont ces « médias complaisants, même militants » qui nous présentent des « émeutes raciales à grande échelle » comme des « manifestations pacifiques »? D’abord, de quels événements est-il question? Et qui sont ces gens qui considèrent que la transidentité est le « nouveau symbole de l’émancipation »? (p. 22) On n’a pas besoin de préciser ou d’élaborer. L’important est que le lecteur croit que ces événements ont eu lieu et que des personnes importantes défendent ces théories farfelues.

Un livre que vous n’avez pas lu, écrit par des auteurs que vous ne connaissez pas, a été qualifié de transphobe. Ridicule, n’est-ce pas? Des personnalités politiques que vous ne connaissez pas ont été classées à l’extrême droite. Ne trouvez-vous pas ça absurde? La gauche va beaucoup trop loin.

Il est facile de porter de tels jugements quand on mise sur l’ignorance des lecteurs et qu’on ne leur donne aucun renseignement pour leur permettre de se faire leur propre opinion. Combien prendront la peine de s’informer eux-mêmes? Même si le lecteur souhaite s’informer, comment contre-vérifier de vagues affirmations qui font référence à des personnes et à des événements sans les nommer directement?

3. Mentir carrément.
L’auteur s’en donne à coeur joie. Je vais donner un seul exemple et vous comprendrez vite pourquoi je m’y limite.

En 2024-2025, le gouvernement britannique a devancé la libération de 38 000 prisonniers afin d’alléger la surpopulation carcérale, qui provoquait un nombre jamais vu de morts dans les prisons en raison des suicides et des mauvaises conditions sanitaires. La libération conditionnelle pouvait désormais être demandée après avoir purgé 40% de la peine plutôt que 50%. Décision contestable, mais qui s’explique.
Deux précisions importantes:
1) Environ 16 000 des prisonniers libérés purgeaient une peine de moins d’un an.
2) Les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles à cette mesure.
2024-2025, c’est également la période où plusieurs hommes, dont l’humoriste Graham Linehan, ont été arrêtés pour propos haineux et incitations à la violence en ligne. Entre autres, deux hommes ont été arrêtés pour avoir encouragé à mettre le feu aux hôtels accueillant les réfugiés. Linehan a quant à lui invité ses abonnées sur X à agresser les femmes trans si elles en croisaient dans les toilettes.

Voici comment Bock-Côté établit un lien entre les arrestations pour incitation à la haine et la libération des prisonniers: « Le régime s’est alors permis non seulement de sanctionner les responsables de ces actes violents, mais aussi, mais surtout, ceux qui s’étaient permis des messages hostiles à l’immigration sur les réseaux sociaux et qui l’avaient exprimé trop vertement. Le gouvernement Starmer, au Royaume-Uni, a poussé cette logique jusqu’au bout à l’été 2024 en libérant de manière anticipée des criminels de droit commun pour faire de la place en prison pour les nouveaux délinquants numériques. Il est jugé plus important d’assurer les droits des déliquants que la sécurité de ceux qui subissent non seulement leur présence mais leurs actions. » On soulignera ici l’euphémisme outrancier. Inviter à mettre le feu à des hôtels accueillant des réfugiés est présenté comme une hostilité à l’immigration « exprimée trop vertement ».

On retrouve plusieurs niveaux de mensonge ici:

  • La décision de libérer les prisonniers était envisagée avant les émeutes racistes, mais Bock-Côté laisse entendre que la décision est directement motivée par les émeutes.
  • Bock-Côté ne mentionne pas la violence des propos qui ont conduit aux arrestations, laissant croire qu’il s’agit de simples critiques des politiques migratoires.
  • Il ne mentionne pas non plus que les auteurs de crimes violents n’étaient pas admissibles aux libérations. C’est doublement mensonger puisqu’il laisse entendre que les libérations anticipées représentaient un risque pour la sécurité de la population. Autrement dit, le gouvernement britannique libérait des criminels dangereux pour enfermer à leur place des prisonniers politiques.

En guise de « référence », Bock-Côté cite un article de Clément Marna dans le Journal du Dimanche, journal connu pour être un véhicule d’idées réactionnaires. L’ironie, c’est que même si l’auteur de l’article présente à tort la décision de libérer les prisonniers comme une décision motivée par la volonté d’emprisonner les participants des émeutes, il ne dit pas un mot sur les « délinquants numériques ». Il s’agit d’un ajout (ou d’une invention) de Bock-Côté.

J’ai mis une trentaine de minutes à contre-vérifier ce mensonge de Bock-Côté. Mais des affirmations gratuites et erronées comme celle-là, il y en a des dizaines. Imaginez le temps requis pour éplucher intégralement un seul volume de Bock-Côté et séparer le vrai du faux. Maintenant, pensez-vous que le lecteur moyen va se donner la peine de faire ce travail de moine? Bien sûr que non. Dans ce cas précis, le lecteur moyen lira que le gouvernement britannique a libéré des criminels dangereux pour enfermer des gens coupables d’avoir émis une opinion politique « dissidente », se dira que ça n’a pas de sens et poursuivra sa lecture. Et bien sûr, on dira que quiconque n’est pas d’accord est endoctriné ou un agent du régime. Voilà comment on radicalise.

Et voilà pourquoi il est impossible de gagner un débat contre Mathieu Bock-Côté. Il vous balancera une pluie de faits et d’anecdotes, certains vrais, certains partiellement vrais et d’autres complètement faux. Dans un débat en personne, vous n’aurez pas le loisir d’aller vérifier si ce qu’il affirme est fondé. Même dans le cas d’un livre, vérifier chaque fait est un mandat impossible. Il le sait et il en profite.

