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    Entrée et façade de la Stanley A. Milner Library au centre-ville d’Edmonton, 2026 Je reviens à la Stanley A. Milner Library depuis 2022, et ce qui m’intéresse chaque fois, ce sont les déplacements : ceux des espaces, des usages, des priorités. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que j’ai faites en arrivant à Edmonton cette fois-ci, comme à chacun de mes passages dans la ville : retourner voir la bibliothèque. C’était déjà ma quatrième visite. J’y étais deux fois en 2022, en 2023 av
     

À Edmonton, la bibliothèque comme lieu, lien et refuge

30 septembre 2026 à 01:39
Entrée et façade de la Stanley A. Milner Library au centre-ville d’Edmonton, 2026

Je reviens à la Stanley A. Milner Library depuis 2022, et ce qui m’intéresse chaque fois, ce sont les déplacements : ceux des espaces, des usages, des priorités. C’est d’ailleurs l’une des premières choses que j’ai faites en arrivant à Edmonton cette fois-ci, comme à chacun de mes passages dans la ville : retourner voir la bibliothèque.

C’était déjà ma quatrième visite. J’y étais deux fois en 2022, en 2023 avant d’y revenir cette fois-ci, en septembre 2026. Assez pour que la visite ne consiste plus seulement à découvrir un lieu, mais à le comparer à lui-même. Qu’est-ce qui est toujours là? Qu’est-ce qui a bougé? Qu’est-ce qui apparaît? Et que racontent ces transformations sur la manière dont une bibliothèque publique se pense au Canada et négocie sa place dans la sphère publique ?

Un bâtiment spectaculaire, mais pas seulement

Posée sur Churchill Square, au cœur du centre-ville, la Stanley A. Milner Library occupe quelque 21 400 m² (230 000 pi²). La bibliothèque centrale de l’Edmonton Public Library (EPL) est installée sur ce site depuis 1967; elle porte le nom de Stanley A. Milner depuis 1996. Fermé à la fin de 2016, le bâtiment a fait l’objet d’une transformation majeure de 84,5 millions de dollars avant de rouvrir le 17 septembre 2020. L’intervention, réalisée par Teeple Architects en collaboration avec Stantec, a conservé la structure de l’ancienne bibliothèque tout en transformant radicalement son enveloppe et ses espaces intérieurs.

La Stanley A. Milner Library en 1989, avant sa transformation majeure. Photo : Provincial Archives of Alberta, via Wikimedia Commons. Aucune restriction de droit d’auteur connue.

Difficile, en la regardant, de ne pas penser aussi à la Seattle Central Library, inaugurée en 2004 et conçue par OMA (Office for Metropolitan Architecture), avec Rem Koolhaas et Joshua Prince-Ramus omme architectes responsables du projet, en collaboration avec LMN Architects. La parenté n’est pas littérale, mais quelque chose circule entre les deux bâtiments : les volumes anguleux, les façades vitrées et métalliques, les plans inclinés, mais surtout cette volonté de faire de la bibliothèque centrale un objet architectural iconique abritant un spectaculaire living room dans la ville. Seattle pousse beaucoup plus loin cette logique, avec son enveloppe de verre et d’acier presque cristalline; la Milner en propose une version plus compacte, greffée sur la structure de l’ancienne bibliothèque. Dans les deux cas, l’architecture participe d’une affirmation : dans le monde des réseaux, la grande bibliothèque publique demeure un équipement civique auquel on donne une présence urbaine forte.

La bibliothèque centrale de Seattle, Seattle Central Library, Andrew Smith from Seattle, WA, USA, CC BY-SA 2.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0, via Wikimedia Commons

La Stanley A. Milner Library vue depuis Churchill Square à Edmonton en 2026, Marie D Martel, CC BY-SA 4.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0, via Wikimedia Commons

