Alexandre Cormier-Denis chez Urbania: Quand le centre normalise les extrêmes
Urbania a cru bon de nous faire découvrir Alexandre Cormier-Denis, le Québécois propagandiste d’extrême droite qui se rapproche le plus d’un Adrien Arcand en 2025. Ce faisant, on lui donnait la plus grande visibilité médiatique depuis l’annulation de son invitation à l’Assemblée nationale à l’automne 2023. Pourquoi? L’auteur de l’article, Jean Bourbeau, nous explique: « Car bâillonner une voix, c’est souvent l’amplifier. L’exclusion nourrit la posture du martyr et forge, dans les marges, une légitimité paradoxalement engendrée par le silence. »
Donc, le journaliste nous parle de Cormier-Denis pour éviter qu’il se présente en victime des médias qui veulent le réduire au silance. Voici la réaction publique de Cormier-Denis à l’article: « Il y a quelques semaines, j’ai accordé un entretien à URBANIA. Sans surprise, l’article donne évidemment la parole à des adversaires politiques dont certains sont associés de très près à la nébuleuse antifa désormais désignée comme organisation terroriste aux États-Unis. (…) Bref, ce qui semble insupportable pour la gauche, c’est nommer le réel. »
Échec sur toute la ligne donc. Non seulement Bourbeau accorde une visibilité à Cormier-Denis, mais il lui a également donné une nouvelle occasion de se présenter en victime.

D’un côté, l’article de Bourbeau présente Cormier-Denis comme un type dangereux: « Alexandre Cormier-Denis distille tout un cocktail Molotov idéologique. » De l’autre côté, il n’expose pas pleinement ce « cocktail Molotov idéologique ». Bourbeau a réalisé une entrevue et nous en présente les grandes lignes. Sachant qu’il s’adresse à un média centriste, Cormier-Denis n’a évidemment pas employé ses formules choc ou ses idées les plus extrêmes. Il a aidé le journaliste à le présenter sous un jour presque respectable.
La lecture de l’article ne donne pas l’impression d’avoir affaire à un extrémiste. Prenons ce paragraphe où l’auteur résume les préoccupations du polémiste:
« Cormier-Denis picore avec appétit dans tout le buffet de l’extrême droite : peur de l’entrisme musulman, diatribes contre la gauche vandale, nostalgie post-catho, exaltation de la « civilisation européenne », et même des débats clos depuis longtemps, comme l’avortement ou l’homoparentalité. Mais son obsession première demeure l’immigration. Y toucher, déplore-t-il, c’est aussitôt être rangé parmi les « méchants ». »
C’est un résumé considérablement poli et prudent. Et qui ne place pas du tout Cormier-Denis dans le camp des extrémistes.
Peur de l’entrisme musulman? C’est aussi le cas de la CAQ et du PQ.
Diatribes contre la gauche vandale? Paul St-Pierre Plamondon se plaint constamment de la gauche radicale. Et puis c’est vrai que le vandalisme pendant les manifestations c’est mal, non?
Nostalgie post-catho? Il a bien le droit d’avoir des croyances religieuses, non?
Exaltation de la « civilisation européenne »? On rejoint ici Mathieu Bock-Côté et ses émules, qui nous vantent constamment la « civilisation occidentale ».
Des débats clos depuis longtemps, comme l’avortement ou l’homoparentalité? En quoi serait-ce pire que le Parti conservateur du Canada?
Quant à sa plainte de ne pas pouvoir discuter d’immigration sans être rangé parmi les « méchants », c’est le quotidien du Parti québécois sous Paul St-Pierre Plamondon.
Bref, si on lit cet article sans connaître Alexandre Cormier-Denis, on sort de la lecture avec l’impression que ce sont ses adversaires qui délirent. « Quoi ? Tu rencontres le facho ? Le suprémaciste blanc ? » fait dire Bourbeau aux gens qui auraient critiqué sa décision de faire un article sur Cormier-Denis. Le type ne fait qu’affirmer que la gauche est déconnectée et qu’il veut une droite conservatrice décomplexée. Est-ce qu’on n’exagère pas un peu en le traitant de fasciste?