Bock-Côté n’est peut-être pas trumpiste, mais il adhère entièrement à sa doctrine des faits alternatifs. Un mensonge devient vérité si on trouve suffisamment de gens prêts à y croire. Et en 2026, des gens prêts à croire que l’immigration, l’islam et la transidentité sont responsables de tous nos maux, ce n’est pas ce qui manque. Alors quand un homme nous le dit avec de grands mots et de grandes phrases, on se dit « Quel brillant intellectuel! »

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  • Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »
    Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur. Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut
     

Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »

16 décembre 2025 à 05:48

Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur.

Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut que les numéros de page ne soient pas exacts.

Parlons de la forme d’abord. Ce livre aurait pu facilement être réduit du tiers, voire de la moitié de son texte, sans perdre de son contenu. Répondant à Roméo Dallaire qui lui demandait comment ses étudiants pouvaient prendre des notes pendant ses cours à l’université, Bock-Côté expliquait qu’il répétait plusieurs fois la même idée dans des termes différents. La méthode pédagogique a ses mérites, mais c’est également la technique employée dans ce livre. L’auteur peut répéter la même idée dans deux, trois, quatre, cinq phrases consécutives. Répétition, reformulation, accentuation, dramatisation… Cela n’ajoute rien au contenu de l’argument, mais le martèlement facilite sans doute la pénétration de l’idée de base dans le cerveau du lecteur.

Le texte est à l’image du titre: une dramatisation excessive. Les termes totalitarisme, communisme, wokisme, fondamentalisme, régime diversitaire et bien d’autres sont employés tout au long du livre sans jamais être définis. L’auteur a compris qu’il vaut mieux laisser le lecteur se faire ses propres définitions. Il ne peut s’agir que d’une malhonnêteté intentionnelle de la part de MBC, puisque lui-même reproche à ses adversaires de mal employer la désignation d’extrême droite, qu’ils ne prennent pas la peine de définir et utilisent comme une étiquette fourre-tout. Visiblement, l’auteur ne réalise pas (ou feint d’ignorer) l’ironie de reprocher à la gauche d’employer abusivement l’étiquette extrême droite dans un livre intitulé « Le totalitarisme sans le goulag ».

Bock-Côté croit que l’extrême droite ne réfère à rien puisque sa définition varie dans le temps et l’espace. L’extrême droite allemande des années 1930 n’est évidemment pas identique à l’extrême droite française des années 2020. C’est la preuve que le concept est indéfinissable. Par conséquent, on devrait se passer de l’utiliser si on est le moindrement honnête intellectuellement. En revanche, MBC arrive à offrir une définition universelle et intemporelle de la gauche. Il s’agit simplement du « rejet » de la « civilisation occidentale traditionnelle ». (p. 34) Ce qu’on appelle extrême droite engloberait donc tout ce qui cherche à résister à l’effondrement des « sociétés occidentales » aux mains du « régime diversitaire ». (p. 55)

Il faut le reconnaître: MBC a le sens de la formule dramatique : « L’utopie diversitaire est de cette nature: seuls des hommes retardés, qu’il faut accompagner le temps qu’ils voient la lumière, et des hommes mauvais, qu’il faut combattre sans pitié, peuvent ne pas renaître au monde à travers elle. » (p. 58) C’est que la dramatisation est essentielle au discours bock-côtesque présentant l’homme blanc traditionnel comme une victime de ce nouveau monde. L’auteur nous partage, par exemple, la détresse profonde de cet homme dépassé par le concept de « cisgenre », qui le pousse à se reclure de peur de contredire la nouvelle idéologie dominante, qui l’éloigne de ses enfants qui eux adhèrent à cette nouvelle façon de parler et l’amène à se désintéresser de la chose politique. Tout ça parce qu’un nouveau mot a fait son apparition. Heureusement que Bock-Côté est né en 1980 et pas en 1930. Il n’aurait jamais survécu à l’apparition du vocable « Québécois » remplaçant « Canadien-français » dans le discours populaire.

La thèse du livre est ainsi formulée par l’auteur: « Ce n’est pas « l’extrême-droite », entité politique fantômatique et catégorie indéfinissable, qui menace notre démocratie, mais bien plutôt l’usage que le régime diversitaire fait du concept d’extrême-droite pour frapper d’interdit, censurer ou fasciser toute forme de dissidence. » À aucun moment, l’auteur n’appuie son opinion sur le caractère inoffensif de ce qu’on appelle l’extrême droite. Il ne réfute pas les accusations. Il se contente de les énumérer, de les caricaturer et de les nier. Les adversaires d’Éric Zemmour qui l’associent à l’extrême droite montrent qu’ils ont forcément tort puisqu’ils le comparent à Philippe Pétain, qui a collaboré avec les nazis. Cela suffit à démontrer que leurs accusations n’ont aucun fondement, n’est-ce pas?

On comprend que Bock-Côté s’attaque uniquement au « totalitarisme » de la gauche et non à celui de la droite puisque l’objectif est de montrer le danger du premier. Cependant, son obstination à fermer les yeux sur tous les travers de sa propre famille idéologique mine une bonne partie de son argumentation. On pourrait, à la limite, l’accuser de projection, puisque la droite est coupable des mêmes écueils dont il accuse la gauche.