Mais cette fois, ce n’est pas tant l’architecture qui a retenu mon attention à la Milner. Ou plutôt : ce sont moins les formes du bâtiment en elles-mêmes que ce qu’elles permettent de faire, les usages qu’elles accueillent et, surtout, ce qu’elles donnent à voir et à mettre en valeur. Devant la bibliothèque, Churchill Square donne déjà un premier indice. Des tables et des chaises, des jeux d’échecs et de dames géants, des gens qui passent ou qui s’arrêtent : la bibliothèque s’inscrit dans un espace public qui déborde largement ses murs. Puis, on entre et le même principe semble se poursuivre à l’intérieur. On peut emprunter un livre, bien sûr, mais aussi prendre un café, voir une exposition, apprendre à cuisiner, fabriquer quelque chose, participer à une activité, rencontrer une Aînée, ou simplement rester là. C’est peut-être ce qui me fascine le plus avec cette bibliothèque : elle donne matériellement à voir l’élargissement du répertoire d’action de la bibliothèque publique au Canada.

L’atrium de la Milner : volumes anguleux, passerelles et puits de lumière colorés. Photo : Marie D. Martel, septembre 2026.
La Teaching Kitchen, l’un des espaces qui élargissent les manières d’apprendre et de participer à la Milner. Photo : Marie D. Martel, 2023.

Lors de ces visites, les présentoirs racontaient d’ailleurs presque autant la bibliothèque que les rayonnages. « Exploring Reconciliation », « For Art’s Sake », « What’s Cooking? », « Canadiana » : les collections sont constamment remises en contexte et reliées à des pratiques, à des questions ou à des expériences. La Capital City Art Gallery at Milner, installée à côté du café, expose des artistes, une peintre autochtone en ce moment, et inscrit l’art dans le quotidien de la bibliothèque et des habitant.es. Ailleurs, les disques vinyles, la collection « Read Local », les clubs de lecture, les dispositifs de participation autour du cinéma, le Makerspace et la Teaching Kitchen multiplient les manières d’entrer dans la bibliothèque et d’y participer.

Une bibliothèque qui continue de se transformer

Et ce répertoire n’est pas figé. Après plusieurs visites, c’est même l’un des aspects qui me frappent le plus : la Milner n’a pas été « terminée » en 2020. La grande rénovation n’a pas fixé une fois pour toutes ce que devait être la bibliothèque. Les espaces continuent d’être ajustés et transformés.

Le Makerspace en fournit un bon exemple. Il occupait déjà une place considérable dans le projet de 2020 : plus de 929 m² (10 000 pi²) consacrés notamment à l’impression 3D, à la couture, à la production sonore et vidéo, au découpage laser et à différentes formes de fabrication. Mais l’espace a de nouveau été rénové en 2025. EPL mentionne l’installation d’un nouveau revêtement de sol, un traitement acoustique, des améliorations à l’éclairage et à l’installation électrique, ainsi que l’aménagement d’un nouvel espace consacré au jeu vidéo.

Le Makerspace avant sa rénovation de 2025, avec une démarcation nette entre l’espace et le reste de la bibliothèque.
Le Makerspace après la rénovation de 2025 : le nouveau revêtement de sol contribue à une plus grande continuité avec les espaces environnants.

Cette fois, c’est surtout le nouveau revêtement de sol qui m’a frappée. Le tapis semble désormais se prolonger au-delà du Makerspace et établir une continuité avec les espaces qui l’entourent. La frontière paraît moins nette : on a moins l’impression d’entrer dans un laboratoire technologique séparé du reste de la bibliothèque et du monde. Ce détail d’aménagement me semble loin d’être anodin. Il dit quelque chose d’une évolution du modèle même du makerspace : faire, fabriquer, jouer, enregistrer ou expérimenter ne constituent plus nécessairement des activités spécialisées reléguées dans une zone identifiable comme telle. Celles-ci semblent désormais s’inscrire plus naturellement dans le continuum ordinaire de la bibliothèque.

Un tipi dans l’espace commun

Lors de mes visites précédentes, j’avais surtout retenu PÎYÊSÎW WÂSKÂHIKAN / Thunderbird House, premier espace de la bibliothèque spécifiquement consacré aux cérémonies et aux rassemblements autochtones. EPL explique l’avoir développé avec des membres des communautés autochtones et, en particulier, avec l’Aînée Jo-Ann Saddleback, en suivant des principes nêhiyaw. Le peuplier blanc qui recouvre le sol, les murs et le plafond, l’orientation des entrées au sud et à l’est et le système de circulation d’air permettant de pratiquer une cérémonie de purification par la fumée (smudging), ne sont donc pas de simples choix décoratifs.

