Devcore et la privatisation de la lutte à l’itinérance
Pour régler la crise du logement, le ministre Lionel Carmant recommande la construction de logements modulaires. C’est une solution de plus en plus populaire à Gatineau, à Québec et à Montréal notamment. M. Carmant explique que la construction de refuges n’est pas un remède à l’itinérance. Il a entre autres participé financièrement au projet Village Transition de la compagnie Devcore. Mais qu’est-ce que c’est, au juste, un logement modulaire?
Selon la définition traditionnelle, les logements modulaires sont des petits logements fabriqués en usine et transportés par camion. Implantés dans plusieurs pays européens depuis les années 1960, ils ont évolué de façon à devenir plus spacieux et plus confortables de façon à ce qu’on puisse en faire des logements permanents. Dans le contexte québécois actuel, un logement modulaire, c’est un conteneur maritime ou une unité de chantier convertie en habitation.

Comme solution temporaire à la crise de l’itinérance, c’est très bien. Mais soyons honnêtes : personne n’a envie de vivre dans un conteneur. C’est certainement mieux que de mourir de froid dans la rue, mais ça reste une solution humiliante. Il faut donc s’inquiéter de la possibilité que cette “solution” perdure dans le temps.
À l’automne 2023, Jean-Pierre Poulin, le président et fondateur de Devcore, annonçait la formation d’une coalition de gens d’affaires pour venir en aide aux itinérants qui vivaient dans des tentes à Gatineau. M. Poulin et ses amis riches ont rassemblé environ 250 000$ pour chauffer les tentes pendant l’hiver. Le geste a été généralement bien accueilli, tant par les bénéficiaires que par les autorités. M. Poulin a alors déclaré que son implication ne serait pas que temporaire. Qu’il y aurait une phase 2: le développement d’un quartier de logements modulaires appelé Village Transition. Le projet, qui devait être une solution temporaire à la crise du logement, est devenu permanent. La ville de Gatineau a prêté un terrain pour 3 ans, puis pour 10 ans avec possibilité de renouvellement. Autrement dit, la Ville profite de cette initiative privée pour se désinvestir de la lutte à l’itinérance et à la crise du logement.
Devcore est une grosse entreprise dont la valeur du parc locatif de quelques 3000 unités de logement est estimée à 500 millions de dollars. Cette entreprise fait partie des causes et des bénéficiaires de la crise du logement. Elle possède notamment 22% du parc immobilier locatif à Sept-Îles, où les loyers ont augmenté de 31% depuis son arrivée.
Le milieu communautaire réclame depuis des années du financement et la construction de logements sociaux. Les deux demandes n’ont jamais été entendues. C’est dans ce contexte qu’arrive le privé avec ses gros sabots.
Officiellement, le projet Transition Québec est un OSBL, ce qui lui permet d’être financé à la fois par le privé, qui profite de déductions d’impôts, et par le public, qui accorde à Transition Québec une partie du budget consacré à la lutte à l’itinérance. Dans les faits, le projet de Village Transition n’est pas un OSBL. Il est financé par des donateurs privés à qui Devcore promet un rendement de 6%. Autrement dit, on offre aux investisseurs de s’enrichir grâce à l’itinérance. Et le tout en profitant triplement des fonds publics: déductions d’impôts pour les financiers du projet, aide financière de l’État et un montant équivalent à 25-30% du chèque d’aide sociale des locataires. Lionel Carmant a contribué financièrement au projet de Devcore avec son budget discrétionnaire de ministre. La Ville de Gatineau a annoncé une contribution de 1.5 millions à l’automne 2024. Pendant ce temps, les organismes communautaires se voient refuser leurs demandes d’augmentation de financement année après année.
Village Transition ne s’adresse pas aux clientèles les plus défavorisées. Devcore impose un code de vie strict, la participation aux tâches communes et l’engagement dans des démarches de réinsertion sociale. Les personnes avec des problèmes de consommation, des troubles de santé mentale ou qui sont simplement incapables de suivre une routine stricte n’y sont pas les bienvenues. Une autre étape franchie dans leur marginalisation: on les refuse même dans les endroits censés les accueillir. Quant aux locataires, ils doivent tolérer les inspections intrusives de l’entreprise. Le 18 janvier 2025, donc en plein hiver, un résident a été expulsé après s’être fait reprocher l’entretien insatisfaisant de son unité. Et les relations publiques voudraient nous faire croire que ce projet est né de la compassion et de l’empathie.
Le Réseau québécois des OSBL d’habitation a relevé de nombreuses infractions à la réglementation. Entre autres, la clôture anti-escalade de plus de 2 mètres contrevient au règlement de zonage qui limite normalement les clôtures à 1.2 mètres. De l’extérieur, on croirait à un camp de concentration davantage qu’à un parc résidentiel.

Devcore profite pleinement du flou juridique qui entoure son projet. Les conteneurs ne sont pas des logements au sens de la loi. Il n’y a pas de relation légale entre propriétaire et locataire. C’est un espace “quasi public”. Le terrain est public, mais l’OSBL est libre de le gérer à sa guise. Ça signifie que les locataires n’ont aucun recours contre l’expulsion, ni contre les abus du propriétaire.
Plus tôt cette semaine, je vous parlais du cas autrichien, qui montrait qu’on pouvait empêcher une pénurie de logements abordables en retirant un maximum de logements du marché, ce qui renforce la concurrence et équilibre les prix. Au Québec, on suit le chemin inverse. Plutôt que de concurrencer le privé, on place même les refuges sur le marché. Pourquoi les gros propriétaires comme Devcore ne pourraient pas réaliser un profit même avec l’itinérance?
À court terme, l’implication du privé dans la gestion de l’itinérance peut sembler répondre à un besoin urgent. À moyen terme, elle encourage le désinvestissement du secteur public, qui peut de cette façon se débarrasser d’un fardeau à son budget. À long terme, l’aide sociale se privatise, réduisant une partie de la population défavorisée dans une nouvelle forme de dépendance et une autre partie dans une misère encore plus abjecte qu’avant. Tout ça au nom de la saine gestion des finances publiques et du droit des riches de s’enrichir toujours plus. Pas étonnant que Lionel Carmant et la CAQ applaudissent.
Merci à Marie-Elaine Guay de m’avoir appris l’existence du Village Transition dans son balado le Temps des Monstres. Merci à Dahlia Namian, Sara Lambert et Emmanuelle Bernheim pour l’article qu’elles ont consacré au sujet.