L’an dernier, j’ai fait un pastiche d’une chronique de Bock-Côté. En remplaçant seulement quelques mots, je transformais sa critique du wokisme en critique de son nationalisme identitaire et le texte était parfaitement cohérent. Si j’avais beaucoup de temps à perdre, je pourrais faire le même exercice avec ce livre. Prenons ce passage où MBC critique l’emploi du vocable extrême-droite par ses adversaires: « Le problème est reconnu par ceux qui s’y consacrent: l’extrême-droite est un concept qui sert davantage à décrier qu’à décrire. Il est péjoratif, connoté négativement. (…) Nul ne s’en réclame, d’ailleurs. Ce terme ne permet pas de se positionner politiquement, mais de positionner ses adversaires. Il ne s’agit pas d’un étendard brandi pour mobiliser des troupes, une armée, mais d’un repoussoir absolu. » (p. 26) Il suffit de remplacer « extrême-droite » par « wokisme » pour retourner l’argument contre son auteur.

Ce refus de se regarder dans le miroir enlève toute crédibilité à certaines démonstrations. Comment peut-on faire le procès de l’ancienne administration de Twitter, en l’accusant d’avoir été un instrument de propagande de gauche, sans même effleurer l’utilisation qu’Elon Musk en a fait depuis son achat? (p. 93-94) On comprend que ce ne sont pas les méthodes qui importent à Bock-Côté, mais le camp par lequel elles sont utilisées.

La raison est simple: Bock-Côté est convaincu de se battre pour « la vérité ». Malgré toutes ses dénonciations de ses adversaires croyant détenir le monopole de la vertu, notre docteur en sociologie manifeste la même conviction d’être dans le seul camp dont les idées méritent d’être défendues. À la droite se trouve la vérité, à la gauche se trouve le mensonge. Je ne caricature pas. Ce sont les mots de l’auteur: « Plus le récit du vivre-ensemble diversitaire se fracture au quotidien, plus il doit se maintenir de force, en condamnant à la vindicte publique ceux qui osent rappeler que la réalité existe. » L’auteur emploie également l’expression « sens commun » pour désigner son école de pensée, celle qui est réfractaire à la théorie du genre ou au concept de racisme systémique. Par conséquent, la propagande et la censure de droite sont justifiées. Elles défendent la vérité, le sens commun, le bien.

Le sophisme préféré de Bock-Côté est celui de la pente glissante. Une grande partie de l’argumentation repose là-dessus. Bock-Côté est un grand admirateur de George Orwell, qu’il cite à maintes reprises dans son essai, histoire de nous faire croire que nous jouons sans le savoir dans 1984. L’auteur avouant candidement adhérer à la thèse du grand remplacement, il ne faut pas s’étonner de voir des théories du complot disséminées un peu partout dans l’ouvrage. Ainsi, l’écriture inclusive ne vise pas le respect des femmes et des minorités, mais l’exclusion des conservateurs: « L’écriture inclusive impose un langage qui ne sera compris vraiment que par les apparatchiks du régime, ce qui permet de reproduire la distinction entre les membres du parti intérieur et ceux qui se contentent de suivre ses consignes de l’extérieur. » Bock-Côté va encore plus loin en nous prévenant que l’écriture inclusive « réduit les facultés cognitives et mentales de ceux qui l’emploient » (p. 85-86). Cette affirmation ne s’appuie évidemment sur aucune référence. L’important, c’est d’y croire.

Autre exemple de pente savonneuse: La loi contre la haine irlandaise adoptée en 2023 « pourrait, à terme, donner aux pouvoirs publics la possibilité de pénétrer dans les bibliothèques et les ordinateurs du commun des mortels, le fait d’avoir chez soi un livre proscrit pouvant éventuellement être assimilé, tôt ou tard, à la possession de documents relevant de la pornographie juvénile. » Toutes les lois deviennent nocives avec un raisonnement comme celui-là. Je pourrais critiquer la Loi sur la laïcité de l’État en employant la même phrase, sans changer un seul mot. Parce que qu’est-ce qui nous dit que la prochaine étape n’est pas la perquisition des foyers pour trouver un exemplaire du Coran? Oui, c’est ridicule. On ne peut pas juger une loi en fonction de ce qui pourrait arriver si le gouvernement décide un jour d’aller « plus loin ».

On atteint le summum de la pente glissante lorsque Bock-Côté cite un article de 2012 portant sur la « castration chimique des émotions haineuses », question de laisser le lecteur trembler à l’idée que le gouvernement envisage de vacciner les citoyens contre les préjugés. (p. 107) Une théorie du complot qui doit avoir son effet auprès des antivaxx n’ayant jamais surmonté le traumatisme des mesures sanitaires. Mais Bock-Côté n’en parle même pas comme d’une théorie farfelue ou dystopique: « Le Meilleur des mondes était une lecture d’anticipation. Aujourd’hui, nous y sommes. » Nous y sommes? C’est une des pentes les plus glissantes que j’aie vues dans un livre.
Prémisse: Il y a 12 ans, des scientifiques ont formulé l’hypothèse qu’abaisser le rythme cardiaque pourrait réduire le racisme, donc qu’on pourrait possiblement développer un vaccin contre le racisme.
Pré-supposé martelé tout au long du livre: Les démocraties occidentales sont prêtes à employer absolument tous les moyens pour imposer l’idéologie diversitaire.
Conclusion de MBC: Bientôt les gouvernements nous imposeront des injections afin d’altérer artificiellement nos cerveaux et tuer dans l’oeuf la pensée dissidente.
Qu’on puisse lire un pareil raisonnement et juger son auteur comme un grand intellectuel, cela me dépasse.