PÎYÊSÎW WÂSKÂHIKAN / Thunderbird House, l’espace autochtone dédié de la Milner. Marie D. Martel, septembre 2026

De tels espaces autochtones occupent aujourd’hui une place croissante dans les bibliothèques publiques canadiennes, tant dans les grandes villes que dans de plus petites collectivités. Au Québec, les équivalents sont beaucoup moins évidents. On pourrait bien sûr m’opposer Sanaaq — et j’aurais certainement une chose ou deux à dire sur le sujet. Contentons-nous ici de reconnaître que la comparaison est intéressante : Sanaaq inscrit l’autochtonisation de manière transversale — dans son nom, ses collections, sa programmation, ses partenariats et ses orientations institutionnelles — tandis que la Milner l’inscrit aussi plus concrètement dans l’organisation de ses espaces.

Le programme Kêhtêyayah (Elder) in Residence : Kokum Lorette Goulet à la Milner. Marie D. Martel, septembre 2026

Et le programme Elder in Residence approfondit cet engagement. Au moment de ma visite, Kokum Lorette Goulet y tenait des périodes de rencontre. On peut prendre rendez-vous avec une Aînée pour établir un lien avec la culture, mieux comprendre certains savoirs ou recevoir une orientation culturelle. Autrement dit, les savoirs autochtones ne sont pas seulement représentés dans les collections ou inscrits dans l’architecture : des personnes qui les portent et les transmettent ont une place reconnue dans la bibliothèque.

Le tipi installé dans un espace central et très visible de la Milner : une présence autochtone inscrite dans le quotidien de la bibliothèque. Photo : Marie D. Martel, septembre 2026.

Mais j’ai surtout remarqué ce changement depuis ma dernière visite : un tipi occupe maintenant un emplacement très visible dans l’espace commun de la bibliothèque. Comme mon séjour se déroulait peu de temps avant la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, je me suis d’abord demandé s’il s’agissait d’une installation temporaire liée au 30 septembre. Or, il semble que le tipi a été installé en mai et utilisé depuis juin 2026, notamment dans le cadre des activités du Mois national de l’histoire autochtone puis, en septembre, EPL y proposait encore régulièrement des Story Stops in the Tipi, de courtes activités mettant notamment en valeur des histoires et des auteur.rices autochtones.

Lors de mon passage, cette présence était naturellement accentuée par la proximité de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation : sélection documentaire, dispositif autour des « 150 Acts of Reconciliation », activités participatives et créatives (DIY) pour différents publics. La réconciliation n’est pas présentée uniquement comme un enjeu à comprendre : elle se traduit aussi par un large registre de gestes possibles à accomplir.

Je n’ai pas trouvé d’information permettant d’affirmer que le tipi constitue désormais une installation permanente. On peut toutefois établir qu’il ne s’agit pas simplement d’un décor installé pour quelques jours autour du 30 septembre. La distinction est importante. Thunderbird House demeure un espace autochtone dédié, architecturalement conçu pour certaines pratiques, cérémonies et certains rassemblements. Le tipi fait autre chose : il inscrit une présence autochtone directement dans l’espace commun et très fréquenté de la bibliothèque.

Et c’est peut-être ici que la notion de prime space devient intéressante. Ce que l’on positionne dans les espaces les plus visibles et les plus fréquentés d’une bibliothèque n’est jamais tout à fait neutre. L’emplacement lui-même participe à la production de sens : il contribue à déterminer ce que l’institution choisit de mettre au premier plan dans sa fabrique sociale et interculturelle.

Une bibliothèque-refuge, mais de quoi et pour qui?