Pour lui répondre, Jean Bourbeau a donné la parole à Francis Dupuis-Déri, Frédéric Bérard et David Morin. Très bien. Le problème, c’est qu’eux connaissent le vrai Cormier-Denis. Celui qui rêve d’un Alligator Alcatraz québécois. Celui qui associe la peau blanche à la démocratie, à la civilisation, au respect des droits de l’homme, et qui associe toutes les autres teintes à la barbarie, à la corruption et à la décadence. Celui qui nourrit des théories du complot du genre « Le Tiers-Monde veut nous envahir ». Celui qui se plaint de rencontrer des Noirs dans les Appalaches (qu’il compare à des chevreuils perdus dans la jungle, bref les Noirs sont des animaux à ses yeux) ou des femmes voilées à Mont-Tremblant: « Pourquoi ils ne restent pas chez eux au lieu de nous faire chier et de se faire chier? Ça me dépasse. »
Cormier-Denis n’appartient pas au groupe des « Je ne suis pas raciste, mais… » Raciste, il l’est ouvertement. Il n’emploiera pas le terme pour se définir, mais il suffit de l’écouter parler deux minutes pour le constater. Il parle de « conscience raciale » et de « solidarité raciale » lorsqu’il parle des immigrants. Il nous dit que les groupes « ethniques » autres que les blancs ont un « potentiel de développement plus faible ». Il emploie des termes tels que mouquère ou métèque. Il compare Pablo Rodriguez à Charles Manson. Il croit que les peuples autochtones nord-américains devraient remercier à genoux les Européens de leur avoir apporté la civilisation tandis que les autochtones sud-américains, trop nombreux selon lui, sont responsables de la « catastrophe civilisationnelle » qu’est l’Amérique du Sud.
Je n’ai pas eu à fouiller pendant des heures pour trouver le fonds de sa pensée. Une recherche rapide sur Facebook et on trouve facilement ses idées les plus haineuses. Ce sont ces paroles, selon moi, que Bourbeau aurait dû rapporter, plutôt que de répéter son discours victimaire: « On peut me détester, dit-il, mais m’exclure de l’espace public alors que je respecte les lois de mon pays, c’est autre chose. »
Il y a deux semaines, Cormier-Denis partageait sur sa page Facebook le nom et la photo de quatre enseignants qu’il qualifie « d’agents de radicalisation d’extrême gauche ». Comme Donald Trump, il considère que les antifascistes sont des terroristes. Il n’encourage pas directement ses lecteurs à s’attaquer à eux, mais il a partagé les coordonnées de leur employeur respectif. Frédéric Bérard, l’une de ses cibles, a reçu des menaces de mort à trois reprises depuis.
Frédéric Bérard est un des experts rencontrés par Jean Bourbeau pour son article. Il a accepté de participer à condition que Cormier-Denis soit présenté comme ce qu’il est, c’est-à-dire un fasciste: « Je ne souhaite pas, autrement, contribuer davantage à sa normalisation médiatique, d’autres s’en chargent amplement. » La condition ne semble pas avoir été respectée ou alors elle a été interprétée très librement.
J’ai l’impression que cet article d’Urbania a repoussé un peu plus loin les limites de l’acceptable. On parle désormais d’un polémiste d’extrême droite comme de n’importe quel candidat aux élections. On lui accorde de la visibilité sans véritablement chercher à mettre en garde le public contre le danger qu’il représente.
On me dira sans doute que j’exagère si je compare Urbania aux journaux de Munich qui, dans les années 1920, publiaient des articles sur ce flamboyant orateur moustachu de la brasserie en croyant qu’il ne s’agissait que d’une mode éphémère à laquelle on pouvait s’intéresser sans danger. Mais non. Donner de la visibilité au fascisme, c’est lui fournir des adeptes. Et c’est le premier pas vers la chute.