L’argumentation de Bock-Côté ne se distingue pas vraiment de la rhétorique de la droite populiste. D’abord, caricaturer et diaboliser la position adverse: toute personne ne partageant pas les craintes nationalistes à l’égard de l’immigration sont en faveur d’une immigration illimitée et incontrôlée dont le but à long terme est de faire disparaître la civilisation occidentale. Ensuite, présenter sa position comme étant la seule raisonnable en l’édulcorant: parler d’incompatibilité culturelle ou civilisationnelle pour rejeter l’immigration non-Européenne est une simple critique des politiques d’immigration. Le discours islamophobe n’est qu’un « rejet » de l’idéologie multiculturaliste. Accuser les personnes trans de vouloir endoctriner ou même de « groomer » les enfants n’est qu’une « critique de la théorie du genre ». (p. 105-106)

Les arguments de Bock-Côté sont impossibles à démonter. Pas parce qu’ils sont intellectuellement solides, mais parce que leur auteur nie d’avance la validité de ses critiques.

MBC vomit le monde universitaire qui a osé ne pas lui faire de place. Ainsi, se référer à la littérature scientifique pour défendre une thèse devient un « argument d’autorité » (p. 26). Il place entre guillemets le mot « chercheur » pour désigner tout universitaire osant contredire ses thèses, notamment celle du grand remplacement (p. 67). La transidentité est qualifiée de « fantasme ». (p. 106) Les changements climatiques ne sont que des « hallucinations apocalyptiques ». (p. 130) D’un côté se trouve la vérité accessible au commun des mortels (via les médias auxquels MBC collabore). De l’autre, des universitaires dans leur tour d’ivoire qui distillent et blindent le mensonge tels les fonctionnaires du ministère de la Vérité dans 1984.

Bock-Côté ne demande pas de censurer les consensus scientifiques qu’il rejette, mais il exige que les théories auxquelles il adhère soient jugées tout aussi valables, peu importe leur absence de fondement. Il devrait être permis, par exemple, de nier les sévices subis par les Autochtones dans les pensionnats canadiens et d’accuser les victimes de mentir. (p. 101-102) Chacun a droit à son opinion, après tout, même dans un contexte professionnel. Ainsi, le droit des enseignants et des médecins à réfuter la théorie du genre devrait primer sur le droit des élèves et des patients trans à se sentir respectés et en sécurité (p. 106).

Mathieu Bock-Côté refuse catégoriquement qu’une idée politique puisse être bannie de l’espace public, si violente soit-elle. Cela reviendrait à « bannir l’opposition politique ». (p. 98) Le raisonnement est toujours le même: proscrire une opinion entraîne le risque de la pensée unique. Selon ce raisonnement, bannir le Parti nazi de l’Allemagne d’après-guerre était une erreur.

« Oh! Point Godwin! Point Godwin! Je t’ai cassé! » Bravo, voici un biscuit. Maintenant, laisse discuter les adultes.

Oui, je compare l’extrême droite française au nazisme. Il n’y a pas grand différence entre le discours nazi de l’entre-deux-guerres, qui prônait l’effacement du judaïsme et l’émigration des Juifs d’Allemagne (il était alors question d’émigration et non d’extermination), et le discours de l’extrême droite française, qui prône l’effacement de l’islam et la « remigration » des Français de souche extra-européenne. Le discours est moins guerrier, mais la finalité est la même.

Jonathan Durand-Folco a bien expliqué comment MBC a contribué à normaliser des idées de droite toujours plus radicales depuis 15 ans. Ce livre est un instrument parmi d’autres pour convaincre ses lecteurs que leurs peurs sont fondées, que leur ennemi est omniprésent et qu’ils doivent le combattre. C’est d’ailleurs sur un appel à la résistance que se termine l’ouvrage tout en préparant le terrain pour le prochain opus, puisque Bock-Côté parle déjà de la « soviétisation » de l’Union européenne.

Je vois moins dans ce livre un outil pour diffuser les idées de l’auteur qu’un instrument de radicalisation. Je ne vois pas comment une personne qui ne serait pas déjà convaincue que la gauche domine le monde pourrait adhérer à l’univers parallèle dépeint ici par Mathieu Bock-Côté. Un monde dans lequel les idées de l’auteur sont bannies et cause de « peine de mort sociale » pour quiconque ose les formuler. Comme j’aimerais être censuré et exclus au même niveau que MBC!

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  • Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »
    Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur. Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut
     

Mathieu Bock-Côté, « Le totalitarisme sans le goulag »

16 décembre 2025 à 05:48

Quand j’ai critiqué l’entrevue de Mathieu Bock-Côté à Tout le monde en parle le mois dernier, beaucoup d’internautes m’ont dit que je devrais lire ses livres pour me faire une idée. Puisque je suis influençable, j’ai lu « Le Totalitarisme sans le goulag ». De toute évidence, ce livre s’adresse uniquement aux convaincus. Je ne crois pas qu’il soit possible d’apprécier cet essai à moins d’être déjà gagné aux idées de son auteur.

Note: J’ai lu ce livre dans sa forme électronique. Il se peut que les numéros de page ne soient pas exacts.