Je considère aussi la Milner autrement cette fois-ci parce que, depuis mes premières visites, je travaille sur la bibliothèque publique comme refuge. Le terme n’est d’ailleurs pas complètement étranger à EPL : Thunderbird House est présenté comme un urban refuge, certes un lieu où l’on peut pratiquer le smudging, mais aussi simplement trouver un espace calme pour réfléchir. Cette question m’accompagne donc presque malgré moi lorsque je parcours le reste de la bibliothèque : de quoi peut-on se réfugier ici? Et qu’est-ce que la bibliothèque met concrètement en place pour permettre ce refuge?

À la Milner, la réponse est particulièrement évidente parce que la bibliothèque est située en plein centre-ville d’Edmonton, où se côtoient des réalités sociales très différentes. La bibliothèque est ainsi, tout simplement, un endroit où l’on peut être. Cette possibilité, apparemment banale, prend ici une importance particulière : pouvoir s’y arrêter, y trouver un peu de chaleur, une présence humaine et des ressources de base, sans avoir à justifier sa présence ni, en principe, à consommer quoi que ce soit.

Collections, lumière naturelle et lieux où s’installer, seul ou avec d’autres, à la Milner. Photo : Marie D. Martel, septembre 2026.

La notion de bibliothèque comme infrastructure sociale, notamment développée par Eric Klinenberg et Shannon Mattern, devient éclairante à cet égard. Elle permet de comprendre que la portée sociale de la bibliothèque ne tient pas seulement aux espaces et aux ressources qu’elle met à disposition, mais à la manière dont ceux-ci sont activés. Le travail de médiation, la présence du personnel, la programmation et l’attention portée aux conditions d’accueil contribuent à créer des possibilités de rencontre, de coexistence et de participation à la vie collective. L’infrastructure sociale est donc à la fois matérielle et relationnelle : elle repose sur des lieux, mais aussi sur le travail qui les rend habitables, accessibles et socialement actifs.

Mais une infrastructure sociale ne devient pas automatiquement hospitalière parce qu’elle est publique. Qui peut réellement y entrer, y rester, s’y reconnaître et agir sur ce qui s’y passe? L’approche community-led, caractéristique du modèle bibliothéconomique canadien, et particulièrement assumée à EPL, ajoute une dimension significative. Elle invite à ne pas seulement concevoir des services pour des communautés définies par l’institution, mais à créer les conditions pour les concevoir avec elles, à partir de leurs savoirs, de leurs relations et de leurs priorités. La question n’est donc plus uniquement de savoir ce que la bibliothèque offre, mais qui participe à définir ce qu’elle devient.

La bibliothèque-refuge se situe, pour moi, à la rencontre de ces deux perspectives. L’idée de refuge déplace le regard des services vers les conditions d’hospitalité. Un refuge n’est pas nécessairement un espace séparé ou protégé derrière une porte. Il peut tenir à une chaise que l’on peut occuper longtemps, à une prise électrique, à un accès gratuit, à la possibilité d’être seul au milieu des autres. Mais il tient aussi à la possibilité de se reconnaître dans le lieu, d’y voir ses savoirs considérés comme légitimes et, idéalement, de pouvoir contribuer à la manière dont ce lieu est pensé. 

À la lumière de ces réflexions, certains des changements que j’observe prennent un autre sens. La frontière devenue plus poreuse du Makerspace élargit les manières légitimes d’occuper la bibliothèque. Le tipi placé dans un espace central donne une visibilité nouvelle à des présences, des récits et des savoirs autochtones dans l’espace commun. Et Thunderbird House constitue un cas encore plus explicite : sa conception avec des membres des communautés autochtones et l’Aînée Jo-Ann Saddleback ne relève pas seulement de la représentation, mais d’un régime qui se rapprocherait du faire avec. Il ne suffit évidemment pas de déplacer du mobilier, d’installer un tipi ou même de consulter une communauté pour produire de l’inclusion. Mais l’organisation matérielle et la gouvernance d’une bibliothèque participent bien à définir qui peut s’y reconnaître, ce qu’on peut y faire, quels savoirs y ont droit de cité et qui peut participer à la définition du lieu.

