Les conditions de l’indépendance
« Pour moi, le projet de pays, si c’est pour répéter le même colonialisme, le même capitalisme sauvage qui exclut du monde… Quand je parle de colonialisme, vous m’entendez, je parle des Premières Nations, mais je parle aussi des nouveaux arrivants. Si c’est pour répéter ça, je vais me poser un certain nombre de questions. »
– Manon Massé en entrevue avec Patrice Roy, 28 octobre 2025
La gauche souverainiste se fait régulièrement accuser par les péquistes de poser des conditions à l’indépendance. Paul St-Pierre Plamondon répétait ce discours en entrevue avec le Devoir lundi. Il mentionnait Françoise David qui selon lui réclamait un pays socialiste. Mercredi dernier, Alex Boissonneault publiait une vidéo pour répondre à Manon Massé dans laquelle il nous disait: « L’indépendance, c’est un projet qui est rassembleur. C’est un progrès en soi, c’est une fin en soi. »

L’indépendance est un projet rassembleur, mais il y a longtemps que le Parti québécois a cessé de l’être. Sous Lucien Bouchard, la souveraineté est devenue la carotte qu’on agite au bout du nez des électeurs pour leur faire accepter un projet de société de centre-droit, où on vise le déficit zéro en coupant dans les services à la population tout en accordant des baisses d’impôts aux entreprises et aux gens qui n’en ont pas besoin. Sous Pauline Marois, une fracture s’est opérée entre les « bons » Québécois et les autres, qui ne respectent pas les « valeurs québécoises », par exemple en portant un hidjab.
Paul St-Pierre Plamondon a poursuivi cette politique de division en multipliant les épouvantails. Les personnes se trouvant à sa gauche, y compris des vétérans péquistes, sont désormais classées au sein de la « gauche radicale ». Les personnes non-binaires sont désignées comme « idéologie » et considérées comme une menace qui infiltre nos écoles et qui déforme notre langue. Les universitaires qui ne confirment pas les thèses du chef péquiste sont qualifiés d’idéologues. L’immigration est pointée du doigt comme cause universelle des problèmes du Québec. Et les péespépistes auront beau répétéer ad nauseam que « ce ne sont pas les immigrants qui sont visés, mais les politiques d’immigration », il reste qu’on retrouve au sein des militants un racisme que ce discours a contribué à décomplexer. On attend encore que M. Plamondon condamne le mouvement d’extrême droite Nouvelle Alliance.
« Mais le Parti québécois, ce n’est pas l’indépendance! » Qu’on le veuille ou non, le Parti québécois est le visage du projet aux yeux d’une majorité d’électeurs. Je ne compte plus les gens qui m’ont dit « J’ai voté OUI en 1995, mais je ne me reconnais pas dans la vision de Plamondon. »
Si le Parti québécois voulait réellement l’indépendance avant tout, il ne défendrait pas des positions qui donnent l’impression que le pays du Québec ne sera pas pour tout le monde. Il ne subordonnerait pas le projet indépendantiste à la chasse aux voiles ou à la lutte aux pronoms non-binaires. Il chercherait à rassembler plutôt qu’à soustraire.
Toute la gymnastique intellectuelle des péespépistes pour présenter leur programme comme ouvert et inclusif ne change rien à la perception qu’en a une bonne partie de l’électorat. Les sondages sont éloquents. En 2022, 90% des électeurs péquistes étaient indépendantistes. Depuis, les appuis au PQ ont presque triplé, mais la proportion d’indépendantistes a chuté aux deux tiers. En 2023, les appuis à l’indépendance tournaient autour de 40-45%. En 2025, tous les sondages sauf un donnent moins de 40% d’électeurs favorables à l’indépendance. Plamondon a fait le plein d’électeurs conservateurs qui veulent se débarrasser de la CAQ, mais il ne les a pas convaincus d’embarquer dans le train du pays. Le nationalisme conservateur fait gagner des élections, mais il ne rend pas indépendantiste. Au contraire, il pousse des gens hors du mouvement.
Les péquistes demandent qu’on vote pour le Parti québécois en disant qu’on doit commencer par faire le pays et qu’ensuite on décidera ce que le pays sera. C’est beau en théorie. En pratique, le référendum ne se fera pas au lendemain de l’élection. En entrevue avec le Devoir, PSPP était incapable de dire si le référendum aurait lieu au début de la première année ou à la fin de la quatrième. Ça signifie que si je vote pour le PQ, je ne vote pas uniquement pour l’indépendance. Je vote pour tout un programme. Dans mon cas, c’est un programme auquel je ne m’identifie pas du tout. Je ne suis pas prêt à signer un chèque en blanc.
Il n’y a évidemment aucune garantie que le référendum sera gagnant. En cas de défaite référendaire, les sacrifices auront été en vain et il sera trop tard pour revenir en arrière.
« On va faire l’indépendance et ensuite on décidera de ce qu’on veut comme pays! » Pour une personne comme moi, c’est intéressant. Je fais partie de la majorité. Je n’ai rien à craindre. Pour les minorités, c’est moins invitant. Pourquoi abandonneraient-elles volontairement les protections garanties par la Charte canadienne des droits et libertés sans savoir si leurs droits seraient garantis dans un Québec pays? On leur demande de faire un saut dans le vide sans même leur promettre qu’on va les attraper.
Certains péquistes sont sincères lorsqu’ils demandent de mettre tous les enjeux de côté au profit de l’indépendance. Ils sont prêts à avaler toutes les couleuvres que leur présente PSPP du moment qu’elles sont enrobées dans un beau glaçage bleu et blanc. D’autres le sont moins. Ils adhèrent au péespépisme, mais ils tentent de nous convaincre que tous les enjeux sont secondaires même si eux ne démordent pas. J’ai discuté plusieurs fois avec eux. Les échanges ressemblent à ça:
Péespépiste: C’est l’indépendance qui compte, on réglera les autres enjeux après.
Moi: Très bien, donc vous allez arrêter de parler contre la théorie du genre, les pronoms non-binaires, les toilettes mixtes…?
Péespépiste: Hey on peut-tu s’entendre qu’il y a juste deux sexes puis lâcher vos conneries wokes?
Bref, sous le couvert de prioriser l’indépendance, on voudrait nous faire accepter un menu indigeste qui n’a rien à voir avec la cause qu’on prétend défendre.
Je ne fais pas partie des groupes qui ont le plus à craindre d’un gouvernement péquiste. J’ai beau être un idéologue woke, je n’ai pas l’intention de céder aux pressions d’un gouvernement qui prétendrait me dicter ce que je peux enseigner ou non dans mes cours à l’université. Je ne suis pas musulman, encore moins une employée de l’État portant le hidjab. Je ne suis pas issu de l’immigration. Je ne fais pas partie des minorités de genre. Ce ne sont pas mes droits ou mon identité qui sont menacés par le conservatisme national du Parti québécois. Ce n’est pas moi qui suis de plus en plus marginalisé par un discours qui se déplace toujours un peu plus à droite. Voilà pourquoi je n’accepterai jamais de faire un « compromis ». Je suis prêt à sacrifier mon propre confort pour l’indépendance, mais je ne sacrifierai pas les personnes pour qui je lutte. Mon engagement envers l’indépendance du Québec vient après mon engagement envers l’égalité.
« Si tu poses des conditions à l’indépendance, tu n’es pas un vrai indépendantiste! »
Je m’en contrefous.