Parlons de la forme d’abord. Ce livre aurait pu facilement être réduit du tiers, voire de la moitié de son texte, sans perdre de son contenu. Répondant à Roméo Dallaire qui lui demandait comment ses étudiants pouvaient prendre des notes pendant ses cours à l’université, Bock-Côté expliquait qu’il répétait plusieurs fois la même idée dans des termes différents. La méthode pédagogique a ses mérites, mais c’est également la technique employée dans ce livre. L’auteur peut répéter la même idée dans deux, trois, quatre, cinq phrases consécutives. Répétition, reformulation, accentuation, dramatisation… Cela n’ajoute rien au contenu de l’argument, mais le martèlement facilite sans doute la pénétration de l’idée de base dans le cerveau du lecteur.

Le texte est à l’image du titre: une dramatisation excessive. Les termes totalitarisme, communisme, wokisme, fondamentalisme, régime diversitaire et bien d’autres sont employés tout au long du livre sans jamais être définis. L’auteur a compris qu’il vaut mieux laisser le lecteur se faire ses propres définitions. Il ne peut s’agir que d’une malhonnêteté intentionnelle de la part de MBC, puisque lui-même reproche à ses adversaires de mal employer la désignation d’extrême droite, qu’ils ne prennent pas la peine de définir et utilisent comme une étiquette fourre-tout. Visiblement, l’auteur ne réalise pas (ou feint d’ignorer) l’ironie de reprocher à la gauche d’employer abusivement l’étiquette extrême droite dans un livre intitulé « Le totalitarisme sans le goulag ».

Bock-Côté croit que l’extrême droite ne réfère à rien puisque sa définition varie dans le temps et l’espace. L’extrême droite allemande des années 1930 n’est évidemment pas identique à l’extrême droite française des années 2020. C’est la preuve que le concept est indéfinissable. Par conséquent, on devrait se passer de l’utiliser si on est le moindrement honnête intellectuellement. En revanche, MBC arrive à offrir une définition universelle et intemporelle de la gauche. Il s’agit simplement du « rejet » de la « civilisation occidentale traditionnelle ». (p. 34) Ce qu’on appelle extrême droite engloberait donc tout ce qui cherche à résister à l’effondrement des « sociétés occidentales » aux mains du « régime diversitaire ». (p. 55)

Il faut le reconnaître: MBC a le sens de la formule dramatique : « L’utopie diversitaire est de cette nature: seuls des hommes retardés, qu’il faut accompagner le temps qu’ils voient la lumière, et des hommes mauvais, qu’il faut combattre sans pitié, peuvent ne pas renaître au monde à travers elle. » (p. 58) C’est que la dramatisation est essentielle au discours bock-côtesque présentant l’homme blanc traditionnel comme une victime de ce nouveau monde. L’auteur nous partage, par exemple, la détresse profonde de cet homme dépassé par le concept de « cisgenre », qui le pousse à se reclure de peur de contredire la nouvelle idéologie dominante, qui l’éloigne de ses enfants qui eux adhèrent à cette nouvelle façon de parler et l’amène à se désintéresser de la chose politique. Tout ça parce qu’un nouveau mot a fait son apparition. Heureusement que Bock-Côté est né en 1980 et pas en 1930. Il n’aurait jamais survécu à l’apparition du vocable « Québécois » remplaçant « Canadien-français » dans le discours populaire.

La thèse du livre est ainsi formulée par l’auteur: « Ce n’est pas « l’extrême-droite », entité politique fantômatique et catégorie indéfinissable, qui menace notre démocratie, mais bien plutôt l’usage que le régime diversitaire fait du concept d’extrême-droite pour frapper d’interdit, censurer ou fasciser toute forme de dissidence. » À aucun moment, l’auteur n’appuie son opinion sur le caractère inoffensif de ce qu’on appelle l’extrême droite. Il ne réfute pas les accusations. Il se contente de les énumérer, de les caricaturer et de les nier. Les adversaires d’Éric Zemmour qui l’associent à l’extrême droite montrent qu’ils ont forcément tort puisqu’ils le comparent à Philippe Pétain, qui a collaboré avec les nazis. Cela suffit à démontrer que leurs accusations n’ont aucun fondement, n’est-ce pas?

On comprend que Bock-Côté s’attaque uniquement au « totalitarisme » de la gauche et non à celui de la droite puisque l’objectif est de montrer le danger du premier. Cependant, son obstination à fermer les yeux sur tous les travers de sa propre famille idéologique mine une bonne partie de son argumentation. On pourrait, à la limite, l’accuser de projection, puisque la droite est coupable des mêmes écueils dont il accuse la gauche.

L’an dernier, j’ai fait un pastiche d’une chronique de Bock-Côté. En remplaçant seulement quelques mots, je transformais sa critique du wokisme en critique de son nationalisme identitaire et le texte était parfaitement cohérent. Si j’avais beaucoup de temps à perdre, je pourrais faire le même exercice avec ce livre. Prenons ce passage où MBC critique l’emploi du vocable extrême-droite par ses adversaires: « Le problème est reconnu par ceux qui s’y consacrent: l’extrême-droite est un concept qui sert davantage à décrier qu’à décrire. Il est péjoratif, connoté négativement. (…) Nul ne s’en réclame, d’ailleurs. Ce terme ne permet pas de se positionner politiquement, mais de positionner ses adversaires. Il ne s’agit pas d’un étendard brandi pour mobiliser des troupes, une armée, mais d’un repoussoir absolu. » (p. 26) Il suffit de remplacer « extrême-droite » par « wokisme » pour retourner l’argument contre son auteur.