Du refuge à la liberté intellectuelle

Il faut aussi envisager une autre manière d’être un refuge : offrir un espace où l’on peut rencontrer librement des idées, des récits et des points de vue, sans que le pouvoir politique et/ou des groupes de pression interviennent dans ce qui nous est donné à lire, à voir ou à découvrir. Cette autre facette de la visibilité prend en 2026 une résonance particulière en Alberta. Car depuis ma dernière visite, ce ne sont pas seulement les espaces de la Milner qui ont bougé. Le contexte politique dans lequel EPL exerce sa mission s’est lui aussi considérablement durci.

Les débats albertains autour des collections et de l’accès aux livres, d’abord particulièrement audibles dans le milieu scolaire, ont atteint directement les bibliothèques publiques. En 2026, le gouvernement provincial a adopté le Bill 28, qui modifie notamment la Libraries Act et accroît les pouvoirs du gouvernement en matière d’inspection ainsi que de réglementation de l’accès, de l’utilisation et de l’emprunt des ressources des bibliothèques publiques. La Coalition for Alberta Public Libraries (CAP Libraries) fournit par ailleurs une excellente explication article par article de cette loi.

Or, depuis, les choses se sont précisées. Des règlements adoptés en juillet prévoient qu’à compter du 1er janvier 2027 certains documents comportant des représentations visuelles explicites d’actes sexuels devront être séparés des collections librement accessibles et leur accès contrôlé. Les personnes de 15 ans ou moins devront obtenir l’autorisation d’un parent ou d’un tuteur pour les consulter ou les emprunter.

La réaction des bibliothèques publiques de l’Alberta a été particulièrement ferme. La CAP Libraries, qui représente 324 points de service dans la province, a qualifié les mesures annoncées d’ « act of censorship ». Elle a aussi soulevé des questions très concrètes : qui devra prouver son âge? Faudra-t-il une pièce d’identité? Comment protéger la confidentialité des personnes? Qu’arrivera-t-il à celles qui ne disposent pas de documents gouvernementaux? Et jusqu’où les décisions concernant l’accès aux collections pourront-elles être retirées aux conseils locaux et aux professionnel.les des bibliothèques?

EPL participe directement à cette mobilisation. Sa directrice générale, Pilar Martinez, a explicitement dénoncé la situation; elle a aussi employé le mot « censorship » pour décrire les restrictions proposées. Cette actualité change un peu la manière dont je regarde la bibliothèque cette fois-ci. D’autant que, si les nouvelles règles ne désignent pas explicitement les contenus 2SLGBTQIA+, ceux-ci se trouvent tout particulièrement exposés dans les débats. Gender Queer de Maia Kobabe, qui figure depuis plusieurs années parmi les livres les plus contestés aux États-Unis selon l’American Library Association, a notamment été cité par le gouvernement albertain parmi les exemples invoqués pour justifier son intervention. Pilar Martinez elle-même a souligné cette dimension en rappelant que ce sont aujourd’hui des romans graphiques portant sur des réalités 2SLGBTQIA+ qui sont visés, avant de demander : « Tomorrow, what is it? » On appelle à la résistance de différents acteurs et actrices de la société civile.

Cathy Fowler et Diana Maliszewski à IBBY 2026 : une présentation sur le contexte actuel de la censure au Canada et les mobilisations qu’il suscite, notamment autour des contenus 2SLGBTQIA+. Photo : Marie D. Martel, août 2026.

Le tapis du makerspace, le tipi installé dans un espace central et un projet de loi sur l’accès aux collections sont évidemment des sujets de nature très différente. Je ne cherche pas à les mettre sur le même plan. Mais ils ramènent tous, chacun à leur manière, à une question fondamentale de bibliothéconomie : qu’est-ce qu’une bibliothèque choisit de rendre accessible, légitime, valorisé dans l’espace public? Une bibliothèque se construit aussi par ces décisions. Où commence le makerspace et où finit-il? Où installe-t-on l’espace autochtone? Quels savoirs occupent les espaces les plus visibles? Et maintenant : Quels livres peuvent être empruntés librement? Qui décide? Et à partir de quelles valeurs professionnelles, politiques ou communautaires?