Ce refus de se regarder dans le miroir enlève toute crédibilité à certaines démonstrations. Comment peut-on faire le procès de l’ancienne administration de Twitter, en l’accusant d’avoir été un instrument de propagande de gauche, sans même effleurer l’utilisation qu’Elon Musk en a fait depuis son achat? (p. 93-94) On comprend que ce ne sont pas les méthodes qui importent à Bock-Côté, mais le camp par lequel elles sont utilisées.

La raison est simple: Bock-Côté est convaincu de se battre pour « la vérité ». Malgré toutes ses dénonciations de ses adversaires croyant détenir le monopole de la vertu, notre docteur en sociologie manifeste la même conviction d’être dans le seul camp dont les idées méritent d’être défendues. À la droite se trouve la vérité, à la gauche se trouve le mensonge. Je ne caricature pas. Ce sont les mots de l’auteur: « Plus le récit du vivre-ensemble diversitaire se fracture au quotidien, plus il doit se maintenir de force, en condamnant à la vindicte publique ceux qui osent rappeler que la réalité existe. » L’auteur emploie également l’expression « sens commun » pour désigner son école de pensée, celle qui est réfractaire à la théorie du genre ou au concept de racisme systémique. Par conséquent, la propagande et la censure de droite sont justifiées. Elles défendent la vérité, le sens commun, le bien.

Le sophisme préféré de Bock-Côté est celui de la pente glissante. Une grande partie de l’argumentation repose là-dessus. Bock-Côté est un grand admirateur de George Orwell, qu’il cite à maintes reprises dans son essai, histoire de nous faire croire que nous jouons sans le savoir dans 1984. L’auteur avouant candidement adhérer à la thèse du grand remplacement, il ne faut pas s’étonner de voir des théories du complot disséminées un peu partout dans l’ouvrage. Ainsi, l’écriture inclusive ne vise pas le respect des femmes et des minorités, mais l’exclusion des conservateurs: « L’écriture inclusive impose un langage qui ne sera compris vraiment que par les apparatchiks du régime, ce qui permet de reproduire la distinction entre les membres du parti intérieur et ceux qui se contentent de suivre ses consignes de l’extérieur. » Bock-Côté va encore plus loin en nous prévenant que l’écriture inclusive « réduit les facultés cognitives et mentales de ceux qui l’emploient » (p. 85-86). Cette affirmation ne s’appuie évidemment sur aucune référence. L’important, c’est d’y croire.

Autre exemple de pente savonneuse: La loi contre la haine irlandaise adoptée en 2023 « pourrait, à terme, donner aux pouvoirs publics la possibilité de pénétrer dans les bibliothèques et les ordinateurs du commun des mortels, le fait d’avoir chez soi un livre proscrit pouvant éventuellement être assimilé, tôt ou tard, à la possession de documents relevant de la pornographie juvénile. » Toutes les lois deviennent nocives avec un raisonnement comme celui-là. Je pourrais critiquer la Loi sur la laïcité de l’État en employant la même phrase, sans changer un seul mot. Parce que qu’est-ce qui nous dit que la prochaine étape n’est pas la perquisition des foyers pour trouver un exemplaire du Coran? Oui, c’est ridicule. On ne peut pas juger une loi en fonction de ce qui pourrait arriver si le gouvernement décide un jour d’aller « plus loin ».

On atteint le summum de la pente glissante lorsque Bock-Côté cite un article de 2012 portant sur la « castration chimique des émotions haineuses », question de laisser le lecteur trembler à l’idée que le gouvernement envisage de vacciner les citoyens contre les préjugés. (p. 107) Une théorie du complot qui doit avoir son effet auprès des antivaxx n’ayant jamais surmonté le traumatisme des mesures sanitaires. Mais Bock-Côté n’en parle même pas comme d’une théorie farfelue ou dystopique: « Le Meilleur des mondes était une lecture d’anticipation. Aujourd’hui, nous y sommes. » Nous y sommes? C’est une des pentes les plus glissantes que j’aie vues dans un livre.
Prémisse: Il y a 12 ans, des scientifiques ont formulé l’hypothèse qu’abaisser le rythme cardiaque pourrait réduire le racisme, donc qu’on pourrait possiblement développer un vaccin contre le racisme.
Pré-supposé martelé tout au long du livre: Les démocraties occidentales sont prêtes à employer absolument tous les moyens pour imposer l’idéologie diversitaire.
Conclusion de MBC: Bientôt les gouvernements nous imposeront des injections afin d’altérer artificiellement nos cerveaux et tuer dans l’oeuf la pensée dissidente.
Qu’on puisse lire un pareil raisonnement et juger son auteur comme un grand intellectuel, cela me dépasse.

L’argumentation de Bock-Côté ne se distingue pas vraiment de la rhétorique de la droite populiste. D’abord, caricaturer et diaboliser la position adverse: toute personne ne partageant pas les craintes nationalistes à l’égard de l’immigration sont en faveur d’une immigration illimitée et incontrôlée dont le but à long terme est de faire disparaître la civilisation occidentale. Ensuite, présenter sa position comme étant la seule raisonnable en l’édulcorant: parler d’incompatibilité culturelle ou civilisationnelle pour rejeter l’immigration non-Européenne est une simple critique des politiques d’immigration. Le discours islamophobe n’est qu’un « rejet » de l’idéologie multiculturaliste. Accuser les personnes trans de vouloir endoctriner ou même de « groomer » les enfants n’est qu’une « critique de la théorie du genre ». (p. 105-106)

Les arguments de Bock-Côté sont impossibles à démonter. Pas parce qu’ils sont intellectuellement solides, mais parce que leur auteur nie d’avance la validité de ses critiques.

MBC vomit le monde universitaire qui a osé ne pas lui faire de place. Ainsi, se référer à la littérature scientifique pour défendre une thèse devient un « argument d’autorité » (p. 26). Il place entre guillemets le mot « chercheur » pour désigner tout universitaire osant contredire ses thèses, notamment celle du grand remplacement (p. 67). La transidentité est qualifiée de « fantasme ». (p. 106) Les changements climatiques ne sont que des « hallucinations apocalyptiques ». (p. 130) D’un côté se trouve la vérité accessible au commun des mortels (via les médias auxquels MBC collabore). De l’autre, des universitaires dans leur tour d’ivoire qui distillent et blindent le mensonge tels les fonctionnaires du ministère de la Vérité dans 1984.

Bock-Côté ne demande pas de censurer les consensus scientifiques qu’il rejette, mais il exige que les théories auxquelles il adhère soient jugées tout aussi valables, peu importe leur absence de fondement. Il devrait être permis, par exemple, de nier les sévices subis par les Autochtones dans les pensionnats canadiens et d’accuser les victimes de mentir. (p. 101-102) Chacun a droit à son opinion, après tout, même dans un contexte professionnel. Ainsi, le droit des enseignants et des médecins à réfuter la théorie du genre devrait primer sur le droit des élèves et des patients trans à se sentir respectés et en sécurité (p. 106).

Mathieu Bock-Côté refuse catégoriquement qu’une idée politique puisse être bannie de l’espace public, si violente soit-elle. Cela reviendrait à « bannir l’opposition politique ». (p. 98) Le raisonnement est toujours le même: proscrire une opinion entraîne le risque de la pensée unique. Selon ce raisonnement, bannir le Parti nazi de l’Allemagne d’après-guerre était une erreur.

« Oh! Point Godwin! Point Godwin! Je t’ai cassé! » Bravo, voici un biscuit. Maintenant, laisse discuter les adultes.

Oui, je compare l’extrême droite française au nazisme. Il n’y a pas grand différence entre le discours nazi de l’entre-deux-guerres, qui prônait l’effacement du judaïsme et l’émigration des Juifs d’Allemagne (il était alors question d’émigration et non d’extermination), et le discours de l’extrême droite française, qui prône l’effacement de l’islam et la « remigration » des Français de souche extra-européenne. Le discours est moins guerrier, mais la finalité est la même.

Jonathan Durand-Folco a bien expliqué comment MBC a contribué à normaliser des idées de droite toujours plus radicales depuis 15 ans. Ce livre est un instrument parmi d’autres pour convaincre ses lecteurs que leurs peurs sont fondées, que leur ennemi est omniprésent et qu’ils doivent le combattre. C’est d’ailleurs sur un appel à la résistance que se termine l’ouvrage tout en préparant le terrain pour le prochain opus, puisque Bock-Côté parle déjà de la « soviétisation » de l’Union européenne.

Je vois moins dans ce livre un outil pour diffuser les idées de l’auteur qu’un instrument de radicalisation. Je ne vois pas comment une personne qui ne serait pas déjà convaincue que la gauche domine le monde pourrait adhérer à l’univers parallèle dépeint ici par Mathieu Bock-Côté. Un monde dans lequel les idées de l’auteur sont bannies et cause de « peine de mort sociale » pour quiconque ose les formuler. Comme j’aimerais être censuré et exclus au même niveau que MBC!

  • ✇Alexandre Dumas, historien québécois
  • Superman, un film anti-Trump qui fait du bien
    Aveu: Je n’avais pas l’intention d’aller voir le nouveau Superman au cinéma. Comme le dernier Captain America, j’avais l’intention de le regarder lorsqu’il serait disponible en ligne. Puis j’ai vu la grosse polémique « Superwoke » et je me suis dit que si les endormis (ou anti-wokes, si vous préférez) détestent autant ce film, il doit avoir des qualités. Je n’ai pas été déçu! De mon point de vue, le film est clairement anti-Trump, anti-Musk et anti-Netanyahu. Était-ce intentionnel? Probab
     

Superman, un film anti-Trump qui fait du bien

16 juillet 2025 à 09:23

Aveu: Je n’avais pas l’intention d’aller voir le nouveau Superman au cinéma. Comme le dernier Captain America, j’avais l’intention de le regarder lorsqu’il serait disponible en ligne. Puis j’ai vu la grosse polémique « Superwoke » et je me suis dit que si les endormis (ou anti-wokes, si vous préférez) détestent autant ce film, il doit avoir des qualités. Je n’ai pas été déçu! De mon point de vue, le film est clairement anti-Trump, anti-Musk et anti-Netanyahu.

Était-ce intentionnel? Probablement. En 2018, le réalisateur James Gunn a été « cancellé » après s’être moqué de l’administration Trump en ligne. Des trumpistes sont allés fouiller dans les poubelles de Twitter pour trouver des blagues de mauvais goût vieilles de 10 ans et Disney a retiré Gunn du projet des Gardiens de Galaxie 3. Il a fallu une immense pression populaire et interne pour le ramener. Pour l’anecdote, l’ancien PDG de Marvel, Ike Perlmutter, et sa femme Laura, ont financé les trois campagnes présidentielles de Donald Trump. Ils ont donné 10 millions pour la campagne de 2024.