Revenir pour voir ce qui bouge

C’est probablement pour cela que j’aime revenir dans les bibliothèques que j’ai déjà visitées. Dans un premier temps, les dispositifs les plus saisissants attirent presque inévitablement le regard : l’architecture, le grand écran numérique, le Makerspace, les escaliers qui se déploient comme d’interminables déambulatoires, les espaces pour enfants. À la quatrième visite, on regarde autrement. On remarque un nouvel aménagement, un usage qui s’est installé, un espace qui a changé de fonction ou de sens. Et parfois, c’est le contexte politique lui-même qui fait vaciller le regard que l’on porte sur l’institution. On se demande du coup si, lors du prochain passage à la Milner, Heated Rivalry sera toujours mis en valeur comme un fier « Canadiana », ou même s’il sera encore simplement accessible sur les rayonnages.

La Stanley A. Milner Library reste spectaculaire. Mais ce qui m’intéresse désormais davantage, c’est peut-être précisément ce qui se passe après le grand projet architectural : la manière dont une bibliothèque continue de se refaire, par petites touches, au contact des usages, des communautés. Mais aussi des tensions de son époque, qui viennent parfois ébranler des institutions que l’on croyait inébranlables. Une bibliothèque publique, décidément, n’est jamais tout à fait terminée.

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  • Avec les manutentionnaires de robotaxis
    Bay Area Current est une publication de gauche de San Francisco, qui se présente comme un représentant du journalisme ouvrier. Le magazine traite de la vie et de la culture des classes populaires dans toute la région de la baie de San Francisco. Réalisé par des militants, des travailleurs, des étudiants, il parle notamment beaucoup des luttes sociales qui traversent la Silicon Valley.  Cet été, le magazine a eu la bonne idée d’interviewer un « dresseur » de robotaxis Waymo, un de ces employés
     

Avec les manutentionnaires de robotaxis

30 septembre 2026 à 01:00

Bay Area Current est une publication de gauche de San Francisco, qui se présente comme un représentant du journalisme ouvrier. Le magazine traite de la vie et de la culture des classes populaires dans toute la région de la baie de San Francisco. Réalisé par des militants, des travailleurs, des étudiants, il parle notamment beaucoup des luttes sociales qui traversent la Silicon Valley. 

Cet été, le magazine a eu la bonne idée d’interviewer un « dresseur » de robotaxis Waymo, un de ces employés chargé de s’occuper des taxis autonomes quand ils ne circulent pas. Car derrière l’autonomie des voitures qui semblent circuler par elles-mêmes, se cache toute une économie invisible de gens chargés de mettre à jour les voitures, de les nettoyer, de les récupérer… comme les trottinettes en libre service ou les vélos ont leurs armées de juicers et autres réparateurs dédiés. L’occasion de faire un peu de lumière sur les pratiques sociales déplorables de la filiale d’Alphabet et de rappeler les grandes limites de l’autonomie des voitures autonomes. 

Il y a deux ans, une enquête du New York Times nous rappelait déjà que ces voitures autonomes ne le sont pas. Waymo, Zoox et Cruise ont des flottes de techniciens d’assistance à distance. Chez Cruise, chaque taxi est assisté par 1,5 travailleur qui intervient pour aider les véhicules tous les 2 à 5 kilomètres. Waymo est l’opérateur qui propose la flotte la plus importante avec un millier de robotaxis déployés à SF. Cinq autres opérateurs ont été autorisés à circuler à SF (mais, pour la plupart, ne sont pas pleinement opérationnels). 