C’est le genre de film que je regarde en prenant des notes (je vous ai dit que je préparais une histoire sociale des super-héros?). Voici donc ce que j’ai retenu:

  • Superman représente le bon immigrant poursuivi injustement par ICE. Le gouvernement américain ne lui reconnaît aucun droit parce qu’il est né sur une autre planète. Il est arrêté sans justification et l’habeas corpus n’est pas respecté. Au cas où la figure de style ne serait pas suffisamment claire, Superman l’affirme carrément à la fin du film: « Je suis aussi humain que vous tous. »
  • Le méchant du film, Lex Luthor, représente Elon Musk (avant sa rupture avec Trump). C’est un milliardaire, magnat de la technologie, qui en mène large auprès du gouvernement américain. Ultra émotif, violent avec sa conjointe et encore plus avec ses ex. Besoin démesuré d’être aimé et adulé, d’où sa jalousie envers Superman. Mégalomane: Son projet implique la création d’un nouveau pays qui porterait son nom et dont il serait le roi.
  • Lex Luthor découvre un enregistrement des parents kryptoniens de Superman qui l’encouragent à prendre le contrôle de la planète Terre afin de protéger les Terriens de leur propre barbarie. Superman n’a jamais vu cet enregistrement avant que Luthor le diffuse. Les gens deviennent convaincus que Superman est venu sur Terre pour les conquérir, même si ce n’est pas du tout conforme avec ses actions. Est-ce un message aux gens qui citent des passages du Coran pour montrer que les musulmans sont venus s’installer en Europe ou en Amérique pour nous asservir? C’est l’impression que j’ai eue, surtout avec cette réplique du père adoptif de Superman: « Peu importe ce qu’ils voulaient communiquer à travers ce message, ça n’aura jamais autant d’importance que comment toi, tu le reçois. » Tout est dit.
  • L’intrigue politique du film tourne principalement autour du conflit entre deux pays fictifs, Boravia et Jarhanpur. Pour moi, il n’y a pas de doute possible: Boravia représente Israël et Jarhanpur est une habile combinaison de Gaza et de l’Iran. Au début du film, Superman empêche une agression de Boravia contre Jarhanpur. Une agression qui devait tuer un maximum de civils. L’intervention de Superman enrage le gouvernement américain, parce que Boravia est allié aux États-Unis alors que Jarhanpur est une nation ennemie. D’un côté, le gouvernement de Boravia prétend vouloir libérer les habitants de Jarhanpur de son gouvernement tyrannique. De l’autre côté, le président de Boravia fait des déclarations clairement génocidaires: « Nous ne dormirons pas tant que les rues ne seront pas inondées du sang de tous les Jarhanpuriens. » Difficile de ne pas faire un lien avec les intentions génocidaires affirmées des dirigeants israéliens. Et comme Donald Trump prévoit l’ouverture d’une station balnéaire à Gaza, Lex Luthor parle des magasins qu’il veut ouvrir dans la nouvelle Jarhanpur une fois la population éradiquée.
  • Il y a bien d’autres parallèles à faire. Je ne les ai peut-être pas tous relevés. Lex Luthor inonde les réseaux sociaux avec des messages de propagande. Un réseau télévisé « d’information » appuie sans preuve les rumeurs absurdes, comme celle voulant que Superman ait un harem de femmes capturées sur Terre qu’il utilise pour créer une nouvelle race supérieure (au moins personne ne l’a accusé de manger des chiens). Les superhéros savent que Superman est innocent, mais ils n’interviennent pas parce qu’ils ne veulent pas perdre l’appui du gouvernement américain. Du début à la fin, j’ai eu l’impression que le réalisateur cherchait à inscrire son film dans la réalité.

ALERTE AU DIVULGÂCHEUR
Le film finit bien. Si comme moi vous voyez les figures de style, votre coeur fond en voyant la conclusion. Elon Musk est arrêté. Bibi est tué par une superhéroïne. Green Lantern empêche les soldats israéliens de massacrer des enfants gazaouïs. Et la bande de Gaza est libérée. Du moins, c’est mon interprétation.
FIN DE L’ALERTE AU DIVULGÂCHEUR

Bref, je comprends que les trumpistes et les endormis n’aient pas aimé le film. L’insulte suprême: le seul superhéros (autre que Superman) qui ait des principes et qui soit montré comme vraiment compétent est le seul Afro-Américain de l’équipe.

Pour les personnes qui accusent James Gunn d’avoir « wokisé » Superman: Les superhéros ont toujours été politiques. Ils cassaient la gueule d’Adolf Hitler avant même que les États-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne en 1941. La plupart des créateurs étaient Juifs et voulaient sensibiliser les Américains aux événements européens. En 1943, Superman se battait contre le Ku Klux Klan. Il y a toujours eu des messages d’intérêts publics dans les aventures de Superman, invitant les Américains à se rassembler indépendamment de leurs différences. Donc non, James Gunn a parfaitement compris le personnage de Superman.

Dans un contexte politique et mondial incroyablement anxiogène, un film où le héros affronte de vrais méchants et où les gentils gagnent à la fin fait du bien à l’âme. Je vous encourage à aller le voir si ce n’est pas déjà fait.

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