Alors que le maire de San Francisco, Daniel Lurie, estimait jusqu’à présent que sa ville était une laboratoire pour les technologies autonomes, l’immense blocage de la circulation à SF en décembre lors d’un blackout des véhicules puis lors de la fête de l’indépendance, le 4 juillet (où les voitures autonomes ont été perturbées par les feux d’artifices et des embouteillages qui mis à plat les batteries de nombre de véhicules autonomes, renforçant encore les embouteillages), l’a poussé à exhorter les membres du Congrès à réglementer le déploiement de taxis autonomes, rapporte TechCrunch. Le maire estime que les véhicules autonomes ne devraient pas être autorisés à s’immobiliser sur les voies actives réservées aux bus et aux taxis. Qu’ils devraient être capables de s’adapter en temps réel aux contraintes de circulations, partager leurs données avec les autorités locales, notamment les perturbations qu’ils génèrent sur la voie publique, la localisation des robotaxis immobilisés et les opérations de dépannage des opérateurs. Enfin, les opérateurs devraient démontrer par des tests leurs capacités à faire face à d’importants afflux de personnes et de véhicules. Des propos bien loin de l’essor promotionnel des voitures de Google, qui défraient l’enthousiasme dès que s’installe une micro-flotte dans une nouvelle ville, non seulement aux Etats-Unis, mais également dans le reste du monde.  

Les propos du manutentionnaire de robotaxis, eux, sont bien plus terre à terre. Il explique travailler dans l’un des parkings de SF où les taxis viennent se recharger. « Pendant la recharge, nous effectuons des vérifications et traitons les éventuels problèmes ». Le dresseur nettoie les capteurs et l’intérieur des véhicules, contrôle le dispositif et signale les dysfonctionnements. Dans cette organisation très hiérarchique, le dresseur n’est pas employé par Waymo, mais par un prestataire externe, Transdev US. Seuls les mécaniciens ne sont pas des prestataires externes, mais ils ne sont pas dans les dépôts, ils reçoivent les véhicules qui ont des problèmes dans un autre atelier.

« En ce qui concerne les aspects techniques, notre rôle se limite littéralement à éteindre la voiture, puis à la rallumer au bout de 30 minutes. Nous disposons d’un téléphone professionnel pour nous connecter à un système qui nous signale les problèmes rencontrés par le véhicule. À partir de ces informations, nous décidons de la marche à suivre. Nous pouvons par exemple arrêter la rotation des capteurs LiDAR afin de les inspecter et de les nettoyer. Nos possibilités d’action via le téléphone sont limitées, mais il s’agit pour l’essentiel de procédures prédéfinies, bien connues pour résoudre la plupart des problèmes », auquel les prestataires ont été formés. Les opérateurs sont chargés de récupérer les données des véhicules via des systèmes de stockage externe. Ils procèdent également à la vérification du téléchargement de mises à jour logicielles selon les besoins et s’assurent qu’elles rebasculent en mode automatique pour qu’elles repartent chercher des clients d’elles-mêmes. « Parfois, elles restent immobile, et l’un des bugs porte le nom de « déplacer le véhicule ». Cela signifie littéralement le faire avancer de quelques centimètres : la voiture se comporte bizarrement, et il suffit peut-être juste de la pousser un tout petit peu pour qu’elle se remette en marche. » Un peu comme n’importe quel appareil électroménager : on débranche, on rebranche, on donne un petit coup dessus pour voir si ça repart… 

Souvent, raconte l’opérateur, les voitures ont du mal à regagner le dépôt. Entre celles qui entrent depuis des directions différentes et celles qui doivent sortir, les situations provoquent des embouteillages. Comme elles ne communiquent pas entre elles, elles ont tendance à rester planter en attendant que quelque chose se dégage de leur trajectoire, « parce que la priorité absolue pour Waymo c’est d’éviter les accidents ». « La politique de Transdev et Waymo consiste en fait à laisser la voiture gérer la situation toute seule ; si on reprend la main à chaque problème, elles n’ont jamais l’occasion d’apprendre à les résoudre elles-mêmes. Ils nous déconseillent donc d’intervenir en cas d’embouteillage. Mais quand la situation devient critique, on est bien obligés… qu’est-ce que tu veux faire d’autre ? Il y a cinquante voitures bloquées et des passants qui nous hurlent dessus et nous menacent. Le site de Mission Street a récemment fait parler de lui car il est partagé avec les résidents d’un immeuble d’habitation. Ces derniers nous détestent, car nous louons la moitié inférieure du parking et eux la moitié supérieure. L’espace est tellement restreint que les embouteillages sont fréquents. » D’ailleurs, rappelle l’opérateur, ce ne sont pas des voitures que l’on peut déplacer d’un simple geste. « Il faut monter à bord, désengager le véhicule en appuyant sur quelques boutons, puis indiquer le motif de cette opération. Même après tout cela, il arrive que la voiture tente de vous échapper. Parfois, si la connexion Wi-Fi est mauvaise, vous devez « revendiquer » le véhicule, c’est-à-dire établir une connexion physique entre la voiture et votre téléphone. Il faut donc parfois une éternité pour dégager ces véhicules.»

« En cas d’urgence (par exemple quand un véhicule reste bloqué quelque part) seul un opérateur travaillant à distance depuis les Philippines peut prendre le contrôle du véhicule » *, ou bien un employé d’un niveau supérieur utilisant son téléphone professionnel. Mais il y a une différence entre un employé au dépôt qui se connecte à une voiture [sur place] et celui qui gère et contrôle un véhicule en circulation depuis l’autre bout du monde. Si une voiture roule, elle est en mode autonome ; on ne peut pas simplement prendre les commandes alors qu’un client est à bord par exemple. « Je me souviens d’un incident lié à un incendie : la police n’arrivait pas à dégager le Waymo et les opérateurs à distance peinaient à se connecter au véhicule. En général, ils y parviennent. Mais le pire scénario, c’est qu’un bug survienne lors de la tentative de connexion à distance et que le véhicule ne réponde plus. Il n’existe pas de bouton magique sur lequel les policiers ou les pompiers pourraient appuyer pour désengager la voiture. Même si vous montez à bord et appuyez sur le bouton de désengagement, cela ne servira à rien tant que la commande logicielle interne n’aura pas été activée. C’est ce qui explique pourquoi, en cas d’urgence, une voiture peut rester immobilisée sur place sans bouger ». L’immobilisation est une manière d’éviter les accidents, qui sont l’indicateur sur lequel les constructeurs de véhicules autonomes se focalisent. 

L’employé explique encore qu’il y a une autre catégorie de mainteneurs, les pilotes. Ceux-ci sont affectés à un autre dépôt. Ces pilotes sont des superviseurs humains présents dans le taxi qui fonctionne en mode autonome. S’ils constatent un problème, ils peuvent désengager l’autonomie pour reprendre le contrôle de la voiture. « Le fait qu’il y ait encore un grand nombre de ces travailleurs signifie qu’il reste encore beaucoup de problèmes à résoudre et pour lesquels il faut collecter des données ». Il y a encore un autre groupe de travailleurs qui sont eux chargés d’aller dépanner des véhicules, pour les remorquer ou simplement parfois pour aller fermer une porte mal fermée qui fait que le véhicule s’immobilise. 

« L’un des points cruciaux pour Transdev – l’une des conditions principales pour le maintien de leurs contrats – est de ne pas dépasser trois accidents par trimestre à l’intérieur du dépôt », explique encore l’employé. Il faut dire que le turnover est fort et que les employés de Transdev sont affectés à un dépôt ou à un autre, deux heures avant leur prise de poste. 

Les employés gagnent 29 dollars de l’heure, 31 s’ils travaillent de nuit, 32 le samedi soir et le dimanche soir. Mais les nuits et les week-ends demandent beaucoup de nettoyage : vomi, excréments… Waymo d’ailleurs bloque les clients qui se sont mal comportés dans ses taxis. C’est pourtant le meilleur levier d’opposition aux robotaxis, s’amuse l’employé: « inciter tout le monde à chier dedans » !  


* Rappelons qu’en février, Waymo avait reconnu que quand ses robotaxis rencontrent des situations inhabituelles, ils peuvent solliciter l’intervention en temps réel d’un opérateur à distance. Si certains de ces prestataires travaillent aux États-Unis, beaucoup opèrent depuis d’autres pays, comme les Philippines, expliquait par exemple TechSpot ou Futurism. Waymo précise que ses agents d’intervention à distance ne manipulent pas directement les commandes du véhicule, mais fournissent des informations contextuelles en temps réel que le système autonome utilise tout en conservant la maîtrise du véhicule. Encore une preuve, s’il en était besoin, que les robots autonomes le sont fort peu (comme nous le disions ailleurs). 

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